Le livre d'amour de l'Orient - Anonyme - ebook

Le livre d'amour de l'Orient ebook

Anonyme

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Opis

Extrait : "Honneur à toi, Kama, dieu du désir, dont le souffle puissant fait sombrer les fleurs, par les traits immatériels, aériens, de qui sont vaincus les trois mondes : ciel, terre, enfer. Célébrons aussi la célèbre Kali : au gouffre de sa gueule inéluctable, épouvantable, tout vient s'engloutir dans le néant. Notre triple monde, tel un petit carpillon vagabond, n'apparaît que comme un imperceptible reflet dans cette mer tempêtueuse."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants : • Livres rares• Livres libertins• Livres d'Histoire• Poésies• Première guerre mondiale• Jeunesse• Policier

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Avertissement

Ces pages, que notre vieil ami Louis de Langle avait écrites sur notre instante prière en 1914, nous furent confiées, quelque peu incomplètes, par l’auteur au moment où il prit la décision, malgré son âge qui le libérait de toute obligation militaire, de participer activement à la lutte mondiale et d’offrir son sang d’Alsacien à la patrie menacée.

Il s’était assigné, sous les armes, un rôle auquel il ne faillit jamais. Ayant eu, dès le début, la vision, le pressentiment que la lutte serait longue, le philosophe stoïcien qu’il était toujours resté, toujours proche de l’âme populaire, voulut, d’une énergie inlassable, simplement maintenir inébranlée la confiance du soldat, intangible sa foi dans la victoire de la France, du droit. Il refusa tout galon, persuadé qu’à côté du « poilu », dont il partageait toutes les fatigues, tous les dangers, il avait une sorte d’apostolat à remplir, sans gloire apparente, sans profit matériel.

La conscience de son devoir était haute et impérieuse : il sut n’écouter qu’elle.

Malheureusement son corps épuisé ne put résister àtrois ans d’épreuves, d’efforts ininterrompus. Et le climat de Salonique, où il avait voulu suivre ses camarades de combat, eut raison de sa santé.

Louis de Langle est passé dans la vie, dédaigneux de tous honneurs, de tous succès que méritaient la sincérité de son esprit, l’étendue de ses connaissances, la puissance de son talent, et qu’il eût certainement acquis s’il n’avait eu une âme aussi hautement désintéressée.

Nous devions ce pieux hommage à un collaborateur trop rare – nous n’avions obtenu de lui qu’une verveuse traduction de Pétrone si appréciée de nos lecteurs – à un ami de vingt-cinq ans, glorieusement emporté dans la rafale avec ces milliers de braves soldats auxquels nous devons la sublime revanche.

J.H.

Introduction

L’Inde a produit des poèmes didactiques sur tous les sujets possibles. Elle en a donc fait sur l’amour, et si nombreux que nous ne saurions songer à en faire ici même la simple énumération. Nul sujet en effet plus intéressant pour l’homme, pour tous les hommes, nul aussi où il ait plus besoin de conseils, si on en juge par les formidables bévues que de tout temps et en tout lieu il lui est arrivé de commettre sous l’aiguillon cruel du petit dieu aveugle et badin.

Mais tandis que pour le commun des mortels – et des mortelles – l’amour n’est qu’une maladie, un plaisir, un sport, une distraction, voire une simple purgation, il est des créatures pour qui il est un métier.

Et le plus difficile des métiers, nonobstant l’opinion des moralistes superficiels qui, non sans quelque apparence, seraient portés à admettre que ce qui est malaisé pour la femme, c’est de se refuser ; alors qu’il n’y a rien de difficultueux à se donner, acte naturel et agréable en lui-même et susceptible de fournir par surcroît un moyen rapide, efficace et pas fatigant de gagner son pain et, pour peu qu’on soit jeune et jolie, bien d’autres choses encore.

Ils oublient que pour en vivre, confortablement s’entend, il y a deux conditions indispensables : être aimée et ne pas aimer. La Dame aux Camélias, si par malheur elle eût vécu, faute d’avoir su administrer sagement son petit capital, eût fini sur la paille : quand on aime vraiment, on se trouve suffisamment payée par un amour réciproque et dès lors on ne songe guère à demander de l’or par surcroît. On prend le chemin du Mont-de-Piété : on engage bijoux, cachemires, dentelles. Et, quand l’oiseau est dépouillé de son plumage, quand la beauté n’a plus le prestige de son cadre de luxe, qui la regardera encore ? Celui même pour qui elle s’est dépouillée détourne la tête. Pas de beauté sans diamants, sans falbalas, sans dessous coûteux, sans lingerie fine, et rien de tout cela sans argent, et dès que l’amour montre son nez, plus d’argent.

Il faut donc bien être aimée sans aimer ; et c’est le supplice de Tantale.

Les deux poèmes que nous présentons ici au public français ont pour but d’enseigner aux hétaïres leur métier : à la beauté il faut le prestige du luxe, le luxe ne s’achète qu’à prix d’argent ; or l’amour ne fait pas recette. Donc faites-vous un cœur de roc. Ayez les doigts crochus et la lèvre menteuse. Mais, pour comble, s’il vous est défendu d’aimer, il vous est prescrit de feindre l’amour, sans quoi vous perdriez tout votre agrément : votre art n’est fait que d’illusion et de prestige.

Mais puisqu’il vous faut feindre l’amour, il vous faut, comme il est dit ci-dessus, feindre ipso facto le désintéressement. D’où la nécessité de la matrone qui, malgré vos pleurs et vos protestations, au moment où l’amant sortira du ciel qui est votre lit, le ramènera sur notre triste terre en lui présentant, d’une main polie mais ferme, la note.

À côté de l’entremetteuse, de la mère, comme on dit là-bas, la poire. C’est le troisième dans cette infernale trinité, car dans cette combinaison gouvernée par la logique l’amant n’a que trois alternatives : il faut qu’il soit ou idiot, ou martyr, ou plutôt les deux ensemble.

Et tout cela est d’une haute moralité en même temps que d’une logique impeccable. La fille, en effet, n’a pas le choix. Il lui faut duper ou être dupe. De quel front pouviez-vous vouloir, monsieur, qui passez, plaisez et filez, qu’elle vous livre sans marchander ses trésors de jeunesse et de beauté qui durent si peu, pour aller, après vous avoir fait la charité de son corps, finir sur un lit d’hôpital ou, au mieux, vague ouvreuse en quelque vague théâtre ? Dure et perfide, ou gouape et sotte, choisissez !

Ces principes, s’ils présentent peut-être quelque difficulté à l’application, ne sont pas en tout cas d’une conception malaisée. Ils constituent l’essence philosophique de nos deux poèmes qui, on le devine, seront dénués de romantisme.

Mais nous n’avons montré encore que le revers de la médaille. Que le lecteur bénévole n’aille pas conclure que de ce qui précède résultât nécessairement le moindre mépris pour les femmes qui font commerce de leur corps. Elles étaient, en général du moins, dans l’Inde antique, l’objet d’une réelle considération et d’une admiration sympathique. On les regardait comme l’ornement, la joie et, quand elles étaient parfaitement belles, la gloire de la cité où elles remplissaient leur fonction sociale. Les Hindous ignoraient également le mépris bourgeois que nous ressentons pour l’irrégulière et le dégoût chrétien que nous éprouvons pour l’impure. Pour les comprendre il faut nous débarrasser – momentanément – de ces deux idées.

Pour eux comme pour les Grecs, la femme avait deux fonctions : mariée, elle était la gardienne du foyer et se consacrait aux soins du ménage et à la perpétuation de l’espèce ; la fidélité, l’obéissance, la patience, la fécondité, étaient les qualités qu’on exigeait d’elle. Libre, vénale et vouée à une stérilité qui était la condition de sa beauté, on ne lui demandait au contraire que de plaire : sa mission était d’une part d’exciter les désirs, ensuite de satisfaire les passions des hommes.

Or l’épouse, encore respectée et honorée aux temps védiques, occupe déjà dans la société un rang bien effacé et y joue un rôle moral bien insignifiant. Et depuis, sous l’influence de l’autoritarisme brahmanique et du déprimant système des castes, leur situation est devenue tout à fait inférieure ; privées d’instruction, mariées trop jeunes, ne s’affranchissant de l’autorité de leur mère que pour tomber sous le joug de leur belle-mère, vivant sans intimité avec l’époux, partageant son affection et sa couche avec d’autres femmes, répudiées par caprice, méprisées tant qu’elles restaient infécondes, méprisées encore et soumises aux plus durs traitements quand elles avaient le malheur de rester veuves, et même, dans ce cas, forcées, suivant les temps, soit par l’opinion publique, soit par la loi religieuse à suivre leur époux dans la mort, elles n’avaient ni l’intelligence, ni l’indépendance qui donnent tant de valeur aux relations entre créatures humaines.

La courtisane se trouva naturellement bénéficier de tout ce que les mœurs et les lois refusaient à l’épouse. De par sa liberté protégée par les lois pouvant, suivant son bon plaisir, se donner ou se refuser, elle seule paraissait désirable, elle seule était désirable parce qu’elle seule était en situation de se donner vraiment ou de se refuser. Par l’or, la beauté, la puissance ou la force, peu importe, il faut, pour que la satisfaction de l’homme soit complète, qu’il ait conquis la femme sur ses rivaux – et sur elle-même… Ainsi l’exigent les instincts de lutte et de chasse que lui léguèrent ses ancêtres sauvages.

De leur côté, excitées par la soif ou mieux par le besoin de l’or, par la concurrence avec leurs pareilles, par l’adoration des hommes et surtout par les folles, ruineuses et mortelles passions qu’elles soulevaient, les courtisanes hindoues avaient porté leur art au plus haut degré de perfection : élégance de la toilette, luxe et confort de la demeure, raffinements de la coquetterie, grâce des gestes, secrets de la volupté, spirituelle et provocante gaîté, instruction solide, goût et aptitudes pour les arts, elles ne négligeaient rien de ce qui pouvait contribuer à mettre leur beauté dans son lustre. Du reste elles recevaient de bonne heure une instruction spéciale, beaucoup plus relevée que celle réservée au commun des honnêtes femmes : on leur enseignait non seulement à soigner leur corps et à surveiller leurs gestes et leurs attitudes, non seulement à approfondir jusque dans ses techniques les plus précises la science des plaisirs, mais encore à cultiver leur esprit et à développer leur intelligence. Tandis que l’épouse légitime tournait de plus en plus à la femme esclave, à la fabricante d’enfants, l’hétaïre se haussait au rôle de femme idole. Elle eut ses dévots et ses fanatiques qui, tout en la sachant bien sèchement égoïste, froidement menteuse, exigeante et cruelle, n’hésitaient pas plus à lui sacrifier leur or, leur tranquillité, leur sang, leur vie, leur honneur, que d’autres à se jeter sous les roues du char du dieu monstrueusement sanguinaire qu’ils avaient choisi pour objet de leurs adorations. Ainsi se forma dans l’âme hindoue une idée de la courtisane dont la splendeur sinistre et triomphale rejaillit pour les transfigurer, pour les rendre plus désirables, sur toutes les prêtresses du dieu de l’amour.

Voici en quels termes un vieux manuel d’art dramatique, définissant les caractères de femmes bons pour le théâtre, exprime les qualités propres à la courtisane idéale :

« Possédant les pratiques des divers métiers, versée dans l’exécution des représentations mimiques, intelligente dans l’emploi des divers arts, toujours maîtresse de ses désirs, maniant avec maîtrise le badinage et la plaisanterie, nuançant d’expression tantôt discrète, tantôt violente, les sentiments d’amour, sachant allier l’énergie à la distinction et à la douceur, pourvue de la connaissance des soixante-quatre arts, habile dans l’emploi des méthodes secrètes d’érotisme, exempte en tant que femme de toute tare, agréable en ses propos, agréable en ses narrations, femme aux mérites brillants et solides femme infatigable : celle qui est ornée de tous ces avantages est seule une véritable hétaïre. »

Il est donc compréhensible que les courtisanes de profession aient joué un grand rôle dans la vie des anciens Hindous. Dans les villes, des rues entières en étaient peuplées. Elles jouent un rôle très important dans le roman de Dandin : Les aventures des dix princes. Dans une tragédie célèbre, le Mriccha Kabika, l’héroïne, une femme superbe, est une hétaïre. Il suffit enfin de lire les Kâmasûtra pour se rendre compte de l’importance de leur rôle social. Dès les temps védiques, comme l’ont prouvé Pischel et Geldner, elles tenaient une grande place dans le monde hindou par leur nombre et leur influence.

Dans le Jâtaka, qui peint un état de civilisation déjà très avancé, elles ne jouent pas un moindre rôle. Il n’est pas rare d’en voir citer qui, pour une nuit, touchaient mille pièces d’or (Jât, nos 318, 419, 425, 481, etc.) De même dans Vetâlapancavimçabi (n° 19) une professionnelle touche pour sa nuit 500 deniers d’or. Une autre exige 500 éléphants pour accorder une heure d’entretien amoureux (Taranga de Katha, 61).

Il était de bon ton de se ruiner pour elles. Dans la littérature de l’Inde antique nombreux sont les chevaliers du beau sexe qui, ayant dépensé des sommes énormes pour la dame de leurs pensées, se laissent correctement mettre à la porte dès que leur bourse est à sec. En général ces demoiselles se montraient inflexibles sur le payement. Nous voyons dans le Jâtaka un riche amoureux qui avait l’habitude de donner mille francs par nuit, arriver par hasard un soir sans argent : il se voit prier poliment dès le lendemain matin d’envoyer chercher deux mille francs chez lui. Aussi n’était-il pas rare de voir des hétaïres faire en fort peu de temps des fortunes énormes tout en menant un train de vie princier. Dans Taranga (63) il est question d’une prostituée si riche qu’elle est en état d’acheter à un roi détrôné une armée pour reconquérir ses États.

Il n’était pas rare de voir des hétaïres rester fidèles à un seul amour, mais la constance passait déjà pour une mauvaise spéculation. La littérature hindoue est au contraire pleine d’anecdotes relatives aux moyens par lesquels les hétaïres arrivaient à conquérir des amants, à les garder, à les sucer jusqu’au dernier sou. La danse et le chant étaient leurs principaux moyens de séduction.

Elles étaient considérées comme la parure et la gloire d’une ville. « Tout près d’une ville, lisons-nous dans le Jâtaka, III, p 463, coulait un grand fleuve où les hommes venaient se baigner. Les filles de joie venaient aussi sur ses rives en grande toilette dans l’espoir de les attirer. » Les jardins publics étaient un de leurs lieux de promenade préférés. Mais c’est surtout dans les processions en l’honneur de quelque dieu et dans les fêtes qu’elles paraissaient dans toute leur gloire. En habits couleur de cochenille, portant dans leurs mains des guirlandes odorantes, enveloppées de parfums, parées comme des châsses, elles se promènent en brillant équipage dans les rues des villes et prodiguent paroles aimables et regards provocants (Jât, IV, 187). On les voyait aussi aux courses de chars, aux combats de coqs, de cailles ou de béliers, dans les théâtres, chez les jongleurs, chez les lutteurs de toute sorte. Elles étaient la parure de toutes les fêtes et y occupaient la place d’honneur. De belles, de riches, de spirituelles hétaïres étaient considérées comme la gloire d’une ville, et une courtisane de marque était un objet d’envie pour toutes les villes du voisinage.

Les rois les accablent de leurs faveurs et les honorent de visites, de politesse et d’entretiens amoureux. Non seulement des rois prennent conseil des courtisanes et les élèvent aux plus hautes faveurs, mais on voit un prince qui, malgré ses nombreuses femmes, n’avait pas de fils, les vendre toutes comme bayadères pour épouser une fille publique et en avoir un héritier.

Les courtisanes sont les idoles non seulement de leurs amants, mais des puissants de ce monde, mais du populaire dont elles ornent les fêtes : l’affection admiratrice de l’Hindou moderne pour ses bayadères est un fait connu. Leur métier n’entraîne aucune réprobation, au contraire. « La profession de bayadère, déclare un voyageur moderne, M. Albert Métin, n’a rien de déshonorant. Elles se mettent au service du temple de leur plein gré, ou encore elles y sont envoyées dès leur enfance à la suite d’un vœu fait par leur mère ; si elles ont des enfants, les filles leur succèdent, tandis que les fils sont admis dans toutes les professions permises à leur caste. » Et il en était ainsi dès la plus haute antiquité. Mais il y a plus, elles bénéficient d’une sorte d’adoration mystique qu’elles tiennent du caractère tout sensuel des religions de l’Inde. Aveugle et puissant, l’instinct sexuel apparut de bonne heure aux Hindous comme la manifestation dans l’humanité de la force divine et fatale qui anime toute la nature ; les passages abondent où l’extase charnelle, où l’homme semble se replonger dans l’inconscience de la vie universelle, se trouve assimilée à l’extase religieuse. Mystérieux en lui-même, le geste fécondateur ne l’est pas moins dans ses effets : acte suprême de la vie, il crée à son tour de la vie. Le miracle incompréhensible de l’existence perpétuée apparut de très bonne heure aux Hindous comme quelque chose de sacré. Enfin le mystère des sexes symbolisait aisément la vie féconde de la nature : dès l’origine on la conçut comme les noces de la pluie d’orage et du sol altéré, du soleil et de la terre, de la lune et de la nuit. Le culte du lingam yogi, union des organes mâle et femelle, symbole matérialisé de la vie universelle, n’est que la traduction idolâtrique de la vie universelle ; et l’on sait que plus d’une secte dans l’Inde fait encore de l’accomplissement de l’acte de chair une véritable cérémonie rituelle. Ce caractère sexuel de la religion hindoue fut encore accentué par la lubricité, l’esprit de la vie et la politique ambitieuse des brahmanes. Ils favorisent la prostitution pour des raisons qu’il est aisé de comprendre.

(Il manque ici quelques lignes dans le manuscrit de Louis de Langle.)

Toutefois nous ne devons pas prendre absolument à la lettre et considérer comme des documents indiscutables toutes les fantaisies érotiques ou satiriques, telles que nous en rapporte la littérature sanscrite. Ce serait un peu comme si, pour déterminer le niveau moyen de la moralité chez la Française contemporaine, on s’en rapportait à nos chansons rosses, à notre théâtre vécu et à nos romans réalistes ou mondains. La littérature de tous les temps s’intéresse souvent aux exceptions et aux scandales.

Le mépris mêlé d’indulgence de l’opinion hindoue pour la femme n’en reste pas moins très significatif, et explique amplement l’indulgence totale accordée à l’hétaïre qui, elle au moins, ne trompe personne et ne doit rien à personne.

Les mœurs, la morale, la religion s’accordaient donc pour absoudre, bien mieux pour magnifier la courtisane.

L’amer désenchantement, l’accent de profonde désillusion, la sorte de haine impuissante, pleine de regret et d’envie avec laquelle en parlent nos poètes n’en est que plus significative.

Contre les erreurs des mœurs, les faiblesses de la morale, la dure expérience s’est dressée, interprétée par le bon sens, pour proclamer que tout ce décor d’amour si brillant, si séduisant, n’est au fond que mensonge. La même raison qui force la courtisane à ne pas donner son amour à l’homme, force l’homme à ne pas accepter le mensonge d’amour et à refuser son cœur séduit un instant par un brillant mirage. Par cette voie comme par toutes les autres l’Inde aboutit à l’ascétisme.

« Ce que l’on rencontre de plus magnifique dans le monde de l’apparence, dit fortement J. Jacob Meyer, c’est l’amour : l’amour c’est l’attrait de la femme, l’effort vers la femme ; la femme au sens plein et complet du mot, c’est l’hétaïre, et l’hétaïre n’est que mensonge. Le vrai et le bien habitent donc au-delà : dans le renoncement. Telle est à peu près la marche de la pensée hindoue. »

Sensuel et mystique, l’Hindou a trop demandé à la courtisane : prestige de la beauté encadrée de luxe, agitation de la passion, anéantissement apaisé dans la volupté, et, par surcroît, sincérité et amour.

Chez lui le désir trop intense surpasse son objet, que la raison vient alors déclarer illusoire. Notre individualisme déchaîné, assoiffé de satisfactions pieuses, de réalisations immédiates, trouvera peut-être dans les deux monuments de la sagesse hindoue autre chose qu’un pittoresque tableau d’un des coins les plus brillants de la vie antique de l’Inde, ou même qu’un dramatique dialogue entre l’amour et la raison : la fille de joie par profession, par définition, a été créée par quelque démon malicieux pour exciter une soif d’amour qu’elle n’a rien, absolument rien pour satisfaire.

L. DE LANGLE.

Le bréviaire de la courtisane par Ksemendra
Préface

NOTICE SUR KSEMENDRA

Auteur dramatique, lexicographe, poète didactique, moraliste, satirique, historien, abréviateur d’épopées, Ksemendra a également recueilli, traduit ou arrangé des contes et des légendes ; il a même commenté un traité de politique. C’est un conteur infatigable, un poète raffiné, mais avant tout un compilateur. « Ksemendra, dit M. Sylvain Lévi, est un des polygraphes parmi les polygraphes ; il dépasse Varron et Lucien, Pline et Plutarque. »

Ce fécond auteur vivait au Cachemire. Nous savons qu’il commença sa carrière littéraire sous le roi Ananta. Il est donc du XIe siècle.

« Ses œuvres nous le révèlent comme un esprit aimable, enjoué, moraliste sans prétentions, satirique sans fiel, ami de la sagesse et de l’indépendance. »

Un fait suffira à montrer sa largeur d’esprit. Né dans la religion çivaïte, il passe au vishnouisme. Ami de deux brahmanes, il compose sur leur demande plusieursouvrages religieux, ce qui ne l’empêche pas d’être au mieux avec le bouddhiste Naka et d’écrire pour lui faire plaisir un traité sur la religion du Bouddha. « Ainsi nous voyons Ksemendra en relations d’amitié avec les deux religions qui, même à une époque voisine de la sienne, se livraient dans le Cachemire une guerre cruelle. C’est là une preuve de sa tolérance, de sa sagesse de juste milieu dont ses œuvres font également foi. » Il avait trouvé le moyen de tout concilier ; il considérait tout simplement le Bouddha comme un avatar de Vishnou… ce qui, après tout, n’a rien d’impossible.

Ksemendra était donc un savant et un sage, un esprit pondéré, cultivé, conciliant. Mais que valait-il comme écrivain ?

Cet aimable polygraphe, dit M. A. Foucher, poète, théoricien, moraliste, commentateur, au demeurant l’homme le plus capable de « mettre en madrigaux » n’importe quel sujet… doit avoir passé paisiblement sa vie à composer sur toutes choses des « bouquets » comme il disait, des résumés, des manuels de toute sorte, et toujours en vers. Il abrégeait comme d’autres compilent, mais ses abrégés eux-mêmes ne sont pas sans longueurs… »

M. Sylvain Lévi insiste un peu plus sur le chapitre des défauts : « S’agit-il de raconter ? Ksemendra resserre, résume, élague et substitue à un original vivant, mouvementé, dramatique, une narration sèche et laconique. S’offre-t-il un prétexte à tourner quelques versdescriptifs ? Ksemendra s’empresse d’en profiter sans aucun souci des proportions générales. »

Et cela n’a rien d’étonnant puisqu’il y avait en notre auteur deux hommes : l’abréviateur qui, compilant, compilant, devait incliner à la sécheresse, et le poète, le bel esprit porté à laisser s’épanouir sa pensée en images fleuries, en sentences ingénieuses, en expressions nuancées.

Le poème que nous présentons au public français passe pour le chef-d’œuvre de notre auteur. C’est du moins l’avis de Buhler, à qui revient l’honneur d’avoir, il y a une quarantaine d’années, découvert Ksemendra et fait connaître au public la plupart de ses œuvres.

Il n’y manque assurément ni l’esprit ni la grâce ; l’observation, le réalisme vivant et pittoresque s’y marient agréablement avec la fantaisie, la poésie avec le bon sens, l’ironie avec l’émotion. Ce n’est pas loin d’être un petit bijou. Malheureusement Ksemendra pousse la finesse jusqu’à la subtilité, la délicatesse jusqu’au maniérisme, jusqu’à la préciosité : c’est un bel esprit qui abuse. Malheureusement, surtout quand il s’éprend d’une idée philosophique, il ne sait plus la quitter : il la tourne, la retourne, la ressasse, la présente infatigablement sous mille faces, toujours ingénieusement, je l’avoue, mais avec une insistance superflue et parfois bien un peu fatigante. S’il rencontre en chemin un développement poétique qui lui plaise, il est également impitoyable. Sa pensée se surcharge d’images, sa phrase se complique et s’allonge : elle ressemble àune de ces beautés hindoues tellement parées de bijoux, d’ors et de gemmes qu’on a peine à les entrevoir encore sous leur trop riche parure. Ksemendra est un philosophe, un poète qui ne sait pas s’arrêter à temps.

Et le plus attristant, c’est qu’après avoir musardé pour son plaisir, – car, soyez-en certain, ce qui nous plaît le moins dans son œuvre est précisément ce dont il était le plus content, – il se croit ensuite obligé de courir la poste. Après nous avoir comblés, il nous met brusquement à la portion congrue. Le peu qu’il nous dit suffit pour nous mettre l’eau à la bouche et pour nous faire regretter tout ce que nous sentons qu’il pourrait nous dire d’intéressant et de charmant s’il le voulait, et que pourtant il ne dit pas : on a l’impression nette qu’il a sous les yeux, suivant sa constante habitude, d’excellents modèles, mais qu’il les mutile, qu’il les massacre, qu’il les assassine à force de vouloir les abréger.

Ksemendra a tout le mérite qu’il faut pour se faire lire – sans parler de ceux qu’il emprunte à ses modèles – mais aussi tous les défauts nécessaires pour rendre sa lecture difficilement supportable au lecteur français ennemi des complications inutiles et des bavardages superflus. Au lieu de le traduire, nous avons cru souvent pouvoir l’abréger et parfois l’adapter. Nous aurions pu assurément l’arranger davantage, mais il nous a paru plus intéressant de respecter autant que faire se pouvait sa physionomie, car il est intéressant jusque dans ses défauts : dans ce travail délicat, où il était difficile de garder la juste mesure, nous nous sommes donc bornés aux modifications qui nous ontparu indispensables pour empêcher le lecteur de jeter le livre, tout en enrageant de lui fausser compagnie, parce qu’il le trouvait malgré tout intéressant.

Car, pour passer de l’examen de la forme à l’appréciation du fond, l’œuvre est vraiment intéressante. Non seulement elle nous fait connaître les idées des Hindous, souvent fort différentes des nôtres sur cet être admiré, envié, désiré, détesté, méprisé qu’est, qu’a toujours été et que sera toujours la courtisane, mais celles, fort précises en la matière et non dépourvues de valeur ni d’intérêt, du bonhomme Ksemendra, mandarin de lettres, rat de bibliothèque, poète de cour et au demeurant, sans doute, bon bourgeois à l’existence tranquille et aux idées rassises. En lui le poète est séduit par l’existence de luxe échevelé, de débauche somptueuse, de fantaisie abracadabrante et d’implacable égoïsme qui est celle des belles impures. Mais le brave homme prudent, rangé, ami de la morale, qui est également en lui, tire sans cesse l’autre par la manche et l’empêche de déraisonner. De sorte que l’œuvre est poétique, brillante, toute chatoyante des illusions et des prestiges de magique amour sans que les bonnes mœurs ni le bon sens y perdent un seul instant leurs droits ; tant et si bien que ce tableau assez franc, assez libre et même très séduisant de l’enfer où règnent le dévergondage et la ruse aboutit sans effort et même très logiquement à une leçon de prudence et de conduite à l’usage des petits et des grands enfants, et qu’on ferme le livre en regrettant sans doute de ne point avoir eu part à tant de voluptés et de splendeurs, mais en se félicitant tout à la fois d’avoir eu – faut-il dire la vertu – mettons la prudence d’échapper à tantet à de si terribles dangers – jusques et y compris l’imbécillité totale :

 

Suave mari magno, turbantibus œquora ventis…

 

Dangers qui, du reste, rendent plus désirable encore pour le timide et prudent spectateur le fruit que pour de si excellentes raisons on lui défend de toucher.

Le bon Ksemendra devait éprouver lui-même pour le sujet qu’il traite dans le Samayanatrika le genre d’intérêt que nous inspire encore son poème puisque, récidiviste, il a écrit sur le même thème un autre poème, le Kalavilosa, dont M. J.J. Meyer, savant doublé d’un penseur et d’un poète, a donné une traduction précise et poétique à la fois. Au reste les notes et l’introduction qui l’accompagnent nous ont été de la plus grande utilité et sans son aide nous n’eussions pu certainement nous acquitter de notre tâche. Nous profitons de l’occasion pour exprimer toute l’obligation que nous avons à ce savant et à son œuvre.

L. DE L.

CHAPITRE PREMIERLa mission de la matrone

Honneur à toi, Kama, dieu du désir, dont le souffle puissant fait sombrer les fleurs, par les traits immatériels, aériens, de qui sont vaincus les trois mondes : ciel, terre, enfer.

Célébrons aussi la terrible Kali : au gouffre de sa gueule inéluctable, épouvantable, tout vient s’engloutir dans le néant. Notre triple monde, tel un petit carpillon vagabond, n’apparaît que comme un imperceptible reflet dans cette mer tempêtueuse. Par là, elle a englouti déjà une durée si effrayante que les anciens mêmes n’en avaient pas idée ; Kali dont l’insouciante et hardie luxuriance se traduit en duperie pour les légions innombrables des créatures affligées d’un corps.

Par Ksemendra fut composé le Bréviaire des enchantements, à l’usage des beautés vénales qui passent de main en main, afin qu’elles s’en servent en guise de livre magique pour leurs pratiques secrètes.

Cour voluptueuse du dieu de l’amour, séjour bienheureux des ris et des jeux, siège des flots de cette volupté qui régente la gent féminine, il existe au Kachmir une ville exquise, Pravarapura, bijou le plus renommé dont se pare le corps glorieux de la terre, rendez-vous que préfère la déesse du bonheur et de la beauté, cité où le dieu de l’amour, Kama, quand il fuit le regard foudroyant de la divinité aux trois yeux et le séjour des bienheureux, vient chercher refuge aux rives mouvantes du ventre au triple pli des dames.

Là, plus resplendissante que l’éclat de la lune, vit une aimable personne, Kalâvâti, résidence d’où le dieu hautain du désir fait montre de toute son insolence, fille de joie qui, philtre pour les yeux, impose le joug de l’amour par une attirance surnaturelle.

À la dureté de son sein, à la fière courbure de son sourcil, à l’éclat ténébreux de son œil se reconnaît sa vocation de courtisane.

Un jour, penchée aux créneaux de son palais, elle vit passer ce gourou des hétaïres, cette providence des amoureux, le barbier des rues.

Son visage émerge d’une barbe formidable ; son œil est si trouble qu’il semble de verre ; il est gras comme le chat musqué gorgé de grenouillettes printanières ; son crâne massif, frangé de cheveux seulement à l’extrême bord, est aussi poli qu’un chaudron de cuivre astiqué ou, si l’on préfère, que la coupe de volupté sur laquelle s’égare la main de l’amoureux. Le nez en l’air, crainte des chiques de bétel crachées des fenêtres, tel il s’avance. Elle lui fait signe du coin de l’œil : il monte lui parler.