Rendez-vous raté à Quimperlé - Stéphane Jaffrézic - ebook

Rendez-vous raté à Quimperlé ebook

Stéphane Jaffrezic

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Opis

Tout commence par une étrange disparition...

Un samedi soir de mai, une jeune Quimpéroise quitte en voiture le domicile familial pour se rendre à Quimperlé, chez des amis qui l’ont invitée. Elle n’arrive pas à destination…
D’habitude ponctuelle, son retard finit par inquiéter ses hôtes qui ne parviennent pas à la joindre sur son portable, pas plus que ses parents, eux aussi de sortie.
Quand cette disparition s’avère alarmante, l’enquête est confiée au capitaine Maxime Moreau et à son équipe de la police judiciaire.
Mais les indices sont bien minces…

Plongez-vous dans le 11e tome des enquêtes passionnantes du capitaine Moreau, un polar au réalisme angoissant !

EXTRAIT

Il fait beau, aujourd’hui. Certes, ce n’est pas une météo d’été, style soleil éclatant et ciel uniformément bleu, mais après un long épisode de pluie, il est agréable de s’apercevoir que le soleil, lorsqu’il ne se cache pas derrière les quelques moutons blancs qui tapissent le ciel, ne nous avait pas définitivement oubliés. Dix-huit degrés au thermomètre suffisent à nous rendre guillerets pour cette journée de début mai, même si l’on travaille à l’intérieur et que, par conséquent, on ne peut vraiment profiter de cette trêve ensoleillée, dont on ignore la durée. Seraient-ce les prémices d’un superbe été ? Chacun se plaît à l’espérer.

De retour du restaurant administratif, situé dans une rue voisine du commissariat, où je vais parfois déjeuner en compagnie de mes collègues, je suis à peine assis derrière mon bureau que le téléphone sonne.
— Capitaine Moreau ? Ici le procureur Colinet. Je vous dérange ?

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce polar à l'armoricaine ne cessera de surprendre le lecteur. -  Ouest France

À PROPOS DE L’AUTEUR

Stéphane Jaffrézic est né à Concarneau. Il habite et travaille à Quimper. Il est par ailleurs organisateur de murder party. Auteur de deux ouvrages dans la collection Pol’Art, il présente ici son onzième titre dans la collection Enquêtes et Suspense, dans laquelle on retrouve son personnage fétiche, le capitaine Maxime Moreau.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

Le blog de l’auteur : http://stephanejaffrezic.blogspot.com

REMERCIEMENTS :

À l’Office de Tourisme de Quimperlé.

À Messieurs Dominique Quéroué et Pascal Tanguy.

À toute l’équipe des Éditions Alain Bargain.

I

Il fait beau, aujourd’hui. Certes, ce n’est pas une météo d’été, style soleil éclatant et ciel uniformément bleu, mais après un long épisode de pluie, il est agréable de s’apercevoir que le soleil, lorsqu’il ne se cache pas derrière les quelques moutons blancs qui tapissent le ciel, ne nous avait pas définitivement oubliés. Dix-huit degrés au thermomètre suffisent à nous rendre guillerets pour cette journée de début mai, même si l’on travaille à l’intérieur et que, par conséquent, on ne peut vraiment profiter de cette trêve ensoleillée, dont on ignore la durée. Seraientce les prémices d’un superbe été ? Chacun se plaît à l’espérer.

De retour du restaurant administratif, situé dans une rue voisine du commissariat, où je vais parfois déjeuner en compagnie de mes collègues, je suis à peine assis derrière mon bureau que le téléphone sonne.

— Capitaine Moreau ? Ici le procureur Colinet. Je vous dérange ?

Assisté d’un procureur-adjoint, de deux vices-procureurs et de quatre substituts, Colinet représente le parquet, le ministère public. Son ton enjoué n’est pas pour me rassurer. D’habitude du genre taiseux et peu chaleureux, il est aujourd’hui trop volubile pour être honnête. Mon petit doigt, qui se trompe rarement, me murmure que ça sent le coup tordu. Inutile de pleurer avant d’avoir mal. Loin de me refermer comme une huître, à mon tour, je me la fais décontracté.

— Absolument pas, Monsieur le procureur. Que puis-je pour vous ?

— Beaucoup de choses ! Je vous saisis d’une affaire sur laquelle nous n’avions rien, ou si peu, mais qu’un nouvel élément rend un peu plus inquiétante. Je vous explique : depuis samedi, on est sans nouvelles d’une jeune Quimpéroise de vingt et un ans. Elle a quitté Quimper au volant de sa Renault Twingo verte, aux alentours de dix-neuf heures, et n’est jamais arrivée chez les amis qui l’attendaient, à Quimperlé. Comme elle est majeure, jusque-là, il n’y avait a priori rien de vraiment dramatique. Mais voilà, ce matin, des agents de voirie du Conseil Départemental ont trouvé son sac à main et un foulard en partie ensanglanté. Sur le coup, nous pouvons sérieusement penser à une disparition inquiétante. Je vous saisis donc de cette affaire.

Mon flair ne m’a pas trompé. À fréquenter les flatteurs, au moindre coup de brosse à reluire, on devine aisément qu’il y a anguille sous roche. Je pourrais montrer de la mauvaise humeur, mais cela ne servirait à rien. Et puis... pourquoi cracher mon fiel alors qu’il me propose, ainsi qu’à mon équipe, un excitant challenge ! Je connais une multitude de flics qui nous jalouseraient.

— À votre disposition, Monsieur le procureur. À quel endroit a-t-on découvert le sac à main et le foulard ?

— Derrière un talus, le long de la D4. Il s’agit de la départementale entre la bretelle de la voie express de Kerandréo et la commune de Riec-sur-Bélon.

— Je vois, je connais les lieux. Savez-vous si des recherches ont déjà été engagées par la gendarmerie de Quimperlé ?

— En effet, des recherches ont été entreprises dès dimanche. Un peu par les gendarmes de Quimperlé, mais surtout par la BSU (Brigade de Sûreté Urbaine) de Quimper. Vous verrez avec votre collègue, le capitaine Céramit, pour qu’il vous transmette les résultats de ses premières investigations. Dans les grandes lignes, je peux vous dire que, dimanche après-midi, on a retrouvé le véhicule de la jeune fille à la hauteur de Kérandréo.

— Soit à la hauteur de l’échangeur qui, dans une direction, dessert Riec-sur-Bélon, et dans l’autre, mène vers Bannalec.

— C’est bien cela. On dirait que vous êtes incollable en géographie...

— Seulement pour ce qui concerne le Finistère. Allez, soyons fous, j’agrandis mon secteur de connaissances aux limites de la Bretagne. Mais à peine plus...

— Ah ah ah ! Vous êtes un pince-sans-rire, Moreau ! Je dois vous laisser. N’hésitez pas à me tenir au courant des avancées de vos recherches. Bon courage !

Pour du vite fait, c’est du vite fait. D’un ton badin mais néanmoins ferme, il nous charge, nous le personnel de l’antenne quimpéroise de la police judiciaire, d’un boulot qui n’a rien de simple, semble-t-il, puisque, au niveau des certitudes, on sait seulement qu’on est sans nouvelles d’une jeune femme. Pour couronner le tout, nous en sommes saisis au détriment de la BSU et allons opérer en secteur gendarmerie. S’il n’y a pas là de quoi relancer la guerre des polices, ça promet tout de même des grincements de dents. Heureusement que je m’entends plutôt bien avec Bruno Céramit. Pour ce qui est d’arrondir les angles avec les gendarmes, on verra cela en temps voulu...

Avant cet appel, l’affaire sur laquelle je travaillais concernait un trafic de drogue. Les différents protagonistes ne se manifestant pas depuis une dizaine de jours, je m’efforçais de lister leurs connaissances pour tenter de dénicher un dénominateur commun. Le temps de ranger en pile les feuillets étalés sur mon bureau et je descends à l’étage de la BSU.

Bruno Céramit est dans son bureau, les yeux braqués sur l’écran de son ordinateur.

Physique de rugbyman, cheveux coupés ras, ce n’est pas le genre d’homme qu’on importune sans raison valable.

— Salut Bruno. Comment vas-tu ?

— Salut Max, fait-il en me tendant une main ferme. Jusqu’à il y a dix minutes, ça allait plutôt bien. Je crois savoir ce qui t’amène...

— C’est bien possible, oui. Je viens d’avoir le proc’ Colinet au téléphone. Il nous refile une affaire relative à la disparition inquiétante d’une jeune Quimpéroise. Qu’est-ce que tu as là-dessus ?

— Pas grand-chose, répond-il en tentant vainement de masquer sa déception. Il vient de m’appeler, moi aussi, pour me dire qu’il me retirait l’affaire Chemid.

Il jette un œil vers la fenêtre et gronde :

— Vous faites braire, la PJ ; à chaque fois que ça devient un tantinet excitant, c’est vous qui récupérez le bébé !

— J’en suis navré, mon pauvre. Mais bon, ce que proc’ veut... tu connais la suite !

Évidemment qu’il la connaît, la suite. Ce n’est pas pour autant qu’elle ne lui reste pas en travers de la gorge.

— Tiens, fait-il en me tendant un dossier cartonné, très fin, tellement fin qu’il ne doit contenir que quelques feuilles. Tu as là-dedans les procès-verbaux d’audition des parents, le compte rendu d’un entretien téléphonique du couple d’amis chez qui elle devait se rendre et le fax du procès-verbal transmis par la gendarmerie de Quimperlé, et une photo récente de la jeune fille.

Sans que ses fesses ne quittent le siège, il se casse en deux pour attraper un objet au niveau de ses pieds. En fait, ce sont deux objets qu’il remonte, le foulard et le sac à main, enfermés chacun isolément dans un scellé en plastique transparent, et partiellement cachés par une étiquette portant les mentions légales relatives à l’affaire.

— Voici les scellés des nouveaux éléments qui font que l’affaire est peut-être plus sérieuse que ce que l’on pouvait imaginer au début.

— Merci. Plutôt que de me laisser étudier le dossier, et histoire de rendre la chose plus vivante qu’un rapport dactylographié, tu as le temps de me narrer ce que tu sais ?

Esquissant un sourire, signe qu’il ne m’en veut pas personnellement et que sa déception passagère s’est envolée, il s’étire tout en mettant son corps en arrière, contre le dossier de sa chaise.

— Je peux prendre le temps, dit-il en ouvrant le dossier avant d’exposer les faits chronologiquement. La jeune Coralie Chemid, âgée de vingt et un ans, étudiante en troisième année de médecine à Brest, demeurant chez ses parents, boulevard des Frères Maillet, à Quimper, a quitté le domicile familial samedi, à dix-neuf heures, pour se rendre chez des amis demeurant à Quimperlé, place Saint-Michel. Constatant son retard et ne parvenant pas à la joindre sur son téléphone portable, ses amis se sont résignés à appeler ses parents. Il était alors plus de vingt heures. Problème, les parents n’étaient pas joignables, car ils dînaient ce soir-là chez des amis. Ce n’est qu’en rentrant, peu après une heure du matin, qu’ils ont écouté le message sur le répondeur. Inquiets, ils ont alors appelé les amis de leur fille, qui leur ont confirmé qu’elle ne s’était toujours pas manifestée. De plus en plus inquiets, les parents ont appelé l’hôpital Laënnec, ici à Quimper, pour savoir si une jeune fille du nom de Coralie Chemid avait été admise dans la soirée. Il n’y avait pas de trace de leur fille, ce qui était rassurant d’un certain côté, mais entretenait une légitime inquiétude. Pour explorer à fond cette piste, ils ont composé le numéro de l’hôpital de Concarneau, ville située sensiblement à vingt kilomètres de Quimper et à une trentaine de Quimperlé. Sait-on jamais, elle aurait pu avoir eu un accident sur la voie express... Ce fut une nouvelle réponse négative. Un troisième coup de téléphone obtint encore une réponse négative, cette fois au centre hospitalier de Quimperlé. Ceci permettait de clore l’hypothèse d’un accident ou d’un malaise, mais plongeait les parents dans le plus grand désarroi. Malgré l’heure, ils se sont résolus à venir ici, au commissariat. L’agent et le brigadier de permanence leur ont exposé que rien ne permettait d’évoquer une disparition inquiétante. Ils ont quand même enregistré le passage des parents sur le cahier des mains courantes à une heure cinquante-sept du matin. Pour info, elle mesure un mètre soixantedouze et pèse environ soixante kilos.

Je lui avais demandé de rendre son texte vivant, mais il ne s’est pas foulé. Cette longue tirade lui ayant donné soif, il tète à même le goulot la bouteille d’eau qui trône sur son bureau. Le temps de cet intermède, je me dis qu’il faudra éclaircir l’appel à l’hôpital de Concarneau, car, habitant cette ville, je sais qu’il n’y a plus de service d’urgence la nuit, au grand dam de la population, mais également de celles des agglomérations voisines que sont Trégunc ou encore Melgven.

Si, la majeure partie de l’année, cela concerne un total d’environ trente mille personnes pour ces trois villes, en période estivale ce chiffre explose car il y a nombre de campings, d’hôtels, résidences secondaires et autres gîtes.

— Les parents sont revenus au commissariat dimanche, peu avant midi, poursuit-il en reposant la bouteille et en vissant le bouchon. C’est à ce moment qu’un procès-verbal a été rédigé, car lors du premier passage, les collègues n’avaient pas jugé nécessaire de le faire. Qu’une jeune fille, majeure de surcroît, n’ait pas donné de ses nouvelles un samedi soir n’était pas franchement inquiétant. Elle avait très bien pu changer ses plans et décider d’une soirée avec d’autres amis que ceux qui l’avaient invitée à dîner. Ne dit-on pas que les meilleures soirées sont les soirées improvisées... Elle aurait rencontré des copines et des copains, et elle se serait laissé embringuer pour une folle et mémorable java...

Tout à fait possible, en effet. Qu’à midi, elle ne soit pas rentrée au domicile familial pouvait s’expliquer de multiples façons, même si à mon avis, il y en avait deux qui tenaient la corde : à l’issue d’une soirée d’abus, elle serait restée dormir chez une copine... ou elle aurait trouvé le prince charmant. Il ne s’agit là que de deux extrapolations, mais sans aller jusqu’à imaginer le pire, on pouvait en imaginer d’autres.

— Oui, bien sûr. On a été jeunes, nous aussi, on sait comment les soirées peuvent se trouver modifiées en fonction des rencontres. Peut-on néanmoins dire que vous avez engagé des recherches ?

— Non, pas nous directement. Le brigadier qui a pris la déposition des parents a ensuite contacté l’adjudant-chef de la brigade de gendarmerie de Quimperlé, pour lui demander de se déplacer chez le jeune couple chez qui Coralie Chemid devait passer la soirée. L’adjudant-chef l’a rappelé une heure plus tard, en disant que sa visite n’apportait aucune précision autre que celles déjà récoltées. L’adjudant-chef lui a encore téléphoné vers dix-sept heures trente, pour dire que ses hommes avaient repéré la voiture. Ils avaient vu la description qu’on faisait de la Renault Twingo verte et, comme la plaque d’immatriculation correspondait, ils voulaient nous la signaler. À son tour, le brigadier a appelé les parents pour leur demander s’ils avaient un double de la clé de contact, et il leur a dit de se mettre en cheville avec l’adjudant-chef Taillard, à Quimperlé.

Doucement, les pièces du puzzle se mettent en place. De m’être fait expliquer de vive voix par Bruno Céramit les bases de l’affaire, me permet de mieux situer les interventions de chacun. Et c’est un poil plus vivant et agréable que de lire les procès-verbaux et autres comptes rendus, même si au début le débit de Céramit n’était pas des plus entraînant.

— Ce matin, j’ai reçu les parents, et j’ai fait ce que j’ai pu pour refréner leur inquiétude. Si on doit lancer une procédure pour tous les jeunes qui s’absentent deux jours du domicile familial, on n’en a pas fini... C’est tout ce que je sais de cette affaire. Il y a dix minutes, le proc’ m’a appelé pour m’apprendre que j’étais dessaisi du dossier, juste quand j’allais contacter Taillard pour savoir s’il y avait eu une suite. Et peu après, tu as débarqué dans mon bureau.

— Je vois. Donc, tu n’en sais pas plus que ce que tu viens de me raconter ?

Quelque part, lui et ses hommes ont fait preuve de légèreté dans cette affaire, attendant que les informations leur tombent toutes crues dans le bec, et abandonnant leur plein pouvoir aux gendarmes de Quimperlé alors qu’il était de leur devoir de s’activer. Par exemple, l’un d’entre eux aurait pu accompagner les parents lorsqu’ils sont allés chercher la voiture. D’un autre côté, peut-être avaient-ils des problèmes d’effectifs ou un surcroît de travail sur Quimper... N’empêche, que je le découvre n’est pas pour lui plaire.

— Non. Je ne t’ai rien caché, fait-il d’un ton piteux.

Je ne mets pas en doute sa bonne foi, tant il paraît réellement contrit de découvrir qu’il est peut-être passé à côté de quelque chose d’important

— Tu peux me raconter l’histoire des scellés ? Tu sais comment ils sont arrivés ici ?

— Un truc de fou ! Tôt ce matin, des agents du Conseil Départemental, qui étaient occupés à débroussailler un talus le long d’une route, ont trouvé un sac à main et un foulard. Ils ont fouillé le sac et en particulier le portefeuille, et grâce aux papiers d’identité qu’il recelait, ont pu établir qu’il appartenait à une jeune Quimpéroise. Comme l’un d’entre eux venait cet après-midi à Quimper pour une réunion de service, il s’est dit qu’il passerait le déposer au commissariat.

Passé le moment de stupeur, je réagis :

— Quoi ! Et pourquoi pas aux objets trouvés, à l’accueil de la mairie ? C’est incroyable, cette inconscience ! Il n’y a sûrement plus d’empreinte exploitable !

— De ce côté-là, c’est certain que c’est mort. Dans le dossier, tu trouveras des photos que j’ai faites avant de protéger le sac et le foulard dans les scellés. Désolé, mais je n’ai pas eu le temps de les transmettre à l’IJ (l’Identité Judiciaire, la police technique et scientifique). Il faut reconnaître qu’il convient d’être pessimiste pour ce qui est de relever des empreintes digitales.

— Si les gars ont inventorié le sac avec leurs grosses mains pleines de doigts, c’est cuit. Parle-moi du foulard, s’il te plaît, dis-je en regardant celui-ci, de couleur bleu clair, à travers le plastique transparent. Le procureur m’a dit qu’il était ensanglanté...

— Oui, il y a des traces de sang. Il n’y en a pas des litres, mais plus que pour une simple égratignure. C’est ce qui laisse craindre le pire et détermine la position du proc’. D’une disparition pour une amourette ou une soirée de beuverie, on en arrive à une disparition inquiétante. Ensanglanté n’est peut-être pas le terme adéquat, mais c’est tout de même bien plus que des traces causées par quelques gouttes de sang.

Sur le coup, il pourrait en effet y avoir urgence à retrouver la jeune Coralie.

— Tu sais précisément où se trouvaient le sac à main et le foulard ?

— Derrière un talus, à peine dissimulés sous des branchages. C’est un reflet du soleil sur la boucle métallique du sac à main qui a attiré le regard d’un agent de voirie. Un coup de chance, finalement.

— Il nous en faut parfois. Ce talus, il borde bien la route qui va de l’échangeur de Kerandréo à Riec-sur-Bélon ?

— C’est ce que m’a dit le gars du Conseil Départemental. Depuis la sortie de la voie express, il faut parcourir un kilomètre ou deux. Si tu y vas maintenant, tu verras les gars de voirie au boulot.

Il marque un temps avant d’ajouter, sur un ton malicieux :

— Ceci sans faire de l’humour... ils seront peut-être appuyés sur leur pelle.

— Elle est plutôt bonne, ta vanne ! Je la garde pour la resservir aux copains qui aiment verbalement casser du fonctionnaire. Merci pour les renseignements. Tu as l’identité des hommes du Conseil Départemental ?

— Oui. J’ai noté le nom de celui qui a déposé le sac et le foulard, et je lui ai demandé de repasser par ici après sa réunion pour qu’on enregistre son témoignage. Il a dit qu’il sera là vers dix-sept heures trente.

— Impeccable ! Une dernière question : as-tu demandé une géolocalisation du téléphone portable de Coralie Chemid ?

— Non. Tu sais, avant la découverte de ses affaires, ce n’était pas estimé comme une disparition inquiétante. Il n’y avait pas de quoi mettre en branle la lourde machine des investigations tous azimuts.

Non dénué de bon sens, son argument est recevable.

— OK. Merci pour ton aide, Bruno. À plus tard ! Je n’ai pas fait deux pas que je réapparais dans le chambranle de la porte.

— Cette fois, c’est la dernière question : comment était-elle habillée ?

Il ne répond pas, se contentant de se mordre l’intérieur de la joue. Ce n’est pas très professionnel, tout cela ! Pour ne pas ajouter à sa gêne, je me fais grand seigneur.

— Laisse tomber, je vais demander aux parents. À plus !

Une poignée de secondes, et je suis de retour à l’étage de mon bureau. Tout en entrant dans mon antre, je lance à la cantonade :

— Il y a quelqu’un de disponible pour faire un saut à Quimperlé ?

— J’arrive, fait une voix.

— Oui ! s’écrie une autre.

— Moi ! s’égosille une troisième.

C’est plaisant de travailler avec une équipe motivée. Hors de question que je décide qui, de Suzy Villard, Simon Jaouen ou Justin Debolo, m’accompagnera. Ils le savent et, pour cela, ont une technique toute particulière pour trancher. Tandis qu’ils se préparent à se livrer au rituel qui désignera celui ou celle qui se joindra à moi, j’enfile mon blouson, m’empare du fin dossier et des scellés, et vais transformer le trio en quatuor.

Dans le bureau du débonnaire quinquagénaire Simon qui est assis sur son siège, l’Eurasienne Suzy et le Martiniquais Justin sont debout. Une certaine tension est palpable. L’instant est grave et requiert le plus grand sérieux.

— Vas-y, Suzy, tu commences...

Pour ne pas troubler la solennité de l’instant, Simon a prononcé ces mots à voix basse. Cueillant dans sa main l’objet qu’il lui tend, elle ferme les yeux, à la recherche de la concentration que l’exercice exige. Secouant sa main fermée pendant plusieurs secondes sur un rythme régulier, elle finit par l’ouvrir pour libérer un dé qui décrit sur la surface du bureau un curieux itinéraire avant de s’arrêter sur le chiffre deux.

— Et merde ! souffle-t-elle en adoptant un visage déconfit. Il est nul, ce jeu. Il faudrait qu’on trouve un système plus équitable.

— Pour une fois que tu perds ! tempère Simon. Tu ne râles pas quand tu gagnes. Et puis, il n’y a rien de fait.

— Tu parles !

— Il y a une variante, en utilisant non pas un mais deux dés, se gausse Justin. À moi !

À son tour, il s’empare du dé et le lance en le catapultant contre le clavier de l’ordinateur de Simon, comme si cela pouvait influer sur le résultat. Il faut cependant croire que cela fonctionne, car il exulte en levant les bras vers le plafond.

— Cinq !

Comprenant qu’il est d’ores et déjà acquis qu’elle ne sera pas du voyage à Quimperlé, Suzy quitte la pièce en râlant, tandis que Simon fait la moue en se saisissant du dé.

— Ça ne va pas être facile à battre.

Mettant ses deux mains en opposition devant sa bouche, il adresse silencieusement quelques mots doux au dé. Puis il joue. Le dé vient heurter un dossier, avant de s’immobiliser sur le trois.

— C’est moi ! s’amuse Justin.

— Pas de bol ! fait Simon en remuant la tête de droite à gauche, puis de gauche à droite.

— Ce n’est pas qu’une question de bol, taquine Justin qui occupe une bonne partie de ses loisirs à la préparation de spectacles qu’il donne parfois le week-end dans des salles de la région. Tu ne connais pas la formule dont je me sers pour mes tours de magie.

— Ce n’est pas de la magie mais de la chance ! gronde l’autre.

Il est temps de ramener la petite troupe à plus de sérieux.

— Grouille, Justin, on a du boulot ! Suzy, Simon, vous voyez avec l’IJ pour une recherche d’empreintes digitales sur le sac à main. Après cela, vous allez chez les parents, pour une prise de contact, et vous reprenez leur déposition depuis le début. Il se peut qu’ils se souviennent d’un détail. Pensez à récupérer sous scellé la brosse à dents de leur fille, afin qu’une recherche d’ADN puisse établir s’il s’agit ou non de son sang sur le foulard, et envoyez le tout à Nantes, à l’IGNA (Institut Génétique Nantes-Atlantique). Demandez-leur s’il s’agit bien de son sac et son foulard, et demandez également comment elle était vêtue. Et réclamez des photos supplémentaires. Je garde celle qu’il y a dans le dossier. On se tient au courant. À plus tard !

De retour dans mon bureau, je compose le numéro de la brigade de gendarmerie de Quimperlé. Me faisant connaître, je demande à être mis en liaison avec le plus gradé. Le gendarme avec qui je m’entretiens m’apprend qu’il s’agit d’un sous-officier, l’adjudant-chef Taillard, même si un lieutenant gère les brigades de Quimperlé et d’Arzano, et de ce fait, est cantonné à un rôle plutôt administratif. Le sous-officier étant momentanément hors des murs, j’annonce que je rappellerai plus tard.

II

On prétend qu’en Bretagne, il peut y avoir plusieurs saisons dans la même journée. Ce matin, c’était le printemps, cet après-midi, c’est l’automne. Jusqu’ici relativement abondant et prometteur d’une belle journée, le soleil se cache maintenant derrière de lourds nuages noirs ou du gris le plus foncé, annonciateurs de généreuses averses.

Depuis le commissariat de Quimper, il faut un peu plus de vingt minutes pour, en voiture, gagner par la voie express RN165, la bretelle de Kerandréo... sauf quand on est un conducteur imprudent et irrespectueux du code de la route, ou excepté également lorsqu’on agit sous commission rogatoire. Ce qui est notre cas. De sorte que, seize minutes plus tard, nous quittons la voie rapide pour un axe de circulation moins monotone. Cédant le volant à Justin, j’ai relu le dossier pendant le trajet, mais il y a tellement peu de matière que je l’ai vite refermé, après avoir cependant ancré dans mon esprit le visage de Coralie, une brune aux cheveux longs et lisses comme des spaghettis, ayant pour signe distinctif une adorable fossette au menton. C’est une belle jeune fille, aux yeux rieurs, dont le sourire radieux met en valeur des dents blanches parfaitement alignées.

N’ayant rien d’autre à faire, je me suis mis à observer le ciel qui, peu à peu, s’est éclairci plus nous avons roulé vers le sud, principalement à la hauteur de Pont-Aven, puis à compter les bandes blanches qui séparent la voie de circulation de la bande d’arrêt d’urgence. Lorsque je suis poussé à l’inaction, j’ai cette drôle de marotte, ce TOC (Trouble Obsessionnel du Comportement), de m’occuper l’esprit en comptant ce que je vois. Ce peut être mes pas, les marches d’un escalier, les plaques du faux plafond chez le dentiste, les carreaux de carrelage d’une salle d’attente... Ou alors, je fixe un point, dans une longue ligne droite par exemple, et je m’amuse à imaginer combien de ces bandes blanches nous allons doubler avant d’y parvenir. Ou alors encore, je tente de définir la longueur de ces bandes blanches. Tout est prétexte au calcul, dans l’unique but de m’occuper l’esprit. Là où cela devient plus critique, c’est qu’il m’arrive de le faire tout en parlant avec un tiers, ou en réfléchissant, ce qui altère mon attention. Mais bon, TOC je suis, TOC je resterai...

À Kerandréo, à l’extrémité de la bretelle de sortie de la voie express, si on bifurque sur la gauche, on se dirige vers Bannalec, Scaër ou Le Trévoux, à droite, ce sont Riec-sur-Bélon et Moëlan-sur-Mer qui se proposent. Nous optons pour la droite, parce qu’ensuite, cette direction nous mènera à Quimperlé qui était la destination théorique de Coralie Chemid.

À défaut de savoir précisément à quel endroit a été retrouvée la voiture, nous progressons à vitesse lente pour mieux nous imprégner des lieux. Au milieu des champs en culture, il y a peu de constructions : quelques rares maisons et, sur la gauche à quelques centaines de mètres, une fabrique de parpaings.

Nous roulons sur un kilomètre environ, jusqu’au lieu-dit Guernez où un fourgon de la couleur jaune du Conseil Départemental roule à très faible allure dans le même sens que nous. Feux de détresse allumés, il a pour mission d’avertir qu’il faut ralentir car, un peu plus loin, on procède à des travaux de débroussaillage. C’est le message qui défile en grandes lettres sur un grand panneau lumineux, à l’arrière du fourgon. Obéissant, Justin ralentit quelque peu sa vitesse pour le doubler. Quelques centaines de mètres, et nous voyons un tracteur de la même couleur jaune qui débroussaille un talus. Pour un résultat impeccable, il avance lentement. Pour fignoler, par exemple autour des panneaux routiers, un agent le suit à pied et utilise une débroussailleuse classique, comme en ont nombre de jardiniers du dimanche. Mettant son clignotant, Justin double le tracteur et met le clignotant inverse pour s’arrêter quelques dizaines de mètres plus loin sur une bande herbeuse. Ce n’est pas pour plaire au conducteur du tracteur, qui le lui fait comprendre en envoyant un aussi rageur que bruyant et long coup de klaxon. Nous extrayant de la voiture, Justin lui fait signe de s’arrêter.

Laissant le moteur tourner, l’homme ne semble pas disposé à abandonner son siège et oppose un visage fermé. Parcourant à pied la faible distance qui nous sépare, nous exhibons nos cartes professionnelles, barrées de bleu blanc rouge, et d’un geste, lui intimons de descendre de son engin. Sans couper le moteur, l’ours mal léché obtempère en grimaçant. Vêtu de sa tenue de travail, elle aussi de couleur jaune et sur laquelle sont apposées des bandes fluorescentes gris argent, il porte aux pieds des chaussures de sécurité.

Justin se charge des sommaires présentations :

— Bonjour, c’est la police. C’est bien vous qui avez découvert un sac à main et un foulard, en début de matinée ?

— Non, fait-il en y mettant malgré tout de la bonne volonté. C’est mon collègue. Pas celui-ci, dit-il en montrant celui qui a la débroussailleuse, celui qui est dans le fourgon. Attendez, je l’appelle.

Il sélectionne un numéro sur son téléphone portable et, quand il obtient son interlocuteur, il lui demande de nous rejoindre. Dans l’intervalle, il remonte sur son tracteur et arrête le moteur. Cela fait, il allume une cigarette. Il a le temps de tirer trois ou quatre bouffées avant que le collègue du fourgon que nous avons doublé plus tôt soit parmi nous. Lui aussi a enfilé une tenue de travail identique à celle du premier. À nouveau, nous sortons nos cartes professionnelles. C’est toujours Justin qui parle :

— Nous souhaiterions savoir à quel endroit exactement vous avez découvert le sac à main et le foulard que votre collègue a déposé au commissariat de Quimper. Vous pouvez nous montrer les lieux ?

— C’est que je n’ai pas trop le temps...

— Vous allez le prendre, le temps. Ça peut être d’une grande importance.

Plaçant deux doigts entre ses lèvres, l’homme siffle fort, très fort même, au point de couvrir le bruit du moteur d’une voiture qui arrivait à notre hauteur. Ayant requis l’attention de l’homme à la débroussailleuse, d’un geste rond du bras, il lui indique d’approcher. Quand c’est fait, il lui dit :

— Il faut que je m’absente pour montrer à ces messieurs où était le sac à main que j’ai trouvé, ce matin. Je n’en ai pas pour longtemps. Laisse tomber la débroussailleuse et remplace-moi dans le fourgon.

Lorsque nous avons pris place dans la voiture, nous faisons demi-tour pour revenir en arrière, là où ils ont commencé ce matin. Il s’en faut de quatre à cinq cents mètres avant que l’homme ne désigne un point, sensiblement en face de la fabrique de parpaings aperçue plus tôt.

— C’est là, à côté des arbres.

Rien en face, rien derrière, Justin ose un freinage.

Prenant au plus large de la droite, il fait le véhicule décrire une courbe à cent quatre-vingts degrés pour inverser son sens de circulation, avant de se garer.

— Venez, je suis passé par là.

Le temps de prendre l’appareil-photo que nous conservons toujours dans la boîte à gants, nous le suivons vers l’entrée d’un champ de maïs. Elle est bien assez large pour un tracteur ou un autre engin agricole du même gabarit. Nous parcourons cinq à six mètres sur la gauche.

— Le sac à main était là, dit l’homme. Entre ces deux arbres. Pour un peu, je n’y faisais pas attention.

— Racontez-nous ce que vous avez fait exactement, demande Justin.

— C’est simple. Je l’ai ramassé, et comme il faisait un certain poids, je l’ai ouvert.