Le Diable s'invite à Locquirec - Michel Courat - ebook

Le Diable s'invite à Locquirec ebook

Michel Courat

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Opis

Un carnage parmi les rescapés de guerre...

Qui est ce sniper qui s’en prend aux militaires vivant dans la baie de Lannion ? Ses victimes sont-elles choisies au hasard ou selon un plan bien établi ?
Laure Saint-Donge, la « belle » LSD, ne va pas tarder à l’apprendre de la bouche même d’un de ses anciens amis, rencontré quand elle était encore journaliste de guerre. Avec ses amis du G5, elle va essayer d’empêcher que ce tireur sans pitié continue son carnage. Mais l’adversaire est d’une habileté démoniaque…
Et si le « Diable » s’était invité à Locquirec ?

Plongez-vous dans le 10e tome des enquêtes de Laure Saint-Donge, avec ce polar haletant où le temps de chacun est compté !

EXTRAIT

Mi-août, Hôpital de la Cavale Blanche à Brest.
Allongée bien sagement dans son lit, les cheveux rasés, Laure regarde le professeur Léveillé droit dans les yeux.
— Alors, mademoiselle Saint-Donge, toujours décidée ?
— Plus que jamais ! Si vous saviez comme j’ai hâte de retrouver un visage normal !
— Je vous comprends. On va vous faire une prémédication et je vous retrouve au bloc dans vingt minutes. L’impatience peut encore se lire sur le visage de la journaliste tandis que l’infirmier la descend au bloc 3. Dans la salle de préparation, deux infirmières s’occupent d’elle avec une grande dextérité.
Mais son esprit est ailleurs, tandis que ses yeux fixent cette grande porte verte, l’entrée des salles d’opération. L’anesthésiste vient de pénétrer dans la pièce et s’approche d’elle d’un pas décidé, sourire aux lèvres.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Éditions Bargain, le succès du polar breton. –  Ouest France 

À PROPOS DE L’AUTEUR

Michel Courat travaille comme expert pour une ONG qui s’occupe du bien-être des animaux, Eurogroup, et partage son temps entre la Bretagne et Bruxelles. Amoureux du Trégor depuis toujours, il y a exercé comme vétérinaire praticien pendant une quinzaine d’années, avant de partir s’occuper de protection animale dans les Cornouailles anglaises où il a passé neuf ans.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

Le blog de l’auteur : http://ecrivainsbretons.org/auteurs

Pour Arlette Audebrand, notre rayon de soleil, dont le sourire permanent nous manque déjà tellement !

Pour Yves Tilly, qui est associé à tant de bons souvenirs

Avec une affectueuse pensée pour Benji et ses maîtres

« Vous savez quelle différence il y a entre un con et un voleur ?

Un voleur de temps en temps ça se repose. »

Réplique du Guignolo, Michel Audiard

REMERCIEMENTS

– Camping Roz ar Mor - Trébeurden.

– La Frégate - Trébeurden.

– Le Petit Saint-Michel - Saint-Michel-en-Grèves.

– Le Baobab - Plestin-les-Grèves.

– Restaurant Ty Mad - Plestin-les-Grèves.

– Hôtel du Port - Locquirec.

– Café “Chez Tilly” - Locquirec.

– La Dame de Nage - Locquirec.

– Distillerie des Menhirs - Plomelin.

I

Mi-août, Hôpital de la Cavale Blanche à Brest.

Allongée bien sagement dans son lit, les cheveux rasés, Laure regarde le professeur Léveillé droit dans les yeux.

— Alors, mademoiselle Saint-Donge, toujours décidée ?

— Plus que jamais ! Si vous saviez comme j’ai hâte de retrouver un visage normal !

— Je vous comprends. On va vous faire une prémédication et je vous retrouve au bloc dans vingt minutes.

L’impatience peut encore se lire sur le visage de la journaliste tandis que l’infirmier la descend au bloc 3. Dans la salle de préparation, deux infirmières s’occupent d’elle avec une grande dextérité. Mais son esprit est ailleurs, tandis que ses yeux fixent cette grande porte verte, l’entrée des salles d’opération. L’anesthésiste vient de pénétrer dans la pièce et s’approche d’elle d’un pas décidé, sourire aux lèvres. Un beau sourire, si symétrique. Elle le regarde dans les yeux et savoure ce moment clé de sa jeune vie. Il lui prend la main doucement pour lui injecter l’anesthésique. Plus que quelques semaines et elle redeviendrait la Laure d’avant. La Laure d’avant. En a-t-elle vraiment envie ?

— Bonjour, en forme ?

Dans les yeux de Laure, la lueur d’excitation des premières minutes en salle de préparation a fait place à un regard plus inquiet.

— En forme, Docteur, en forme, juste un peu tendue, dit-elle en retirant sa main de celle du médecin.

— Tendue ? Pourtant, vous avez bien reçu votre tranquillisant dans la chambre ?

— Oui, oui, mais c’est autre chose...

— Allez, donnez-moi votre main et commencez à compter de 1 à 10.

— Attendez une seconde, je voudrais juste réfléchir un instant, vous savez, ce n’est pas une opération anodine pour moi.

Une réaction d’impatience se fait discrètement sentir chez le praticien.

— Je comprends, mais le planning opératoire du professeur Léveillé est chargé, il faut vous décider ! D’autres patients attendent.

*

Sa canne à pêche en appui sur le parapet du pont de Toul an Héry, vêtu comme à son habitude, non d’un pantalon de pêche mais de sa tenue de chasse, avec casquette assortie, Robert Dourmeur attend aussi. Lui, c’est un bar, voire un saumon, qu’il espère voir venir s’accrocher à sa ligne, mouillée dans le lit du Douron, la rivière qui marque la séparation entre le Finistère et les Côtes-d’Armor. Plus précisément entre Locquirec et Plestin-les-Grèves. La marée monte gentiment et cela lui laisse le temps de boire à petites gorgées une canette de bière, en regardant le petit port se réveiller avec le flux. À quelques mètres de lui, sur la gauche, un jeune homme d’une vingtaine d’années partage les mêmes espoirs. Trois jours de suite que les deux pêcheurs se retrouvent au même endroit, tout près l’un de l’autre, quatre heures durant. Pourtant, s’ils se sont échangé dix mots en tout et pour tout, c’est un maximum. Le soleil, encore haut dans le ciel, l’absence de vent et le plaisir d’être face à un tel site ajoutent encore une touche de bonheur tranquille à leur plaisir de pêcher. Seule ombre au tableau, ce bruit quasi incessant des voitures qui passent sur le pont, dans son dos, sans vraiment ralentir. La vie serait donc douce et belle pour le jeune retraité si, l’instant d’après, il ne s’effondrait sur le parapet, avant de s’écrouler sur le trottoir. Son voisin pêcheur, trop absorbé par le lancement de sa ligne, n’a rien remarqué. Quelques secondes s’écoulent avant qu’une voiture ne stoppe à sa hauteur et que le chauffeur ne lance :

— Vous devriez dire à votre copain qu’il aille cuver ailleurs, sinon, il n’aura bientôt plus de bras ! Y’en a vraiment qui cherchent les emmerdements !

Et la voiture reprend de la vitesse, laissant l’adolescent pantois. Il se tourne vers sa droite, pour découvrir le corps étalé sur le béton, avec effectivement son avant-bras gauche empiétant sur la chaussée. Dérouté par le spectacle qui s’offre à lui, il marche vers le corps, tout en lançant des timides « Monsieur ! Monsieur ! Est-ce que ça va ? », tandis que toutes les voitures qui défilent à côté de lui jouent de l’avertisseur. Il hésite encore, à 20 ans cela peut se comprendre, avant de s’agenouiller près de l’homme visiblement inconscient. Tout en continuant à lui parler, il ramène son bras sur le trottoir. Et c’est là qu’il aperçoit un filet de sang qui s’écoule de dessous sa casquette. Incrédule, à deux doigts de tomber dans les pommes, il trouve quand même la ressource de faire le 112 sur son smartphone. Les pompiers prévenus, il se penche au-dessus du parapet, bien décidé à rendre son repas de midi et à en faire profiter les poissons.

*

Pour le médecin arrivé tout droit de la caserne des pompiers de Lanmeur, les constatations sont vite faites et il se relève très vite pour se tourner vers le chef de la brigade locale, l’adjudant-chef Bernard Kermouster, et lui annoncer :

— Il est mort sur le coup ; une balle lui a traversé l’occiput, côté droit, défoncé une bonne partie de la boîte crânienne et causé des dommages irréversibles au cerveau. Une arme certainement de longue portée, genre 22 long rifle ou équivalent. On en saura peut-être un peu plus, après l’autopsie, mais je n’y crois pas trop.

— Une idée de l’endroit d’où a pu être tiré le coup ?

— Difficile à dire car on ne connaissait pas la position de la victime au moment de l’impact. Regardait-il vers l’aval et le port, et le coup peut avoir été tiré de n’importe quelle rive de la rivière en amont du pont... S’il regardait au contraire vers la route ou vers la vallée du Douron, le coup a pu être tiré de n’importe quel endroit situé sur le chemin qui longe la maison d’accueil de l’île Blanche, et s’il était en train de regarder l’autre pêcheur sur sa gauche, là, le coup a pu partir de n’importe où sur la rive plestinaise du port de Toul an Héry...

— Si je vous comprends bien, Le Vern, le coup a forcément été tiré à distance. Il n’est pas possible, par exemple, qu’une voiture ait freiné à sa hauteur en passant sur le pont, et qu’un des passagers ou le conducteur l’ait abattu juste à quelques mètres de distance ?

— J’ai bien peur, Adjudant-chef, que cette hypothèse ne tienne pas la route : ce genre de meurtre, à bout portant ou presque, c’est généralement un règlement de compte et, en tout cas en principe, ce sont plusieurs coups de feu qui sont tirés, pour être sûr à 100 % que la victime est bien morte. Compte tenu de l’angle de pénétration de la balle et de l’aspect des chairs au point d’impact, pour moi, il n’y a aucun doute : fusil longue portée et balle de gros calibre. Mais sans retrouver le projectile, l’analyse de la plaie ne nous apprendra pas grand-chose, j’en ai peur...

— Merci Docteur, vous pouvez le faire transférer à l’IML, les TIC vont s’occuper des autres investigations.

Des techniciens en investigation criminelle qui se mettent aussitôt au travail, renonçant provisoirement à essayer de retrouver la balle. Ils se consacrent principalement à la recherche de la douille, tandis que Bernard Kermouster s’approche avec précaution de l’adolescent qui pêchait à quelques mètres de la victime. Allongé sur une des civières des pompiers, le jeune homme, masque à oxygène sur la tête, revient doucement dans le monde des conscients après un petit malaise qui lui a fait perdre connaissance quelques instants. Les yeux encore vitreux, l’air aussi enjoué qu’un ancien premier ministre bordelais, il ne donne pas vraiment l’impression de pouvoir être interrogé dans l’immédiat. Le chef de brigade décide donc de se rapatrier vers ses locaux de la rue de Pont-Menou, à Lanmeur, le chef-lieu de canton local, espérant que d’ici-là, l’adolescent aura repris des couleurs et surtout retrouvé ses souvenirs.

À l’autre bout du pont, côté Plestin-les-Grèves, les gendarmes costarmoricains, regardent leurs confrères travailler, après avoir bien sûr mis en place une déviation permettant d’éviter le pont et emmenant les automobilistes dans les fins fonds de la campagne des Côtes-d’Armor ; en leur laissant savourer au passage les délicates senteurs de la station d’épuration toute proche. Un parcours initiatique à travers les routes étroites du secteur dont se seraient bien passés les touristes encore nombreux en cette mi-septembre. Quant aux conducteurs du cru, l’idée de perdre plus de dix minutes pour aller traverser le pont de Moualhic, en amont de la rivière, ne les enchante guère. Côté Finistère, à dire vrai, la déviation génère le même manque d’enthousiasme, même si les routes à emprunter s’avèrent un peu plus larges.

Le 12 septembre, à 18 heures 20 minutes et 03 secondes, le “Diable” vient de s’inviter à Locquirec. Mais lui seul le sait.

*

Deux heures plus tard, alors que la maréchaussée plestinaise a retrouvé ses bâtiments de la place de Kerilly et que les déviations ont été levées, un véhicule s’engage sur la rue de Bellevue, la bien nommée, car il s’agit d’une voie parallèle à la départementale qui longe la mer, mais en la surplombant de plus de vingt mètres. Offrant ainsi un panorama exceptionnel sur la presqu’île de Locquirec, dans le lointain, et la baie de Lannion. Nous sommes à Saint-Michel-en-Grèves, un village dont la baie de sable constitue, suivant les marées, un paradis pour les promeneurs à pied, les chevaux, les chiens épris de liberté et tous les amateurs de sports nautiques de glisse, genre funboard ou kitesurf. Parfois aussi, elle offre ses charmes à tous les amateurs de bains d’algues vivifiants. En principe, en tout cas. Et à condition d’avoir des narines équipées d’un filtre à gaz. Le véhicule se gare entre deux maisons apparemment inoccupées, l’arrière face à la mer, à l’entrée d’un chemin broussailleux et à l’abri des regards des habitants des demeures voisines. Le soleil, bien bas dans le ciel, distille cependant une clarté suffisante pour qu’une aile volante motorisée, un ULM, en profite pour survoler la baie. À son bord, un pilote chevronné, adepte de ce sport depuis près de dix ans. Même si le bruit de “tondeuse à gazon” dans le silence crépusculaire résonne comme un trublion auditif, difficile de ne pas envier le sort de cet aventurier qui peut admirer la nature à basse altitude, presque en toute liberté. Après avoir mis le cap sur le petit port de Saint-Michel et le cimetière marin qui le surplombe, l’aile volante vire sur la gauche, cap à l’ouest, vers la pointe de Beg ar Forn, l’un des promontoires rocheux qui délimite la baie de Lannion, cette petite perle pour les navigateurs du secteur, qui s’inscrit entre la baie de Morlaix et la Côte de Granit Rose. Le spectacle d’un ULM n’ayant rien d’exceptionnel dans ce secteur, peu de promeneurs ou d’habitants suivent des yeux le vol de cette drôle de bestiole. Et c’est dommage pour eux, en tout cas pour ceux qui aiment les sensations fortes. Alors que l’engin s’élève doucement dans le ciel, ils l’auraient vu faire une soudaine embardée, avant que le moteur n’émette un bruit de tondeuse en détresse. Le pilote, manifestement, ne cherche pas à échapper à la situation : pas de tentative désespérée pour redresser l’assiette de l’ULM, pas de saut en parachute, rien. Rien de rien. Et la chute continue, inexorable, dans une indifférence générale. Même le sinistre « plouf » lors de l’impact dans l’eau peu profonde, suivi d’un retour immédiat au silence, moteur coulé, ne déclenche aucun cri au sol. Seul témoin à se manifester, un funboarder qui faisait quelques runs d’entraînement du côté de la croix de la mi-lieue et qui a vu avec horreur l’engin s’écraser comme un fer à repasser. Miracle des sacs étanches, il retrouve son sang-froid et son téléphone, et compose le numéro d’urgence pour appeler les pompiers de Plestin, qui préviennent aussitôt la SNSM, la Société Nationale de Sauvetage en Mer. Il s’écoule moins de vingt minutes avant que deux zodiacs ne soient sur zone, là où l’aile devenue flottante n’a pas complètement sombré, vu la profondeur de la baie. Les sauveteurs ne sont pas longs à dégager le pilote de son harnais. Et ce qu’ils découvrent ne peut que les surprendre : à part ce qui ressemble bien à une double fracture des jambes, le pilote devenu cadavre présente un énorme trou à l’occiput et au front qui ne laisse aucun doute. L’homme a été tué d’une balle qui lui a traversé la tête de part en part. Du côté de la rue de Bellevue, le véhicule a repris sa route, en toute quiétude, depuis bien longtemps, tandis que la vedette de la gendarmerie maritime a mis les gaz à “donf” pour rejoindre les lieux du drame.

Le 12 septembre, à 20 heures 22 minutes et 18 secondes, le Diable vient de faire un deuxième tour de piste. Sourire carnassier aux lèvres.

*

Si du côté des parquets du Finistère et des Côtes-d’Armor, c’est le branle-bas de combat sitôt les premiers rapports de police connus, du côté de Ty Mad, le restaurant branché de Plestin, à la même heure, le G5 se régale autour des plats audacieux qui composent la carte, et dans lesquels les algues apportent une touche originale, à la fois décorative et gustative. La bande est là au grand complet. À part bien sûr Pomponnette, la chatte d’Hugues, qui a la lourde charge, tout en faisant la sieste, de s’assurer que le moelleux du fauteuil du salon ne se dégrade pas avec le temps. Sont donc présents Laure et Isabelle évidemment, mais aussi Hugues Demaître, le copain de Laure, pharmacien de son état, et Tanguy Rosnoën, le compagnon, intermittent, d’Isabelle, grand spécialiste de l’informatique et professeur d’IUT à l’occasion. N’oublions pas la pièce la plus efficace du groupe, Bruxelles, un mélange de Cavalier King Charles et de Jack Russel Terrier, qui en plus d’être un chien adorable, possède l’appréciable particularité de ronfler en silence. Quant à ses capacités à flairer les bonnes pistes et retrouver les assassins, elles restent encore extrêmement sous-exploitées... Pour l’instant en fait, le dénommé Bruxelles lance des regards implorants vers ces mains qui s’agitent au-dessus de sa frimousse. Il a beau aller de convive en convive, pas un ne semble décidé à lui laisser tomber même la moindre miette de repas. Alors il se couche, dépité, au pied de la chaise de Laure, Laure Saint-Donge, dite LSD, et tombe dans une demi-somnolence. À table, la conversation ne roule que sur un seul point : l’opération de Laure à la Cavale Blanche.1

— C’est dingue, s’étonne Isabelle, c’est ta deuxième opération, et tu n’as même pas de pansement !

— Et à vrai dire, enchaîne Tanguy, excuse-moi de te dire cela, mais on n’a absolument pas l’impression que ta cicatrice ait diminué. Je ne sais pas si ton chirurgien continue à faire du travail préparatoire, mais à ce rythme-là, ta balafre, il n’est pas près de la refermer.

Laure qui s’apprêtait à déguster un petit délice d’algues et de poisson, arrête net sa fourchette ; ses amis voient ses yeux s’embuer tandis qu’Hugues, ému, mais pas surpris, pose délicatement sa main sur celle de sa compagne. La journaliste, le regard noyé de larmes naissantes, a du mal à tourner la tête vers ses amis. Sa voix, étranglée par l’émotion qui la submerge, l’empêche d’émettre le moindre son. Heureusement pour elle, son Hugounet a compris sa détresse et, après lui avoir embrassé la joue balafrée et caressé doucement son avant-bras, prend la parole d’un ton plutôt enjoué, comme s’il voulait dédramatiser la situation :

— Bon alors, ma Laurinette, tu es d’accord pour que je leur raconte ?

Un hochement de tête, à peine ébauché, permet au pharmacien de Trémel de se lancer.

— On s’est promis de ne rien se cacher quand on a formé le G5, à part bien sûr Bruxelles, qui a droit à une dérogation. Je ne vous cacherai donc rien. Un petit retour en arrière d’abord. Quand Laure a eu sa première intervention, il y a environ un mois, j’ai voulu lui faire la surprise de l’attendre dans sa chambre à son réveil. Elle devait être opérée à 9 heures, et je suis arrivé dans sa chambre à 10 heures. On m’avait dit que l’opération durait presque deux heures, avant le passage en réa. Je ne m’attendais donc pas à la voir revenir avant l’heure de midi. Mais, surprise, quand je suis arrivé à 10 heures dans sa chambre, elle était déjà là, assise sur son lit, les yeux dans le vague. Sans le moindre pansement sur la joue. Elle m’a repoussé quand j’ai voulu la prendre dans mes bras, et quand...

— Laisse, Hugues, je peux continuer maintenant, ça va un peu mieux. Je n’avais pas de pansement pour une bonne et simple raison. Il n’y a pas eu d’opération. Quand l’anesthésiste s’est approché de moi, j’ai eu un gros coup de mou et je me suis demandé si j’avais raison de faire ce que j’étais en train de faire. J’ai pu discuter avec le chirurgien, le professeur Léveillé, et je dois dire qu’il a montré beaucoup de gentillesse à mon égard. Il m’a même dit qu’il comprenait très bien et que je n’étais pas la première de ses patientes à réagir ainsi. Il m’a demandé si, « sincèrement », je me sentais prête pour l’intervention, et je n’ai pu lui répondre que non. Alors il m’a proposé une deuxième chance : il m’a conseillé d’en discuter avec un psychologue de ses amis, et a suggéré que je le revoie comme prévu en septembre pour commencer le protocole opératoire. Comme trois opérations étaient prévues et comme il repartait à Montréal mi-octobre il n’aurait le temps de ne m’opérer que deux fois avant son départ. Il m’a donc proposé, et j’ai accepté, de subir la troisième chirurgie, celle qui devait remettre tout en place, au Canada, mi-novembre. Depuis le mois d’août, j’ai vu le psychologue six fois et, plus je le voyais, plus je devenais sûre de ma décision. JE VOULAIS ME DÉBARRASSER À JAMAIS DE CETTE HORRIBLE BALAFRE. Je voulais commencer une nouvelle vie. Je le voulais vraiment. Pourtant, hier soir, je suis arrivée à l’hôpital, pour subir pour de bon la première opération, et j’ai passé la soirée à regarder mon visage dans la glace, sous tous les angles. Et plus je le faisais et plus je me disais que cette cicatrice, si je l’avais maudite au début, c’est aussi avec elle que j’avais vécu les meilleurs moments de ma vie : c’est avec elle que je t’ai rencontrée, Isabelle, c’est avec elle que je t’ai trouvé, mon Amour, susurre-t-elle à Hugues.

Qui l’interrompt :

— Tu peux même dire que c’est avec elle que tu m’as séduite ! Elle te donne un charme si particulier, un mélange de ta beauté et de ta souffrance, de ta force et de ta fragilité, de ton présent et de ton passé... Ton visage reflète toutes les émotions de la vie, de ta vie, et c’est pour cela aussi qu’il m’a littéralement envoûté.

— Et pourtant, tu étais d’accord pour que je la fasse disparaître cette cicatrice ?

— Bien sûr ! C’était ta décision ! Ton visage ! Ta vie ! Et pour moi, le plus important était que tu te sentes bien dans ta peau, épanouie ; mon avis personnel passait bien après...

Ici, interruption du dialogue, pour cause de gros poutous d’amour. Mais Laure enchaîne bien vite :

— J’ai réfléchi toute la nuit et, au matin, ma décision était prise : je garderais ce témoignage de mon passé. Vous m’avez accepté avec lui, et je ne pense pas que vous changiez d’avis maintenant ! Alors j’ai demandé à voir le professeur Léveillé qui était bien sûr déçu, mais qui a très bien compris.

— Surtout, ajoute Hugues d’un ton espiègle, quand tu lui as laissé une grosse enveloppe de dédommagement, qu’il a accepté sans trop résister, si j’ai bien compris...

— Je lui devais bien ça quand même ! Deux opérations de suite d’annulées, c’est un sacré préjudice pour un praticien de son renom.

— Si tu le dis, mon Amour...

— En tout cas, je propose pour fêter ma nouvelle naissance une bonne bouteille de champagne.

Et c’est ainsi que la “résurrection” de Laure à Ty Mad se termine dans un mélange de bulles, d’embrassades et d’allégresse devant les autres clients, ébahis...

Dans les brigades de gendarmerie de Plestin et Lanmeur, on déborde beaucoup moins d’enthousiasme.

*

Le lendemain, 13 septembre, port du Yaudet, Côtes-d’Armor.

Bien à l’abri sous la chapelle où repose la Vierge couchée, le petit port du Yaudet, situé à l’embouchure du Léguer, s’éveille doucement. Une pluie fine tombe depuis le milieu de la nuit mais ne suffit pas à décourager les pêcheurs les plus courageux. C’est le cas de Gildas Cado et Hervé Losquet qui sont à pied d’œuvre sur leur Capelan, baptisé “Enfin seuls”, depuis 7 heures du matin. La marée n’attend pas et les homards non plus. Surtout quand on connaît le nombre de voleurs de casiers dans le secteur. Les amarres sont larguées et après avoir avalé, tradition oblige, une gorgée de muscadet au goulot, le petit bateau quitte son mouillage au doux bruit d’un moteur ronronnant comme un chat apprivoisé. L’humeur joyeuse, les voilà maintenant dans la baie de la Vierge, avec la pointe de Servel sur tribord et la pointe du Dourven sur bâbord. Le Capelan avance en douceur, nullement gêné par cette mer de curé aux pensées si pures qu’un ange s’y perdrait. Bientôt dix minutes qu’ils avancent sans autre souci que de se raconter les faits divers de la veille lus dans Le Télégramme ou V Ouest-France du matin, ou entendus sur Radio bleu, Variation FM, ou Plestin FM, les trois principales radios du secteur. Pas une ligne, pas une phrase sur les meurtres de la veille, ils naviguent donc avec l’insouciance bienheureuse des pêcheurs de plaisance qui se disent qu’aujourd’hui, ils vont se faire la pêche de leur vie. Lieus, maquereaux, bars et autres homards, numérotez vos abattis. Ça, c’est ce qu’ils se disent en traversant, en toute décontraction, la baie de la Vierge, cap sur le large. Le jour s’est maintenant franchement levé et, même s’ils parlent d’autre chose, ils ne peuvent s’empêcher d’admirer la “sauvagerie” du paysage qui les entoure, libre de toute construction humaine intempestive. La joie de vivre et de partager ce plaisir avec un bon copain règne à bord, l’insouciance aussi. Sur ce petit esquif, ils se croient au bout du monde, débarrassés des ennuis du quotidien et de ces vicissitudes familiales ou conjugales qui, “peu ou prou (voire poupe)”, pourrissent leur vie. Pendant que l’ex-madame Losquet savoure sa liberté de femme divorcée, l’épouse de Cado apprécie à sa juste valeur cette solitude bienvenue, tandis qu’eux se réjouissent à deux cents pour cent de cette absence de contrainte matrimoniale. Et en profitent pleinement. Dommage que quelqu’un, bien engoncé dans les herbes de la pointe du Dourven, déserte à cette heure matinale, en ait décidé autrement. Le Capelan n’est plus qu’à quelques encablures du promontoire rocheux, n’est plus qu’à quelques mètres de la baie de Lannion, quand un coup de feu claque dans le silence de l’aube. Le bruit est sec, court et pourrait être confondu avec celui d’un pot d’échappement mal réglé. Pourrait. Pourtant, ce n’est pas le bruit d’un pot d’échappement qui fait s’écrouler le barreur du Capelan, c’est bien une balle, tirée par ce qu’on appelle communément un sniper. Une balle qui n’a pas raté son objectif. Gildas Cado, jusque-là joyeux drille et heureux barreur d’un sympathique bateau de pêche-promenade, se retrouve beaucoup moins alerte et, pourquoi le cacher, complètement mort, la tempe défoncée par une balle tirée à longue distance, par quelqu’un dont le talent de tueur peut difficilement être contesté. Le bas de son visage reste pourtant impassible. Alors que le Diable de Locquirec vient de faire sa troisième victime. Au tour de la gendarmerie de Lannion d’affronter les affres du serial killer qui rôde dans le secteur...

*

Lannion, 13 septembre, 9 heures 30.

Action-réaction. Principe de base des autorités d’un pays. Trois meurtres en moins de 12 heures en trois lieux différents, perpétrés suivant le même mode opératoire, voilà une action pour le moins exceptionnelle. La réaction ne l’est pas moins. Alors que le port du Yaudet nage en pleine effervescence, rue Joseph Morand, la sous-préfecture de Lannion accueille la fine fleur des autorités officielles représentant les deux côtés du Douron : substitut du procureur de Brest, sous-préfet de Morlaix, chef de la brigade de gendarmerie de Lanmeur, côté Finistère ; pour les Côtes-d’Armor, on retrouve Madame le substitut du procureur de Saint-Brieuc, la sous-préfète de Lannion et les chefs de brigade de gendarmerie de Plestin et Lannion. En prime, tout ce petit monde a été rejoint par les responsables des Techniciens en Investigation Criminelle qui sont intervenus sur les différents meurtres. Les mines sont graves, les têtes hautes. À l’évidence, toutes les personnalités présentes affichent une claire détermination, afin d’endiguer cette vague inexplicable, et intolérable, de violence.

Bien évidemment, c’est la sous-préfète de Lannion, en tant qu’hôte ou hôtesse, vous choisissez, qui ouvre la séance. Je vous épargnerai les discours pompeux et pleins de formules de politesse qui s’échangent, et je ne vous livrerai que l’essentiel des propos échangés. Premier point très important, en attendant que les langues se délient, la presse a été tenue à l’écart des deux premiers meurtres. Les versions officielles que les familles des victimes ont acceptées, provisoirement, pour qu’une vague de panique ne s’installe pas dans la population, concluent à une crise cardiaque pour le pêcheur du pont de Toul an Héry. Pour le pilote d’ULM, l’hypothèse retenue est celle d’un crash accidentel dû à une défaillance mécanique. Seule la mort du pêcheur du Yaudet risque de faire des vagues car Hervé Losquet, le passager du bateau pris pour cible par le sniper, a ramené le bateau à son mouillage, non sans rameuter, à grands coups de corne de brume et de fusée de détresse les riverains du secteur. À l’heure qu’il est, la probabilité que quiconque ignore le meurtre de Gildas Cado, à Ploulec’h ou même à Trédrez-Locquémeau, avoisine le zéro absolu. Même si les gendarmes de Lannion sont intervenus rapidement, ils n’ont pu empêcher le rescapé de l’Enfin seuls, en état de choc émotionnel intense, de hurler devant tous les badauds accourus, attirés par le bruit :

— Gildas a été assassiné ! Une balle venue de je ne sais où ! Il y a un meurtrier dans le secteur, on va tous y passer. Tous !

Et d’éclater en larmes de panique tandis que quelques bonnes âmes lui recouvrent les épaules d’une grosse couverture, essayant, en vain, de trouver des mots pour le consoler. Le Capelan ayant été ramené jusqu’au rivage par son occupant survivant, les gendarmes ont toutes les peines du monde à se frayer un passage parmi les curieux pour faire leurs premières constatations, tandis que l’une des ambulances des pompiers emmène le passager assassiné vers la morgue de l’hôpital de Lannion. Hervé Losquet, lui, se trouve pris en charge par le personnel médical d’une autre ambulance et un psychologue, afin de l’aider à retrouver un peu de sérénité. Une fois les véhicules sanitaires partis, alors que les badauds ont été repoussés jusqu’à la descente d’accès au port, les gendarmes peuvent enfin opérer dans le calme. Ce qui, pour être franc, ne change pas grand-chose. La tête du malheureux pêcheur amateur a été défoncée par une balle de gros calibre, munition commune pour les fusils longue portée utilisés par les snipers. Quant à la provenance du coup de feu, compte tenu de l’impossibilité de savoir quelle était la position exacte de la tête de la victime, il est illusoire d’en avoir la moindre idée : rive gauche ou rive droite du Léguer, la rivière qui arrose Lannion ? Pointe de Servel ? Pointe du Dourven ? Chemin des douaniers ? Hauts de Beg Léguer ? Les hypothèses multiples rendent toute récupération de la douille extrêmement aléatoire pour ne pas écrire quasiment utopique. Même si une bonne dizaine de TIC se sont quand même mis à l’ouvrage pour essayer de la retrouver. Comme à Toul an Héry et Saint-Michel.

— Donc, intervient la sous-préfète de Lannion, on peut peut-être espérer avoir une pression médiatique relativement modérée aujourd’hui, mais nous ne pourrons garder le secret des autres meurtres bien longtemps. Que proposez-vous de faire au niveau de la gendarmerie, pour qu’on puisse endiguer, avant demain, le déferlement des journalistes de tout poil ?

L’honneur de répondre revient au capitaine Ottigny, chef de la brigade locale, qui, durant toute son intervention, ne manque pas d’interroger des yeux ses collègues de Lanmeur et de Plestin, pour voir s’il recueille leur assentiment.

— Je serai très bref, Madame la sous-préfète, et je ne voudrais donner de faux espoirs à personne ici, et encore moins aux médias qui vont nous assaillir, comme le public, d’ici quelques heures, mais nous n’avons pour l’instant aucun indice, nous n’avons mis la main sur aucun élément nous donnant une idée de l’endroit d’où sont partis les coups de feu... Comment voulez-vous rassurer les foules avec aussi peu d’éléments tangibles ? Tout ce que nous savons c’est que nous avons affaire à un sniper, un tireur d’élite extrêmement compétent, qui peut se déplacer vite et qui connaît, vraisemblablement, très bien la région. C’est un peu juste pour lancer des recherches sérieuses... Je ne sais ce qu’en pensent les collègues, mais pour moi, et pour éviter la langue de bois, je vais utiliser peut-être un langage un peu cru... on patauge. Et on pataugera tant que l’on n’aura pas un témoin qui nous donnera des précisions exploitables nous permettant de rechercher un profil d’individu. Deuxième élément qui nous permettrait d’avancer, ce serait d’identifier des points communs entre les trois victimes. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’au début des enquêtes de voisinage, et il n’est pas raisonnable d’espérer avoir des résultats sérieux avant ce soir, en étant très optimiste.

— Merci Capitaine pour ces précisions, mais puis-je vous demander, intervient le sous-préfet du Finistère, si, comme ça, votre première impression peut laisser penser que les trois victimes pouvaient avoir quelque chose en commun ?

Le temps de mettre la main sur un des dossiers contenus dans sa mallette, et sous le regard dubitatif de ses collègues, le chef de brigade de Lannion reprend :

— Première victime, Robert Dourmeur, 49 ans, retraité de l’armée, habitant Locquirec, divorcé, sans enfants. Deuxième victime, Thibaud Delarance, 34 ans, militaire de carrière en permission, habitant Trébeurden, marié, deux enfants. Et enfin la victime de ce matin, Gildas Cado, 57 ans, retraité, marié, sans enfants, habitant Loguivy-lès-Lannion.

— Et, interrompt le magistrat brestois, ce monsieur Cado avait-il servi dans l’armée ?

— Il faut que je vérifie, Monsieur le substitut, mais je crois qu’il avait été effectivement militaire de carrière.

— Je ne sais pas pour vous, intervient la sous-préfète de Morlaix, et je ne suis pas policier, mais moi ce qui me frappe de prime abord, c’est ce côté militaire ou ancien militaire des trois victimes. Et comme le mode opératoire, ce chasseur d’élite solitaire, a aussi une connotation militaire, je me demande si là, on n’a pas plus qu’une coïncidence...

Qui pourrait deviner les pensées des trois chefs de brigade présents, comprendrait sans doute bien vite que cette première impression peut cacher bien des désillusions et que l’enquête ne fait que commencer, avec son lot de surprises à attendre. Mais les militaires savent se tenir face à leurs supérieurs et le capitaine Ottigny réplique, sans le moindre signe de désapprobation, droit dans ses bottes, et les doigts sur la couture du pantalon :

— Cette piste paraît effectivement intéressante et c’est sans nul doute une des toutes premières que nous tenterons d’exploiter, Madame la sous-préfète.

— Bon, en tout cas, Madame la sous-préfète, Messieurs, je crois, enchaîne Madame le substitut de Saint-Brieuc, qu’il vous sera très difficile de mener l’enquête de manière coordonnée en agissant à trois brigades et à cheval sur deux départements. Je pense donc, et je pense recevoir l’appui de mon confrère finistérien, qu’il est nécessaire de confier l’enquête à la Section de Recherches de Rennes.

— Absolument ! lui revient en écho la voix du procureur brestois. Absolument !

— D’autre part, reprend-elle, je ne crois pas que la politique de l’autruche dans une affaire aussi grave puisse donner des résultats. Je suis convaincue que les médias seront après nous avant ce soir, alors autant les utiliser intelligemment. Encore une fois, je pense que Monsieur le substitut m’approuvera, mais il nous faut lancer des appels à témoins le plus vite possible, et ce sur tous les médias régionaux disponibles : presse écrite, radios et télévisions locales, et FR3 évidemment.

Bien qu’un peu surpris par la détermination inattendue du magistrat costarmoricain, tout le monde approuve les décisions prises, sans, en tout cas apparemment, la moindre réticence...

*

Pendant ce temps, non loin de là un démon sanguinaire recherché par toutes les gendarmeries du secteur se régale d’un petit-déjeuner pris en terrasse dans un des cafés du centre-ville de Lannion. Sourire aux lèvres.

1. Voir Le raisin coule à Lesneven, même auteur, même éditeur.

II

Et le substitut du procureur de Saint-Brieuc a bien raison. Cacher quelque chose aux médias est bien difficile. Dans son émission du matin, Isabelle Lebech, l’amie de toujours, ou presque, de Laure a vu son programme de discussion avec ses auditeurs de Plestin FM complètement bousculé. Depuis 9 heures, juste après le journal présenté par J-R, Jean-René, le directeur de la station, les intervenants se mettent tous à parler d’un sujet complètement inattendu. Elle s’attendait, comme tous les matins, à discuter du programme télé de la veille, de jardinage, de recettes de cuisine ou de problèmes relationnels du genre « Ma fille ne fait que m’insulter » ou « Mon mari passe plus de temps à jouer aux boules qu’avec moi. » La routine quoi, mais une routine qu’elle apprécie car cela lui a permis de nouer des liens très particuliers avec ceux qu’elle appelle ses amis du bout des ondes ; elle a un peu l’impression d’être leur grande sœur, parfois même leur grand-mère, en tout cas, celle à qui l’on confie tous ses secrets. Ce matin, changement d’ambiance, dès le premier auditeur qui s’en prend à la presse restée muette dans tous ses journaux du matin, alors qu’il y a eu deux personnes tuées par balle à quelques kilomètres d’intervalle, dans une partie du Trégor réputée calme. Un témoignage surprenant pour Isabelle, qui repose sur des observations directes ou sur des déclarations de proches des victimes. Et plusieurs autres fidèles de l’émission interviennent dans le même sens, ajoutant parfois des détails aux interventions précédentes. Isabelle a déjà du mal à filtrer ces dizaines d’appels quand, vers 9 heures et demie, tombe le nouveau scoop, l’assassinat du pêcheur du Yaudet, un meurtre vite confirmé par une dizaine d’autres habitants du petit port à l’embouchure du Léguer. C’en est trop pour la pauvre Isabelle qui décide de s’octroyer un mini-break en envoyant le dernier CD, numéro un des ventes depuis trois semaines, sorti chez Sony : Les Champs-Élysées revus et corrigés sur un rythme de gospel par une chorale locquirécoise. Mais cette coupure dans son programme, c’est avant tout l’occasion d’appeler sa copine Laure pour lui annoncer les nouvelles et lui conseiller d’écouter le reste de l’émission. Mauvaise pioche, elle se casse le nez, la belle balafrée ne répond pas au téléphone, sans doute trop concentrée sur un article à écrire ou son dernier bouquin. L’émission reprend donc, laissant les oreilles d’Isabelle tout aussi “éberluées” que celles des autres collaborateurs de la station. À 11 heures enfin, son émission prend fin, lui permettant de faire redescendre d’un cran cette excitation qui a été la sienne pendant près de deux heures. Une excitation, pourquoi le cacher, mêlée d’inquiétude, car tous ses interlocuteurs, s’ils manifestaient leur colère de ne pas avoir été tenus au courant par la presse, laissaient transparaître une peur évidente. Celle de savoir un tueur, masculin ou féminin, en liberté tout près de chez eux, et apparemment décidé à tuer qui que ce soit, sans mobile apparent. Qui que ce soit... Donc eux-mêmes, leurs amis, leurs enfants, leur famille... qui sait ? Isabelle sort du studio comme sonnée, comme si elle descendait d’un ring de boxe après avoir encaissé des dizaines de coups, sans aller au tapis. KO debout. L’air un peu frisquet et venteux de septembre la requinque un peu, et elle retrouve une démarche presque normale en arrivant à hauteur de sa nouvelle Picasso, d’un rouge aussi flamboyant qu’immaculé. Elle pose la main sur la poignée de la porte quand une voix éraillée l’interpelle :

— Mademoiselle Isabelle !

Surprise, mademoiselle Isabelle se retourne pour se trouver pratiquement nez à nez avec un homme grand, très bronzé, la moitié du visage garnie d’une barbe poivre et sel soigneusement entretenue. Quant à la moitié glabre, elle offre un faciès plutôt harmonieux, s’il n’était parsemé de stigmates de petite vérole et surmonté d’un bandana à tête de mort pour couvrir son crâne. Avec, pour compléter le tableau, un jean qui a dû connaître bien peu de lessives dans sa longue vie et une veste en cuir à franges, genre celle d’Hugues Aufray quand il chantait Stewball. L’homme lui fait immédiatement penser à un héros de La Horde sauvage ou au petit copain motard d’Erin Brockovich dans le film éponyme avec Julia Roberts. Dire que l’animatrice de Plestin FM est déroutée par cette apparition incongrue serait un doux euphémisme. De nuit, “sûr qu’après une telle rencontre”, elle aurait pris ses jambes à son cou et se serait réfugiée dans les locaux de sa radio, où ses collègues mâles auraient eu des chances de la défendre. Mais là, de jour, son attitude ne peut pas être aussi excessive. Et, à vrai dire, les premiers instants de surprise passés, elle se rend compte que l’homme arbore un grand sourire et qu’après tout, il n’a pas l’air aussi antipathique que cela. Grâce en grande partie à ses grands yeux rondouillards qui posent un regard empli de douceur sur le monde environnant, et sur la compagne de Tanguy Rosnoën en particulier.

— Excusez-moi de vous importuner comme ceci à l’improviste, mais je suis un ancien ami de Laure et, la dernière fois que je suis passé à Paris, il y a quelques années, j’ai lu un de ses romans où elle parlait de vous. Je suis venu voir des copains en Bretagne et je suis tombé un peu par hasard sur votre radio ce matin. Je me suis dit que vous pourriez peut-être m’aider à la retrouver... En même temps, j’écoutais vos auditeurs : sale histoire, dites donc, que ce sniper itinérant !

Isabelle retrouve peu à peu ses esprits et c’est même d’une voix presque normale qu’elle arrive à s’adresser à cet interlocuteur qui semble sorti d’un western, à moins que ce ne soit d’une suite de Crocodile Dundee. La cinquantaine svelte, “le teint plus hâlé que celui d’une vache en pleine lactation”, le sourire ravageur, des yeux gris clair qui semblent vous transpercer, l’homme a finalement beaucoup de charme. Charme auquel succomberait bien Isabelle qui, malgré la présence de Tanguy dans sa vie, croit toujours au prince charmant.

— Laure ? Bien entendu, je peux vous aider. Mais j’ai essayé de la joindre il y a quelques minutes, et elle n’a pas répondu. Elle doit être en vadrouille. Je vais essayer encore, vous pourriez me donner votre nom ?

Si Isabelle s’attendait à un nom original à consonance américaine, elle est sérieusement déçue.

— Mon vrai nom est Christophe Féronier, avec un seul R, mais tous mes amis m’appellent “Tofé” un diminutif de mon nom et prénom. Et Laure me connaît surtout sous ce nom, même s’il lui arrive de m’appeler « Sergent », mon ancien grade quand j’étais encore dans l’armée. Mais vous, vous pouvez m’appeler comme vous voulez, Christophe ou Tofé. Vous choisissez !

— Pour l’instant, je vais vous appeler Christophe, et je vais surtout essayer de mettre la main sur cette anguille de Laure. Elle ne tient pas en place.

Tout en jetant des regards furtifs sur le nouvel arrivant, l’animatrice de Plestin FM arrive quand même à composer le numéro de sa copine qui, cette fois-ci, répond, et elle peut lui expliquer le but de son appel. C’est peu de dire que l’annonce de l’arrivée de Tofé remplit LSD de joie. Elle exulte et, plutôt que de parler au téléphone à son ami elle préfère raccrocher, pour le revoir au plus vite.

*

Malgré la météo maussade, la terrasse est de sortie au Baobab, le café-loto le plus proche, et Isabelle et Tofé profitent d’un rayon de soleil bienvenu pour y attendre Laure, en profitant du regain de chaleur et de la vue imprenable sur le monument aux morts et la place de la mairie, encore toute fleurie. À peine dix minutes plus tard, Laure Saint-Donge, dite LSD, fait son apparition, sans beaucoup de discrétion, bousculant la quiétude ambiante. Sa Mini-Cooper cabriolet, jaune et noire, son « abeille » comme elle l’appelle, ne passe pas vraiment inaperçue... Le temps de trouver une place devant la Maison de la Presse, et la voilà qui tombe dans les bras de son ami Christophe dit Tofé. Leur étreinte dure longtemps sans qu’aucune parole ou presque ne soit échangée. Sur le visage de Laure, les larmes de joie coulent doucement et viennent se faire avaler par une bouche qui, elle, est tout sourire. Plus sobre, Tofé se contente de serrer la détective très fort, sans la quitter des yeux. Près de cinq minutes se passent ainsi, cinq minutes d’un bonheur intense et partagé. Le silence se rompt enfin quand l’homme à la veste de cuir relâche un peu sa pression, attrape LSD sous les bras et la fait virevolter autour de lui, comme un père qui savoure le plaisir de revoir sa fille après un long temps d’absence. La pauvre Isabelle, un peu décontenancée devant ce débordement aussi affectif qu’imprévu ne sait plus vraiment quoi faire. Ayant l’impression de jouer la voyeuse, elle propose aux deux amis de les laisser seuls, car ils ont manifestement beaucoup de choses à se dire. L’ancien sergent est le premier à réagir et semble adhérer à la proposition d’Isabelle. Un tête-à-tête avec Laure, sans témoin, semble lui convenir tout à fait, même s’il s’exprime avec une certaine réserve, afin de ne pas offusquer l’animatrice de radio. Laure n’est pas du tout de cet avis, et son ton se veut sans ambiguïté quand elle enchaîne :

— Tu sais, Tofé, avec Isabelle, on a partagé tant de choses depuis tant d’années que je n’ai rien, mais vraiment rien, à lui cacher. On a eu des hauts et des bas pendant tout ce temps, et je peux te dire qu’à tour de rôle, on s’est bien sauvé la mise. Alors Isa, c’est comme ma sœur, on partage tout, absolument tout. À moins bien sûr que cela ne te gêne vraiment ?

L’homme à la veste à franges marque un temps d’hésitation avant de lâcher :

— Ce n’est pas que cela me gêne vraiment, mais j’ai à te parler de sujets douloureux qui remontent à notre période en Afghanistan et après, et j’ai peur que pour vous, Isabelle, ce ne soit difficile à comprendre, voire très ennuyeux, genre discussion de vieux copains de régiment !

Un franc sourire éclaire le visage quelque peu ingrat de l’amie de LSD, à cette évocation.

— Des souvenirs d’anciens combattants ? Arrêtez, rien ne pourrait plus m’intéresser. Surtout qu’avec Laure, c’est un sujet qu’on a toujours évité d’aborder, alors surtout ne vous en faites pas pour moi, je suis tout ouïe.

La moue de Tofé qui lui répond montre que cet enthousiasme est loin d’être partagé.

— C’est-à-dire, reprend-il d’un ton hésitant, ce que j’ai à dire à Laure est plutôt confidentiel, et si j’ai une absolue confiance en elle, je vous connais depuis à peine quelques minutes et je ne voudrais pas...

L’ancienne journaliste de guerre l’interrompt, et même si son sourire, toujours aussi asymétrique, atténue la sécheresse de ses propos, ce qu’elle dit n’en est pas moins clair :