Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas - ebook

Les Compagnons de Jéhu ebook

Alexandre Dumas

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Opis

Extrait : "Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons résister au désir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la préface de ce livre. Plus nous avançons dans la vie, plus nous avançons dans l'art, plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrunt et isolé, que la nature et la société marchent par déductions et non par accidents, et que l'événement, fleur joyeuse ou triste, parfumée..."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants : • Livres rares• Livres libertins• Livres d'Histoire• Poésies• Première guerre mondiale• Jeunesse• Policier

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Une espèce de tribunal improvisé siégeait dans une des salles du palais.
PROLOGUELa ville d’Avignon

Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons résister au désir d’en faire, non pas le premier chapitre, mais la préface de ce livre.

Plus nous avançons dans la vie, plus nous avançons dans l’art, plus nous demeurons convaincu que rien n’est abrupt et isolé, que la nature et la société marchent par déductions et non par accidents, et que l’évènement, fleur joyeuse ou triste, parfumée ou fétide, souriante ou fatale, qui s’ouvre aujourd’hui sous nos yeux, avait son bouton dans le passé et ses racines parfois dans les jours antérieurs à nos jours comme elle aura son fruit dans l’avenir.

Jeune, l’homme prend le temps comme il vient, amoureux de la veille, insoucieux du jour, s’inquiétant peu du lendemain. La jeunesse, c’est le printemps avec ses fraîches aurores et ses beaux soirs ; si parfois un orage passe au ciel, il éclate, gronde et s’évanouit, laissant le ciel plus azuré, l’atmosphère plus pure, la nature plus souriante qu’auparavant.

À quoi bon réfléchir aux causes de cet orage qui passe rapide comme un caprice, éphémère comme une fantaisie ? Avant que nous ayons le mot de l’énigme météorologique, l’orage aura disparu.

Mais il n’en est point ainsi de ces phénomènes terribles qui, vers la fin de l’été, menacent nos moissons ; qui, au milieu de l’automne, assiègent nos vendanges : on se demande où ils vont, on s’inquiète d’où ils viennent, on cherche le moyen de les prévenir.

Or, pour le penseur, pour l’historien, pour le poète, il y a un bien autre sujet de rêverie dans les révolutions, ces tempêtes de l’atmosphère sociale qui couvrent la terre de sang et brisent toute une génération d’hommes, que dans les orages du ciel qui noient une moisson ou grêlent une vendange, c’est-à-dire l’espoir d’une année seulement, et qui font un tort que peut, à tout prendre, largement réparer l’année suivante, à moins que le Seigneur ne soit dans ses jours de colère.

Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-être, – heureux qui ignore ! malheureux qui sait ! – autrefois, j’eusse eu à raconter l’histoire que je vais vous dire aujourd’hui, que, sans m’arrêter au lieu où se passe la première scène de mon livre, j’eusse insoucieusement écrit cette scène, j’eusse traversé le Midi comme une autre province, j’eusse nommé Avignon comme une autre ville.

Mais aujourd’hui, il n’en est pas de même ; j’en suis non plus aux bourrasques du printemps, mais aux orages de l’été, mais aux tempêtes de l’automne. Aujourd’hui, quand je nomme Avignon, j’évoque un spectre, et, de même qu’Antoine, déployant le linceul de César, disait : « Voici le trou qu’à fait le poignard de Casca, voici celui qu’à fait le glaive de Cassius, voici celui qu’à fait l’épée de Brutus ; » je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la ville papale : « Voilà le sang des Albigeois ; voilà le sang des Cévennois ; voilà le sang des républicains ; voilà le sang des royalistes ; voilà le sang de Lescuyer ; voilà le sang du maréchal Brune. »

Et je me sens alors pris d’une profonde tristesse, et je me mets à écrire ; mais, dès les premières lignes, je m’aperçois que, sans que je m’en doutasse, le burin de l’historien a pris, entre mes doigts, la place de la plume du romancier.

Eh bien, soyons l’un et l’autre : lecteur, accordez les dix, les quinze, les vingt premières pages à l’historien ; le romancier aura le reste.

Disons donc quelques mots d’Avignon, lieu où va s’ouvrir la première scène du nouveau livre que nous offrons au public.

Peut-être avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter les yeux sur ce qu’en dit son historien national, François Nouguier.

« Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquité, agréable pour son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilité du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute la terre. »

Que l’ombre de François Nouguier nous pardonne si nous ne voyons pas tout à fait sa ville avec les mêmes yeux que lui.

Ceux qui connaissent Avignon diront qui l’a mieux vue de l’historien ou du romancier.

Il est juste d’établir avant tout qu’Avignon est une ville à part, c’est-à-dire la ville des passions extrêmes ; l’époque des dissensions religieuses qui ont amené pour elle les haines politiques, remonte au douzième siècle ; les vallées du mont Ventoux abritèrent, après sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses Vaudois, les ancêtres de ces protestants qui, sous le nom d’Albigeois, coûtèrent aux comtes de Toulouse et valurent à la papauté les sept châteaux que Raymond VI possédait dans le Languedoc.

Puissante république gouvernée par des podestats, Avignon refusa de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII, – qui trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait fait Simon de Montfort, que pour Jérusalem, comme avait fait Philippe-Auguste, – un matin, disons-nous, Louis VIII se présenta aux portes d’Avignon, demandant à y entrer, la lance en arrêt, le casque en tête, les bannières déployées et les trompettes de guerre sonnant.

Les bourgeois refusèrent ; ils offrirent au roi de France, comme dernière concession, l’entrée pacifique, tête nue, lance haute, et bannière royale seule déployée. Le roi commença le blocus ; ce blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les bourgeois d’Avignon rendirent aux soldats français flèches pour flèches, blessures pour blessures, mort pour mort.

La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armée le cardinal-légat romain de Saint-Ange ; ce fut lui qui dicta les conditions, véritables conditions de prêtre, dures et absolues.

Les Avignonnais furent condamnés à démolir leurs remparts, à combler leurs fossés, à abattre trois cents tours, à livrer leurs navires, à brûler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils durent, en outre, payer une contribution énorme, abjurer l’hérésie vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d’armes parfaitement armés et équipés pour y concourir à la délivrance du tombeau du Christ. Enfin, pour veiller à l’accomplissement de ces conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la ville, il fut fondé une confrérie de pénitents qui, traversant plus de six siècles, s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

En opposition avec ces pénitents, qu’on appelait les pénitents blancs, se fonda l’ordre des pénitents noirs, tout imprégnés de l’esprit d’opposition de Raymond de Toulouse.

À partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines politiques.

Ce n’était point assez pour Avignon d’être la terre de l’hérésie, il fallait qu’elle devînt le théâtre du schisme.

Qu’on nous permette, à propos de la Rome française, une courte digression historique ; à la rigueur, elle ne serait point nécessaire au sujet que nous traitons, et peut-être ferions-nous mieux d’entrer de plein bond dans le drame ; mais nous espérons qu’on nous la pardonnera. Nous écrivons surtout pour ceux qui, dans un roman, aiment à rencontrer parfois autre chose que du roman.

En 1285, Philippe le Bel monta sur le trône.

C’est une grande date historique que cette date de 1285. La papauté, qui, dans la personne de Grégoire VII, a tenu tête à l’empereur d’Allemagne ; la papauté, qui, vaincue matériellement par Henri IV, l’a vaincu moralement ; la papauté est souffletée par un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna rougit la face de Boniface VIII.

Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait été réellement donné, qu’allait-il advenir de lui sous le successeur de Boniface VIII ?

Ce successeur, c’était Benoît XI, homme de bas lieu, mais qui eût été un homme de génie peut-être, si on lui en eût donné le temps.

Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un moyen que lui eût envié, deux cents ans plus tard, le fondateur d’un ordre célèbre : il pardonna hautement, publiquement à Colonna.

Pardonner à Colonna, c’était déclarer Colonna coupable ; les coupables seuls où besoin de pardon.

Si Colonna était coupable, le roi de France était au moins son complice.

Il y avait quelque danger à soutenir un pareil argument ; aussi Benoît XI ne fut-il pape que huit mois.

Un jour, une femme voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-Pétronille à Pérouse, vint, comme il était à table, lui présenter une corbeille de figues.

Un aspic y était-il caché, comme dans celle de Cléopâtre ? Le fait est que, le lendemain, le saint-siège était vacant.

Alors Philippe le Bel eut une idée étrange, si étrange, qu’elle dut lui paraître d’abord une hallucination.

C’était de tirer la papauté de Rome, de l’amener en France, de la mettre en geôle et de lui faire battre monnaie à son profit.

Le règne de Philippe le Bel est l’avènement de l’or.

L’or, c’était le seul et unique dieu de ce roi qui avait souffleté un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne abbé Suger ; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les deux Florentins Biscio et Musiato.

Vous attendez-vous, cher lecteur, à ce que nous allons tomber dans ce lieu commun philosophique qui consiste à anathématiser l’or ? Vous vous tromperiez.

Au treizième siècle, l’or est un progrès.

Jusque-là on ne connaissait que la terre.

L’or, c’était la terre monnayée, la terre mobile, échangeable, transportable, divisible, subtilisée, spiritualisée, pour ainsi dire.

Tant que la terre n’avait pas eu sa représentation dans l’or, l’homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l’homme ; aujourd’hui, c’est l’homme qui emporte la terre.

Mais l’or, il fallait le tirer d’où il était ; et où il était, il était bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de Mexico.

L’or était chez les juifs et dans les églises.

Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu’un roi, il fallait un pape.

C’est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d’or, résolut d’avoir un pape à lui.

Benoît XI mort, il y avait conclave à Pérouse ; les cardinaux français étaient en majorité au conclave.

Philippe le Bel jeta les yeux sur l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une forêt, près de Saint-Jean d’Angely.

Bertrand de Got n’avait garde de manquer au rendez-vous.

Le roi et l’archevêque y entendirent la messe, et, au moment de l’élévation, sur ce Dieu que l’on glorifiait, ils se jurèrent un secret absolu.

Bertrand de Got ignorait encore ce dont il était question.

La messe entendue :

– Archevêque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de te faire pape.

Bertrand de Got n’en écouta pas davantage et se jeta aux pieds du roi.

– Que faut-il faire pour cela ? demanda-t-il.

– Me faire six grâces que je te demanderai, répondit Philippe le Bel.

– C’est à toi de commander et à moi d’obéir, dit le futur pape.

Le serment de servage était fait.

Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit :

– Les six grâces que je te demande sont les suivantes :

« La première, que tu me réconcilies parfaitement avec l’Église, et que tu me fasses pardonner le méfait que j’ai commis à l’égard de Boniface VIII.

La seconde que tu me rendes à moi et aux miens la communion que la cour de Rome m’a enlevée.

La troisième, que tu m’accordes les décimes du clergé, dans mon royaume, pour cinq ans, afin d’aider aux dépenses faites en la guerre de Flanare.

La quatrième, que tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface VIII.

La cinquième, que tu rendes la dignité de cardinal à messires Jacopo et Pietro de Colonna.

Pour la sixième grâce et promesse, je me réserve de t’en parler en temps et lieu. »

Bertrand de Got jura pour les promesses et grâces connues, et pour la promesse et grâce inconnue.

Cette dernière, que le roi n’avait osé dire à la suite des autres, c’était la destruction des Templiers.

Outre la promesse et le serment faits sur le corpus Domini, Bertrand de Got donna pour otages son frère et deux de ses neveux.

Le roi jura, de son côté, qu’il le ferait élire pape.

Cette scène, se passant dans le carrefour d’une forêt, au milieu des ténèbres, ressemblait bien plus à une évocation entre un magicien et un démon, qu’à un engagement pris entre un roi et un pape.

Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps après à Lyon, et qui commençait la captivité de l’Église, parut-il peu agréable à Dieu.

Au moment où le cortège royal passait, un mur chargé de spectateurs s’écroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.

Le pape fut renversé, la tiare roula dans la boue.

Bertrand de Got fut élu pape sous le nom de Clément V.

Clément V paya tout ce qu’avait promis Bertrand de Got.

Philippe fut innocenté, la communion fut rendue à lui et aux siens, la pourpre remonta aux épaules des Colonna, l’Église fut obligée de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe de Valois contre l’empire grec. La mémoire du pape Boniface VIII fut, sinon détruite et annulée, du moins flétrie ; les murailles du Temple furent rasées et les Templiers brûlés sur le terre-plein du pont Neuf.

Tous ces édits, – cela ne s’appelait plus des bulles, du moment où c’était le pouvoir temporel qui dictait, – tous ces édits étaient datés d’Avignon.

Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie française ; il avait un trésor inépuisable : c’était son pape. Il l’avait acheté, il s’en servait, il le mettait au pressoir, et, comme d’un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape écrasé, coulait l’or.

Le pontificat, souffleté par Colonna dans la personne de Boniface VIII, abdiquait l’empire du monde dans celle de Clément V.

Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l’or étaient venus.

On sait comment ils s’en allèrent.

Jacques de Molay, du haut de son bûcher, les avait ajournés tous deux à un an pour comparaître devant Dieu, Η των, γερων σιβυλλια dit Aristophane : Les moribonds chenus ont l’esprit de la sibylle.

Clément V partit le premier ; il avait vu en songe son palais incendié.

« À partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura guère. »

Sept mois après, ce fut le tour de Philippe ; les uns le font mourir à la chasse, renversé par un sanglier, Dante est du nombre de ceux-là. « Celui, dit-il, qui a été vu près de la Seine falsifiant les monnaies, mourra d’un coup de dent de sanglier. »

Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux monnayeur une mort bien autrement providentielle.

« Miné par une maladie inconnue aux médecins, Philippe s’éteignit, dit-il, au grand étonnement de tout le monde, sans que son pouls ni son urine révélassent ni la cause de la maladie ni l’imminence du péril. »

Le roi désordre, le roi vacarme, Louis X, dit le Hutin, succède à son père Philippe le Bel ; Jean XXII, à Clément V.

Avignon devint alors bien véritablement une seconde Rome, Jean XXII et Clément VI la sacrèrent reine du luxe. Les mœurs du temps en firent la reine de la débauche et de la mollesse. À la place de ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Héredi, grand maître de Saint-Jean de Jérusalem, lui noua autour de la taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus, qui transformèrent l’enceinte bénie des couvents en lieux de débauche et de luxure ; elle eut de belles courtisanes qui arrachèrent les diamants de la tiare pour s’en faire des bracelets et des colliers ; enfin, elle eut les échos de Vaucluse, qui lui renvoyèrent les molles et mélodieuses chansons de Pétrarque.

Cela dura jusqu’à ce que le roi Charles I, qui était un prince sage et religieux, ayant résolu de faire cesser ce scandale, envoya le maréchal de Boucicaut pour chasser d’Avignon l’antipape Benoît XIII ; mais, à la vue des soldats du roi de France, celui-ci se souvint qu’avant d’être pape sous le nom de Benoît XIII, il avait été capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq mois, il se défendit, pointant lui-même, du haut des murailles du château, ses machines de guerre, bien autrement meurtrières que ses foudres pontificales. Enfin, forcé de fuir, il sortit de la ville par une poterne, après avoir ruiné cent maisons et tué quatre mille Avignonnais, et se réfugia en Espagne, où le roi d’Aragon lui offrit un asile. Là, tous les matins, du haut d’une tour, assisté de deux prêtres, dont il avait fait son sacré collège, il bénissait le monde, qui n’en allait pas mieux, et excommuniait ses ennemis, qui ne s’en portaient pas plus mal. Enfin, se sentant près de mourir, et craignant que le schisme ne mourût avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, à la condition que, lui trépassé, l’un des deux élirait l’autre pape. L’élection se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le schisme, soutenu par le cardinal qui l’avait proclamé. Enfin, tous deux entrèrent en négociation avec Rome, firent amende honorable et rentrèrent dans le giron de la sainte Église, l’un avec le titre d’archevêque de Séville, l’autre avec celui d’archevêque de Tolède.

À partir de ce moment jusqu’en 1790, Avignon, veuve de ses papes, avait été gouvernée par des légats et des vice-légats ; elle avait eu sept souverains pontifes qui avaient résidé dans ses murs pendant sept dizaines d’années ; elle avait sept hôpitaux, sept confréries de pénitents, sept couvents d’hommes, sept couvents de femmes, sept paroisses et sept cimetières.

Pour ceux qui connaissent Avignon, il y avait à cette époque, il y a encore deux villes dans la ville ; la ville des prêtres, c’est-à-dire la ville romaine ; la ville des commerçants, c’est-à-dire la ville française.

La ville des prêtres, avec son palais des papes, ses cent églises, ses cloches innombrables, toujours prêtes à sonner le tocsin de l’incendie, le glas du meurtre.

La ville des commerçants, avec son Rhône, ses ouvriers en soierie et son transit croisé qui va du nord au sud, de l’ouest à l’est, de Lyon à Marseille, de Nîmes à Turin.

La ville française, la ville damnée, envieuse d’avoir un roi, jalouse d’obtenir des libertés et qui frémissait de se sentir terre esclave, terre des prêtres, ayant le clergé pour seigneur.

Le clergé, – non pas le clergé pieux, tolérant, austère au devoir et à la charité, vivant dans le monde pour le consoler et l’édifier, sans se mêler à ses joies ni à ses passions, – mais le clergé tel que l’avaient fait l’intrigue, l’ambition et la cupidité, c’est-à-dire ces abbés de cour, rivaux des abbés romains, oisifs, libertins, élégants, hardis, rois de la mode, autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils s’honoraient d’être les sigisbés, donnant leurs mains à baiser aux femmes du peuple, à qui ils faisaient l’honneur de les prendre pour maîtresses.

Voulez-vous un type de ces abbés-là ? Prenez l’abbé Maury. Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de cordonnier, plus aristocrate qu’un fils de grand seigneur.

On comprend que ces deux catégories d’habitants, représentant, l’une l’hérésie, l’autre l’orthodoxie ; l’une le parti français, l’autre le parti romain ; l’une le parti monarchiste absolu, l’autre le parti constitutionnel progressif, n’étaient pas des éléments de paix et de sécurité pour l’ancienne ville pontificale ; on comprend, disons-nous, qu’au moment où éclata la révolution à Paris et où cette révolution se manifesta par la prise de la Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de religion de Louis XIV, ne restèrent pas inertes en face l’un de l’autre.

Nous avons dit : Avignon ville de prêtres, ajoutons ville de haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n’apprend à haïr. Le cœur de l’enfant, partout ailleurs pur de mauvaises passions, naissait là plein de haines paternelles, léguées de père en fils, depuis huit cents ans, et, après une vie haineuse, léguait à son tour l’héritage diabolique à ses enfants.

Aussi, au premier cri de liberté que poussa la France, la ville française se leva-t-elle pleine de joie et d’espérance ; le moment était enfin venu pour elle de contester tout haut la concession faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses péchés, d’une ville, d’une province et avec elle d’un demi-million d’âmes. De quel droit ces âmes avaient-elles été vendues in œternum au plus dur et au plus exigeant de tous les maîtres, au pontife romain ?

La France allait se réunir au Champ-de-Mars dans l’embrassement fraternel de la Fédération. N’était-elle pas la France ? On nomma des députés ; ces députés se rendirent chez le légat et le prièrent respectueusement de partir.

On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.

Pendant la nuit, les papistes s’amusèrent à pendre à une potence un mannequin portant la cocarde tricolore.

On dirige le Rhône, on canalise la Durance, on met des digues aux âpres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se précipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux. Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui bondit sur la pente rapide des rues d’Avignon, une fois lâché, une fois bondissant, Dieu lui-même n’a point encore essayé de l’arrêter.

À la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balançant au bout d’une corde, la ville française se souleva de ses fondements en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupçonnés de ce sacrilège, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arrachés de leur maison et pendus à la place du mannequin.

C’était le 11 juin 1790.

La ville française tout entière écrivit à l’Assemblée nationale qu’elle se donnait à la France, et avec elle son Rhône, son commerce, le Midi, la moitié de la Provence.

L’Assemblée nationale était dans un de ses jours de réaction, elle ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle ménageait le roi : elle ajourna l’affaire.

Dès lors, le mouvement d’Avignon était une révolte, et le pape pouvait faire d’Avignon ce que la cour eût fait de Paris, après la prise de la Bastille, si l’Assemblée eût ajourné la proclamation des droits de l’homme.

Le pape ordonna d’annuler tout ce qui s’était fait dans le Comtat Venaissin, de rétablir les privilèges des nobles et du clergé, et de relever l’inquisition dans toute sa rigueur.

Les décrets pontificaux furent affichés.

Un homme, seul, en plein jour, à la face de tous, osa aller droit à la muraille où était affiché le décret et l’en arracher.

Il se nommait Lescuyer.

Ce n’était point un jeune homme ; il n’était donc point emporté par la fougue de l’âge. Non, c’était presque un vieillard qui n’était même pas du pays ; il était Français, Picard, ardent et réfléchi à la fois ; ancien notaire, établi depuis longtemps à Avignon.

Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint ; un crime si grand, que la Vierge en pleura !

Vous le voyez, Avignon, c’est déjà l’Italie. Il lui faut à tout prix des miracles ; et, si Dieu n’en fait pas, il se trouve à coup sûr quelqu’un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l’Italie, cette terre poétique. La Madonna, tout l’esprit, tout le cœur, toute la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.

Ce fut dans l’église des Cordeliers que ce miracle se fit.

La foule y accourut.

C’était beaucoup que la Vierge pleurât ; mais un bruit se répandit en même temps qui mit le comble à l’émotion. Un grand coffre bien fermé avait été transporté par la ville : ce coffre avait excité la curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir ?

Deux heures après, ce n’était plus un coffre dont il était question, c’étaient dix-huit malles que l’on avait vues se rendant au Rhône.

Quant aux objets qu’elles contenaient, un portefaix l’avait révélé : c’étaient les effets du mont-de-piété, que le parti français emportait avec lui en s’exilant d’Avignon.

Les effets du mont-de-piété, c’est-à-dire la dépouille des pauvres.

Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu de monts-de-piété pouvaient se vanter d’être aussi riches que celui d’Avignon.

Ce n’était plus une affaire d’opinion, c’était un vol et un vol infâme. Blancs et rouges coururent à l’église des Cordeliers, criant qu’il fallait que la municipalité leur rendit compte.

Lescuyer était le secrétaire de la municipalité.

Son nom fut jeté à la foule, non pas comme ayant arraché les deux décrets pontificaux, – dès lors il y eût eu des défenseurs, – mais comme ayant signé l’ordre au gardien du mont-de-piété de laisser enlever les effets.

On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l’amener à l’église. On le trouva dans la rue, se rendant à la municipalité. Les quatre hommes se ruèrent sur lui et le traînèrent dans l’église avec des cris féroces.

Arrivé là, au lieu d’être dans la maison du Seigneur, Lescuyer comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings étendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort, Lescuyer comprit qu’il était dans un de ces cercles de l’enfer oubliés par Dante.

La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui avait pour cause la mutilation des affiches pontificales ; il monta dans la chaire, comptant s’en faire une tribune, et, de la voix d’un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore est prêt à recommencer :

– Mes frères, dit-il, j’ai cru la révolution nécessaire ; j’ai, en conséquence, agi de tout mon pouvoir…

Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s’expliquait, Lescuyer était sauvé.

Ce n’était point cela qu’il leur fallait. Ils se jetèrent sur lui, l’arrachèrent de la tribune, le poussèrent au milieu de la meute aboyante, qui l’entraîna vers l’autel en poussant cette espèce de cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement du tigre, ce meurtrier zou zou ! particulier à la population avignonnaise.

Lescuyer connaissait ce cri fatal ; il essaya de se réfugier au pied de l’autel.

Il ne s’y réfugia pas, il y tomba.

Un ouvrier matelassier, armé d’un bâton, venait de lui en asséner un si rude coup sur la tête, que le bâton s’était brisé en deux morceaux.

Alors on se précipita sur ce pauvre corps, et, avec ce mélange de férocité et de gaieté particulier aux peuples du Midi, les hommes, en chantant, se mirent à lui danser sur le ventre, tandis que les femmes, afin qu’il expiât les blasphèmes qu’il avait prononcés contre le pape, lui découpaient, disons mieux, lui festonnaient les lèvres avec leurs ciseaux.

Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutôt un râle ; ce râle disait :

– Au nom du ciel ! au nom de la Vierge ! au nom de l’humanité ! tuez-moi tout de suite.

Ce râle fut entendu : d’un commun accord, les assassins s’éloignèrent. On laissa le malheureux, sanglant, défiguré, broyé, savourer son agonie.

Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des éclats de rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps palpita sur les marches de l’autel.

Voilà comment on tue à Avignon.

Attendez, il y a une autre façon encore.

L’Anglais.

Un homme du parti français eut l’idée d’aller au mont-de-piété et de s’informer.

Tout y était en bon état, il n’en était pas sorti un couvert d’argent.

Ce n’était donc pas comme complice d’un vol que Lescuyer venait d’être si cruellement assassiné : c’était comme patriote.

Il y avait en ce moment à Avignon un homme qui disposait de la populace.

Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale célébrité, qu’il suffit de les nommer pour que chacun, même les moins lettrés, les connaisse.

Cet homme, c’était Jourdan.

Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que c’était lui qui avait coupé le cou au gouverneur de la Bastille.

Aussi l’appelait-on Jourdan Coupe-Tête.

Ce n’était pas son nom : il s’appelait Mathieu Jouve. Il n’était pas Provençal, il était du Puy-en-Velay. Il avait d’abord été muletier sur ces âpres hauteurs qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre l’eût peut-être rendu plus humain ; – puis cabaretier à Paris.

À Avignon, il était marchand de garance.

Il réunit trois cents hommes, s’empara des portes de la ville, y laissa la moitié de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur l’église des Cordeliers, précédé de deux pièces de canon.

Il les mit en batterie devant l’église et tira tout au hasard.

Les assassins se dispersèrent comme une nuée d’oiseaux effarouchés, laissant quelques morts sur les degrés de l’église.

Jourdan et ses hommes enjambèrent par-dessus les cadavres et entrèrent dans le saint lieu.

Il n’y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer respirant encore.

Jourdan et ses camarades se gardèrent bien d’achever Lescuyer : son agonie était un suprême moyen d’excitation. Ils prirent ce reste de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l’emportèrent saignant, pantelant, râlant.

Chacun fuyait à cette vue, fermant portes et fenêtres.

Au bout d’une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient maîtres de la ville.

Lescuyer était mort, mais peu importait ; on n’avait plus besoin de son agonie.

Jourdan profita de la terreur qu’il inspirait, et arrêta ou fit arrêter quatre-vingts personnes à peu près assassins ou prétendus assassins de Lescuyer.

Trente peut-être n’avaient pas même mis le pied dans l’église ; mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses ennemis, il faut en profiter ; les bonnes occasions sont rares.

Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour Trouillas.

On l’a appelée historiquement la tour de la Glacière.

Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas ? Le nom est immonde et va bien à l’immonde action qui devait s’y passer.

C’était le théâtre de la torture inquisitionnelle.

Aujourd’hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse suie qui montait avec la fumée du bûcher où se consumaient les chairs humaines ; aujourd’hui encore, on vous montre le mobilier de la torture précieusement conservé : la chaudière, le four, les chevalets, les chaînes, les oubliettes et jusqu’à des vieux ossements, rien n’y manque.

Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément V, que l’on enferma les quatre-vingts prisonniers.

Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermés dans la tour Trouillas, on en fut bien embarrassé.

Par qui les faire juger ?

Il n’y avait de tribunaux légalement constitués que les tribunaux du pape.

Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer ?

Nous avons dit qu’il y en avait un tiers, une moitié peut-être, qui non seulement n’avaient point pris part à l’assassinat, mais qui même n’avaient pas mis le pied dans l’église.

Les faire tuer ! La tuerie passerait sur le compte des représailles.

Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain nombre de bourreaux.

Une espèce de tribunal, improvisé par Jourdan, siégeait dans une des salles du palais : il avait un greffier nommé Raphel, un président moitié Italien, moitié Français, orateur en patois populaire, nommé Barbe Savournin de la Roua ; puis trois ou quatre pauvres diables ; un boulanger, un charcutier ; les noms se perdent dans l’infimité des conditions.

C’étaient ces gens-là qui criaient :

– Il faut les tuer tous ; s’il s’en sauvait un seul, il servirait de témoin.

Mais, nous l’avons dit, les tueurs manquaient.

À peine avait-on sous la main une vingtaine d’hommes dans la cour, tous appartenant au petit peuple d’Avignon : un perruquier, un cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier ; tout cela armé à peine, au hasard, l’un d’un sabre, l’autre d’une baïonnette, celui-ci d’une barre de fer, celui-là d’un morceau de bois durci au feu.

Tous ces gens-là refroidis par une fine pluie d’octobre.

Il était difficile d’en faire des assassins.

Bon ! rien est-il difficile au diable ?

Il y a, dans ces sortes d’évènements, une heure où il semble que Dieu abandonne la partie.

Alors, c’est le tour du démon.

Le démon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.

Il avait revêtu l’apparence, la forme, la figure d’un apothicaire du pays, nommé Mendes : il dressa une table éclairée par deux lanternes ; sur cette table, il déposa des verres, des brocs, des cruches, des bouteilles.

Quel était l’infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux récipients, aux formes bizarres ? On l’ignore, mais l’effet en est bien connu.

Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris soudain d’une rage fiévreuse, d’un besoin de meurtre et de sang.

Dès lors, on n’eut plus qu’à leur montrer la porte, ils se ruèrent dans le cachot.

Le massacre dura toute la nuit : toute la nuit, des cris, des plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténèbres.

On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes ; ce fut long : les tueurs, nous l’avons dit, étaient ivres et mal armés.

Cependant ils y arrivèrent.

Au milieu des tueurs, un enfant se taisait remarquer par sa cruauté bestiale, par sa soif immodérée de sang.

C’était le fils de Lescuyer.

Il tuait, et puis tuait encore ; il se vanta d’avoir à lui seul, de sa main enfantine, tué dix hommes et quatre femmes.

– Bon ! je puis tuer à mon aise, disait-il : je n’ai pas quinze ans, on ne me fera rien.

À mesure qu’on tuait, on jetait morts et blessés, cadavres et vivants, dans la tour Trouillas ; ils tombaient de soixante pieds de haut ; les hommes y furent jetés d’abord, les femmes ensuite. Il avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de celles qui étaient jeunes et jolies.

À neuf heures du matin, après douze heures de massacres, une voix criait encore du fond de ce sépulcre :

– Par grâce ! venez m’achever, je ne puis mourir.

Un homme, l’armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda ; les autres n’osaient.

– Qui crie donc ? demandèrent-ils.

– C’est Lami, répondit Bouffier.

Puis, quand il fut au milieu des autres :

– Eh bien, firent-ils, qu’as-tu vu au fond ?

– Une drôle de marmelade, dit-il : tout pêle-mêle, des hommes et des femmes, des prêtres et des jolies filles, c’est à crever de rire.

« Décidément c’est une vilaine chenille que l’homme !… » disait le comte de Monte-Cristo à M. de Villefort.

Eh bien, c’est dans la ville encore sanglante, encore chaude, encore émue de ces derniers massacres, que nous allons introduire les deux personnages principaux de notre histoire.

IUne table d’hôte

Le 9 octobre de l’année 1799, par une belle journée de cet automne méridional qui fait, aux deux extrémités de la Provence, mûrir les oranges d’Hyères et les raisins de Saint-Péray, une calèche attelée de trois chevaux de poste traversait à fond de train le pont jeté sur la Durance, entre Cavailhon et Château-Renard, se dirigeant sur Avignon, l’ancienne ville papale, qu’un décret du 25 mai 1791 avait, huit ans auparavant, réunie à la France, réunion confirmée par le traité signé, en 1797, à Tolentino, entre le général Bonaparte et le pape Pie VI.

La voiture entra par la porte d’Aix, traversa dans toute sa longueur et sans ralentir sa course la ville aux rues étroites et tortueuses, bâtie tout à la fois contre le vent et contre le soleil, et alla s’arrêter à cinquante pas de la porte d’Oulle, à l’hôtel du Palais-Égalité, que l’on commençait tout doucement à réappeler l’hôtel du Palais-Royal, nom qu’il avait porté autrefois et qu’il porte encore aujourd’hui.

Ces quelques mots, presque insignifiants, à propos du titre de l’hôtel devant lequel s’arrêtait la chaise de poste sur laquelle nous avons les yeux fixés, indiquent assez bien l’état où était la France sous ce gouvernement de réaction thermidorienne que l’on appelait le Directoire.

Après la lutte révolutionnaire qui s’était accomplie du 14 juillet 1789 au 9 thermidor 1794 ; après les journées des 5 et 6 octobre, du 21 juin, du 10 août, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29 thermidor, et du 1er prairial ; après avoir vu tomber la tête du roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des Girondins et des Cordeliers, des modérés et des Jacobins, la France avait éprouvé la plus effroyable, et la plus nauséabonde de toutes les lassitudes, la lassitude du sang !

Elle en était donc revenue, sinon au besoin de la royauté, du moins au désir d’un gouvernement fort, dans lequel elle pût mettre sa confiance, sur lequel elle pût s’appuyer, qui agît pour elle et qui lui permît de se reposer elle-même pendant qu’il agissait.

À la place de ce gouvernement vaguement désiré, elle avait le faible et irrésolu Directoire, composé pour le moment du voluptueux Barras, de l’intrigant Sieyès, du brave Moulins, de l’insignifiant Roger Ducos et de l’honnête mais un peu trop naïf Gohier.

Il en résultait une dignité médiocre au dehors et une tranquillité fort contestable au-dedans.

Il est vrai qu’au moment où nous en sommes arrivés, nos armées, si glorieuses pendant les campagnes épiques de 1796 et 1797, un instant refoulées vers la France par l’incapacité de Scherer à Vérone et à Cassano, et par la défaite et la mort de Joubert à Novi, commencent à reprendre l’offensive. Moreau a battu Souvarow à Bassignano ; Brune a battu le duc d’York et le général Hermann à Bergen ; Masséna a anéanti les Austro-Russes à Zurich ; Korsakof s’est sauvé à grand-peine et l’Autrichien Hotz ainsi que trois autres généraux ont été tués, et cinq faits prisonniers.

Masséna a sauvé la France à Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans auparavant, Villars l’avait sauvée à Denain.

Mais, à l’intérieur, les affaires n’étaient point en si bon état, et le gouvernement directorial était, il faut le dire, fort embarrassé entre la guerre de la Vendée et les brigandages du Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise était loin de rester étrangère.

Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de poste, arrêtée à la porte de l’hôtel du Palais-Royal, avaient-ils quelque raison de craindre la situation d’esprit dans laquelle se trouvait la population toujours agitée de la ville papale, car, un peu au-dessus d’Orgon, à l’endroit où trois chemins se présentent aux voyageurs, – l’un conduisant à Nîmes, le second à Carpentras, le troisième à Avignon, – le postillon avait arrêté ses chevaux, et, se retournant, avait demandé :

– Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras ?

– Laquelle des deux routes est la plus courte ? avait demandé d’une voix brève et stridente l’aîné des deux voyageurs, qui, quoique visiblement plus vieux de quelques mois, était à peine âgé de trente ans.

– Oh ! la route d’Avignon, citoyen, d’une bonne lieue et demie au moins.

– Alors, avait-il répondu, suivons la route d’Avignon.

Et la voiture avait repris un galop qui annonçait que les citoyens voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la qualification de monsieur commençât à rentrer dans la conversation, payaient au moins trente sous de guides.

Ce même désir de ne point perdre de temps se manifesta à l’entrée de l’hôtel.

Ce fut toujours le plus âgé des deux voyageurs qui, là comme sur la route, prit la parole. Il demanda si l’on pouvait dîner promptement, et la forme dont était faite la demande indiquait qu’il était prêt à passer sur bien des exigences gastronomiques, pourvu que le repas demandé fût promptement servi.

– Citoyen, répondit l’hôte, qui, au bruit de la voiture, était accouru, la serviette à la main, au-devant des voyageurs, vous serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre ; mais si je me permettais de vous donner un conseil…

Il hésita.

– Oh ! donnez ! donnez ! dit le plus jeune des deux voyageurs, prenant la parole pour la première fois.

– Eh bien, ce serait de dîner tout simplement à table d’hôte, comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette voiture tout attelée ; le dîner y est excellent et tout servi.

L’hôte, en même temps, montrait une voiture organisée de la façon la plus confortable, et attelée, en effet, de deux chevaux qui frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en vidant, sur le bord de la fenêtre, une bouteille de vin de Cahors.

Le premier mouvement de celui à qui cette offre était faite fut négatif ; cependant, après une seconde de réflexion, le plus âgé des deux voyageurs, comme s’il fût revenu sur sa détermination première, fit un signe interrogateur à son compagnon.

Celui-ci répondit d’un regard qui signifiait :

« Vous savez bien que je suis à vos ordres. »

– Eh bien, soit, dit celui qui paraissait chargé de prendre l’initiative, nous dînerons à table d’hôte.

Puis, se retournant vers le postillon, qui, chapeau bas, attendait ses ordres :

– Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux soient à la voiture.

Et, sur l’indication du maître d’hôtel, tous deux entrèrent dans la salle à manger, le plus âgé des deux marchant le premier, l’autre le suivant.

On sait l’impression que produisent, en général, de nouveaux venus à une table d’hôte. Tous les regards se tournèrent vers les arrivants ; la conversation, qui paraissait assez animée, fut interrompue.

Les convives se composaient des habitués de l’hôtel, du voyageur dont la voiture attendait tout attelée à la porte, d’un marchand de vin de Bordeaux en séjour momentané à Avignon pour les causes que nous allons dire, et d’un certain nombre de voyageurs se rendant de Marseille à Lyon par la diligence.

Les nouveaux arrivés saluèrent la société d’une légère inclination de tête, et se placèrent à l’extrémité de la table, s’isolant des autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts.

Cette espèce de réserve aristocratique redoubla la curiosité dont ils étaient l’objet ; d’ailleurs, on sentait qu’on avait affaire à des personnages d’une incontestable distinction, quoique leurs vêtements fussent de la plus grande simplicité.

Tous deux portaient la botte à retroussis sur la culotte courte, l’habit à longues basques, le surtout de voyage et le chapeau à larges bords, ce qui était à peu près le costume de tous les jeunes gens de l’époque ; mais ce qui les distinguait des élégants de Paris et même de la province, c’étaient leurs cheveux longs et plats et leur cravate noire serrée autour du cou, à la façon des militaires.

Les muscadins, – c’était le nom que l’on donnait alors aux jeunes gens à la mode, – les muscadins portaient les oreilles de chien bouffant aux deux tempes, les cheveux retroussés en chignon derrière la tête, et la cravate immense aux longs bouts flottants et dans laquelle s’engouffrait le menton.

Quelques-uns poussaient la réaction jusqu’à la poudre.

Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types complètement opposés.

Le plus âgé des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l’avons déjà remarqué, pris l’initiative, et dont la voix, même dans ses intonations les plus familières, dénotait l’habitude du commandement, était, nous l’avons dit, un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux noirs séparés sur le milieu du front, plats et tombant le long des tempes jusque sur ses épaules. Il avait le teint basané de l’homme qui a voyagé dans les pays méridionaux, les lèvres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux de faucon que Dante donne à César.

Sa taille était plutôt petite que grande, sa main était délicate, son pied fin et élégant ; il avait dans les manières une certaine gêne qui indiquait qu’il portait en ce moment un costume dont il n’avait point l’habitude, et quand il avait parlé, si l’on eût été sur les bords de la Loire au lieu d’être sur les bords du Rhône, son interlocuteur aurait pu remarquer qu’il avait dans la prononciation un certain accent italien.

Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins âgé que lui.

C’était un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononcé, mais presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son compagnon, et, quoique d’une taille au-dessus de la moyenne, il semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement libre dans tous ses mouvements, qu’on devinait qu’il devait être, sinon d’une force, au moins d’une agilité et d’une adresse peu communes.

Quoique mis de la même façon, quoique se présentant sur le pied de l’égalité, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une déférence remarquable, qui, ne pouvant tenir à l’âge, tenait sans doute à une infériorité dans la condition sociale. En outre, il l’appelait citoyen, tandis que son compagnon l’appelait simplement Roland.

Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondément le lecteur à notre récit, ne furent probablement point faites dans toute leur étendue par les convives de la table d’hôte ; car, après quelques secondes d’attention données aux nouveaux venus, les regards se détachèrent d’eux, et la conversation, un instant interrompue, reprit son cours.

Il faut avouer qu’elle portait sur un sujet des plus intéressants pour des voyageurs : il était question de l’arrestation d’une diligence chargée d’une somme de soixante mille francs appartenant au gouvernement. L’arrestation avait eu lieu, la veille, sur la route de Marseille à Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal.

Aux premiers mots qui furent dits sur l’évènement, les deux jeunes gens prêtèrent l’oreille avec un véritable intérêt.

L’évènement avait eu lieu sur la route même qu’ils venaient de suivre, et celui qui le racontait était un des acteurs principaux de cette scène de grand chemin.

C’était le marchand de vin de Bordeaux.

Ceux qui paraissaient le plus curieux de détails étaient les voyageurs de la diligence qui venait d’arriver et qui allait repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient à la localité, paraissaient assez au courant de ces sortes de catastrophes pour donner eux-mêmes des détails, au lieu d’en recevoir.

– Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se pressait, dans sa terreur, une femme grande, sèche et maigre, vous dites que c’est sur la route même que nous venons de suivre que le vol a eu lieu ?

– Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarqué un endroit où la route monte et se resserre entre deux monticules ? Il y a là une foule de rochers.

– Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari, je l’ai remarqué ; j’ai même dit, tu dois t’en souvenir : « Voici un mauvais endroit, j’aime mieux y passer de jour que de nuit. »

– Oh ! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler grasseyant de l’époque, et qui, dans les temps ordinaires, paraissait exercer sur la table d’hôte la royauté de la conversation, vous savez que, pour MM. les compagnons de Jéhu, il n’y a ni jour ni nuit.

– Comment ! citoyen, demanda la dame encore plus effrayée, c’est en plein jour que vous avez été arrêté ?

– En plein jour, citoyenne, à dix heures du matin.

– Et combien étaient-ils ? demanda le gros monsieur.

– Quatre, citoyen.

– Embusqués sur la route ?

– Non ; ils sont arrivés à cheval, armés jusqu’aux dents et masqués.

– C’est leur habitude, dit le jeune habitué de la table d’hôte ; ils ont dit, n’est-ce pas : « Ne vous défendez point, il ne vous sera fait aucun mal, nous n’en voulons qu’à l’argent du gouvernement. »

– Mot pour mot, citoyen.

– Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigné, deux sont descendus de cheval, ont jeté la bride de leurs chevaux à leurs compagnons et ont sommé le conducteur de leur remettre l’argent.

– Citoyen, dit le gros homme émerveillé, vous racontez la chose comme si vous l’aviez vue.

– Monsieur y était peut-être, dit un des voyageurs, moitié plaisantant, moitié doutant.

– Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l’intention de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur ; mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre soupçon comme une insulte. Si j’avais eu le malheur d’être du nombre de ceux qui étaient attaqués, ou l’honneur d’être du nombre de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un cas que dans l’autre ; mais, hier matin, à dix heures, juste au moment où l’on arrêtait la diligence à quatre lieues d’ici, je déjeunais tranquillement à cette même place, et justement, tenez, avec les deux citoyens qui me font en ce moment l’honneur d’être placés à ma droite et à ma gauche.

– Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de prendre place à table, et que son compagnon désignait sous le nom de Roland, et combien étiez-vous d’hommes dans la diligence ?

– Attendez ; je crois que nous étions… oui, c’est cela, nous étions sept hommes et trois femmes.

– Sept hommes, non compris le conducteur ? répéta Roland.

– Bien entendu.

– Et, à sept hommes, vous vous êtes laissé dévaliser par quatre bandits ? Je vous en fais mon compliment, messieurs.

– Nous savions à qui nous avions affaire, répondit le marchand de vin, et nous n’avions garde de nous défendre.

– Comment ! répliqua le jeune homme, à qui vous aviez affaire ? mais vous aviez affaire, ce me semble, à des voleurs, à des bandits !

– Point du tout : ils s’étaient nommés.

– Ils s’étaient nommés ?

– Ils avaient dit : « Messieurs, il est inutile de vous défendre ; mesdames, n’ayez pas peur ; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des compagnons de Jéhu.

– Oui, dit le jeune homme de la table d’hôte, ils préviennent pour qu’il n’y ait pas de méprise, c’est leur habitude.

– Ah çà ! dit Roland, qu’est-ce que c’est donc que ce Jéhu qui a des compagnons si polis ? Est-ce leur capitaine ?

– Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d’un prêtre sécularisé et qui paraissait, lui aussi, non seulement un habitué de la table d’hôte, mais encore un initié aux mystères de l’honorable corporation dont on était en train de discuter les mérites, si vous étiez plus versé que vous ne paraissez l’être dans la lecture des Écritures saintes, vous sauriez qu’il y a quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jéhu est mort, et que, par conséquent, il ne peut arrêter, à l’heure qu’il est, les diligences sur les grandes routes.

– Monsieur l’abbé, répondit Roland qui avait reconnu l’homme d’Église, comme, malgré le ton aigrelet avec lequel vous parlez, vous paraissez fort instruit, permettez à un pauvre ignorant de vous demander quelques détails sur ce Jéhu mort il y a eu deux mille six cents ans, et qui, cependant, a l’honneur d’avoir des compagnons qui portent son nom.

– Jéhu ! répondit l’homme d’Église du même ton vinaigré, était un roi d’Israël, sacré par Élisée, sous la condition de punir les crimes de la maison d’Achab et de Jézabel, et de mettre à mort tous les prêtres de Baal.

– Monsieur l’abbé, répliqua en riant le jeune homme, je vous remercie de l’explication : je ne doute point qu’elle ne soit exacte et surtout très savante ; seulement, je vous avoue qu’elle ne m’apprend pas grand-chose.

– Comment, citoyen, dit l’habitué de la table d’hôte, vous ne comprenez pas que Jéhu, c’est Sa Majesté Louis XVIII, sacré sous la condition de punir les crimes de la Révolution et de mettre à mort les prêtres de Baal, c’est-à-dire tous ceux qui ont pris une part quelconque à cet abominable état de choses que, depuis sept ans, on appelle la République ?

– Oui-da ! fit le jeune homme ; si fait, je comprends. Mais, parmi ceux que les compagnons de Jéhu sont chargés de combattre, comptez-vous les braves soldats qui ont repoussé l’étranger des frontières de France, et les illustres généraux qui ont commandé les armées du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d’Italie ?

– Mais sans doute, ceux-là les premiers et avant tout.

Les yeux du jeune homme lancèrent un éclair ; sa narine se dilata, ses lèvres se serrèrent : il se souleva sur sa chaise ; mais son compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que d’un seul regard il lui imposait silence.

Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance, prenant la parole pour la première fois :

– Citoyen, dit-il, s’adressant au jeune homme de la table d’hôte, excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui dirait de l’Amérique ou de l’Inde, qui ont quitté la France depuis deux ans, qui ignorent complètement ce qui s’y passe, et qui sont désireux de s’instruire.

– Mais, comment donc, répondit celui auquel ces paroles étaient adressées, c’est trop juste, citoyen ; interrogez et l’on vous répondra.

– Eh bien, continua le jeune homme brun à l’œil d’aigle, aux cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je sais ce que c’est que Jéhu et dans quel but sa compagnie est instituée, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de l’argent qu’ils prennent.

– Oh ! mon Dieu, c’est bien simple, citoyen ; vous savez qu’il est fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne ?

– Non, je ne le savais pas, répondit le jeune homme brun d’un ton qu’il essayait inutilement de rendre naïf ; j’arrive, comme je vous l’ai dit, du bout du monde.

– Comment ! vous ne saviez pas cela ? eh bien, dans six mois ce sera un fait accompli.

– Vraiment !

– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, citoyen.

Les deux jeunes gens à la tournure militaire échangèrent entre eux un regard et un sourire, quoique le jeune blond parût sous le poids d’une vive impatience.

Leur interlocuteur continua :

– Lyon est le quartier général de la conspiration, si toutefois on peut appeler conspiration un complot qui s’organise au grand jour ; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux.

– Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse qui n’était point exempte de raillerie, disons gouvernement provisoire.

– Ce gouvernement provisoire a son état-major et ses armées.

– Bah ! son état-major, peut-être… mais ses armées…

– Ses armées, je le répète.

– Où sont-elles ?

– Il y en a une qui s’organise dans les montagnes d’Auvergne sous les ordres de M. de Chardon ; une autre dans les montagnes du Jura sous les ordres de M. Teyssonnet ; enfin, une troisième qui fonctionne, et même assez agréablement à cette heure, dans la Vendée, sous les ordres d’Escarboville, d’Achille Leblond et de Cadoudal.

– En vérité, citoyen, vous me rendez un véritable service en m’apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons complètement résignés à l’exil ; je croyais la police faite de manière qu’il n’existât ni comité provisoire royaliste dans les grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je croyais la Vendée complètement pacifiée par le général Hoche.

Voici vos deux cents louis, Monsieur.

Le jeune homme auquel s’adressait cette réponse éclata de rire.

– Mais d’où venez-vous ? s’écria-t-il, d’où venez-vous ?

– Je vous l’ai dit, citoyen, du bout du monde.

– On le voit.

Puis, continuant :

– Eh bien, vous comprenez, dit-il, les Bourbons ne sont pas riches ; les émigrés, dont on a vendu les biens, sont ruinés ; il est impossible d’organiser deux armées et d’en entretenir une troisième sans argent. On était embarrassé ; il n’y avait que la République qui pût solder ses ennemis : or, il n’était pas probable qu’elle s’y décidât de gré à gré ; alors, sans essayer avec elle cette négociation scabreuse, on jugea qu’il était plus court de lui prendre son argent que de le lui demander.

– Ah ! je comprends enfin.

– C’est bien heureux.

– Les compagnons de Jéhu sont les intermédiaires entre la République et la contre-révolution, les percepteurs des généraux royalistes.

– Oui ; ce n’est plus un vol, c’est une opération militaire, un fait d’armes comme un autre.

– Justement, citoyen, vous y êtes, et vous voilà sur ce point, maintenant, aussi savant que nous.

– Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si MM. les compagnons de Jéhu, – remarquez que je n’en dis aucun mal, – si MM. les compagnons de Jéhu n’en veulent qu’à l’argent du gouvernement…

– À l’argent du gouvernement, pas à d’autre ; il est sans exemple qu’ils aient dévalisé un particulier.

– Sans exemple ?

– Sans exemple.

– Comment se fait-il alors que, hier, avec l’argent du gouvernement, ils aient emporté un group de deux cents louis qui m’appartenait ?

– Mon cher monsieur, répondit le jeune homme de la table d’hôte, je vous ai déjà dit qu’il y avait là quelque erreur, et qu’aussi vrai que je m’appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera rendu un jour ou l’autre.

Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tête en homme qui, malgré l’assurance qu’on lui donne, conserve encore quelques doutes.

Mais, en ce moment, comme si l’engagement pris par le jeune noble, qui venait de révéler sa condition sociale en disant son nom, avait éveillé la délicatesse de ceux pour lesquels il se portait garant, un cheval s’arrêta à la porte, on entendit des pas dans le corridor, la porte de la salle à manger s’ouvrit, et un homme masqué et armé jusqu’aux dents parut sur le seuil.

– Messieurs, dit-il au milieu du profond silence causé par son apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nommé Jean Picot, qui se trouvait hier dans la diligence qui a été arrêtée entre Lambesc et Pont-Royal ?

– Oui, dit le marchand de vin tout étonné.

– C’est vous ? demanda l’homme masqué.

– C’est moi.

– Ne vous a-t-il rien été pris ?

– Si fait, il m’a été pris un group de deux cents louis que j’avais confié au conducteur.

– Et je dois même dire, ajouta le jeune noble, qu’à l’instant même monsieur en parlait et le regardait comme perdu.

– Monsieur avait tort, dit l’inconnu masqué, nous faisons la guerre au gouvernement et non aux particuliers ; nous sommes des partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis, monsieur, et si pareille erreur arrivait à l’avenir, réclamez et recommandez-vous du nom de Morgan.

À ces mots, l’homme masqué déposa un sac d’or à la droite du marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table d’hôte et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres dans la stupéfaction d’une pareille hardiesse.

IIUn proverbe italien

Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d’indiquer eussent été les sentiments dominants, ils ne se manifestaient point chez tous les assistants à un degré semblable. Les nuances se graduèrent selon le sexe, selon l’âge, selon le caractère, nous dirons presque selon la position sociale des auditeurs.