Le cri du petit chaperon rouge - Beate Teresa Hanika - ebook

Le cri du petit chaperon rouge ebook

Beate Teresa Hanika

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Opis

Au centre de ce récit tendu à se rompre, Malvina, treize ans. Les vacances de Pâques commencent. La grand-mère de Malvina est morte, et quelqu’un doit s’occuper du grand-père qui vit désormais seul dans son appartement ; sa mère souffre de migraines chroniques et s’est complètement retirée de la vie de famille ; ses frères et sœurs ont déjà quitté la maison et se désintéressent du problème ; quant à son père, il se contente de donner des ordres. Malvina sera donc le "petit chaperon rouge" qui, à vélo, chaque jour, apporte un repas chaud et une bouteille de vin rouge au grand-père. Lors de sa dernière visite, il a demandé à sa "petite-fille préférée" si elle avait déjà un petit ami, et l’a embrassée sur la bouche.Malvina est restée seule avec sa honte, incapable d’en parler. Seule ? Pas tout à fait : il y a Lizzy, son amie de toujours, madame Bitschek, la voisine polonaise, et puis un gars du quartier, surnommé Traque…Jour après jour, nous plongeons dans l’intimité de cette attachante héroïne, qui nous fait tout partager : ses souvenirs d’enfance profondément enfouis, sa peur et son sentiment de culpabilité, la naissance de son premier amour, sa complicité avec sa meilleure amie, ses relations conflictuelles avec le reste de sa famille… Un roman pour ados bouleversant. Age conseillé : 13 ans et plusCE QU'EN PENSE LA CRITIQUELe cri du petit Chaperon rouge a remporté le prix Libbylit 2012 dans la catégorie des romans ados.- "Ce roman jeunesse aborde ici la problématique de l’inceste avec beaucoup de justesse. Évitant toute prévisibilité, l’auteure décrit les processus de l’emprise et de la culpabilité, du déni familial, voire de sa complicité, mais aussi la naissance de l’amour et la voie de la libération. Un très bel ouvrage." - Grandir Autrement, Le magazine des parents nature - "Dans cette fable moderne, le "cri" traduit tout le malaise ressenti par la jeune victime banalisée par un monde d’adultes se voilant la face devant l’inacceptable. Le « rouge » de la honte et de la haine gangrène son enfance. Tout en gardant la trame et les personnages du conte original, l’auteur a inversé tous les rôles, comme pour intensifier l’impact du drame qui se joue." - Libbylit - "Tous les jours, la narratrice, Malvina, 13 ans, porte un repas à son grand-père qui vit seul... et aime sa petite-fille comme un adulte ne doit pas aimer un enfant. Avec subtilité, l’auteur parle de l’inceste, mais aussi de la puberté." - Le Vif Week-end, dans "10 romans jeunesse à dévorer" À PROPOS DE L'AUTEURBeate Teresa Hanika, photographe, vit avec sa famille dans un village près de Ratisbonne, où elle est née en 1976. Le cri du petit chaperon rouge, son premier roman, unanimement salué par la critique littéraire, a reçu le Prix du Livre Jeunesse de la ville de Oldenbourg ainsi que le prix consacré à l’encouragement des jeunes artistes de l’État de Bavière.

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La traductrice et l’éditeur remercient vivement Emmanuèle Sandron pour ses précieux conseils au cours de la traduction.

Pour Flo

Prologue

Je m’appelle Malvina. le premier mai, j’aurai quatorze ans.

Maintenant, on est en avril.

Il reste encore deux semaines. Quand j’aurai quatorze ans, j’aurai un copain. Je lui prendrai la main, je m’endormirai dans ses bras. J’irai à des fêtes et je danserai, même si mes parents ne veulent pas. Je dirai toujours ce que je pense, et je serai en colère plutôt que triste. Je crierai si fort que tout le monde aura peur de moi et prendra la fuite si j’en ai envie.

Même mes parents, même mon grand-père, tout le monde !

Maintenant, on est en avril, et j’ai treize ans.

Vendredi

Ça se passe un vendredi après-midi.

Le dernier vendredi avant les vacances de Pâques.

Tous les vendredis, je vais à mon cours de piano. Et après je vais chez grand-père, parce qu’il habite dans la même rue et que mon père m’y attend. Parfois, ma grande sœur Anne est là aussi, ou mon frère Paul, mais il a six ans de plus que moi et il est déjà à la fac, alors c’est plus rare.

Maman ne m’attend jamais chez grand-père, parce qu’elle ne le supporte pas, surtout depuis que grand-mère est morte.

— Depuis, il est encore plus désagréable avec moi, dit-elle.

Et donc elle ne lui rend plus visite.

Ce dernier vendredi avant les vacances de Pâques, je suis particulièrement contente que le cours de piano soit fini. Ce sont les vacances, il est trois heures de l’après-midi, le soleil brille. J’enlève mon pull en traversant la rue. Ce n’est pas qu’il fasse particulièrement chaud, mais j’ai décidé que maintenant c’était le printemps. Je serais encore plus contente si Lizzy était là. Lizzy, c’est ma meilleure amie. Elle passe me prendre tous les vendredis à mon cours de piano. Comme ça, je ne m’ennuie pas trop chez mon grand-père. On bavarde, on se raconte les nouvelles ou on fait nos devoirs – enfin, la plupart du temps, on bavarde et on fait semblant de faire nos devoirs. Aujourd’hui, Lizzy n’est pas là parce qu’elle est partie au ski directement après les cours. Elle a même eu le droit de quitter le collège une heure avant tout le monde.

Avant, c’était toujours grand-mère qui ouvrait la porte. Le dernier jour avant les vacances de Pâques, elle disait :

— C’est le temps des glaces qui commence !

Parce qu’il n’y avait des glaces qu’en été chez elle. Des glaces à la vanille et des bonbons Haribo.

Depuis que grand-mère est morte, il y a de la glace tout le temps, toute l’année – et, bizarrement, je trouve ça un peu triste.

Mais aujourd’hui, je ne suis pas triste, je suis de la meilleure humeur du monde et je sonne comme une folle à la porte de grand-père, pour que tout le monde sache que c’est moi, que ce sont les vacances, et que je suis de super bonne humeur.

Grand-père ouvre la porte.

— Mais c’est Malvina ! Ma petite-fille préférée !

Je lui fais un bisou sur la joue et je me faufile à l’intérieur de l’appartement. Ça sent le vin et le fromage affiné, parce que grand-père commence à boire du vin à partir de trois heures de l’après-midi, parfois avec un morceau de fromage. Du fromage répugnant qu’il me met sous le nez, et il se tord à moitié de rire en voyant ma mine dégoûtée.

Aujourd’hui, les choses ne sont pas comme d’habitude, mais je ne m’en aperçois que dans le salon.

Papa n’est pas là.

— Il est où ? dis-je.

Grand-père s’assied dans le fauteuil et croise les jambes, qu’il a très longues. Il fait plus d’un mètre quatre-vingt-dix – j’ai hérité ça de lui, paraît-il. J’ai treize ans, et je mesure déjà presque un mètre soixante-quinze. Ça, je pourrais bien m’en passer, je suis toujours plus grande que les garçons, et ce n’est pas drôle.

— Il est allé chercher ta sœur, répond grand-père.

Je m’assieds dans le fauteuil qui lui fait face, un peu mal à l’aise parce que je ne sais pas quoi lui dire.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas été seule avec lui. Avant, il y avait toujours ma grand-mère, et puis Lizzy. Depuis que grand-mère est morte, papa s’occupe davantage de grand-père pour qu’il ne se sente pas seul. Ils discutent, la plupart du temps de la guerre, de l’endroit où grand-père était basé, de trucs comme ça. Pendant ce temps, Lizzy et moi, on se chuchote des choses tout en écrivant des bêtises sur de petits bouts de papier.

Je réfléchis à une question sur la guerre que je pourrais poser à grand-père. Mais, malgré toute ma bonne volonté, rien ne me vient à l’esprit. Alors je ne dis rien du tout. J’espère que papa et Anne vont bientôt arriver.

— Quel âge as-tu donc, Malvina ? demande grand-père, alors qu’il le sait très bien.

— Treize ans, dis-je en songeant à la guerre.

Au moment où je veux lui demander où il était stationné, juste pour poser une question, même si je connais déjà la réponse, il reprend :

— Tu as déjà un petit copain ? Ta cousine Maggi en a un, et elle n’a que six mois de plus que toi.

Le sang me monte au visage. Je fais signe que non. Évidemment, que je n’ai pas de copain ! Et si j’en avais un, ce n’est pas à grand-père que j’irais le raconter !

— Tu as l’âge pour ça ! insiste-t-il. À moi, tu peux bien le dire, tu sais…

Il me sonde des yeux, comme si je lui cachais quelque chose.

Je me sens de plus en plus mal à l’aise. J’aimerais disparaître dans le sol. Je me casse la tête pour trouver quelque chose à dire. « J’ai oublié mes partitions chez la prof… » ? Non, pas possible, elles sont à mes pieds.

— Vraiment, non, je n’ai pas de copain, grand-père !

— Ça, je n’y crois pas ! Une jolie fille comme toi ! Tu es ma plus jolie petite-fille ! Tous les garçons sont à tes trousses, pas vrai ?

Je secoue de nouveau la tête. Je détourne les yeux vers la fenêtre et, au-delà, vers la barre d’immeubles d’en face. Une femme secoue son chiffon à poussière. Pendant un instant, elle me fixe. Mais non, c’est mon imagination, elle ne peut pas me voir dans la pénombre. Elle referme la fenêtre avec énergie. Au même moment, j’entends grand-père poser son verre de vin sur la table basse. Il se qualifie d’intellectuel. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Je sais seulement qu’il lit les grands poètes allemands, Goethe et Schiller, et puis des philosophes. Il en a des tas d’enregistrements sur disque, dans toutes les langues possibles et imaginables. S’il boit du vin, c’est aussi parce qu’il est un intellectuel.

Le liquide rouge tournoie encore dans le verre. Je donnerais n’importe quoi pour changer de sujet. Au lieu de ça, je me laisse glisser avec nervosité sur le rebord du fauteuil.

— Tu veux savoir comment c’est, avec les garçons ? demande grand-père.

Le voilà tout contre mon visage. Il doit lui aussi glisser jusqu’au rebord du fauteuil, mais lui n’est pas nerveux. Il est parfaitement calme, au contraire, quand il pose ses vieilles mains toute ridées sur mes genoux. On dirait du cuir. Même à travers mon jean je sens la peau rêche des mains de grand-père, ses doigts secs, ses grosses veines bleues. Et je reçois son haleine de vin rouge en pleine figure. Il y a comme une aigreur, aussi. Ça doit être l’odeur de la vieillesse, en tout cas je n’ai pas d’autre explication.

De nouveau, je secoue la tête. L’horloge sonne derrière moi. Des enfants jouent dans la cour. Rien d’autre.

— Tu sais que tu es ma petite-fille préférée ? ! dit grand-père contre ma bouche. Je ne veux pas que les garçons te fassent du mal.

J’essaie de ne plus respirer. J’ai des fourmis dans les jambes. Je hoche la tête parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. Je fixe les mains de grand-père sur mes genoux.

Ensuite il effleure ma tête et attrape tous mes cheveux derrière la nuque (ils sont brun clair et bouclent aux extrémités).

— Comme tu es belle ! dit-il. Tu ressembles à ta grand-mère…

Je ne sais pas pourquoi je reste immobile.

Même lorsqu’il m’embrasse sur la bouche, vite et fort, je reste immobile. Pétrifiée. Ses vieilles lèvres touchent ma bouche. Le verre se renverse. Le vin coule sur la table. Il goutte sur le sol. On sonne à la porte.

C’est Anne et papa.

Anne a dix-sept ans. Elle a de longs cheveux blonds et un visage pâle parsemé de taches de rousseur. Elle est en première, et elle se prend pour une star. Pendant le trajet qui nous ramène à la maison, elle est assise à l’avant. Elle est toujours assise à l’avant. Et elle écoute toujours de la musique sur son iPod. Elle a fermé ses yeux cernés de noir que je trouve effrayants. Elle hoche la tête en rythme avec la musique. Normalement, j’enfonce mes genoux pointus dans le siège, ça la met en rage – c’est ma vengeance, parce qu’elle ne me laisse jamais m’asseoir à l’avant. Mais, aujourd’hui, je n’en ai pas envie.

De l’arrière, je regarde mon père conduire. Son crâne dégarni reluit au soleil. Je ne vois que la pointe de ses moustaches. La plupart du temps, on ne se parle pas pendant la durée du trajet, qui ne prend de toute façon que dix minutes. On pourrait tout aussi bien le faire à vélo. Je regarde par la fenêtre, me figurant que je monte un cheval qui court à côté de la voiture sur un hippodrome imaginaire. C’est une jument. Elle s’appelle Mary-Lou. Elle court aussi vite que le vent. C’est un jeu débile pour une fille de treize ans, mais je ne le raconte à personne, alors ça va.

Mais aujourd’hui, je n’ai même pas envie de penser à Marylou.

Je me glisse dans l’espace entre les deux sièges avant, bien que papa déteste ça.

— Aujourd’hui, dit ma voix, grand-père m’a embrassée. Je ne veux pas qu’il recommence.

Papa ne répond rien.

L’espace d’un instant, je crois même qu’il ne m’a pas entendue.

Et puis je le vois qui m’examine dans le rétroviseur. Furtivement. Ensuite, il se concentre sur la route.

Je me laisse retomber sur la banquette arrière. J’enfonce mes genoux dans le dos de ma sœur.

— Hé ! T’arrête, sale chipie ! grogne-t-elle sans enlever les écouteurs de ses oreilles et en me pinçant la jambe aussi fort qu’elle peut.

J’ai envie de pleurer.

Après le dîner, je prends mon vélo et je m’en vais.

Ma mère n’aime pas que je parte ainsi le soir toute seule, avec tout ce qui peut arriver. Elle a tout le temps peur pour moi. C’est ce qu’elle dit, en tout cas. Moi, en fait, je crois depuis longtemps qu’elle s’ennuie, tout simplement, quand je ne suis pas à la maison. Elle dit que ce n’est pas correct, pour une fille, de faire du vélo toute seule le soir. Alors je lui mens et je lui dis que Lizzy m’accompagne, même si je sais pertinemment que Lizzy est partie cet après-midi en vacances de neige.

Je mens souvent, parce que ma mère est vraiment trop compliquée. Ou pour ne pas l’inquiéter. Parfois aussi je ne lui dis pas certaines choses, pour éviter qu’elle s’énerve. Car quand elle s’énerve elle a des migraines, et après, ça veut dire qu’il faut marcher sur la pointe des pieds dans la maison plongée dans l’obscurité.

Ce soir, je vais donc faire du vélo avec Lizzy.

Ma mère me considère quand même d’un air sévère et un peu contrarié.

— Je veux que tu soies rentrée à sept heures et demie ! crie-t-elle.

Je fais la sourde oreille. J’aime être seule.

Direction : la villa !

C’est une vieille maison abandonnée dans laquelle on jouait avant. Maintenant, on est trop grandes pour ça. Pour jouer. Je suis la seule à encore y aller, à la villa, et j’y vais même souvent. Elle est située un peu à l’écart, après la dernière rue du nouveau lotissement, entre des pommiers et des poiriers. Il faut passer par un trou dans le grillage et se frayer un chemin dans des herbes qui m’arrivent aux hanches.

Je pédale le plus vite possible, à en attraper des points de côté. Le soleil est déjà bas et projette mon ombre en oblique devant moi. Mes jambes sont beaucoup trop longues pour ce vélo – je suis élancée comme un poulain, je vois bien que je n’aurai jamais de poitrine.

Dans le nouveau lotissement, ça monte. Je me mets en danseuse. Mon vélo est horriblement vieux (avant, il appartenait à mon frère). Le boîtier des vitesses est cassé. J’ai les poumons en feu quand j’arrive enfin au sommet. À cet endroit commence un chemin à travers champs. Je prends le temps de souffler un peu. La villa est blottie derrière les arbres comme un vieil animal assoupi. Je descends les derniers virages en roue libre.

Je franchis le trou du grillage à quatre pattes avant de traverser l’herbe desséchée par l’hiver.

L’année dernière, Lizzy et moi, on a défendu la villa contre les garçons du nouveau lotissement. Je me suis même battue avec l’un d’eux, le plus grand. Il avait au moins deux ans de plus que nous.

Qu’est-ce que j’avais peur de lui ! Nous avons barricadé la porte de la maison et nous nous y sommes adossées de tout notre poids pour les empêcher d’entrer.

— Ils n’arriveront pas à ouvrir, a dit Lizzy en écartant les cheveux noirs qui lui tombaient dans les yeux. Jamais !

Le grand a enfoncé la porte d’un simple coup de pied.

Ensuite, tout est allé très vite. Il a voulu nous faire reculer pour que les autres puissent entrer à sa suite. Ils sont passés par le trou et lui m’a bousculée. Alors je me suis mise en colère – non, en fait, j’étais déjà en colère avant. Je l’ai frappé au visage, avec le poing, comme mon frère m’a montré.

— Malvina, me dit-il toujours, les filles frappent à l’envers, avec le côté souple du poing. Tu vois, comme ça ! Ça, ça ne fait pas mal. Tu dois frapper avec l’articulation des doigts. Le poignet doit rester droit et ferme pour ne pas se tordre…

C’est exactement comme ça que j’ai frappé.

Et le mec s’est tenu la main devant le visage, son nez s’est mis à pisser le sang, ça coulait et ça giclait de partout, sur le sol, sur mon T-shirt, sur mes bras nus… Les autres ont filé à toute berzingue.

Depuis, la porte de la villa est défoncée et on ne se bat plus.

Ils ne sont pas revenus de tout l’été.

Nous nous sommes ennuyées à mourir jusqu’à la fin août.

C’est la première fois de l’année que je reviens.

Il y a comme une loi tacite de laisser la villa tranquille pendant l’hiver. C’est bien simple, je ne m’approche même pas du nouveau lotissement.

Tout est comme nous l’avons laissé. La porte défoncée est restée dans ses gonds. Avec un peu de bonne volonté, on peut voir les taches de sang sur les lames du parquet. Je n’aime pas particulièrement les chambres du bas. Elles ont dû brûler à un moment. Les murs sont noirs de suie, il y a un canapé calciné dans un coin et de vieux magazines dispersés sur le sol. Des magazines féminins des années 1990, et même des trucs pornos, rien de bien méchant, juste des femmes nues, tellement déchirés qu’on ne voit de toute façon plus grand-chose.

Les chambres du premier étage sont encore en bon état. Il y a même un vieux poêle et des meubles de salon avec des photos encadrées qui inspirent le respect.

L’une d’elles montre un homme en uniforme. Il a l’air terriblement sévère. Celui-là, on l’appelle le méchant Frédéric.

— Hou ! Ici rôde le fantôme du méchant Frédéric…, dit Lizzy chaque fois qu’on se trouve dans cette chambre, et ça nous fait froid dans le dos.

Je n’aimerais pas rencontrer le méchant Frédéric en chair et en os !

Mon empire à moi, c’est le grenier.

Je grimpe l’escalier en bois. Les colombes me découvrent trop tard et s’envolent entre les poutres, effrayées. Leurs plumes jonchent le sol d’un doux duvet.

— Chut… chut… ! je leur fais. N’ayez pas peur ! Vous me connaissez, non ? !

Mais elles s’enfuient quand même en battant des ailes et en trottinant nerveusement sur les poutres.

La chambre est entièrement vide, mis à part un énorme matelas avec des coussins et des couvertures que j’ai remontés ici toute seule. Je les ai placés sous la partie du toit qui ne fuit pas. Sur la poutre d’en face est accroché un rideau rose qui tombe jusqu’au sol, comme pour un lit à baldaquin. Ce rideau, c’est Lizzy qui l’a amené. Elle a des tas de trucs kitsch chez elle, mais ici il fait drôlement bien.

Chaque fois que je suis revenue, depuis lors, j’ai eu peur que tout ait disparu ou que tout ait été détruit.

Les yeux fermés, je m’écroule dans les coussins qui sentent le foin, le campagnol, le printemps et les vieilles plumes.

L’hiver est fini. Sur une poutre, un merle chante le soir. Le jour est tombé, le monde est plein de dangers. J’aimerais m’endormir, m’endormir pour toujours. Je voudrais rester ici, lovée dans ces coussins, à écouter les colombes et les merles, et personne ne me trouverait jamais.

J’ouvre les yeux parce que je sens une ombre frôler mon visage.

C’est le gars de l’autre fois.

Face à face. Yeux dans les yeux.

Tout à coup, j’ai peur. Alors, j’essaie de prendre l’air le plus méchant possible.

— Qu’est-ce que tu fiches ici ? dis-je finalement d’une voix ferme et résolue.

Il se contente de hausser les épaules. Il s’est accroupi devant moi. Je vois qu’il a le nez un peu de travers. Je crains que ce ne soit ma faute et qu’il n’ait envie de régler ses comptes avec moi maintenant, tout de suite, vu qu’on est seuls et que personne ne peut m’entendre.

Il est probablement beaucoup plus fort que moi. On est de la même taille, mais il a pris de l’épaisseur depuis la dernière fois. Il a de vrais muscles aux bras, je les devine à travers son sweat-shirt.

Je serre les poings, au cas où.

— Je sais qui tu es, dit-il en faisant un petit sourire en coin.

Mon cœur s’arrête une seconde. J’imagine qu’il va dire : « La fille qui m’a cassé le nez. »

— J’ai ton père en biologie. Un vrai salaud !

Il ne me regarde pas en disant ça, et c’est tant mieux, parce que je sursaute comme si c’était lui, cette fois, qui m’avait frappée au visage.

Je ne sais pas quoi répondre. Je devrais défendre mon père, mais il n’y a rien qui me vienne à l’esprit. En plus, je sais bien qu’il n’est pas particulièrement aimé de ses élèves. Il est très sévère, et pas seulement à l’école, aussi avec nous à la maison. C’est le seul prof du lycée à faire redoubler ses élèves, et je crois que même les autres profs ne l’apprécient pas beaucoup.

Le mec se relève et s’adosse aux poutres pourries.

Il se tient du côté orienté vers le nouveau lotissement ; incidemment, il trifouille dans sa poche de pantalon et en sort un paquet de cigarettes froissé.

— Tu en veux une ?

Il s’en allume une sans attendre ma réponse. La fumée s’élève dans toute la pièce comme de la brume. Ça m’énerve, parce qu’il dérange mes colombes. Elles roucoulent de nervosité et s’éloignent de lui le plus possible.

Je me lève.

Je n’aime pas particulièrement l’idée d’être assise sous son regard. Je ne lui fais pas confiance. Après tout, je l’ai humilié devant tous les autres, à l’époque, et puis il a mon père en cours. Je ne sais pas ce qui est pire.

— C’est vrai que ton père était boxeur avant ?

Je le dévisage, surprise. Nous sommes côte à côte, maintenant. Le soleil couchant se reflète sur son visage. Je ne l’avais jamais remarqué, mais il est mignon. Je ne vois pas la couleur de ses yeux, mais il a de longs cils noirs, presque comme une fille.

Je détourne rapidement les yeux et je regarde dans la même direction que lui, vers le nouveau lotissement.

— Oui, mais c’était il y a longtemps.

Et en plus il n’était pas boxeur professionnel. Mais ça, je ne le dis pas. D’ailleurs, ça n’a pas d’importance.

— Il s’entraîne toujours, j’ajoute. Il a un sac de frappe à la cave. Il fait ça tous les jours.

Le garçon fait un signe entendu de la tête, l’air de dire C’est bien ce que je pensais.

— Une fois, il en a flanqué une à un élève. Benni, il s’appelait. Il était plus vieux que nous, parce qu’il avait redoublé deux fois, et il se croyait particulièrement intelligent. En plein milieu du cours il a balancé un pétard sur le tableau… vlatch… ! Ton père savait exactement qui c’était. Il y est allé, tout tranquillement, et puis… pam… ! en pleine poire. Je me suis dit : Benni est rétamé.

Je me tais, gênée. Je connaissais déjà cette histoire. Tout d’un coup, je trouve ça assez nul que mon père se comporte comme ça.

À vomir.

— Répliquer dans les trois secondes, c’est un réflexe, on a le droit. Ça, je le ferais, dit le mec en levant la main comme pour flanquer un coup à quelqu’un.

Les colombes s’envolent ; elles ont eu leur compte pour aujourd’hui. Elles tournoient au-dessus de la villa avant de prendre la direction du lotissement.

Soudain, j’ai peur qu’il me demande si mon père est pareil à la maison.

J’aimerais pouvoir lui dire qu’il est l’homme le plus gentil du monde, qu’il n’est bête comme ça qu’avec les autres, mais ce n’est pas vrai. J’en prends conscience tout à coup. Et je ne veux pas lui mentir.

Mais il ne demande rien. D’une pichenette, il jette par le toit son mégot de cigarette qui dégringole jusque dans la gouttière, continue de griller quelques secondes, puis achève de se consumer.

— Tu habites là-bas ? je demande, alors que je le sais déjà.

— Mmm, dit-il. Au Parc du Soleil.

Il dit ça d’un ton narquois avant d’ajouter :

— Tout ça, ça va encore énormément s’agrandir. Ils vont bientôt raser cette bicoque aussi, pour en faire un supermarché…

Il me jette un regard en coin.

Là, j’ai vraiment la nausée, comme si quelqu’un me comprimait la gorge, et je sens les larmes me monter aux yeux. Depuis le début de la journée, elles n’attendaient qu’une occasion pour couler. Eh bien, ça y est, là.

— Il faut que j’y aille, dis-je, luttant pour garder contenance, avant de me précipiter dans l’escalier.

— Hé ! crie-t-il derrière moi. Dis-moi au moins comment tu t’appelles !

Mais je me sauve déjà de la villa en courant. Il est temps, car les larmes se sont mises à jaillir. Des larmes de colère.

Je pourrais hurler de tant d’injustice. Le mec reste en haut jusqu’à ce que je disparaisse dans le lotissement. Lotissement de merde !

Samedi

Lorsque Lizzy et moi, on a découvert la villa, les garçons du lotissement n’existaient pas encore. Enfin si, bien sûr, ils existaient déjà, mais ils habitaient ailleurs. Là où se trouve maintenant le lotissement, il n’y avait que des prés, des champs et un étang plein de lentilles d’eau. On s’y baignait l’été. Il y avait une passerelle sur laquelle on prenait notre élan. On se tenait les mains et on essayait de sauter le plus loin possible. Un exercice de voltige, on appelait ça.

Et puis ils ont comblé l’étang, sous prétexte qu’il prenait trop de place. Maintenant, il y a deux maisons mitoyennes dessus, et les habitants ne savent même pas qu’avant on s’y baignait, Lizzy et moi.

Quand il n’y a plus eu l’étang, on est allées à la villa. On a peint des têtes de mort noires sur des draps de lit blancs, et on les a accrochés à la fenêtre pour signaler que la villa nous appartenait.

— À nous seulement ! a dit Lizzy. Ce n’est pas grave si normalement les drapeaux de pirate, c’est dans l’autre sens. Blanc sur noir. C’est l’intention qui compte. En cas d’urgence, il faut bien improviser, a-t-elle ajouté.

Bien entendu, les garçons se sont moqués de nous lorsqu’ils ont vu les drapeaux. Ils n’ont pas arrêté de rôder autour de la villa avec leurs vélos, et ils se sont chuchoté des trucs pour qu’on ne puisse pas les entendre. Et puis ils se sont mis à jeter des cailloux en criant :

— Hé ! Les poules mouillées !

Lizzy et moi, on était assises dans le salon du méchant Frédéric et on n’osait même plus respirer.

— Hum, Lizzy, ai-je dit. Ils vont nous étriper s’ils nous attrapent !

Les cailloux se sont abattus près de nous, pas des gros, mais quand même assez gros pour nous faire mal quand par malchance ils nous atteignaient. Il y en a un qui a brisé le verre de la photo du vieux Frédéric, celle sur laquelle il porte l’uniforme et où il a l’air si furieux. Ça a fait un tel vacarme qu’ils ont arrêté. Lizzy a chuchoté :

— Encore un et ils vont bien voir de quel bois on se chauffe quand on nous cherche !

Elle pensait que c’était la faute des garçons, cette histoire avec l’étang. Il fallait bien que ce soit la faute de quelqu’un, et c’est les garçons qui nous sont tombés sous la main en premier. L’un d’entre eux habitait même dans une de ces maisons mitoyennes, un petit gros qui mâchait sans arrêt du chewing-gum et qui faisait d’énormes bulles vert pomme avec.

Ils allaient le payer, maintenant, d’habiter là !

Et puis ils ont jeté un autre caillou qui a touché Lizzy à l’épaule. Alors là, on s’est levées d’un bond et on a commencé à leur jeter des trucs nous aussi. Tout ce qu’on pouvait trouver ! Quand Lizzy a balancé un vieux broc en étain par la fenêtre, on les a entendus pester et se ruer sur leurs vélos. On les a épiés de derrière nos drapeaux, pour vérifier qu’ils s’en allaient vraiment.

Le petit gros a encore collé son chewing-gum sur la selle de mon vélo, en signe de représailles, un énorme grumeau vert, on en voit les restes encore aujourd’hui. J’ai eu le temps de penser Dieu merci, ce n’est pas une crotte de nez.

— Ils n’ont pas intérêt à revenir ! s’est exclamée Lizzy.

*

Samedi, grand-père a fait une chute.

Il voulait descendre l’escalier pour aller au conteneur à verre, et là, il est tombé. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Tout ça parce que la voisine, madame Bitschek, a encore une fois laissé traîner sa poussette dans la cage d’escalier. Grand-père a toujours vu madame Bitschek d’un mauvais œil. Elle vient de Pologne et elle a cinq enfants en bas âge qui font tout le temps du raffut et qui sautent un peu partout dans la cage d’escalier. Lorsque grand-père descend la voir pour lui demander de se calmer, elle secoue la tête en disant :

— Comprends rien !

Grand-père pense qu’elle comprend très bien, mais que c’est juste qu’elle ne veut pas.

— C’est le problème avec ces gens-là, dit-il. Ils ne veulent pas comprendre !

En tombant, il s’est éraflé les mains et blessé au genou, le genou où il a reçu une balle à la guerre et qui lui fait déjà mal à longueur de temps. Maintenant, il ne peut plus du tout le bouger, il doit même mettre des glaçons dessus et se tenir tranquille, sinon il a des élancements dans tout le corps, du gros orteil à la pointe des cheveux.

— Qu’est-ce que j’y peux, moi, qu’il soit tombé ? ! dis-je.

Ma mère est couchée dans sa chambre, les rideaux tirés, et c’est tant mieux, comme ça je ne vois pas son air souffreteux. À côté de son lit, on distingue vaguement des médicaments et un verre d’eau. Elle agrippe ma main parce qu’elle sait à quel point son état m’incommode. La plupart du temps, quand elle est comme ça, je vais chez Lizzy. Je prends le vélo et je laisse un mot sur la table de la cuisine. Elle est souvent furieuse quand elle trouve mon billet parce que je ne m’occupe pas d’elle. La mère de Lizzy, elle, elle n’a jamais de migraine, personne ne doit s’occuper d’elle. Chez Lizzy, on peut toujours faire du bruit, écouter la musique aussi fort qu’on veut et crier toute la journée si on en a envie. Parfois, quand la musique va trop fort et qu’on n’arrête pas de faire les folles dans la chambre, le voisin du dessous donne des coups au plafond. Alors on arrête, et la mère de Lizzy vient nous voir dans la chambre en mettant son index sur ses lèvres.

— Pause ! dit-elle alors.

Et Lizzy et moi on se tait jusqu’au moment où on éclate presque de rire.

C’est comme ça, chez Lizzy.

— Malvina, dit ma mère. S’il te plaît !

Elle pue le baume du tigre. Elle s’en frictionne les tempes parce qu’elle s’imagine que ça apaise les maux de tête. Moi, je trouve que ça donne carrément la nausée. Cette odeur me poursuit depuis l’enfance. Je ne me souviens pas que ma mère ait jamais senti autre chose que le baume du tigre.

Je sais pertinemment ce qu’elle attend de moi. Il faut que je m’occupe de grand-père. C’est à moi qu’elle refile la corvée, parce qu’elle sait très bien que grand-père l’asticote chaque fois qu’elle lui rend visite. Il lui dit qu’elle a toujours eu cet air blafard et qu’elle ne pourra jamais reprendre son travail si elle continue comme ça. Et après, il demande :

— Quel âge elle a, Malvina, déjà ? Treize ans ? ! Il est bien long, ton congé de maternité !

Grand-père peut être assez odieux quand il veut.

— Madame Bitschek n’a qu’à lui apporter à manger, dis-je. Après tout, c’était sa poussette !

Ma mère soupire en silence. Elle sait, comme moi, que grand-père n’a probablement pas fait de chute. Il invente des trucs comme ça quand il est seul et, depuis que grand-mère est morte, ça lui arrive souvent.

— Je n’y vais pas toute seule, dis-je. D’habitude, il y a toujours quelqu’un avec moi.

Elle soupire et presse de nouveau ma main.

— Hier aussi tu étais seule, dit-elle. Tu n’es pas obligée de rester longtemps.

— Tu as juste mal à la tête parce que tu ne veux pas y aller toi-même !

Son corps est traversé d’une imperceptible secousse. Je retire ma main.

— Le repas est dans la cuisine, dit-elle.

Voilà. La discussion est close.

La maison est plongée dans l’obscurité. Anne est au téléphone. J’entends sa voix assourdie à travers la porte de sa chambre tandis que je vais chercher le panier et la clé de mon vélo dans la cuisine.

— Tu pourrais t’y coller, toi aussi, de temps en temps !

J’ai fait exprès de crier. Pour que ma mère sursaute et que ses maux de tête empirent.

— Tire-toi ! dit ma sœur.