Le Môme de Fouesnant - Bernard Larhant - ebook

Le Môme de Fouesnant ebook

Bernard Larhant

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Opis

Une protection rapprochée à ses risques et périls...

Quand un ado frappe à la porte de sa tanière de Bénodet pour se placer sous sa protection car ses parents, morts depuis peu, lui ont expliqué qu’il ne pouvait avoir confiance qu’en ce policier, Paul Capitaine n’a qu’une seconde pour prendre sa décision. Et à peine a-t-il accepté qu’il sait qu’il va au-devant de gros ennuis.
Dans quelles circonstances exactes les parents de Loup, l’adolescent, sont-ils morts aux confins de la Terre de Feu ? Qui sont ces agents des services secrets qui veulent à tout prix récupérer le môme ? Pour qui travaillent-ils ?
Enfin, existe-t-il un lien entre cette affaire et le « gang des loups noirs » qui profite d’enterrements en Pays Fouesnantais pour piller les maisons vides ?

Ce 12e tome des enquêtes du capitaine Paul Capitaine vous entrainera dans une affaire saisissante qui suit les traces de gangs énigmatiques et de faits mystérieux.

EXTRAIT

C’était un samedi de grisaille de la fin mars comme la pointe bretonne nous en réserve quelques-uns, de ceux qu’on passe à la maison, autour du feu crépitant de la cheminée, un bon livre entre les mains. Il pleuvait un crachin pénétrant sur Bénodet, comme sur l’intégralité de la côte cornouaillaise, qui interdisait la moindre balade jusqu’à la pointe Saint-Gilles. On ne distinguait même pas le sémaphore de Sainte-Marine, de l’autre côté de la baie, c’était pour dire ! Comme tous les week-ends depuis que nous vivions ensemble, Dominique avait quitté son appartement de Quimper pour passer les deux jours auprès de Sarah et moi. Nous prenions tous deux lentement nos marques dans notre vie de couple, sans brusquer les choses, tant nous étions attachés, l’un comme l’autre, à notre indépendance. Mais comme nous étions avant tout attachés l’un à l’autre…

À PROPOS DE L’AUTEUR

Bernard Larhant est né à Quimper en 1955. Il exerce une profession particulière : créateur de jeux de lettres. Après un premier roman en Aquitaine, il se lance dans l’écriture de polars avec les enquêtes bretonnes d’un policier au parcours atypique, le capitaine, Paul Capitaine et de sa fille Sarah. À ce jour, ses romans se sont vendus à plus de 110 000 exemplaires.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

Le blog de l’auteur : http://motsdebernard.canalblog.com/

À Loup, de la part de Christian,

son grand-père,

qui marchera toujours à ses côtés.

REMERCIEMENTS

- À André Morin pour ses précieux conseils et son expérience de la procédure policière.

- À Lorraine, Brigitte et Domi, pour leurs relectures de mon manuscrit.

PRINCIPAUX PERSONNAGES

PAUL CAPITAINE : La cinquantaine, capitaine de police, ancien agent des services secrets français. Natif de Quimper, il connaît bien la ville et la région. Il trouve au sein de la Police Judiciaire de Quimper une seconde jeunesse, grâce à Sarah, sa partenaire mais aussi sa fille. Il est le compagnon de la magistrate Dominique Vasseur, même si rien n’est simple dans leurs relations intimes.

SARAH NOWAK : 31 ans, d’origine polonaise, lieutenant de police. Engagée dans la police pour retrouver son père breton, elle va le découvrir en son partenaire Paul Capitaine. Dotée d’un caractère fort et généreux, elle cultive des rêves d’absolu. Le plus souvent attachante, parfois irritante, toujours franche et sincère.

DOMINIQUE VASSEUR : 47 ans, substitut du procureur de la République, compagne de Paul Capitaine. Elle a échoué à Quimper après une affaire confuse à Marseille. Intelligente, opiniâtre, loyale, elle a refusé une promotion pour demeurer en Bretagne.

ROSE-MARIE CORTOT : 29 ans, d’origine antillaise, enquêtrice de police. RMC pour tout le monde. Le rayon de soleil de l’équipe par sa bonne humeur permanente, le plus de la PJ par son génie de l’informatique. Et aussi la meilleure amie de Sarah.

RADIA BELLOUMI : 36 ans, commissaire de police. Une surdouée qui se trouve parachutée à la tête du commissariat de Quimper. D’origine maghrébine, malgré son jeune âge, elle va obtenir le respect de ses effectifs par son sang-froid et sa baraka.

CAROLE MORTIER : 43 ans, divorcée, une fille de 15 ans, Priscilla. Capitaine de police et chef de groupe. Un excellent flic, mais une femme au parcours tortueux, souvent empêtrée dans des soucis familiaux. Elle vient de renouer avec son ex.

Blaise JUILLARD : 29 ans, célibataire, lieutenant de police. Son père est l’un des pontes du Quai des Orfèvres, le fils ne possède pas la même étoffe. Sous ses airs nonchalants qui lui ont valu le surnom de Zébulon, il n’est pas dénué de flair ni de vivacité d’analyse.

RONAN FEUNTEUN : La cinquantaine, patron de l’agence locale d’Ouest-France. Camarade de jeunesse de Paul Capitaine. Entre eux, un accord tacite : le journaliste transmet ses informations au policier qui lui réserve la primeur du résultat des enquêtes.

PAULINE : Jeune fille au visage de madone, morte noyée dans l’Odet alors qu’un miracle a sauvé Sarah. Celle-ci la considère depuis comme son ange gardien. In memoriam Anne-Sophie Deval.

PROLOGUE

C’était un samedi de grisaille de la fin mars comme la pointe bretonne nous en réserve quelques-uns, de ceux qu’on passe à la maison, autour du feu crépitant de la cheminée, un bon livre entre les mains. Il pleuvait un crachin pénétrant sur Bénodet, comme sur l’intégralité de la côte cornouaillaise, qui interdisait la moindre balade jusqu’à la pointe Saint-Gilles. On ne distinguait même pas le sémaphore de Sainte-Marine, de l’autre côté de la baie, c’était pour dire ! Comme tous les week-ends depuis que nous vivions ensemble, Dominique avait quitté son appartement de Quimper pour passer les deux jours auprès de Sarah et moi. Nous prenions tous deux lentement nos marques dans notre vie de couple, sans brusquer les choses, tant nous étions attachés, l’un comme l’autre, à notre indépendance. Mais comme nous étions avant tout attachés l’un à l’autre...

Depuis la mort de mon père, j’avais compris la nécessité d’un point d’ancrage affectif et je savais que mon havre, c’était le substitut du procureur auprès de qui je me sentais si bien. Et comme elle m’avait ouvert les portes de son cœur... Elle avait chaussé ses lunettes pour lire Ouest-France dont elle me faisait profiter des grands titres et de ses commentaires. Elle arriva sur la page de Bénodet et, au bout d’un moment, m’interpella :

— Tu as vu cette bande de petits voyous qui profite de l’absence des habitants, partis à un enterrement, pour cambrioler la maison d’un voisin du défunt ? Ils appellent cela « Le gang des loups noirs », car les petites crapules laissent un masque de velours noir sur le lieu de leur forfait.

— J’ai entendu parler de cette affaire, mais ce sont les gendarmes qui s’en occupent ! Pas idiots, les gars, non seulement la maison est vide, mais celles des voisins également, puisque tout le monde dans le coin a voulu accompagner la famille du défunt, donc pas de témoins... À force de former des “Bac plus 4 ou 5” et de ne pas leur trouver de boulot, voilà ce que ces petits génies nous inventent pour survivre !

— Cela fait le cinquième en un mois, et toujours en Cornouaille : Pleuven, La Forêt-Fouesnant, Gouesnach, Saint-Évarzec et cette fois Bénodet, dans le secteur de Poulpry ! La brigade de Fouesnant doit être sur les dents... Il s’appelait comment, déjà, le grand chef ?

— Le lieutenant Pierre Morteau, il est toujours en poste !

— Je sais, j’ai eu l’occasion de le revoir pour une affaire de vols de moteurs sur des bateaux, un homme charmant et courtois. Je me mets à la place de ces gens qui se rendent à un enterrement et qui, à leur retour, trouvent une vitre de leur maison brisée et constatent que les objets de valeur ont disparu...

— On est raccord, je viens de lire qu’à Marseille, ce sont les joueurs de foot qui se font cambrioler pendant qu’ils tapent dans le ballon ! Tu as bien fermé ton appartement ?

— Oui, bien sûr, et de toute manière, je ne suis ni à un enterrement ni à un match de foot... Et il s’appelait comment le jeune gendarme dont s’était entichée ta fille ?

Assise en tailleur sur un pouf, près de la cheminée, ma fille Sarah dévorait une BD, les écouteurs de son baladeur MP3 sur les oreilles, droite et superbe, dans un pull mohair. Elle aurait bien passé ces journées de repos auprès de Quentin, son nouvel amoureux, un jeune pompier de Quimper, seulement il se trouvait de permanence. Ils avaient passé plus d’une demi-heure au téléphone, et cela aurait pu durer davantage, si le soldat du feu n’avait pas été appelé sur le terrain pour un début d’incendie dans une maison. Cependant, le portable ne faisait pas tout, ou plutôt tout ne pouvait pas se faire par portable interposé...

Sarah avait invité sa copine Rose-Marie à Bénodet, celle-ci avait prétexté une grosse fatigue pour décliner l’invitation et rester à Quimper. Entre elles, le ressort d’amitié s’était lentement distendu depuis la liaison sérieuse entre ma fille et Quentin, et même un peu avant. Je le regrettais vivement, pour l’une comme pour l’autre. Mais je ne me serais jamais hasardé à me mêler de ces relations de nanas, ce domaine répondant à une logique qui m’échappait totalement, comme à la plupart des hommes, certainement... D’un bond inopiné, Sarah se leva en s’ébrouant, retira ses prothèses auditives et demanda à Dominique si elle souhaitait l’accompagner pour une infusion, avant de se tourner vers moi pour me demander si je souhaitais une rousse, une brune ou une blonde.

— Si tu parles de bière, une rousse ; comme fille, la blonde Sarah me convient très bien et pour l’amour, rien ne vaut ma brune magistrate !

— Paul, tu sais bien que j’ai horreur de ces allusions graveleuses qui ne te ressemblent pas ! me tança vertement Dominique sans se distraire de son travail. Tu vaux bien mieux que cela et tu le sais parfaitement... Je veux bien une infusion aux fruits rouges, s’il te plaît, ma grande !

Si le football français connaissait parfois des soucis d’arbitrage, comme je le lisais dans France-Football, ma lecture favorite, je me sentais aussi victime d’injustices dans la distribution des cartons jaunes, depuis qu’elles se mettaient à deux pour juger mes interventions. Ce que l’une laissait passer, l’autre ne le loupait pas. Et réciproquement ! J’allais finir par devenir un peu plus philosophe et un peu moins humoriste, petit à petit, à force de me trouver coincé entre deux feux, le temps que Quentin, le pompier de service, ne vole à mon secours...

Pas un seul de nous trois n’avait vu qui que ce soit pousser le portail d’accès à notre maison enveloppée dans le crachin tenace, pourtant, la sonnerie retentit à plusieurs reprises. Sarah cria de la cuisine qu’elle allait ouvrir et je l’entendis courir jusqu’au vestibule de sa foulée qui se voulait légère. Une voix juvénile, haletante, l’interrogea aussitôt :

— Je suis bien chez Paul Capitaine ? Puis-je lui parler, c’est très urgent !

— C’est à quel sujet ? Tu pourrais au moins avoir la politesse de te présenter ! asséna Sarah de sa voix la plus sèche, alors que la mystérieuse personne devait continuer à se mouiller dehors. Je te rappelle qu’on est samedi et que les flics, eux aussi, ont le droit à un peu de repos ! Bon, que lui veux-tu, à Paul Capitaine ?

— Je m’appelle Loup Nevet, balbutia la voix grelottant de froid ou de peur. Je suis le fils de Thibaut et Patricia Nevet. Mon père était consul de France en Tunisie. Mes parents sont morts la semaine dernière en Terre de Feu et, avant de partir pour ce voyage, Papa m’a dit que, s’il leur arrivait malheur, je ne pouvais faire confiance qu’à une seule personne sur la planète, le capitaine Paul Capitaine. Il m’a laissé une fiche de renseignements sur lui, que j’ai rentrée dans mon iPhone. J’ai pris le premier train du matin pour Quimper, puis à la gare un bus pour Bénodet et, arrivé sur le port, j’ai marché jusqu’ici sous la pluie. Je suis épuisé...

Je me levai et vis un gamin d’une quinzaine d’années blotti dans les bras de Sarah qui peinait à le supporter. De taille moyenne, ses cheveux châtain clair étaient ondulés, et il portait un sac à dos qui semblait assez lourd. Il avait à la main son téléphone, qui avait dû faire office de GPS, par la magie d’un progrès jamais à court d’inventions. Je ne l’avais vu qu’une fois, il devait y avoir sept ou huit ans, en compagnie de ses parents, lors d’une réception donnée à la préfecture de Nouméa. Effectivement, je me souvenais de Thibaut Nevet, un homme intelligent et très humain, avec qui j’avais eu une discussion passionnante sur l’évolution de la diplomatie française dans le monde, mais aussi sur les paramètres nouveaux du rapport de force entre puissances sur les différents continents.

Dominique s’était levée et se tenait dans mon dos, tandis que je m’approchais de l’entrée et que Sarah me questionnait du regard.

— Effectivement, j’ai connu tes parents quand ton père se trouvait en poste en Nouvelle-Calédonie et que j’accompagnais le Président, pour un voyage officiel, expliquai-je, soucieux d’apaiser le môme. Grâce à lui, j’ai pu mener à bien une mission qui me tenait à cœur1. Il avait compris les raisons humaines qui motivaient ma démarche : révéler à des parents anéantis la vérité sur la mort de leur fille, après en avoir prouvé le lien avec les essais nucléaires français à Mururoa. J’ai un souvenir, vague, je l’avoue, de ta présence à la soirée de gala donnée en l’honneur du Président. Tu étais naturellement plus jeune et plus petit. De plus, j’assurais le service d’ordre...

— J’avais horreur de ces moments interminables pendant lesquels je me faisais bisouiller par des inconnus à qui je devais sourire en répondant poliment à leurs banalités, répliqua le jeune garçon avec beaucoup de lassitude dans la voix. Enfin, si j’avais su que j’allais perdre mes parents aussi tôt, j’aurais fait un effort pour leur faire plaisir...

— Je suis passé à côté de la nouvelle de leur mort, je suis désolé, ce doit être terrible pour toi ! compatis-je, mains posées sur les épaules du môme. Surtout si loin de la France... Tu avais des grands-parents maternels, si mes souvenirs sont exacts... Je crois même que ton grand-père est ambassadeur plénipotentiaire...

— C’est de chez ma grand-mère que je me suis enfui ce matin, à peine arrivé de Tunisie, dès que j’ai appris la terrible nouvelle ! répliqua le garçon, révélant un tempérament déjà très fort. Je crois que c’est d’eux dont mon père voulait me protéger, avant tout ! J’ignore ce qui se trame autour de moi, je suis complètement perdu, j’ai l’impression de vivre un abominable cauchemar... Je vous en prie, Monsieur, hébergez-moi, protégez-moi ! Aidez-moi à prouver que mes parents ont été assassinés, car sinon, pourquoi Papa m’aurait-il mis en garde avant de me laisser derrière lui, à l’aéroport ? Et pourquoi Maman m’aurait-elle serré si longuement contre son corps, comme si elle pressentait que nous ne nous reverrions jamais ?

Que pouvait-on attendre d’autre d’une journée aussi sinistre, qu’un coup de tonnerre comme celui-là ! Un jeune orphelin réclamait mon aile protectrice, pour y trouver refuge, et mon concours, pour l’aider à y voir clair dans une ténébreuse affaire qui risquait de me valoir pas mal d’ennuis. Une telle situation se serait déroulée en semaine, au commissariat, j’aurais été en condition pour réagir ; là, en pleine détente, hors du contexte du travail, je n’étais qu’un homme avec un cœur, face à un môme privé de ses parents et qui avait franchi une mer et traversé la France pour m’appeler à l’aide ! Je lui devais donc assistance, même si j’allais devoir affronter son grand-père que je savais un individu guère commode à pratiquer.

Dominique me regarda, dans l’attente de ma décision qu’elle aurait sans doute espérée plus rapide. Le môme était encore à la porte, un peu plus écrasé par son sac à dos, le blouson de cuir dégoulinant des reliquats de l’averse qui venait de le tremper de la tête aux pieds, les yeux tournés vers moi, en quête d’une réponse favorable. Et Sarah, imperturbable chienne de garde de notre vie privée, lui bouchait le passage, prête à le renvoyer, sans ménagement ni état d’âme, vers le premier arrêt de bus, pour un retour à la case départ. Parfois, en certaines circonstances, elle me sidérait par la froideur de son comportement...

— Allez, entre, mon grand ! l’invitai-je d’une parole chaleureuse accompagnée d’un sourire. Tu vas te détendre avec une boisson chaude, j’entends la bouilloire qui siffle, dans la cuisine. Ensuite, tu iras te réchauffer sous une douche ou dans un bain, à ta convenance, puis nous prendrons le temps de discuter entre hommes.

Docilement, Loup Nevet me suivit dans le salon après avoir serré la main de Dominique, sans réellement lui prêter attention. Il se libéra du poids de son sac, se débarrassa de son blouson qu’il plaça sur le dossier d’une chaise, réalisa que le reste de ses habits était aussi mouillé et s’approcha du feu de bois pour tendre les mains au-dessus des flammes.

— Je vais aller te faire couler un bon bain tiède, proposa Dominique en se dirigeant vers le couloir menant aux chambres. Il sera prêt à te recevoir dans ses bulles, dès que tu auras avalé ton infusion.

— Tu n’as peut-être pas prévu de pull chaud, si tu arrives de Tunisie, enchaînai-je, je vais aller te chercher l’un des miens. Tu vas nager dedans, mais il est confortable. Tu as quel âge, au fait ?

— 16 ans, mais je vais sur mes 17.

— Nous allons devoir alerter la gendarmerie de ta présence chez nous, car tes grands-parents doivent te chercher, précisa Dominique, en parfaite représentante de la loi.

Le jeune garçon baissa les yeux, bouche bée, retenant un cri avec une grande maîtrise de lui-même. Ce n’était visiblement pas l’issue qu’il attendait. Quand il releva le visage, ce fut pour me fixer, comme ces jeunes chiots sans collier en recherche d’un maître pour les protéger. Exactement le genre de situation face à laquelle je devais convenir que je n’avais rien d’une brute dépourvue de sentiments.

Sarah revint de la cuisine avec un plateau, des tasses, la boîte de sachets de tisane et un pot d’eau chaude qu’elle me demanda de lui prendre des mains. Elle se fit plus douce avec Loup, lui demandant ce qu’il désirait boire et s’il prenait du sucre. Mais le môme avait la tête ailleurs et ne répondit pas aussitôt. Et comme, chez ma fille, le feu suivait souvent de près la glace, elle m’étonna une fois de plus, s’approchant de lui et lui posant les mains sur les épaules, avant de prendre une serviette de toilette pour lui sécher les cheveux.

— Tu vis certainement un moment abominable et nous ne pouvons même pas imaginer le dixième des souffrances morales atroces que tu endures ! On ne va pas t’abandonner, tu sais, tu as frappé à la bonne porte. Tu as raison de faire confiance à mon père ; si tes parents ont été assassinés, il saura découvrir par qui et pourquoi. Je suis moi-même lieutenant de police, tu peux avoir confiance en moi aussi. Et puis je suis sa fille. De plus, Dominique, ma future belle-mère, est substitut du procureur, elle te sera de bon conseil, elle a de l’expérience, sur le plan juridique. Ne te fie pas à sa première réaction de prévenir la gendarmerie, elle n’a pas toujours un Code civil à la place du cœur, tu sais... Allez, approche, je t’ai préparé une infusion aux fruits rouges, elle va te réchauffer. Cela fait longtemps que tes parents avaient quitté la Tunisie ?

— Juste après mes 16 ans. Leur voyage s’est décidé rapidement, cela ne leur ressemble pas. Ils m’ont expliqué qu’ils allaient y fêter les vingt ans de leur rencontre et qu’il s’agissait pour eux d’un retour aux sources de leur amour. Ce voyage en Patagonie semblait tellement important pour eux ! Jamais ils ne m’avaient parlé de descendre jusqu’à la Terre de Feu.

— Allez, mon grand, bois tant que c’est chaud, nous verrons cela plus tard, lui intima Sarah en posant un baiser sur la joue fraîche du voyageur.

En parfaite maîtresse de maison, Dominique revint vers nous en précisant qu’elle avait posé une serviette sur le tabouret de la salle de bains et suspendu l’un de mes pulls les plus confortables à la patère. Loup remit sa tasse sur le plateau et suivit ma compagne qui s’inquiétait de savoir s’il possédait des affaires de rechange. Il assura que oui et se pencha au passage vers son sac à dos pour en tirer quelques effets personnels. Puis il s’enferma dans le cabinet de toilette pour plonger dans les bulles du bain, nous laissant en famille. J’interpellai aussitôt ma fille à voix basse :

— Quelle idée a germé dans ta tête pour lui promettre que nous allions l’aider et réagir comme si le meurtre était une évidence ? Je connais Hugues de Valeuil, son grand-père. S’il avait eu le moindre doute sur les circonstances de la mort de sa fille et de son gendre, il aurait diligenté une enquête. Il s’en est dispensé, voilà bien la preuve qu’il s’agit, hélas, d’un accident, comme il s’en produit des milliers tous les jours sur la planète. Surtout en des lieux aussi lointains et hostiles. Même si la réalité est dure à accepter pour leur môme, il ne faut pas laisser croire à ce gamin des histoires sans fondement.

— Cela ne coûte rien d’écouter sa version et les arguments qui lui font penser qu’il s’agit d’un crime ! s’emporta Sarah, émoustillée par la perspective d’une nouvelle enquête hors norme, comme si elle se complaisait dans les embrouilles. Il possède peut-être des preuves tangibles, qui nous permettront d’entamer des investigations... Tu ne vas tout de même pas le décevoir, il compte sur toi, mince ! Et puis son père t’a rendu un service, à ton tour de lui renvoyer l’ascenseur en exauçant l’une de ses dernières volontés !

— Ton père a raison, Sarah, ajouta Dominique pour me soutenir, ce garçon est mineur, il a fugué de chez ses grands-parents qui doivent se faire un sang d’encre, à cette heure. Peut-être ont-ils déjà réclamé l’appui de la gendarmerie pour retrouver sa trace. Imagine un instant qu’on se retrouve complices de sa cavale... Une magistrate du parquet et deux officiers de police, belle brochette de kidnappeurs, en vérité ! Il est parfois difficile d’accepter un pareil coup du sort, la perte de ses parents, alors on se monte la tête avec des histoires sans fondement, on échafaude des scénarios romanesques ! C’est humain, on se raccroche au moindre espoir...

— Jeune, donc forcément mytho ! répliqua Sarah, hors d’elle. Je n’arrive pas à le croire ! Pas vous ! Pas vous deux ! Des raisonnements de vieux réacs. Vous me donnez envie de gerber, tiens ! Et la non-assistance à personne en danger, Dominique, tu n’as pas cela dans les textes de tes lois ? Tu préfères oublier ce bon principe de la République, quand cela t’arrange. Tu m’avais habituée à mieux, vois-tu ! Et pour ce qui est de toi, mon papa...

On s’expliquait encore lorsque Loup sortit de la salle de bains, vêtu d’un pantalon de survêtement noir et du pull bien trop grand pour lui. Il réclama juste de se reposer quelques heures et nous promit de repartir le lendemain matin, pour ne pas nous déranger davantage et surtout ne pas nous causer d’ennuis. L’idée n’était pas bonne de venir en Bretagne, il ne voulait pas perturber notre vie familiale. Je réagis aussitôt et je m’excusai d’avoir pu lui laisser l’impression qu’il nous dérangeait, car ce n’était pas le cas. Je lui proposai de s’installer dans le fauteuil et de nous confier les éléments concrets accréditant l’hypothèse du meurtre de ses parents.

— Pour preuves, je n’ai que les paroles de Papa, peu avant le départ de mes parents, à l’aéroport. Et je ne les ai pas enregistrées sinon dans ma mémoire. Et puis ce bout de papier qu’il a enfoncé discrètement dans la poche de mon blouson, mais je l’ai jeté une fois les renseignements entrés dans mon iPhone. Il avait l’air grave, comme souvent quand il me parlait d’événements tragiques : la mort de ses parents, l’attentat auquel il avait échappé par miracle, lorsqu’il était en poste au Liban, les récents événements de Tunisie, la situation de la planète qui tournait à l’envers, comme il se plaisait à l’affirmer. Il aurait aimé m’en dire davantage, il a hésité, il ne l’a pas fait. Le départ pour l’Argentine s’est décidé rapidement, comme s’il était lié à un événement extérieur. Le voyage anniversaire de leur rencontre n’était qu’un prétexte, je l’ai bien compris, même si je ne suis qu’un adolescent ! Il existe des milliers de destinations plus romantiques que la Patagonie, même s’il s’agit du lieu de leur rencontre... Et puis la Terre de Feu n’est pas la Patagonie...

— Pourquoi avoir quitté le domicile de tes grands-parents ? questionnai-je, surpris de sa décision. Si j’ai bien compris, c’est ta seule famille, à présent. Tes parents étaient tous deux des enfants uniques, me semble-t-il... Je connais l’ambassadeur de Valeuil, c’est un homme droit et intègre, auprès de qui tu n’aurais manqué de rien, même s’il n’est plus tout jeune. Ton père t’a bien précisé de ne pas rester près d’eux, tu en es absolument persuadé ?

— Peu avant le départ de mes parents, Papa et Papy se sont disputés violemment à l’ambassade. J’étais dans ma chambre, mais j’ai tout entendu. Ma mère ne disait rien, je l’entendais pleurer. Mamie insistait, elle aussi, pour que mes parents ne partent pas, certifiant que ce voyage n’allait entraîner que des malheurs. Après leur départ, ma mère a pleuré de plus belle et mon père a tenté de la convaincre qu’il fallait prendre ce risque pour savoir.

— Savoir quoi ? questionna Dominique.

— Cela, je l’ignore ! Mais lorsque des gens montent dans un avion pour un voyage anniversaire, ils ont d’ordinaire des visages plus détendus que ceux de mes parents, à leur départ vers Buenos Aires ! Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi ils n’ont pas voulu que je les accompagne, malgré mon insistance et mes crises de nerfs. Ils craignaient pour leur vie et ne voulaient pas me mêler à leurs affaires. J’y suis bien impliqué, malgré tout, dans leurs affaires, puisque me voilà orphelin... Si vous saviez comme ils me manquent...

Le môme éclata en sanglots. Aussitôt, Sarah se leva pour s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil et le prendre dans ses bras. Je regardai Loup, jeune gamin craquant et intelligent. Il me semblait revoir sa mère, pour le peu qu’il me restait de souvenirs de notre unique contact. Cette femme, à la beauté de mannequin, était réservée comme toute épouse de diplomate, effacée même, un rien mélancolique, ce qui la rendait encore plus troublante. Pourtant, Thibaut, son mari, le père de Loup, m’avait dit avec fierté qu’elle avait fait Sciences Po. Elle aurait donc pu prétendre elle-même à une brillante carrière professionnelle. Elle avait fait le choix de la vie de famille, de l’éducation de Loup, de son rôle ingrat d’épouse de diplomate. Thibaut était fou amoureux d’elle, sacrifiant une carrière plus glorieuse pour se rallier aux souhaits de sa femme de ne pas le voir emprunter la même voie ambitieuse que son propre père.

Thibaut Nevet n’avait pas le charisme d’Hugues de Valeuil, il était un diplomate de l’ombre, appliqué à donner l’image d’une France soucieuse des droits de l’Homme et de la paix entre les peuples. Les intrigues ne l’intéressaient pas, à l’inverse de son beau-père, fin manipulateur. À Nouméa, alors que bien des membres du personnel diplomatique m’avaient tourné le dos quand je cherchais à renouer le contact avec une famille autochtone dont la fille était venue se faire soigner un jour à Quimper, j’avais su que je pouvais faire confiance à Thibaut. Et il ne m’avait pas trahi. Il n’était pas plus carriériste qu’aveuglé par la raison d’état, ce parapluie sous lequel s’abritent toutes les dérives.

Loup s’était abandonné dans les bras de Sarah, grande sœur improvisée et consolatrice diplômée ès cœurs meurtris et autres âmes en peine. Dominique se leva pour aller préparer le repas, en s’inquiétant de savoir si notre invité aimait le poisson ; elle envisageait de préparer des calamars à la plancha. Elle obtint la première esquisse de sourire de notre jeune visiteur ; il devait adorer les calamars, ou bien tout simplement, il avait faim. Une faim de Loup... J’en profitai pour m’éclipser jusqu’à mon bureau, avec l’idée d’appeler Condor, mon chef lors de mon passage au sein de la Cellule-Élysée, qui saurait me conseiller face à un cas aussi épineux.

Au cours du repas, on apprit de la bouche de Loup que, jusqu’au drame, il étudiait au lycée français de Tunis, qu’il pratiquait de nombreux sports, notamment la gymnastique, le skate, le BMX et la natation, mais surtout l’équitation. Il avait une passion pour les chevaux et avait effectué quelques compétitions en Tunisie, avec un certain succès. De plus, il adorait le théâtre, avec une prédilection pour les sketches humoristiques. D’en parler avait allumé des étincelles dans ses yeux et éclairé son visage si mélancolique. Il avait avalé les rondelles de calamar, grignoté quelques grains de riz et avalé trois verres d’eau pétillante. À brûle-pourpoint, il demanda à Sarah si elle était devenue policière pour faire comme son père. Ma fille éclata de rire.

— On peut dire cela, oui, mais pas comme tu l’imagines ! En fait, je suis née en Pologne, à Gdansk, ma mère est morte quand j’étais bébé, lors des événements de Solidarnosc. Je ne sais pas si tu en as entendu parler ?

— Je suis le fils d’un diplomate tout de même ! Rien ne me passionne plus que la géopolitique. Walesa, l’ouvrier des chantiers navals devenu président de la République. Vas-y, continue...

— J’ai su que mon père était un jeune Breton né à Quimper, j’ai donc fait l’École de police et j’ai demandé une affectation dans cette ville, dans le but de le retrouver. Je sais, c’était un peu idiot, il aurait pu se trouver n’importe où en France, mais tu sais, les blondes... Le hasard a voulu que le capitaine Paul Capitaine, ici présent, déboule quelques mois plus tard de Paris et que nous fassions équipe, pour que je découvre qu’en fait, il était mon père ! Et qu’il ne m’avait pas abandonnée, comme je l’avais imaginé jusqu’alors, avec le ressentiment qui allait avec, il n’avait juste pas reçu de réponse aux lettres qu’il avait adressées à ma mère. Et pour cause, elle avait été arrêtée par les forces armées de Jaruzelski. Tu vois, d’une certaine manière, mon paternel a donc influé sur mon choix, mais pas directement...

— Bon, puisque plus personne n’a faim, je propose que nous allions nous coucher, suggérai-je, une fois le dessert avalé. Loup est harassé et demain sera un autre jour !

— Viens, je vais te montrer ta chambre ! proposa Sarah, parfaite dans son rôle de grande frangine, comme elle avait déjà tenté de l’être avec la sublime Pauline2. C’était celle de Papy, mon Papounet doit y descendre son bureau, pour l’instant, un lit y est encore installé. Tu y seras indépendant. Et s’il te manque quoi que ce soit, je suis juste au-dessus, tu n’hésites pas à venir cogner à ma porte...

— Et je me lèverai, complétai-je, car lorsque Sarah dort à poings fermés, il pourrait souffler un ouragan sur la région, elle ne l’entendrait même pas !

— Tu exagères ! réfuta Sarah en me foudroyant du regard. C’est arrivé une fois, et j’étais vannée par une journée éprouvante de course-poursuite dans les rues de Quimper !

— Ce qui me pousse à pasticher la fameuse phrase de Guitry : Le sommeil est vraiment ce que ma fille a de plus profond !

— Cette vacherie, tu me la paieras un jour, fais-moi confiance !

— N’est-ce pas ce même Guitry qui disait aussi : « Les femmes, je suis contre, tout contre » ; alors je t’attends pour me réchauffer... intervint Dominique qui connaissait aussi ses classiques. Repose-toi bien, Loup, même si tu penses avoir atterri dans une maison de cinglés qui semblent faire peu de cas de ton deuil. Il leur arrive aussi d’avoir des rapports familiaux normaux. C’est rare, mais cela arrive...

1 Voir Quimper sur le gril, même auteur, mêmes éditions.

2 Voir La Madone du Faouët, même auteur, mêmes éditions.

I

Même le dimanche, j’adorais me lever de bonne heure et m’offrir une bonne marche sur le littoral, qu’il pleuve ou qu’il vente. Rien de mieux que l’air du large qui vous gifle le visage pour démarrer la journée avec les idées claires et faire son plein d’iode pour la semaine. En plus, ce jour-là, j’avais pour habitude de me rendre de bonne heure au bourg de Bénodet pour acheter des croissants à mes belles. Dominique en raffolait et Sarah, tout en feignant les bouder, se laissait tenter en maudissant par avance les bourrelets supplémentaires que leurs matières grasses allaient lui laisser en souvenirs. Et je ne parle pas de Blaise, notre jeune collègue et ex de Sarah, qui me reprochait toujours de les plaindre, mes croissants, une expression bien à lui pour considérer que leur nombre n’était pas en rapport avec son appétit. Ce à quoi je lui répondais invariablement que, dans notre société, même si le prix de bien des produits augmentait, tout n’allait pas forcément croissant, surtout pas nos salaires...

Lorsque je rentrai, vers neuf heures, Dominique était déjà prête et penchée sur son travail, ce qui m’exaspérait. Elle me donnait mauvaise conscience, à envisager une journée à décompresser, alors qu’elle s’attelait à la tâche comme une fourmi zélée. J’entendis l’eau qui coulait dans la salle de bains du rez-de-chaussée et je sus qu’il s’agissait de Loup, alors que Sarah squattait celle du haut pour se laver les cheveux. Un exercice de longue durée, presque un cérémonial.

Un peu plus tard, nous nous retrouvâmes tous autour de la table, devant nos tasses de café ou de thé. Loup, harassé de fatigue, avait bien dormi et il avala les croissants encore chauds de bon appétit, comme les tartines au beurre salé et à la confiture de figues maison. Il faisait plaisir à voir, les joues à nouveau colorées, les yeux pétillant de malice, et habillé de l’un de ses sweats, certes moins chaud que mon pull, mais plus à sa taille.

Pour le rassurer, je m’appliquai à lui expliquer que la veille au soir, j’avais contacté un ami fiable qui devait me rappeler dans la journée pour me conseiller à propos de l’affaire qui nous intéressait. Loin de nous l’idée de nous débarrasser de lui, juste la volonté de l’aider sans nous mettre pour autant hors-la-loi. J’avais à peine fini mon propos qu’à travers les rideaux de la fenêtre, je vis deux silhouettes s’approcher de la maison, notamment l’une qui ne me semblait pas inconnue, mais peut-être avais-je la berlue... Je compris aussitôt la situation et réagis immédiatement.

— Pas le temps de vous expliquer pourquoi, on a de la visite, on improvise ! Sarah, tu prends Loup avec toi et tu files par l’arrière. Va voir Carine et ses parents, explique-leur la situation. Planquez-vous dans l’un des mobile-homes du terrain de camping, on ira vous rechercher plus tard. Dominique, range la table, laisse juste nos deux bols, ces types ne doivent pas savoir que Loup se trouve ici. Tu ranges aussi ses affaires qui peuvent traîner dans le salon. Je vais les occuper un moment sur le seuil, le temps que tu effaces au mieux les traces de la présence de notre visiteur. Ne panique pas, mon grand, fais confiance à Sarah, elle sait comment procéder.

J’en voulais plus que tout à Condor, mon ancien patron, de m’avoir trahi. À moi aussi, de lui avoir fait confiance. Des dizaines de pensées fugaces assaillaient mon esprit. J’avais reconnu, en l’une des silhouettes celle d’un ancien collègue de la Cellule-Élysée qui avait réintégré la DGSE. Pour qu’il se déplace en urgence, cela signifiait que la fugue de Loup dépassait le cadre de la simple affaire familiale. Avait-il donc raison ? Ses parents avaient-ils été assassinés et les services secrets enquêtaient-ils, en sous-marin, sur l’identité des commanditaires du forfait et les raisons de l’élimination du couple ? Thibaut Nevet avait-il remis à son fils, à son insu, un document important que ces barbouzes venaient récupérer ? Sous le couvert du voyage anniversaire de leur rencontre, le couple effectuait une mission clandestine pour le compte de la France ? Autant d’hypothèses qui traversèrent mon esprit en une fraction de seconde. La sonnette de la porte d’entrée retentit, j’ouvris, l’air dégagé, et écarquillai les yeux en découvrant mon ancien collègue Jean-Claude Vals.

— Ça alors, Vieux, quelle surprise ! Tu aurais pu me dire que tu passais dans le coin, on aurait organisé quelque chose de sympa et...

— Arrête ton baratin, Paulo, il est où ? coupa l’ancien collègue, peu enclin à l’humour. Je te présente Steve Klotz, un jeune collègue qui a été contacté hier soir par Hugues de Valeuil, l’ambassadeur que tu connais certainement. Son petit-fils Loup a disparu. Selon ses informations, le môme se trouverait chez toi. Nous devons le récupérer au plus vite et le reconduire à Paris. Il est où, il finit de se préparer ?

— Il est reparti hier soir, JC, je suis désolé, répondis-je, adoptant une mine de circonstance. Pour ne rien te cacher, j’ai appelé Condor et il m’a fait comprendre que ce môme, c’était un sac d’embrouilles. Alors, je l’ai reconduit fissa à Quimper pour qu’il prenne le premier train vers la capitale. Mets-toi à ma place, il débarque de nulle part, sans prévenir, je ne pouvais pas prendre le risque de le garder à la maison, tu penses bien...

— Tu permets que nous fassions un tour des lieux, pour en avoir le cœur net ?

— Tu ne crois plus en ma parole, si je te dis que ce gamin n’est pas dans la maison ? Tu me blesses, JC, après tout ce que nous avons vécu ensemble ! Ta méfiance me déçoit, vois-tu...

— Ne mélange pas tout, Paulo ! Tu parles d’un passé qui est terminé. Les temps ont changé, nous sommes au XXIe siècle. À présent, tu es redevenu un flic de province et moi agent principal de la DGSE. Je fais mon job, on m’a demandé de fouiller ta bicoque et de ramener le môme, j’exécute les ordres, point barre. Cela n’a rien de personnel.

Jean-Claude Vals parlait en quêtant dans mon regard une autorisation de fouiller les lieux. J’avais toujours eu sur lui un ascendant moral, alors que nous avions quasiment le même âge. Il n’avait pas l’âme d’un leader, même s’il possédait un solide caractère, forgé dans les pires tourmentes. L’un n’avait rien à voir avec l’autre. Son compagnon, Steve Klotz, ne nourrissait pas les mêmes scrupules. Lassé de lanterner, il me poussa du bras pour accéder au salon qu’il commença à inspecter avec minutie. Il était de la nouvelle génération, moins de la quarantaine, sans le moindre état d’âme, formé pour la lutte impitoyable contre le terrorisme international et prompt aux fouilles musclées, actions de force d’un nouveau type qui m’avaient été épargnées, même si j’en avais mené de gratinées. Mais nous œuvrions à l’époque sous couvert de la diplomatie, depuis les attentats de Paris, en 1994 et 1996, et surtout depuis le sinistre 11 septembre 2001, les services de renseignements français, DGSE ou DST, avaient suivi une formation perfectionnée et ciblée dans la lutte contre les nouvelles criminalités organisées. Visiblement, Klotz ne faisait pas le distinguo entre un fugueur, fils de diplomates décédés, et une branche supposée d’Al Qaïda. Il avait la tête de l’emploi, il fallait l’avouer, avec un regard torve et une mine peu engageante. Il devait faire son effet, dans une salle d’interrogatoire, un bottin à la main. Du salon qu’il inspecta aussi minutieusement que rapidement, conscience professionnelle obligeait, il passa à la cuisine, puis à la chambre que venait d’occuper Loup. Je m’attendais à sa réaction, elle ne tarda pas.

— Le môme a couché ici cette nuit, ne me dis pas le contraire, poulet ! Il ne doit pas se trouver loin, il reste encore des affaires sur sa chaise... Où est-il ? Parle, sinon je t’embarque, flic ou pas !

— Ces affaires appartiennent à Rose-Marie Cortot, enquêtrice de police à Quimper et copine de ma fille, Sarah, elle-même lieutenant à la Crim’ ! De mon temps, on savait faire la différence entre un jean de fille et un autre de garçon, vois-tu ! Ou encore entre un chemisier et une chemise ! Mais tu me diras, de nos jours, avec la mode unisexe...

— Et elles sont où, ces nanas ?

— Toutes deux sont parties de bonne heure aux îles Glénan pour une journée de catamaran. Tu l’ignorais peut-être, Klotz, l’archipel que l’on peut découvrir de la pointe sert de base à la plus grande école de voile d’Europe. Ce serait stupide de la part de nos filles de ne pas profiter de l’opportunité, non ?

L’agent secret ne répondit pas, il voulut entrer dans la salle de bains, la porte lui résista. Il tambourina en sommant l’usager d’ouvrir, flairant la bonne piste, il en fut pour ses frais lorsque Dominique sortit en peignoir, en demandant des explications sur l’origine de ce vacarme. Sans se démonter, Steve Klotz lui réclama de s’identifier, ce qui eut le don d’exaspérer la magistrate.

— Substitut du procureur, Dominique Vasseur, du parquet de Quimper. Et vous-même, que faites-vous dans cette demeure à tenter de forcer la porte de ma salle de bains ? Il existe des lois, en France, sur le respect des libertés individuelles et de la propriété, vous semblez vous en moquer ! Si nécessaire, je me ferai un plaisir de vous rappeler quelques articles du Code civil...

— Nous sommes chargés de la sécurité du territoire et, à ce titre, nous possédons tout pouvoir pour mener à bien notre mission ! insista Klotz que rien n’arrêtait. Je vous ordonne de me laisser passer, Madame !

Après avoir fusillé son interlocuteur du regard, Dominique obtempéra. D’un rapide coup d’œil, Klotz constata que personne ne se cachait dans la salle de bains, pas plus que dans les toilettes. Dans le même temps, après avoir inspecté les chambres, à l’étage, Vals descendit l’escalier en arborant un visage défait pour apprendre à son collègue qu’il avait fait chou blanc. Au bout du couloir, Klotz remarqua une porte qui donnait sur le jardinet gazonné de l’arrière de la demeure. Avec, au bout, un portillon métallique qui séparait l’espace vert d’un terrain occupé de mobile-homes et d’emplacements de caravanes et de camping-cars. Il demanda à Vals de le suivre et tous deux se ruèrent vers l’extérieur avant de disparaître derrière la haie.

Je conseillai à Dominique de rester à la maison et de ne pas s’en faire. Avec Sarah, nous avions nos codes, au cas où nous devrions nous confronter à de telles circonstances. Ma compagne secoua la tête en me demandant si tout cela n’allait pas nous causer beaucoup d’ennuis. Je lui aurais bien répondu que l’ennui naissait de l’uniformité, de la routine et non des aléas du quotidien, mais je n’avais pas le temps, je voulais suivre les deux agents, avant qu’ils n’effraient Carine et ses parents, Denise et Bernard, nos si agréables voisins, avec leurs mauvaises manières et leur ton agressif. Non pas que je doute de la fiabilité de nos amis du camping, mais je ne voulais pas que Klotz se défoule sur eux de son dépit. Je me doutais que mes anciens collègues allaient leur réclamer des explications, je me rendis donc directement à l’accueil de L’Escale Saint-Gilles, à l’entrée du terrain grillagé, au rez-de-chaussée duquel ils possédaient leurs bureaux.

Ils avaient investi le bout de la pointe Saint-Gilles depuis une dizaine d’années et créé un lieu dédié aux estivants amoureux de ce coin magique de Bretagne. Peu à peu, ils avaient étendu et amélioré le camping, mettant à profit les mois d’hiver pour se lancer dans des travaux herculéens, comme récemment la création d’un spa avec hammam qu’adorait fréquenter ma fille, chaque fin de semaine. Il nous arrivait souvent, lorsque nous marchions vers la pointe, Sarah et moi, de voir Bernard besogner par tous les temps. Nous avions eu l’occasion de donner un coup de main relevant de nos attributions à sa fille Carine, quand elle avait connu des difficultés avec un groupe de jeunes un peu trop turbulents. Elle avait eu raison : à quoi cela servait d’avoir deux policiers – et maintenant une magistrate – comme voisins, si elle rechignait à faire appel à eux ?

Le temps d’arriver tranquillement vers le bureau où Carine se trouvait penchée sur de la paperasse et je vis les deux dératés, haletants, s’approcher de la réception située à l’entrée du camping. Au même moment, Bernard qui arrivait de l’autre côté avec sa fourgonnette, leva une main en me découvrant. Conséquence, un groupe se forma dans la pièce d’accueil des clients. Immédiatement, Klotz demanda à ses nouveaux interlocuteurs s’ils n’avaient pas vu passer un adolescent en fuite. Bernard répondit le