Qui a tué Eve ? - Renaud Dutreil - ebook

Qui a tué Eve ? ebook

Renaud Dutreil

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Opis

Voyage initiatique à travers les âges et les continents.Qui a tué Ève ? est un conte philosophique infusé dans un dialogue entre trois personnages : Adam, Ève et Dos d’argent, un gorille mâle. Le récit mêle la relation amoureuse et érotique entre Adam et Ève et la relation entre Adam, Ève et Dieu ; il aborde sous des angles neufs les rapports particuliers que l’homme et la femme entretiennent avec la vie, leurs origines, leur avenir et l’univers. Chaque réplique soulève une question, suggère une solution. Pourquoi Dieu les a-t-il créés l’un et l’autre ? Quel crédit accorder aux récits bibliques ? Cachent-ils un secret que l’homme aurait voulu dissimuler à tout prix ? Que s’est-il vraiment passé au Paradis, pendant ce temps infini durant lequel, comme le disait Voltaire, « Adam ne bandait pas » ? L’ouvrage est illustré de vingt superbes aquarelles qui en font une découverte artistique et sensuelle autant qu’intellectuelle. Avec ce premier roman, Renaud Dutreil fait preuve d’un esprit facétieux et créatif.Une œuvre qui bouscule les dogmes et nous invite à penser l’Humanité, ses origines et son évolution, en dehors des voies canoniques. Esprits ouverts, curieux, ce roman est pour vous !EXTRAITAdam et Ève, le jour où ils ont été chassés du paradis, après avoir fait l'amour pour la première fois.Ève : tu entends la nuit autour, Adam, et le vent ? L'orage se calme, à présent.Adam : oui. Il a dû se lasser.Ève : Dieu ?Adam : oui.Ève : tant mieux s’il est moins fâché !Adam : dis-moi, Ève, au paradis, nous ne sentions pas nos corps comme ici, non ? Qu’est-ce que c’est d’après toi, comme substance ?Ève : de l’eau.Adam : dans une enveloppe ?Ève : oui, mais je pense qu’il y a aussi un arbre à l’intérieur.Adam : et les pensées sont les feuilles qui bougent dans l’eau ?Ève : plutôt de l’électricité. Tu sens cette chaleur ? Maintenant, nos esprits sont faits pour crépiter et nos corps pour mêler leur fumée comme ceux des bêtes autour de nous.Adam : ouiÈve : et enchevêtrer leurs membres comme nous avons fait cette nuit, quand tu m’as étreinte et visitée avec ton bois bandé.Adam : le rameau qui enfle et désenfle, quelle affaire !

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Qui a tué Ève ? Renaud Dutreil

Aquarelles © MAD

« On suppose, dans ce pernicieux libelle, qu’Adam caressait sa femme dans le paradis terrestre ; or, dans les anecdotes de sa vie trouvées par Saint-Cyprien, il est dit expressément que le bonhomme ne bandait point, et qu’il ne banda qu’après avoir été chassé. »

24 Novembre 1736, Voltaire

Avertissement de l'auteur 

Les dialogues rapportés dans ce livre ont été traduits de l’Adamique, seule langue parlée avant l’éclatement des langages. Certains mots employés dans cette traduction n’existaient pas dans la langue d’origine et ont été choisis pour restituer au lecteur contemporain l’esprit, sinon la lettre, des propos tenus par les personnages.

Chapitre 1

Adam et Ève, le jour où ils ont été chassés du paradis, après avoir fait l'amour pour la première fois.

Ève : tu entends la nuit autour, Adam, et le vent ? L'orage se calme, à présent.

Adam : oui. Il a dû se lasser.

Ève : Dieu ?

Adam : oui.

Ève : tant mieux s’il est moins fâché !

Adam : dis-moi, Ève, au paradis, nous ne sentions pas nos corps comme ici, non ? Qu’est-ce que c’est d’après toi, comme substance ?

Ève : de l’eau.

Adam : dans une enveloppe ?

Ève : oui, mais je pense qu’il y a aussi un arbre à l’intérieur.

Adam : et les pensées sont les feuilles qui bougent dans l’eau ?

Ève : plutôt de l’électricité. Tu sens cette chaleur ? Maintenant, nos esprits sont faits pour crépiter et nos corps pour mêler leur fumée comme ceux des bêtes autour de nous.

Adam : oui

Ève : et enchevêtrer leurs membres comme nous avons fait cette nuit, quand tu m’as étreinte et visitée avec ton bois bandé.

Adam : le rameau qui enfle et désenfle, quelle affaire !

Ève : non seulement il s’est dressé mais il a versé ta vie en moi. Enfin je crois.

Adam : tu as senti ça ? Ma propre version de la vie ! Quel progrès, cette soupape, pour s’exprimer !

Ève : tu parles ! Crois-tu qu’il y ait d’autres parties de ton corps qui gonflent et dégonflent ainsi, inopinément ?

Adam : je ne sais pas. Pour l’instant et depuis que nous avons quitté le paradis, c’est la seule qui se soit allongée.

Ève : peut-être que ta tête aussi, Adam, elle peut enfler sans crier gare.

Adam : sans que l’idée m’en vienne ? C’est possible, va savoir.

Ève : ou même si l’idée t’en venait. Mais je préfèrerais qu’elle reste dégonflée, ta tête. Elle est bien comme ça, ni grosse ni petite. Et Adam…

Adam : oui ?

Ève : crois-tu que nous allons pouvoir séparer nos corps ? Si nous les désunissons quand le soleil va émerger de la nuit et la tuer, allons-nous mourir de séparation, nous aussi ?

Adam : je ne crois pas. Nos corps sont sûrement détachables l’un de l’autre. Sinon, il n’y aurait pas cette enveloppe étanche autour de notre eau.

Ève : ah !

Adam : Dieu aurait pu nous en dire un peu plus sur le fonctionnement de l’homme et de la femme. Mais il a été pris de court, lui aussi. Tout s’est passé si vite ! Il va nous falloir apprendre seuls.

Ève : j’ai peur.

Adam : essayons de les écarter un peu l'un de l'autre, pour voir, juste un brin, sans brusquer.

Ève : divorcer ? Déjà ? Cela va nous déchirer de part en part. Et briser notre couple…

Adam : mais non… si cela tire trop, nous arrêterons.

Ève : ne va pas abîmer quelque chose ! Ma peau qui est toute lisse et fine comme de la dentelle. J’y tiens beaucoup. Même un petit accroc, cela m'ennuierait énormément. Ou à l’intérieur, les fils qui nous relient et que nous ne voyons pas. N’allons pas les casser. Attendons plutôt que le soleil se lève, Adam, que nous puissions voir nos corps distinctement à la lumière et comprendre un peu comment nous dépêtrer l’un de l’autre sans nous blesser.…

Adam : regarde, Ève, je m'éloigne un tout petit peu de toi. Nos corps ne s'entrelacent plus maintenant… Nous ne ressentons aucune douleur, tu vois bien, mais…

Ève : tu as remarqué aussi…

Adam : nous ne ressentons plus aucun plaisir, tout à coup !

Ève : c’est pourquoi ils sont attirés l’un par l’autre ! Ils ne veulent pas se quitter. Faut-il leur apprendre à se tenir à carreau ? Ou bien vont-ils perdre tout goût de vivre, à l’écart l’un de l’autre ?

Adam : je ne sais pas, moi. Je n’ai pas envie de m’éloigner de toi car te sentir là est très doux. Et toi ?

Ève : pareil ! Tant mieux s’ils veulent se caresser. Comme ils sont attachants, ainsi !

Adam : les caresses se déploient pour empêcher les amants de se défaire.

Ève : et aussi, Adam, tu as senti, nos bras, comme ils sont modelés à présent ?

Adam : nos bras ?

Ève : oui. Nous n'allons pas voler bien loin, avec des bras et des épaules foutus comme ça. Je les aime bien ainsi, tout dégarnis, mais pour nous déplacer à la verticale, n'y comptons pas trop !

Adam : la pesanteur n'existait pas au paradis. Il a aussi oublié de nous munir d'ailes.

Ève : ou bien il n'a pas voulu nous équiper, en tout cas pas tout de suite.

Adam : une punition d'une autre sorte. Drôle de châtiment, quand même. « Adam et Ève, je vous condamne à peser ! » – « oui, très bien, pas de problème, Seigneur, mais nous allons nous jouer de la pesanteur, nous nous servirons de nos jambes, de nos nageoires, pour nous déplacer, danser… »

Ève : comme je sens mon cœur, Adam ! Je ne peux croire qu’il batte si fort ! Il y a certainement un truc qui vole en nous. Quelque chose qui aurait des ailes et se déplacerait dans l’arbre avec des battements lents.

Adam : malgré le poids… quelque chose de très léger, oui, je le ressens aussi. Un nuage de papillons peut-être…

Ève : ou des poissons très légers.

Adam : si nous sommes faits d’eau, ce serait plausible.

Ève : Adam, quand j'arrête de te caresser, j'ai peur que soudain, mon corps ne tombe en morceaux. Caresse-moi sans trêve, encore. Je ne veux pas mourir le jour où je nais. Plus tard, nous danserons et nous bondirons, nous divorcerons et nous nous disperserons dans notre nouveau jardin, toi à l’ouest et moi au sud. Nous trouverons un moyen de voler, aussi, pour nous retrouver plus vite après. Mais pour l’heure, gardons Adam et Ève enlacés sur leur couche. Faisons de l’amour notre aimant. La terre attendra bien un peu. Le ciel aussi et la mer.

Plus tard, dans la première journée. Ils se réveillent.

Adam : Ève, sais-tu où nous sommes ?

Ève : l’Afrique, Adam. Le Rift. Regarde comme c’est beau, cette crevasse, avec notre étoile solaire clouée au milieu du ciel. Elle a fini par tuer la nuit et le fracas du vent pendant que nous dormions.

Adam : oui. C’est beau ! Au fond, c’était chiant l’Éden, tu ne trouves pas ?

Ève : moi je ne trouve pas. Cette paix, ce silence, le panorama aussi. C’était autre chose. On ne peut pas comparer.

Adam : tu regrettes que nous soyons partis, ma chérie ?

Ève : non, Adam, je ne regrette pas. Mais de là à dire que je m’ennuyais… attendons de savoir comment ça se passe ici.

Adam : moi ça m’agaçait à la longue. Cette situation aurait pu durer indéfiniment, sans que rien ne bouge. C’est absurde à dire, mais arrive un moment où la vie éternelle, il faut que ça cesse.

Silence

Adam : tu n’as pas l’air convaincue ?

Ève : j’essaye d’être objective. Tout n’était pas nul dans le Jardin. Mais je ne regrette pas d’avoir fait le mur, ne crois pas ça, Adam. Surtout avec le souvenir de tes lèvres qui s’attarde sur moi comme la brume sur les arbres. Quelle découverte, ces corps ! Ce n’était ni le feu ni le froid mais le froid et le feu mêlés, sur ma peau et dans mon ventre. Tes mains, Adam, j’adore tes mains. Tes lèvres aussi. Je ne sais si je préfère tes mains ou tes lèvres, du reste. Embrasse-moi et caresse-moi pour que je sache si elles sont faites de la même matière.

Adam et Ève s’embrassent.

Adam : je préfère nos jeux aux ébats avec les anges. Tu te souviens de ce qu’ils faisaient entre eux, leurs enfantillages ? Imagine si Dieu les avait chassés du paradis, eux aussi, comme ils feraient bien l’amour.

Ève : oui, ça donne le vertige, l’amour, quand il passe par les corps. Il y a tant qui s’ajoute : la fragilité, le désir, la satiété, la mort possible et la lassitude aussi, comme un avant-goût…

Adam : tu crois que les anges nous ont espionnés à travers la nuit ?

Ève : je ne sais pas. Imagine si tous les anges étaient en train de rouler dans l’herbe là-haut, Adam, et si Dieu n’arrivait plus à les désunir.

Adam : nous ne pouvons plus revenir sur nos pas. Le paradis, c’est fini pour nous.

Ève : oui, Dieu nous aime certainement encore mais de plus loin. Tu le vois paraître et lancer, l’air de rien : « Bonjour Ève et Adam, alors cette fugue, ça vous a… détendus ? Je laisse le trousseau là, sur le perron. Si vous avez la moindre envie de rentrer à la maison, faites comme chez vous. Le fruit défendu, c’est du passé. Dieu passe l’éponge. Dieu vous libère de votre poids. Sentez-vous léger comme avant. Il y a du miel, du lait, de la confiture de fruits défendus, des pommes de Vie cueillies du matin et du pain frais qui vous attendent » ?

Adam : pas du tout son style.

Ève : nous avons enclenché quelque chose, Adam. En bandant pour la première fois et en me faisant l’amour avec ton rameau gonflable, tu as mis en branle un mouvement qui ne s’arrêtera plus.

Adam : tu veux parler du va-et-vient ?

Ève : l’histoire humaine, Adam ! C’est parti !

Adam : ah, oui, l’histoire ! J’ai fait ça en bandant, moi ?

Ève : oui, au paradis, quand tu étais au lit, tu étais passif, et hors du lit, tu te laissais flotter. Pour être honnête, tu ne comptais pas vraiment dans les décisions. Dieu faisait tout. Toi, tu ressemblais à un paquet d’algues dérivant dans l’océan, en symbiose avec les eaux, certes, mais une symbiose apathique.

Adam : je reconnais que ma vie a beaucoup changé depuis que je bande.

Ève : ton emploi d’agent d’entretien au Jardin d’Éden aurait dû rester temporaire. Je l’avais dit à Dieu. Je l’avais averti que tu t’ennuierais, à la longue, à ratisser les allées. Dieu, chaque fois, répliquait : « les emplois temporaires sont incompatibles avec l’éternité ». Tu connais ses arguments, toujours définitifs. Peut-être aurais-je dû insister davantage, suggérer une rotation, arpenteur d’étoiles, coiffeur de comète, sexologue pour anges, embouteilleur de nuage, bouffon céleste, biologiste moléculaire, je ne sais quoi encore. Mais je dois le dire, aussi, mon chéri, là-haut tu m’attirais beaucoup moins. Parfois même, tu m’énervais. Tes mains étaient muettes, tes lèvres ne pouvaient émouvoir mes entrailles comme elles viennent de le faire. Tu sais, il n’y a que le sol du Jardin que tu remuais avec ta bêche, et encore, sans y mettre beaucoup d’ardeur. Maintenant, tu as perdu en béatitude, oui, mais tu bandes et ton esprit aussi est tendu comme un manche de râteau. Ce changement dans ton attitude au lit est lourd de conséquences. Il rend improbable tout retour en arrière. Dis-moi, Adam, tout de go, sans réfléchir : renoncerais-tu à me faire l’amour en échange d’une réintégration au paradis comme Directeur des Parcs et Jardins ? Dirais-tu adieu aux caresses, aux baisers, aux murmures de nos corps, maintenant que nous y avons goûté ?

Adam : pas pour tout l’or du monde.

Ève : tu veux dire : pas pour tout le bonheur du paradis.

Adam : oui, pardon, je ne sais pas pourquoi j’ai parlé d’or.

Ève : c’est quoi déjà ?

Adam : un métal. Il y en avait plein au Jardin, du côté de l’orient, le long de la rive du Pischon, dans le pays de Havila, mais nous n’y avons jamais prêté attention. J’ai parcouru les environs ce matin, pendant que tu dormais et c’est la première chose qui m’a tiré l’œil dans le lit du torrent. Des pépites qui prennent une jolie couleur vive quand on en gratte la surface avec un biface. Je les ai posées dans le creux de ma main et mon poing s’est serré dessus d’instinct. Peut-être parce qu’elles sont lourdes comme nous maintenant. Elles m’ont rappelé les fruits bien mûrs du Jardin. C’est idiot. Mais ne t’inquiète pas pour le paradis perdu, Ève, nous avons plus d’un tour dans notre sac.

Ève : tu lui as fauché les clés ?

Adam : non, Ève ! Nous avons déjà volé ses fruits, ça suffisait comme ça ! Mais vois entre nos deux oreilles, et entre nos jambes ! Nous avons là deux clés tournées pour ouvrir les serrures d’un autre Éden. Grâce à nos ressources intellectuelles et physiques, nous serons bien mieux ici que là-haut. Regarde-moi, Ève : maintenant je suis quelqu’un ! Le premier humain bandant ! Et toi, Ève, tu es la Femme, créée par Dieu, certes, mais libre de t’accoupler avec moi. Tes yeux, au moment où le plaisir a déferlé, annonçaient le vrai commencement du monde. Tes mots me remuent plus que les paraboles de Dieu. Si je sens une ombre passer, tes regards l’écartent plus vite que son souffle. Je ne me suis pas perdu avec toi, Ève, je n’ai pas trahi Dieu, j’ai commencé à vivre, oui ! Jamais je ne reviendrai en arrière. Jamais !

Silence

Adam : chérie…

Ève : oui.

Adam : c’était ton premier orgasme toute à l’heure ?

Silence

Adam : moi c’était le premier. J’aime beaucoup, vraiment ! Surtout quand nous étions synchronisés. J’ai eu la sensation de ne faire qu’un avec toi. Comme avant, tu te souviens quand tu étais encore dans mon thorax.

Ève : oui, j’ai adoré aussi. Pas seulement l’orgasme. Quand tu me caressais et m’embrassais. Je te sentais entrer par toutes les portes à la fois. Quel envahisseur tu fais, maintenant !

Adam : je veux bien être ton portier, après avoir été celui du Jardin d’Éden. C’est beaucoup plus fait pour moi, comme emploi ! Montre-moi comment ces portes baillent et se referment. Je veux passer maître dans l’art de les manœuvrer.

Ève : je vais te montrer. Écoute bien ! Comme tu l’as constaté, mon corps est un palais dont les portiques s’ouvrent quand et pour qui je veux. Toi, maintenant que tu bandes, tu dois me convaincre de les ouvrir. Ne cherche pas les clés, il n’y en a pas ! Supplie-moi, prie-moi, mets-toi en quatre ou à genoux, use de ton charme, écris ou parle-moi, décroche des planètes de feu, jette les à mes pieds et alors peut-être...

Adam : Ève, je suis à tes genoux. Explique-moi !

Ève : ce palais a de nombreux accès. Mes oreilles, là, mes yeux, ici, mon sexe que tu as visité, ma peau, ma bouche et mes seins là et là.

Adam : où mènent-ils ?

Ève : tôt ou tard et si tu t’y prends bien, à la chambre à coucher. Je vais t’expliquer. D’abord, on ne force pas les portes pour entrer. Délicatesse et patience sont les plus sûrs moyens. Mes oreilles sont le chemin que ta voix empruntera pour verser dans mon esprit. Un accès lent, comme la gorge sinueuse d’une rivière à travers la sierra. J’entends tout. Les mots torrentueux, qui jettent des étincelles à la surface aussi bien que ceux qui roulent comme de fins graviers dans les profondeurs. Je les écouterai sans me lasser. Mes yeux, ensuite. Regarde-moi dans les yeux, Adam ! Tu vois mon cœur briller ? Le raccourci ? Et l’eau pure dont ils forment la surface ? Tes regards peuvent me frapper là comme un rayon de lumière. Tout au moins, si leur angle est juste. Et s’ils sont intenses ! Et passionnés ! Mais avec mes cils et mes paupières, je ne suis pas sans armes. Je peux les capter, les filtrer, les laisser infuser sans y paraître, ou même les ignorer. Je peux aussi y succomber et les yeux grand ouverts, rendre mon âme à mon amant.

Ève tombe et reste allongée les bras en croix.

Adam : arrête, Ève, tu me fais peur. Et là, c’est quoi ?

Ève s’assied.

Ève : mes seins, qui gonflent l’étoffe. Une porte dérobée. Tu vois, si j’ouvre un peu plus l’échancrure de ma tunique comme cela, ou bien si je desserre la ceinture qui ceint ma taille, il se forme une ombre entre ma peau et le tissu qui ressemble à l’entrée d’un passage...

Adam : ces pentes ! Ce matin, lorsque je me suis éveillé, mes yeux ont glissé dessus et mes mains ont aussitôt voulu les dévaler, comme cela…

Ève : pas touche, malappris ! Un peu de patience, mes seins ne vont pas s’envoler ! Écoute ce que je vais te dire sur les autres portes, plutôt. Ma peau. Elle est un voile qui me couvre entièrement mais tes caresses ont le pouvoir de la traverser. Ma peau est perméable à tes pensées, voilà ce que j’ai appris cette nuit, même si elle semble, comme la tienne, dessiner une frontière étanche entre mon corps et le monde. Ma bouche, Adam, avec mes lèvres là… et ma langue humide… tu vois comme elle est brillante et humide, ma langue ?

Adam : je ne veux plus seulement être portier, Ève, je veux être sourcier, aussi. Je suis assoiffé lorsque tes lèvres s’entrouvrent.

Ève : entrée officielle, Adam ! C’est là que tu dois te présenter pour m’adorer. Un baiser de toi à cet endroit et tu sauras si tu es reçu. Et comment.

Adam : et là ?

Ève : entre mes cuisses ? La porte de la Vie, le passage vers l’eau. À vrai dire, j’en sais moins sur ce chapitre que ton rameau explorateur n’en a appris cette nuit.

Adam : et comment appelles-tu cette envie que j’ai d’entrer en toi par ta bouche, tes oreilles, tes cuisses, ta peau, la porte de la Vie et tes yeux, avec mes lèvres, mes mots, mon rameau, mes regards et mes mains ? Et cette envie que tu as de me laisser entrer ? Est-ce le même désir ? Moi, de pousser les portes, toi, de les ouvrir ?

Ève : ce désir, Adam, cela s’appelle aimer, en tout cas avec les corps qu’il nous a donnés.

Adam : l’amour charnel ?

Ève : oui. Ce va-et-vient de portes et de rideaux qui s’ouvrent et se ferment sans cesse, c’est l’amour ! Enfin, je crois. Tu vois, Adam, tout ce qui a changé depuis que nous avons quitté le paradis et que tu as cessé d’être une nouille enroulée dans son filet d’algues. Maintenant tu connais tous les accès au cœur des femmes. Tu as progressé, mon petit jardinier.

Adam : Ève, je bois tes paroles mais tu n’as pas répondu à ma question, il y a un instant, c’était ton premier orgasme, toi aussi ?

Ève : non mon chéri. Ce n’était pas tout à fait le premier. Sur ce plan-là, ma vie n’a pas été bouleversée. Mais lorsque nous nous sommes embrassés et que tes mains ont volé sur moi, ça m’a chamboulée. Des larmes me sont venues et ont baigné mon visage. Tes caresses ont achevé la femme que Dieu avait commencée et qu’il n’avait pu finir.

Adam : ou su ! Dieu a créé l’orgasme, probablement avec cette foudre dont il use si volontiers. Il a créé la femme en me découpant le flanc. Il a toute une panoplie d’outils. Mais nous, Ève, nous avons créé les caresses et les baisers sans son secours ! Tout seuls ! Sans lui ! Juste avec nos mains ! Les caresses et les baisers, c’est de l’humain pur ! C’est un bon début pour l’humanité, tu ne trouves pas ?

Ève : oui, il fallait y penser et pour un premier jour, c’est pas mal.

Adam : lui, il est très fort pour bricoler. C’est hallucinant ce qu’il a réussi à fabriquer en si peu de temps avec ma chair : toi, ton corps parfait, tes cheveux, tes seins, ton cerveau et toute son ingénierie érotique, ce ballet de portes qui s’ouvrent et se ferment de façon si subtile… Je lui tire mon chapeau, vraiment ! Mais je crois que notre génie à nous… tu m’écoutes, Ève ?

Ève : oui, Adam.

Adam : … est de tirer les émotions des instruments qu’il a façonnés. Lui, vois-tu, c’est l’artisan qui a eu l’éternité pour s’entraîner et a poussé son art à la perfection ; nous, nous sommes les artistes qui en tirons très vite la quintessence. Sans nous, ses instruments seraient du bois de chauffe ! Je suis sûr que s’il nous a vus faire l’amour cette nuit, il en est tombé assis par terre… Alors, comme ça, Ève, tu avais déjà eu un orgasme avant ce matin ?

Ève : oui, je te dis, oui.

Adam : combien ? Un ? Une dizaine ?

Ève, regardant le ciel : plus.

Adam : mais combien ? Des centaines ? Des milliers ?

Ève : je n’ai pas fait le compte, Adam, je te dis.

Adam : des millions ?

Ève : puis-je te rappeler, Adam, que nous étions éternels ? On perd très vite la notion du temps au paradis. Et du coup la notion des nombres s’estompe. Il faut être mortel pour vouloir compter. Les millions, les milliards, les trillions, tout cela est encore un peu flou pour moi. Et j’ai peur que ça le reste.

Adam : pourquoi ne m’as-tu rien dit au sujet de ces orgasmes quand nous étions au paradis ? C’est une sensation inouïe ! Jamais je n’aurais imaginé une chose pareille. La première fois, ce matin, j’ai cru être Dieu. Et puis, quand ça s’est interrompu, j’ai compris que je ne l’étais pas. Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ?

Ève : je ne sais pas, Adam. Nous ne parlions pas tellement, en tout cas pas comme ça, de choses aussi intimes, toi et moi, et puis il me paraissait naturel d’avoir des orgasmes plusieurs fois par jour. Je n’y songeais pas.

Adam : plusieurs fois par jour… mais avec qui les as-tu eus ? Je suis sûr d’une chose : ce n’est pas avec moi ! C’est vrai que je dormais sur le manche du râteau. Et la nuit, dans mon hamac... Je ne me souviens pas. Tu les as eus seule ? Tu te masturbais ?

Ève : non mon chéri, enfin, pas uniquement.

Adam : alors avec qui ?

Ève : avec Dieu.

Adam : avec Dieu ?

Ève : oui, avec Dieu, Adam, pas avec le chef des Chimpanzés.

Adam : mais quand ?

Ève : quand est une question sans réponse dans le contexte de la vie éternelle, Adam. Comment veux-tu que je te dise quand ? Personne ne tient de journal là-bas, ça n’a pas de sens.

Adam : je veux dire, dans quelles circonstances ces orgasmes en présence de Dieu se produisaient-ils ?

Ève : mais quand Dieu et moi nous entretenions en tête-à-tête. Pendant que tu dormais !

Adam : tu parlais à Dieu pendant que je dormais ?

Ève : tu sais, je ne voyais que le bien qu’il y avait à ces transports. C’était fort agréable et je savais que c’était sa volonté. J’ignorais même que cela s’appelait comme ça : « orgasme ». Nous n’utilisions pas ce mot, avec Dieu. Nous disions « extase ». Maintenant, je sais qu’il s’agit de la même chose. Enfin presque. Dieu n’a pas les mêmes extrémités que toi, Adam.

Adam, contrarié : ok, je vois. Extase. Joli mot, ça sonne beaucoup mieux, oui ! Pardonne-moi d’appeler un chat un chat, je n’ai pas le talent de Dieu pour le Verbe.

Ève : tu en as d’autres, Adam, et je me suis habituée à dire orgasme à la place d’extase depuis ce matin. Notre nouvelle langue est belle, je trouve, charnue, comme nous, de belles sonorités et puis cette grâce qui rappelle quand même que nous avons su voler autrefois.

Adam : quel personnage ! Complexe hein ? Un peu secret, aussi, non ? Cachottier.

Ève : qui ? Le tout Puissant ?

Adam : de qui veux-tu que je parle ? Nous étions trois, doués de libre arbitre, au paradis, si tu te souviens bien. Trois personnes supposées avoir une pleine conscience de leurs actes : Adam le portier tire-au-flanc, Ève et Dieu qui s’extasiaient beaucoup dans leur coin. Je suis neuf au monde, Ève, mais ne suis pas emballé par ce ménage à trois dans le Jardin, moi endormi au milieu des massifs de fleurs pendant que vous deux… J’espère que je ne serai pas la risée de la préhistoire, voilà tout !

Ève : mais que reproches-tu à Dieu ? De faire ce qu’il veut avec ses créatures ? Tu penses qu’il m’a créée pour quoi, à la fin ? Dieu est tout puissant. Il serait temps de te faire à cette idée, Adam.

Adam : oh, ça va, Ève, inutile de me faire un dessin. Je n’ose même pas imaginer l’envergure.

Silence

Adam, écartant les bras : dans ces eaux-là ?

Ève : silence

Adam : tu n’es pas obligée de répondre, Ève. Ce qui s’est passé entre toi et Dieu est une affaire privée. De toute façon, maintenant, j’ai ma virilité bien établie et, si mes souvenirs sont exacts, ce n’est pas la taille de la lance qui fait la touche, n’est-ce pas ? Je ne vais pas engager la compétition sur le terrain physiologique avec Dieu, ce serait ridicule de ma part. Sans compter qu’il aura beau jeu de reprendre l’avantage après chaque manche. Les dés sont pipés.

Ève : oui, Adam, c’est plus sage. Ton rameau est bien ainsi. Inutile de vouloir l’allonger.

Adam : il aurait simplement pu m’inviter à participer.

Ève : pardon, Adam, mais je crois qu’il n’avait aucun désir sexuel pour toi. Pas à ma connaissance, en tout cas.

Adam : ce que je reproche à Dieu, Ève, cependant, c’est son favoritisme. Une éternité d’inégalité entre l’homme et la femme, une injustice très dure à avaler, si l’on considère que le plaisir n’est pas le moindre des dons de Dieu. Appelons cela un manque d’égard, d’accord ? Je dis aujourd’hui au Dieu que j’aime : « Dieu, je t’aime, mais tu as été sexiste en me refusant le droit au plaisir, alors que dans mon dos, tu l’accordais à Ève ».

Ève : mais il te l’a donnée maintenant, cette faveur ! Veux-tu cesser de ruminer ces mauvaises pensées ?

Adam : donnée, oui, le jour où il me fout dehors et me retire l’éternité, qui est, tu en conviendras, un privilège par rapport à la condition mortelle.

Ève : mais Adam, tu disais il y a un instant que la vie éternelle, il fallait que ça cesse.

Adam : la vie éternelle sans bander, oui, mais la verdeur éternelle, la perspective était autrement séduisante. Aujourd’hui, ni toi ni moi ne pouvons dire : « j’ai tout mon temps ». Les aiguilles tournent à toute vitesse ! D’une main, Dieu m’accorde la permission de jouir et de l’autre, il pointe l’horloge du doigt. C’est bien lui, ça ! Tout est compté : tu vis au paradis ? Il te faut garder la queue basse. Tu quittes le paradis pour bander en paix ? Pas de chance : tu apprends que tu vas crever un jour. Tu veux retourner au paradis après la mort ? Les conditions se durcissent. Que doit faire Adam pour franchir l’obstacle ? Sauter toujours plus haut, mais sans ailes, bien sûr ! Et la tige de jade, après la résurrection, que devient-elle ? Pas un mot sur le sujet. Sais-tu seulement si elle ressuscite, elle aussi après la mort, Ève, la tige ? Nous ne sommes pas des bêtes à concours, quand même ! Au fait, a-t-il envoyé le contrat entre lui et nous sur les conditions de réadmission au paradis après la vie terrestre ?

Ève : pas encore, mon chéri. Ça ne devrait pas tarder. Les anges sont dessus.

Adam : je parie qu’il y aura une clause sur les étreintes. Quelque chose comme « pas plus de vingt par semaine » ou bien « pas d’amour dans les clairières ouvertes au public »… Il est tyrannique, Dieu ! En tout cas, excessivement exigeant, non ?

Ève : exigeant envers lui-même, Adam ! Il a pris le risque de nous donner la liberté de penser et de faire l’amour. Cela fait, coup sur coup, pas mal de libertés. En tout cas, deux libertés, et pas des moindres !

Adam : soit, mais justement, là, sur les extases, comme vous dites, toi et Dieu, laisse-moi penser qu’il a été partial. Je ne te reproche pas le plaisir que tu as pris en sa compagnie, ce qui est pris est pris, mais je lui reproche, à lui, d’avoir fait deux poids, deux mesures.

Ève : tu trouves ?

Adam : mais oui, Ève ! Tu as eu des milliers de transports au paradis, peut-être même des millions, des milliards ! Comment savoir avec l’éternité ? Et moi ? Tintin. Désert sexuel. J’ignorais même que cela puisse exister, le sexe. C’est dire ma naïveté. Je pensais que cet appendice ne servait qu’à pisser. Jamais je n’aurais imaginé une seconde…

Ève : mais tu ne te rendais compte de rien, Adam.

Adam : oui, je sais, merci de le souligner.

Ève : je veux dire que mes extases ne te nuisaient en rien. Tu n’étais jamais là quand Dieu et moi nous nous transportions.

Adam : question de principe, Ève. Je constate que depuis toujours, la condition du mâle, sur un sujet très sensible, a été inférieure à celle de la femme, et je ne vois pas au nom de quoi Dieu m’a infligé pareille vexation, en plus dans un endroit supposé parfait.

Ève : tu ne vois pas ?

Adam : non.

Ève : nous ne sommes pas strictement semblables, Adam, tu l’as remarqué, non ? Tiens : tu avais un bien meilleur sommeil que moi ! Je n’ai jamais considéré ton sommeil de bûche comme un privilège inique.

Adam : rien à voir ! Le sommeil et l’orgasme ne sont pas des expériences comparables.

Ève : dormir est un plaisir, reconnais-le. En tout cas, tu semblais le prendre ainsi.

Adam : un plaisir solitaire, Ève.

Ève : tu mangeais beaucoup plus aussi, Adam. Tu engouffrais de larges platées avec un entrain que je n’ai pas connu, en tout cas pas dans ces proportions. Ce n’était pas un plaisir solitaire. Nous le partagions à la table de Dieu.

Adam : tu ne me convaincras pas, Ève ! Dieu m’a privé de quelque chose d’important. Bander est stratégique. Pour un homme, c’est comme…penser.

Ève : et si le contraire s’était produit, Adam, ça ne t’aurait pas choqué ?

Adam : tu veux dire que Dieu fasse l’amour avec moi pendant ta sieste ? Non, ça ne m’aurait pas choqué, à condition qu’il soit aussi sexy que toi, ma chérie.

Ève : non, pas ça, mais que tu aies eu le plaisir et moi, tintin, comme tu dis.

Adam : je n’aurais pas approuvé, évidemment, Ève. Tu veux que je te dise ? J’aurais immédiatement exigé la parité. Il me paraît naturel que l’homme et la femme aient l’un et l’autre une sexualité épanouie et libre. D’ailleurs...

Ève : oui ?

Adam : tu as un peu joué avec le feu, là-haut. Pense à ce qui serait arrivé si tu étais tombée enceinte de ses œuvres. Nous aurions eu deux Dieux, et si tu avais eu des jumeaux ou des triplés, une ribambelle. La vie n’est déjà pas facile avec un Dieu unique, tu mesures la confusion créée par tout un groupe de dieux ? Même nous, nous aurions été désorientés. Auquel se vouer ? Qui implorer contre la migraine, pour avoir une fille et non un garçon ? Une fois que tu ouvres une brèche dans le monothéisme, ça devient chaotique.

Ève, rêveuse : un enfant de Dieu, c’est une drôle d’idée.

Adam : une mauvaise idée, Ève, tragique ! Tu vois ça ? Deux Dieux avec une seule femelle, dans un univers primitif ? Ils se seraient livrés à une compétition acharnée pour te conquérir et coucher avec toi. L’un des deux aurait trouvé un motif pour liquider l’autre.

Ève : à moins que ce ne soit toi qui les mettes en croix, l’un debout, l’autre en travers.

Adam : ne plaisante pas avec ça, Ève. Tu me vois brutaliser Dieu qui m’a créé ? Même si son fils aussi avait couché avec toi, je ne me serais jamais permis le moindre coup de marteau, pas même sur ses doigts.

Ève : tu as bien commencé à me faire la cour, alors que dans le verger des plaisirs, tu n’y songeais pas. Tu ne crois pas que l’homme puisse changer d’avis du tout au tout ?

Adam : hors de propos, ma chérie. Je veux bien évoluer, mais pas pour finir en déicide. Le jour où l’Homme s’écriera « Dieu est mort », il l’aura remplacé dans l’univers. Ce n’est pas demain la veille que nous pourrons créer des galaxies en claquant les mains sur les cuisses, avec cette dextérité qu’il a, le grand artisan...

Ève : je ne crois pas qu’il fasse comme ça pour créer les galaxies, Adam, mais écoute moi : même si j’avais eu un fils avec Dieu, une alliance était possible entre lui et nous. Il y aurait eu Dieu le père et Dieu le fils ou Dieu la fille, car rien ne dit que cet enfant eût été un mâle. Ils n’auraient fait qu’un, comme nous, si nous avions des enfants aujourd’hui, nous ne formerions qu’une famille aimante et unie. Tu aurais été un formidable beau-père pour le fils de Dieu. Tu lui aurais appris à pêcher, à soigner les animaux, à faire des jus de fruits, des tours de magie, des miracles qui auraient coupé la chique à tous ses camarades.

Adam : tu penses que si nous avons des enfants, ils ne feront qu’un ? Je le souhaite ardemment.

Ève : Adam, si nous avons des enfants, nous leur apprendrons à s’aimer les uns les autres.

Adam : même si nous avons des milliers de descendants ? Si l’on en juge par ton goût pour les polissonneries – je ne peux rien dire sur mon potentiel à moi, Ève, c’était tout frais ce matin, mais je devine une certaine ardeur – et que nous nous reproduisons à chaque accouplement, nous pourrions avoir des millions de descendants, voire plus, tu sais, des milliards de milliards.

Ève : ça, je n’ose l’imaginer, Adam. Tout ce monde ! Tu crois que ce serait viable ?

Adam : pourquoi pas ? Regarde les autres espèces, les rats, les fourmis, les bactéries, les méduses, elles comptent certainement des milliards d’individus qui semblent bien s’entendre entre eux. Leurs parents doivent aussi leur apprendre à s’aimer les uns les autres.

Ève : ce sont de petits animaux, Adam, plus vulnérables en tant qu’individus. Leur nombre compense leur faible taille et les protège de l’appétit des plus grosses créatures. Mais des milliards d’humains, ce serait extraordinaire ! La terre pourrait-elle supporter un tel fardeau ? Ne se décrocherait-elle pas du ciel comme une orange mûre pour chuter dans les ténèbres ? En plus il faudrait les nourrir, les chauffer, les laver, les habiller, les loger, Dieu sait où, leur expliquer d’où ils viennent, où ils vont, comment se tenir à table, les surveiller... Maintenant que nous ne sommes plus à la charge de Dieu, que nous n’avons plus la Providence pour nous protéger, il me semblerait sage d’apprendre à compter les naissances.

Adam : je plaisantais, Ève. Des milliards d’Adam et d’Ève, l’air deviendrait vite irrespirable. Avec notre mode de vie actuel, la terre devrait pouvoir subvenir aux besoins d’une centaine de millions d’humains tout au plus, ce qui n’est déjà pas mal. Mais dis-moi, Ève, ça va te changer, de compter les coïts.

Ève : Adam, ne sois pas jaloux de Dieu, cela ne te ressemble pas !

Adam : jaloux de Dieu ? Tu n’y es pas du tout. Je le louerai chaque matin de ma vie et ne le remercierai jamais assez de m’avoir donné, avec la plus adorable des compagnes, la possibilité de l’honorer de mon rameau. Je note simplement que tu es sa fille. Il n’aurait pas du toucher un seul de tes cheveux, même pour te faire des tresses, ni même entrer dans ton alcôve après t’avoir façonnée. C’est, à mon avis, un manque de respect. Surtout vis-à-vis d’une créature mineure, qui n’avait pas accès à la Connaissance du Bien et du Mal et ne sait pas compter.

Ève : ce n’était pas très difficile à comprendre, les extases, Adam. Pas besoin de manuel.

Adam : je ne suis pas sûr que tu te rendais vraiment compte de ce que tu faisais avec Dieu, Ève. Mais maintenant, je sais pourquoi il nous interdisait de mordre dans le fruit de la Connaissance.

Ève : pourquoi ?

Adam : pour nous empêcher de porter un regard critique sur ses actes. Il nous aimait, certes, mais comme des enfants dont on repousse indéfiniment la majorité.

Ève : au fond, tu lui en veux toujours de nous avoir chassés, n’est-ce pas ? Tu es content d’avoir quitté le Jardin, mais tu aurais préféré que nous claquions nous-mêmes la porte plutôt que d’être expulsés. Tu as trouvé cela humiliant. Est-ce donc cela l’orgueil masculin ?

Adam : Ne crois pas cela ! Les choses ont toujours été claires entre Dieu et moi au paradis, et j’espère qu’il en sera de même sur terre : il nous avait prévenus, nous savions exactement à quoi nous en tenir. Il nous avait donné le choix et je prends cela, tout au moins, pour une marque d’estime. Après, nous avons agi en adultes, lui comme nous, pour la première fois, et il n’y a aucun ressentiment à nourrir de part et d’autre. Ma prime de départ, le droit de bander, est tout à fait convenable. Je ne me plains pas des termes de la séparation. Sauf sur un point, Ève : la mort. Nous condamner à la peine capitale, même avec sursis, pour avoir chapardé un fruit, c’est un peu sévère !

Ève : nous sommes entrés en conflit avec Dieu, Adam, et nous sommes la seule de ses créatures à l’avoir bravé, avec le serpent. Le fruit n’était rien, tu penses bien, c’était l’orgueil, notre orgueil, qu’il n’a pu tolérer. Notre prétention à la liberté ! Imagine que toutes les créatures veuillent être libres ! Que chaque planète décide de son orbite ou de sa position dans le firmament. Un univers où chacun n’en ferait qu’à sa tête ! Tu vois la lune se piquer un soir de coucher avec une autre planète que la nôtre, à l’autre bout de la galaxie ? L’impact sur les marées ! Dieu ne pouvait accepter le chaos. Il a dû faire un exemple. Malgré ce que cela lui a coûté, certainement.

Adam : oui, le résultat est qu’il t’a bel et bien perdue. Le voilà célibataire à jamais. Finies les extases pendant les causeries. Retour aux plaisirs solitaires ! Il doit s’en avaler les doigts.

Ève : je ne sais pas. Peut-être… Tu crois vraiment ? Enfin, c’est dire combien il a le sens du devoir ! Mais il a été bon aussi ! Malgré le coup que nous lui avons porté, il ne nous a pas anéantis comme il l’a fait avec les dinosaures qui, eux, n’avaient exprimé aucune revendication ni probablement entendu parler du fruit défendu, les pauvres lézards.

Adam : je te l’accorde, Ève. Dieu est bon. Il a été plus vache, aussi, avec les hommes de Néandertal, puisque nous sommes encore vivants, même si nous ne sommes que deux. Mais il y a une différence de taille, qui explique son indulgence : nous sommes doués d’intelligence. Comme lui ! Les dinosaures, avec leur minuscule cerveau reptilien, n’ont pas même soupçonné son existence. Cela a signé leur perte. Nous, nous l’avons tout de suite repéré dans l’univers. Nous partageons beaucoup avec lui, tu sais. La bonté, l’intelligence, la grâce, l’érection, la modestie. C’est fou, n’est-ce pas, comme il nous a voulus pluridisciplinaires !

Ève : et complémentaires, Adam. L’homme bande, la femme pense… L’arc complète la flèche. Comment allons-nous faire sans Dieu, maintenant ?

Adam : nous nous débrouillerons, tu verras. Ayons foi en nous et commençons par ne pas trop l’idéaliser. Si comme je le pense notre matériel génétique est quasiment identique au sien, il doit bien avoir quelques défauts.

Ève : des défauts ? Il a quand même fait la Création ! Cela justifie qu’on le porte aux nues !

Adam : parlons-en de la Création ! As-tu vu comment elle est organisée ? Rien pour en faciliter le contrôle. Il a laissé un foutoir sans nom derrière lui, voilà la vérité ! Depuis que nous avons goûté au fruit défendu, cela me saute aux yeux ? Un dédale de lianes qui se déroulent et pendent des arbres, les étoiles alignées n’importe comment dans le ciel, des montagnes jetées en vrac, toutes biscornues, des créatures vivantes dont la fonction n’est pas clairement définie, avec des formes horribles. Et puis aucun code couleur dans la nature, tu as remarqué ces fautes de goût ! Comment il met du bleu avec du jaune et du vert ! Et pratiquement jamais d’angles droits ou de courbes régulières. Des matières premières réparties au hasard, des axes de circulation sinueux… Et la météo ! Le meilleur exemple de son esprit brouillon, c’est la gestion de l’eau : pluie, soleil, orage, déluge, brouillard, bruine, grain, averse, arc en ciel, raz de marée, rosée, sans compter une bonne vingtaine de variétés de nuages ! Nos descendants useront leurs yeux à guetter le temps, deviner quand et comment l’eau va circuler dans la journée, de bas en haut, de long en large… et pas seulement dans la journée, mais dans l’heure qui vient ! Et s’ils se prennent à croire que chaque saute de vent exprime une humeur de Dieu, ils seront comme des girouettes, avec des cous en hélice. Ève, parfois je suis submergé par la tâche qui nous attend ! Il nous faudra des générations pour remédier à tout le bazar que Dieu a laissé ici-bas.

Ève : et tu ne parles que de la terre ! Songe qu’il pourrait y avoir d’autres planètes comme la nôtre à ranger !

Adam : oui. Notre espèce, parce qu’elle pense, ne pourra s’empêcher de vouloir tout mettre en ordre. Mais à cause de la négligence de Dieu, elle va y mettre un temps infini ! À supputer quelle idée il avait derrière la tête en créant chaque chose, chaque forme, chaque couleur. Pourquoi saler l’eau de mer et pas la pluie ? Pourquoi les cailloux tombent de haut en bas et pas l’inverse ? Pourquoi donner la vie aux limaces et pas aux pépites d’or ? Cherche autour de toi. Il n’a laissé aucun mode d’emploi, aucune explication, rien ! Débrouillez-vous avec l’univers comme il est ! Je te le demande, Ève : si nos futurs enfants, pendant ton sommeil, faisaient de tes cheveux une énorme pelote de nœuds qu’il nous faudrait des siècles à dénouer, un par un, que dirais-tu ? Tu serais fâchée, oui ! Et pour répondre à ta question, Ève, je crois que Dieu a créé la terre sans vraiment réfléchir, emporté par sa fougue, par son immense génie, avec comme seul souci de tout boucler en une semaine, pas davantage. Le lundi, il avait la tête ailleurs, probablement.

Ève : Dieu est très relax, parfois, c’est vrai. Il crée tellement, aussi, et avec une telle facilité !

Adam : quand il nous a donné la liberté, Ève, ce n’est pas qu’il la prisait tant que ça, tu sais ! Il nous la fait payer très cher, la liberté. Dans son univers, personne ne contrôle rien, lui le premier. La liberté est une expression polie pour décrire le renoncement de la raison. Nous, les humains, nous ne pouvons nous permettre pareille frivolité. Notre cerveau, comme notre pénis, est plus petit que celui de Dieu, et nous n’avons que deux bras et deux jambes. Il nous faut contrôler ce que nous faisons et aussi, si possible, ce que nous ne faisons pas. À chaque coup, il nous faut viser juste. Peut-être un jour, et j’ai bon espoir que ce sera dans moins de cent ans, nous pourrons embrasser l’univers tout entier de notre puissance, et nous asseoir pour le contempler sans avoir l’air d’idiots superstitieux, terrifiés par un orage libre de tonner quand l’envie lui prend.

Silence

Adam : Ève ?

Ève : oui, Adam.

Adam : c’est quoi ce que Dieu a mis dans ton sac à main avant notre départ ?

Ève : un préservatif, Adam.

Adam : ça sert à quoi ?

Ève : c’est pour toi, mon chéri, enfin pour nous aider à maîtriser notre appareil reproductif. Exactement ce que tu disais à propos de la nécessité de contrôler ce que nous faisons et de viser juste.

Adam : il y a un mode d’emploi ?

Ève : cette fois oui, Adam. Dieu m’a dit « Ève, il faut que je te prévienne : maintenant Adam va bander sans prévenir. De toutes les créatures terrestres, vous serez les seules à penser en permanence à l’amour. En partant d’ici, vous vous exposez à tous les désirs, et en particulier au désir de la chair. Vous voir nus va vous exciter. Vous voir habillés vous mettra en transe, à l’idée de vous voir dévêtus. Vous allez vous tourner autour au lever, au coucher, pendant la sieste, flirter pour un oui ou pour un non, avant la chasse, après, pendant la cueillette, vous allez vous faire des mines à n’en plus finir, avoir des papillons dans le ventre et le cœur qui bat la chamade après trois tours de valse… Je vous laisse découvrir tout cela plus tard. Mais je voulais te mettre en garde, Ève : ce sera obsessionnel, culturel, social, compulsif, ludique, spectaculaire, envoûtant, même ! L’autre espèce obsédée sexuelle que j’ai créée est la tribu Bonobo. Des singes que j’ai inventés avant vous et qui formeront votre académie érotique. Initialement, je voulais leur donner l’intelligence aussi, mais je me suis ravisé. Déjà vous… Bref, j’ai voulu qu’ils témoignent de ce qui m’apparaissait comme la chose la plus humaine, avant même la pensée : le sexe. Afin, également, que vous puissiez vous rappeler que l’amour est une chose bonne, voulue par Dieu ok ? J’ai établi les Bonobos dans une forêt en Afrique, non loin du Rift. Payez-leur une visite régulièrement et vous pourrez vous passer de psychanalyste. Ne les laissez pas tomber dans l’oubli et, au besoin, recalez votre sexualité sur la leur, car elle est la version d’origine de la vôtre. Il y a aussi une chose que tu dois savoir, Ève, et Adam aussi. Tu lui diras. Maintenant que vous êtes mortels, il va falloir vous reproduire. Cela veut dire concevoir des enfants qui vont se croiser à leur tour et ainsi de suite, tu comprends ? Pour vous éviter de réfléchir trop à votre avenir, j’ai greffé la fonction de reproduction sur la fonction érotique. La seconde, nous en avons usé dans tous les sens, toi et moi. Avec l’éternité, tu es devenue experte. Mais l’amour, Ève, ne sera plus seulement votre jeu préféré ou une expérience de sensualité mystique, comme jusqu'à présent. Ce sera votre moyen de poursuivre votre histoire. Le seul. Chaque fois qu’Adam s’abandonnera en toi, il y aura une possibilité d’enfant. Voire plusieurs enfants. Je ne peux te laisser partir sans te donner cet ustensile. Tu pourras facilement la répliquer en tirant un peu de gomme de l’arbre à caoutchouc, l’hévéa, que tu vois là-bas, au milieu du fouillis. Tu te souviendras ? Cet objet s’appelle un préservatif. Si tu ne veux pas avoir d’enfant, mais que tu veux simplement fusionner un instant avec Adam, tu le mets sur son sexe comme une feuille sur un épi de maïs. C’est simple et cela vous empêchera de faire un bébé chaque fois que vous vous accouplerez. Je te le donne par égard pour toi, et en souvenir des joyeux moments que nous avons passés ensemble, toi et moi, d’accord ? »

Adam : et bien ! Comme il te parle, Dieu ! Que lui as-tu répondu ?

Ève : je lui ai dit « d’accord Seigneur Dieu ». Je l’ai aussi remercié pour le préservatif. Sa parole me paraissait empreinte de bon sens, non ?

Adam : fais voir ce machin.

Ève tend à Adam le préservatif :

Ève : tiens !

Adam : c’est fait en quoi ?

Ève : c’est du latex, ça vient de l’arbre à caoutchouc là-bas, le vrai nom est hévéa.

Adam : hévéa, comme Ève, curieux non ? Ce n’est pas moi qui ai inventé ce nom, je m’en souviendrais.

Ève : note que Dieu a été magnanime, Adam : nous avons cueilli la pomme contre son gré et lui, sans rancune, il nous donne le fruit d’un autre de ses arbres pour nous aider à ne pas faire de bêtise.

Adam : oui, sauf que l’usage n’est pas le même : la pomme venait de l’arbre de Sagesse et nous a permis d’accéder à une mine d’informations, elle a accru notre pouvoir, moi, elle m’a permis de lever le rameau, toi d’en tirer une jouissance inégalée. Le fruit défendu était un fruit à très large spectre, tu comprends. Tandis que là, c’est vraiment très, très, très ciblé, Ève. Une seule fonction : capturer ma semence, sans lui laisser une seule chance de survie.

Ève : tu vois que lui aussi il sait viser, quand il crée. Peut-être que ça peut servir à autre chose, Adam ?

Adam : de la gomme à mâcher, peut-être ? Encore faudrait-il que ça ait du goût. Mâche un peu ce truc, c’est fade.

Ève : je le parfumerai si tu veux. Fraise, réglisse, coco, mangue ? Regarde autour de toi. Nous avons tous les arômes ici. On peut même le mâchouiller nature, ce n’est pas si mauvais, au fond et ça muscle bien la mâchoire.

Adam