Le Docteur Pascal - Émile Zola - ebook
Opis

«Le Docteur Pascal» est l’ouvre finale de Zola du cycle Rugon-McCara. Le Docteur Pascal est un personnage tres gentil, pensant bien et brillant, qui prend la vie telle quelle, sans fioritures ni idéalisation. Zola a mis ses idées, ses conceptions philosophiques du monde, sa compréhension du sens de la vie dans la bouche du héros. Il résume toute la vie agitée de la famille Rugon-Makkarov, qui, malgré tout, a laissé une marque notable sur l’histoire du Second Empire.

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Émile Zola

Le Docteur Pascal

Varsovie 2017

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

I

Dans la chaleur de l'ardente après-midi de juillet, la salle, aux volets soigneusement clos, était pleine d'un grand calme. Il ne venait, des trois fenêtres, que de minces flèches de lumière, par les fentes des vieilles boiseries; et c'était, au milieu de l'ombre, une clarté très douce, baignant les objets d'une lueur diffuse et tendre. Il faisait là relativement frais, dans l'écrasement torride qu'on sentait au dehors, sous le coup de soleil qui incendiait la façade.

Debout devant l'armoire, en face des fenêtres, le docteur Pascal cherchait une note, qu'il y était venu prendre. Grande ouverte, cette immense armoire de chêne sculpté, aux fortes et belles ferrures, datant du dernier siècle, montrait sur ses planches, dans la profondeur de ses flancs, un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s'entassant, débordant, pêle-mêle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu'il écrivait, depuis les notes brèves jusqu'aux textes complets de ses grands travaux sur l'hérédité. Aussi les recherches n'y étaient-elles pas toujours faciles. Plein de patience, il fouillait, et il eut un sourire, quand il trouva enfin.

Un instant encore, il demeura près de l'armoire, lisant la note, sous un rayon doré qui tombait de la fenêtre du milieu. Lui-même, dans cette clarté d'aube, apparaissait, avec sa barbe et ses cheveux de neige, d'une solidité vigoureuse bien qu'il approchât de la soixantaine, la face si fraîche, les traits si fins, les yeux restés limpides, d'une telle enfance, qu'on l'aurait pris, serré dans son veston de velours marron, pour un jeune homme aux boucles poudrées.

—Tiens! Clotilde, finit-il par dire, tu recopieras cette note. Jamais Ramond ne déchiffrerait ma satanée écriture.

Et il vint poser le papier près de la jeune fille, qui travaillait debout devant un haut pupitre, dans l'embrasure de la fenêtre de droite.

—Bien, maître! répondit-elle.

Elle ne s'était pas même retournée, tout entière au pastel qu'elle sabrait en ce moment de larges coups de crayon. Près d'elle, dans un vase, fleurissait une tige de roses trémières, d'un violet singulier, zébré de jaune. Mais on voyait nettement le profil de sa petite tête ronde, aux cheveux blonds et coupés court, un exquis et sérieux profil, le front droit, plissé par l'attention, l'oeil bleu ciel, le nez fin, le menton ferme. Sa nuque penchée avait surtout une adorable jeunesse, d'une fraîcheur de lait, sous l'or des frisures folles. Dans sa longue blouse noire, elle était très grande, la taille mince, la gorge menue, le corps souple, de cette souplesse allongée des divines figures de la Renaissance. Malgré ses vingt-cinq ans, elle restait enfantine et en paraissait à peine dix-huit.

—Et, reprit le docteur, tu remettras un peu d'ordre dans l'armoire. On ne s'y retrouve plus.

—Bien, maître! répéta-t-elle sans lever la tête. Tout à l'heure!

Pascal était revenu s'asseoir à son bureau, à l'autre bout de la salle, devant la fenêtre de gauche. C'était une simple table de bois noir, encombrée, elle aussi, de papiers, de brochures de toutes sortes. Et le silence retomba, cette grande paix à demi obscure, dans l'écrasante chaleur du dehors. La vaste pièce, longue d'une dizaine de mètres, large de six, n'avait d'autres meubles, avec l'armoire, que deux corps de bibliothèque, bondés de livres. Des chaises et des fauteuils antiques traînaient à la débandade; tandis que, pour tout ornement, le long des murs, tapissés d'un ancien papier de salon empire, à rosaces, se trouvaient cloués des pastels de fleurs, aux colorations étranges, qu'on distinguait mal. Les boiseries des trois portes, à double battant, celle de l'entrée, sur le palier, et les deux autres, celle de la chambre du docteur et celle de la chambre de la jeune fille, aux deux extrémités de la pièce, dataient de Louis XV, ainsi que la corniche du plafond enfumé.

Une heure se passa, sans un bruit, sans un souffle. Puis, comme Pascal, par distraction à son travail, venait de rompre la bande d'un journal oublié sur sa table, le Temps, il eut une légère exclamation.

—Tiens! ton père qui est nommé directeur de l'Époque, le journal républicain à grand succès, où l'on publie les papiers des Tuileries!

Cette nouvelle devait être pour lui inattendue, car il riait d'un bon rire, à la fois satisfait et attristé; et, à demi voix, il continuait:

—Ma parole! on inventerait les choses, qu'elles seraient moins belles…. La vie est extraordinaire…. Il y a là un article très intéressant.

Clotilde n'avait pas répondu, comme à cent lieues de ce que disait son oncle. Et il ne parla plus, il prit des ciseaux, après avoir lu l'article, le découpa, le colla sur une feuille de papier, où il l'annota de sa grosse écriture irrégulière. Puis, il revint vers l'armoire, pour y classer cette note nouvelle. Mais il dut prendre une chaise, la planche du haut étant si haute qu'il ne pouvait l'atteindre, malgré sa grande taille.

Sur cette planche élevée, toute une série d'énormes dossiers s'alignaient en bon ordre, classés méthodiquement. C'étaient des documents divers, feuilles manuscrites, pièces sur papier timbré, articles de journaux découpés, réunis dans des chemises de fort papier bleu, qui chacune portait un nom écrit en gros caractères. On sentait ces documents tenus à jour avec tendresse, repris sans cesse et remis soigneusement en place; car, de toute l'armoire, ce coin-là seul était en ordre.

Lorsque Pascal, monté sur la chaise, eut trouvé le dossier qu'il cherchait, une des chemises les plus bourrées, où était inscrit le nom de «Saccard», il y ajouta la note nouvelle, puis replaça le tout à sa lettre alphabétique. Un instant encore, il s'oublia, redressa complaisamment une pile qui s'effondrait. Et, comme il sautait enfin de la chaise:

—Tu entends? Clotilde, quand tu rangeras, ne touche pas aux dossiers, là-haut.

—Bien, maître! répondit-elle pour la troisième fois, docilement.

Il s'était remis à rire, de son air de gaieté naturelle.

—C'est défendu.

—Je le sais, maître!

Et il referma l'armoire d'un vigoureux tour de clef, puis il jeta la clef au fond d'un tiroir de sa table de travail. La jeune fille était assez au courant de ses recherches pour mettre un peu d'ordre dans ses manuscrits; et il l'employait volontiers aussi à titre de secrétaire, il lui faisait recopier ses notes, lorsqu'un confrère et un ami, comme le docteur Ramond, lui demandait la communication d'un document. Mais elle n'était point une savante, il lui défendait simplement de lire ce qu'il jugeait inutile qu'elle connût.

Cependant, l'attention profonde où il la sentait absorbée, finissait par le surprendre.

—Qu'as-tu donc à ne plus desserrer les lèvres? La copie de ces fleurs te passionne à ce point!

C'était encore là un des travaux qu'il lui confiait souvent, des dessins, des aquarelles, des pastels, qu'il joignait ensuite comme planches à ses ouvrages. Ainsi, depuis cinq ans, il faisait des expériences très curieuses sur une collection de roses trémières, toute une série de nouvelles colorations, obtenues par des fécondations artificielles. Elle apportait, dans ces sortes de copies, une minutie, une exactitude de dessin et de couleur extraordinaire; à ce point qu'il s'émerveillait toujours d'une telle honnêteté, en lui disant qu'elle avait «une bonne petite caboche ronde, nette et solide».

Mais, cette fois, comme il s'approchait pour regarder par-dessus son épaule, il eut un cri de comique fureur.

—Ah! va te faire fiche! te voilà partie pour l'inconnu!… Veux-tu bien me déchirer ça tout de suite!

Elle s'était redressée, le sang aux joues, les yeux flambants de la passion de son oeuvre, ses doigts minces tachés de pastel, du rouge et du bleu qu'elle avait écrasés.

—Oh! maître!

Et dans ce «maître», si tendre, d'une soumission si caressante, ce terme de complet abandon dont elle l'appelait pour ne pas employer les mots d'oncle ou de parrain, qu'elle trouvait bêtes, passait pour la première fois une flamme de révolte, la revendication d'un être qui se reprend et qui s'affirme.

Depuis près de deux heures, elle avait repoussé la copie exacte et sage des roses trémières, et elle venait de jeter, sur une autre feuille, toute une grappe de fleurs imaginaires, des fleurs de rêve, extravagantes et superbes. C'était ainsi parfois, chez elle, des sautes brusques, un besoin de s'échapper en fantaisies folles, au milieu de la plus précise des reproductions. Tout de suite elle se satisfaisait, retombait toujours dans cette floraison extraordinaire, d'une fougue, d'une fantaisie telles que jamais elle ne se répétait, créant des roses au coeur saignant, pleurant des larmes de soufre, des lis pareils à des urnes de cristal, des fleurs même sans forme connue, élargissant des rayons d'astre, laissant flotter des corolles ainsi que des nuées. Ce jour-là, sur la feuille sabrée à grands coups de crayon noir, c'était une pluie d'étoiles pâles, tout un ruissellement de pétales infiniment doux; tandis que, dans un coin un épanouissement innomé, un bouton aux chastes voiles, s'ouvrait.

—Encore un que tu vas me clouer là! reprit le docteur en montrant le mur, où s'alignaient déjà des pastels aussi étranges. Mais qu'est-ce que ça peut bien représenter, je te le demande?

Elle resta très grave, se recula pour mieux voir son oeuvre.

—Je n'en sais rien, c'est beau.

A ce moment, Martine entra, l'unique servante, devenue la vraie maîtresse de la maison, depuis près de trente ans qu'elle était au service du docteur. Bien qu'elle eût dépassé la soixantaine, elle gardait un air jeune, elle aussi, active et silencieuse, dans son éternelle robe noire et sa coiffe blanche, qui la faisait ressembler à une religieuse, avec sa petite figure blême et reposée, où semblaient s'être éteints ses yeux couleur de cendre.

Elle ne parla pas, alla s'asseoir à terre devant un fauteuil, dont la vieille tapisserie laissait passer le crin par une déchirure; et, tirant de sa poche une aiguille et un écheveau de laine, elle se mit à la raccommoder. Depuis trois jours, elle attendait d'avoir une heure, pour faire cette réparation qui la hantait.

—Pendant que vous y êtes, Martine, s'écria Pascal plaisamment, en prenant dans ses deux mains la tête révoltée de Clotilde, recousez-moi donc aussi cette caboche-là, qui a des fuites.

Martine leva ses yeux pâles, regarda son maître de son air habituel d'adoration.

—Pourquoi monsieur me dit-il cela?

—Parce que, ma brave fille, je crois bien que c'est vous qui avez fourré là dedans, dans cette bonne petite caboche ronde, nette et solide, des idées de l'autre monde, avec toute votre dévotion.

Les deux femmes échangèrent un regard d'intelligence.

—Oh! monsieur, la religion n'a jamais fait de mal à personne…. Et, quand on n'a pas les mêmes idées, il vaut mieux n'en pas causer, bien sûr.

Il se fit un silence gêné. C'était la seule divergence qui, parfois, amenait des brouilles, entre ces trois êtres si unis, vivant d'une vie si étroite. Martine n'avait que vingt-neuf ans, un an de plus que le docteur, quand elle était entrée chez lui, à l'époque où il débutait à Plassans comme médecin, dans une petite maison claire de la ville neuve. Et, treize années plus tard, lorsque Saccard, un frère de Pascal, lui envoya de Paris sa fille Clotilde, âgée de sept ans, à la mort de sa femme et au moment de se remarier, ce fut elle qui éleva l'enfant, la menant à l'église, lui communiquant un peu de la flamme dévote dont elle avait toujours brûlé; tandis que le docteur, d'esprit large, les laissait aller à leur joie de croire, car il ne se sentait pas le droit d'interdire à personne le bonheur de la foi. Il se contenta ensuite de veiller sur l'instruction de la jeune fille, de lui donner en toutes choses des idées précises et saines. Depuis près de dix-huit ans qu'ils vivaient ainsi tous les trois, retirés à la Souleiade, une propriété située dans un faubourg de la ville, à un quart d'heure de Saint-Saturnin, la cathédrale, la vie avait coulé heureuse, occupée à de grands travaux cachés, un peu troublée pourtant par un malaise qui grandissait, le heurt de plus en plus violent de leurs croyances.

Pascal se promena un instant, assombri. Puis, en homme qui ne mâchait pas ses mots:

—Vois-tu, chérie, toute cette fantasmagorie du mystère a gâté ta jolie cervelle…. Ton bon Dieu n'avait pas besoin de toi, j'aurais dû te garder pour moi tout seul, et tu ne t'en porterais que mieux.

Mais Clotilde, frémissante, ses clairs regards hardiment fixés sur les siens, lui tenait tête.

—C'est toi, maître, qui te porterais mieux, si tu ne t'enfermais pas dans tes yeux de chair…. Il y a autre chose, pourquoi ne veux-tu pas voir?

Et Martine vint à son aide, en son langage.

—C'est bien vrai, monsieur, que vous qui êtes un saint, comme je le dis partout, vous devriez nous accompagner à l'église…. Sûrement, Dieu vous sauvera. Mais, à l'idée que vous pourriez ne pas aller droit en paradis, j'en ai tout le corps qui tremble.

Il s'était arrêté, il les avait devant lui toutes deux, en pleine rébellion, elles si dociles, à ses pieds d'habitude, d'une tendresse de femmes conquises par sa gaieté et sa bonté. Déjà, il ouvrait la bouche, il allait répondre rudement, lorsque l'inutilité de la discussion lui apparut.

—Tenez! fichez-moi la paix. Je ferai mieux d'aller travailler…. Et, surtout, qu'on ne me dérange pas!

D'un pas leste, il gagna sa chambre, où il avait installé une sorte de laboratoire, et il s'y enferma. La défense d'y entrer était formelle. C'était là qu'il se livrait à des préparations spéciales, dont il ne parlait à personne. Presque tout de suite, on entendit le bruit régulier et lent d'un pilon dans un mortier.

—Allons, dit Clotilde en souriant, le voilà à sa cuisine du diable, comme dit grand'mère.

Et elle se remit posément à copier la tige de roses trémières. Elle en serrait le dessin avec une précision mathématique, elle trouvait le ton juste des pétales violets, zébrés de jaune, jusque dans la décoloration la plus délicate des nuances.

—Ah! murmura au bout d'un moment Martine, de nouveau par terre, en train de raccommoder le fauteuil, quel malheur qu'un saint homme pareil perde son âme à plaisir!… Car, il n'y a pas à dire, voici trente ans que je le connais, et jamais il n'a fait seulement de la peine à personne. Un vrai coeur d'or, qui s'ôterait les morceaux de la bouche…. Et gentil avec ça, et toujours bien portant, et toujours gai, une vraie bénédiction!… C'est un meurtre qu'il ne veuille pas faire sa paix avec le bon Dieu. N'est-ce pas? mademoiselle, il faudra le forcer.

Clotilde, surprise de lui en entendre dire si long à la fois, donna sa parole, l'air grave.

—Certainement, Martine, c'est juré. Nous le forcerons.

Le silence recommençait, lorsqu'on entendit le tintement de la sonnette fixée, en bas, à la porte d'entrée. On l'avait mise là, afin d'être averti, dans cette maison trop vaste pour les trois personnes qui l'habitaient. La servante sembla étonnée et grommela des paroles sourdes: qui pouvait venir par une chaleur pareille? Elle s'était levée, elle ouvrit la porte, se pencha au-dessus de la rampe, puis reparut en disant:

—C'est madame Félicité.

Vivement, la vieille madame Rougon entra. Malgré ses quatre-vingts ans, elle venait de monter l'escalier avec une légèreté de jeune fille; et elle restait la cigale brune, maigre et stridente d'autrefois. Très élégante maintenant, vêtue de soie noire, elle pouvait encore être prise, par derrière, grâce à la finesse de sa taille, pour quelque amoureuse, quelque ambitieuse courant à sa passion. De face, dons son visage séché, ses yeux gardaient leur flamme, et elle souriait d'un joli sourire, quand elle le voulait bien.

—Comment, c'est toi, grand'mère! s'écria Clotilde, en marchant à sa rencontre. Mais il y a de quoi être cuit, par ce terrible soleil!

Félicité, qui la baisait au front, se mit à rire.

—Oh! le soleil, c'est mon ami!

Puis, trottant à petits pas rapides, elle alla tourner l'espagnolette d'un des volets.

—Ouvrez donc un peu! c'est trop triste, de vivre ainsi dans le noir…. Chez moi, je laisse le soleil entrer.

Par l'entre-bâillement, un jet d'ardente lumière, un flot de braises dansantes pénétra. Et l'on aperçut, sous le ciel d'un bleu violâtre d'incendie, la vaste campagne brûlée, comme endormie et morte dans cet anéantissement de fournaise; tandis que, sur la droite, au-dessus des toitures roses, se dressait le clocher de Saint-Saturnin, une tour dorée, aux arêtes d'os blanchis, dans l'aveuglante clarté.

—Oui, continuait Félicité, j'irai sans doute tout à l'heure aux Tulettes, et je voulais savoir si vous aviez Charles, afin de l'y mener avec moi…. Il n'est pas ici, je vois ça. Ce sera pour un autre jour.

Mais, tandis qu'elle donnait ce prétexte à sa visite, ses yeux fureteurs faisaient le tour de la pièce. D'ailleurs, elle n'insista pas, parla tout de suite de son fils Pascal, en entendant le bruit rythmique du pilon qui n'avait pas cessé dans la chambre voisine.

—Ah! il est encore à sa cuisine du diable!… Ne le dérangez pas, je n'ai rien à lui dire.

Martine, qui s'était remise à son fauteuil, hocha la tête, pour déclarer qu'elle n'avait nulle envie de déranger son maître; et il y eut un nouveau silence, tandis que Clotilde essuyait à un linge ses doigts tachés de pastel, et que Félicité reprenait sa marche de petits pas, d'un air d'enquête.

Depuis bientôt deux ans, la vieille madame Rougon était veuve. Son mari, devenu si gros, qu'il ne se remuait plus, avait succombé, étouffé par une indigestion, le 3 septembre 1870, dans la nuit du jour où il avait appris la catastrophe de Sedan. L'écroulement du régime, dont il se flattait d'être un des fondateurs, semblait l'avoir foudroyé. Aussi Félicité affectait-elle de ne plus s'occuper de politique, vivant désormais comme une reine retirée du trône. Personne n'ignorait que les Rougon, en 1851, avaient sauvé Plassans de l'anarchie, en y faisant triompher le coup d'État du 2 décembre, et que, quelques années plus tard, ils l'avaient conquis de nouveau, sur les candidats légitimistes et républicains, pour le donner à un député bonapartiste. Jusqu'à la guerre, l'empire y était resté tout-puissant, si acclamé, qu'il y avait obtenu, au plébiscite, une majorité écrasante. Mais, depuis les désastres, la ville devenait républicaine, le quartier Saint-Marc était retombé dans ses sourdes intrigues royalistes, tandis que le vieux quartier et la ville neuve avaient envoyé à la Chambre un représentant libéral, vaguement teinté d'orléanisme, tout prêt à se ranger du côté de la République, si elle triomphait. Et c'était pourquoi Félicité, en femme très intelligente, se désintéressait et consentait à n'être plus que la reine détrônée d'un régime déchu.

Mais il y avait encore là une haute position, environnée de toute une poésie mélancolique. Pendant dix-huit années, elle avait régné. La légende de ses deux salons, le salon jaune où avait mûri le coup d'État, le salon vert, plus tard, le terrain neutre où la conquête de Plassans s'était achevée, s'embellissait du recul des époques disparues. Elle était, d'ailleurs, très riche. Puis, on la trouvait très digne dans la chute, sans un regret ni une plainte, promenant, avec ses quatre-vingts ans, une si longue suite de furieux appétits, d'abominables manoeuvres et d'assouvissements démesurés, qu'elle en devenait auguste. La seule de ses joies, maintenant, était de jouir en paix de sa grande fortune et de sa royauté passée, et elle n'avait plus qu'une passion, celle de défendre son histoire, en écartant tout ce qui, dans la suite des âges, pourrait la salir. Son orgueil, qui vivait du double exploit dont les habitants parlaient encore, veillait avec un soin jaloux, résolu à ne laisser debout que les beaux documents, cette légende qui la faisait saluer comme une majesté tombée, quand elle traversait la ville.

Elle était allée jusqu'à la porte de la chambre, elle écouta le bruit du pilon. Puis, le front soucieux, elle revint vers Clotilde.

—Que fabrique-t-il donc, mon Dieu! Tu sais qu'il se fait le plus grand tort, avec sa drogue nouvelle. On m'a raconté que, l'autre jour, il avait encore failli tuer un de ses malades.

—Oh! grand'mère! s'écria la jeune fille.

Mais elle était lancée.

—Oui, parfaitement! les bonnes femmes en disent bien d'autres…. Va les questionner, au fond du faubourg. Elles te diront qu'il pile des os de mort dans du sang de nouveau-né.

Cette fois, pendant que Martine protestait elle-même, Clotilde se fâcha, blessée dans sa tendresse.

—Oh! grand'mère, ne répète pas ces abominations!… Maître qui a un si grand coeur, qui ne songe qu'au bonheur de tous!

Alors, quand elle les vit l'une et l'autre s'indigner, Félicité, comprenant qu'elle brusquait trop les choses, redevint très câline.

—Mais, mon petit chat, ce n'est pas moi qui dis ces choses affreuses. Je te répète les bêtises qu'on fait courir, pour que tu comprennes que Pascal a tort de ne pas tenir compte de l'opinion publique…. Il croit avoir trouvé un nouveau remède, rien de mieux! et je veux même admettre qu'il va guérir tout le monde, comme il l'espère. Seulement, pourquoi affecter ces allures mystérieuses, pourquoi n'en pas parler tout haut, pourquoi surtout ne l'essayer que sur cette racaille du vieux quartier et de la campagne, au lieu de tenter, parmi les gens comme il faut de la ville, des cures éclatantes qui lui feraient honneur?… Non, vois-tu, mon petit chat, ton oncle n'a jamais rien pu faire comme les autres.

Elle avait pris un ton peiné, baissant la voix pour étaler cette plaie secrète de son coeur.

—Dieu merci! ce ne sont pas les hommes de valeur qui manquent dans notre famille, mes autres fils m'ont donné assez de satisfaction! N'est-ce pas? ton oncle Eugène est monté assez haut, ministre pendant douze ans, presque empereur! et ton père lui-même a remué assez de millions, a été mêlé à d'assez grands travaux qui ont refait Paris! Je ne parle pas de ton frère Maxime, si riche, si distingué, ni de tes cousins, Octave Mouret, un des conquérants du nouveau commerce, et notre cher abbé Mouret, un saint celui-là!… Eh bien! pourquoi Pascal, qui aurait pu marcher sur leurs traces à tous, vit-il obstinément dans son trou, en vieil original à demi fêlé?

Et, la jeune fille s'étant révoltée encore, elle lui ferma la bouche d'un geste caressant de la main.

—Non, non! laisse-moi finir…. Je sais bien que Pascal n'est pas une bête, qu'il a fait des travaux remarquables, que ses envois à l'Académie de médecine lui ont même acquis une réputation parmi les savants…. Mais cela peut-il compter, à côté de ce que j'avais rêvé pour lui? oui! toute la belle clientèle de la ville, une grosse fortune, la décoration, enfin des honneurs, une position digne de la famille…. Ah! vois-tu, mon petit chat, c'est de cela que je me plains: il n'en est pas, il n'a pas voulu en être, de la famille. Ma parole! je le lui disais, quand il était enfant: «Mais d'où sors-tu? Tu n'es pas à nous!» Moi, j'ai tout sacrifié à la famille, je me ferais hacher pour que la famille fût à jamais grande et glorieuse!

Elle redressait sa petite taille, elle devenait très haute, dans l'unique passion de jouissance et d'orgueil qui avait empli sa vie. Mais elle recommençait sa promenade, lorsqu'elle eut un saisissement, en apercevant soudain, par terre, le numéro du Temps, que le docteur avait jeté, après y avoir découpé l'article, pour le joindre au dossier de Saccard; et la vue de la fenêtre, ouverte au milieu de de la feuille, la renseigna sans doute, car, du coup, elle ne marcha plus, elle se laissa tomber sur une chaise, comme si elle savait enfin ce qu'elle était venue apprendre.

—Ton père a été nommé directeur de l'Époque, reprit-elle brusquement.

—Oui, dit Clotilde avec tranquillité, maître me l'a dit, c'était dans le journal.

D'un air attentif et inquiet, Félicité la regardait, car cette nomination de Saccard, ce ralliement à la République, était une chose énorme. Après la chute de l'empire, il avait osé rentrer en France, malgré sa condamnation comme Directeur de la Banque Universelle, dont l'effondrement colossal avait précédé celui du régime. Des influences nouvelles, toute une intrigue extraordinaire devait l'avoir remis sur pied. Non seulement il avait eu sa grâce, mais encore il était une fois de plus en train de brasser des affaires considérables, lancé dans le grand journalisme, retrouvant sa part dans tous les pots-de-vin. Et le souvenir s'évoquait des brouilles de jadis, entre lui et son frère Eugène Rougon, qu'il avait compromis si souvent, et que, par un retour ironique des choses, il allait peut-être protéger, maintenant que l'ancien ministre de l'empire n'était plus qu'un simple député, résigné au seul rôle de défendre son maître déchu, avec l'entêtement que sa mère mettait à défendre sa famille. Elle obéissait encore docilement aux ordres de son fils aîné, l'aigle, même foudroyé; mais Saccard, quoi qu'il fit, lui tenait aussi au coeur, par son indomptable besoin du succès; et elle était en outre fière de Maxime, le frère de Clotilde, qui s'était réinstallé, après la guerre, dans son hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, où il mangeait la fortune que lui avait laissée sa femme, devenu prudent, d'une sagesse d'homme atteint dans ses moelles, rusant avec la paralysie menaçante.

—Directeur de l'Époque, répéta-t-elle, c'est une vraie situation de ministre que ton père a conquise…. Et j'oubliais de te dire, j'ai encore écrit à ton frère, pour le déterminer à venir nous voir. Cela le distrairait, lui ferait du bien. Puis, il y a cet enfant, ce pauvre Charles….

Elle n'insista pas, c'était là une autre des plaies dont saignait son orgueil: un fils que Maxime avait eu, à dix-sept ans, d'une servante, et qui, maintenant, âgé d'une quinzaine d'années, de tête faible, vivait à Plassans, passant de l'un chez l'autre, à la charge de tous.

Un instant encore, elle attendit, espérant une réflexion de Clotilde, une transition qui lui permettrait d'arriver où elle voulait en venir. Lorsqu'elle vit que la jeune fille se désintéressait, occupée à ranger des papiers sur son pupitre, elle se décida, après avoir jeté un coup d'oeil sur Martine, qui continuait à raccommoder le fauteuil, comme muette et sourde.

—Alors, ton oncle a découpé l'article du Temps?

Très calme, Clotilde souriait.

—Oui, maître l'a mis dans les dossiers. Ah! ce qu'il enterre de notes, là dedans! Les naissances, les morts, les moindres incidents de la vie, tout y passe. Et il y a aussi l'Arbre généalogique, tu sais bien, notre fameux Arbre généalogique, qu'il tient au courant!

Les yeux de la vieille madame Rougon avaient flambé. Elle regardait fixement la jeune fille.

—Tu les connais, ces dossiers?

—Oh! non, grand'mère! Jamais maître ne m'en parle, et il me défend de les toucher.

Mais elle ne la croyait pas.

—Voyons! tu les as sous la main, tu as dû les lire.

Très simple, avec sa tranquille droiture, Clotilde répondit, en souriant de nouveau.

—Non! quand maître me défend une chose, c'est qu'il a ses raisons, et je ne la fais pas.

—Eh bien! mon enfant, s'écria violemment Félicité, cédant à sa passion, toi que Pascal aime bien, et qu'il écouterait peut-être, tu devrais le supplier de brûler tout ça, car, s'il venait à mourir et qu'on trouvât les affreuses choses qu'il y a là dedans, nous serions tous déshonorés!

Ah! ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses cauchemars, étaler en lettres de feu les histoires vraies, les tares physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire qu'elle aurait voulu à jamais enfouir, avec les ancêtres déjà morts! Elle savait comment le docteur avait eu l'idée de réunir ces documents, dès le début de ses grandes études sur l'hérédité, comment il s'était trouvé conduit à prendre sa propre famille en exemple, frappé des cas typiques qu'il y constatait et qui venaient à l'appui des lois découvertes par lui. N'était-ce pas un champ tout naturel d'observation, à portée de sa main, qu'il connaissait à fond? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur les siens, depuis trente années, les renseignements les plus intimes, recueillant et classant tout, dressant cet Arbre généalogique des Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers n'étaient que le commentaire, bourré de preuves.

—Ah! oui, continuait la vieille madame Rougon ardemment, au feu, au feu, toutes ces paperasses qui nous saliraient!

A ce moment, comme la servante se relevait pour sortir, en voyant le tour que prenait l'entretien, elle l'arrêta d'un geste prompt.

—Non, non! Martine, restez! vous n'êtes pas de trop, puisque vous êtes de la famille maintenant.

Puis, d'une voix sifflante:

—Un ramas de faussetés, de commérages, tous les mensonges que nos ennemis ont lancés autrefois contre nous, enragés par notre triomphe!… Songe un peu à cela, mon enfant. Sur nous tous, sur ton père, sur ta mère, sur ton frère, sur moi, tant d'horreurs!

—Des horreurs, grand'mère, mais comment le sais-tu?

Elle se troubla un instant.

—Oh! je m'en doute, va!… Quelle est la famille qui n'a pas eu des malheurs, qu'on peut mal interpréter? Ainsi, notre mère à tous, cette chère et vénérable Tante Dide, ton arrière-grand'mère, n'est-elle pas depuis vingt et un ans à l'Asile des Aliénés, aux Tulettes? Si Dieu lui a fait la grâce de la laisser vivre jusqu'à l'âge de cent quatre ans, il l'a cruellement frappée en lui ôtant la raison. Certes, il n'y a pas de honte à cela; seulement, ce qui m'exaspère, ce qu'il ne faut pas, c'est qu'on dise ensuite que nous sommes tous fous…. Et, tiens! sur ton grand-oncle Macquart, lui aussi, en a-t-on fait courir des bruits déplorables! Macquart a eu autrefois des torts, je ne le défends pas. Mais, aujourd'hui, ne vit-il pas bien sagement, dans sa petite propriété des Tulettes, à deux pas de notre malheureuse mère, sur laquelle il veille en bon fils?… Enfin, écoute! un dernier exemple. Ton frère Maxime a commis une grosse faute, lorsqu'il a eu, d'une servante, ce pauvre petit Charles, et il est d'autre part certain que le triste enfant n'a pas la tête solide. N'importe! cela te fera-t-il plaisir, si l'on te raconte que ton neveu est un dégénéré, qu'il reproduit, à trois générations de distance, sa trisaïeule, la chère femme près de laquelle nous le menons parfois, et avec qui il se plaît tant?… Non! il n'y a plus de famille possible, si l'on se met à tout éplucher, les nerfs de celui-ci, les muscles de cet autre. C'est à dégoûter de vivre!

Clotilde l'avait écoutée attentivement, debout dans sa longue blouse noire. Elle était redevenue grave, les bras tombés, les yeux à terre. Un silence régna, puis elle dit avec lenteur:

—C'est la science, grand'mère.

—La science! s'exclama Félicité, en piétinant de nouveau, elle est jolie, leur science, qui va contre tout ce qu'il y a de sacré au monde! Quand ils auront tout démoli, ils seront bien avancés!… Ils tuent le respect, ils tuent la famille, ils tuent le bon Dieu….

—Oh! ne dites pas ça, madame! interrompit douloureusement Martine, dont la dévotion étroite saignait. Ne dites pas que monsieur tue le bon Dieu!

—Si, ma pauvre fille, il le tue…. Et, voyez-vous, c'est une crime, au point de vue de la religion, que de le laisser se damner ainsi. Vous ne l'aimez pas, ma parole d'honneur! non, vous ne l'aimez pas, vous deux qui avez le bonheur de croire, puisque vous ne faites rien pour qu'il rentre dans la vraie route…. Ah! moi, à votre place, je fendrais plutôt cette armoire à coups de hache, je ferais un fameux feu de joie avec toutes les insultes au bon Dieu qu'elle contient!

Elle s'était plantée devant l'immense armoire, elle la mesurait de son regard de feu, comme pour la prendre d'assaut, la saccager, l'anéantir, malgré la maigreur desséchée de ses quatre-vingts ans. Puis, avec un geste d'ironique dédain:

—Encore, avec sa science, s'il pouvait tout savoir!

Clotilde était restée absorbée, les yeux perdus. Elle reprit à demi-voix, oubliant des deux autres, se parlant, à elle-même:

—C'est vrai, il ne peut tout savoir…. Toujours, il y a autre chose, là-bas…. C'est ce qui me fâche, c'est ce qui nous fait nous quereller parfois; car je ne puis pas, comme lui, mettre le mystère à part: je m'en inquiète, jusqu'à en être torturée…. Là-bas, tout ce qui veut et agit dans le frisson de l'ombre, toutes les forces inconnues….

Sa voix s'était ralentie peu à peu, tombée à un murmure indistinct.

Alors, Martine, l'air sombre depuis un moment, intervint à son tour.

—Si c'était vrai pourtant, mademoiselle, que monsieur se damnât avec tous ces vilains papiers! Dites, est-ce que nous le laisserions faire?… Moi, voyez-vous, il me dirait de me jeter en bas de la terrasse, je fermerais les yeux et je me jetterais, parce que je sais qu'il a toujours raison. Mais, à son salut, oh! si je le pouvais, j'y travaillerais malgré lui. Par tous les moyens, oui! je le forcerais, ça m'est trop cruel de penser qu'il ne sera pas dans le ciel avec nous.

—Voilà qui est très bien, ma fille, approuva Félicité. Vous aimez au moins votre maître d'une façon intelligente.

Entre elles deux, Clotilde semblait encore irrésolue. Chez elle, la croyance ne se pliait pas à la règle stricte du dogme, le sentiment religieux ne se matérialisait pas dans l'espoir d'un paradis, d'un lieu de délices, où l'on devait retrouver les siens. C'était simplement, en elle, un besoin d'au delà, une certitude que le vaste monde ne s'arrête point à la sensation, qu'il y a tout un autre monde inconnu, dont il faut tenir compte. Mais sa grand'mère si vieille, cette servante si dévouée, l'ébranlaient, dans sa tendresse inquiète pour son oncle. Ne l'aimaient-elles pas davantage, d'une façon plus éclairée et plus droite, elles qui le voulaient sans tache, dégagé de ses manies de savant, assez pur pour être parmi les élus? Des phrases de livres dévots lui revenaient, la continuelle bataille livrée à l'esprit du mal, la gloire des conversions emportées de haute lutte. Si elle se mettait à cette besogne sainte, si pourtant, malgré lui, elle le sauvait! Et une exaltation, peu à peu, gagnait son esprit, tourné volontiers aux entreprises aventureuses.

—Certainement, finit-elle par dire, je serais très heureuse qu'il ne se cassât pas la tête, à entasser ces bouts de papier, et qu'il vint avec nous à l'église.

En la voyant près de céder, madame Rougon s'écria qu'il fallait agir, et Martine elle-même pesa de toute sa réelle autorité. Elles s'étaient rapprochées, elles endoctrinaient la jeune fille, baissant la voix, comme pour un complot, d'où sortirait un miraculeux bienfait, une joie divine dont la maison entière serait parfumée. Quel triomphe, si l'on réconciliait le docteur avec Dieu! et quelle douceur ensuite, à vivre ensemble, dans la communion céleste d'une même foi!

—Enfin, que dois-je faire? demanda Clotilde, vaincue, conquise.

Mais, à ce moment, dans le silence, le pilon du docteur reprit plus haut, de son rythme régulier. Et Félicité victorieuse, qui allait parler, tourna la tête avec inquiétude, regarda un instant la porte de la chambre voisine. Puis, à demi-voix:

—Tu sais où est la clef de l'armoire?

Clotilde ne répondit pas, eut un simple geste, pour dire toute sa répugnance à trahir ainsi son maître.

—Que tu es enfant! Je te jure de ne rien prendre, je ne dérangerai même rien…. Seulement, n'est-ce pas? puisque nous sommes seules, et que jamais Pascal ne reparaît avant le dîner, nous pourrions nous assurer de ce qu'il y a là dedans…. Oh! rien qu'un coup d'oeil, ma parole d'honneur!

La jeune fille, immobile, ne consentait toujours pas.

—Et puis, peut-être que je me trompe, il n'y a sans doute là aucune des mauvaises choses que je t'ai dites.

Ce fut décisif, elle courut prendre dans le tiroir la clef, elle ouvrit elle-même l'armoire toute grande.

—Tiens! grand'mère, les dossiers sont là-haut.

Martine, sans une parole, était allée se planter à la porte de la chambre, l'oreille au guet, écoutant le pilon, tandis que Félicité, clouée sur place par l'émotion, regardait les dossiers. Enfin, c'étaient eux, ces dossiers terribles, dont le cauchemar empoisonnait sa vie! elle les voyait, elle allait les toucher, les emporter! Et elle se dressait, dans un allongement passionné de ses courtes jambes.

—C'est trop haut, mon petit chat, dit-elle. Aides-moi, donne-les-moi!

—Oh! ça, non, grand'mère…. Prends une chaise.

Félicité prit une chaise, monta lestement dessus. Mais elle était encore trop petite. D'un effort extraordinaire, elle se haussait, arrivait à se grandir, jusqu'à toucher du bout de ses ongles les chemises de fort papier bleu; et ses doigts se promenaient, se crispaient, avec des égratignements de griffes. Brusquement, il y eut un fracas: c'était un échantillon géologique, un fragment de marbre, qui se trouvait sur une planche inférieure, et qu'elle venait de faire tomber.

Aussitôt, le pilon s'arrêta, et Martine dit d'une voix étouffée:

—Méfiez-vous, le voici!

Mais Félicité, désespérée, n'entendait pas, ne lâchait pas, lorsque Pascal entra vivement. Il avait cru à un malheur, à une chute, et il demeura stupéfié devant ce qu'il voyait: sa mère sur la chaise, le bras encore en l'air, tandis que Martine s'était écartée, et que Clotilde debout, très pale, attendait, sans détourner les yeux. Quand il eut compris, lui-même devint d'une blancheur de linge. Une colère terrible montait en lui.

La vieille madame Rougon, d'ailleurs, ne se troubla aucunement. Dès qu'elle vit l'occasion perdue, elle sauta de la chaise, ne fit aucune allusion à la vilaine besogne dans laquelle il la surprenait.

—Tiens, c'est toi! Je ne voulais pas te déranger…. J'étais venue embrasser Clotilde. Mais voici près de deux heures que je bavarde, et je file bien vite. On m'attend chez moi, on ne doit plus savoir ce que je suis devenue…. Au revoir, à dimanche!

Elle s'en alla, très à l'aise, après avoir souri à son fils, qui était resté muet devant elle, respectueux. C'était une attitude prise par lui, depuis longtemps, pour éviter une explication qu'il sentait devoir être cruelle et dont il avait toujours eu peur. Il la connaissait, il voulait tout lui pardonner, dans sa large tolérance de savant qui faisait la part de l'hérédité, du milieu et des circonstances. Puis, n'était-elle pas sa mère? et cela aurait suffi; car, au milieu des effroyables coups que ses recherches portaient à la famille, il gardait une grande tendresse de coeur pour les siens.

Lorsque sa mère ne fut plus là, sa colère éclata, s'abattit sur Clotilde. Il avait détourné les yeux de Martine, il les tenait fixés sur la jeune fille, dont les regards ne se baissaient toujours pas, dans une bravoure qui acceptait la responsabilité de son acte.

—Toi! toi! dit-il enfin.

Il lui avait saisi le bras, il le serrait, à la faire crier. Mais elle continuait à le regarder en face, sans plier devant lui, avec la volonté indomptable de sa personnalité, de sa pensée, à elle. Elle était belle et irritante, si mince, si élancée, vêtue de sa blouse noire; et son exquise jeunesse blonde, son front droit, son nez fin, son menton ferme, prenait un charme guerrier, dans sa révolte.

—Toi que j'ai faite, toi qui es mon élève, mon amie, mon autre pensée, à qui j'ai donné un peu de mon coeur et de mon cerveau! Ah! oui, j'aurais dû te garder tout entière pour moi, ne pas me laisser prendre le meilleur de toi-même par ton bête de bon Dieu!

—Oh! monsieur, vous blasphémez! cria Martine, qui s'était rapprochée, pour détourner sur elle une partie de sa colère.

Mais il ne la voyait même pas. Clotilde seule existait. Et il était comme transfiguré, soulevé d'une telle passion, que, sous ses cheveux blancs, dans sa barbe blanche, son beau visage flambait de jeunesse, d'une immense tendresse blessée et exaspérée. Un instant encore, ils se contemplèrent de la sorte, sans se céder, les yeux sur les yeux.

—Toi! toi! répétait-il, de sa voix frémissante.

—Oui, moi!… Pourquoi donc, maître, ne t'aimerais-je pas autant que tu m'aimes? et pourquoi, si je te crois en péril, ne tâcherais-je pas de te sauver? Tu t'inquiètes bien de ce que je pense, tu veux bien me forcer à penser comme toi!

Jamais elle ne lui avait ainsi tenu tête.

—Mais tu es une petite fille, tu ne sais rien!

—Non, je suis une âme, et tu n'en sais pas plus que moi!

Il lui lâcha le bras, il eut un grand geste vague vers le ciel, et un extraordinaire silence tomba, plein des choses graves, de l'inutile discussion qu'il ne voulait pas engager. D'une rude poussée, il était allé ouvrir le volet de la fenêtre du milieu; car le soleil baissait, la salle s'emplissait d'ombre. Puis, il revint.

Mais elle, dans un besoin d'air et de libre espace, était allée à cette fenêtre ouverte. L'ardente pluie de braise avait cessé, il n'y avait plus, tombant de haut, que le dernier frisson du ciel surchauffé et pâlissant; et, de la terre brûlante encore, montaient des odeurs chaudes, avec la respiration soulagée du soir. Au bas de la terrasse, c'était d'abord la voie du chemin de fer, les premières dépendances de la gare, dont on apercevait les bâtiments; puis, traversant la vaste plaine aride, une ligne d'arbres indiquait le cours de la Viorne, au delà duquel montaient les coteaux de Sainte-Marthe, des gradins de terres rougeâtres plantées d'oliviers, soutenues par des murs de pierres sèches, et que couronnaient des bois sombres de pins: large amphithéâtre désolé, mangé de soleil, d'un ton de vieille brique cuite, déroulant en haut, sur le ciel, cette frange de verdure noire. A gauche, s'ouvraient les gorges de la Seille, des amas de pierres jaunes, écroulées au milieu de terres couleur de sang, dominées par une immense barre de rochers, pareille à un mur de forteresse géante; tandis que, vers la droite, à l'entrée même de la vallée où coulait la Viorne, la ville de Plassans étageait ses toitures de tuiles décolorées et roses, son fouillis ramassé de vieille cité, que perçaient des cimes d'ormes antiques, et sur laquelle régnait la haute tour de Saint-Saturnin, solitaire et sereine, à cette heure, dans l'or limpide du couchant.

—Ah! mon Dieu! dit lentement Clotilde, faut-il être orgueilleux, pour croire qu'on va tout prendre dans sa main et tout connaître!

Pascal venait de monter sur la chaise, afin de s'assurer que pas un des dossiers ne manquait. Ensuite, il ramassa le fragment de marbre, le replaça sur la planche; et, quand il eut refermé l'armoire, d'une main énergique, il mit la clef au fond de sa poche.

—Oui, reprit-il, tâcher de tout connaître, et surtout ne pas perdre la tête avec ce qu'on ne connaît pas, ce qu'on ne connaîtra sans doute jamais!

Martine, de nouveau, s'était rapprochée de Clotilde, pour la soutenir, pour montrer que toutes deux faisaient cause commune. Et, maintenant, le docteur l'apercevait, elle aussi, les sentait l'une et l'autre unies dans la même volonté de conquête. Après des années de sourdes tentatives, c'était enfin la guerre ouverte, le savant qui voit les siens se tourner contre sa pensée et la menacer de destruction. Il n'est point de pire tourment, avoir la trahison chez soi, autour de soi, être traqué, dépossédé, anéanti, par ceux que vous aimez et qui vous aiment!

Brusquement, cette idée affreuse lui apparut.

—Mais vous m'aimez toutes les deux pourtant!

Il vit leurs yeux s'obscurcir de larmes, il fut pris d'une infinie tristesse, dans cette fin si calme d'un beau jour. Toute sa gaieté, toute sa bonté, qui venaient de sa passion de la vie, en étaient bouleversées.

—Ah! ma chérie, et toi, ma pauvre fille, vous faites ça pour mon bonheur, n'est-ce pas? Mais, hélas! que nous allons être malheureux!

II

Le lendemain matin, Clotilde, dès six heures, se réveilla. Elle s'était mise au lit fâchée avec Pascal, ils se boudaient. Et son premier sentiment fut un malaise, un chagrin sourd, le besoin immédiat de se réconcilier, pour ne pas garder sur son coeur le gros poids qu'elle y retrouvait.

Vivement, sautant du lit, elle était allée entr'ouvrir les volets des deux fenêtres. Déjà haut, le soleil entra, coupa la chambre de deux barres d'or. Dans cette pièce ensommeillée, toute moite d'une bonne odeur de jeunesse, la claire matinée apportait de petits souffles d'une gaieté fraîche; tandis que, revenue s'asseoir au bord du matelas, la jeune fille demeurait un instant songeuse, simplement vêtue de son étroite chemise, qui semblait encore l'amincir, avec ses jambes longues et fuselées, son torse élancé et fort, à la gorge ronde, au cou rond, aux bras ronds et souples; et sa nuque, ses épaules adorables jetaient un lait pur, une soie blanche, polie, d'une infinie douceur. Longtemps, à l'âge ingrat, de douze à dix-huit ans, elle avait paru trop grande, dégingandée, montant aux arbres comme un garçon. Puis, du galopin sans sexe, s'était dégagée cette fine créature de charme et d'amour.

Les yeux perdus, elle continuait à regarder les murs de la chambre. Bien que la Souleiade datât du siècle dernier, on avait dû la remeubler sous le premier empire, car il y avait là, pour tenture, une ancienne indienne imprimée, représentant des bustes de sphinx, dans des enroulements de couronnes de chêne. Autrefois d'un rouge vif, cette indienne était devenue rose, d'un vague rose qui tournait à l'orange. Les rideaux des deux fenêtres et du lit existaient; mais il avait fallu les faire nettoyer, ce qui les avait pâlis encore. Et c'était vraiment exquis, cette pourpre effacée, ce ton d'aurore, si délicatement doux. Quant au lit, tendu de la même étoffe, il tombait d'une vétusté telle, qu'on l'avait remplacé par un autre lit, pris dans une pièce voisine, un autre lit empire, bas et très large, en acajou massif, garni de cuivres, dont les quatre colonnes d'angle portaient aussi des bustes de sphinx, pareils à ceux de la tenture. D'ailleurs, le reste du mobilier était appareillé, une armoire à portes pleines et à colonnes, une commode à marbre blanc cerclé d'une galerie, une haute psyché monumentale, une chaise longue aux pieds raidis, des sièges aux dossiers droits, en forme de lyre. Mais un couvrepied, fait d'une ancienne jupe de soie Louis XV, égayait le lit majestueux, tenant le milieu du panneau, en face des fenêtres; tout un amas de coussins rendait moelleuse la dure chaise longue; et il y avait deux étagères et une table garnies également de vieilles soies brochées de fleurs, découvertes au fond d'un placard.

Clotilde enfin mit ses bas, enfila un peignoir de piqué blanc; et, ramassant du bout des pieds ses mules de toile grise, elle courut dans son cabinet de toilette, une pièce de derrière, qui donnait sur l'autre façade. Elle l'avait fait simplement tendre de coutil écru, à rayures bleues; et il ne s'y trouvait que des meubles de sapin verni, la toilette, deux armoires, des chaises. On l'y sentait pourtant d'une coquetterie naturelle et fine, très femme. Cela avait poussé chez elle, en même temps que la beauté. A côté de la têtue, de la garçonnière qu'elle restait parfois, elle était devenue une soumise, une tendre, aimant à être aimée. La vérité était qu'elle avait grandi librement, n'ayant jamais appris qu'à lire et à écrire, s'étant fait ensuite d'elle-même une instruction assez vaste, en aidant son oncle. Mais il n'y avait eu aucun plan arrêté entre eux, elle s'était seulement passionnée pour l'histoire naturelle, ce qui lui avait tout révélé de l'homme et de la femme. Et elle gardait sa pudeur de vierge, comme un fruit que nulle main n'a touché, sans doute grâce à son attente ignorée et religieuse de l'amour, ce sentiment profond de femme qui lui faisait réserver le don de tout son être, son anéantissement dans l'homme qu'elle aimerait.

Elle releva ses cheveux, se lava à grande eau; puis, cédant à son impatience, elle revint ouvrir doucement la porte de sa chambre, et se risqua à traverser sur la pointe des pieds, sans bruit, la vaste salle de travail. Les volets étaient fermés encore, mais elle voyait assez clair, pour ne pas se heurter aux meubles. Lorsqu'elle fut à l'autre bout, devant la porte de la chambre du docteur, elle se pencha, retenant son haleine. Était-il levé déjà? que pouvait-il faire? Elle l'entendit nettement qui marchait à petits pas, s'habillant sans doute. Jamais elle n'entrait dans cette chambre, où il aimait à cacher certains travaux, et qui restait close, ainsi qu'un tabernacle. Une anxiété l'avait prise, celle d'être trouvée là par lui, s'il poussait la porte; et c'était un grand trouble, une révolte de son orgueil et un désir de montrer sa soumission. Un instant, son besoin de se réconcilier devint si fort, qu'elle fut sur le point de frapper. Puis, comme le bruit des pas se rapprochait, elle se sauva follement.

Jusqu'à huit heures, Clotilde s'agita dans une impatience croissante. A chaque minute, elle regardait la pendule, sur la cheminée de sa chambre, une pendule empire de bronze doré, une borne contre laquelle l'Amour souriant contemplait le Temps endormi. C'était d'habitude à huit heures qu'elle descendait faire le premier déjeuner, en commun avec le docteur, dans la salle à manger. Et, en attendant, elle se livra à des soins de toilette minutieux, se coiffa, se chaussa, passa une robe, de toile blanche à pois rouges. Puis, ayant encore un quart d'heure à tuer, elle contenta un ancien désir, elle s'assit pour coudre une petite dentelle, une imitation de chantilly, à sa blouse de travail, cette blouse noire qu'elle finissait par trouver trop garçonnière, pas assez femme. Mais, comme huit heures sonnaient, elle lâcha son travail, descendit vivement.

—Vous allez déjeuner toute seule, dit tranquillement Martine, dans la salle à manger.

—Comment ça?

—Oui, monsieur m'a appelée, et je lui ai passé son oeuf, par l'entre-bâillement de la porte. Le voilà encore dans son mortier et dans son filtre. Nous ne le verrons pas avant midi.

Clotilde était restée saisie, les joues pâles. Elle but son lait debout, emporta son petit pain et suivit la servante, au fond de la cuisine. Il n'existait, au rez-de-chaussée, avec la salle à manger et cette cuisine, qu'un salon abandonné, où l'on mettait la provision de pommes de terre. Autrefois, lorsque le docteur recevait des clients chez lui, il donnait ses consultations là; mais, depuis des années, on avait monté, dans sa chambre, le bureau et le fauteuil. Et il n'y avait plus, ouvrant sur la cuisine, qu'une autre petite pièce, la chambre de la vieille servante, très propre, avec une commode de noyer et un lit monacal, garni de rideaux blancs.

—Tu crois qu'il s'est remis à fabriquer sa liqueur? demanda Clotilde.

—Dame! ça ne peut être que ça. Vous savez bien qu'il en perd le manger et le boire, quand ça le prend.

Alors, toute la contrariété de la jeune fille s'exhala en une plainte basse.

—Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Et, tandis que Martine montait faire sa chambre, elle prit une ombrelle au portemanteau du vestibule, elle sortit manger son petit pain dehors, désespérée, ne sachant plus à quoi occuper son temps, jusqu'à midi.

Il y avait déjà près de dix-sept ans que le docteur Pascal, résolu à quitter sa maison de la ville neuve, avait acheté la Souleiade, une vingtaine de mille francs. Son désir était de se mettre à l'écart, et aussi de donner plus d'espace et plus de joie à la fillette que son frère venait de lui envoyer de Paris. Cette Souleiade, aux portes de la ville, sur un plateau qui dominait la plaine, était une ancienne propriété considérable, dont les vastes terres se trouvaient réduites à moins de deux hectares, par suite de ventes successives, sans compter que la construction du chemin de fer avait emporté les derniers champs labourables. La maison elle-même avait été à moitié détruite par un incendie, il ne restait qu'un seul des deux corps de bâtiment, une aile carrée, à quatre pans comme on dit en Provence, de cinq fenêtres de façade, couverte en grosses tuiles roses. Et le docteur qui l'avait achetée toute meublée, s'était contenté de faire réparer et compléter les murs de l'enclos, pour être tranquille chez lui.

D'ordinaire, Clotilde aimait passionnément cette solitude, ce royaume étroit qu'elle pouvait visiter en dix minutes et qui gardait pourtant des coins de sa grandeur passée. Mais, ce matin-là, elle y apportait une colère sourde. Un moment, elle s'avança sur la terrasse, aux deux bouts de laquelle étaient plantés des cyprès centenaires, deux énormes cierges sombres, qu'on voyait de trois lieues. La pente ensuite dévalait jusqu'au chemin de fer, des murs de pierres sèches soutenaient les terres rouges, où les dernières vignes étaient mortes; et, sur ces sortes de marches géantes, il ne poussait plus que des files chétives d'oliviers et d'amandiers, au feuillage grêle. La chaleur était déjà accablante, elle regarda de petits lézards qui fuyaient sur les dalles disjointes, entre des touffes chevelues de câpriers.

Puis, comme irritée du vaste horizon, elle traversa le verger et le potager, que Martine s'entêtait à soigner, malgré son âge, ne faisant venir un homme que deux fois par semaine, pour les gros travaux; et elle monta, vers la droite, dans une pinède, un petit bois de pins, tout ce qu'il restait des pins superbes qui avaient jadis couvert le plateau. Mais, une fois encore, elle s'y trouva mal à l'aise: les aiguilles sèches craquaient sons ses pieds, un étouffement résineux tombait des branches. Et elle fila le long du mur de clôture, passa devant la porte d'entrée, qui ouvrait sur le chemin des Fenouillères, à cinq minutes des premières maisons de Plassans, déboucha enfin sur l'aire, une aire immense de vingt mètres de rayon, qui aurait suffi à prouver l'ancienne importance du domaine. Ah! cette aire antique, pavée de cailloux ronds, comme au temps des Romains, cette sorte de vaste esplanade qu'une herbe courte et sèche, pareille à de l'or, semblait recouvrir d'un tapis de haute laine! quelles bonnes parties elle y avait faites autrefois, à courir, à se rouler, à rester des heures étendue sur le dos, lorsque naissaient les étoiles, au fond du ciel sans bornes!

Elle avait rouvert son ombrelle, elle traversa l'aire d'un pas ralenti. Maintenant, elle se trouvait à la gauche de la terrasse, elle avait achevé le tour de la propriété. Aussi revint-elle derrière la maison, sous le bouquet d'énormes platanes qui jetaient, de ce côté, une ombre épaisse. Là, s'ouvraient les deux fenêtres de la chambre du docteur. Et elle leva les yeux, car elle ne s'était rapprochée que dans l'espoir brusque de le voir enfin. Mais les fenêtres restaient closes, elle en fut blessée comme d'une dureté à son égard. Alors seulement, elle s'aperçut qu'elle tenait toujours son petit pain, oubliant de le manger; et elle s'enfonça sous les arbres, elle le mordit impatiemment, de ses belles dents de jeunesse.

C'était une retraite délicieuse, cet ancien quinconce de platanes, un reste encore de la splendeur passée de la Souleiade. Sous ces géants, aux troncs monstrueux, il faisait à peine clair, un jour verdâtre, d'une fraîcheur exquise, par les jours brûlants de l'été. Autrefois, un jardin français était dessiné là, dont il ne restait que les bordures de buis, des buis qui s'accommodaient de l'ombre sans doute, car ils avaient vigoureusement poussé, grands comme des arbustes. Et le charme de ce coin si ombreux était une fontaine, un simple tuyau de plomb scellé dans un fût de colonne, d'où coulait perpétuellement, même pendant les plus grandes sécheresses, un filet d'eau de la grosseur du petit doigt, qui allait, plus loin, alimenter un large bassin moussu, dont on ne nettoyait les pierres verdies que tous les trois ou quatre ans. Quand tous les puits du voisinage se tarissaient, la Souleiade gardait sa source, de qui les grands platanes étaient sûrement les fils centenaires. Nuit et jour, depuis des siècles, ce mince filet d'eau, égal et continu, chantait sa même chanson, pure, d'une vibration de cristal.

Clotilde, après avoir erré parmi les buis qui lui arrivaient à l'épaule, rentra chercher une broderie, et revint s'asseoir devant une table de pierre, à côté de la fontaine. On avait mis là quelques chaises de jardin, on y prenait le café. Et elle affecta dès lors de ne plus lever la tête, comme absorbée dans son travail. Pourtant, de temps à autre, elle semblait jeter un coup d'oeil, entre les troncs des arbres, vers les lointains ardents, l'aire aveuglante ainsi qu'un brasier, où le soleil brûlait. Mais, en réalité, son regard se coulait derrière ses longs cils, remontait jusqu'aux fenêtres du docteur. Rien n'y apparaissait, pas une ombre. Et une tristesse, une rancune grandissaient en elle, cet abandon où il la laissait, ce dédain où il semblait la tenir, après leur querelle de la veille. Elle qui s'était levée avec un si gros désir de faire tout de suite la paix! Lui, n'avait donc pas de hâte, ne l'aimait donc pas, puisqu'il pouvait vivre fâché? Et peu à peu elle s'assombrissait, elle retournait à des pensées de lutte, résolue de nouveau à ne céder sur rien.

Vers onze heures, avant de mettre son déjeuner au feu, Martine vint la rejoindre, avec l'éternel bas qu'elle tricotait même en marchant, quand la maison ne l'occupait pas.

—Vous savez qu'il est toujours enfermé là-haut, comme un loup, à fabriquer sa drôle de cuisine?

Clotilde haussa les épaules, sans quitter des yeux sa broderie.

—Et, mademoiselle, si je vous répétais ce qu'on raconte! Madame Félicité avait raison, hier, de dire qu'il y a vraiment de quoi rougir…. On m'a jeté à la figure, à moi qui vous parle, qu'il avait tué le vieux Boutin, vous vous souvenez, ce pauvre vieux qui tombait du haut mal et qui est mort sur une route.

Il y eut un silence. Puis, voyant la jeune fille s'assombrir encore, la servante reprit, tout en activant le mouvement rapide de ses doigts:

—Moi, je n'y entends rien, mais ça me met en rage, ce qu'il fabrique…. Et vous, mademoiselle, est-ce que vous approuvez cette cuisine-là?

Brusquement, Clotilde leva la tête, cédant au flot de passion qui l'emportait.

—Écoute, je ne veux pas m'y entendre plus que toi, mais je crois qu'il court à de très grands soucis…. Il ne nous aime pas….

—Oh! si, mademoiselle, il nous aime!

—Non, non, pas comme nous l'aimons!… S'il nous aimait, il serait là, avec nous, au lieu de perdre là-haut son âme, son bonheur et le nôtre, à vouloir sauver tout le monde!

Et les deux femmes se regardèrent un moment, les yeux brûlants de tendresse, dans leur colère jalouse. Elles se remirent au travail, elles ne parlèrent plus, baignées d'ombre.