Nouvelles d'Ukraine - Collectif - ebook

Nouvelles d'Ukraine ebook

Collectif

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Opis

À la découverte des traditions et de la culture de l'Ukraine.Kiev, Odessa, Sébastopol : ces villes d’Histoire et de culture parlent à notre imaginaire. Elles sont en Ukraine. Aux portes de l’Asie, mais très ancrées en Europe centrale. Comment en serait-il autrement en ayant des frontières avec la Pologne, la Russie, la Roumanie, la Moldavie, la Slovaquie, la Hongrie, le Belarus ? Au contact du monde méditerranéen par sa façade sur la Mer Noire, l’Ukraine reconstruit son identité et lutte depuis des siècles pour son indépendance et sa liberté. Les nouvelles réunies ici, qui fourmillent de références à la vaste culture ukrainienne depuis Nicolas Gogol et Taras Chevtchenko, témoignent de la diversité de ce grand pays européen et d’une véritable renaissance littéraire. Laissez-vous emporter dans un formidable voyage grâce aux nouvelles ukrainiennes de la collection Miniatures !À PROPOS DES ÉDITIONSCréées en 1999, les éditions Magellan & Cie souhaitent donner la parole aux écrivains-voyageurs de toutes les époques.Marco Polo, Christophe Colomb, Pierre Loti ou Gérard de Nerval, explorateurs pour les uns, auteurs romantiques pour les autres, dévoilent des terres lointaines et moins lointaines. Des confins de l’Amérique latine à la Chine en passant par la Turquie, les quatre coins du monde connu sont explorés.À ces voix des siècles passés s’associent des auteurs contemporains, maliens, libanais ou corses, et les coups de crayon de carnettistes résolument modernes et audacieux qui expriment et interrogent l’altérité.EXTRAIT Du point de vue d’un brin d’herbe, le meilleur commence au printemps et s’achève à l’automne, juste avant les premières neiges.Dans le village de Lipovka, non loin de Kiev, le soir tombait quand le vent se leva. Il arriva à point nommé, car on avait allumé des feux dans presque chaque cour. Les paysans y jetaient, comme dans une chaudière, les feuilles mortes déjà sèches, les branches taillées du jardin et toutes sortes de déchets susceptibles de se transformer en fumée et en un petit tas de cendres. Le vent mêlait la fumée de tous les feux en une brume vespérale qu’il emportait finalement vers ce qui était, encore aujourd’hui, le champ du kolkhoze, juste derrière le potager de Baba Olia.

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Avant-propos

Kiev, Odessa, Sébastopol : ces villes d’histoire et de culture parlent à notre imaginaire. Elles sont en Ukraine. Aux portes de l’Asie, mais très ancrées en Europe centrale. Comment en serait-il autrement dans ce pays qui a des frontières avec la Pologne, la Russie, la Roumanie, la Moldavie, la Hongrie, la Slovaquie et le Belarus ? Au contact du monde méditerranéen par sa façade sur la mer Noire, l’Ukraine est l’arrière-pays slave de l’Europe. Mais c’est aussi un véritable pays qui, pour avoir été trop longtemps dans la périphérie des grands ensembles, revendique aujourd’hui haut et fort son identité. L’éclatement du bloc soviétique, l’indépendance en 1991 et la « Révolution orange » de 2004 ont réveillé toutes les aspirations. Ce grand pays se cherche au travers de sa langue, de son cinéma et de sa littérature. Et s’il est un rôle que les littératures jouent toujours, c’est celui d’accompagner le réveil des consciences.

La littérature, c’est avant tout une ou des langues. La langue officielle de l’Ukraine est l’ukrainien, mais la plupart des Ukrainiens parlent aussi le russe couramment du fait que l’Ukraine a été pendant plus de trois cents ans sous le joug de l’Empire russe, puis de l’URSS, subissant les répressions totalitaires et surtout la terrible famine, baptisée Holodomor. Cette longue domination pose également la question de choix de la langue d’expression. Quel aurait été le destin de Nicolas Gogol, fils d’une Ukraine qu’il décrit avec un peu de nostalgie dans Taras Boulba ou dans ses drôlatiques Soirées du hameau, s’il avait continué à écrire en ukrainien ? L’immense Taras Chevtchenko, le grand poète romantique et le tribun populaire du XIXe siècle, aurait-il eu une place plus importante dans la littérature universelle, s’il avait abandonné l’ukrainien pour le russe ? Et plus près de nous, le fantastique Mikhaïl Boulgakov ? Mais l’histoire ne connaît pas de conditionnel

On ne saura jamais ce que serait devenue la littérature ukrainienne, en plein essor et empreinte des différents courants européens au début du XXe siècle, si la chape de plomb ne s’était pas abattue sur le pays avec l’installation du pouvoir soviétique, emportant dans la terreur des générations entières d’écrivains et de poètes dont le dernier en date, Vassyl Stous, est mort en détention en 1985, alors que Gorbatchev était déjà au pouvoir. Aujourd’hui, cette littérature doit faire face à cette histoire entravée et lacunaire, pour construire son avenir. Aux écrivains qui ont connu les carcans de création soviétiques se sont joints les générations post-totalitaires, dont la dernière, née et formée en Ukraine indépendante mais encore aux côtés des maîtres du passé, se fraye un chemin vers la liberté : cette littérature-là est jeune, irrévérencieuse et pressée. Elle relève un défi jamais expérimenté : être elle-même.

Avec Iryna Dmytrychyn, infatigable militante des lettres ukrainiennes, nous avons composé ce sommaire en veillant à ce que le choix des auteurs retenus reflète la diversité linguistique de l’Ukraine d’aujourd’hui (Andreï Kourhov, le plus connu des écrivains ukrainiens, écrit en russe), sa diversité géographique, le fort attachement aux traditions, l’aspiration à la modernité et l’ouverture au monde.

Les nouvelles réunies ici, qui fourmillent de références à la vaste culture ukrainienne, rendent compte des profonds changements en cours dans ce pays, qui renoue avec son passé tout en cherchant sa propre voie dans le monde contemporain. Elles témoignent d’une véritable renaissance littéraire de ce grand pays européen.

Pierre Astier

DU POINT DE VUE D’UN BRIN D’HERBE

par Andreï Kourkov

traduction : Nastasia Dahuron et Yvelines Dulière

Le premier jour de l’an 2000 coïncida avec la nouvelle lune.

Baba Olia, assise sur un tabouret près de l’abricotier, serrait dans sa moufle un réveil au tic-tac sonore. Le tronc de l’arbre était emmitouflé dans les vêtements de son mari afin qu’il ne gèle pas. Après avoir observé le lent mouvement des aiguilles, elle remonta le réveil pour minuit et le laissa tomber sur la neige dure et lisse. Une bourrasque glacée s’éleva, et les gardons séchés qui pendaient lourdement aux branches nues de l’abricotier s’entrechoquèrent avec un bruit sourd. « Mais qui a bien pu venir me les accrocher là ? » se demandait Baba Olia en regardant son arbre de Noël.

Épigraphe en guise d’épilogue

Du point de vue d’un brin d’herbe, le meilleur commence au printemps et s’achève à l’automne, juste avant les premières neiges.

Dans le village de Lipovka, non loin de Kiev, le soir tombait quand le vent se leva. Il arriva à point nommé, car on avait allumé des feux dans presque chaque cour. Les paysans y jetaient, comme dans une chaudière, les feuilles mortes déjà sèches, les branches taillées du jardin et toutes sortes de déchets susceptibles de se transformer en fumée et en un petit tas de cendres. Le vent mêlait la fumée de tous les feux en une brume vespérale qu’il emportait finalement vers ce qui était, encore aujourd’hui, le champ du kolkhoze, juste derrière le potager de Baba Olia.

La fumée, dissipée dans l’air du soir, dégageait une odeur de fin d’automne. Le grand-père d’à côté, après avoir jeté une nouvelle brassée de feuilles au feu, planta sa fourche dans le sol, inspira une bouffée d’air froid et enfumé qui lui piqua la gorge, et se mit à tousser.

Il resta pensif, remuant avec concentration la langue dans sa bouche. Il tentait de déterminer le goût de la fumée. Quelque chose dans ce goût lui était plus familier que dans la fumée d’un simple feu d’automne. Mais quoi donc ? Il secoua la tête, regarda les flammes qui crépitaient de nouveau, reprit sa fourche et se dirigea d’un pas lent vers l’amas de feuilles qui avait déjà diminué de moitié. Un bon tiers des feuilles tombées provenait des noyers qui poussaient derrière la maison. Il ne les avait pas encore brûlées, mais se réjouissait d’avance du goût que prendrait bientôt la fumée. Car les feuilles de noyer exhalent une odeur particulièrement délicieuse.

Ailleurs brûlaient d’autres feux, et d’autres paysans humaient l’air du soir. L’un d’eux eut l’impression d’y déceler une odeur de sel et de poisson fumé. On continua cependant à alimenter les feux. Et alors que tout le village brûlait des feuilles, Baba Olia, elle, brûlait son mari.

Cette histoire, comme tout ce qui est bon du point de vue d’un brin d’herbe, avait commencé au printemps. C’était, il est vrai, il y a trente ans de cela. Dans cette même cour, où brûlait à présent un feu salé, on avait célébré trois jours durant le mariage d’Olia et de Fiodor. Trois jours pendant lesquels on but, on mangea, on dansa au son de l’accordéon, on tomba endormi derrière la remise. Trois jours de réjouissances endiablées, après quoi ce fut le quotidien. Ni meilleur ni pire qu’ailleurs.

Fiodor était un homme noueux. En dépit de sa maigreur, il pouvait, pendant des heures et sans jamais se fatiguer, couper du bois en prévision de l’hiver. Il pouvait aussi se tirer sans la moindre égratignure d’une bagarre d’ivrogne avec les Tziganes qui venaient parfois au village vendre toutes sortes d’objets probablement volés. Une fois leur marchandise vendue, ils buvaient et invitaient pour quelques verres les clients fidèles dont Fiodor faisait partie. Et quand ils avaient assez bu, ils commençaient à se quereller sur les prix de ce qu’ils avaient vendu ou acheté. La bagarre devenait alors inévitable, bien que les prix fussent toujours bas et négociables, à la portée de toutes les bourses. Et, si les bourses étaient vides, on pouvait sans difficulté troquer la marchandise contre un peu de tord-boyaux ou de vodka.

Fiodor aimait faire de bonnes affaires, il aimait boire et se battre lorsqu’il était ivre. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était aller à la pêche. D’autant que non loin de là coulait un ruisseau, et qu’encore plus près se trouvaient deux étangs dans lesquels le kolkhoze avait un jour tenté d’élever du poisson. Après tout, qui ne tente rien n’a rien. Cet élevage avait débuté longtemps auparavant, et à présent, du poisson, il y en avait. La nuit, profitant de l’absence du gardien dont le poste avait récemment été supprimé, les habitants du village s’y rendaient avec leurs lignes et leurs seaux, et ne s’arrêtaient de pêcher que lorsque ceux-ci étaient pleins.

Olia n’aimait guère le poisson. Fiodor lui-même n’aimait que le gardon séché. Il revenait avant l’aube, vidait les poissons au couteau, les roulait dans du sel et les suspendait dans la remise sur un fil. Après quoi il allait se coucher.

La remise se trouvait juste à côté de la cuisine d’été où Olia préparait à manger, et chaque coup de vent qui apportait avec lui les odeurs de sel et de poisson fumé la faisait grimacer.

Fiodor laissait sécher le poisson jusqu’à ce qu’on puisse battre la mesure avec sur la table en bois, puis, l’ayant reniflé si fort qu’un vilain rictus se formait sur son visage, il exigeait qu’on lui fasse cuire des pommes de terre qu’il mangeait ensuite avec son poisson. Il arrosait le tout d’une petite « brême » – un verre de bière pour un demi de vodka. C’était ça, son bonheur.

Olia, elle, cuisait les pommes de terre, faisait la lessive, emmenait paître la vache, supportait son mari en silence et remplissait son rôle, celui depuis longtemps assigné aux femmes de la campagne. La vie s’écoulait, simple et difficile. Et la difficulté de cette vie toute simple était naturelle et familière.

Lorsqu’elle eut quarante-cinq ans, les enfants du voisinage commencèrent à l’appeler Baba Olia.

Puis arriva l’indépendance. Le pays changea de nom, lui aussi. Le directeur du kolkhoze fut envoyé quelque part comme député, et son fils le remplaça.

Olia tenta de voir clair dans tous ces changements, mais son voisin Danila la rassura. Tout resterait comme avant, affirmait-il. On pouvait lui faire confiance : il était le seul de toute la rue à recevoir le journal.

Et de fait, rien ne changea, la vie suivit son cours comme auparavant. Les Tziganes revinrent vendre leurs vêtements usés, leurs scies et leurs marteaux rouillés. Les beuveries, les bagarres, l’odeur irritante du poisson séché dans la remise à côté de la cuisine, rien ne changea. Les doryphores du champ du kolkhoze continuèrent à affluer dans son potager sans qu’elle puisse rien y faire. Fiodor, lui, dormait à poings fermés, ses ronflements résonnant jusqu’au-dehors à travers la petite fenêtre de la chaumière.

La nuit, Olia restait seule dans le grand lit. Elle avait mal au dos à force de s’être courbée, et le sommeil la fuyait. Allongée, elle songeait que sa vie de famille s’était scindée depuis longtemps. Comme si son mari et elle vivaient chacun de leur côté. Elle faisait la cuisine pour lui, lavait ses vêtements et ne le voyait presque pas. Lui préparait consciencieusement des provisions de bois pour l’hiver, pêchait la nuit, dormait le jour. Le soir, il buvait avec les Tziganes ou errait dans le village. Et que faisait-il à part ça ? Rien du tout. Au cours des deux dernières années, tout ce qu’il avait fait, c’était planter dans le jardin un abricotier qui n’avait même pas pris et avait séché. Et qui restait fiché là comme un vieux bout de bois mort.

Olia restait ainsi allongée et se disait que Fiodor et elle n’avaient en réalité rien d’autre en commun que ce lit trop large. Et encore y dormaient-ils à tour de rôle. Ils n’avaient pas d’enfants. Peut-être à cause d’elle, peut-être pas. Elle n’en savait rien, car elle n’avait pas été consulter. Le médecin habitait loin, à la ville. Il lui aurait fallu perdre une journée entière. Et puis, ils ne formaient pas vraiment une famille, plutôt une sorte de kolkhoze, à la différence que chacun y accomplissait son devoir volontairement.

Il faisait calme au-dehors. La nuit s’étirait à n’en plus finir, et les relents de poisson séché s’échappaient de la remise pour s’infiltrer dans la chambre.

À quelque temps de là, Olia remarqua que le regard de Fiodor s’était égayé. Habituellement, ses yeux s’éclairaient avant la pêche ou à l’approche du dîner, mais cette fois-ci, c’était en pleine journée. Quelque chose tressaillit dans sa poitrine, et elle l’observa d’un peu plus près.

Une certaine fierté se dessinait sur son visage froid. De la fierté et de la détermination. Il se prépara à partir. La matinée touchait à sa fin, et au-dehors, le soleil rayonnait. Fiodor n’en dénicha pas moins une chemise blanche et un veston et demanda à Olia de lui prêter de l’argent pour prendre l’autobus jusqu’à la ville. À contrecœur, elle déplia son mouchoir et lui donna ce qu’il demandait.

Une fois habillé, il prit un sac vide et se rendit dans la remise, près de la cuisine d’été. Ensuite, son sac bien rempli, il se dirigea vers le portail, l’air fier et sûr de lui. Il ne disait mot, mais son corps entier semblait vouloir s’écrier : « Attends un peu, tu vas voir ! »

« Voir quoi ? » se dit Olia en le regardant s’éloigner.

Elle jeta ensuite un coup d’œil dans la remise restée ouverte et vit que les innombrables rangées de gardons nauséabonds qui pendaient auparavant sur les fils avaient disparu.

– Dieu soit loué ! soupira-t-elle en pensant que les poissons seraient balayés de leur vie à tout jamais. Immédiatement soulagée, comme libérée d’un lourd fardeau, elle arbora même un sourire triomphant : son rival avait enfin quitté les lieux. On pouvait désormais s’attendre à de vrais changements dans leur vie, pas de ceux qui concernent juste le nom d’une rue ou d’un village. Olia entreprit soudain de se remémorer tous les bons moments de ces trente années de vie commune et tout ce que Fiodor lui avait dit d’agréable. Ce fut chose facile, car il y en avait très peu.

Pour fêter cela, elle ouvrit une bouteille de liqueur de framboise de l’année précédente et se servit un petit verre.

Le soir venu, Fiodor rentra à la maison, son sac vide. Il lui rendit l’argent du ticket d’autobus et lui montra quelques billets qu’il tenait dans sa main. C’était une jolie petite somme, et Olia estima en un coup d’œil qu’elle serait suffisante pour acheter un ou deux kilos de viande de porc sur le marché. Mais il ne lui donna pas l’argent et l’enfouit dans la poche de son veston. Ensuite, il enfila à la hâte un vieux survêtement aux genoux avachis, prit un seau, sa ligne, et partit.

La nuit tombait déjà. Olia se tint près du portail et écouta le bruit du seau vide s’éloigner à mesure que Fiodor s’approchait de l’étang.

Ce fut une autre nuit blanche, lui laissant les mains lasses et douloureuses, et ce sentiment constant d’absurdité en tête. Tout cela à cause de ces espoirs matinaux de changements. Ils ne se réaliseront pas. Les changements n’existent vraisemblablement même pas, on ne fait que les attendre.

Et par la fenêtre ouverte, au-delà de laquelle s’étendait la nuit, s’infiltrait l’odeur du poisson fumé, alors qu’il n’y en avait plus dans la remise. Ça, elle en était certaine… Elle s’y était rendue plusieurs fois dans la journée afin de contempler le local vide. Elle regardait à l’intérieur, souriait et s’en retournait à son potager. Après ça, le travail lui avait semblé moins fastidieux !

Au matin, Olia conduisit la vache au pré, revint et sentit à nouveau la puanteur omniprésente du poisson. Fiodor se tenait dos à elle, devant la table plantée dans la terre de la cour. Il vidait les poissons et, au sol, le chat du voisin mâchait les restes.

De dépit, Olia cracha par terre et regagna son potager.

Le soir, Fiodor rassembla à nouveau ses affaires de pêche et emporta non pas un, mais deux seaux vides.

Tel fut désormais le rituel quotidien. Déjà, sous le plafond bas de la remise se multipliaient les poissons, ainsi que dans le débarras où étaient entreposés les bocaux. Et Fiodor commença à planter des piquets dans le sol de l’arrière-cour pour tendre des fils entre eux.

Olia observait tout cela d’un air sombre, sans un mot. Les rares fois où elle voyait le visage de Fiodor, elle remarquait une sorte de passion fébrile dans ses yeux. « Peut-être qu’il est devenu fou ? pensait-elle. Peut-être qu’il faudrait l’emmener voir un médecin ? » Mais elle se rappelait alors que le médecin était à la ville, et qu’aller à la ville, on en avait pour la journée. Or, il y avait les mauvaises herbes, les doryphores qui rampaient du champ du kolkhoze, le chiendent qui envahissait le potager et jaillissait tantôt au milieu des rangées de tomates, tantôt parmi les carottes. Et pour l’arracher, on ne peut y aller qu’à main nue. On tire d’abord la tige et les feuilles, puis, soigneusement, on déterre le rhizome, pour qu’il ne repousse pas ailleurs. Tout ce qui lui restait à faire, c’était souffler, mais après deux ou trois soupirs bien profonds, elle se sentait mieux, soulagée. Elle pouvait alors à nouveau s’échiner sur la récolte à venir. D’avenir, certes, Olia n’en avait pas, mais de récolte, il y en aurait bel et bien une ! Des pommes de terre, des betteraves, des oignons…

Le soleil brillait, essayant tant bien que mal d’adoucir les prémices de l’automne. Les alouettes s’improvisaient une place dans le ciel et chantaient. Elles chantaient à tue-tête, comme si tout allait bien.

« Si je pouvais devenir un oiseau… », se dit Olia, et elle regarda ses mains fortes et vigoureuses, son corps tel un petit tonneau élastique juché sur des jambes solides. « Non, je ferais un bien drôle d’oiseau ! » Puis elle jeta un regard vers le ciel, où l’alouette continuait de chanter.

Elle se redressa, inspira une grande bouffée d’air qu’elle expira aussitôt avec dégoût. Encore cette odeur pestilentielle de poisson. Et ce n’était même pas l’odeur habituelle de salaison et de fumage, venaient s’y ajouter les miasmes de la pourriture. Elle parcourut du regard sa chaumière et sa cour, d’un œil dénué d’amour et de chaleur. C’était apparemment chez elle ici, et pourtant ça ne l’était pas.