Le Sorcier de Vannes - Gabriel Vinet - ebook

Le Sorcier de Vannes ebook

Gabriel Vinet

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Opis

Un curieux sorcier sème la panique dans le Morbihan.Décidemment, l'inspecteur Thobie nous surprendra toujours : voilà maintenant qu'il enquête en touriste, en couple et en péniche !…Après d'autres, la femme et la secrétaire d'un patron vannetais ont disparu. On soupçonne un redouteux malgache plus ou moins sorcier qui exerce ses sulfureux talents à Vannes et Malestroit. Aurions-nous affaire à un « guérisseur anthropophage » ? Sombre histoire qui virerait au roman noir sans la faconde et la joviale personnalité de l'enquêteur du Golfe qui se paie le luxe de ramasser morilles et golmotes dans le parc d'un assassin...On retrouve avec plaisir l'inspecteur Thobie dans une nouvelle enquête bien sombre !EXTRAITIl était 7 heures du soir. L’heure où les gens sérieux rentrent chez eux, après le boulot. Programme : repos, dîner, télé, dodo. Le lendemain, il faut chanter le même refrain, hymne prolétarien national. Mais, de toute évidence, il ne devait pas y avoir beaucoup de travailleurs, syndiqués ou non, qui habitaient l’immeuble. C’était la classe au-dessus, cadres et professions libérales.Thobie sonna au troisième étage, à la porte palière de Laurence Guého. Évidemment, il n’y eut aucune réponse. Le contraire eût été extrêmement surprenant. Le policier sonna donc à la porte de l’appartement d’en face. La porte s’ouvrit sur une femme au visage incertain, ni jeune ni vieille, entre plusieurs âges. Les fins de journée sont souvent impitoyables envers les figures humaines. L’heure de vérité. La lassitude, la fatigue rendent les rides plus profondes.À PROPOS DE L'AUTEURDisparu en juillet 1999, l'écrivain Gabriel Vinet, originaire du Pays de Retz, a su brosser dans ses romans policiers un portrait personnel de la Bretagne. Installé depuis 10 ans à la Gacilly, il vivait en Pays de Redon une retraite bien méritée, après 40 années de travail passées sur les routes. Vinet a été inspecteur des ventes des Films Lumière. Son territoire de fiction favori, les vallées de l'Oust, de l'Arz ou de l'Aff et le Golfe du Morbihan. Il créé rapidement le personnage de l'inspecteur Thobie qu'on retrouve dans la plupart de ses romans.

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Chapitre premier

Comme il en avait la fâcheuse et brutale habitude, le commissaire Le Garec entra sans frapper dans le bureau de son adjoint.

— Que faites-vous, inspecteur Thobie, encore des mots croisés ?

— Non, patron ! répondit l’interpellé pris en flagrant délit, assis derrière son bureau, un crayon à la main, une revue de Sport cérébral ouverte devant lui.

— Non ? Alors Thobie, vous jouez à quoi, exactement ?

— Aux mots fléchés, commissaire ! Énorme différence ! Les flèches remplacent les…

— Ouais ! Inspecteur, vous m’expliquerez une autre fois. Posez votre crayon, fermez votre revue, une affaire vous attend.

— Intéressante ?

— Qui sait ? Un patron a perdu sa secrétaire de direction.

— Quoi ? vous vous foutez de moi, commissaire, la rubrique chiens perdus sans collier, d’ordinaire on confie ça à ces messieurs de la maréchaussée.

— Oui, Thobie, mais, en l’occurrence, il s’agit d’un très grand patron.

— Ah ! Et sa secrétaire de direction est sans doute aussi sa très chère petite amie. Elle fait tout simplement un caprice. Elle boude dans un coin, histoire d’obtenir une augmentation de salaire pour prestations extra-professionnelles.

— Là, inspecteur, vous formulez des hypothèses un peu hâtives avant même d’avoir commencé l’examen de l’affaire.

— Car il faut vraiment que j’aille enquêter sur la fugue d’une petite secrétaire qui ne suit pas la bonne direction ?

— Vous avez tout compris. C’est simple, non ? Et puis, comment pouvez-vous affirmer qu’elle est petite ? C’est peut-être une grande ? Bref, M. Josso, le patron des tanneries de Hucheloup vous attend, Vannes, sortie ouest, à droite. Vous connaissez, inspecteur ?

— Le patron ? Pas du tout. La tannerie, j’ai dû passer devant une fois, dans ma jeunesse buissonnière et vagabonde. Mauvais souvenir, commissaire… Les peaux de vieilles vaches en cours de tannage, ça pue et ça pollue l’eau de la rivière, le Drayac, qui passe juste à côté. J’ai lu quelque part, récemment, que les Verts militaient pour la fermeture de la tannerie… Se rendent pas compte, les mecs, si on tanne plus les peaux des vieilles vaches bretonnes, bientôt il n’y aura plus de cuir véritable, donc plus de chaussures avec étiquette “tout cuir”, donc nos nougats devront se contenter de semelles en ersatz caoutchouteux qui échauffe les pinceaux, et de dessus en plastique sans aucune noblesse. Le progrès, quoi !…

— C’est tout, inspecteur ?

— C’est tout, commissaire, mais j’ai parfaitement compris. Ma foi, il fait soleil, ça va me faire prendre l’air, même s’il n’est pas très sain à respirer.

— De toute façon, inspecteur Thobie, vous allez devoir vous occuper seul de l’affaire. Exceptionnellement, je prends huit jours de vacances.

— Dites donc, commissaire ! Vous ne croyez pas que ça vous arrive de plus en plus souvent d’avoir droit à des congés exceptionnels ?

* * *

Ainsi donc débuta une enquête qui allait se révéler tordue, surprenante, hors du commun, une affaire très exactement comme en raffolait l’inspecteur Thobie.

Il arrêta sa voiture une demi-heure plus tard sur le grand parking des tanneries de Hucheloup, au bord du Drayac, face aux bureaux. Il rajusta le nœud coulant de sa cravate qui, ce jour-là, était rose à petits pois verts. Un cadeau très fantaisie de sa femme pour l’anniversaire de sa première communion ou quelque chose de ce genre… la confirmation peut-être… Il vérifia qu’il avait un bloc-notes dans sa poche, un stylo, et sortit de sa voiture sans états d’âme particuliers, en vieux routier de la police prêt à écouter toutes les confessions, vraies ou fausses, à entendre toutes les idioties du monde. Il monta les escaliers conduisant au hall d’entrée. L’hôtesse d’accueil semblait l’attendre depuis le matin tant elle mit d’empressement à saisir le téléphone intérieur pour signaler son arrivée.

— Faites monter ! entendit Thobie.

— Escalier au fond, premier étage, la porte en face, dit la charmante hôtesse, une petite brune, toute menue, les yeux noirs, les lèvres rouges, et qui avait un joli chemisier rose, à peu près de la même couleur que la cravate de l’inspecteur, mais sans petits pois verts… donc sans fantaisie.

En haut de l’escalier, la porte du bureau était ouverte. L’inspecteur Thobie s’y présenta. M. Josso, patron des tanneries de Hucheloup, se leva de son bureau, en fit le tour, et les deux hommes échangèrent une poignée de main, un peu nerveuse côté patron.

— Merci d’être venu aussi rapidement, dit ce dernier. Je suis inquiet. Ce qui se passe ne me paraît pas normal.

— Expliquez-moi donc tout ça.

— Tout d’abord, inspecteur, qu’il n’y ait aucun malentendu. Laurence Guého n’est pas la petite secrétaire de direction que le patron prend sur ses genoux pour lui dicter des mots d’amour en lui caressant les cuisses. Laurence est une authentique et précieuse collaboratrice depuis plus de vingt ans. Sans elle je suis perdu. Elle est au courant de toutes les affaires de l’entreprise, de A à Z. Et j’ajouterai même : souvent plus que moi, parce que fournisseurs, clients, cadres, employés, etc. se confient plus facilement à la secrétaire du patron qu’au patron lui-même.

« J’approche des 60 ans. J’ai une femme du même âge. Aucun problème entre nous. Nous vieillissons ensemble dans une parfaite harmonie. Le démon de midi n’est pas venu frapper à notre porte et troubler la quiétude de notre couple. Excusez-moi de vous dire tout cela, inspecteur, mais c’est, encore une fois, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté. D’ailleurs, ce matin, lorsque Laurence n’est pas arrivée à l’heure habituelle, j’ai attendu plus de deux heures avant de composer son numéro de téléphone… Un problème de voiture, un incident, une indisposition… En vingt ans c’est arrivé plusieurs fois, mais, dans ces cas-là, Laurence me téléphone toujours. Aujourd’hui rien… Rien… À tel point que j’ai demandé à ma femme d’aller à son domicile pour s’informer si elle n’avait pas un problème particulier. Ma femme et Laurence sont amies. Nous invitons souvent celle-ci à la maison. C’est vous dire la bonne ambiance qui règne entre nous. D’ailleurs, j’ai toujours dit à ma femme que si je venais à disparaître, Laurence était parfaitement capable de faire tourner les tanneries de Hucheloup.

« Inspecteur, après toutes les affaires que vous avez su démêler avec brio ces dernières années, vous avez une solide réputation dans toute la région, je suis content de vous voir vous intéresser personnellement à ce cas particulier qui me touche de près. Je vous dis, en toute franchise – est-ce un pressentiment ? –, je suis inquiet. Ce qui arrive n’est pas normal. Il s’est passé quelque chose de grave.

Thobie avait écouté, s’était trouvé quelque peu flatté au passage délicieux de certains mots. Désormais, sa renommée le précédait. Il jugea cependant qu’il était inutile de bomber le torse. Qu’y avait-il au juste derrière tout ça ? Une secrétaire de direction d’une grande compétence, quasi indispensable, ne s’était pas présentée à 8 h 30 au bureau de son patron, un lundi matin. Dans les week-ends, tant et tant de choses peuvent se produire, des fluctuations inattendues. Thobie se rappelait que lui-même, un certain lundi, s’était présenté à 11 heures à son bureau de la PJ, tout bêtement parce que, ce matin-là, il s’était senti heureux, persuadé que c’était dimanche, jour de sa grasse matinée hebdomadaire, et sa femme, Dany, était restée allongée à côté de lui, docilement, ravie de l’aubaine, hypocrite… Le commissaire Le Garec l’avait accueilli avec froideur, lui avait fait la gueule une petite heure, mais l’affaire n’était pas remontée pour autant jusqu’au procureur de la République et personne ne l’avait menacé de lui enlever trois points de retraite pour mauvaise conduite en état de paresse. Alors, Thobie voyait les choses d’un œil légèrement amusé… ce en quoi il avait peut-être tort. Mais si on savait tout d’avance, où serait l’intérêt de la vie ?

Ce qui intriguait, a priori, l’inspecteur Thobie, c’était que le patron de Hucheloup avait envoyé sa femme pour s’enquérir des éventuels problèmes de sa secrétaire au domicile de cette dernière. Mais le policier savait qu’il fallait souvent se méfier des a priori. A la satisfaction de M. Josso, il décréta sur-le-champ qu’il allait mener lui-même l’enquête, et sans plus tarder. En son for intérieur, il pensait qu’en ce moment il n’avait pas d’affaire tellement plus sérieuse à se mettre sous la dent. Il y a des périodes comme ça où il ne se passe rien ou presque. Les criminels pointent au chômage ou sont partis en congés. La désolation. Mais, pour démarrer l’enquête, il avait besoin des renseignements le plus complets sur cette Laurence Guého. Comment était-elle ? Son âge, ses habitudes, ses distractions, ses fréquentations et si possible son genre de vie en dehors de son travail. Josso répondit avec précision sur un certain nombre de points, resta évasif sur d’autres. C’était une femme plutôt belle, à l’approche de la cinquantaine, intelligente, cultivée, lisant beaucoup, musicienne, divorcée depuis cinq ans d’un mari superficiel, beau parleur, coureur de jupons, bref, un individu prétentieux qui rendait le couple mal assorti. Une erreur qui ne pouvait conduire qu’à l’échec.

— Des nouvelles de cet ex-mari ?

— D’après ce que je sais, il a quitté la région peu de temps après le divorce. Il était alors représentant d’une société d’informatique. Depuis, j’ignore dans quelles eaux il navigue. C’est une question qui ne m’a jamais intéressé, comme d’ailleurs, d’une façon générale, la vie privée de mes employés. C’est un principe. En dehors de l’usine, libre à eux de faire ce qu’ils veulent, selon leurs goûts, ou ce qu’ils peuvent, selon leurs moyens. J’ai demandé au chef du personnel de me monter le dossier de Laurence. Le voici. Inutile de vous dire que c’est un dossier confidentiel. Vous pouvez le consulter, tout à loisir, dans le petit bureau d’à côté. Et ensuite, si vous avez des précisions à me demander, je reste à votre entière disposition.

— D’accord, dit Thobie en prenant le dossier et en se dirigeant vers le bureau annexe dont la porte était ouverte.

Il ne pouvait s’empêcher de penser que ce patron en faisait peut-être un peu trop pour une employée, même si elle était sa plus proche et principale collaboratrice. Celle-ci, finalement, n’était absente que depuis une demi-journée, une matinée de lundi. Thobie aurait aimé connaître la nature des pressentiments de M. Josso. Savait-il certaines choses et les gardait-il pour lui seul ? Il s’installa donc dans le petit bureau et ouvrit le dossier rouge de Laurence Guého.

Au bout de cinq minutes à peine, il le referma, déçu. Rien de très extraordinaire… instruction secondaire, bac, états de service élogieux au sein de l’entreprise… salaire… Là, Thobie était resté quelque peu interloqué… un salaire très élevé… très exactement le double du sien. Bon sang ! se dit-il, il est plus que temps de quitter la police pour me reconvertir dans le tannage des peaux de vaches, de boucs, de chèvres ou de chiens. Comme le disait autrefois Fernand Reynaud, la police… « ç’a eu payé, mais ça paie plus… ». Il faudrait que le soir même, en rentrant, il parle salaire avec le commissaire Le Garec, si celui-ci n’était pas déjà parti en vacances quelque part en Bretagne, à la pêche aux moules et aux crabes. Le policier avait la conviction intime et profonde qu’il faisait partie de la classe des sous-payés. Il en éprouvait une grande affliction. Il y a de ces évidences qui vous tombent dessus, brutales, à l’improviste, et qui donnent un sérieux coup au moral. Toutefois, son sens du devoir l’avait emporté et il avait noté, avec une conscience professionnelle irréprochable – et sur son carnet personnel – les premiers renseignements élémentaires : nom, âge, adresse, téléphone, et même la marque et le numéro de la voiture de la secrétaire. Pour l’instant, il estimait que c’était tout à fait suffisant. Jusqu’à preuve du contraire, il n’y avait pas crime ni même présomption. L’inspecteur Thobie, de réputation reconnue de fin limier en affaires criminelles, se sentait quelque peu humilié d’avoir à s’occuper d’une petite fugue ou désertion relevant davantage d’un détective privé spécialisé dans les filatures discrètes. Il fit sa réapparition dans le bureau du patron tanneur, lequel était occupé à la lecture d’un abondant courrier.

— J’ai pris note des principales informations, dit-il. Un simple détail, à quelle adresse et à quel numéro de téléphone puis-je vous joindre en dehors de vos heures de travail, en cas de besoin ?

Le patron de Hucheloup lui tendit aussitôt une carte de visite personnelle.

— Bien, merci, dit Thobie. Pour l’instant, pas de nouvelles questions.

— Il paraît, ajouta M. Josso, enfin, inspecteur… on dit que vous avez des méthodes particulières, très personnelles, pour mener vos enquêtes…

— Oui, je sais, mais, vous savez, on exagère beaucoup mes talents. Jusqu’ici, j’ai tout simplement dû constater que les criminels en manquaient cruellement. A vaincre sans péril… Mais que je sache, M. Josso, nous ne sommes heureusement pas devant un crime. Une petite fugue de la part d’une femme prise d’une soudaine envie de liberté…

— Puissiez-vous être dans le vrai, inspecteur ! N’oubliez pas, à tout moment, à la moindre nouvelle, vous pouvez me joindre ici ou chez moi.

— Je vous rendrai compte très régulièrement, soyez-en persuadé.

Thobie quitta les bureaux des tanneries de Hucheloup avec un sentiment étrange. Ou bien on se foutait de lui, ou bien il était sur une affaire sérieuse, et peut-être inquiétante. Allez donc savoir !

Arrivé sur le parking, devant sa voiture, il s’arrêta, fouilla dans l’une de ses poches, sortit son porte-monnaie, prit une pièce jaune à l’effigie de Marianne et la lança en l’air. Pile ou face ? Il se trouvait à proximité d’une bouche d’égout. Manque total de chance, la pièce tomba et roula entre les grilles en emportant son secret dans les intestins ténébreux et impénétrables de la terre.

Ô fatalité ! Ô destin ! qui nous file entre les doigts vers on ne sait où, en nous laissant l’esprit rempli de points d’interrogation.

Chapitre II

D’après les notes prises par Thobie, Laurence Guého habitait 21, rue Jules-Le Guen, ex-amiral de la flotte. L’immeuble était cossu, hors de portée du minimum vital de la plupart des honnêtes contribuables du pays. C’est du moins ce que Thobie enregistra en arrivant sur les lieux.

Il était 7 heures du soir. L’heure où les gens sérieux rentrent chez eux, après le boulot. Programme : repos, dîner, télé, dodo. Le lendemain, il faut chanter le même refrain, hymne prolétarien national. Mais, de toute évidence, il ne devait pas y avoir beaucoup de travailleurs, syndiqués ou non, qui habitaient l’immeuble. C’était la classe au-dessus, cadres et professions libérales.

Thobie sonna au troisième étage, à la porte palière de Laurence Guého. Évidemment, il n’y eut aucune réponse. Le contraire eût été extrêmement surprenant. Le policier sonna donc à la porte de l’appartement d’en face. La porte s’ouvrit sur une femme au visage incertain, ni jeune ni vieille, entre plusieurs âges. Les fins de journée sont souvent impitoyables envers les figures humaines. L’heure de vérité. La lassitude, la fatigue rendent les rides plus profondes.

— Laurence Guého ? Non, pas vue ces jours-ci… pas entendue non plus… a dû passer le week-end hors de chez elle. Ça lui arrive souvent, surtout à la belle saison.

— Quand l’avez-vous vue la dernière fois ?

— Mercredi… Jeudi… je ne sais plus bien. On s’est croisées en bas de l’immeuble. Bonjour ! Bonsoir ! Il fait beau aujourd’hui. Ou peut-être qu’on s’est dit : « Le ciel est gris, risque de pleuvoir. » Enfin, vous voyez le genre de conversation. Ici, monsieur, les gens ne se fréquentent pas. Ils se croisent seulement. Mais par politesse et civilité, ils ne se marchent pas sur les pieds. C’est à qui jouera au plus important, au plus hautain. Côté chaleur humaine, c’est glacial.

— Et Laurence Guého ?

— L’air gentil, mais toujours pressée… pas le temps de faire vraiment connaissance. Mais pourquoi toutes ces questions ? C’est la première fois que je vous vois dans l’immeuble.

— Je suis inspecteur de police, madame. Le patron de Laurence Guého s’inquiète. Elle n’est pas venue au bureau ce matin. C’est, paraît-il, une femme toujours très ponctuelle. Il a peur qu’il lui soit arrivé quelque chose.

— Et le patron a prévenu aussitôt la police ? Ben dites donc !…

Voulant ignorer la remarque, Thobie demanda :

— Votre voisine reçoit quelquefois des visites… femmes… hommes ?

— Non, pas que je sache. C’est le genre solitaire. En revanche, elle sort souvent le soir, et elle passe rarement ses week-ends chez elle, comme je vous l’ai dit. C’est une femme d’extérieur.

L’inspecteur Thobie remercia. La femme ferma sa porte et sans aucun doute colla un œil au judas pour savoir ce qu’il allait faire. Simple à deviner. Thobie alla sonner à l’appartement d’à côté. La porte s’entrebâilla avec prudence. Un homme, d’un âge qui devait être celui de la retraite, le fixait d’un œil soupçonneux. Qu’est-ce qu’il vient me vendre, celui-là ? Un aspirateur, une encyclopédie, une assurance-vie, avec garantie qu’en cas de décès les héritiers n’auront pas besoin de s’occuper des fleurs et du cercueil ? On fera toutes les démarches à leur place… enfin, presque toutes ? Thobie dut, un peu à regret, décliner sa qualité d’inspecteur de police judiciaire et montrer sa carte. Cela eut au moins l’avantage de provoquer l’ouverture immédiate de la porte. Une fois dans les lieux – n’exagérons rien : une fois introduit dans le vestibule –, il exposa le motif de sa visite concernant Laurence Guého.

— La dernière fois que je l’ai vue ? Attendez, inspecteur ! La dernière fois, voyons ?… C’était samedi matin, aux petites aurores, 6 h 30. C’est l’heure fatidique où je descends tous les jours, en robe de chambre, par tous les temps, pour faire pisser ma chienne Florette. Mais celle-ci a l’extrême obligeance de faire très rapidement la chose lorsqu’il fait un temps de chien. Samedi, le lever du jour s’annonçait beau. Nous sommes restés à flâner tous les deux, Florette et moi, tout au bout du parking, le long de la haie d’hortensias. J’ai vu Laurence Guého sortir de l’immeuble, un gros sac de voyage à la main, et se diriger vers sa voiture. Elle a démarré rapidement, comme si, déjà, elle était en retard. C’est fou ce que les gens vivent pressés de nos jours. La maladie de la vitesse est devenue contagieuse. Voilà, monsieur, c’est tout ce que je peux vous dire.

Thobie n’insista pas. La promenade matinale de Florette lui paraissait une réponse suffisante. Laurence Guého était partie. Sa voiture, une Renault Mégane grise, n’était pas sur le parking, donc la secrétaire de direction n’était pas revenue. Il n’y avait aucune raison ni aucun motif pour forcer la porte de son appartement. Thobie décida de rentrer chez lui, en faisant un bref passage à son bureau, pour s’informer s’il n’y avait pas eu, dans la région, d’accidents de voitures où une Renault Mégane serait en cause. Il apprit seulement qu’en fait d’accident de circulation il y avait surtout eu, au menu du week-end, un semi-remorque rempli de plusieurs centaines de poulets, dindes et canards qui s’était renversé à un rond-point – excès de vitesse, alcoolémie à la limite du raisonnable. Le spectacle des pompiers et des policiers courant en tous sens pour rattraper les volatiles avait été grandiose, absolument grandiose. Des photos en témoignaient.

Thobie avait appris aussi qu’il devait rappeler le patron Josso à son domicile personnel, que ce dernier devenait d’heure en heure plus inquiet… une inquiétude qui tournait à l’angoisse.

Ah !…

L’inspecteur composa le numéro privé.

— Monsieur Josso… inspecteur Thobie, que se passe-t-il ?

— Ma femme a disparu.

— Quoi ? Votre femme a…

— Oui. Comme tous les soirs, je suis rentré chez moi à 19 heures. Ma femme n’était pas à la maison. Le dîner n’était pas préparé comme d’habitude ni la table mise. Inspecteur, il se passe quelque chose de grave.

— Où habitez-vous exactement à Damgan, monsieur Josso ?

— Sur la côte, une villa, à la pointe de Kervoyal.

— Je connais l’endroit, répondit Thobie. Le nom de la villa ?

— Les Filets bleus… tout au bout… face à la mer.

— Je vois. J’arrive, dit le policier.

Il commençait à penser que l’affaire devenait extrêmement sérieuse.

— Vous savez, inspecteur, ce n’est peut-être pas la peine de vous déplacer ce soir. Je ne voudrais pas abuser.

À ce moment, ça fit tilt, quelque part dans le cerveau de Thobie, un tilt énorme. Josso lui avait signalé, le matin, la disparition de sa secrétaire, il lui signalait ce soir la disparition de sa femme, mais, pour cette dernière, il n’y avait pas urgence à venir chez lui pour en discuter, pour lancer un début d’enquête. Surprenant, non ? C’était très mal connaître le policier de la PJ qu’il était, et qui pensait qu’au contraire une explication était absolument nécessaire, et vite. Ou bien Josso cachait quelque chose, et Thobie commençait a en avoir la quasi-certitude, ou bien il le prenait pour un petit flic débutant sans beaucoup de matière grise. Dans l’un comme dans l’autre cas, il était indispensable de se rendre d’urgence chez Josso. L’affaire semblait prendre une tournure extrêmement curieuse. La secrétaire, et maintenant la femme ? Ça ne pouvait être une coïncidence. Il se passe quelque chose de vraiment anormal dans la vie du brave homme, se dit Thobie.

Il téléphona à sa femme pour lui dire qu’une fois de plus elle devait se préparer à dîner seule… qu’il avait deux disparitions de femmes sur les bras, et que ça faisait beaucoup dans la même journée. À l’autre bout du fil, Mme Thobie grogna un peu, mais de façon gentille, qu’elle préparait une lotte à la morbihannaise, une vieille recette de sa grand-mère… que c’est un plat qui n’attend pas…

— Merci pour ta bravoure culinaire, dit Thobie. Chérie, dîne, régale-toi, je me contenterai du réchauffé quand je rentrerai.

— Tard ?

— Va savoir… deux femmes qui jouent la fille de l’air et semblent ne laisser aucune trace… un vent de folie doit souffler dans le secteur.

* * *

L’inspecteur Thobie se mit au volant de sa voiture en pensant à la lotte à la morbihannaise, et à sa femme qui n’allait pas oser faire un tour à la cave et monter une bouteille de muscadet. Elle dégusterait sa lotte arrosée d’eau plate. Quelle désolation ! Et puis non, elle allait certainement attendre fidèlement son retour, faire en sorte que le poisson prenne patience. Il avait un délice de femme. Et, allez savoir pourquoi, il se mit à réciter ces vers d’un poète inconnu mais breton :

Assis les pieds ballants, tétant ma vieille pipe,

J’aurai l’air culotté de quelque vieux loustic,

Affligé simplement d’un froc, pour le principe,

Et je me dorerai au soleil du Croisic.

Pour l’instant, il filait vers Damgan, petite station balnéaire de la côte sud, une vingtaine de kilomètres de Vannes, un quart d’heure de route. À l’horizon, le jour baissait à vue d’œil, mais la lune se levait en sa plénitude. La nuit serait claire. Thobie connaissait assez bien Damgan pour y être venu de nombreuses fois l’été faire le lézard sur la plage et se livrer, à marée basse, au divertissement d’une petite pêche aux bigorneaux, crevettes, étrilles, et ramasser quelques huîtres et moules échappées des parcs tout proches.

Arrivé à Damgan, il prit donc le bord de mer et, sans la moindre hésitation, se dirigea vers la pointe de Kervoyal, puisque la villa du maître tanneur, Les Filets bleus, s’y dressait, face à l’Océan. Thobie trouva sans difficulté. Une grande maison, toute de granit, belle construction du début du siècle, solide comme un roc, cossue. Bref ! un havre de paix pour gens aisés… De paix, était-ce le cas ? Une splendide maison ne fait pas forcément le bonheur de ses habitants.

Il gara sa voiture à quelques mètres de la grille d’entrée grande ouverte. Devant la maison, une Mercedes était stationnée. Une lumière brillait à l’étage. Thobie n’eut pas besoin de sonner. Josso avait dû l’entendre arriver ou guettait derrière les rideaux, car il sortit aussitôt sur le perron et l’invita à monter.

— Je ne comprends pas ce qui se passe, inspecteur, dit-il en introduisant le policier dans la grande salle de séjour. C’est la première fois que je trouve la maison vide à mon retour, le soir. D’habitude, à cette heure-ci, ma femme s’affaire à la cuisine, prépare le repas, met la table. Ce soir, rien. J’ai parcouru toutes les pièces. En vain. Elle est partie, disparue, volatilisée. Tout était ouvert. Apparemment, pas de vol. Mais elle est partie comment ? À pied ? Sa voiture personnelle est au garage. Ce matin ma secrétaire, ce soir ma femme. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

— Curieux, en effet, dit Thobie, prudent. Très curieux. Oh ! Nous allons bien finir par trouver l’explication. Vous m’avez dit que votre femme et votre secrétaire étaient très liées, très amies. Laurence Guého a peut-être eu un problème, elle a appelé votre femme, et votre femme est partie pour l’aider…

— À pied ? Et sans prévenir ? c’est tout à fait invraisemblable.

— J’avoue qu’un certain mystère entoure ces deux disparitions. Vous avez des amis dans le voisinage ?

— Des amis, non, simplement des relations. Que ferait-elle chez des voisins à cette heure-ci ?

— Vous avez une idée du moment où elle a pu quitter la maison ? Ce matin, cet après-midi ?

— Je n’en sais rien. Aucune idée.

— Vous ne vous téléphonez jamais dans la journée ?

— Si, cela arrive, ou elle ou moi, pour une lettre reçue, un incident, un petit problème… mais pas aujourd’hui.

— Ce qui arrive est bizarre. Tout laisse à penser qu’il y a un lien entre les deux disparitions. Vous feriez l’objet d’un chantage ?

— Non. Rien de tel.

— Sûr ?

— Sûr, inspecteur.

— Et si c’était votre secrétaire, Laurence Guého, qui était venue chercher votre femme ?

Josso resta interloqué.

— Mais pourquoi ? Pour aller où ? Pour faire quoi ? Et sans m’avertir ? C’est invraisemblable !

— Puis-je visiter votre cuisine ? demanda Thobie à brûle-pourpoint.

— Mais bien sûr, inspecteur, la porte derrière vous, dit Josso, surpris.

Le policier se dirigea directement vers l’évier. Au fond de celui-ci, il y avait deux bols, faïence de Quimper. Traces de chocolat dans l’un, de café dans l’autre.

— Ce matin vous avez déjeuné ensemble ? demanda Thobie.

— Non, seul. En général, ma femme se lève plus tard, mais le soir elle me prépare tout. Je n’ai qu’à faire chauffer.

— Donc, votre femme a pris son petit déjeuner comme d’habitude et n’a pas fait la vaisselle. Cela nous apprend qu’elle n’a pas déjeuné ici ce midi. Il y aurait des assiettes dans l’évier à la place ou en plus de ces bols. C’est déjà un point acquis. Elle a quitté la maison ce matin. Je peux visiter l’étage ?

— L’étage ? Mais, là-haut, il n’y a que deux chambres, dit Josso, surpris par la requête, la nôtre, une chambre d’amis et une salle de bains.

— Eh bien ! montons voir, reprit Thobie sur un ton qui coupait court à toute éventuelle objection. Généralement, ce sont de petits détails qui me mettent sur la voie… des détails insignifiants, très ordinaires… exemple : deux bols dans un évier.

Thobie était très observateur, il enregistra une certaine crispation des muscles sur le visage de Josso.

— Je vous précède, dit celui-ci en s’engageant le premier dans l’escalier.

Arrivé à l’étage, Thobie visita, sans façon ni scrupule, la chambre d’amis, impeccable, le lit bien fait, puis la salle de bains très jolie avec ses carreaux de faïence décorés de roses et de coquelicots. En revanche, il constata un certain désordre dans la chambre du couple Josso. Un désordre normal, celui d’un matin ordinaire. Le lit était défait. Draps et oreillers roses. Tiens ! se dit Thobie… Tiens donc ! Sur une chaise basse, devant une coiffeuse de style, il y avait un pantalon noir et des sous-vêtements féminins. Tiens donc, Mme Josso s’était déshabillée hier soir, s’était mise au lit, nue ou en nuisette, mais ne s’était pas rhabillée ce matin.

— Au saut du lit, votre femme enfile-t-elle une robe de chambre ? demanda Thobie à un Josso visiblement mal à l’aise.

— Oui, évidemment.

— A votre avis, où cette robe de chambre pourrait-elle se trouver ? Elle n’est pas ici. Elle n’est pas dans la salle de bains. C’est curieux, vous ne trouvez pas ? Les vêtements et sous-vêtements de votre femme sont là, sur cette chaise. Cela voudrait donc dire qu’elle est partie, après son petit déjeuner, en robe de chambre… sans prendre le temps de s’habiller ? Quelle précipitation ! Elle s’est enfuie presque nue… comme c’est curieux ! Que c’est inquiétant. Et vous n’avez aucune idée, monsieur Josso ? Vraiment aucune ?

— Mais non, je vous assure, inspecteur ! Je ne comprends pas.

— Vous ne vous êtes pas disputés, hier soir ou ce matin ? Vous savez, ce sont des choses qui arrivent dans un couple.

— Pas du tout. Ma femme dormait quand je me suis levé. Elle devait dormir encore quand je suis parti.

Thobie ne savait trop encore pourquoi, mais il était persuadé que le patron des tanneries de Hucheloup ne lui disait pas tout. Peut-être ne mentait-il pas, mais sans doute aussi lui cachait-il quelque chose. Quoi ? Ce que Josso ne savait pas, c’est qu’il est extrêmement difficile de jouer longtemps la comédie à l’inspecteur Thobie. Extrêmement difficile.

De retour dans la salle de séjour, le policier prit rapidement congé, non sans avoir assuré M. Josso qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour élucider ces deux disparitions inexplicables, mystérieuses, mais qui devaient avoir, quelque part, un point commun. Lequel ? Pour l’instant, il n’avait aucun indice pour le mettre sur une piste quelconque. Et c’était bien dommage. Ce qui signifiait à l’intention de Josso, sous une forme polie : « Il faudrait peut-être que vous m’aidiez un peu plus ! »

Raccompagné jusqu’à la grille des Filets bleus, après un mot sur la situation exceptionnelle de la villa, sur l’état de l’Océan qui était, à ce moment, en cours de jusant sous une pleine lune qui se levait souriante, Thobie tendit la main au maître tanneur en disant :

— Ah ! Cher monsieur, comme de votre villa vous avez un beau point de vue sur l’infini.

De belles paroles qui peuvent faire plaisir et qui ne veulent pas dire grand-chose.

* * *

Thobie rejoignit sa voiture sous l’œil attentif de Josso, et il démarra aussitôt. Oh ! Il n’alla pas bien loin. Après le premier virage, hors de vue des Filets bleus, il s’engagea dans une petite rue, y fit demi-tour et revint stationner au coin de l’avenue de la plage. Il était persuadé que Josso n’allait pas tarder à sortir de sa tanière. Il en était tellement convaincu qu’il prit son téléphone portable. Comme c’est pratique d’avoir désormais le téléphone sans fil dans sa voiture ! Que de progrès depuis les temps anciens où il n’y avait, de colline en colline, que le téléphone arabe qui fonctionnait ! Il appela la permanence de la PJ de Vannes et demanda qu’une voiture banalisée vienne en planque, quelque part à l’entrée de la ville, sur la route qui arrive de Damgan, pour prendre en filature une certaine Mercedes 117 TK 56. Il fit savoir que lui, l’inspecteur Thobie, était très désireux de savoir à quelle adresse elle allait très précisément, que lui-même essaierait de la suivre… Cependant, il y avait ordre de regarder, d’observer, mais de ne pas intervenir.

Thobie attendait donc au coin de la rue, face à la marée qui descendait, éclairée par la lune qui s’amusait à jouer à cache-cache entre les nuages. Ces derniers devenaient de plus en plus nombreux. Dans le ciel semblait se préparer un gros grain, avec de très grosses gouttes. Il décida de téléphoner à sa femme, tout en s’insurgeant contre la nouvelle numérotation. Fut un temps, on se contentait de six chiffres pour obtenir son correspondant, puis huit, et maintenant on est arrivé à dix ! En l’an 3000, il en faudra combien ? Réponse : aucun… parce qu’en l’an 3000, sur notre belle et merveilleuse terre, il n’y aura plus de téléphone enétat de fonctionner, vu que les centrales nucléaires russes et autres auront toutes pété les unes après les autres. Il y aura bien encore, de-ci, de-là, des cabines téléphoniques abandonnées, mais il n’y aura plus personne pour composer les numéros sur les claviers. La rançon du progrès, en quelque sorte. Il vient toujours un temps où l’homme doit payer ses conneries. Ainsi délirait Thobie. La voix fraîche de son épouse l’aiguilla sur des voies plus encourageantes :

— Allô, Dany chérie, comment est la lotte à la morbihannaise ?

— Mais, mon gros lapin, je t’attends, je l’ai mise au chaud. Nous la dégusterons ensemble à ton retour.

Comme c’était gentil ! Thobie avait vraiment un amour de femme. Mais attention ! Deux phares arrivaient de la pointe de Kervoyal. Instinctivement, l’inspecteur tourna la clé de contact de sa Peugeot. C’était bien la Mercedes de Josso qui passait devant lui. Il suivit aussitôt. Mais arrivé au bout de l’avenue du front de mer, il jura, une fois… dit « Merde ! » trois fois. La Mercedes ne prenait pas la route de Muzillac et donc de Vannes, elle filait tout droit. Tout droit, c’était Penerf, le bout d’une petite presqu’île qui ne conduit qu’à la mer, enfin, qu’à l’Océan. Peut-être Josso allait-il tout simplement dîner au petit restaurant qui se trouve à 50 mètres avant l’entrée du port. Thobie voulait en avoir le cœur net. Il surveillait la Mercedes d’assez loin pour ne pas se faire remarquer. Mais elle ne s’arrêta pas au restaurant. Elle allait directement au port. Le policier se fit prudent, ralentit. De toute façon, c’était un cul-de-sac. Qu’allait faire Josso au port de Penerf à cette heure-là ?

Thobie stationna derrière le restaurant, dans une zone d’ombre, du côté de la Maison de l’huître, très visitée, l’été, par les touristes. Il sortit de sa voiture, et, blotti entre deux grands pins maritimes tordus par les vents, il observa ce que faisait Josso.

Malheureusement, le beau clair de lune qui s’annonçait une heure plus tôt avait disparu. Les nuages, de plus en plus menaçants, assombrissaient la nuit. La Mercedes était garée au bord du quai, entre le bureau du port et la petite chapelle, tout près de la jetée. L’avant de la voiture était dirigé vers la mer et le port. Thobie distinguait Josso, debout près de la portière avant et qui observait les alentours. Il n’y avait pas âme qui vive, à part un chien qui rôdait et qui fit s’envoler une nichée de mouettes et de goélands. Cependant, il vit Josso se pencher à l’intérieur de la voiture et déclencher deux appels de phares. Pourquoi ? Pour qui ? Manifestement, il s’agissait d’un signal. La marée descendante commençait à se faire sérieusement sentir. En haut du port, le long des quais, la plupart des bateaux se couchaient sur le flanc. Seuls ceux amarrés au loin étaient à flot.

Josso ouvrit le coffre de sa Mercedes, en sortit quelque chose. Thobie jura après les nuages, après le ciel noir qui s’était abattu sur le port. Prudemment, pour mieux voir, il s’avança en se cachant derrière la carcasse d’un vieux bateau de pêche en cours de restauration sur le mail. Josso avait un sac à la main, genre sac à provisions, et il avançait maintenant sur la jetée. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Il portait de la nourriture à quelqu’un ? A qui ? Il n’y avait personne en vue.

Alors que Josso était parvenu à l’extrémité de la jetée, Thobie se risqua plus avant pour mieux observer ce qui allait se passer. Il parvint ainsi jusqu’au bord du quai. Plusieurs barcasses en partie remplies de filets de pêche étaient groupées côte à côte. Il se glissa entre deux d’entre elles, s’y blottit. Impossible de déceler sa présence. Il aperçut soudain, au loin, une barque qui filait sur la mer. D’où venait-elle exactement ? Difficile à dire. Josso était toujours au bout de la jetée. Il s’était assis ou accroupi. Manifestement, il attendait quelqu’un. La barque se dirigea droit sur lui et accosta. L’homme ne débarqua pas. Il saisit le sac à provisions tendu à bout de bras par Josso. Une conversation dut, très certainement, s’engager entre les deux hommes, mais elle fut de courte durée.

Josso s’était remis debout et revenait déjà sur la jetée, remontant vers sa voiture, cependant que la barque s’éloignait dans le port. Où se dirigeait-elle exactement ? Vers quel bateau ? A force de fixer toute son attention sur un point précis, les yeux s’habituent à la demi-obscurité. On parvient ainsi à discerner le contour des choses. La barque, à grands coups de rames, s’en allait au-delà des bateaux groupés au milieu du port, vers une embarcation à l’allure bizarre, amarrée très à l’écart. Ce n’était pas un navire de pêche.

La Mercedes de Josso était à une dizaine de mètres seulement de Thobie. Ce dernier entendit le moteur se mettre en marche. Les diesels sont bruyants. Il attendit quelques minutes avant de sortir de sa planque. Alors,