Lucien Lucien - Anne Houdy - ebook

Lucien Lucien ebook

Anne Houdy

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Opis

Un récit douloureux sur l’abandon et la quête d’une place dans ce mondeLucien a six ans et vit avec sa mère, qui se montre peu affectueuse envers lui. Elle n'arrive pas à se remettre de l'abandon du père de l'enfant et ne cesse de reprocher cette absence à son fils. Un jour, à bout de nerfs, elle décide d'envoyer Lucien dans une famille d'accueil pour les vacances. Elle abandonne le petit, sans même prendre le temps de lui dire au revoir. Et la chance n'est décidément pas du côté de Lucien : il se retrouve dans une famille qui ne lui était pas destinée et qui va le garder pendant plus de six mois ! Raoul et Léone, un couple de paysans assez rustres, finissent par s'attacher au garçon, même si les soins qu’ils lui prodiguent sont mal adaptés. Lucien a de grosses difficultés scolaires, car sa mère ne l'a jamais envoyé à l'école auparavant. Dyslexique, il a du mal à se concentrer et à se repérer dans l'espace. Les reproches dont sa mère l’accablait continuent de le hanter. Quand Lucien tombe très malade, le couple, rongé par l'inquiétude, finit par confier la situation au médecin du village. L'enfant est pris en charge par les services sociaux et placé au Pavillon des Enfants. De son côté, la jeune mère s’est rendu compte des conséquences de son geste et, au bord du désespoir, cherche son fils dans chaque recoin.Un roman sensible au sujet d’un parcours difficile pour une jeune mère et son fils mais malheureusement ordinaireEXTRAITPapa est allé voir ailleurs s’il y avait mieux. Et papa a trouvé mieux. Il est allé voir là-bas si maman y était. Comme elle n’y était pas, il est resté là-bas. C’était préférable. Papa a toujours eu envie de partir. C’est depuis ma naissance, depuis la naissance de maman, mais aussi depuis sa naissance à lui. Alors, un jour, après une grosse dispute, papa est parti. Maman et moi, on est restés. Le jour où papa a pété les plombs, maman n’a jamais pu remettre la lumière toute seule. Depuis, nous sommes dans le noir. Elle et moi.A PROPOS DE L’AUTEURAnne Houdy est née à Tours. Elle a vécu de nombreuses années au Canada. Après des études au Conservatoire d'Art Dramatique de Québec, elle rentre en France et est admise comme élève au C.N.S.A.D de Paris. Elle se met à écrire du théâtre pour commencer, puis de la poésie et un roman. Elle est principalement publiée aux éditions Le Bruit des Autres. Elle vit aujourd'hui à Marseille et anime de nombreux ateliers d'écriture pour adultes et pour la jeunesse.

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PREMIÈRE PARTIE

1.

Papa est allé voir ailleurs s’il y avait mieux. Et papa a trouvé mieux. Il est allé voir là-bas si maman y était. Comme elle n’y était pas, il est resté là-bas. C’était préférable.

Papa a toujours eu envie de partir. C’est depuis ma naissance, depuis la naissance de maman, mais aussi depuis sa naissance à lui. Alors, un jour, après une grosse dispute, papa est parti. Maman et moi, on est restés.

Le jour où papa a pété les plombs, maman n’a jamais pu remettre la lumière toute seule. Depuis, nous sommes dans le noir. Elle et moi. Au fond du couloir, il y a bien un compteur. Maman a toujours eu peur de l’électricité. Maman dit que je suis né d’un premier lit. Comment j’ai pu naître d’un lit ? Pourquoi pas d’un tabouret ? Maman n’aime pas le tabouret parce qu’il a des pieds, et qu’il est né sans bras pour la prendre et la serrer quand elle a peur. Aussi, parce qu’il faut toujours regarder derrière avant de s’asseoir dessus. Sinon, on tombe à côté, par terre. Et ça fait très mal.

Depuis que je suis né, maman se sent comme sur un tabouret. Ce n’est pas reposant. Et ça la fatigue beaucoup. Ça la fatigue d’être obligée de regarder en arrière avant de s’asseoir. Maman n’aime pas regarder en arrière, elle a peur de tomber. Elle préfère regarder le plafond. Au plafond, il n’y a rien. C’est ça qui lui plaît. Allongée, elle garde le lit toute la journée. Je ne sais pas pourquoi elle garde le lit toute la journée ; personne ne va le lui prendre, son lit. Elle ferait mieux de me garder moi, avec elle.

C’est plutôt moi qui la garde, maman. Elle est souvent malade. Et j’aimerais bien la garder pour toujours. Mais, entre moi et le tabouret, elle choisit le lit. C’est aussi pour ça que papa est parti.

Ce matin, maman a les yeux reposés. Re-posés, ça veut dire qu’elle a posé ses yeux deux fois sur moi et qu’elle a souri.

— On va aller se promener au parc, propose-t-elle. Ça te ferait plaisir ?

Il pleut, mais je suis tellement content d’aller au parc ! Je mets mon bonnet et mes bottes à toute vitesse. Elle met son imperméable, le gris. Et, soudain, elle s’agite. Elle tourne dans tous les sens. Elle fouille avec les doigts dans les vide-poches, dans les tiroirs, dans mes affaires ! Elle ressemble vraiment à un pigeon.

— Mes clefs ! Qu’est-ce que j’ai fait de mes clefs ? Mes clefs ! Qu’est-ce que j’ai bien pu en faire ? Où sont mes clefs ? Où as-tu mis mes clefs ? C’est insensé. Mes clefs ! Avec toi, je ne peux rien laisser traîner. Tes bottes, où sont tes bottes ? Tes bottes, vite ! Tu finiras par nous mettre en retard. De toute façon, c’est déjà trop tard. C’est toujours trop tard avec toi. Le parc ferme à 5 heures. File dans ta chambre. File ! Tu ne mérites pas d’aller au parc. Tu es vilain. Tu es trop vilain. Tu pleures ? Et, en plus, tu pleures ! Mais qu’est-ce que t’as ? Mais pourquoi tu pleures ? Si tu continues, tu vas vraiment t’en prendre une et tu sauras pourquoi tu pleures. File dans ta chambre. File. Je ne veux plus te voir.

Je m’allonge sur mon lit avec mes bottes et mon bonnet. Je m’endors. Maman tambourine à la porte. Je me dresse sur mon lit.

— Le bain ! C’est l’heure du bain. Vite ! lance maman à travers la porte.

Il y a toujours une heure spéciale pour le bain. C’est dans mon intérêt de ne pas le rater.

— Dépêche-toi ! Vite ! Le bain t’attend.

Eh bien, pour une fois, il m’attendra.

Le bain ne m’a pas attendu. Il est parti sans moi. Et je ne sais pas où il est allé. Un bain qui s’en va, ce n’est pas comme un train. Le bain ne siffle pas dans la nuit. Il refroidit. J’ai été puni. Du coup, je n’ai pas voulu dîner. J’ai mis ma veste de pyjama. J’ai dormi presque jusqu’au matin. Enfin, je croyais. En vrai, je me suis réveillé trop tôt, parce que j’avais très faim. C’était encore la nuit. En plus, j’avais oublié d’enlever mon bonnet. Je suis brusquement entré dans la chambre de maman et j’ai dit :

— Je n’ai plus sommeil.

— Tu as vu l’heure ? Qu’est-ce que tu fais avec tes bottes et ton bonnet en pleine nuit ? Si jamais je dois me lever, ça ira mal, dit maman.

Comme j’en ai assez de recevoir ses coups, je retourne au lit avec une boule dans la gorge et un gros trou au milieu du ventre. Je laisse la porte entrouverte. De mon lit, par la fenêtre, je vois le ciel, les étoiles, la planète de Mars, et la planète d’Avril qui arrive un peu plus tard dans la nuit. Le sommeil me rejoint juste au moment où maman entre brutalement dans la chambre.

— Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? dit-elle. Qu’est-ce que j’entends ! Y a quelque chose qui goutte. T’entends ? Je suis sûre que c’est dans la salle de bains. Ne reste pas planté là ! Prends la lampe de poche. Va voir ce que c’est !

Moi, je me demande qui peut bien goûter dans la salle de bains.

— Va voir ce que c’est ! Vite ! hurle maman.

— Mais, maman, il n’y a personne…

— Je ne dis pas qu’il a quelqu’un ! Je dis seulement qu’il y a un truc qui goutte et je te demande d’aller voir ce que c’est !

Et là, je sens qu’elle est très très énervée. Maman dit que, dans la salle de bains, le robinet fuit et que c’est moi qui l’ai fait fuir. Alors que ce n’est pas moi qui l’ai fait fuir. Il a peut-être fui tout seul. Il n’a pas dû aller bien loin, ce foutu robinet, puisque la porte de la salle de bains est fermée ! Et là, je donne un grand coup de pied dans la poubelle pleine à ras bord.

Pour maman, c’en est trop. Brusquement, elle se transforme en furie avec des gros yeux tout noirs. Ses yeux jettent des étincelles et ses cheveux prennent feu !

— Ça suffit dit-elle. Sors de cette salle de bains.

Elle m’attrape par le bras et me pousse contre le mur de ma chambre. Elle ferme le volet.

— Je ferme la porte à clef ! Parce que tu l’as bien mérité, ajoute-t-elle.

La lumière s’éteint. La clef tourne dans la serrure. Les serrures tournent dans les différentes portes de la maison, puis dans la porte de la cour. Maman est partie. Et ce n’est toujours pas le matin. Je reste avec un trou dans mon ventre, un loup à l’intérieur, et un grand morceau de nuit à finir.

2.

Le matin, maman ne se lève jamais de bonne heure. Elle se lève souvent de malheur. Toujours trop tard pour m’emmener à l’école. L’incident… non, je veux dire l’incendie d’hier, le feu qui sortait de ses yeux, a brûlé ses cheveux. Et ce matin, ça sent encore le roussi, elle a mal à la tête, elle a mal au ventre et veut voir le docteur Camut.

— Tu n’es pas à l’école ? me demande le docteur.

— Il devrait aller à l’école, mais il n’y va jamais, répond maman. Il n’aime pas y aller. Il ne veut pas travailler. Il n’aime pas l’école. Il n’aime rien. Il ne m’aime pas.

Et soudain, maman s’effondre. Elle dit qu’elle va devenir folle, qu’elle ne sait pas ce qu’elle va devenir. Que, de toute façon, elle n’a pas envie de devenir quelque chose. Maman dit au docteur qu’elle n’y arrive plus. Que c’est à cause de moi.

— Mon enfant ne m’aime pas, dit-elle. Il ne mange pas bien. Il ne dort pas bien. Il ne fait rien de bien. Il ne tient pas en place. J’essaie de le tenir en laisse, mais il se sauve tout le temps. Je le cherche partout, je le perds sans arrêt. Souvent, c’est Darmond, l’épicier, qui me le ramène à 11 heures du soir. J’ai déjà perdu son père. Vous savez, je perds tout. Je ne sais plus quoi faire. Même à l’école, ils n’en veulent plus.

Maman cherche au fond de son sac un mouchoir, puis elle demande :

— Vous ne connaissez pas quelqu’un qui pourrait me le prendre ? Quelques jours ou quelques semaines ?

Le docteur Camut réfléchit.

— Les vacances approchent, dit-il. Lucien pourrait partir quelques jours à la campagne. La Croix-Rouge est un organisme qui propose des séjours dans des familles d’accueil.

Puis, le docteur Camut tend à maman un dépliant. Elle lit tout bas : « La Croix-Rouge a pour mission de soulager ceux et celles dont la vie a basculé, de restaurer la dignité des plus fragiles. »

— Je ne suis pas digne, dit maman.

Elle plie et déplie le dépliant pendant que le docteur lui prescrit des médicaments. Les larmes glissent entre ses doigts. Son visage est tout gonflé par le chagrin. Une fois encore, elle ne paiera pas le médecin. Elle a épuisé sa réserve de sous, mais sa réserve de larmes, elle, reste inépuisable.

Maman n’en peut plus. Maman ne me veut plus. Maman est fatiguée. Elle mange beaucoup de cachets et ne grossit pas. Maman dit qu’elle finira par me quitter.

— Tu l’auras bien cherché, dit-elle. Tout ça, ce sera de ta faute, tu l’auras bien mérité.

Et moi, je la crois. Elle dit qu’elle veut vivre sa vie. Qu’elle veut découvrir le monde. Et moi, je l’empêche de parcourir le monde. Alors, le soir, elle s’en va. Elle sort, toujours en même temps que les poubelles. Elle fait le tour du pâté de maisons à pied, en suivant la benne à ordure, et puis elle rentre à pied. Car le monde qu’elle découvre est plus petit qu’elle se l’imaginait.

La nuit, je pose une question dans ma tête. Je la range dans mon cerveau. Comme ça, je sais exactement où elle est. Et la question reste là. Suspendue dans ma tête par un fil. Ensuite, je pose une autre question, que je mets juste à côté de la première. Souvent, ce sont des questions qui vont ensemble, alors je les attache avec le fil. Et j’attends. Quelque fois, il y a d’autres questions qui viennent. Qui arrivent en retard, juste au moment où je dois m’endormir. Si maman le savait, elle jetterait mes questions à la poubelle. Toutes ces questions auxquelles elle ne peut pas répondre. Quand des questions sont attachées ensemble, ça fait souvent des nœuds. Très difficiles à démêler. Le matin, j’ai très mal à la tête. C’est aussi pour ça qu’on voit le docteur Camut.

3.

Nous serons un petit groupe. « En groupe, c’est mieux », a dit le docteur.