Les fantômes de l'Artuby - Laurent Denancy - ebook

Les fantômes de l'Artuby ebook

Laurent Denancy

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Opis

Une enquête glaçante autour de six corps retrouvés dénudés et décapités...

Dans l'arrière-pays varois, le long des berges de l'Artuby, six corps dénudés et décapités sont découverts par hasard. Chargé de l'enquête, le commissaire Tourvin assisté de ses équipiers piétine.
Le policier est entraîné dans le milieu des sans-abris, au cœur d'une secte trouble, dans l'intimité d'un chirurgien assoiffé de vengeance... Piqué au vif, il n'a de cesse de comprendre. Où va le mener cette nouvelle affaire ?
Construit suivant des règles cinématographiques, mettant en scène des personnages emplis de doutes et de failles, ce récit propose des chapitres courts et intenses où le mystère convole avec l'inattendu. L'univers dévoilé est moins conventionnel que d'ordinaire.

Des chapitres courts et intenses, suivant les règles du cinéma, où le mystère et l'inattendu ne font qu'un !

EXTRAIT

Il sent son sang se glacer. L’effroi le pénètre. Il ne rêve pas. Devant lui apparaît, entre les mottes de terre grasse, un mollet poilu terminé par un pied humain. C’est blanc, marbré de volutes sombres et cramoisies. Son estomac se noue. La peur se mêle à l’horreur. Sans même se relever, il essaie de reculer. Son pied glisse brusquement vers la rivière. Il se penche en arrière par réflexe sans pouvoir quitter des yeux sa macabre découverte. Il tend le bras pour se retenir sur le sol qui est très mou. Sa main s’enfonce. Il se retourne et se retrouve à quatre pattes. Sa main droite est entrée sans résistance dans la terre. C’est visqueux, poisseux, gluant, tiède et il a la sensation que quelque chose bouge sous sa paume.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Avec Les fantômes de l'Artuby, Laurent Denancy nous propose une nouvelle œuvre qui possède tous les critères nécessaires pour satisfaire les amateurs exigeants

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Laurent Denancy

Les fantômes de l’Artuby

Roman

© Lys Bleu Éditions—Laurent Denancy

ISBN : 978-2-37877-673-2

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

« L’impossible recule devant celui qui avance »

Ella MAILLART1

Avertissement

Le roman que je vous présente est simple à lire. Votre imaginaire doit vous porter sans effort.

Toutes ressemblances avec des personnes ou des événements réels seraient le fruit de la pure coïncidence dont je ne suis pas responsable.

Certains lieux, enseignes, marques, administrations ou entreprises sont cités pour donner du « réalisme » à l’œuvre de fiction. En aucun cas ce qui est écrit ne remet en cause ni leur savoir-faire, ni leur intégrité, ni leurs compétences. Les situations y faisant référence ne sont pas le reflet de la réalité et ne peuvent être reprochées ou considérées opposables à l’auteur.

Vous allez immédiatement pénétrer dans une histoire sombre mais extraordinaire. Comme dans notre quotidien, le pire côtoie le meilleur…

Bon voyage !

L’Auteur

Du même auteur :

À vos haines très ordinaires

Éditions Auteurs d’Aujourd’hui – Ed2A

2016

Vendredi 23 septembre, 17 h 30.

L’intensité lumineuse baisse rapidement en ce milieu d’après-midi alors que le vent d’Est s’est levé. Les branches des pins sylvestres s’agitent mollement et les rafales espiègles et taquines qui y jouent produisent un sifflement inquiétant. Les herbes, au sol, s’inclinent, se redressent, puis se penchent dans un autre sens, unies dans l’exécution d’un ballet sans scénario. La température, douce jusqu’alors, chute d’un coup de plusieurs degrés.

Dans le ciel encombré, des nuages presque noirs aux zébrures verdâtres glissent à vive allure. Ils s’entrechoquent avec violence, s’agglutinent de manière désordonnée et s’entortillent les uns avec les autres sans retenue ni pudeur. Ils créent un épais manteau constitué d’une ouate irrégulière et boursouflée de toute part. Cette vive troupe aérienne se regroupe à basse altitude sous une couche épaisse et dense d’énormes cumulus sombres qui, immobiles et impassibles, regardent jouer sous eux cet immense régiment de chérubins indisciplinés que rien ne contrôle.

D’abord timide, au loin, le tonnerre a pris de l’assurance. Il bougonne et raisonne plus franchement. Il remplit l’espace de longs grondements menaçants qui font vibrer l’air comme un avertissement à la nature.

Sur la chaussée sinueuse couverte d’asphalte gris clair, quelques rares voitures se pressent avant que les cieux ne s’effondrent.

Les fauvettes et les merles ont regagné leurs nids et gonflé leurs plumes pour affronter courageusement la perturbation agressive qui s’annonce.

Les chevreuils ont rejoint un abri buissonneux et épais tandis que les lièvres se sont réfugiés au plus profond de leurs terriers, loin du monde et de ses éléments instables.

Les sangliers, en hordes serrées, se tiennent prêts en grognant et en piétinant nerveusement le sol sur place. La pluie va ramollir la terre ce qui la rendra facilement labourable. Un festin se prépare alors que les chasseurs ont fui.

Les mouches et les pucerons se sont cachés sous tout ce qu’ils ont trouvé. Il faut attendre que la colère qui s’annonce trépasse.

La nature, à l’écoute, est paralysée, comme tétanisée par l’événement qui se prépare.

Quelques grosses goûtes d’eau transparente s’écrasent sur le sol poussiéreux par endroits et éclatent en gerbes, formant de brèves étoiles cristallines. Le vent, d’un coup, faiblit. Tout attend, partagé entre la peur et la délivrance. Puis un éclair virant du rouge intense au blanc aveuglant déchire en zigzaguant le tapis mousseux voguant dans l’atmosphère.

Le bruit est assourdissant, comme un hurlement céleste, une douleur des cieux. L’orage tousse en bégayant puis explose comme un hurlement satanique. La symphonie du diable entame son ouverture aérienne.

Après quelques secondes d’un silence pesant, d’une attente angoissante, le coton divin se déchire de toute part et déverse une cascade infernale et tiède tandis que des flashs lumineux s’entrelacent et que le tonnerre redouble, furieux, tapageur, bien décidé à faire la démonstration de sa puissance sauvage et dominatrice. De folles bourrasques se déchaînent en poussant l’onde mouillée dans les moindres recoins. Le tord-boyaux infernal frappe le sol avec une rage folle.

Malgré l’intensité des éclairs, il n’est plus possible d’apercevoir les arbres aux alentours. La pluie forme un rideau épais et tournoyant dont les bordures se manifestent à la fois partout et nulle part. Le récital de l’eau qui s’abat est continu. Le ciel tout entier tombe sur la terre.

Sur la départementale, un automobiliste s’est arrêté incapable de distinguer les contours de la voie. Les essuie-glaces s’épuisent en vain. Le sol est devenu luisant et glissant. Seul l’éclat en pointillés orange des feux de détresse du véhicule témoigne de sa vague présence.

L’eau est partout. Elle s’étale et s’invite sans complexe dans les moindres anfractuosités. Tout est détrempé. Les branches des arbres et des arbustes ploient et sanglotent, laissant choir au sol le liquide céleste tombé sur leur ramure.

Des ruissellements se forment et s’associent pour gargouiller ensemble, se tortiller dans plusieurs directions avant de plonger dans l’Artuby qui commence à gonfler.

L’eau de la rivière a perdu sa transparence cristalline. Devenue boueuse, elle charrie des débris végétaux mélangés à quelques insectes imprudents. Le niveau monte et le courant crée des tourbillons surmontés d’une écume blanchâtre qui viennent lécher le talus végétal emportant avant de les dissoudre des mottes entières.

Dans le village, les toits de tuiles provençales des vieilles maisons de pierres grises sont luisants. Les gouttières saturées improvisent des cascades qui déversent leur trop-plein dans les ruelles désertes transformées en torrents colériques.

Quelques fenêtres sont allumées. La silhouette sombre d’un vieil homme est figée derrière une vitre ruisselante. Il paraît momifié par le spectacle que joue la nature déchaînée devant ses yeux.

Les candélabres municipaux essaient de percer les éléments d’une lueur jaunâtre.

L’épicerie-boulangerie est ouverte pour rien. Derrière la vitrine, la vieille patronne ridée au chignon gris, couverte d’une blouse à carreaux bleus et blancs, en profite pour faire un peu de rangement, inquiète par la violence de la tourmente qui redouble. Pendant ce temps, son époux dégarni, pantalon marron de velours côtelé et chemise écossaise, l’air faussement détaché, essaie de se concentrer pour lire le journal en mâchouillant le bout d’un stylo, assis derrière le comptoir en bois défraîchi.

Un éclair plus violent brûle le ciel avec furie alors que simultanément les hurlements du tonnerre éventrent l’atmosphère coupant la parole aux crépitements des gouttes qui s’écrasent sur les vieilles tuiles provençales. Tout tremble et les lampes s’éteignent. Le village est plongé dans la pénombre pendant que l’eau s’infiltre légèrement sous la porte de la boutique créant une large tache noire sur les tomettes en terre cuite.

« Tout juste arrivé, l’automne pleure comme un nouveau-né… »

Samedi 24 septembre, 11 h 15.

C’est au tout début de la matinée, alors que le soleil dormait encore, que le mistral est venu travailler. Parfaitement déterminé, avec une volonté farouche il a balayé le ciel en hurlant, lui rendant sa virginité originelle, légère et translucide. Le fond de l’air a fraîchi mais la vue est grandiose. Sans la moindre trace de brume, l’horizon s’est éloigné dévoilant une méditerranée d’un bleu soutenu qui au loin se fond avec un ciel céruléen2.

Maintenant, la foule multicolore est dense au pied de la gare du téléphérique du mont Faron. Chacun surveille l’arrivée du vainqueur qui ne saurait tarder. Tous espèrent la victoire éclatante d’un Varois, d’un gars d’ici. Il ne faudrait pas qu’un Parisien vienne gâcher la fête !

Monsieur le Maire de Toulon est ravi. Tout se passe à merveille. Lui et ses collaborateurs ont craint hier le bon déroulement de cette manifestation qui fait maintenant parler de la ville dans la France entière. « Météo France » avait bien vu, le temps est splendide, seul le vent chahute les casquettes publicitaires posées sur les têtes des spectateurs. Les retransmissions télévisées dévoileront des paysages fantastiques à faire pâlir la capitale. D’en haut, on doit embrasser la plus belle rade de France et ses alentours avec bonheur.

C’est en assistant en spectateur à une étape de la « Diagonale des Fous », sur l’île de La Réunion, que l’idée a germé dans la tête de l’élu : lancer dans la ville une épreuve sportive en beaucoup plus modeste mais bien mieux médiatisée. C’est le troisième « Déficross de Toulon », une manifestation de génie qui rassemble l’immense majorité des habitants de la ville et de sa périphérie.

La date n’a pas été choisie au hasard : le quatrième samedi de septembre parce que les plus grosses chaleurs estivales sont passées. Ça permet également de redynamiser la région après l’intense saison touristique. Le premier Magistrat de la cité souhaite faire oublier la morosité annuelle qu’engendre la rentrée.

Cette course pédestre s’est rapidement imposée comme une référence nationale. Particulièrement pénible, elle rassemble des sportifs de tous niveaux et quelques étrangers commencent à y porter un intérêt appuyé.

La boucle commence par la montée de la corniche Émile Fabre et se poursuit par la route du Faron. Arrivés au sommet, les athlètes font une large virée sur le plateau encombré pour la circonstance d’obstacles à franchir puis redescendent par la corniche Louis-Valery Roussel, passent par la rue Nicolas Robert et terminent par la corniche Émile Fabre.

Contrairement à ce que l’on peut imaginer, c’est la descente qui est la plus pénible. Impossible de se laisser entraîner par la vitesse sans un risque sérieux de chuter sur le macadam abrasif. La retenue finit par être douloureuse.

Pompiers et gendarmes sont mobilisés pour l’occasion. Ils veillent. Quelques policiers en civil se sont noyés discrètement dans la foule pour repérer d’éventuels pickpockets. Aucun incident n’est tolérable.

Les plus aguerris franchissent l’arrivée épuisés en flirtant avec la barre symbolique des deux heures.

L’ambiance est joyeuse à l’arrivée. Certains font des paris amicaux sur le prochain palmarès. D’autres relatent des anecdotes des précédentes éditions. Tous sont impatients de voir arriver le premier coureur. Beaucoup attendent un parent, un ami, un collègue. L’indifférence n’est pas de mise chez les spectateurs.

C’est Laure qui aperçoit la lieutenant de Police Marie-Hélène Fanaud.

— Regarde M’man, ya « l’inspectrice », là, juste à côté !

Sylvie Lepierre, la Maman, se retourne et se rapproche de la femme enceinte qui porte une robe fleurie ample à fond blanc. Elle est radieuse, la grossesse l’embellit. Les retrouvailles sont chaleureuses. Ça doit bien faire deux ans…

Marie-Hélène est surprise de voir Laure en jean, basquets et sweatshirt « Nike » et son petit frère en survêtement noir « Adidas ». Les enfants ont changé, ils ont grandi, ils sont beaux. Elle avait le souvenir de deux enfants, elle découvre maintenant deux adolescents. Leur père participe à la course, il paraît même qu’il fait partie des favoris. L’an dernier il est arrivé quatrième.

Les deux femmes échangent des nouvelles. Laure a presque quatorze ans. C’est une jeune fille souriante. Après deux années très pénibles ponctuées de nombreuses séances de psychothérapie, l’expérience violente du procès, elle commence enfin à surmonter l’épreuve du viol. Son bourreau a été condamné à perpétuité avec une peine de sûreté de vingt ans, sa femme a écopé de dix-huit ans d’emprisonnement. C’était important pour la demoiselle d’assister aux débats, d’être reconnue victime et de voir que la société infligeait une lourde punition aux auteurs.3

Les deux coupables ont été jugés par contumace au Vietnam pour le viol et le meurtre d’une trentaine de gamines. La peine de mort a été prononcée pour ces deux monstres. Hanoï exige l’extradition des barbares que Paris refuse avec obstination. En France, plusieurs associations ont été créées pour réclamer le transfert et l’exécution des fautifs au Vietnam. Elles sont encore très actives. Des pétitions ont été signées par plusieurs millions de citoyens pour exiger le rétablissement de la peine capitale lorsque des enfants sont victimes des prédateurs sexuels. L’Assemblée nationale s’y oppose…

Marie-Hélène est venue pour soutenir son frère cadet qui participe pour la première fois à l’épreuve.

— C’est pour quand ? demande Sylvie en désignant le ventre rond de la policière.

— L’accouchement est prévu pour le huit Décembre, révèle la jeune femme.

— C’est votre premier ? interroge Sylvie avec curiosité.

— Oui, il était temps, avoue Marie-Hélène en souriant avant de poursuivre : Avez-vous eu des nouvelles du sculpteur, Max Montivi ?

— Hélas non, répond tristement Sylvie. Personne ne sait où il est allé après cette atroce affaire. Rien n’a bougé dans sa propriété. Le maire a fait mettre une bâche sur le portail pour camoufler ce doigt obscène érigé à l’attention des imbéciles du village. Max n’aurait jamais dû partir…

Le premier coureur apparaît à la sortie de la courbe. Des clameurs montent. Des photographes se positionnent pour réaliser les meilleurs clichés. Les caméramans filment en direct.

Shem Ngai ruisselle de transpiration. Ce grand athlète de Marseille, d’origine kenyane, participe pour la première fois à l’épreuve. Il grimace de douleur et rassemble ses dernières forces pour accélérer encore. Il lui reste moins de trois cents mètres à parcourir.

À environ cent mètres derrière, Jean-François Lepierre déploie ses ultimes parcelles d’énergie. L’épuisement se lit sur son visage déformé par la souffrance. Il a tout donné pour essayer de doubler ce grand black filiforme, en vain. Sa détermination est restée impuissante.

Sylvie crie de joie en apercevant son époux. Elle est fière de lui. Elle jubile. Les enfants sautillent en applaudissant. Cette seconde place est un peu la leur. Leurs regards joyeux sont admiratifs.

Marie-Hélène, témoin de ce moment de bonheur, est envahie d’allégresse même si elle n’aperçoit pas encore son frère. Bastien Fanaud finira honorablement dans les vingt premiers.

Une demi-heure plus tard, les deux tiers des sportifs sont arrivés. La première femme est onzième, elle a été largement acclamée.

Après avoir repris leur souffle, s’être épongés et avoir bu une quantité d’eau impressionnante, les champions du jour retrouvent leurs proches avec joie. Ils sont harcelés par les journalistes impatients de recueillir les premières impressions.

Marie-Hélène présente son frère qui connaît de vue Jean-François. Les deux hommes s’entraînent souvent aux mêmes endroits.

Les médailles seront remises par monsieur le Maire en personne, assisté de son conseil municipal au grand complet, vers quatorze heures trente, après l’arrivée des derniers héros, les obstinés qui faute d’être dans la performance font l’exploit d’un dépassement surhumain à leur échelle pour terminer le parcours.

Et puis, il faut bien que les élus se restaurent joyeusement après une manifestation si bien réussie et laisser le temps au athléte de recupérer et de se changer pour se présenter à leurs avantages devant les journalistes venus faire leurs reportages.

« Si tu ne sais pas que tu ne peux pas, tu peux » – Gene Landrum4

Dimanche 25 septembre, 8 h 10.

Le soleil luit de mille éclats à l’horizon dans un ciel immaculé d’un bleu rendu pâle par la légère brume de chaleur qui se lève. La journée promet d’être belle et douce.

La circulation est fluide. Nul doute que la route sera agréable s’il n’y a pas trop de cyclistes pour ralentir la voiture dans les départementales sinueuses et étroites de l’arrière-pays varois.

Les nombreux orages des deux dernières semaines ont dû copieusement humidifier le sol réchauffé par l’été. C’est la combinaison parfaite pour que les champignons s’approprient l’humus des sous-bois de résineux.

Romain Sialamon est torse nu dans la salle de bain. Il se coiffe tout en incitant ses deux enfants, Manon et Lucas, à se dépêcher de finir de s’habiller plutôt que de se chamailler.

Romain est de taille moyenne, un mètre soixante-douze. D’un physique quelconque, il est plutôt bien musclé. Un petit anneau en or pend au lobe de son oreille gauche. C’est son seul piercing.

Un tatouage représentant un casque intégral de moto, rouge et noir, orne le haut de son bras gauche. Un vieux souvenir de jeunesse. Père de famille responsable il a renoncé à sa passion il y a onze ans, après un petit accident de la circulation sans gravité qui lui a occasionné une immense frayeur.

Cécile est dans la cuisine. Elle termine de remplir la grosse glacière orange pour le pique-nique de midi.

Cette agréable brune au regard noir, chaussée de baskets blanches, porte un jean fatigué et un vieux polo gris. Elle s’est fait une petite queue de cheval pour dégager son visage qu’elle n’a pas maquillé. Très myope, elle porte une vieille paire de lunettes pour ne pas risquer d’abîmer les neuves. Ce n’est pas comme au bureau, au cadastral de la mairie de Toulon. Aujourd’hui l’élégance n’est pas de mise pour fouiner entre les branches et les buissons de la forêt d’épineux.

Snoopy est excité. L’animal, un Beagle tricolore avec ses oreilles pendantes et ses yeux cerclés de noir comprend que le départ est imminent. L’aventure est au programme.

La « Peugeot 3008 » anthracite est bien chargée. Elle partage son grand coffre entre les affaires et le chien qui s’en accommode très bien.

Depuis La Crau, la voiture rejoint assez vite l’autoroute A50 et prend la direction de Draguignan. Il faudra presque deux heures pour arriver. Un petit chemin forestier, sur la départementale 52, entre La Bastide et La Martre, conduit à une étendue bucolique et peu fréquentée sur les bords de l’Artuby. La famille y passe souvent les dimanches d’automne, lorsque Romain ne travaille pas. Cuisinier à l’arsenal de Toulon il lui arrive fréquemment de passer ses week-ends derrière les grands fourneaux en inox.

Imbibé d’eau à cause des dernières pluies, le sol est souple et moelleux comme une moquette épaisse. Les herbes sont humides. L’odeur de la terre, de la mousse et des lichens enveloppe agréablement le lieu. Le bruit de la rivière est plus élevé qu’à l’habitude, l’Artuby n’a pas encore repris son rythme habituel. L’eau est toujours un peu trouble. Elle charrie encore avec hargne du sable et de la terre.

Les oiseaux ont retrouvé le moral. Telles des pipelettes, ils inondent les lieux de leurs chants mélodieux.

L’air est doux. Une imperceptible brise essaie sans conviction de finir de sécher les branches des pins sylvestres à l’écorce au veinage rougeâtre.

La journée est prometteuse.

Snoopy est le premier à partir explorer les alentours, usant sa truffe luisante sur l’herbe fraîche et levant la patte au pied des arbres qu’il croise pour marquer un territoire qu’il connaît bien. Il va et vient comme un fou, la langue pendante.

À seulement dix ans, Lucas se passionne pour les champignons. Il tourne autour de la voiture, courbé, les yeux fixés au sol avec l’espoir d’apercevoir un premier lactaire entre les brindilles d’herbe et les plaques de mousse.

Manon est plus réservée. Elle préfère passer son temps libre à la maison, proche de ses copines et de l’écran de son ordinateur où « Facebook » est affiché en permanence. À douze ans l’adolescence pointe son nez…

Romain remplace ses espadrilles bleues par une paire de chaussures de randonnées en toile imperméabilisée vert bouteille.

Manon range son téléphone portable dans la poche de son pantalon en soupirant exagérément. Elle vient de le vérifier, il n’y a toujours pas de réseau dans ce coin paumé.

Lucas explore les alentours de la voiture avec joie. Il a découvert deux mousserons douteux qui lui font espérer une belle récolte de savoureux champignons.

Cécile n’a pas résisté. Elle mange à pleine bouche une portion de la pissaladière aux anchois achetée avec le pain dans la boulangerie de La Bastide en montant.

Snoopy est assis devant sa maîtresse qu’il ne quitte pas des yeux. Avec sa queue au fouet blanc, il balaye énergiquement l’herbe derrière ses fesses. Il espère participer à la dégustation…

Romain apprécie particulièrement les sanguins en conserve dans l’huile. Avec un beau plat de véritable charcuterie corse et un bon « Côtes du Rhône », c’est un festin de roi. Il aime également les cuisiner avec des saucisses et de la polenta épaisse servie couverte d’un bon coulis de tomates fraîches.

Cécile ne résiste pas à une belle tourte aux chanterelles faite avec cette merveilleuse pâte feuilletée au beurre que réalise son époux.

Manon et Lucas sont plus portés sur des spaghettis al dente généreusement enduits d’une sauce à la crème et aux chanterelles.

Lucas fait également honneur à une poêlée de sanguins à l’ail et au persil quand il y a du bon pain frais et croustillant.

Lorsque la chance est là, il y a des coulemelles. Romain cuisine les gros chapeaux panés comme des escalopes de veau avec un filet de citron. Cette délicieuse gourmandise fait l’unanimité.

Rien n’est prévu pour le souper du jour. C’est un rituel, par superstition. Si la famille rentre bredouille, Romain improvisera. Il a l’art de préparer un repas délicieux en quelques minutes avec ce qu’il trouve dans le réfrigérateur.

Le chef de famille s’éloigne en direction de la rivière coléreuse. Il a une pensée pour les truites qui doivent y être chahutées. Il attend que tout le monde soit prêt pour partir à l’assaut du flanc Est de la montagne.

Snoopy l’accompagne et explore l’endroit cherchant, semble-t-il, un trésor inconnu. L’excitation se voit dans la nervosité de son comportement. C’est vrai que l’an dernier, à la surprise de tous, il a coursé un chevreuil qui devait être camouflé dans le secteur. L’animal effrayé est passé en courant à quelques mètres de la famille, poursuivi par le chien amusé qui aboyait comme un fou.

Alors que Romain retourne à la voiture pour prendre son panier d’osier, Snoopy se met à grogner. Il est assis au bord de l’Artuby et il regarde fixement devant lui.

L’homme est surpris par le comportement inhabituel de l’animal. S’agirait-il d’un serpent ? Peut-être une vipère prête à mordre un visiteur intrépide ?

— Qu’est-ce que tu as vu Snoop’ ? demande-t-il.

Il s’approche prudemment du chien sans rien distinguer. L’animal s’est levé, il aboie, menaçant, en direction de la rivière. Le talus a été franchement dévoré par le flot, la terre sombre est à nue. Le père de famille vérifie que le sol est stable en s’approchant du rebord. Il ne faudrait pas tomber dans l’eau froide, boueuse et sauvage. La berge semble fragile. La terre est encore très collante à cet endroit. Il s’accroupit et plisse les paupières.

Une forme claire se dessine légèrement. Il fixe pour essayer de comprendre, de mieux distinguer.

— Romain, qu’est-ce que tu fais ? On y va ? lance Cécile depuis la voiture.

— J’arrive, répond Romain sans bouger.

Sa curiosité est trop forte. Il avance encore un peu avec mille précautions. Il est dangereusement au bord de la berge. L’eau gronde sous ses pieds à moins d’un mètre.

D’abord il croit mal comprendre. Il pense que son imagination lui joue des tours. Il se concentre. Il insiste. Snoopy aboie toujours en direction de la chose.

— Mais que fais-tu ? demande Cécile

— Je pisse ! hurle-t-il pour gagner du temps.

Il sent son sang se glacer. L’effroi le pénètre. Il ne rêve pas. Devant lui apparaît, entre les mottes de terre grasse, un mollet poilu terminé par un pied humain. C’est blanc, marbré de volutes sombres et cramoisies. Son estomac se noue. La peur se mêle à l’horreur. Sans même se relever, il essaie de reculer. Son pied glisse brusquement vers la rivière. Il se penche en arrière par réflexe sans pouvoir quitter des yeux sa macabre découverte. Il tend le bras pour se retenir sur le sol qui est très mou. Sa main s’enfonce. Il se retourne et se retrouve à quatre pattes. Sa main droite est entrée sans résistance dans la terre. C’est visqueux, poisseux, gluant, tiède et il a la sensation que quelque chose bouge sous sa paume. Il regarde. C’est une soupe épaisse et brunâtre qui dégage des effluves nauséabonds. Il retire son membre en hurlant d’horreur. Le chien part en courant, effrayé par le cri de son maître. Il voit sa main recouverte d’une glue visqueuse dans laquelle se tortillent quelques asticots blancs. Au sol, il distingue maintenant clairement un abdomen éventré, rempli d’une bouillie immonde.

Pris de panique, il se redresse pour fuir vers la voiture alors que Cécile et les enfants s’approchent de lui, inquiétés par son cri.

— Papa, appelle Manon apeurée.

— Romain ! braille Cécile inquiète.

— Partez, partez, c’est plein de cadavres, ordonne le chef de famille.

Ils se regroupent autour de la voiture. Romain est hébété. Il tremble et frissonne. La nausée est forte. Il attrape nerveusement le rouleau de « Sopalin » dans le coffre ouvert, en déroule une grande longueur qu’il arrache pour s’essuyer la main. Il lui semble être contaminé par la mort. C’est comme s’il allait se faire grignoter par ces bestioles répugnantes qui gigotent. Le dégoût domine ses sentiments.

Sa famille le regarde sans rien dire, déconcertée par son attitude et l’improbabilité de la situation.

— La rivière en crue a déterré des cadavres, dit-il en éclatant en pleurs. C’est affreux, conclut-il en entrant dans la voiture.

— Des cadavres humains ? Tu es sûr de ta découverte ? interroge Cécile effrayée.

Il fouille dans la boîte à gants et en sort un flacon de gel alcoolisé désinfectant. Il jette l’essuie-tout en boule sur l’herbe et se verse plus que nécessaire du liquide dans ses mains qu’il frotte énergiquement. Sa panique est palpable.

— Ya deux macchabées là-bas. J’ai vu une jambe avec un pied, et en me retournant j’ai glissé et ma main est entrée dans le ventre d’un second. C’est horrible, dégueulasse, répugnant, affirme-t-il en continuant de se frotter les mains pleines de gel avant de se retourner pour vomir son petit déjeuner.

Tous se taisent et attendent. Le chien s’est couché, les pattes avant jointes devant lui, le menton posé sur l’herbe rase.

Cécile ouvre nerveusement la glacière et en sort une bouteille de « San Pellegrino » fraîche qu’elle tend à Romain qui se redresse et se retourne.

— Tiens, lui dit-elle.

— Merci, répond l’homme abattu en empoignant la bouteille.

Romain tremble toujours. Il essuie ses yeux et son nez sur la manche droite de sa chemise écossaise alors que Lucas s’éloigne discrètement pour aller voir ce qu’a vu papa. Manon s’en aperçoit et elle avertit aussitôt sa mère qui dit :

— Lucas, reviens tout de suite ici.

L’enfant s’exécute en jetant un regard noir à sa grande sœur.

Un court instant, tout s’arrête. Que faire ? Comment faire ? Romain est abattu par l’épreuve qu’il vient de traverser. Mais la famille ne peut pas rester ici sans agir. Cécile prend alors l’initiative :

— Il faut prévenir la Police immédiatement. Allons au village puisqu’ici il n’y a pas de réseau ici. Romain, laisse-moi le volant, tu n’es pas en état de conduire.

Rapidement toute la famille remonte dans le véhicule. Snoopy, contrarié par cette fin anticipée de défoulement dans de grands espaces, a retrouvé sa place dans le coffre. La « Peugeot 3008 » regagne la route départementale 52 et roule en direction de La Martre. Personne ne dit rien.

Arrivée dans le petit village, Cécile s’arrête sans se préoccuper de la gêne occasionnée à l’éventuelle circulation devant l’épicerie – tabac – restaurant « Le Brouis ». Elle coupe le moteur. Tous descendent et rentrent dans l’établissement au sein duquel une odeur douce de daube accueille les clients.

— Bonjour messieurs-dames, lance la patronne.

— Pourriez-vous appeler la police s’il vous plaît ? C’est urgent, annonce Cécile.

— Mon Dieu, mais que vous arrive-t-il ? demande la femme surprise.

Deux vieux hommes accoudés au comptoir devant un ballon de rouge à moitié plein se retournent. Il se passe enfin quelque chose dans le village, c’est formidable !

— Mon mari a trouvé des cadavres, un peu plus bas, à côté de la rivière, avoue Cécile en désignant Romain.

— C‘est pas croyable. Qui est mort ? demande la commerçante.

— J’ai vu deux cadavres partiellement déterrés, je ne sais pas qui c’est, confit Romain dans un état second.

— Mais où exactement ? demande l’un des deux piliers de bar avec insistance.

Romain s’approche du comptoir et demande un paquet de « Rothmans rouges », un briquet, et un double cognac. Il a arrêté de fumer il y a neuf mois. Il n’en avait pas vraiment envie bien que conscient des risques pour sa santé. Non. Il a fait l’effort de s’abstenir pour faire plaisir à son épouse et surtout à ses enfants. Tous insistaient depuis des années. Aujourd’hui ce n’est pas pareil. Il a besoin de se remonter le moral, de reprendre la maîtrise de ses émotions, de se calmer. Après avoir bu d’un coup l’alcool doré et tiède, sans tenir compte de l’interdiction de fumer dans des lieux publics, il allume en tremblant une première cigarette, en aspire profondément une bouffée et commence à donner des explications à l’auditoire pendu à ses lèvres pendant que la patronne lui donne une soucoupe blanche en guise de cendrier.

Chacun réclame un détail sur le lieu précis, l’état des cadavres, l’aspect des victimes, la façon dont la découverte a été faite. Puis, alors que les deux clients prennent congé après avoir déposé quelques euros sur le zinc, la patronne qui a laissé sa daube attacher au fond de la cocotte en fonte grise appelle enfin la Gendarmerie pendant que Romain allume sa troisième cigarette en tremblant…

« Quelle que soit la raison ou la peur, il faudra la dépasser » Anthony Robbins5

*

Il est 12 h 10 lorsque les gendarmes entrent dans l’établissement. Ils sont deux. Comme des jumeaux, ils portent le même uniforme bleu foncé. Il leur aura fallu presque une demi-heure pour arriver.

Après avoir embrassé la patronne qu’ils connaissent bien, ils se tournent vers la famille Sialamon assise autour d’une vieille table de bois couverte d’une toile cirée fantaisie.

— Bonjour messieurs-dames, Gendarmerie Nationale, dit l’un d’eux avec solennité en portant sa main droite à sa tempe. C’est quoi votre histoire au juste ?

Cécile commence par présenter la famille et relate schématiquement les faits.

Alors que les deux gendarmes assis commencent à questionner avec intérêt Romain, la patronne dépose devant eux deux ballons de vin blanc et une coupelle d’olives noires.

Romain essaie de parler clairement. Il donne le plus de détails possible en frissonnant. Mentalement, il revoit l’abdomen dans lequel sa main est entrée. Des sanglots retenus le font hoqueter. Cécile lui prend la main gauche pour le rassurer, le soutenir.

Des villageois entrent dans l’établissement. Tous se connaissent. L’apéritif est un bon prétexte. Ils viennent aux nouvelles. Les deux vieux ont parlé de l’histoire dans tout le bourg, trop heureux d’avoir une information croustillante à distiller sur le ton de la confidence. L’un des visiteurs prend quelques photos avec son téléphone portable des gendarmes attablés avec les témoins de l’affaire.

Un des brigadiers a déjà noirci quatre feuilles de son bloc-notes. Il consigne chaque détail. L’affaire qui se présente est grave. Il prend la parole :

— Monsieur Sialamon, pourriez-vous nous conduire sur les lieux exacts de votre découverte ?

— Bien sûr, répond Romain effrayé par cette perspective. Si je ne peux pas faire autrement !...

— Bien, poursuit le militaire. Allons-y. Se tournant vers Cécile il ajoute : Madame, je vous prie d’attendre ici avec les enfants, ce n’est pas un spectacle pour eux.

Les deux jumeaux se lèvent aussitôt en vidant leur verre cul sec et invitent Romain à les suivre. Ils quittent l’établissement et se dirigent vers leur fourgonnette bleue « Renault Kangoo ».

Cécile, désemparée et inquiète commande des boissons pour les enfants. Attendre ici est nécessaire, mais elle regrette d’avoir dû abandonner son époux dans un moment pareil.

Un client s’approche et tente de poser quelques questions. Il a envie d’avoir d’autres détails grivois sur la découverte.

La patronne dépose deux canettes de « Coca-Cola » sur la table avec de grands verres dans lesquels une tranche de citron et de gros glaçons patientent. Elle s’adresse à l’opportun qui interroge :

— Ouste, Victor, fous la paix à cette dame et ses enfants, tu vois bien que ce n’est pas le moment.

Alors que Victor sort en grommelant et va rejoindre d’autres villageois en pleine discussion devant l’établissement, elle se tourne vers Cécile :

— Puis-je vous offrir une assiette de daube de sanglier avec des tagliatelles ? Vous n’allez pas laisser les enfants sans manger ! Et puis ça vous passera un peu le temps.

— Vous pensez qu’il y en a pour longtemps ? demande Cécile.

— Pour sûr, les deux gaillards vont tout éplucher, ce sont des méticuleux, des affreux maniaques. Allez, ne vous inquiétez pas, je vais vous dresser la table et apporter aussi de l’eau pour votre chien.

« Le vulgaire imbécile est toujours avide de grands événements, quels qu’ils puissent être, sans prévoir s’ils lui seront utiles ou préjudiciables : il n’est ému que par sa propre curiosité » L’Arioste6.

*

12 h 57.

La « Renault Kangoo » manœuvre et s’arrête entre les deux véhicules présents. Une grosse « Kia » blanche et une vieille « Clio II » beige toute cabossée. Les gendarmes ont été pris de vitesse. De malsains curieux sont déjà là !

Le Brigadier-chef descend et relève le numéro d’immatriculation des deux voitures. On ne sait jamais.

En descendant, Romain pose sans le vouloir un pied sur la boule de papier absorbant dans laquelle il s’est essuyé les mains tout à l’heure. Son estomac est noué. Il n’a pas envie de traîner dans ce coin maudit.

S’avançant tous les trois, ils aperçoivent deux hommes au bord de la rivière devant eux. Un est debout et prend des photos avec un appareil noir qui semble sophistiqué. L’autre est à genoux et s’active sur le sol. Un des gendarmes interpelle aussitôt ces deux curieux :

— Hep là-bas ! Que faites-vous ici ?

Le photographe surpris ne dit rien, il baisse son appareil photo et recule lentement. L’homme à genoux se redresse et répond :

— B’jour chef. On regarde, c’est plein de bestioles, c’est marrant.

— Jean-Paul, dit le brigadier, ce n’est pas un spectacle, c’est une scène de crime. T’as rien à foutre là. Fous-moi le camp d’ici avant que je ne te boucle.

— T’énerve pas André, j’ai regardé mais j’ai rien pris ! Et pis tu vas pas boucler ton beauf tout de même, c’est sacré la famille… répond Jean-Paul.

— T’es vraiment trop con, file d’ici avant que je m’énerve, répond le militaire. C’est qui l’autre ?

— Sais pas, jamais vu avant, l’est pas d’ici, avoue Jean-Paul en détalant comme un lapin, les mains pleines de boue.

Le photographe dans sa « Kia » démarre sans demander son reste. Jean-Paul est remonté dans sa voiture. Il s’essuie les mains dans un vieux torchon sale avant de partir à son tour. L’automobile démarre à la première sollicitation du moteur. À son âge et dans son état, c’est un exploit.

Les trois hommes s’approchent de l’endroit. Romain s’arrête à environ dix mètres et désigne, du doigt, l’emplacement. Hors de question pour lui de revoir ce macabre tableau.

Les gendarmes s’avancent avec prudence. Ils aperçoivent nettement des parties des deux cadavres. Jean-Paul a mis au jour le premier jusqu’au bas-ventre. Un mollet et son pied ne suffisaient pas. C’est un homme. Il est nu. Il ne doit pas être ici depuis très longtemps, les chairs sont encore bien visibles.

L’autre victime n’est pas définissable. Seul le ventre déchiré est visible. Il est en plus mauvais état que le précédent. Il semble nu également.

— Vous n’avez rien vu d’autre ? demande l’un des gendarmes à Romain.

— Non, mais je n’ai pas cherché, avoue le témoin involontaire. Après ça je n’avais qu’une envie, c’est partir. Nous sommes montés au village pour vous faire prévenir.

— Bien sûr, bien sûr, je comprends, conclut le militaire.

Consciencieusement les deux jumeaux, armés de leurs téléphones portables, criblent l’endroit de photos. Ils cherchent d’éventuelles traces particulières autour des deux dépouilles. La terre est bosselée sous l’herbe rase. Se pourrait-il qu’elle ait été retournée dans le passé ? Y aurait-il d’autres corps ensevelis ici ?

Romain a pris ses distances en se rapprochant de la « Kangoo ». Il regarde de loin les hommes s’activer. Il a envie de fuir.

Un des gendarmes retourne à la voiture. Il utilise sa radio pour prévenir la caserne et demander des renforts et des instructions.

Il attrape dans le coffre un rouleau et commence à en déployer la bande jaune de sécurité sur laquelle l’inscription en lettres noires : « Gendarmerie Nationale – Zone interdite » et moult fois répétée. Il vad’arbre en arbre afin de boucler largement le secteur.

Une voiture rouge apparaît sur la piste. Son conducteur s’arrête d’un coup et repart prestement en marche arrière. Il a dû apercevoir les uniformes. Un curieux de plus qui ne pourra pas assouvir son envie malsaine. Il va falloir condamner provisoirement la piste.

Romain est de plus en plus nerveux. L’attente dans ce lieu lui est insupportable. Il croit apercevoir des spectres vaporeux s’approcher de lui. La mort rôde, cette certitude lui glace les os.

« La curiosité est indispensable, elle diminue la peur de la mort » Isabelle Chenebault7

Lundi 26 septembre.

Le quotidien « Var-Matin » fait sa une sur la macabre découverte. Des cadavres dans l’arrière-pays varois intriguent les gendarmes. Le nombre n’est pas encore connu, mais l’on parle déjà d’un record ! Aucun n’est encore identifié.

Une photo en couleurs montre de loin des hommes en uniformes bleus foncés qui s’activent dans un sous-bois.

Sur Internet, les réseaux sociaux ne se gênent pas. Photos à l’appui on y relate les confidences d’une famille témoin dans un établissement de La Martre.

D’autres sites dévoilent sans retenue des images détaillées des deux cadavres découverts. Sur certaines, on y distingue nettement des mains sales soulevant et poussant des mottes grasses de terre noire et humide. Quelques gros plans permettent d’apercevoir la faune nécrophore dont les larves blanches se délectent des chairs en décomposition.

Les autorités ont déployé de lourds moyens pour explorer le secteur. Une entreprise de travaux publics a été réquisitionnée pour participer aux fouilles. Deux pelles mécaniques jaunes retournent le sol à la recherche d’indices alors que des gendarmes surveillent les mouvements du godet qui arrache la terre. Les conducteurs sont confrontés malgré eux à un horrible spectacle.

Le bilan s’alourdit toute la journée. L’incompréhension domine le scandale qui s’annonce. Que signifie tout cela ?

On s’organise. Des véhicules attendent un chargement macabre pour se rendre au service de médecine légale de l’hôpital de La Timone de Marseille où auront lieu les autopsies.

C’est au journal télévisé de vingt heures que l’information se précise.

Le présentateur, l’air grave et préoccupé, aborde les faits en ouverture du bulletin d’information : « six corps décapités et dénudés ont été découverts enterrés au bord d’une rivière dans l’arrière-pays dracenois. Ils ne sont pas encore identifiés ».

La question d’actualité est posée : « s’agit-il d’un acte islamique ? Nul ne peut y répondre pour l’instant ».

Un journaliste en reportage interroge la patronne de l’établissement le « Brouis ». Impressionnée, la femme est évasive alors que son client Victor s’impose devant les caméras pour affirmer qu’il a entendu dire qu’il y avait des cadavres et des squelettes partout. Édenté, il zozote et postillonne en direction de la caméra.

Un gendarme témoigne visiblement à contrecœur. L’état des victimes laisse penser que les décès ont été échelonnés. Certains corps sont plus décomposés que d’autres. L’autopsie permettra de répondre aux premières questions.

Toutes les radios reprennent l’information dans leurs flashs d’actualités. Les commentaires sont parfois évasifs, les suppositions fantaisistes, mais tous en parlent.

« Lorsqu’il n’y a plus de mots, ne cherche ni à parler ni à penser à autre chose. Le silence a sa propre éloquence. Parfois, plus précieuse que les paroles » – Élisabeth Kübler-Ross.8

Mardi 27 septembre, 14 h 25.

Le commissaire Jean-Marc Tourvin est très absorbé. Vêtu d’un jean et d’un polo gris clair, il trie en sifflotant les documents du dossier pour les ranger de façon cohérente. Il faut l’archiver avec les autres sur une étagère poussiéreuse du sous-sol sécurisé du commissariat central de Toulon.

À quarante-six ans, il ne s’est toujours pas vraiment habitué à côtoyer des cadavres dans ses nombreuses enquêtes. C’est pourtant son lot quotidien à la brigade criminelle.

Il aime son métier, mais certains aspects le perturbent parfois. Il lui arrive fréquemment de voir des morts dans son sommeil…

L’affaire fut rapidement bouclée. Cette fois c’est un double meurtre, un crime passionnel pitoyable.

Alors qu’il rentre chez lui à l’improviste à La Seyne, l’inculpé, un homme de cinquante ans sans antécédents, représentant de commerce, entend des gémissements qui proviennent de la chambre à coucher.

Il reconnaît s’être approché sans faire de bruit et avoir aperçu par la porte entrouverte son épouse et son meilleur ami tête-bêche dans le lit conjugal.

À la fois fou de jalousie et frustré en constatant que sa femme pratique avec d’autres ce qu’elle lui a toujours refusé, trahi par son meilleur ami, il ne se contrôle plus et va chercher son fusil de chasse pour abattre ce couple illégitime.

L’affaire aurait été presque banale si les choses s’arrêtaient là.

Incapable de contrôler la rage qui le domine, il a ensuite répandu la totalité de cinq tubes de « super glue » entre les corps inanimés reposant tête-bêche l’un sur l’autre. Il a été incapable de justifier ce geste absurde. Les médecins légistes ont eu toutes les peines du monde à séparer les deux dépouilles.

Le fils unique de la maison, un jeune homme de vingt-quatre ans, étudiant à Toulon, est rentré alors que son géniteur se douchait. Il a découvert le double meurtre. Profondément choqué, il a appelé la Police.

Le père de famille a reconnu les faits sans opposer la moindre difficulté. L’enquête fut rapide.

Tourvin se sent léger. Ce soir il va déposer son arme et sa carte de flic pour prendre soixante-douze heures de repos en plus du week-end qui suit. Il l’a bien mérité. C’est son capitaine, Franck Pillard, qui assurera la permanence et traitera les affaires courantes.

Il va faire bon rester à la maison. Il va pouvoir accorder du temps à sa compagne, bricoler un peu, nettoyer le jardin et faire de délicieuses grasses matinées.

François Leguetrant entre dans le bureau. À cinquante-neuf ans, le commissaire principal commence à prendre de belles rondeurs abdominales. La cuisine italienne que lui fait quotidiennement son épouse ne doit pas y être étrangère. Sa chemise blanche bâille un peu au niveau de l’estomac. Il a remplacé sa ceinture par une paire de larges bretelles bordeaux pour tenir son pantalon gris anthracite. Il est plus attaché à son confort qu’à son élégance.

— J’ai deux nouvelles pour toi Jean-Marc, dit l’homme.

— J’n’aime pas ça du tout, répond Tourvin. À voir ta tête, ce n’est pas bon signe.