Le gang des Charentaises - Vicky Sébastien - ebook

Le gang des Charentaises ebook

Vicky Sébastien

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Opis

La fameuse affaire du "gang des charentaises".Comment Ermantine Godaille, qui fume la pipe, jure comme un homme, et se met à boxer quiconque critique ses Charentes, peut-elle se retrouver au milieu d’une histoire d’amour qui a débuté il y a plus d’un siècle ? Pourquoi l’inspecteur Pètlot, qui ne rêve que de boire son café tranquillement en lisant son journal au commissariat, s’est-il retrouvé avec deux meurtriers assommés dans son salon au milieu de la nuit ? Quel est ce secret mystérieux, à l’origine de deux assassinats que cache Jacques, le plus vieil antiquaire de la ville de Saintes ? Que vient faire dans cette histoire Gustave Courbet, le grand maître de la peinture naturaliste, qui a laissé, lors de son séjour en Saintonge dans les années 1862 -1863, un dernier scandale encore inconnu à ce jour ? Vous le saurez en lisant cette histoire qui remonte au xixe siècle et qui a trouvé son épilogue dans la capitale de la Saintonge grâce à la fameuse affaire du « gang des charentaises ».Découvrez un duo détonant : Ermantine Godaille et l'inspecteur Pètlot, et vivez à leurs côtés une enquête passionnante !EXTRAITCinq minutes après, il se présenta à la boutique et constata immédiatement la même scène que la veille. L’inspecteur se dit qu’il allait encore avoir un rapport à faire. Non seulement cette histoire bousculait son train-train quotidien, mais elle lui donnait du travail supplémentaire. L’inspecteur Pètlot se sentit obligé d’interroger Olivier Lhutin et sa secrétaire, mais il le fit de fort méchante humeur. À PROPOS DE L'AUTEURSébastien Vicky est très attaché à sa région natale, la Saintonge. Il porte aussi un intérêt particulier aux arts plastiques et à la littérature. Il a donc mis son sens de la créativité et de l’observation de la nature humaine au service d’une nouvelle aventure, l’écriture de romans policiers dont Ermantine Godaille est l’héroïne principale avec laquelle l’auteur partage la même passion pour les Charentes. Il vit à Fouras.

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À la demande d’Ermantine, je vous livre les noms des personnages ayant participé à cette histoire.

Les brocanteurs

Louise Dourline : amie d’enfance d’Ermantine Godaille.

Éric Latour : brun, de taille moyenne comme son compagnon Stéphane. Expert en cafetières, moulins à café, vieux ustensiles de cuisine et autres vaisselles. Nonchalant, philosophe à ses heures, mais manquant d’esprit d’initiative.

Stéphane Perdon : brocanteur sans spécialité. Jamais content, trouvant toujours une occasion de râler, l’esprit bagarreur mais attachant.

Georges Frach’ : homme imposant tant par la taille que par la gouaille, la quarantaine. Spécialisé en horloges, pendules et montres…

Caroline Bonnemaison : entre deux âges, de taille moyenne, blonde, au tempérament nerveux. Spécialiste en mobilier ancien et, notamment, du début du siècle.

Lucie Cariotaux : brune, la quarantaine. Spécialité : les vieux papiers, livres, journaux…

Rose Jagu : brune, la quarantaine. Spécialité : œuvres d’art…

Hubert Lacouage : brun, légèrement dégarni. Brocanteur sans spécialité.

Florence Lacouage : de taille normale, les cheveux bruns ; travaille avec son mari.

André Lemaûtre : brun, porte des lunettes, la cinquantaine. Brocanteur sans spécialité.

Les antiquaires

Olivier Lhutin : antiquaire.

Amélie : jeune femme de trente ans, blonde, célibataire, au tempérament calme, employée de M. Lhutin.

Dominique Grondain : la trentaine, homme grand et maigre, antiquaire.

Catherine Grondain : la trentaine, petite et ronde, femme de Dominique, antiquaire.

Jacques : le plus vieil antiquaire de la ville de Saintes.

Les autres participants

François Rivette : petit homme aux yeux malicieux, collectionneur.

Nicolas Le Cloadec : homme imposant, un mètre quatre-vingt-dix pour cent dix kilos, patron du café de la Brocante.

Jharmain Safrant : entre trente et quarante ans, barbu, les yeux alertes, journaliste.

Le petit juge : supérieur de l’inspecteur Pètlot.

Pètlot : court sur pattes, au ventre surdimensionné, et avec un visage rempli de rides, inspecteur.

Avant-propos de l’auteur

Chaniers n’est pas, à proprement parler, une vraie ville. Elle ne compte pas moins de trois mille trois cents habitants, mais hormis le bourg, que délimite la Charente, avec ses deux avenues en forme de croix et ses pâtés de maisons qui s’étalent le long des axes principaux, la commune est surtout constituée de villages et de petits hameaux éparpillés entre les vignes, les forêts et les cultures, d’où le surnom de « commune aux cent villages ». Les habitants de cette commune charentaise sont appelés les Chagnolaises et les Chagnolais. Ils ont horreur par-dessus tout qu’on vienne se mêler de leurs affaires, ce qui les rend par nature assez méfiants… Mais, quand on respecte cette règle non écrite, on comprend vite qu’ils sont prêts à partager leur mode de vie… En effet, c’est une commune où il fait bon vivre, bercée par la Charente et baignée par le soleil, où, à l’heure de l’apéritif, les habitants prennent un Schweppes-cognac en faisant brûler des sarments de vigne pour le barbecue plutôt qu’un pastis en mangeant des gâteaux apéritifs. Certainement une de leurs recettes pour être heureux, comme le fait qu’ils arrivent souvent en retard à un rendez-vous. Ne vous offusquez pas du quart d’heure charentais, ils savent simplement prendre le temps de vivre. D’ailleurs, ne surnomme-t-on pas les Chagnolais des « cagouillards1 » comme tous les Charentais ?

Parmi les six crus de Cognac qui ont été délimités, Chaniers se situe dans la région des Fins Bois, proche de la commune de Saintes, où la maturation du cognac et du pineau est plus rapide qu’en Grande et Petite Champagne, autre zone de production de ces crus, ce qui explique peut-être le tempérament d’Ermantine Godaille.

En effet, c’est là qu’est née Ermantine Godaille, Charentaise d’origine et fière de l’être. Ses arrière-grands-parents, grands-parents et parents étaient des fermiers qui avaient une activité polyvalente : un peu de vigne, un peu de culture, un peu de bêtes, un peu de tout en fait, car la terre n’était pas assez riche pour nourrir une famille et il fallait, pour survivre, s’adapter. Ermantine Godaille est une femme entre deux âges, ni mince ni obèse, bien portante et assez grande, avec un certain charme. De longs cheveux roux viennent encadrer un visage parsemé de taches de rousseur dans lequel brillent des yeux verts, hérités de sa grand-mère irlandaise. Elle vit de petits boulots, car, hormis le tourisme et la viticulture, il n’y a pas, à proprement parler, d’activités économiques porteuses d’emploi dans la région. Elle se débrouille et arrive à joindre les deux bouts en multipliant les emplois, ce qui correspond assez bien à sa nature indépendante. Ce n’est pas son seul trait de caractère, puisque hormis un tempérament bien affirmé, elle est d’une sensibilité exagérée dès qu’on touche aux deux Charentes, et – oserais-je le dire ? – d’un chauvinisme exacerbé ! Malgré son ouverture d’esprit, son intelligence et son honnêteté, elle ne peut rester sans réagir lorsqu’on critique son pays natal : c’est comme si on agitait un chiffon rouge devant un taureau ! Si vous la rencontrez, vous êtes prévenu !

Pour ma part, ma première rencontre avec Ermantine Godaille remonte à cette fameuse affaire du « gang des charentaises » qui a fait la Une de l’actualité régionale et même nationale récemment. Les journaux ont suffisament relaté cette affaire pour que je ne revienne pas ici sur les détails, car elle est déjà connue de tous, mais il y a un point particulier sur lequel j’aimerais revenir afin de réhabiliter la vérité sur le rôle d’Ermantine Godaille, qui a résolu l’affaire mais dont la police locale, à travers la personne de l’inspecteur Pètlot, a ignoré l’aide décisive à la capture de ce fameux gang, mais aussi à résoudre un mystère qui prend racine au XIXe siècle, ce dont peu de gens sont au courant, et vous comprendrez pourquoi à la lecture de mon modeste compte rendu.

Je rejoins donc, dans ce fait divers qui a défrayé la chronique, le journaliste Safrant du journal L’Écho des Charentes, qui a déjà levé une partie du voile sur le rôle d’Ermantine Godaille, et dont je citerai certains articles afin de révéler enfin la vérité sur l’affaire du « gang des charentaises ». Je remercie par avance M. Safrant ainsi que son journal L’Écho des Charentes pour leur aimable autorisation de reproduire ces écrits afin d’illustrer les aventures de notre héroïne.

Notre héroïne… Ermantine Godaille… Je ne sais pas comment elle réagira à la lecture de cette fiction, pourtant si proche de la réalité, car j’ai juste changé les noms des individus de cette histoire mais en rien les faits, qui sont véridiques… Oui, je l’avoue, je suis inquiet de sa réaction, car, si elle peut être généreuse, elle peut aussi s’avérer… comment dirais-je ?… d’un tempérament excessif dès qu’on touche à sa Charente…

Mais après tout, n’est-ce pas ce qui fait son charme ?

Bonne lecture.

1. Charentais.

Prologue

Ermantine Godaille devait reprendre la route malgré sa fatigue.

Elle venait d’arriver à Chaniers, la veille, de Poitiers, où elle avait passé plus de six mois à remplacer une de ses amies, Sylvie, chez un fleuriste, joliment surnommé « Le Poète des fleurs », situé dans la Grand’Rue. Celle-ci ayant fini son congé maternité, et reprenant sa place comme convenu, Ermantine quitta son travail, non sans avoir fêté son départ avec son patron et son amie. Elle abandonna sans regret son meublé, et, après deux heures de route, alla directement au repaire des cagouilles, sans passer par sa maison.

Ermantine arriva juste à temps pour l’anniversaire de Vévette, qui tenait le seul café de la commune, situé hors du bourg. Celle-ci était derrière son comptoir, en train d’essuyer ses verres, discutant avec des amis, venus aussi pour souffler les bougies, quand elle entra. Il y avait Millén, le maçon du coin, Ujhéne, vigneron, Julien, le facteur de la commune, Drién, vigneron aussi, et le père Frodulf. Tout le monde fut surpris de voir l’enfant du pays revenir, mais aussi déçu d’apprendre qu’elle devait repartir pour travailler à Saintes dès le lendemain. On passa la soirée à boire, à s’amuser, à se rappeler les bons souvenirs, mais aussi à se donner des nouvelles, et Ermantine put constater que rien n’avait changé dans sa commune natale.

Le lendemain matin, Ermantine se leva plus tard qu’elle n’aurait voulu. Elle quitta la maison, héritée de ses parents, sans avoir pris le temps de décharger sa voiture. En effet, elle devait retrouver dimanche matin à Saintes son amie Louise Dourline, une autre amie d’enfance, qui lui avait proposé de l’aider dans son activité de brocanteuse. En plus du travail, Louise, qui vivait seule, proposa de l’héberger. Mais, comme cela faisait pratiquement une année qu’Ermantine n’avait pas mis les pieds à Saintes, elle décida de profiter de la capitale de la Saintonge en arrivant le samedi, une journée plus tôt, et en dormant le soir même à l’hôtel.

C’est ainsi qu’Ermantine se retrouva sur la route, dans un état de fatigue avancée, en début d’après-midi, et arriva à Saintes par la route haute de Cognac. En passant l’avant, dernier rond-point, elle ne put s’empêcher de s’écrier au volant :

— Beurnocion1 ! Y’a un fast-food qu’a poussé !

En effet, elle était habituée, en arrivant à Saintes, à voir un bois sur la droite et, en arrière-plan, sur la gauche, les églises témoignant du passé religieux de la capitale de la Saintonge. Mais à la place des arbres se trouvait un fast-food qui gâchait le charme particulier qu’on ressentait à l’entrée de la ville.

Dépitée, elle continua sa route. Mais, après le pont du chemin de fer, en face de la chambre de commerce, et après avoir remonté l’avenue Gambetta, en face du pont Bernard-Palissy, la Charentaise eut la mauvaise surprise de voir une cabine téléphonique anglaise plantée au milieu des ronds-points. Ermantine se demanda s’ils n’étaient pas devenus un peu fous à Saintes.

Après s’être garée au parking situé derrière le jardin public, Ermantine se dirigea vers la place Saint-Pierre, puis dans les rues piétonnes, afin de pouvoir grignoter un encas. Elle se dirigea naturellement vers un troquet qu’elle connaissait bien pour y avoir passé de longues heures dans sa jeunesse, et eut la désagréable surprise d’y voir à la place une agence immobilière. Il y avait sur la vitrine une affiche, où on pouvait lire « speak english2 ».

— Et le langage des vieux pères3, qu’en font-ils ? ! dit-elle en allumant sa pipe.

Dépitée, la Charentaise se mit en quête d’un autre point de chute. Elle décida de franchir la passerelle, et de trouver un café plus accueillant dans le quartier Saint-Pallais, sur la rive droite, loin de la foule de touristes qui se promenait dans les rues piétonnes.

Ermantine en repéra un de loin grâce à son enseigne. Lorsqu’elle entra, elle hésita un moment. En effet, avec ses caisses en bois de couleur verte, remplies de livres et d’ouvrages qui étaient mis en avant pour leur rareté, ou pour l’intérêt qu’ils pouvaient susciter auprès du public, avec sur les murs des partitions de musique, sur les étagères des bandes dessinées, des vieux journaux, des moulins à café d’autrefois, des bouteilles qui avaient été ouvertes il y a plus d’un siècle et tout un tas d’objets hétéroclites, ce café ressemblait plutôt à une brocante.

Mais la Charentaise comprit qu’elle était au bon endroit en voyant derrière le comptoir une serveuse qui essuyait des verres en un tour de main expérimenté, la machine à café qui crachait sa vapeur et les pompes à bières. Rassurée, elle s’installa au fond du café.

Les employés et les clients présents dans l’établissement virent arriver une femme entre deux âges, aux yeux verts, à la peau blanche et aux cheveux roux et longs. Ermantine sortit sa pipe, la bourra, l’alluma pour la fumer tranquillement et s’adonna à son passe-temps favori : observer les gens qui passaient dans la rue tout en sombrant dans une certaine indolence.

Le serveur qui s’adressa à elle crut qu’elle était irlandaise. Il lui parla en anglais :

— What do you want4 ?

Ermantine se demanda si elle était bien à Saintes, capitale de la Saintonge, ou en Angleterre avec ses McDonald’s, ses cabines téléphoniques anglaises, et ce garçon qui « speak english » ! La réponse de la Charentaise laissa le serveur pantois.

— Beurnocion ! dit-elle en tapant du poing sur la table.

Le garçon devint rouge, ne sachant que faire, car il ne comprenait pas qu’il avait heurté le point sensible d’Ermantine Godaille. Cette dernière se releva d’un coup et se positionnant près du serveur, lui lança à la figure :

— Tu me prends pour un baignassout5 ? Ne m’apporte pas un whisky ou un Coca mais un bon cognac, espèce de drôle6 !

Le garçon de salle, tout ébahi, sous le regard des clients, mit quelques secondes avant de s’exécuter.

1. Horreur.

2. Comprendre « Ici, on parle anglais. ».

3. Expression de Goulebenéze, écrivain, barde, poète et chansonnier charentais.

4. « Que voulez-vous ? »

5. Touriste qui ne fréquente que la côte.

6. Enfant. Pour Ermantine, au sens de « gamin ».

Chapitre 1« Il ne faut pas cent fers pour faire un tonneau »

Le café de la Brocante donnait toute satisfaction à son propriétaire Nicolas Le Cloadec. Celui-ci était un passionné de brocante, il avait décidé de passer sa vie à sa façon entre les vieux livres, les lampes anciennes, les outils d’autrefois, les vieilles photographies, les meubles de l’époque Art nouveau et son comptoir… Celui-ci ressemblait à un véritable capharnaüm ! Il avait même adapté ses horaires d’ouverture le matin, pas avant 10 heures sauf en hiver, afin de pouvoir lui-même participer à tous les salons d’antiquaires et brocantes de la région, d’où il ramenait toujours un objet qui lui servait de décoration dans son établissement.

Hormis la lecture de revues dédiées aux amateurs et antiquaires, à laquelle il s’adonnait quotidiennement derrière son comptoir, il discutait avec les brocanteurs du coin, les antiquaires de la rue d’Alsace-Lorraine et les habitants du quartier. Depuis dix ans qu’il était installé, Nicolas Le Cloadec avait su se créer une clientèle aussi bien d’amateurs et de professionnels qui appréciaient de se rencontrer dans son café, que de personnes qui aimaient simplement se retrouver dans l’ambiance particulière de son établissement. Il était simplement heureux de participer à la vie de son quartier.

Quand le patron de la brasserie avait envie de bavarder, il laissait sans la prévenir sa serveuse seule au comptoir et son garçon de salle s’occuper des clients et s’installait à table avec l’un de ses consommateurs. Il n’avait aucune préférence, passant d’un client à l’autre, selon ses envies et ses humeurs. Aujourd’hui, il porta son choix sur un collectionneur de livres et de papiers anciens qui avait ses habitudes dans sa brasserie. Les deux hommes se connaissaient bien, car ce n’était pas la première fois qu’ils s’entretenaient ainsi.

L’image que donnaient les deux interlocuteurs contrastait. Nicolas avait beau être imposant, un mètre quatre-vingt-dix pour cent dix kilos, le plus impressionnant chez cet homme n’était ni sa taille, ni son poids, mais son sourire, un sourire qui, d’emblée, éveillait la sympathie. Malgré son physique, Nicolas apparaissait toujours à ses interlocuteurs comme un nounours. Face à lui se trouvait un petit homme, aux yeux malicieux, dont le patron du café savait qu’il s’appelait François Rivette, car c’était un collectionneur connu sur la place, s’intéressant à tous les genres de littérature et de vieux ouvrages hormis la bande dessinée.

— Tenez, monsieur Rivette, je vous offre une tournée, proposa Nicolas en lui servant un ballon de vin rouge.

— Alors, la période des vide-greniers et des foires à la brocante arrive à grands pas ?

— Oui, oui, j’ai hâte de commencer dimanche… Je serai debout aux aurores pour aller chiner… J’aimerais bien compléter ma collection de vieux moulins à café…

— Pour ma part, je suis toujours amateur de tout ce qui a trait à l’art, et on se verra là-bas dès six heures du matin… lui répondit son interlocuteur.

— Oui, oui, et sur internet, avez-vous trouvé des ouvrages intéressants ?

— Oh, vous savez, un collectionneur est toujours en quête d’une pièce rare, qu’il sera le seul à posséder. Mais, même s’il la trouve, après une courte joie, il restera toujours un éternel insatisfait !

— Et vous êtes sur quoi, en ce moment ?

— Eh bien, je m’intéresse à tout, comme vous le savez ! Mais je suis vigilant pour les écrits et ouvrages d’art locaux… Il y a eu de grands artistes qui ont vécu dans notre région, même si peu de gens le savent, comme Courbet…

— Oh, mais je ne le savais pas ! dit Nicolas d’un air étonné.

— Si, si… Le grand maître est venu dans notre région suite à l’invitation du critique d’art saintongeais Jules Castagnary. Gustave Courbet noua même des amitiés avec des artistes locaux tels que Louis-Augustin Auguin et Hippolyte Pradelles, et même Corot viendra de temps en temps les rejoindre avec son chevalet. On les a d’ailleurs surnommés « le groupe du Port-Berteau » d’après le nom du site des bords de la Charente où ils peignaient ensemble sur la commune de Bussac-sur-Charente. Ils ont même exposé leurs toiles à Saintes et…

Le téléphone de François Rivette se mit à sonner et ce dernier, en s’excusant, répondit. Nicolas abandonna son client et en profita pour descendre à la cave chercher des bouteilles.

Olivier Lhutin, installé confortablement dans un fauteuil, à l’intérieur du café de Nicolas, regardait autour de lui d’un air hautain. En effet, sa boutique d’antiquaire, située dans la rue d’Alsace-Lorraine, proposait un tout autre aspect. Les différents objets qu’il proposait à la vente, livres anciens, services de table, verres, tableaux, sculptures, photographies, etc. étaient impeccablement alignés sur les rayons. Olivier Lhutin voulait des meubles design dans sa boutique, montrant ainsi sa volonté de se distinguer de ses concurrents vieillots, qui entassaient plutôt leurs trouvailles, installés dans la même rue piétonne principale de Saintes, ou comme Nicolas. Laissant son employée, Amélie, jeune femme de trente ans, célibataire, blonde et jolie, au tempérament calme, s’occuper de sa boutique, Olivier Lhutin appréciait sa réussite. La tranquillité de ce moment savoureux allait être interrompue par la visite du plus vieil antiquaire de Saintes, Jacques, qui vint s’installer à sa table.

Tout le monde l’appelait Jacques car personne ne connaissait son nom de famille. Il était trop vieux maintenant, et peu de personnes l’ayant connu dans sa jeunesse étaient encore vivantes. Sa boutique sentait l’air du bon vieux temps. Sur les vieilles bibliothèques en bois, dont certaines avaient conservé leurs portes vitrées, et où étaient alignés de vieux livres, on pouvait lire sur des étiquettes fanées les noms des auteurs ou bien les familles de livres. Sur d’autres encore s’entassaient des collections entières de cartes postales. On trouvait aussi en flânant un vieux piano droit, des chaises de style Empire, des lustres en cristal et, bien sûr, quelques tableaux et sculptures datant d’un autre temps. M. Jacques n’était pas un nostalgique, mais il était maintenant trop vieux pour modifier son commerce. Au fil du temps, sa boutique était devenue sa maison principale où il passait toute la journée de 7 heures du matin jusqu’à 19 heures, du lundi au dimanche. Il n’avait vécu que pour sa passion toute sa vie durant, et son regard bienveillant derrière ses lunettes en fer était connu de tout le quartier. Ses journées se déroulaient au fil de ses lectures, car peu de gens maintenant lui rendaient visite.

— Bonjour monsieur Lhutin, comment allez-vous ?

— Bonjour, Jacques, vous faites votre petit tour ?

— Oui, je sors de chez mon ami Antoine.

— Antoine ?

— Antoine Roulin, le brocanteur… qui voulait me montrer ses trouvailles d’hier.

— Ah, oui… Il a trouvé des choses intéressantes ?

— Antoine est allé vider une maison suite à une succession, et il a trouvé des vieux actes de propriété, des papiers, des vieux livres, et un journal de bord…

— Rien de bien captivant, à ce que je vois, Jacques…

— Je ne suis pas d’accord… J’ai lu en partie ce journal de bord… Il s’agit d’un habitant de Saintes qui a relaté le séjour du groupe du Port-Berteau en 1862-1863…

— Ah… et qu’en ressort-il ? lui demanda son interlocuteur intéressé.

— Je pense qu’il a mis la main sur un témoignage précieux du passage de Gustave Courbet en Saintonge…

— Oui, je l’avais compris, mais que révèle ce journal ? s’impatienta Olivier Lhutin.

— Je n’ai pas tout lu… Apparemment, d’après ce que j’ai compris, l’auteur du journal le tenait comme un emploi du temps journalier. Il décrivait son travail de paysan et aussi les journées qu’il passait avec le peintre qui l’avait employé pour s’occuper de son matériel et de ses repas. Ainsi, on sait ce dont Gustave Courbet avait besoin en peinture, toiles, nourriture, et ce paysan anonyme décrivait aussi la production du maître car il s’occupait de stocker les toiles… Oui, vraiment très intéressant… Je me suis arrêté au moment où il décrivait une séance de travail de Courbet… Quoi qu’il en soit, Antoine a vraiment un document exceptionnel…

— Hum… un carnet de bord ne doit quand même pas valoir cher… dit Olivier Lhutin qui voulait convaincre son interlocuteur que cette découverte avait peu de valeur.

— Je parlais sur le plan patrimonial et culturel, dit Jacques en se levant. Heureux d’avoir pu bavarder avec vous, cela me fait toujours plaisir de vous rencontrer, monsieur Lhutin.

— Mais moi aussi, Jacques. Je repasserai vous voir dans votre boutique au sujet de ce journal de bord…

Jacques ne l’entendait plus car il avait déjà rejoint son ami et collègue Dominique qui était là depuis au moins une demi-heure au comptoir à discuter avec la serveuse.

— Alors, tu as pu t’échapper de ta cage, Dominique ? dit en plaisantant Nicolas, qui venait de les rejoindre. Tiens, Jacques, je ne vous avais pas vu entrer, cela fait longtemps que vous êtes là ?

— Bonjour, Nicolas, Dominique. Non, cinq minutes à peine. Vous discutiez avec monsieur Rivette et Dominique avec la serveuse alors je suis allé voir M. Lhutin.

— Je me demande bien ce que vous lui trouvez, à cet antiquaire de malheur ! La terre ne peut pas le porter… Enfin, il faut de tout pour faire un monde, n’est-ce pas, Jacques ? demanda Nicolas.

— Oui, mais c’est un collègue, et nous ne sommes que trois en ville, alors autant se comporter en gens civilisés… Et pour vous, Dominique, quoi de neuf ?

— Oh ! rien, je dois rentrer maintenant, sinon je vais me faire attraper par ma femme. Surtout que j’ai acheté un fond de bibliothèque et qu’elle va encore m’incendier… Mais cela en valait le coup. Allez, à la prochaine…

— Pauvre Dominique ! Avoir peur de sa femme à son âge, ça ne doit pas être facile…

À ce moment, deux clients s’approchèrent du comptoir pour reprendre une bière. Ils discutaient toujours à haute voix, comme s’il n’y avait personne autour d’eux. L’un d’eux accompagna ses paroles de grands gestes, et sans faire attention bouscula une femme, qui était à moitié endormie. Sans s’excuser, celui-ci continua, et cette fois il trébucha puis se cogna sur la même femme assise à une table près du comptoir. Ermantine n’avait pas le réveil facile et n’aimait pas qu’on vienne troubler sa tranquillité. Sans bouger de sa chaise, elle poussa avec son pied l’individu, en lui disant :

— La prochaine fois, vous vous excuserez !

Interloqué, le grand gaillard resta quelques secondes sans lui répondre. Le plus petit des deux, moustachu, reprit le flambeau.

— Mais dis donc, ma p’tite dame, tu nous prends pour qui ?

— Pour ce que vous êtes, des beurdoqués1, dit-elle en se relevant, prête à l’affrontement.

— Hé ! faudrait voir à la mettre en veilleuse ! Et pour accompagner ses paroles, il voulut claquer la fesse d’Ermantine qui esquissa le geste.

Nicolas, derrière son bar, mit la main sur un gourdin qu’il gardait à proximité pour ce genre de situation, et Jacques voulut s’interposer entre la Charentaise et les deux hommes.

Mais Ermantine, qui avait horreur qu’on l’appelle « ma p’tite dame » et, surtout, qu’on vienne troubler sa tranquillité, dit tout haut en surprenant tout le monde :

— Vous êtes bien tous témoins que cet homme m’a manqué de respect ?

Le patron du café et son client, étonnés par l’assurance de la Charentaise, acquiescèrent, puis, sans que le grand gaillard n’ait eu le temps de réagir, il reçut un formidable uppercut sur l’œil gauche, qui le déséquilibra, le fit tomber dans un grand fracas sur le sol, et, dans sa chute, sa tête heurta le bas du comptoir. Surpris, le petit moustachu se baissa pour aider son camarade, sonné, et l’un et l’autre s’en allèrent sans demander leur reste.

Nicolas, étonné par la tournure des événements, relâcha son gourdin et siffla d’admiration. Jacques, quant à lui, demanda à la quadragénaire si elle n’avait pas eu peur.

Avant de quitter l’établissement, pour toute réponse, Ermantine leur cita un vieux dicton que son grand-père lui répétait souvent :

« Il ne faut pas cent fers pour faire un tonneau2 ! »

1. Idiots.

2. Autrement dit : la fabrication d’un tonneau ne nécessite pas autant de fer et, par extension, il faut donner la juste mesure aux événements et ne pas en rajouter.

Chapitre 2O lé reun !

Ermantine Godaille avait beaucoup de mal à se réveiller à 5 heures du matin. Après la nuit précédente à Chaniers, la journée d’hier l’avait achevée. Son réveil, qui n’avait eu de cesse de la faire sortir de ses rêves, avait été projeté contre le mur. Il fallut l’intervention imprévue d’un oiseau qui s’obstinait à taper contre la vitre, on ne sait pourquoi, pour qu’Ermantine tombe de son lit sur le parquet dans un grand fracas. Était-ce le bruit ou le choc qui l’avait réveillée ? En tous les cas, elle jura en se relevant, à faire rougir son grand-père. C’est après son troisième café, et après avoir fumé sa première pipe, qu’elle se rappela qu’elle devait être présente au stand de son amie à 6 heures pour l’aider à l’installer. Sous la douche, elle commença à émerger mais ne se réveilla pas totalement, ce qui lui fit oublier les clés de sa chambre d’hôtel à l’intérieur de celle-ci ainsi que celle de sa voiture. Elle dut réveiller le concierge qui dormait profondément (à quoi sert un veilleur de nuit, se demanda-t-elle, s’il dort ?) pour lui demander le double de sa clé, et vite remonter chercher toutes ses affaires car elle devait dormir le soir même chez son amie Louise Dourline, étant arrivée une journée en avance pour profiter de la ville de Saintes. Elle descendit rapidement le Cours Lemercier, car il n’y avait personne dans les rues à cette heure-là, et, malgré quelques dos-d’âne qui se trouvaient en face de l’école Louis-Pasteur, elle n’eut aucun problème pour arriver à la brocante, et de plus à l’heure, c’est-à-dire avec un quart d’heure de retard, mais, pour un Charentais, cela n’a rien d’anormal.

Cette première grande brocante de Saintes est organisée un dimanche, fin mars, début avril, précédant toutes les autres de la Saintonge. Elle se déroulait dans le parc des expositions situé sur la rive droite de Saintes, réunissant un très grand nombre d’exposants qui se répartissaient entre de nombreuses allées. L’activité, malgré l’heure matinale, était à son comble, et, à l’étonnement d’Ermantine, des clients se présentaient déjà devant les stands à l’extérieur pour regarder ce qui sortait des voitures et des camions afin de repérer les bonnes affaires. Elle mit quelques minutes avant de retrouver son amie, Louise Dourline, de petite taille, fine, aux cheveux bruns courts, parmi la foule, mais elle la remarqua dans un groupe de femmes et d’hommes réunis autour d’un café derrière un stand. En effet, Louise Dourline avait apporté un Thermos de café et un Thermos de thé ainsi que des tasses. Les boissons chaudes étant déjà sucrées, elle n’avait plus qu’à les servir. Son amie vint à sa rencontre et tint à la présenter à ses collègues :

— Je vous présente l’amie d’enfance avec qui j’ai été à l’école, Ermantine Godaille. Elle vient m’aider à tenir mon stand pendant la saison.