Le regard ailleurs - Jean-Jacques Amar - ebook

Le regard ailleurs ebook

Jean-Jacques Amar

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Opis

Jeune cadre, Sophie écrit pour le plaisir et pour elle-même. Jusqu'au jour où elle oublie un de ses poèmes dans un café parisien.

Sophie, jeune femme cadre en quête de sens pour son existence, déguste chaque jour un italien dans une brasserie près des Champs-Élysées. À cette occasion, elle écrit quelques vers sur un joli papier bleu qu’elle glisse dans une enveloppe de la même couleur, sans faire mention d’un destinataire. Un matin, tout absorbée par un appel téléphonique, elle met un terme à sa parenthèse poétique. Dans sa précipitation, elle laisse, par inadvertance, l’enveloppe glisser sans bruit entre deux banquettes... Dans un Paris tiraillé entre le plaisir de vivre et la crainte d’être victime d’un attentat, Sophie va nous faire partager un voyage singulier et original, chargé d’imprévus, de romantisme et d’amour, qui va lui permettre de se mieux connaître et, donc, de décider...

Découvrez sans plus attendre le récit de Sophie, entre passion et écriture, dans un voyage surprenant. Un roman qui se dévore de bout en bout !

EXTRAIT

7h53 du matin, ce mardi Gare de Lyon. Le TGV en partance pour la capitale des Gaules est, comme tous les jours de la semaine, bondé ; chacun essaie de trouver sa voiture puis sa place avant de s’installer confortablement et de surtout sécuriser ses objets personnels.
Sophie a fait réserver une place solo en première et commander un petit-déjeuner. Elle choisit toujours, quand cela est possible, d’avoir une place en première, non pas qu’elle ne veuille pas se mélanger au flot des voyageurs, mais banque d’affaires oblige, la discrétion et l’anonymat sont de rigueur. Elle est élégamment vêtue d’un tailleur pantalon noir et d’un chemisier à fines rayures. Elle porte, pour se protéger du froid, un carré H à dominante bleue pour être assortie à son chemisier. Elle a privilégié des bottines et un manteau mi-long. Elle tire un pilote-case souple dans lequel elle a rangé ses affaires personnelles, son micro-ordinateur et des synthèses, non identifiables, de ses dossiers. La voilà donc confortablement installée sans vis-à-vis, ce qui lui permettra d’occuper deux places.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Passionné de média, de poésie et de littérature biblique ou profane, Jean-Jacques Amar s’est intéressé à la psychologie du travail au CNAM Paris tout en poursuivant ses activités dans l’univers du commerce et de l’industrie. Comédien dans l’âme, il est un fervent admirateur des auteurs de la poésie et de la variété française d’hier et d’aujourd’hui. Il participe régulièrement au spectacle du Printemps des Poètes.

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Jean-Jacques Amar

Le regard ailleurs

Roman

© Lys Bleu Éditions—Jean-Jacques Amar

ISBN : 978-2-37877-815-6

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Du même auteur

Chez un autre éditeur

De vous à Moi, poésie, Edilivre, 2016

Courir vers Demain, poésie, Edilivre, 2017

Photo couverture: © Eddie Hajj

Photo 4ème de couverture portrait de l’auteur: © Philippe Decroix

Qui nous fera voir le bonheur ?

La Bible

Remerciements

À Chantal K, pour ses conseils avisés,

À ma femme Suzy Danielle, pour sa clairvoyance et sa patience devant mon impatience.

À Eddy H. pour ses talents de reporter photographe.

À Philippe D. pour sa créativité.

Une lettre oubliée

Les fêtes de fin d’année et leurs cortèges de rencontres imposées ou désirées ont laissé place aux bonnes résolutions et à la période des soldes. Tout Paris est en vente et les enseignes de la plus belle avenue du monde débordent de créativité pour proposer aux consommateurs les meilleures affaires aux prix les plus bas.

Sophie trouve toujours moyen de succomber à leur charme pour être plus belle, plus sexy, plus désirable. Et Sophie est déjà tout ça. Mais pour qui ?

Il fait froid dans la capitale en ce lundi début de semaine, les jardins près des Champs-Élysées sont recouverts d’une fine pellicule de neige tombée la veille. Toujours élégamment vêtue, Sophie porte en ce premier jour de la semaine une robe courte noire, une veste rose, des escarpins à hauts talons en cuir verni, des collants opaques de belle facture qui rendent ses jambes agréables au regard et un manteau mi-long en pure laine et cachemire foncé. En montant les marches de la station de métro, elle remonte son col et serre contre son corps un joli sac en cuir de marque connue qui contient un nécessaire de maquillage, un stylo de marque prestigieuse, une mini-tablette et un smartphone de marque non moins prestigieuse. Quelques dizaines de mètres après la sortie du métro, elle pénètre comme à son habitude dans la brasserie qui fait l’angle entre l’avenue où sont situées toutes les boutiques des grands couturiers et celle qui accueille une célèbre station de radio dite périphérique.

Bonjour Paul !

Les habitués de cette brasserie ont pris pour habitude d’appeler le patron par son prénom, ce qui n’est pas pour lui déplaire, surtout quand il s’agit de jolies jeunes femmes comme Sophie ou son amie Julie.

Bonjour, Mademoiselle, vous avez passé un bon week-end ?

Oui bien sûr, comme d’habitude.

J’ai un café italien qui vous tend les bras.

Va pour le café italien, un double.

C’est vrai qu’elle avait passé un bon week-end.

Le vendredi précédent, elle avait invité un jeune commercial à prendre un pot après le travail. Ce dernier, bourré de talents mais pressé d’y arriver, s’acheminait de par son comportement vers des expériences douloureuses. Il paraissait nécessaire à Sophie de lui indiquer le bon tempo, histoire aussi d’asseoir son autorité. Dans une banque d’affaires, la discrétion et le temps sont deux variables à manier avec précaution.

Elle avait appelé ses parents, planifié avec eux un dîner pour la semaine prochaine, après son retour de Lyon. Sur sa lancée, elle envoya un SMS à son amie Julie (son double plus blonde) pour confirmer les occupations du prochain week-end : sport, sortie au théâtre puis dîner au restaurant.

Samedi, après un jogging dans les jardins des Tuileries, elles se sont retrouvées vers 20h15 dans la maison de Molière pour applaudir Michel R. dans le rôle du Bourgeois Gentilhomme avec ses facéties dans la scène du grand Mamamouchi. Elles ont ensuite dîné à la brasserie attenante d’une salade composée accompagnée d’une demi-bouteille d’un pomerol 2010 puis d’une tarte au citron et d’un excellent café. Elles ont quitté la brasserie vers 23h35, ont ensuite traversé l’Arche près de la Pyramide du Louvre, celle-ci était éclairée, puis enfin la Seine. Quelques attardés marchaient lentement sur le pont et un bateau-mouche allait à son train de sénateur, éclairant les bâtiments officiels de ses projecteurs. Elles ont rapidement rejoint leur domicile respectif de la rive gauche.

Après avoir rangé quelques affaires puis mis en charge son smartphone, Sophie s’est couchée vers 1h30 et, comme d’habitude, personne n’est venu la border mais ça… c’est une autre histoire.

Il est 9h00. Dans la brasserie de Paul, comme tous les jours à cette heure et selon un rite bien réglé, elle ouvre sa tablette et goûte avec un certain plaisir ce nouveau café italien. Après avoir parcouru les sites traitant de finance et d’économie, elle a contrôlé son planning d’activité et de rendez-vous de ce jour. Comme elle est d’humeur joyeuse, elle sort une feuille d’un papier bleu ciel et une enveloppe assortie, l’ambiance aidant et après un coup d’œil circulaire, elle se met à écrire, de sa belle écriture, ce texte qu’elle trouve assez sympa.

J’ai cherché dans le vent

Lorsque revient le soir

Tous les grands sentiments

Qui font les belles histoires

J’ai construit une image

Et mixé les couleurs

Qui dessinent des nuages

Au milieu de mon cœur

Et ainsi passent la vie,

Les hivers, les étés

Et chaque heure de la nuit

Se sent comme invitée

Je voudrais tout vous dire

Mais par où commencer ?

On évite le pire

Quand les choses sont cachées.

9h30 marquent la fin de la parenthèse poétique de la journée. Sophie glisse alors la feuille dans l’enveloppe sans destinataire ; elle verra bien plus tard et selon son feeling à qui seront destinés ces quelques vers. C’est un appel sur son smartphone qui va clôturer définitivement cet instant d’évasion. Le contenu de la conversation qu’elle entame avec son interlocuteur mobilise son attention. Elle se lève, range précipitamment la tablette dans sa pochette, et enfile son manteau. Elle tente de placer dans la poche extérieure de sa sacoche l’enveloppe sans destinataire mais, par inadvertance, celle-ci glisse sans faire de bruit entre les deux banquettes ; entièrement absorbée par cet appel, elle ne s’en est pas aperçue. Se dirigeant vers la sortie, elle salue d’un geste Paul qui s’empresse de lui répondre et de lui tenir la porte.

Certes la vie de Sophie n’est pas éclatante de lumière et de bonheur partagé comme elle l’aurait aimée. Souvent elle se dit qu’elle a encoretoute la vie devant elle, des parents aimants, des amis attentifs et surtout un bon job passionnant qui rythme et structure son temps. Elle est consciente de tout cela mais elle a de l’ambition et souhaite l’excellence.

10h00 sonnent dans toutes les églises de France et de Navarre.

Comme à son habitude depuis plusieurs années déjà, Pierre fait son entrée dans la brasserie de Paul. Ce jour-là, il porte un duffel-coat noir de belle fabrication qui dissimule un costume gris, une chemise bleu ciel et une cravate à fines rayures d’un grand couturier. Tout en saluant d’un fort bonjour les consommateurs et autres serveurs de la brasserie, il vient serrer la main de Paul, son ami depuis plusieurs années. C’est qu’ils en ont traversées des épreuves tous les deux ! Pierre avait beaucoup été à l’écoute de Paul lors du divorce de celui-ci, des soirées entières à partager. Et Paul s’est aussi rendu disponible et proche quand Pierre a vécu la perte brutale de son épouse suite à ce terrible accident ; un chauffard l’avait fauchée à la sortie d’un restaurant sur la N7, la route des vacances.

Pierrese souvient bien de ce soir où, après sa reprise d’activité, il était venu dîner dans cette brasserie chic de la capitale. À cette occasion, Paul le patron, à l’encontre de tout protocole, était venu s’asseoir à sa table avec deux assiettes de foie gras et une bonne bouteille de sauternes, signifiant ainsi à Pierre que, de toutes les façons, la vie devait continuer et qu’il était à ses côtés dans ce drame. Pierre avait apprécié ce geste fort et leurs liens s’en étaient trouvés resserrés. Fans de rugby, l’un et l’autre ayant porté les couleurs d’un vieux club de la capitale, ils assistaient souvent à un ou deux matchs du tournoi des Six Nations.

En vérité, Pierre n’avait pas vraiment récupéré psychologiquement du départ de celle qui avait partagé sa vie. Le diplômé de psychologie, qui savait analyser un CV, une activité, déceler un comportement pathogène ou une ambiance anxiogène, avait du mal à accepter et à vivre cette absence. Le stress post-traumatique qui se manifestait lorsqu’il ressentait quelque lassitude, avec moins d’intensité certes, assombrissait son ciel, surtout en cette période hivernale, quand l’organisme synthétise mal la vitamine D.

Les images, le bruit, la sirène de l’ambulance, la cérémonie des obsèques puis le combat des avocats et des experts visant à fixer le montant de l’indemnisation d’une vie perdue’ faisaient maintenant partie intégrante de son univers. Un sentiment de colère et d’impuissance brisait de façon récurrente les brefs instants de sérénité, telle la mer qui vient éroder les falaises des plages de Normandie. Il se réfugiait alors dans l’écriture et se forçait à sortir pour observer le monde vivre.

Malgré cet océan de souffrances, Pierre avait vécu quelques bonheurs comme les diplômes de ses deux enfants. Pierre Jr, l’aîné, est avocat d’affaires dans un grand cabinet international et sa fille Béatrice docteure en pharmacie dans un groupe pharmaceutique de premier plan, leader mondial dans l’élaboration de médicaments génériques. Mais il n’avait pas rencontré l’âme sœur pour recommencer ou continuer sa vie.

Il est donc 10h00 et le consultant associé s’apprête à déguster un bon café avant d’attaquer sa journée, instant privilégié qu’il apprécie et lui donne l’envie de réaliser quelque chose de nouveau. Le planning sur sa tablette, synchronisé avec celui de son smartphone, indique que la charge de travail de ce jour comprendra trois entretiens : le premier pour un poste de responsable de fabrication dans le domaine des industries de la boisson, le suivant pour une préparation à la validation d’un diplôme de troisième cycle en commerce et marketing pour un cadre ayant plus de quinze ans d’expérience. Il fait également mention d’une rencontre en fin d’après-midi avec un chef d’entreprise, ce dernier étant préoccupé par le turnover au sein de l’équipe de ses collaborateurs commerciaux plus importantqu’ailleurs.

Ce nouveau café italien, parfait au goût de Pierre, et le soleil au rendez-vous de cette première journée de la semaine sont des facteurs euphorisants pour lui. C’est alors qu’en se penchant pour ramasser le ticket de sa consommation, il aperçoit une enveloppe bleue qui avait dû glisser entre les deux banquettes. Examinant l’enveloppe ramassée, Pierre constate qu’aucun nom ou adresse n’y figure. Sur le point de la remettre au serveur, au dernier moment, il se ravise et, avec un petit sourire d’adolescent qui attend de recevoir sa première lettre, il la glisse dans sa sacoche, se lève, enfile son manteau en déposant sur la table le montant de l’addition accompagné, comme toujours, d’un généreux pourboire. En quittant la brasserie, il adresse à Paul un clin d’œil complice et ajoute :

Peut-être à midi, mais j’en sais trop rien.

Avec plaisir ! lui répond Paul.

Pour nos deux protagonistes, la journée se passera de façon diverse et variée.

Sophie utilisera la plus grande partie de la matinée à relire, ligne par ligne, les termes du pré-contrat de fusion-acquisition que son service juridique lui aura concocté en vue de son business meeting du lendemain à Lyon. C’est dans la capitale des Gaules que devrait se signer un protocole d’accord, bien que le volet financier de l’affaire ne soit pas encore mature. Sophie sait qu’elle devra y consacrer tout son après-midi, voire une partie de sa soirée. La lettre et le joli texte poétique seront conservés dans une autre partie de sa mémoire non mobilisable à ce moment, le coup de fil à Julie ainsi que la préparation du prochain week-end subiront le même sort.

Vers 13h00 Sophie déjeunera d’un plateau-repas copieux et diététique avec son collègue de la direction juridique dans la salle à manger réservée aux cadres du groupe. L’immense verrière offre une vue éblouissante sur la plus belle Avenue du Monde. L’été, on peut y prendre le café et esquisser une petite séance de bronzage. Elle apprécie la compagnie de son collègue, il est d’un abord agréable même si parfois un peu insistant en tentant une approche pour mieux connaître sa vie de hors des murs du groupe, mais celle-ci reste évasive et botte en touche.

Pierre, de son côté, procédera à la relecture du CV du candidat invité ce jour. Après avoir vérifié que son interlocuteur était bien arrivé et qu’on lui avait fait déguster le café maison et les biscuits l’accompagnant, il commencera l’entretien par :

« Je vous propose la méthode de travail suivante :

Je vous représente le poste avec ses différents aspects, je réponds à vos questions.

Vous me parlez de vous, de votre projet de vie, de vos compétences en matière de connaissances, expériences, savoir-être et savoir communiquer, etc.

Je propose ensuite de passer une série de tests permettant de mieux cerner votre personnalité.

Nous entamerons une rapide synthèse et, suite à l'interprétation de vos résultats aux tests, je vous enverrai ou non une autre invitation.

Dans tous les cas, vous pouvez me joindre via mon e-mail ou mon assistante et je vous communiquerai l’interprétation de vos tests. »

Il était 13h30 quand, d’un commun accord, Pierre et son candidat mirent fin à l’entretien. Il quitta son bureau. Pas le temps de retourner chez Paul, il opta pour un copieux sandwich et une eau minérale naturelle. Il arpenta les Champs-Élysées côté boutiques. Il appréciait ce moment, ça lui rappelait le temps où, jeune étudiant pas trop argenté, il déjeunait d’un sandwich tout en parcourant ses cours.

En revenant au bureau vers 14h30 Pierre n’avait qu’une envie : lire cette lettre à quelqu’un d’inconnu comme il l’a baptisée ; mais le principe de réalité s’imposant, il lui fallait préparer son prochain rendez-vous, à savoir la préparation à la validation d’un diplôme de troisième cycle en commerce et marketing pour un cadre quadragénaire expérimenté. L’entretien dura deux bonnes heures et l’échange entre lui et ce candidat très motivé fut fructueux. À l’issue de l’entretien, reprenant l’argumentaire développé, Pierre confia à son interlocuteur : « En fait, vous connaissez parfaitement votre métier et vous maîtrisez également les concepts et connaissances qui y sont attachés, vous avez besoin d’être reconnu. Nous allons donc vous conseiller au mieux de vos intérêts et vous aider à préparer les dossiers correspondants. » C’est sur ces paroles et l’organisation d’une prochaine rencontre que prit fin ce deuxième rendez-vous.

Le PDG d’une PME spécialisée en fabrication de produits moulés se souciant du turnover au sein de son équipe de commerciaux s’annonça vers 17h30. Pierre appréciait ce type de rencontre. Très tôt, il avait manifesté son intérêt pour les recherches sur le travail, son organisation, la souffrance induite parl’exercice de certains métiers. Attentif au discours de ce chef d’entreprise, Pierre comprit immédiatement le niveau de l’angoisse générée par ce phénomène, courant cependant dans ce type d’entreprise. D’un commun accord, il fut décidé de lancer une investigation permettant non seulement de comprendre cet état de fait mais également de procéder à l’analyse du travail en vue de le transformer. Cette étude des relations humaines dans chaque département de sa PME, rentable mais fragile sur le plan humain, clôturera ce dossier et fournira des pistes de progrès. Pour ce faire, Pierre présenta au chef d’entreprise un de ses collaborateurs. La prise de rendez-vous pour cette recherche marqua la fin de l’entretien, il était alors 19h30.

Comme tous les jours à cette heure, Pierre dénoua le nœud de sa cravate, but à grosses gorgées une bouteille d’eau minérale et commença à dicter la synthèse de ses entretiens. Le système qu’il utilisait lui permettait via son ordinateur de voir apparaître les mots choisis, il était fier d’avoir acquis un tel système, même s’il lui avait fallu du temps pour apprivoiser la machine, le logiciel et son environnement. Cette façon de procéder, c’était bien sûr un gain de temps pour son assistante et, petit bonus de plaisir, cela lui donnait la possibilité de déclamer à haute voix, ce qui était bon pour son cours de théâtre !

Vers 20h00, Sophie et Pierre quitteront leur bureau respectif.

Pierre ne passera pas chez Paul. Il se dirigera vers son domicile du septième arrondissement, un magnifique duplex de 100 m2 qui offre, le soir venu, une magnifique vue sur Paris. Il dînera d’un plat cuisiné proposé par un grand chef étoilé à base de noix de Saint-Jacques, de cabillaud et d’une sauce au champagne, accompagné de riz vite cuit. Il savourera deux verres d’un chablis grand cru 2002 et une pomme cuite saupoudrée de cannelle tout en regardant, d’une oreille distraite, les dernières nouvelles du jour sur une chaîne d’infos en continu. La lecture de ses mails personnels ne lui prendra que quelques minutes.

Ses amis et autres relations proches ont l’habitude de téléphoner, la voix communique plus de bonheur ou de chaleur qu’un SMS ou un mail écrit dans n’importe quelles conditions, Pierre le savait mieux que personne.

Ilsortit la lettre de sa sacoche puis de son enveloppe vierge de tout destinataire et, le cœur battant, commença à lire des yeux puis à haute voix l’ensemble du texte.

J’ai cherché dans le vent

Lorsque revient le soir

Tous les grands sentiments

Qui font les belles histoires

J’ai construit une image

Et mixé les couleurs

Qui dessinent des nuages

Au milieu de mon cœur

Et ainsi passent la vie,

Les hivers, les étés

Et chaque heure de la nuit

Se sent comme invitée

Je voudrais tout vous dire

Mais par où commencer ?

On évite le pire

Quand les choses sont cachées.

Saisi par une certaine émotion, Pierre posa le texte sur la table du salon. Il réduisit à son minimum le niveau du son de la télé puis ferma les yeux un court instant. La nuit allait être longue et la cascade de questions difficiles à endiguer. Il rouvrit les yeux, releva la tête et relut chaque vers à haute voix, détachant chaque mot, chaque phrase, comme lorsqu’on déguste un grand vin. Il s’arrêta à nouveau sur ces strophes. Il sentit une larme couler le long de son visage. Il décida alors de poser ce beau texte, beau en tout cas à ses yeux, avant de procéder à son étude. « Demain nous verrons bien plus clair », laissant ainsi la magie opérer. Le ciel clair sur Paris lui proposait une vue éclatante. Le temps passant si vite, il décida que sa journée lui avait offert suffisamment d’émotions et sortit de scène pour se laisser embarquer vers le royaume des rêves.

Sur la rive gauche de la Seine, dans son appartement au dernier étage à l’angle de ce grand boulevard avec vue sur l’Institut de France, Sophie finissait de préparer ses affaires professionnelles et personnelles en vue de son prochain voyage à Lyon. L’heure avançant, elle envoya un dernier mail à Julie puis se dit qu’il était temps de tomber dans les bras de Morphée à défaut de quelqu’un d’autre. Elle avait totalement oublié la lettre de ce matin.

Paris-Lyon

7h53 du matin, ce mardi Gare de Lyon. Le TGV en partance pour la capitale des Gaules est, comme tous les jours de la semaine, bondé ; chacun essaie de trouver sa voiture puis sa place avant de s’installer confortablement et de surtout sécuriser ses objets personnels.

Sophie a fait réserver une place solo en première et commander un petit-déjeuner. Elle choisit toujours, quand cela est possible, d’avoir une place en première, non pas qu’elle ne veuille pas se mélanger au flot des voyageurs, mais banque d’affaires oblige, la discrétion et l’anonymat sont de rigueur. Elle est élégamment vêtue d’un tailleur pantalon noir et d’un chemisier à fines rayures. Elle porte, pour se protéger du froid, un carré H à dominante bleue pour être assortie à son chemisier. Elle a privilégié des bottines et un manteau mi-long. Elle tire un pilote-case souple dans lequel elle a rangé ses affaires personnelles, son micro-ordinateur et des synthèses, non identifiables, de ses dossiers. La voilà donc confortablement installée sans vis-à-vis, ce qui lui permettra d’occuper deux places.

Sur le fauteuil, de l’autre côté de l’allée centrale, un voyageur a posé sa valise. Il a esquissé un sourire dans sa direction, Sophie lui a répondu par un simple regard puis a commencé par fermer les yeux pour visualiser, comme on le lui a appris, les différentes parties de sa journée, en s’attardant sur les importantes. Deux minutes plus tard, sa préparation mentale achevée, elle a ouvert son micro et s’est assurée que personne ne pouvait lire par-dessus son épaule. Elle ressent toujours un certain plaisir à se déplacer, à voyager. Ce changement d’environnement lui donne le sentiment qu’elle part à la conquête de quelque chose, d’un monde nouveau !

Une fois, lors d’un voyage par avion vers Toulouse, elle avait beaucoup discuté avec un homme d’affaires comme elle. Ils avaient promis de rester en contact et de prendre un verre à Paris mais… ce projet était resté lettre morte. Elle en avait éprouvé quelque déception. Pourtant elle n’avait pas osé faire le premier pas et l’appeler.

À Paris, dans son appartement du septième, Pierre est dubitatif. Il s’est souvent réveillé la nuit passée. Les questions n’ont pas manqué de faire assaut de son esprit. Pendant le petit-déjeuner il a écouté les nouvelles avec une certaine distance. Simplifier, amplifier, il la connaît bien cette technique utilisée par tous les journalistes de la planète. Il pensa aussitôt en souriant : « L’Allemagne éternue et La France a la grippe ! » ou bien, « Le Quinze de France ne marque pas et l’arbitre est incendié par les quelques soixante millions de sélectionneurs ! ».

Aujourd’hui est une journée plus cool pour Pierre avec des rendez-vous moins stressants. Il est vrai qu’il apprécie grandement ce statut de consultant associé à horaires variables. En fait, c’est ce poème, cette lettre qui va l’occuper tout au long de sa journée. Pour ce jour, c’est costume moka avec cravate assortie, décide-t-il en sortant de la salle de bain. Sa sacoche prête, il hésite un instant mais finalement glisse l’enveloppe dans la poche droite de son veston. « Elle y sera à l’abri », pense-t-il tout haut, mais personne pour l’entendre. C’est comme ça depuis la perte de son épouse, personne pour lui répondre, le contredire, lui proposer des éléments alternatifs, d’autres projets et cette situation s’avère de plus en plus souvent difficile à supporter.

Lors de sa visite habituelle chez Paul, Pierre prit juste le temps de déguster son nouveau café italien et deviser sur la pluie et l’état du terrain pour le prochain Crunch qui se jouera cette année en France à Paris. Il a failli faire mention de la lettre mais il s’est retenu au tout dernier moment, son ami Paul n’était pas très disponible en ce début de journée.

Pierre a passé la majeure partie de sa matinée à relire différents textes de loi ainsi que leurs décrets d’application. Il a toujours la même réaction par rapport à ces documents juridiques officiels, « Difficile de bien comprendre où ce gouvernement veut nous mener. » Il verra plus tard avec le juriste du cabinet comment gérer ces nouvelles contraintes pour les partenaires sociaux au niveau des petites et moyennes entreprises. 13h00 se présentant, il demanda à son assistante de lui ramener un sandwich copieux, une bouteille d’eau minérale et une part de flan à la noix de coco,

tant pis pour le régime ! lui lança-t-il avec un petit sourire complice.

Vous ne devez pas vous inquiéter ! répondit-elle en refermant la porte du bureau.

Pierre donna du jeu au nœud de sa cravate, ouvrit la lettre et se mit à relire le texte avec un certain plaisir. Le consultant diplômé en psychologie qu’il était se proposa de faire une étude graphologique afin de mieux comprendre qui était le scripteur de ce document. Il en trouvait le contenu plus que sympathique, ouvrant pour le lecteur des horizons porteurs d’espoir.

Un poème, ce n’est pas une lettre de motivation en vue de décrocher un poste de haut niveau ! Un poème, c’est une histoire, un appel, un voyage, une invitation, un rêve que l’on veut partager. Pierre s’attacha donc à effleurer la personnalité du scripteur. Cette écriture aérée dénotait un bon équilibre, une capacité à gérer, un bon contact, une faculté de s’adapter. Légèrement montante, elle était un signe d’enthousiasme, d’entrain avec un fort besoin de prendre des initiatives. Manifestement, cette écriture était celle d’une femme, jeune. « Cette femme est une extravertie, elle est optimiste et elle aime la vie », pensa Pierre. Autres questions qui le taraudaient : « Qui se cache donc derrière ce texte, cette écriture ? Et pourquoi avoir laissé ce courrier se perdre entre deux banquettes d’une brasserie ? »