Quinze nouvelles - Stéphane Chamak - ebook

Quinze nouvelles ebook

Stéphane Chamak

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Opis

La vie, sous toutes ses coutures, décrite en Quinze nouvelles !

Quinze nouvelles est un instantané d'existences où se croisent la tragédie, la fantaisie, la poésie, le suspense et le burlesque. 15 histoires. 15 vies. Et, peut-être, un peu de la nôtre.

Découvrez ce recueil de Quinze nouvelles, quinze histoires tragiques, fantaisistes, poétiques, burlesques, et pleines de suspense.

EXTRAIT DE La langue

La police devrait débarquer chez moi dans neuf minutes, soit précisément vingt-trois minutes après l’appel de Madame Ming, notre concierge Vietnamienne, qui m’avait averti de sa citoyenne et courageuse initiative alors que rien, vraiment rien, ne l’y obligeait.
En résumé, dans cinq cent quarante secondes, montre en main, il se pourrait bien que je sois en état d’arrestation pour homicide volontaire. Parfaitement, pour meurtre.
Néanmoins, tout cela ne me bouleverse pas trop.
Pour y habiter depuis environ vingt ans, je connais dans les moindres détails les us et coutumes de mon quartier. Alors, n’en déplaise à Mme Ming et aux résidents de l’immeuble, je sais d’ores et déjà qu’en dépit de ses louables efforts, la Force Publique arrivera trop tard. C’est une habitude chez elle, presque une marque de fabrique.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Des nouvelles bien écrites émouvantes et drôles, j'ai beaucoup aimé ! Belle découverte. - Catcap, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stéphane Chamak est né le 29 mars 1972, marié et père d'un Elan et d'un Talisman. Auteur de plusieurs recueils de nouvelles et de deux romans. Amoureux de littérature et de cinéma, il tuerait père et mère pour un bon Paris-Brest !

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Quinze nouvelles

Stéphane Chamak

Quinze nouvelles

Nouvelles

© Lys Bleu Éditions – Stéphane Chamak

ISBN : 978-2-37877-338-0

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Recueil de nouvelles

Un pied devant l’autre – IXCEA – 2005

Les escapades casanières – LaCompagnie Littéraire – 2007

L’ombre au tableau — La Compagnie Littéraire – 2009

Les hommages collatéraux – Widj'Editions – 2011

Mozaïk - Widj'Editions – 2014

La bascule – Widj'Editions – 2017

Romans

Les éphémères – Widj'Editions – 2016

Le petit Lebanski - Widj'Editions – 2018

Depuis toujours

Je me suis toujours levé longtemps avant elle. Toujours.

Et comme je le fais depuis maintenant un demi-siècle, je mets ces quelques heures à profit en la regardant dans son sommeil. Regarder sa femme dormir. Prendre le temps de l’observer dans cet instant rare et d’abandon total. C’est fascinant, instructif.

Émouvant aussi.

Ce matin n’échappe pas à cette règle d’or que je me suis imposée depuis notre rencontre, il y a cinquante ans. Assis sur ma fidèle chaise à bascule, je la regarde. Je veille sur elle. Comme à son habitude, elle dort sur son côté gauche. Sa tête est appuyée sur son bras droit. Cela m’a toujours déplu – « Après tu t’étonnes d’avoir le bras engourdi au réveil ! » lui dis-je, agacé. Ses genoux sont serrés et recroquevillés. Son autre main, quant à elle, semble avoir été punie. Honteuse, elle se cache sous l’oreiller. Si j’ai toujours considéré ma femme comme une éternelle adolescente, sa posture dans le lit n’y est sans doute pas étrangère. Une septuagénaire qui dort encore en position fœtale est pour le moins surprenant !

Avec le temps, ma façon de la regarder dormir a changé. Les premières années, je ne la regardais pas. Je la dévorais des yeux, je m’enivrais de sa beauté. Souvent même, torturé par un désir animal, je ne pouvais m’empêcher de la réveiller en la couvrant de baisers et de caresses – « Quel emmerdeur ! » disait-elle rieuse en feignant de repousser mes assauts. Et puis, j’ai appris. Mes yeux devinrent moins maladroits, moins affamés. Je me suis assagi afin de mieux déguster et apprécier cette embellie. Mon regard avait une autre intensité et, tout comme mon cœur, il avait gagné en profondeur.

Ce matin, son visage arbore une expression enjouée. Moi qui la connais bien, je sais d’où vient ce petit air espiègle. Avant hier, notre Denis et son épouse Martine nous ont appelés pour nous inviter à dîner mardi prochain. Elle n’a cessé de m’en parler depuis. Mais je la comprends. Moi aussi, j’ai hâte de serrer mon fils dans mes bras et de radoter mes vieux mensonges à mes deux petits enfants.

Aujourd’hui, mon regard sur ma femme perdue dans ses songes s’est davantage affiné. Non pas que je ne m’attarde plus sur sa beauté, toujours intacte – n’en déplaise à la Vie et au Temps qui n’ont pas ménagé leurs efforts – mais à force de patience, j’ai fini par dépasser le stade de la simple étude et découverte de sa peau. J’ai acquis plus d’expérience. Désormais, il ne me reste qu’à apprivoiser son esprit. J’aimerais tant qu’il s’ouvre à mes sésames. Entrer dans son sommeil. Embrasser ses rêves. Ce désir est devenu mon ultime obsession.

De temps en temps, il m’arrive de poser délicatement ma joue contre sa joue, ma tempe contre sa tempe. Envie de connaître et d’apprendre à lire ses songes. C’est un peu idiot, je le sais bien. Je me souviens avoir découvert un matin une expression qui contrastait avec notre situation du moment. Elle avait un visage radieux, rayonnant. Pourtant à cette époque, notre couple battait de l’aile ; nous nous disputions assez souvent et pour des broutilles. Pris de panique, je me suis approché d’elle, convaincu qu’elle rêvait de quelqu’un d’autre. D’un autre homme. Ma tempe contre la sienne, j’ai tenté de surprendre ses pensées d’adultères. Au réveil, je lui ai fait une scène. Elle m’a regardé en souriant avec tendresse, comme on le fait face à un enfant qui se cherche des prétextes, et je me suis senti ridicule. Une autre fois, son visage avait un air mélancolique, presque malheureux. Mais derrière ces traits moroses semblait se cacher une profonde dignité comme si elle se refusait de sombrer dans un chagrin plus grand. Et devant son doux visage empreint de cette tristesse indéfinissable dont je me suis senti exclu et bêtement responsable, j’ai fondu en larmes.

Depuis combien de temps suis-je là, assis, en proie à ce délice, à cet émerveillement ? Dix minutes ? Une heure ? Je l’ignore. Cela n’a guère d’importance. Quand mes yeux se posent sur elle, le Temps est suspendu, les saisons entremêlées. Plus rien ne compte. Tout devient secondaire, superflu. Les choses ne rentrent dans l’ordre que lorsque ses paupières se mettent à frémir que ses prunelles se libèrent peu à peu de leur captivité, de ces liens tissés par ce dieu grec que j’envie et j’exècre, juste avant que son regard, puis son sourire ne viennent illuminer la pièce et me transpercer le cœur. Être là. Au bon endroit. Au bon moment. Comme le poète qui attend avec bienveillance le lever du soleil. C’est un privilège que d’assister au réveil de la personne aimée.

Ne pas vivre cela, c’est passer à côté de quelque chose de fort. D’unique.

Soudain, un mince filet de lumière entre sournoisement dans la chambre. Bon sang, j’ai encore oublié de tirer les rideaux ! Le trait lumineux s’élargit dangereusement et menace d’inonder son visage. Je me lève et donne un coup sec sur ces étoffes indélicates. Soulagé, je reprends la contemplation du tableau qui sommeille devant moi.

Regarder sa femme dormir réserve également de savoureux moments de comédie. La voir retrousser le nez à plusieurs reprises comme pour chasser un moustique invisible m’amuse beaucoup, je l’avoue. Il y a quelques mauvaises surprises aussi. « Sais-tu qu’il t’arrive de baver dans ton sommeil ? » lui fais-je remarquer un matin.

Je tombe machinalement sur son menton. Quand je prétends connaître son visage sur le bout des doigts, j’admets faire preuve d’une prétention un peu déplacée. Car, pour une raison encore inexpliquée, mes yeux ont toujours négligé cette partie de son visage. Le menton. Sans doute ai-je eu la naïveté de penser qu’il ne donnait que de maigres informations sur sa personne, qu’il était moins noble, moins révélateur qu’un front ou qu’une bouche. Visiblement, je me trompe. Je le scrute avec une intensité nouvelle, inédite. Et je découvre ce que je n’ai jamais remarqué jusqu’alors : une minuscule cicatrice.

Intrigué, je réfléchis sur la provenance de cette petite trace. Je n’ai pas le souvenir d’une blessure à cet endroit ou d’un incident qu’elle m’aurait raconté à ce propos. Pourtant, Dieu sait que malgré mon âge avancé, ma mémoire est encore redoutable ! Par exemple, je me rappelle très bien la profonde entaille qu’elle a au-dessus du sourcil. C’était lors d’une randonnée équestre, il y a trente-huit ans. En juillet exactement. Sur nos montures, nous nous promenions dans la forêt d’Aigues-Mortes. Puis, passant sous quelques branches, l’une d’elles s’est agrippée au col de mon blouson avant de revenir se projeter avec violence sur la figure de ma femme qui se trouvait juste derrière. « Aie, je saigne », a-t-elle dit avant d’éclater d’un rire juvénile. Désormais, à chaque fois que je la regarde dans son sommeil, je ne manque pas de m’attarder sur son arcade droite et ses trois points de suture qui me rappellent cette ballade estivale. Mais l’origine de cette infime cicatrice demeure mystérieuse. Décidément, son visage est bien facétieux. Pareil au magicien qui garde jalousement ses tours, il ne semble pas décidé à me dévoiler toute son histoire.

Une main se pose sur mon épaule. Je lève la tête. Denis me fixe, les yeux rougis et gonflés.

— Papa, il faut y aller, me dit-il.

— Bien sûr, répondis-je en me relevant péniblement.

Alors que des hommes jeunes et vigoureux s’apprêtent à emmener le corps frêle et sans vie de celle qui fut toute la mienne, je me dirige vers la porte, sans mot dire, la tête basse et plus vieux que jamais. Puis, je me retourne et lui adresse un dernier regard. À cet instant, une question, la même question qu’elle posait à chaque fois qu’elle me surprenait en train de l’admirer du haut de ma vieille chaise à bascule me revient à l’esprit.

« Ça fait longtemps que tu me regardes dormir ? »

— Depuis toujours, dis-je dans un douloureux murmure. Depuis toujours.

Quelque chose de beau

« La plus grande chute est celle qu’on fait du haut de l’innocence »

(Heiner Müller – tiré du livre Nous sommes cruels)

J’ai toujours entendu dire que tenir un journal intime était une activité de fille. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est ce qu’on dit. Quoi qu’il en soit, je suis sur le point d’en commencer un. Pourtant, je suis bel et bien un homme en dépit de ce que pense ma mère qui répète à qui veut l’entendre que « je viens à peine de naître ».

Je m’appelle Tomas Renheit et le printemps prochain je fêterai mes vingt-quatre ans. Toujours d’après celle qui me livra au monde, je suis le garçon le plus beau de la Terre portant de surcroît le nom le plus magnifique qui soit. En allemand, Renheit signifie « pureté ». En ce moment, j’imagine très bien ma mère montrant à ses voisines ma première lettre enflammée que je lui ai envoyée du camp, le mois dernier. Je la vois, gesticulante et roulant les yeux racontant avec ses mots pétris de fierté et d’intense ferveur, la façon dont sa progéniture défend bravement les valeurs patriotiques et immaculées de notre beau pays. « Ce n’est pas un hasard si nous nous appelons Renheit ! » doit-elle clamer ouvertement à la moindre oreille attentive. La pauvre femme ne se doute pas un seul instant que depuis hier, de ma pureté il n’en est plus question.

Pareil à La Faucheuse qui, vêtue de son long et sombre manteau à capuchon, fait son morbide pèlerinage, ce besoin d’écrire vient de s’abattre sur moi. Il pèse de tout son poids. Maintenant il s’impose en moi avec une fulgurante évidence. Il est là. Vital. Viscéral. Animal. Au plus profond de mon cœur anéanti comme dans chacune de mes veines empoisonnées, cette envie dévorante et douloureuse demande, non supplie, d’être assouvie. Il le faut. Il en va de ma vie, de mon âme et de son salut. Et plus que tout, de ma raison.

Écrire pour tenter d’exorciser les démons qui, dès à présent, rongent ma conscience. Ces petits diablotins ricanent déjà à l’intérieur de mon crâne. Pour l’instant, j’arrive à les faire taire.

Mais pour combien de temps, encore ?

Écrire pour léguer de façon testamentaire l’image de la personne lucide que je suis encore en cette période irréelle. Puissent ces quelques confessions laisser le portrait d’un jeune homme trop rêveur, fantasque et définitivement stupide, mais surtout de quelqu’un qui, avant d’entrer et de s’associer à ce carnaval monstrueux, était un être sain d’esprit. Que celui ou celle, au cœur bon et à l’âme indulgente, qui tombera sur ce cahier puisse, sans condamner, se dire qu’avant son inexorable mutation et sa démence progressive l’auteur de ces aveux sordides a été un assassin dévasté et repenti. Un meurtrier meurtri.

Ce précieux confident, cet inestimable lecteur éclairé, dépourvu de jugement et de haine, je l’attends, je l’espère, je l’appelle de mes vœux. Qui est-il ? Qui est-elle ? Je ne le saurais sans doute jamais, mais, allez savoir, en ce moment même je suis peut-être en train d’écrire pour vous.

De ce journal intime, je ne peux en parler à personne. Pas même à Hans, mon seul ami et compagnon de chambrée arrivé comme moi, la semaine dernière. Raconter ce qui se passe ici revient à courir un risque insensé, inutile. Les regards de ceux déjà damnés, et qui réalisent tout juste l’horreur de leurs actes sont riches d’enseignement. Leurs pupilles me disent qu’ici, il n’y a pas de place pour les états d’âme. Alors, mes yeux devront, eux aussi, apprendre à se taire. Ils y parviendront, hélas.

Je regarde ma main. Elle tremble, encore tétanisée par ce qu’elle vient de commettre. Ma douce et jolie main. Celle qui, au fil de mes voyages universitaires ou de plaisir pouvait, en gage d’amitié sincère, de simple gratitude et sans aucun a priori serrer celle de l’autre, plus claire ou plus tannée. Cette même main, curieuse et polissonne qui s’était parfois aventurée à caresser quelques peaux nues frémissantes et soyeuses. Cette main, délicate et dansante qui glissait sur les touches blanches et noires d’un Weindenslaufer faisant extraire dans le cœur du piano des mélodies émouvantes ou joyeuses. En dépit de sa jeune existence, elle a déjà eu tant de rôles bienfaiteurs et pacifiques qu’il m’est presque impossible de la regarder aujourd’hui sans un sentiment de dégoût et de déshonneur. Pourtant, j’ai besoin de cet organe lâche et hideux pour noyer sur le papier la peur et la honte qui me consument. Continuer d’écrire et de raconter. Maintenant. Pour le futur. En souvenir de mon passé.

C’est arrivé hier matin.

Ce dimanche 19 décembre 1943. Je sais dès à présent que cette date restera marquée au fer rouge ; qu’elle sera gravée dans ma mémoire même lorsque celle-ci sera perméable ou ravagée par les ans. Tel un passager clandestin, cette date fatidique voyagera dans mon inconscient. En véritable poison, elle se répandra et infectera chaque goutte de mon sang. Ce type de venin là ne vous foudroie pas sur place, il ne vous terrasse pas comme le ferait un éclair craché par les cieux. Non, il prend son temps pour vous tuer lentement, à petit feu. Je sais également que d’autres jours ressembleront à ce matin. Mais c’est bien celui-là qui viendra au dépourvu hanter mes nuits et torturer mon esprit jusqu’à mon dernier souffle.

C’est universellement connu : on n’oublie jamais sa première fois.

Il faisait froid, plus qu’à l’ordinaire. Pourtant, j’étais chaudement vêtu. On s’occupe de nous ici, il est vrai. On mange très bien, on nous prodigue les meilleurs soins pour soulager la douleur la plus supportable, celle qui se voit de l’extérieur. Mais rien à faire, j’avais trop froid. On a fait quelques pas de course et des étirements afin de ne pas laisser nos membres s’engourdir par le gel. Puis, on a fait une pause et le groupe s’est éparpillé. La plupart sont partis griller quelques cigarettes alors que d’autres se sont précipités dans leur chambre pour avaler quelques tasses de café brûlant. Seuls trois ou quatre gars sont restés à quelques mètres de moi, marmonnant quelques mots intelligibles en faisant semblant de ne pas me prêter attention. Ceux-là n’ignoraient pas ce qui m’attendait. Ils savaient que c’était mon tour. La veille au soir, je n’ai pas pu m’empêcher de réveiller Hans pour le questionner. « Comment t’as fait toi ? ». Même dans la pénombre j’ai pu voir sa mâchoire saillante se crisper. Il a baissé les yeux et a murmuré d’une voix sombre « Je ne veux plus y penser » avant de me replonger dans sa couche se couvrant la tête à l’aide sa couverture.

Je n’ai pas pu fermer l’œil le reste de la nuit.

Le Commandant s’est dirigé vers moi et m’a ordonné de le suivre. « Le jour de ton dépucelage, petit » a-t-il ricané en ajustant son képi. Je l’ai dévisagé. Herr Kommandant Rudolph Kramer. Un porc, ce type sous son épais manteau beige en mouton retourné et au col fourré. Les cheveux gras, le nez pâteux et écrasé, les dents jaunies et une féroce haleine empestant le schnaps. Un porc, oui. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien si je l’ai baptisé « le Sanglier de Belsen ». Il paraît que sa femme couche avec un des infirmiers. Ce sont sans doute des rumeurs, mais ça me plaît assez de le penser.

Nous nous sommes dirigés vers une petite butte enneigée à quelques mètres des baraquements. De là où j’étais placé, je pouvais apercevoir ce qui se passait hors du camp ; de la vie qui s’y écoulait presque comme si de rien n’était. Deux mondes séparés par des fils de fer barbelés. Deux formes de silence. L’un nécessaire parfois complice et l’autre implacable et définitif. Le froid s’intensifiait et semblait pénétrer à l’intérieur de ma peau craquelée et geler mon squelette. Arrivé en haut de la petite dune, je me tournai vers le Commandant dont le regard transperçait le mien. Puis, Kramer me saisit le bras et dans la paume de ma main y déposa son arme. « Tire et va rejoindre les autres », m’a-t-il dit.

Je me souviens de mon bizutage la première année à l’École de Commerce de Berlin. Nous avions passé un après-midi ensoleillé au grand parc, le Tiergarten. Alignés sur deux files parallèles (les garçons d’un côté, les filles de l’autre) nous attendions, craintifs, mais bizarrement surexcités, l’activité punitive qu’allait nous infliger les anciens étudiants. Au final, c’est nous qui fûmes les mieux lotis. On nous avait mis des grappes de raisin dans notre pantalon. Les filles, les yeux bandés et en sous-vêtements devaient récupérer les fruits dans notre slip. Certes, c’était un peu machiste et pas toujours du meilleur goût, mais avec le recul c’était plutôt innocent et assez amusant, même pour nos victimes féminines. Après ce puéril divertissement, tout le groupe avait fini la journée au « Café Am Neuen See », une charmante brasserie située près de la rive d’un lac magnifique dont le reflet nous renvoyait les rayons du soleil. Des amitiés authentiques et quelques amourettes se sont créées cette journée-là.

Ici, à Bergen-Belsen, les épreuves ont changé. Le décor est obscène. On ne recueille plus les rires et on ne sème plus de fruits dans les sous-vêtements des étudiants. À la place, vous récoltez un pistolet Luger P-08 et vous répandez la mort. Il n’y a aucune échappatoire possible. Vous pouvez tourner la tête dans tous les sens, à la recherche de la plus infime éclaircie, du moindre rayon de lumière ou de vie, vous ne trouvez rien. Il n’y a rien de doux ou d’agréable par ici. Si des anges rodent, ils sont noirs, exterminateurs. L’espoir n’est nulle part, mais le diable, lui, est partout.

« Qu’est-ce que tu attends ? » m’a lancé le commandant. « Descends-moi cette vermine ».

Vermines, parasites, chiens galeux, j’ai entendu ces insultes cent fois, mille fois. En dépit de ma bonne volonté et de mon assiduité, je n’ai toujours pas compris leurs motifs. Je dois être un bien mauvais élève, car ce n’est pas faute d’avoir été « instruit ». Dès le premier jour de notre arrivée, ils nous ont abreuvés de discours embrasés sur eux, sur le danger qu’ils représentent pour la Nation et nos familles, sur le Mal qu’ils portent en eux comme une maladie infectieuse et incurable. Jour après jour, heure après heure, on nous a appris à les détester, à les humilier, à les faire souffrir. À mon âge, on est encore novice en matière de sentiments, quels qu’ils soient. À vingt-quatre ans, je suis incapable de reconnaître l’amour que déjà on m’inculque la haine.

Le froid, de plus en plus intolérable, me griffait le visage, me brûlait les lèvres et les paupières. Mes jambes flageolantes avaient du mal à me soutenir. J’avais l’impression que mon corps tout entier allait se fendre comme une bûche et se briser comme un vase de cristal. Je restai plusieurs secondes, le bras armé tendu et figé face à un étranger, prétendument mon ennemi que je n’osai regarder. À côté de moi, la voix grasse du Sanglier devenait agressive, impatiente. Il ne me parlait plus, il m’injuriait. Je me tournai vers lui et je le fixai une nouvelle fois. Ses yeux injectés d’alcool et de sang étaient habités par quelque chose que je ne saurais décrire avec des mots. Je n’entendais plus très bien, car le vent glacial avalait en partie ses ordres. J’observai la bouche porcine du commandant se tordre en une grimace immonde. Les veines de ses tempes se gonflaient et donnaient l’impression qu’elles allaient gicler de son visage satanique. Je n’esquissai toujours pas le moindre geste. Paralysé par le froid et l’horreur de mon acte à venir, je restai debout sur ce talus de neige, le doigt collé à la détente. Je me souviens avoir regardé autour de moi en me demandant, le cœur empli d’une folle et stupide espérance si cet endroit noyé dans la brume et le sang existait véritablement. Comment ne pas douter de la réalité des choses ?

Bien que je ne sois pas friand de théologie, de métaphysique ou de religion, je me rappelle d’une phrase trouvée dans un ouvrage philosophique dont j’ai, hélas, oublié le nom. Cette phrase, terrible, resurgit en moi et d’une main fébrile je la couche sur le papier de mon journal : « Il faut à l’Homme croire à l’Humanité plus qu’à lui-même, sous peine de désespérer ». À vous, mon ami(e) qui me lisez peut-être, je vous le confesse et l’écris en lettres d’imprimerie : JE DÉSESPÈRE.