La rue des fantasques - André Blanc - ebook

La rue des fantasques ebook

André Blanc

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Opis

Une enquête de routine emmène le commandant Farel bien loin de ce qu'il aurait pu imaginer !

« Les perles du collier, entraînées dans un sillon de sang et d’eau de pluie, englouties par la bouche d’égout, seront vomies dans le fleuve purificateur après un voyage dans les entrailles de la ville. » Par une nuit pluvieuse, le commandant Farel, chef de groupe de la BRB, se penche sur le cadavre d’une femme tuée par balle et qui a apparemment fait le saut de l’ange depuis le 7e étage d’un immeuble de La rue des fantasques. En remontant la piste de ce qui semble être un contrat, Farel fait sortir du bois quelques personnages sulfureux dont une redoutable femme d’affaires, quelques uns de ses nombreux amants, plusieurs mafieux géorgiens et, entre autres, un ministre en exercice… Grand banditisme, arnaque à la taxe carbone, banques maltaises, réseaux criminels, qui tire les ficelles de tout ce beau monde ? Des comparses abattus, des serments trahis et une course poursuite dans le gigantesque réseau souterrain de la ville obligeront Farel à révéler au grand jour les dérives de ceux qui nous gouvernent.

Plongez-vous sans plus attendre dans cette vaste enquête qui emmènera le commandant Farel à découvrir les dérives de ceux qui nous gouvernent.

EXTRAIT

Farel suivait le trajet que la voix de son GPS lui indiquait : dans 2 km serrez la file de droite, à 200 m prenez à gauche, à 50 m, vous êtes arrivé à votre destination.
Il entra sur le parking, prit le dernier emplacement libre, entre une camionnette et un 4x4 Toyota noir, jeta un œil sur bâtiment : cubique, en verre fumé, monolithique. La raison sociale en inox sur la façade : SSBS. Belle image de rigueur.
À la réception, une jeune femme l’avertit que monsieur Bekraoui n’était pas encore arrivé – qu’il venait de prévenir, était en route et serait là dans dix minutes – lui proposa un café pour le faire patienter. Il le choisit double, très noir, non sucré.
En le buvant, il regarda les photos sur le mur de droite. Sur l’une un homme grand très brun, sans doute Bekraoui, légèrement enveloppé, posait au milieu d’hommes en treillis noirs aux badges gris « SSBS » sur des chantiers, dans des manifestations, des galeries marchandes. Sur l’autre mur, à gauche, tous les logos des entreprises pour qui la société travaillait.
— Bonjour commandant, dit une voix derrière lui.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un nouvel uppercut au lecteur, un uppercut à même d’assommer ses ultimes illusions quant aux dessous peu reluisants des pistoleros du Capital. - Le Rayon Polar

À PROPOS DE L'AUTEUR

Des arcanes du pouvoir aux arnaques à la taxe carbone, il n’y a parfois qu’un pas ! Certains semblent protégés de tout et de tous et vivent sur une autre planète dans les cabinets feutrés des ministères… Ils représentent l’État et oublient parfois leurs devoirs essentiels… D’autres – des voyous, des escrocs, des arrivistes – ont en commun avec les premiers une avidité sans aucune limite ! D’un côté comme de l’autre, ils sont imaginatifs – surtout pour les embrouilles –, retors – cela va sans dire –, sans foi ni loi – sinon celle de l’assouvissement de tous leurs désirs –, et surtout prêts à tout – à vraiment tout – pour engranger médailles, honneurs et avalanches de fric plus ou moins bien planqué dans quelques paradis fiscaux… Rue des fantasques, le nouveau polar d’ André Blanc, présente une intrigue troublante servie par style particulièrement efficace. Un roman ? Oui, oui… un roman ! Un roman noir et rouge sang, écrit par un auteur qui connaît son sujet sur le bout des doigts ! Dialogues, personnages, franc-parler, émotions, intrigues, en quatre romans, André Blanc a construit un univers noir impeccable, crédible et engagé ! Et c’est aux Éditions Jigal, bien sûr.

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Couverture

Page de titre

Ce roman est une œuvre de pure fiction. Toute ressemblance avec des personnages ou des faits existants, ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.

« Faut-il toujours que le matin revienne ? Est-il donc sans fin, l’empire des choses terrestres ? »

Novalis, Hymnes à la Nuit.

Chapitre 1

Farel venait de s’endormir lorsque le central l’appela, au milieu d’un rêve érotique peuplé de créatures aux lèvres écarlates et aux jambes sans fin.

Assis, épaule douloureuse, bras fourmillant et esprit embrumé, il sourit de ce rêve, fort déçu qu’il eût été si court.

Un rêve de compensation sans doute…

Soupirant de fatigue, il maudit le service qui ne lui laissait que deux heures de sommeil, déposa un baiser sur l’épaule de Maud, l’admira dormir…

Après la douche glacée, fit couler un double café très noir dans un gobelet carton, le but dans l’ascenseur en boutonnant sa chemise, le renversa sur ses chaussures, jura abominablement et broya le gobelet d’une main rageuse… Ça commençait mal.

Dans la voiture, il respira longuement, sentant monter l’adrénaline, regarda l’heure, minuit passé. À la radio : musique d’ascenseur. Et merde.

Même la nuit ça mièvre.

Coupa, rageur. Resta silencieux, les mains sur le volant pensant à ce qui l’attendait : une femme, blessée par balle, ayant fait le saut de l’ange du 7e étage.

La tension ne le lâchera plus, pendant des heures, des jours. Instinct de la chasse, le goût de la traque : suivre la piste, la perdre, revenir, sentir la proximité du gibier, l’approcher. L’avoir enfin dans sa ligne de mire. Le tuer ou pas.

Démarra le moteur, déboîta du trottoir et fila sous une pluie fine. Dans une circulation clairsemée, la traversée de la ville fut météoritique. Il avait franchi le Rhône au pont Morand, jeté un œil rapide sur le fleuve – ce démon maléfique selon Maud –, pris la rue des Feuillants, la place Croix-Paquet, la montée Saint-Sébastien, pente abrupte aux pavés glissants et traîtres.

À la Maison Villemanzy, droite, rue des Fantasques, jusqu’au fourgon de police qui barrait la rue. Terminus. Abandonna son véhicule, prit son ciré dans le coffre et se fraya un chemin au milieu des badauds jusqu’à l’équipe de police, salua tout le monde d’un simple signe de tête. Jimmy Liergal, le nouveau de l’équipe, le débriefa.

Farel enfila son ciré pour se protéger de la pluie, mit ses gants et resta debout à examiner le corps. Au dégoût de l’insupportable s’ajoutait la colère froide. Il savait qu’au moment où il s’agenouillerait près du corps, tout s’enclencherait, sans jamais le lâcher, ni espérer un hypothétique retour.

Jamais il ne s’était habitué aux violences humaines, même après toutes ses années de guerres, en avait parlé avec son ami Le Han, le psychiatre, mais en vain. En l’absence de réponse définitive, il avait acquis la conviction que la conscience de cette vulnérabilité pouvait être une force.

En fait, malgré tous ses combats, à côtoyer cette mort qui lui avait semblé si apaisante à Berlin, il n’avait jamais gagné de guerres. Parfois une victoire, toujours accompagnée de blessures qui l’abandonneraient un jour, inconnu, dans le fossé d’un chemin.

Depuis quelques mois, il sentait que le choix d’une autre vie était arrivé. Sa blessure à Berlin*, son coma de plusieurs jours, sa chance inouïe d’avoir survécu, le syndrome post-traumatique de Maud, en avaient été les révélateurs. Ils n’étaient que deux rescapés, accrochés furieusement l’un à l’autre, liés par une expérience indicible.

Par un curieux hasard, en juillet, sur convocation de la DGSI**, il avait passé quarante-huit heures dans les nouveaux locaux du ministère de la Défense à Balard. Un nouveau monde, un choc renforçant ce qu’il savait depuis longtemps.

Il n’y a jamais de hasard, lui aurait répondu Le Han le psy. Il avait participé à deux journées de travail où il avait été question du continuum entre défense extérieure et sécurité intérieure.

Se trouvaient là les services des différents ministères, Intérieur et Défense, concernés par la menace terroriste et il fut beaucoup question de l’état de cette menace, la France étant clairement au monde, le pays le plus en danger. Le directeur général de la sécurité intérieure y avait dressé en préambule, un constat lucide et très documenté de la situation, évoquant principalement la menace intérieure si lourde qu’elle affectait toutes les autres missions : contre-espionnage, cyberdéfense…

Rêvant d’autres horizons et profitant de son séjour, Farel avait dîné avec des collègues du Service, déroulant avec les anciens le souvenir des projections, coups foireux et échecs, peu nombreux mais réels, les personnages charismatiques, les créatures fatales rencontrées. Toujours avec humour, voire nostalgie à l’évocation de ceux qui n’étaient plus.

La soirée avait été copieusement arrosée jusque tard le soir, tous s’étaient promis, sans beaucoup d’illusions, de se revoir.

Un léger raclement de gorge le rappela à la réalité.

— On somnole, chef ? dit Jimmy.

— Non rassure-toi.

— Nuit trop courte alors ?

— Absolument.

Se penchant sur le corps, Farel crut percevoir un léger parfum, discret, une fragrance de fleur, particulière, violette ? Cette senteur si douce, si raffinée se mêlait à celle ferreuse, fade, du sang, du bitume, du trottoir souillé. Il toucha le bras encore tiède.

Sous les projecteurs, baignant dans le ruissellement de la rue, le corps d’une jeune femme, éclaté, tassé sur le côté gauche entre le mur de soutènement, la bordure du trottoir et un véhicule, dans un espace de moins de 40 centimètres. Le bras droit désarticulé – à moitié arraché et à la main ensanglantée serrant une rose rouge – recouvrait la bouillie du visage broyé, méconnaissable, parsemé d’éclats de verre, de ciment. Seule la boucle d’oreille droite brillait dans cet amas de chair : un brillant serti de cinq saphirs. Immortel myosotis.

La jambe gauche nue laissait apparaître le fémur brisé, transperçant la cuisse, articulations ouvertes, genou arraché, pied gauche retourné et le droit encore chaussé d’un escarpin noir, deux petites étoiles d’or brillant sur le talon.

Elle portait un collier brisé, de perles roses, une broche, abeille d’or aux ailes incrustées de brillants. Une fine robe noire, déchirée, laissait entrevoir un sein dénudé et un impact de balle. Peau brûlée autour de l’orifice.

Tir à bout touchant. Elle n’avait aucune chance. Les techniciens en retournant le corps diront si la balle a traversé.

Il regarda le haut de l’immeuble, sept étages : trois fois sept, 21 mètres, une sacrée chute, sans espoir. Remarqua l’immeuble de derrière, surplombant la terrasse du fait de la pente de la colline.

Un fragment de mandibule avec quelques dents avait été projeté contre la façade, échouant dans le caniveau. Le mur de l’immeuble était couvert d’éclaboussures de sang. L’aile et le capot défoncés, le phare éclaté, le rétroviseur gisant au milieu de la rue.

Les perles du collier, entraînées dans le sillon du sang et de l’eau de pluie, englouties par la bouche d’égout, seront vomies dans le fleuve purificateur après un voyage dans les entrailles de la ville.

Et tout se perdra dans l’oubli.

Il allait devoir annoncer cette mort à un proche, affronter l’incompréhension, la douleur qui sidère, la folie qui submerge.

Il n’oublierait jamais ce soir d’été – où lui très jeune lieutenant – ils avaient été alertés par un homme qui ne pouvait pas entrer chez lui après une absence de deux mois. Ils avaient défoncé au bélier la porte de l’appartement d’où émanaient des odeurs pestilentielles et des miaulements de chats.

À l’intérieur, les murs éclaboussés de sang séché, au milieu de sacs-poubelles éventrés, de boîtes de conserve, de couches d’enfants souillées, de bouteilles vides, une mère et ses trois enfants, éparpillés au milieu des pièces, les corps gonflés, violacés et glauques, grouillant de vers, à demi dévorés pas les deux chats. De grandes flaques noirâtres partout. Et les mouches qui collaient à la peau, guettant la moindre goutte de sueur, s’infiltrant dans vos narines, et cette odeur épouvantable qui s’insinuait à chaque inspiration. Dans la salle de bains, sous la lumière blafarde d’un néon clignotant, un homme hirsute, couvert d’insectes, se liquéfiant sur le carrelage, pendu aux tuyaux du chauffage central, un garrot sur le bras, une aiguille plantée dans la peau, la langue pendante et le pantalon baissé.

Farel avait pris le père dans ses bras avant qu’il ne s’effondre, l’avait serré contre lui, puis étendu sur le sol, lui parlant, caressant ses cheveux, comme il l’aurait fait avec un enfant… Après sa déposition, l’homme avait refusé de rester à l’hôpital, était allé chez des amis, accompagné par Farel. Le lendemain il avait disparu et personne ne l’avait jamais revu.

Deux semaines plus tard, la brigade fluviale avait repêché son corps, coincé dans des branchages contre la pile d’un pont, les yeux dévorés par les cormorans.

Farel se releva. L’eau ruissela sur son ciré, coulant dans ses chaussures. Son épaule le faisait souffrir. Le temps sans doute. Fit lentement quelques mouvements avec le bras, chercha dans sa poche un cachet quelconque, ne trouva rien.

La pluie avait été la bienvenue, elle avait eu raison de ce damné vent du sud qui depuis trois jours avait fait disjoncter les Lyonnais au cerveau fragile. Le vent des fous, disait son grand-père. Et pourtant, malgré cette averse, la température était douce.

Il regarda la rue qui montait, la rubalise délimitant une vaste zone sur le site, les projecteurs installés, l’équipe qui attendait et les badauds aux fenêtres se repaissant du spectacle de la mort.

De l’autre côté de la rue, au-delà du parapet de pierres, un espace immense en contrebas, un gouffre noir, vide : la courbe du fleuve et le parc de la Tête d’Or.

Il fit signe à l’équipe, laissa Jimmy prendre des notes et se tourna vers le brigadier.

— Salut Garcia, ça va ?

— Ça va, commandant.

— Qu’est-ce qu’on a ?

— Pas grand-chose à raconter de plus que ce que vous a dit Jimmy. Je suis arrivé avec l’équipage. Du pas beau, comme d’hab’. Si les gens connaissaient le merdier dans lequel vit la police, ils ne nous cracheraient plus à la gueule… S’cusez, chef ! C’est plus fort que moi…

— Pas de souci.

— Le corps en tombant a heurté la voiture, déclenchant l’alarme et réveillant tout le quartier. Il était 11 h 20 environ. De sa fenêtre, un voisin qui habite l’immeuble d’à côté a vu le corps, appelé le central à 11 h 30. Dix minutes. Il a réagi vite… Il est là-bas vers le fourgon avec l’adjoint de sécurité.

— C’est le type avec le poncho de pêche vert et la casquette rouge ?

— Affirmatif. Comont l’a déjà interrogé… Putain de pluie, ça fait des heures que ça tombe. Avec toute cette humidité, on aura du brouillard tôt cette année…

— T’égare pas, Garcia.

— Où j’en étais ? Ah oui ! Le fourgon est arrivé, a fait le rapport. Le proc est prévenu, la procédure classique. C’est pour ça que vous êtes là… Vous avez vu la blessure à l’épaule, c’est sûrement pas un suicide. Elle habitait au dernier étage, au 7e, l’appartement en attique avec l’immense terrasse, là où on voit les arbres. Sûrement du pognon, commandant, vue sur la ville, le parc, le fleuve, le mont blanc quand il fait beau. Un max de blé.

— Rien d’autre ?

— Non, à part des coups de feu, d’après ce qu’a dit Jimmy. Je ne suis pas allé voir, l’ascenseur est bloqué, vous allez devoir vous cogner la montée à pied… En attendant, je suis coincé ici, tant mieux, j’en ai assez vu pour cette nuit.

Avant de monter au 7e, Farel jeta un coup d’œil circulaire, par habitude. À vingt mètres de là, dans l’encoignure d’un porche, un individu le regardait en tirant sur sa cigarette, vêtu d’un blouson à capuche, noir, d’un pantalon étroit et de chaussures à tiges hautes, style militaire.

L’homme, se sentant observé, jeta son mégot et traversa rapidement la rue pour s’engager dans les escaliers, descendant par un passage étroit, jusqu’au fleuve, en bas de la colline.

Intrigué, Farel s’approcha, en le suivant des yeux. Il chercha le mégot sur le trottoir, en découvrit plusieurs, des petits cigares, il était donc là depuis un bon moment. Il les ramassa, prit un petit plastique dans le sac d’un des techniciens, les glissa dedans, puis s’arrêta, songeur, se demandant pourquoi il récupérait des mégots sur le trottoir, ne trouva pas de réponse.

* Voir Tortuga’s Bank et Violence d’État Éditions Jigal

** Direction générale de la Sécurité intérieure

Chapitre 2

En montant les étages, Farel pensait à cette femme morte dans le caniveau, la tête éclatée, le capot de la voiture, les perles dans la pluie…

Raffinement et barbarie mêlés. Quel enchaînement avait conduit à cet instant fatal ? Qui lui avait mis une balle dans le cœur, l’avait poussée dans le vide ? Avait-elle sauté pour échapper à son agresseur, ou l’avait-il fait basculer après l’avoir blessée ?

La boucle d’oreille myosotis, l’escarpin aux étoiles dorées, le coup de feu brûlant la peau, la robe du soir, les mains fines à la peau lisse et aux ongles parfaitement vernis, tout l’intriguait…

Elle était donc sortie dans la soirée ou au début de la nuit. Cocktail, restaurant, boîte de nuit ? Maurice Aknin, le médecin légiste, l’homme qui savait toujours tout avec vingt-quatre heures de retard, proposerait un créneau horaire et l’autopsie révélerait assez vite le contenu de l’estomac, la prise de sang la quantité d’alcool bue. Resterait l’analyse toxicologique. Quelques jours à attendre.

Était-elle revenue accompagnée de son agresseur ou un autre homme la guettait-il ? Dans ce cas, quid de son compagnon de sortie ? Homme ? Femme ? Jalouse, jaloux ou homme de main, tout était possible. Farel, d’instinct, n’excluait rien, sans illusions, sachant que le pire était toujours à venir…

Un coup de feu et une défenestration. Ce n’était pas un drame amoureux !

Et pourquoi non ? lui répondrait Lucchini, sarcastique. Il n’y a pas que les voyous qui utilisent du gros calibre et finissent le travail par la fenêtre. Souviens-toi de ce professeur d’université qui avait tué à grands coups de hache sa femme acariâtre après trente-huit ans de mariage. Quelle goutte de haine avait bien pu faire déborder le vase de l’amour ? Et il ajouterait, cynique, avec un sourire narquois : Il y a des assassins méticuleux qui aiment le travail bien fait, le bel ouvrage, même s’ils sont amoureux. L’un n’empêche pas l’autre.

Restait les mégots ? Il les avait ramassés, un peu intrigué, mais sans plus. Un réflexe, sans fondement, s’était déclenché.

L’atavisme du flic qui pense que tout le monde a quelque chose à se reprocher.

L’homme dans le renfoncement de la porte cochère n’était a priori qu’un curieux, un insomniaque local sorti de son lit par l’évènement, le brouhaha de la rue. Mais, il avait semblé à Farel, que se sentant observé, il s’était engouffré dans l’escalier le conduisant, sans autre issue, jusqu’au bord du fleuve, loin de ce quartier. C’est cela en fait qui, l’avait intrigué. Un comportement semblant illogique à cette heure de la nuit.

Mais que vient faire la logique dans la vie des hommes, quand, au milieu de la nuit, par pluie battante, ils viennent mater le corps d’une femme, éclaté sur un trottoir couvert de sang et retournent repus, dormir du sommeil du juste…

Pourquoi pas après tout. Il en avait bien rencontré d’autres, pires, cent fois pires. Cependant, un simple badaud à la curiosité morbide serait remonté chez lui une fois rassasié de sang, pour s’allonger auprès de sa femme ou de son mec, comme tous les autres du quartier. Là était la logique. Et ce n’était pas le cas.

Arrivé au 7e étage, la porte du palier présentait des traces brunes, il les examina rapidement, repéra sur le sol et le mur des petites flaques de ce qui lui parut être du sang.

Sol en marbre gris, murs à motifs et boiseries rehaussées d’appliques dorées. Belle construction, standing élevé.

Un max de blé, avait dit Garcia.

Sous la lumière des appliques et de l’ascenseur, un homme gisait sur le ventre, dans une mare de sang, le haut du corps dans la cabine, les jambes dans le hall, un garrot sur la cuisse, dans cette odeur si caractéristique, aigre et ferreuse.

C’était un combat à mort, rien de passionnel là-dedans.

Un gardien à l’écart regardait travailler les techniciens de la Scientifique. L’un prenait des photos et commentait tandis que l’autre entrait des notes sur son ordinateur.

Comont, son portable à l’oreille, lui fit signe, termina sa conversation et s’approcha.

— Navré de te sortir du lit, Guillaume, mais tu vois, c’est sérieux. Deux morts, l’une par défenestration du 7e, l’autre à coups de calibre, et on ne sait pas encore ce qu’on va trouver dans l’appart’. Je viens de rendre compte au proc. Rien de spécial, comme d’hab’, il demande simplement à être informé régulièrement. T’as vu le corps en bas ?

— J’ai vu. Un sacré saut qui ne lui a laissé aucune chance. Si la visite de l’appart’ nous confirme qu’elle a bien sauté d’ici. On connaît son nom ?

— Mara Tessador. C’est le nom sur la porte et la boîte aux lettres. On a interrogé le fichier. Inconnue pour le moment.

— Autre chose ?

— Le voisin du dessous a dit qu’il avait entendu des détonations et des cris.

— Des détonations ?

— Oui, il a dit plusieurs, est incapable de dire combien. Il regardait un western à la télé.

— Il la connaissait ?

— Bonjour, bonsoir. Sans plus, bien qu’il soit là depuis cinq ans. Avec le garage en sous-sol et l’accès direct par l’ascenseur, il dit que les gens se rencontrent peu et qu’en plus elle n’était pas très causante. Une belle femme, a-t-il ajouté, mais de caractère.

— Qu’est-ce qui lui fait dire ça ?

— Elle était présidente du conseil de gérance. Les réunions de copropriété étaient expéditives avec elle. Son appartement occupait tout l’étage, la gestion de l’ascenseur était particulière.

— On verra plus tard. Tessador : origine ?

— Ça sent l’Europe de l’Est, vers le sud, j’en sais rien. Pour le moment on n’a rien d’autre.

— Et lui ? dit Farel en montrant le corps au sol.

— D’après les traces de sang sur la porte, les éclaboussures murs et sol, il est sorti blessé de l’appart’, a traversé le hall en se tenant au mur, pressé le bouton d’appel en s’appuyant sur la porte. Il est mort en glissant par terre à genoux, la face contre la porte, se vidant de son sang. À l’arrivée de la cabine, la porte s’est ouverte en coulissant et son torse a basculé à l’intérieur, dans la position où tu le vois. Selon les techniciens, il avait pris deux balles, une dans le ventre l’autre dans la cuisse, la fémorale sans doute, car il s’est fait un garrot avec sa ceinture. Mais ça n’a pas suffi.

— Deux cadavres dont un défenestré. Explication rugueuse. Dieu sait ce qu’on va trouver dans l’appart’. Vous avez fouillé le corps ?

— Rien, aucun papier sur lui, ni quoi que ce soit dans les poches, à part un ticket de bus et une facture de supermarché pour des bananes.

— Des bananes ? En septembre ? Il n’aimait pas les fruits de saison ?

— Les bananes sont moins chères… On attend que les photos soient terminées pour le retourner complètement pour les empreintes, l’ADN, tout.

— Elle était habillée pour sortir, dit Farel en réfléchissant. S’il n’a rien dans les poches, ça ne peut pas être son compagnon de soirée. Faut bien payer.

— Sauf si c’était elle qui régalait.

— Foireux, mais qui sait. Et la porte palière ?

— Les traces voudraient dire qu’il y aurait un troisième individu. Jimmy a fait toute la montée, quelques petites traces jusque dans le hall et une trace sur la porte cochère en bas. Ou il est blessé, ou c’est un pas soigneux. Les techniciens feront aussi la montée d’escalier. Faut identifier à qui appartiennent ces traces.

— On verra les résultats. Apparemment, il aura quitté les lieux avant notre arrivée.

Farel se pencha sur le corps de l’homme, 45 ans environ, maigre, peau eczémateuse, mains velues, ongles cassés et noirs, chaussures négligées, aux talons usés asymétriquement, le talon gauche plus épais que le droit, tissu bon marché du costume, ordinaire et froissé.

— C’est quoi ce liquide séché sur le dos de la main gauche ?

— Aucune idée. On fera des prélèvements.

Farel se releva, resta à réfléchir un bref instant.

— Ça ne peut pas être son compagnon de sortie. Elle est trop sophistiquée pour lui. Qu’est-ce qu’il fout là, dans cet appart’ ?

— Homme de main sans doute. Avec les tatouages sur les doigts, c’est sûrement pas l’archevêque du diocèse.

— Sait-on jamais, il faut être prudent, c’est peut-être l’archevêque en civil.

— Tu as l’air en forme dis-moi ! En tout cas, vu sa dégaine, c’était pas un danseur mondain.

— Et toi, en bas ?

Et Farel raconta, le cadavre sur le trottoir, la pluie, l’homme de la porte cochère, les mégots, l’escalier. La fuite. Comont appela les techniciens sur le trottoir, leur décrivit la porte cochère.

— Ils vont ratisser le coin.

— OK. Tiens, voilà les mégots.

Comont prit le sachet, y jeta un œil rapide, remplit une étiquette, la colla et déposa le sachet dans une des valises, revint vers Farel.

— Qu’est-ce qui t’a mis la puce à l’oreille ?

— Je ne sais pas, dit Farel. Une intuition déclenchée par un comportement me semblant illogique. Rien que ça.

— Si on devait interpeller tous les individus illogiques, il ne resterait plus grand monde en liberté. On verra bien. On fera parler l’ADN.

— Et l’appart’ ?

— On a frappé, sonné, rien si ce n’est le carillon et en arrière-fond, un bruit de voix, une télé ou une radio. Le téléphone a sonné deux fois. On saura par les relevés qui a appelé. Pas de mouvement, pas d’autres bruits. Mais peut-être qu’il y a quelqu’un qui fait le mort ou n’a pas pu s’enfuir et qui nous attend.

— On n’en sait rien… C’est pour ça, dit Farel. Tu appelles la BRI* pour qu’ils viennent ouvrir cette porte : bélier, boucliers, gilets pare-balles, la totale. Par les temps qui courent, hors de question d’aller vous voir à l’hôpital ou lire des oraisons funèbres, ça suffit, on a donné avec Alain Moyat…

— Paix à son âme. Et ?

— Jimmy, toi, le gardien, moi, on sécurise l’appart’. L’immeuble derrière celui-ci surplombe la terrasse, alors envoie le collègue de Garcia pour la surveiller, ça lui évitera de glander sous la pluie à tailler la bavette avec des concierges. Je le connais, qu’il n’oublie pas sa radio. Jimmy surveille la sortie en bas, toi tu restes ici. Moi je redescends en faisant tous les paliers, méthodique. Quand j’arrive en bas, je t’appelle. À propos, qui est le légiste ?

— Ton pote Aknin, il vient malgré l’heure parce que c’est toi, a-t-il dit en te maudissant.

— Sympa. Avec lui on n’aura pas de problème et ses analyses sont toujours pertinentes. Qu’il attende en bas, il montera après l’intervention de la BRI et la Scientifique redescendra d’un étage au moment de l’ouverture. On ne prend aucun risque. Enregistré ?

— Vu. Tu as des nouvelles du Corse ?

— Oui. Jean-Baptiste rentre dans deux jours. Il en a marre, ça fait des jours qu’il pleut à Ajaccio.

L’équipe de la BRI monta aussi à pied. Laissant ses hommes dans les escaliers, le chef de groupe et son second arrivèrent sur le palier, casqués et harnachés de noir, d’épaulettes et de plaques, gladiateurs d’un nouveau monde.

L’homme évalua rapidement les lieux, regarda l’équipe de la Scientifique faire ses prélèvements sur le cadavre, se tourna vers Farel.

— Salut Guillaume. C’est cette porte à ouvrir ? Il y a quelqu’un derrière ?

— Salut Tchikof. On n’en sait rien : on entend de la musique, des voix, une radio sans doute ou la télé. Le téléphone a sonné, personne n’a décroché. Aucun autre bruit. Possible qu’un mec soit là derrière à nous attendre.

Farel le regarda se pencher sur la porte, tenter de la faire bouger pour évaluer sa mobilité.

Il admira une fois encore le physique de l’homme : un colosse, 110 kg de muscles, une tête de plus que lui, deux mètres sous la toise, un gabarit de deuxième ligne, brun bouclé, yeux noirs, un sanguin adoré de son groupe qui l’avait surnommé « Prétorien ».

— Je ne pense pas qu’elle soit verrouillée, juste tirée. Vous avez essayé de l’ouvrir ?

— Non, on sait faire beaucoup de choses, mais là, on n’est pas équipés. Elle a un tout petit jeu, c’est infime, mais perceptible.

— Exact. Elle n’aurait pas ce jeu si les crochets latéraux étaient en place. On s’en charge, fais seulement sortir ton équipe. Tu restes avec nous, on va te donner un gilet et un casque.

Tchikof fit ranger ses hommes le long du mur, fouilla dans son sac, y prit une radiographie médicale, installa entre lui et la porte un bouclier tenu par son second.

Lentement, il glissa la radiographie médicale par le bas, sous la serrure, monta jusqu’à venir buter contre le pêne. Assuré d’être en place, il imprima de légers mouvements rapides vers le haut pendant qu’il donnait des petits coups de pied secs contre la porte pour la faire trembler. La radio vient ainsi se glisser sur le pêne, le sortant progressivement de l’intérieur de son logement.

Et la porte soudain s’entrebâilla.

Putain ! Ça y est ! pensa Farel.

La tenant fermement, Tchikof l’empêcha de s’ouvrir. Aucune lumière à l’intérieur des lieux, noir total, on entendait seulement ce qui ressemblait à une retransmission sportive à la télévision.

Tchikof sortit son arme, fit monter une cartouche, saisit le bouclier à main gauche. D’un simple signe au groupe, montra de son arme la lumière du palier. Quelques secondes plus tard, elle s’éteignait. Le go jaillit, repoussant violemment la porte, la claquant contre le mur. Tous les porteurs de boucliers, suivis d’hommes en noir cagoulés, pistolets ou fusils d’assaut en avant, investirent l’appartement en hurlant, se répandant pièce par pièce, méthodiquement, jusqu’à la terrasse, le doigt sur la détente, prêts à faire feu en cas de réactions violentes.

Au bout d’un moment qui parut une éternité, le silence retomba, succédant à l’effroyable vacarme. On n’entendait plus que les chaussures glisser sur le sol, les portes s’ouvrir, les hommes s’interpeller évacuant leur stress, rendant compte.

— Appartement et terrasse sécurisés, vides de tout occupant, dit Tchikof en sortant. Il est à vous, commandant.

— Merci Prétorien. Bon boulot. Désolé de vous avoir tous dérangés si tard. Si j’avais su que c’était si simple…

— C’est toujours simple quand on sait faire et surtout qu’on est équipés. Aujourd’hui, entrer comme ça dans un appartement sans précautions serait suicidaire… C’est une vraie porte blindée, avec son cadre en acier. Quand tu vois les dimensions du pêne et des crochets latéraux, on n’aurait rien pu faire avec le bélier, même un gros, si elle avait été vraiment verrouillée. Il aurait fallu faire intervenir un spécialiste… Un coup à y passer la nuit… Voilà, on a fini. Pardon d’avoir un peu saccagé votre scène de crime. On avait tous des gants. Tu auras mon rapport rapidement. Vous par contre, vous êtes pas encore couchés, il vous reste un max de relevés à faire… Qui c’est le substitut ?

— Barrel.

— Bon gars, paraît-il. Tu t’en tires bien. Tu te souviens de l’enfoiré de De Mortmart ?**

— Bien sûr que je m’en souviens. Une très vilaine affaire. Tu sais qu’il est toujours vivant ?

— Oui, je l’ai su. J’aurais préféré qu’il crève, c’était une pourriture.

— C’est devenu un légume.

— Tant mieux, qu’il crève doucement alors.

Puis jetant un dernier regard sur la scène :

— T’as du sérieux là, le macchabée en bas, un autre ici, ils se sont expliqué façon virile. Un troisième ?

— Peut-être ? Il faut attendre qu’on ait fini.

— Tiens-moi au courant, j’aimerais bien savoir.

— À plus Prétorien.

— Pace è salute.

L’entrée donnait sur un immense salon se prolongeant de plain-pied sur la terrasse, ouvrant sur la perspective de la ville, la courbe du fleuve, les ponts illuminés, la confluence.

Trois canapés cuir couverts de coussins colorés encadraient une table basse en laiton doré au verre fracturé. Une bouteille de champagne s’était renversée sur la moquette près d’une coupe au pied cassé et une tablette de chocolat entamée. Le sol, les canapés, les murs et un fauteuil étaient éclaboussés de sang ; un abat-jour fracassé, la baie de la terrasse perforée de deux balles.

Sur une commode Empire en acajou dessus en marbre gris, le téléphone clignotait à côté d’une bouteille avec un voilier, toutes voiles dehors, assemblé à l’intérieur.

Farel regarda cette bouteille, comme fasciné.

— Un bateau dans une bouteille, ça m’a toujours fait rêver, dit-il.

— Pas autant que le vin, lui répondit Comont en rigolant.

À droite dans le hall, une cuisine et son grand frigo américain, à gauche un couloir, donnant vers les chambres. Dans l’une, face à un grand lit défait, un immense écran retransmettait une épreuve d’équitation, très western.

— C’est quoi cette course, demanda Comont, intrigué.

— C’est du Barrel Racing.

— Ça fonctionne comment ?

— Les cavaliers sont jugés sur leur rapidité à tourner autour de trois bidons.

— C’est dément ce truc ! Et…

— Viens, dit Farel, lui coupant la parole. On verra ça un autre jour.

Sur le lit, un boléro blanc, un livre avec un peigne doré en guise de marque-page, Le Golfe des Peines de Francisco Coloane, que Farel avait lu pendant son séjour à l’hôpital, dans ses jours de souffrance. Ce n’était qu’un simple recueil de nouvelles, parfois oniriques, où l’angoisse de l’éloignement, de la solitude peuplée d’ombres, de souvenirs, de regrets, de vents du Sud soufflant sur une écume de sang, se perdait sur l’océan d’un monde oublié…

Hasard des épreuves de la vie, pensa-t-il, si parfaitement adapté à cette nuit.

Sur la terrasse, les fauteuils de jardin renversés, les rosiers du parapet brisés là où le corps avait basculé, des feuilles mortes, desséchées, jusque dans le salon, comme si le vent les avait amassées là.

En basculant elle s’est accrochée par réflexe au rosier.

Quelque part un chien aboya, puis un autre, en écho, réflexe pavlovien. Un homme excédé leur répondit, hurlant de sa fenêtre des obscénités.

Farel se pencha sur le parapet, observa en bas l’équipe s’affairer, les badauds contenus par la rubalise et la lumière bleue des gyrophares enveloppant la rue d’un halo glacé.

Quid du temps de la chute, 21 mètres, quelques secondes, même pas, rien. Une éternité aussi : le paysage qui bascule, le vent dans les cheveux, la pluie sur la peau, les éclairs, la grande lumière éclairant enfin la conscience.

À quoi peut-on penser ? A-t-on le temps ? De quel temps parle-t-on ? De celui que l’on croit linéaire quand la vie n’est qu’une suite d’instants imprévisibles, jamais en liaison avec cette œuvre dont tout homme a rêvé et qui devait donner un sens à sa vie ?

Mourir sans réponse est l’angoisse ultime. Et pourtant.

Choc sur l’angle de la voiture, éclatement du visage, rebond contre le mur, bordure de granit, macadam. L’alarme du véhicule, hurlant au monde sa mort, le parfum qui adoucit la scène, les étoiles dorées de l’escarpin et dans l’ombre du porche, le fumeur inconnu qui a tout vu et s’est enfui.

Farel resta là un moment face à cette ville endormie qui se réveillerait à l’aube, la lumière effaçant encore une fois l’obscurité, dans un cycle sans fin.

Il regarda le ciel, n’y trouva rien, le temps était suspendu.

Le vent chaud, revenu, courbait en vagues immenses le faîte des arbres, lui donnant le sentiment d’être sur un océan en furie.

Le vent, c’est le Seigneur ; le navire, c’est l’homme, avait écrit le poète.

Homme ballotté par Dieu mais aussi ivre de perversité et de cruauté…

Dans l’esprit de Farel émergeaient pêle-mêle les photos d’enfants souillés, de charniers africains, l’odeur douceâtre de la chair humaine carbonisant qui dévore l’esprit et détruit les rêves, le vieux Sénégalais aux dents d’or, pendu par un fil de fer à sa douche, l’enfant blond aux yeux crevés et aux membres dévorés par les chats…

Sans absolution possible.

Accroché au parapet, naufragé, il resta là, sans bouger, noyé dans son monde dément…

Et malgré tout je dois bien la vivre, cette putain de vie…

L’aube était encore loin, la lumière n’effacerait rien dans la mémoire. Demain serait un nouveau jour comme tous les autres, sans espoir…

Une petite musique cachée, montant d’une fenêtre, se glissa dans son esprit, réveillant un souvenir disparu : après une taille de printemps, la glycine blanche de son grand-père, contre le mur de la volière, était devenue bleue.

* Brigade de recherche et d’intervention

** Voir Farel, Éditions Jigal

Chapitre 3

Farel avait quitté l’appartement de la rue des Fantasques à 6 heures, au moment où la deuxième équipe prenait la relève, laissant à Balme la direction des opérations.

Rentré chez lui, il s’était simplement étendu sur le canapé du salon, avait dormi quelques heures, sans entendre Maud se lever.

Pieds nus, en short et tee-shirt, devant la baie enfin ensoleillée ouverte sur la terrasse, il se faisait frire des saucisses, tandis que des cocos blancs réchauffaient doucement et que la machine à goudron noir n’attendait que sa mise en route. Le chat Ubu, ayant abandonné Maud qui lisait assise sur un transat, était venu se coucher sur ses épaules, mais gêné par la chaleur de la poêle était descendu pour se frotter contre sa jambe, quémandant un supplément de croquettes.

En attendant la fin de la cuisson, Farel croqua un fromage de chèvre sec, très dur, identique à ceux que son grand-père utilisait pour faire son fromage fort.

Le vieil homme le râpait avec des restes de gruyère, ajoutait un fromage blanc, de la ciboulette, du persil, un peu de poivre et du vin blanc sec. Il écrasait le mélange, remuait le tout soigneusement, jusqu’à obtenir une pâte épaisse, la mettait dans une jatte en terre cuite qu’il fermait avec son vieux couvercle en fer cabossé qui avait au moins fait les deux grandes guerres.

Farel enfant avait toujours admiré cet homme immense, qui le matin, étalait ce fromage fort sur une grande tranche de pain et le mangeait avec délice en le trempant dans son bol de café noir, sans sucre.

Faudra que j’essaie un jour, question de tradition familiale.

La nuit avait été épuisante. Toute l’équipe avait passé au tamis fin l’appartement de Mara Tessador. Vers une heure du matin, le scanner du hall, de l’appartement et de la terrasse était terminé et deux heures plus tard, les pompes funèbres étaient venues récupérer les deux corps pour les transporter à l’Institut médico-légal.

Le hall du palier avait été traité en priorité pour permettre la remise en service de l’ascenseur, puis pièce par pièce ils avaient progressé, ne laissant rien au hasard, amassant un grand nombre de pièces à conviction : téléphone, ordinateur, dossiers, photos, étude de trajectoires balistiques qu’ils allaient devoir trier, analyser. Courage les fourmis besogneuses.

Restait à examiner la montée d’escalier, le garage, la cave et bien évidemment poursuivre l’enquête de voisinage. Chacun connaissait parfaitement sa place et son rôle dans l’équipe et Balme savait qu’il devait gérer tout cela et faire un reporting.

Le chat venait de recevoir quelques croquettes lorsque le téléphone vibra. Farel mit la conversation sur haut-parleur.

— Salut Guillaume, c’est Jean-Baptiste.

— Cool. La Corse va bien, tu rentres après-demain comme prévu ?

— Non, je suis rue des Fantasques.

— Comment ça ?

— Rien à expliquer. La Corse sous la pluie pendant quatre jours, j’aime, mais ça m’a un peu gonflé.

— On te manquait ?

— Un peu, oui. La météo ne prévoyait pas vraiment d’amélioration, du coup j’ai décidé de rentrer. J’ai trouvé une place dans l’avion. Ce matin j’ai appelé Comont. Je ne voulais pas te déranger, mais malheureusement je l’ai réveillé. Il m’a raconté votre nuit. Alors j’ai bu un jus et je suis monté aux Fantasques. On bosse là, j’attendais que tu te lèves.

— C’est une vilaine affaire, sordide. Je vais vous rejoindre.

— Oui, ça serait bien que tu viennes. On a fait la cave et les garages.

— Les garages ?

— Oui, trois, un double et un normal. Mais tu verras toi-même. Tu vas être surpris.

— De quoi ?

— Garages immenses, équipés en placards, mais à peu près vides, comme si on avait fait le ménage. Et puis une porte blindée au fond de l’un d’eux avec un panneau « Passage interdit – Sortie de secours ». On ne comprend pas bien, pourquoi une sortie de secours là, au fond d’un box fermé ? On est à flanc de colline et je vois pas bien ou ça pourrait déboucher…

— Étrange, mais il y a sûrement une explication simple et rationnelle, nous, on voit le mal partout… J’ai le temps de boire mon jus ?

— Absolument. Tu as même le temps de faire un câlin à la belle Maud.

— Elle bulle sur la terrasse.

— Tu lui fais la bise. On est là encore un moment. Le substitut doit venir pour 10 heures. Ça te laisse largement le temps. Entre nous, ce serait bien que le chef soit à ce moment-là avec ses hommes, sur son lieu de travail et pas dans son lit.

— J’apprécie l’allusion. Les vacances t’ont pas arrangé, tu aurais dû rester à Ajaccio… J’arrive… Je suis content que tu sois là.

Il coupa la communication et sourire aux lèvres passa la tête par la fenêtre pour crier en direction de Maud :

— Bises du Corse.

Il versa les saucisses et les flageolets sur une assiette, lança la machine à café et prépara une barre de chocolat noir. En mangeant à côté de Maud, assis par terre, adossé au mur, sur la terrasse inondée de soleil, il admira les derniers martinets piaillant le long des toits pour prendre encore quelques insectes avant le grand voyage vers le sud.

Trois quarts d’heure plus tard, il arrivait rue des Fantasques. La Scientifique avait démonté la tente de protection, rétabli la circulation de la rue. Seules subsistaient quelques voitures de police, empiétant sur le trottoir, isolées par la rubalise. Des badauds assis sur la margelle du mur, profitant du soleil et de la chaleur, discutaient entre eux, tentant de comprendre le pourquoi de toutes ces allées et venues. Le trottoir avait séché. Il ne subsistait rien du drame de la nuit. La voiture qui avait subi le choc avait été évacuée, seul un chien reniflait là où le corps était tombé.

L’équipe était en discussion dans le hall avec un homme que Balme présenta comme le régisseur de l’immeuble : pas très grand, un peu enveloppé, habillé avec élégance et recherche, visage typé, front bas, nez fort, noir de cheveux, mains couvertes de poils.

Libanais d’origine, ou Arménien… D’Asie Mineure, comme dirait mon pote Avedis.

— Je suis Anton Toumian, directeur de la régie immobilière Rhône-Les Pentes. Nous assurons la gestion de ce bâtiment depuis sa construction en 2010. On m’a appelé ce matin pour me signaler le drame, je suis venu aussitôt.

— Qui est-ce « On m’a appelé » ?

— Le propriétaire du 2e, monsieur Caclin, travaille à la Mairie du 4e arrondissement.

— Vous connaissiez madame Tessador ?

— Oui, depuis des années. Forcément, elle présidait le conseil de gérance. On se voyait tous les mois. Et puis c’est elle qui assurait l’immeuble.

— Comment ça assurait ?

— Elle était courtière en assurances, son cabinet, Assurance Tessador, est dans le 6e arrondissement. Un cabinet important employant une dizaine de salariés.

Farel se tourna vers Balme qui nota l’information.

— Vous étiez très proches ?

— Non, nous avions une relation disons professionnelle. J’avais beaucoup d’admiration pour elle. C’était une forte femme, discrète, très déterminée dans sa vie et ses choix.

— Quels choix ? Sa vie ? Ce n’était qu’une relation selon vous. Que savez-vous de sa vie ?

L’homme, un très bref instant déstabilisé, évita son regard.

Tu as parlé trop vite, mec. Tu ne t’es pas méfié. On approfondira.

— Ses choix de gestion, d’achat comme son deuxième garage. La décision d’achat s’est faite rapidement, dans mon bureau, en deux minutes.

Farel sembla étonné de tant de naïveté.

— L’achat d’un box de garage n’est pas le rachat d’une entreprise cotée au CAC 40.

— Non, bien sûr. On sentait qu’avant de s’exprimer, elle réfléchissait, calculait. C’était une remarquable joueuse d’échecs.

Change bien de sujet. Tu me prends pour une bille.

— Vous avez assisté à d’autres achats importants ?

— Non. Je ne sais pas comment elle est devenue propriétaire de la SCI qui a fait construire l’immeuble.

Tu sais beaucoup de choses… On verra plus tard.

— Vous jouez aussi aux échecs ?

— Oui mais pas à son niveau. C’était notre sujet de discussion favori. On a commencé un jour une partie, dans mon bureau et tout de suite j’ai été balayé. Pas à la hauteur. C’est sa grand-mère qui lui aurait appris.

— Elle était mariée ?

— Non. Depuis quelques mois, on la rencontrait souvent avec un homme qu’elle m’avait présenté comme un ami : un certain Raphael Gassman. Je ne sais pas ce qu’il faisait, mais manifestement il était à l’aise, un peu bling-bling.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Tout : sa sacoche Hermès, sa montre de prix, ses vêtements… La Porsche Panamera qu’il garait dans le garage.

Le trouble avait disparu, l’homme était moins gêné. Mais pourquoi avait-il été pris au dépourvu ? Pourquoi parlait-il ainsi de cet homme ?

Calmons le jeu, ce n’est ni le lieu ni le moment.

— Bien. Je ne veux pas vous faire perdre votre temps, monsieur Toumian, on se reverra si nécessaire. En attendant allons voir ces garages.

— Oui, continua Balme. On s’apprêtait à descendre. On y va à pied, l’ascenseur est bloqué pour cause de nettoyage.

Les garages peints en blanc étaient éclairés de néons.

— Une vue d’ensemble d’abord, expliqua le régisseur. Près de la sortie entrée, dix-sept places simples, et sur le fond, huit box doubles en longueur, deux voitures l’une derrière l’autre, et quatre box individuels. À l’origine, il n’y en avait que deux, car l’architecte avait prévu une sortie de secours débouchant à l’extérieur dans le passage entre l’immeuble et l’ancien fort militaire à flanc de colline. Finalement, l’immeuble une fois construit, l’autorisation d’utiliser cette sortie a été refusée jugée trop dangereuse, la loi avait sans doute changé. Il a été créé deux nouvelles issues, une vers le portail et une autre directement sur la rue derrière. Du coup deux box supplémentaires ont été construits dans l’espace libéré.

— Madame Tessador en possédait combien ?

— Trois, dit le régisseur, un double et deux simples. Elle en louait un à quelqu’un du quartier. Certains sont prêts à payer une fortune dans le coin pour avoir un emplacement.

— Il y a des véhicules dans les autres ? demanda Farel à Balme.

— Dans le double, un Q5 Audi devant et un véhicule de collection, une Triumph TR3. Rien dans le box unitaire, si ce n’est des étagères de rangement. À peu près vide, mais on voit encore des emplacements propres, d’autres couverts de poussière, comme s’il y avait eu un déménagement récent. Quant à la porte blindée, on a trouvé la clef dans l’appartement. On va voir.

Balme ouvrit le garage double. Effectivement deux véhicules et près de la porte, dans un cageot, bidons d’huile, antigel, lave-glace, raclette, chiffons, vieux gants, tout ce que l’on trouve normalement dans un garage.

— Rien de spécial, dit Balme On vérifiera à qui appartiennent ces voitures. La Scientifique va les examiner. Voyons le dernier box.

C’était assez spacieux pour un grand véhicule. Des taches d’huile au sol prouvant que des voitures stationnaient là souvent. Contre le mur du fond et latéralement, des rayons assez larges, en acier, jusqu’au plafond, certains pleins de grands cartons fermés et la porte du fond : « Sortie de secours ».

Balme chercha la bonne clef et ouvrit la porte sur un local restreint. On voyait au fond les moellons murant la sortie désormais condamnée.

Au sol, une plaque en fonte assez grande du service des eaux. Une dizaine de cartons, certains ouverts, contenant des livres, des outils, étaient posés dans le fond à côté de casiers montant à mi-hauteur, remplis d’une quarantaine de bouteilles de vins de Bordeaux, de Bourgogne avec un thermomètre contre le mur.

— C’était cette fameuse sortie, dit le régisseur, qui a été murée. Madame Tessador mettait son vin là sous clef. On a eu des cambriolages par deux fois dans les garages. En plus la température y est stable toute l’année. Voyez, pas de mystère.

— Pas de mystère ? Alors expliquez-moi pourquoi on peut verrouiller ce local de l’extérieur et de l’intérieur.

Chapitre 4

Il y a longtemps, dix ans au moins, Mara Tessador avait raconté à son ami Jonquaire qu’elle avait grandi dans un quartier de Lyon qui n’était déjà plus la France.

« … Ce lieu qui avait été gaulois s’était trouvé de nouveaux natifs. Cela avait commencé bien avant ma naissance. Un par un ils étaient venus là, poser leurs bardas, leurs cartons mal ficelés et personne n’y avait prêté attention.