Le Joueur - Ligaran - ebook

Le Joueur ebook

Ligaran

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Opis

Extrait : "Trois heures. La partie est engagée. La salle est pleine. Parmi les habitués il y a un grand, un prince, un monsieur à moustaches, un petit hussard acteur autrefois. Le grand joue avec le prince. Je tourne autour du billard et je compte : dix et quarante-huit ; douze et quarante-huit. On le sait, c'est la besogne d'un marqueur. Eh ! me dis-je, sale métier ! Tu n'as pas encore eu le temps d'avaler une bouchée depuis hier."À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : • Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. • Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Le joueur

Trois heures. La partie est engagée. La salle est pleine. Parmi les habitués il y a un grand, un prince, un monsieur à moustaches, un petit hussard acteur autrefois.

Le grand joue avec le prince. Je tourne autour du billard et je compte : dix et quarante-huit ; douze et quarante-huit. On le sait, c’est la besogne d’un marqueur. Eh ! me dis-je, sale métier ! Tu n’as pas encore eu le temps d’avaler une bouchée depuis hier ; tu as veillé deux nuits et tu dois toujours crier et trotter et retirer les billes.

Entre un inconnu. Il regarde autour de lui et va s’asseoir sur le divan. Il est vêtu si proprement que l’on dirait que son habit quitte l’aiguille : pantalon à carreaux, jaquette courte, gilet de peluche, chaîne d’or avec toute espèce de pendeloques ; teint frais, blanc et rose, frisé à la mode, beau garçon en un mot. Quoique marqueur, on connaît son monde. On en voit dans notre métier de toute sorte, autant d’arsouilles que de gens comme il faut.

J’observe mon inconnu qui ne bouge pas. À voir son habit si neuf je me demande : Est-ce un Anglais ? est-ce quelque comte de passage ?

La partie était finie ; le grand avait perdu. Il me crie avec rage :

– Tu comptes mal ; tu ne fais pas attention, toi !

Il grogna encore et s’en alla. Va-t’en ! Quelquefois avec le prince il perd cinquante roubles dans une soirée… Aujourd’hui il n’a rien perdu qu’une misérable bouteille de Mâcon, et le voilà hors de lui. C’est son caractère. D’autres fois le prince et lui jouent jusqu’à deux heures du matin et je sais bien qu’ils n’ont pas le sou ni l’un ni l’autre. Farceurs ! et que j’aie seulement le malheur de bâiller ou de négliger la bille, ce sont ceux-là qui me grondent le plus.

Le grand parti, le prince se tourna vers le nouveau venu :

– Vous plairait-il de jouer une partie avec moi ?

– Avec plaisir.

Il paraissait vaillant ce nouveau venu, mais quand il fut près du billard il perdit son assiette. Était-il mal à l’aise dans son habit trop neuf ? l’assistance l’intimidait-elle ? Il était gauche, il accrocha la blouse, fit tomber la craie.

Après deux ou trois parties, le prince dit :

– Votre nom, cher monsieur ?

– Anatoliï Niehlioudoff.

– Votre père n’a-t-il pas commandé dans la garde ?

– Précisément.

Ils se mirent à parler français ; alors je ne compris plus rien.

– Au revoir ! bien heureux d’avoir fait votre connaissance, dit enfin le prince qui se dirigea vers le buffet.

Niehlioudoff s’amusait à tourner les billes. Sans faire attention à lui, je commençai à les rassembler. On sait que dans notre métier on n’est jamais trop arrogant avec les nouveaux.

Il dit :

– Peut-on encore jouer ?

– Le billard est là pour cela.

– Veux-tu jouer avec moi ?

– Certes, oui. Combien me rendez-vous des points ?

– Comment cela ! tu joues donc moins bien que moi ?

– Bien sûr. Vous paraissez être très fort.

Il donna dans le panneau. Je perdis la première partie ; j’en gagnai trois autres.

– Voulez-vous maintenant, bárine, jouer la belle ?

– Imbécile ! crois-tu donc que je joue avec toi pour gagner de l’argent ?

– J’ai encore gagné.

– Assez, me dit-il.

Il tira son portefeuille tout neuf, bourré de billets de banque. C’était bien sûr pour montrer sa richesse, car, l’ayant aussitôt remis, il me paya avec de la monnaie de poche.

– Voilà tes trois roubles de la partie et… voici pour l’absinthe.

Bon, pensai-je, un monsieur tout à fait comme il faut ; seulement c’est dommage qu’il ne veuille pas jouer de l’argent ; on pourrait lui soutirer vingt ou quarante roubles du coup.

Niehlioudoff vint une seconde fois, puis une troisième : ce fut bientôt un habitué. Il se mit au fait. Il se familiarisa avec l’assistance et commença à jouer proprement.

Une seule fois, avec le grand il y eut dispute. Niehlioudoff, Olivier, le prince et le grand jouaient la poule. Niehlioudoff parlait avec quelqu’un près du poêle en attendant son tour. Le grand devait caramboler et sa bille se trouvait juste vis-à-vis du poêle. On était là très à l’étroit et le grand aimait à gesticuler en jouant. Ne vit-il pas Niehlioudoff ou fit-il semblant de ne pas le voir ! il le heurta droit en pleine poitrine. Au lieu de demander pardon, il bougonne encore :

– Que diable ! on grouille ici ! J’ai fait fausse queue.

Le jeune s’approcha de lui tout pâle et lui dit comme si rien n’était, comme cela honnêtement :

– Vous devriez, monsieur, d’abord vous excuser, vous m’avez bousculé.

– Ce n’est pas l’heure des excuses ; j’aurais dû faire un beau coup et vous me faites manquer la bille.