L'ombre et la lumière - Andy Cave - ebook

L'ombre et la lumière ebook

Andy Cave

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Opis

L'audacieux voyage des profondeurs de la mine au toit du monde !

Andy Cave naît en 1966 dans une famille de mineurs du Yorkshire, au nord de l'Angleterre. Il quitte l'école sans diplôme à l'âge de seize ans pour travailler dans les mines de charbon, suivant une tradition familiale de plusieurs générations. "Un travail sale et harassant, dans un véritable enfer." À la même époque, il découvre l'escalade sur les falaises de sa région et c'est une révélation. Pris dans la tourmente de la grande grève des mineurs de 1984-1985, il quitte son job à la mine, reprend des études et devient l'un des meilleurs alpinistes britanniques, réalisant nombre d'ascensions d'envergure dans les Alpes et en Himalaya.
En 1997, il se lance avec cinq compagnons à l'assaut de la formidable face nord du Changabang, au nord de l'Inde. Une des plus belles montagnes au monde et une des ascensions les plus difficiles qui soient. Cette aventure marquera durablement l'alpinisme d'une page héroïque et tragique. 

Ce livre est lauréat du Grand Prix 2013 du Salon du Livre de Montagne de Passy.

Témoignage émouvant d'un monde disparu et grand récit de montagne, ce livre conte l'histoire d'un destin hors du commun d'une incroyable odyssée des ténèbres de la mine aux neiges de l'Himalaya.

EXTRAIT

Ma passion pour l’escalade et ce besoin de mettre toujours un pied devant l’autre avait commencé il y a bien longtemps, lorsqu’enfant, curieux de tout, j’escaladais sans cesse tous les versants du terril du puits local. Plus tard, comme jeune mineur, las de ce monde de crasse et d’obscurité, j’étais tombé amoureux du vrai jeu qu’est l’alpinisme. Cette nuit-là, approchant de notre tente sur l’arête en lame de couteau du Changabang, mon histoire d’amour avec l’alpinisme était sur le point de prendre fin. Les quatre jours suivants allaient être les plus éprouvants de ma vie.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Des tréfonds suffocants des mines du Yorkshire aux divins sommets himalayens, Andy Cave joue avec nos émotions aussi habillement que de ses piolets… - Detoutlahaut

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alpiniste britannique mondialement réputé, Andy Cave a commencé sa vie active comme mineur dans les charbonnages du Yorkshire. Outre son métier de guide de montagne, il est aujourd’hui un conférencier très demandé et un écrivain maintes fois récompensé.

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À Brigid, Gerry, Kate, Jenny et Arthur

À la mémoire de Rémy Lécluse, emportépar une avalanche au Manaslu.Skieur d’avant-garde, ami et mentor,qui a inspiré tant de personnes parsa passion et sa générosité. Je chériraitoujours les jours uniques que j’aipartagés avec Rémy en montagne, àFontainebleau et en buvant de la bière!

Préface

Je ne connais pas Andy Cave, mais j’ai lu son livre, le récit si bien écrit d’un homme qui vous parle aussi bien de la mine – ce trou d’enfer – que de la montagne – le ciel des 8000 mètres himalayens.

J’ai aimé cette écriture sobre, j’ai trouvé une certaine exaltation dans la vie, tellement identique dans ses joies et souffrances, de ces communautés si proches, mineurs et montagnards, celles des hommes.

La présentation, passant aussi bien de la mine aux montagnes que l’inverse, est d’une grande délicatesse et donne un aspect poignant qui vous impose le respect de ce grand monsieur.

J’ai aimé aussi parce que j’ai retrouvé dans ces lignes mes propres débuts sur les rochers de Fontainebleau et les falaises du Saussois, où nous grimpions avec des garçons du Club Olympique de Boulogne-Billancourt, tous chaudronniers ou carrossiers, qui furent l’élite de l’alpinisme dans les années 1960–1970. De même, certaines comparaisons me touchent peut-être plus que d’autres: la mort de son ami Brendan, tel son frère, et celle de mes amis au pilier du Frêney en 1961, où j’ai survécu avec Walter Bonatti.

J’ai également beaucoup appris de cet intellectuel – il l’est en effet – sur un monde qui m’était totalement étranger: la mine, la longue grève de 1984-1985, la vie désespérée des familles pour survivre et le sentiment avant tout de la dignité de l’être, élément fondamental, peut-être le seul, avec il est vrai la volonté, dans l’existence.

Les descriptions si réalistes des gens des profondeurs (il est l’un des leurs) comme de ses ascensions exceptionnelles (Andy Cave a été l’un des meilleurs de cette jeune génération d’alpinistes anglais) soulèvent l’émotion et ceux qui comme moi partagent l’amour de la montagne sont souvent en cours de lecture au bord des larmes.

On a beaucoup écrit sur la montagne, bien souvent de très beaux livres, des récits remarquables, mais rarement la combinaison de plusieurs vies qui n’en font qu’une, comme c’est le cas pour Andy Cave, saisissent à tel point.

C’est jusqu’aux expressions, traduction de sentiments profonds, des détails qui prennent un véritable sens. Parlant de l’alpinisme, « impossible de ne pas se sentir coupable de la frivolité de nos objectifs » ; d’un regard sur le granite vers 6000 mètres sur une « petite motte de lichen » ; mais surtout de l’amitié, élément si élevé, aussi bien chez les mineurs de fond qu’entre les membres d’une même cordée en montagne, « nous sommes devenus une sorte de couple ». Qui n’a vécu ces mêmes joies, ces mêmes tristesses ne peut saisir ou comprendre quand l’auteur parle de sa dernière montre, cadeau d’Elaine, sa femme, ou de l’écharpe de son compagnon, donnée par l’être aimé.

Ce sont naturellement les dix-huit jours d’ascension du Changabang qui méritent notre attention, nous les alpinistes. Voilà l’enfer revenu certes, mais aussi la confiance réciproque entre amis dans un si grand silence, même si « je me sens de moins en moins humain (et que) je deviens comme une bête ». Jamais déroulement d’une telle épreuve n’a été décrit avec tant de simplicité et de grandeur, des difficultés techniques de l’entreprise aux nuits impossibles, des tempêtes, de la neige, des avalanches, aussi de la joie naïve au sommet, tout comme la douleur infinie de la disparition de celui qui était bien plus qu’un camarade, un ami, un frère.

Des amis, il en a beaucoup: comme j’ai aimé l’entendre parler de Dougal Haston, de John Harlin, de Doug Scott – je les ai si bien connus. Mais le drame vécu, si le souvenir ne s’éteint, Andy retrouve la sérénité et s’il décide « pour moi c’est fini », il retrouve la vie de ses premières années dans le Yorkshire.

Maintenant j’aimerais connaître l’auteur. J’ai partagé certaines de ses passions et comme lui je pense que sans passion la vie ne vaut d’être vécue. Le rencontrer pour lui dire mon admiration, également mon respect, respect aux mineurs de fond, à l’alpiniste au palmarès exceptionnel, respect tout simplement à l’homme.

PIERRE MAZEAUD

Paris, avril 2012

Juriste et homme politique, PIERRE MAZEAUD a été vice-président de l’Assemblée nationale, secrétaire d’État, président du Conseil constitutionnel et plusieurs fois député. Alpiniste de haut niveau, il a dirigé en 1978 la première expédition française à gravir l’Everest, dont il atteint le sommet.

Introduction

Des ténèbres d’une mine de charbon du Sud du Yorkshire aux panoramas aveuglants et brûlés par le soleil d’un sommet himalayen, quel parcours ! Andy Cave a fait cette transition sans effort apparent et il décrit cette expérience avec l’instinct d’un conteur-né.

J’ai rencontré Andy pour la première fois à Islamabad en 1987. Mince comme un fil, lunettes d’un John Lennon, manières effacées, petit air studieux, tout cela cachait la force et la détermination qui l’avaient sorti des puits de Barnsley et conduit jusqu’aux jeux dangereux de la haute montagne. Je devais découvrir plus tard quel extraordinaire grimpeur cet homme allait devenir!

Ses qualités d’écoute et son don naturel de conteur le firent rapidement apprécier du reste de l’équipe. Très vite, on le surnomma « le rachitique » à cause de son physique décharné et des problèmes intestinaux qui l’affectaient constamment. Il dut ainsi renoncer aux joies exotiques et merveilleuses de ce voyage et de la nourriture pakistanaise, ce qu’il fit avec une nonchalante facilité.

Nous sommes partis vers les montagnes dans une camionnette rouge, conduite comme par un phacochère mais à la vitesse d’un Ayrton Senna, par un Punjabi bourré de drogue. Trente-six heures plus tard et avec vingt heures de retard, nous étions enfin à Gilgit, après l’une des plus terrifiantes épreuves que j’aie jamais vécues. Comment en avons-nous réchappé ? Je me le demande encore. À l’arrivée, le frère du chauffeur jeta ce dernier au sol en le rouant de coups, mais cela n’atténua en rien le souvenir effrayant de notre voyage sur la route du Karakoram. Au retour, malgré ma terreur de l’avion, je devais choisir d’en prendre un à Gilgit!

Et c’est au cours de ce voyage terrifiant vers Gilgit qu’Andy me raconta sa vie dans les mines, ses luttes pendant la grève des mineurs, sa découverte du pur bonheur de respirer l’air frais, de toucher le rocher vertical et de sentir la liberté des mouvements en escalade. Ses camarades le regardant avec la plus totale incompréhension, il choisit de passer de nombreuses heures, pendant son travail sous terre, à lire des livres dans un espace bruyant et confiné, empli du puissant bruit métallique d’une chaîne de convoyage de charbon toute proche.

J’étais impressionné. C’est le genre même d’histoire prenante que les producteurs de films devraient se bousculer pour acheter ! Mais j’ai toujours pensé qu’ils préfèrent produire ces films d’une mélancolie un peu malsaine, appréciés par les aficionados de Billy Elliot, mais que détestent ceux qui vivent vraiment ces réalités. Les descriptions de la grève des mineurs et du travail dans les mines, qu’Andy fait avec humour et autodérision, me semblent bien plus intéressantes que le mélange de chaussons de ballet et de pics à charbon appréciés par les cinéphiles londoniens.

Andy réussit avec John Stevenson la première ascension du Tupodam, alors vierge. Puis, après un merveilleux voyage, émaillé de nombreux fous rires et toujours aussi désargenté, il s’en alla au Népal pour une autre expédition. Son énergie et son enthousiasme étaient impressionnants et comme je le comprenais ! J’avais moi aussi été atteint de cette même maladie singulière, il n’y avait pas si longtemps. J’avais accepté cette passion maladive, elle avait défini ma vie, mais elle avait presque disparu lors de journées poignantes vécues au Pérou deux ans auparavant. L’expédition au Tupodam était mon premier essai de retour à l’alpinisme depuis ces épreuves, et même si je n’ai pas atteint le dernier camp à cause d’un genou défaillant, j’ai pu ressentir à nouveau les premiers frémissements de cette excitation que provoque l’escalade. Je n’allais peut-être plus jamais ressentir la passion qui remplit l’âme d’Andy, mais du moins savais-je que je n’abandonnerais pas la montagne.

Au cours des années suivantes, pendant qu’Andy améliorait encore son niveau, déjà remarquable, de grimpeur et accumulait une série impressionnante d’ascensions extrêmes, j’appris ses tentatives pour approfondir son instruction. Appliquant la même énergie et la même concentration à ses études qu’à l’escalade, il obtenait un diplôme de troisième cycle, puis un doctorat. Pas mal pour un gamin destiné à mener une vie de mineur dans les puits du Sud du Yorkshire!

Plus récemment, alors que nous évoquions ensemble nos expériences mutuelles, nous en vînmes à l’écriture. Je savais qu’Andy avait un talent naturel de conteur et pensais qu’il devrait écrire le plus tôt possible. Mais il hésitait encore pour des raisons que j’acceptai. Personne ne peut vous forcer à écrire!

Comme il est difficile de concevoir la vitesse à laquelle le temps peut s’écouler après la mort d’un ami ! La vie, il est vrai, continue tout simplement et les années passent rapidement. Pourtant, dans les moments de tranquillité où l’on se souvient de l’ami perdu, il semblera toujours que c’était hier.

Je me souviens du choc que j’ai ressenti en revoyant Andy à son retour du Changabang en 1997. Émacié et les membres gelés, il avait le regard hébété et vitreux d’un homme qui a passé trop de temps à contempler l’abîme. Même dans la chaleur d’un pub d’Hathersage, alors qu’il expliquait tranquillement ce qui était arrivé, je pouvais par instants voir le vide dans son regard pendant que le récit de sa tragédie récente emplissait son esprit de souvenirs douloureux. Comme toujours dans de tels cas, nous nous sentions alors paralysés, impuissants face aux faits bruts. Et nous espérions, de manière tout à fait irrationnelle, que peut-être nous nous étions trompés et que la porte allait s’ouvrir brusquement pour laisser entrer cet homme souriant aux cheveux ébouriffés que nous connaissions si bien. Mais, tristement, Andy devait mettre fin à ce mince espoir.

Pour parler d’Andy, il faudrait faire plus qu’énumérer simplement une liste, pourtant impressionnante, d’ascensions ou d’histoires drôles. Il y a toujours eu chez lui quelque chose de différent. Il venait d’un monde dont aucun de nous n’avait la moindre idée et pourtant il vivait parmi nous avec une aisance déconcertante. Il semblait avoir réussi, sans effort, à faire le lien entre le monde dur et discipliné d’une communauté minière et la vie anarchique d’un aventurier de l’extrême. Son esprit aiguisé et son intelligence enthousiaste lui ont permis de voir chacun des aspects de ces deux mondes si différents, d’en raconter les histoires spécifiques aux amis de chaque bord et de faire comprendre aux uns d’où il venait et aux autres où il avait l’intention d’aller.

Un jour, Andy m’appela pour me dire qu’il faisait le saut, qu’il allait écrire son premier livre ! Rien ne pouvait me rendre plus heureux et je le mis aussitôt en contact avec des personnes susceptibles de l’aider. Nous avons évoqué ses idées pour le livre, envisagé ce qu’il voulait dire et comment il voulait le dire. Je sus immédiatement que ce serait bien plus que le simple récit d’une expédition éprouvante à l’issue tragique. Il avait tant d’anecdotes pour enrichir cette simple ascension que même nous, ses amis, allions à la fin en savoir plus que nous n’en avions jamais appris.

On prendra sans aucun doute son livre pour le Billy Elliot des ouvrages de montagne. Mais sa vie et ses réussites vont bien au-delà! Si pourtant cette référence pousse davantage de gens à le lire, eh bien tant mieux ! Cependant, son livre n’est pas le conte de fée doucereux d’un danseur de ballet dans une ville minière, c’est le récit envoûtant, poignant, passionnant d’une vie acceptée dans toutes ses contradictions, vécue pleinement et toujours avec enthousiasme. Le récit de plusieurs vies qui s’entrecoupent et se rassemblent en une extraordinaire histoire d’aventures, de rires, de pleurs et de joies.

J’ai toujours eu la plus haute estime pour Andy. Lorsque son livre tomba de ma boîte aux lettres sur mon paillasson, cette estime ne fit que croître un peu plus. Écrire n’est jamais facile. Bien écrire, avec la clarté d’un conteur-né et une honnêteté sans faille, peu en sont capables.

L’ombre et la lumière n’est, je l’espère, que le premier des nombreux chefs d’œuvres qui naîtront sous la plume d’Andy. Pour moi, c’est une œuvre aussi importante que celles qu’il a réalisées sur les parois rocheuses et les montagnes de ce monde. C’est l’histoire d’un très long cheminement depuis les jours sombres où, accroupi à côté d’un convoyeur plein de charbon au plus profond d’un puits de mine, il lisait des livres à la lumière de sa lampe de mineur et rêvait à un autre monde, à un monde brillant, clair et beau où il voudrait vivre. Peu de personnes ont une détermination, un talent et une sagesse aussi profonds pour faire ce voyage qu’a accompli Andy. Ce livre constitue sans aucun doute une nouvelle étape sur le chemin qu’il a choisi d’emprunter.

JOE SIMPSON

Mars 2005

Il m’a retiré de la fosse de perdition, du fond de la boue. Et il a dressé mes pieds sur le roc.

Psaume 40

Avant-propos

Pendant plus d’un siècle, les hommes de mon village ont gagné leur vie en extrayant du charbon. En 1982, contre la volonté de ma mère, je suivis les pas de mes père, grand-père et arrière-grand-père, quittai l’école et commençai à travailler à la mine de Grimethorpe. J’étais l’une des toutes dernières recrues d’une industrie nationale en déclin constant. Sans le savoir, j’étais l’un des « derniers des Mohicans ».

Voici l’histoire d’un monde étonnant, où pour 25 £ des hommes passaient sept heures et quinze minutes par jour dans le noir total, à mille mètres sous terre et souvent avec de l’eau jusqu’aux genoux, pour extraire du charbon. C’était un monde plein de superstitions et d’histoires de fantômes, un monde secret avec son langage propre, particulier et immuable, un monde où l’humour noir aidait à combattre l’adversité, un monde d’histoires d’hommes. Certes ce n’était pas une vie de rêve, mais il n’y avait guère d’autres possibilités d’emploi dans la région. Alors tout naturellement, en mars 1984, lorsque le gouvernement conservateur menaça de fermer les mines, de nombreux mineurs décidèrent de faire grève pour défendre leur gagne-pain.

Cette grève de douze mois poussa la population des mineurs – hommes, femmes et enfants – au-delà des limites du raisonnable, mais elle fit naître aussi un énorme sentiment de fraternité. Plus encore, elle donna à de nombreuses personnes le temps de réfléchir à leurs propres valeurs et convictions. Nous étions sans le sou, entre les piquets de grève et le ramassage du charbon dans les amoncellements des déchets de la mine, mais nous faisions l’expérience d’une certaine liberté.

J’avais commencé l’escalade l’année précédente et là, avec le temps libre que me donnait la grève, c’est avec acharnement que je me mis à grimper. Cette passion fit naître en moi un goût plus général pour l’aventure, un désir qui entrait en conflit avec le sentiment que j’avais d’être enraciné dans un lieu, au milieu d’un groupe de gens. Aujourd’hui, je me demande encore si, sans cette grève, j’aurais développé en moi un amour aussi profond des montagnes.

Cette passion pour l’escalade culmina en 1997 avec un projet hors normes en Himalaya: tenter une des ascensions les plus ardues jamais réalisées, sur l’un des sommets les plus raides et les plus difficiles au monde, la face nord du Changabang. De cette terrible expédition, je revins chez moi les membres gelés, émotionnellement fragilisé et avec bien moins d’enthousiasme pour l’alpinisme.

Je repris mes études. Pour prendre part à cette expédition, j’avais en effet interrompu en première année mon doctorat portant sur l’identité et les diversités de la langue des anciens mineurs. À trente et un ans, je me retrouvai à nouveau dans cette communauté des mineurs qui avait été la mienne. Ma longue absence m’apporta une perspective nouvelle sur ce monde fragile qui souffrait de la débâcle industrielle et mon traumatisme personnel me fit voir tout cela sous un jour différent. Quant au monde des mineurs, qui touchait à sa fin, il m’imposa de réfléchir à des questions essentielles sur le chemin que j’avais choisi.

Prologue

Inde, 1er juin 1997

Malgré une mauvaise visibilité, je sais que nous approchons du sommet du Changabang. Dix jours que nous nous escrimons contre cette dent de requin géante, faite de glace et de granite, subissons d’effroyables tempêtes et supportons des nuits longues et noires, essayant de dormir, suspendus à nos cordes ou assis sur des vires guère plus larges qu’un skate-board. Et voilà qu’une boule se forme au fond de ma gorge, que des larmes lentement voilent mon regard: nous sommes les premiers à gravir la face nord de l’une des plus belles montagnes de la terre!

Dans le brouillard, je cadre Brendan dans l’objectif de mon petit appareil photo. Il s’approche du bord crevassé de la face est, qui plonge de façon vertigineuse sur 2500 mètres jusqu’au glacier, et je lui crie:

« Ne va pas plus loin ! »

Puis je le rejoins et pour célébrer l’événement, nous nous embrassons avant de nous agenouiller complètement épuisés dans la neige, en gardant la main près du piolet.

Sur les sommets les plus raides de l’Himalaya, le succès n’est jamais garanti dans de nouvelles voies de difficulté extrême.

Avec cette façon un peu agaçante, mais si agréablement réservée qui lui est propre, et son sourire découvrant le trou laissé par la perte de sa dent de devant, Brendan déclare:

« Je suis vraiment enchanté! »

Il me passe la gourde d’eau, j’en bois quelques gorgées entre deux accès d’essoufflement: à 6864 mètres, l’air est bien léger!

Nous avons rêvé de ce moment, mais voilà que des nuages épais nous bouchent cruellement toute vue.

« Nous pourrions être n’importe où, lui dis-je. Nous pourrions être en Écosse, dans ces satanées Cairngorms1! »

Tandis que je parle, les nuages descendent peu à peu sous nos pieds et face à nous apparaît la Nanda Devi ! Elle nous domine, nous nous levons avec respect. Cette montagne sacrée est si près que je peux presque la toucher ! Puis c’est le Dunagiri qui se dresse à l’ouest, et encore plus loin, au bout du tapis de nuages, la pyramide massive du Kamet. Un moment nous hésitons, pénétrés par la magnificence du toit du monde. Mais nous savons bien que l’atteinte du sommet ne représente jamais que la moitié du chemin: nous devons maintenant nous sortir de ce lieu majestueux.

Il y a vingt ans, j’avais lu The Shining Mountain2, cet incroyable récit. Ses images dramatiques m’avaient poursuivi alors que je travaillais comme mineur à Grimethorpe. Brendan l’avait sans doute lu pour la première fois alors qu’il étudiait à Cambridge. Le Changabang ensorcelle tous ceux qui l’aperçoivent. Pendant plus de cent ans, les explorateurs et géographes du Garhwal, dans la partie indienne de l’Himalaya – Britanniques pour la plupart – ont décrit dans leurs carnets de voyage leur émerveillement à la vue de cette montagne. Après la première ascension par l’équipe de Chris Bonington en 1974, la montagne devint une icône, une étape nécessaire pour l’élite des alpinistes qui y testaient leurs compétences et leur maîtrise de soi. Jamais je n’avais osé rêver me retrouver sur son sommet.

À présent, nous reprenons nos piolets pour entamer la descente, mais un instant encore, nous nous attardons, comme suspendus dans ce merveilleux royaume. Des pentes douces nous conduisent à la brèche, connue sous le nom de « Cornes du Changabang »: une ligne courbe où deux parois rocheuses lisses et surplombantes se rejoignent. Nous luttons dans la neige qui nous arrive jusqu’à la taille et rejoignons une pente raide pour atteindre le sommet nord, légèrement en contrebas. Je jette un coup d’œil le long de la peu engageante arête sud-est et aperçois notre petite tente bleue, perchée sept cents mètres plus bas.

Je me sens fatigué à présent, incapable de supporter au creux de mon estomac les douleurs provoquées par la faim. Brendan doit avoir encore une demie barre énergétique planquée quelque part ! Bien sûr, nous devons accepter ce manque de nourriture, mais mon angoisse, quant à moi, augmente à chaque minute. Je fouille désespérément le rabat de mon sac à dos et trouve le dernier biscuit chocolaté. Nous le partageons. La sensation de chaque grain qui fond sous ma langue, de chaque parcelle de sucre qui entre dans mon sang, me donne un intense sentiment de plaisir. Je fais en sorte de ne pas perdre la moindre miette prise entre mes dents. La seule nourriture qui nous reste se trouve dans notre tente: deux petites barres chocolatées pour chacun et un sachet de soupe, avec tout juste la réserve de gaz nécessaire pour faire fondre, puis bouillir la neige. Rien d’autre.

Nous nous attachons avec notre corde de soixante mètres. Je descends en premier, mais passer en premier ou en second ne fait guère de différence sur une arête aussi raide et dentelée. Une glissade et le jeu prendrait fin. L’inconsistance de la neige fait qu’il est pratiquement impossible de trouver un endroit sûr pour s’arrêter et faire un relais. Je regarde sur ma gauche en bas de la face nord et en suis étourdi. La face sud, bien que moins raide, est tout aussi menaçante, avec ses falaises de glace surplombantes et ses crevasses béantes. Si l’un de nous tombe, la seule solution est que l’autre saute instantanément dans le vide du côté opposé de l’arête pour faire contrepoids, sinon nous tomberions tous les deux. Cette seule pensée ne fait qu’accroître ma nausée.

Certes la descente facilite notre progression, tout comme, de temps à autre, la trace d’une marche taillée lors de notre ascension plusieurs heures auparavant, mais je trouve épuisant de me concentrer à poser soigneusement mes pieds à chaque pas. Nous allons plus lentement maintenant, la longue journée nous a marqués. Planter les piolets, frapper du pied gauche et ensuite frapper du pied droit. Piolets, pied gauche, pied droit. Piolets, pied gauche, pied droit. Lorsque la corde se tend, je m’agrippe et piétine la neige avec mes crampons pour former une petite plateforme, puis me sécurise à l’aide d’un piolet bien enfoncé.

« Ça commence à bien faire, n’est-ce pas ? dit Brendan une fois arrivé.

Je murmure entre mes lèvres craquelées et douloureuses:

— Putain, oui ! »

Alors qu’il poursuit sa descente le long de l’arête, j’appuie mon front sur la neige. Mais soudain, brusquement, je sors de ma somnolence. Un bruit ? Je regarde autour de moi, mais non, rien, seulement Brendan qui désescalade toujours régulièrement plus bas. Et pourtant, c’étaient bien des voix ! Je scrute la partie inférieure de l’arête. Là, là! Je peux voir bouger quelque chose. Beaucoup plus bas, une silhouette solitaire. Ainsi donc Mick et Steve nous ont finalement suivis dans la face nord, malgré le temps épouvantable.

Je crie:

« C’est toi, Steve ? Steve, c’est toi ?

— Oui!

Puis après une pause:

— Comment ça va ?

— Au poil ! »

Ravi de les voir, je murmure en moi-même: « Oui, oui, oui ! » Je sais qu’ils ont des vivres en surplus. Deux jours plus tôt, j’avais craint le pire. Brendan avait délogé accidentellement deux grosses pierres qui étaient tombées comme des missiles sur leur petite tente de bivouac, trois cents mètres plus bas, tandis qu’ils dormaient. Miraculeusement, les pierres manquèrent leurs crânes de quelques centimètres et ils nous avaient à juste titre lancé une bordée d’insultes. J’étais convaincu qu’avec une tente si endommagée ils devraient faire demi-tour. Les cascades continuelles de neige poudreuse étaient presque venues à bout de notre propre détermination, même avec notre matériel intact. Ils avaient peut-être pensé comme nous que l’arête sud-est, bien qu’horriblement engagée, offrirait un peu de répit dans l’enfer blanc de la tempête qui faisait rage. Mick et Steve étaient certainement deux des meilleurs et des plus intrépides alpinistes au monde, aussi avaient-ils peut-être trop envie d’aller au sommet.

Une fois assis et bien calé dans la neige, Brendan me crie de commencer à descendre.

« Les autres ont réussi ! lui dis-je tout essoufflé à mon arrivée.

— Génial ! » sourit-il.

À cet instant, un rideau de nuages ascendants nous cache la vue du bas. Le temps semble ralentir alors que nous descendons lourdement l’arête jusqu’à l’endroit où je les ai vus. Une fois arrivés, nous n’apercevons que leurs deux traces dans la neige. Nous regardons par la brèche de la corniche d’où sans nul doute ils ont dû émerger de la face nord et voyons la trace de leurs pas sur la pente finale.

La température plonge considérablement avec les derniers rayons du soleil et nous décidons de rejoindre notre tente, encore à une heure d’ici.

Nous ne voyons pas, environ cent mètres plus bas dans la face sud, une sorte de masse gelée: nos deux amis dans un fatras confus et glacé de cordes, de crampons et de piolets.

Ma passion pour l’escalade et ce besoin de mettre toujours un pied devant l’autre avait commencé il y a bien longtemps, lorsqu’enfant, curieux de tout, j’escaladais sans cesse tous les versants du terril du puits local. Plus tard, comme jeune mineur, las de ce monde de crasse et d’obscurité, j’étais tombé amoureux du vrai jeu qu’est l’alpinisme. Cette nuit-là, approchant de notre tente sur l’arête en lame de couteau du Changabang, mon histoire d’amour avec l’alpinisme était sur le point de prendre fin. Les quatre jours suivants allaient être les plus éprouvants de ma vie.

1 Chaîne de montagnes située dans les Highlands en Écosse.

2 Livre de Pete Boardman, publié en 1978, récit de sa première ascension du Changabang avec Joe Tasker.

POUSSIÈRE

« Vous pouvez vous improviser trimardeur en endossant quelques vieilles nippes et en vous présentant à la porte du premier asile venu, mais il n’y a pas de baguette magique qui puisse faire de vous un terrassier ou un mineur de fond… »

George Orwell, Le quai de Wigan

Chapitre 1

Tendre adolescence

Dans le film Kes, il y a une scène où l’agent du bureau pour l’emploi demande à Billy Casper le genre de travail qu’il voudrait faire à la fin de sa scolarité. Billy reste silencieux et sans réaction. Essayant de provoquer une étincelle en lui, l’homme lui suggère d’abord un travail de bureau, puis un travail d’apprenti. Billy regarde fixement par la fenêtre.

« Eh bien, si tout ce que je t’ai déjà indiqué ne te convient pas et si tu peux supporter un dur labeur et que tu te moques de te salir, alors il y a de bonnes opportunités dans les mines…

— Je ne descendrai pas dans le puits, réplique abruptement Billy.

— Les conditions se sont énormément améliorées » prétend l’homme.

Dans un élan de certitude, rare chez lui, Billy impose le silence à l’agent en déclarant:

« Je ne veux pas mourir au fond d’un puits. »

Au printemps 1982, alors âgé de quinze ans, j’assistai à un exposé sur les carrières professionnelles, tout juste à un kilomètre et demi à vol d’oiseau du lieu où Ken Loach avait tourné Kes. Comme Billy, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire après l’école. Monsieur Taylor, notre professeur d’histoire, petit, ventru, portant des lunettes et surnommé « l’ours Paddington », s’adressait à l’ensemble des élèves. Il expliquait à quel point il était important que ceux qui ne resteraient pas à l’école jusqu’au baccalauréat commencent à réfléchir à leur avenir avant de franchir définitivement les portes de l’établissement scolaire. Tirant régulièrement sur sa moustache avec le pouce et l’index de sa main droite, il indiqua que dans ce dernier cours, il voulait que nous choisissions trois métiers par ordre de préférence.

Pour moi, c’était le travail à l’air libre, à la campagne, qui m’attirait le plus. Au cours des dernières rares leçons sur les carrières possibles, je m’étais informé sur le travail réalisé à la Forestry Commission3. Travailler dans des régions éloignées d’Écosse, d’Angleterre et du Pays de Galles, brandir une tronçonneuse, voilà qui serait plaisant ! L’armée présentait aussi un certain attrait, en particulier les forces aériennes qui, je le croyais, passaient beaucoup de temps à voler avec des hélicoptères dans des zones maritimes exotiques. Mon choix était donc fait. En premier: « travail forestier », en deuxième: « les forces aériennes ». Je laissai en blanc le troisième, mais après réflexion, j’écrivis le mot « mineur ».

Contrairement à Billy Casper, je ne rechignais pas à l’idée de travailler dans un puits de mine, même si ma mère, partageant les sentiments de Billy, déclarait régulièrement avec emphase:

« Aucun de mes gamins ne descendra dans ce trou de merde ! »

Mais les espoirs de ma mère pour ses deux fils, Jonathan mon frère de sept ans et moi, à savoir des métiers plus sûrs et plus propres, furent tenus en échec par la réalité économique locale: dans tous les villages autour de Barnsley, dans le Sud du Yorkshire, la mine offrait la meilleure paye. Tel avait été le destin de Royston, notre village, pendant plus de cent ans, malgré les récessions périodiques. Et maintenant encore, presque soixante pourcent des hommes travaillaient à la mine.

En 1902, notre arrière-grand-père Joe avait émigré ici depuis le Black Country4 pour travailler au puits de Monckton, en plein développement. Ses deux fils, Arthur et Albert, le suivirent à la fin de leur scolarité. Albert devint le représentant local de la NUM5. Le fils d’Arthur, mon père, brisa la tradition familiale du travail à la mine en choisissant d’être employé à l’usine de fabrication de papier de Barnsley. Mais rapidement, il succomba à la tentation de l’argent et accepta un poste de travailleur en surface au puits de Grimethorpe, car le puits de notre village à Monckton venait de fermer. Dans la cour de récréation, les filles comme Maria, ma jeune sœur de treize ans, disaient qu’elles n’épouseraient jamais un mineur, car leur travail était sale et dangereux et les horaires d’équipes peu adaptés à une vie sociale. Mais les salaires attractifs et le charbon gratuit faisaient qu’elles y repensaient plus tard, particulièrement quand elles réalisaient que les possibilités de travail locales étaient limitées.

J’attendais la fin de la leçon sur les carrières, mâchais mon crayon et regardais dehors, par la fenêtre du deuxième étage. Au-delà de la cour de récréation et des terrasses en briques rouges des jardins de Strawberry et de la rue Millgate, on distinguait les restes du puits de Monckton et plus loin encore, hors de vue cette fois, la nouvelle mine à extraction horizontale. Au-delà, dominant l’horizon, se dressait le terril géant gris-bleu de Monckton: notre montagne locale ! C’était la barrière qui nous séparait de Ryhill, Cudworth, Shafton et du reste du monde au sud et à l’est.

Plus tard, ce soir-là, lorsque mon père rentra avec l’équipe de l’après-midi, je lui parlai de la leçon sur les carrières. Assis à table, il mangeait son pâté de foie et ses oignons, accompagnés comme toujours d’une énorme masse de purée de pommes de terre.

« C’est vachement bon, ma chérie ! » cria-t-il à ma mère, dans la cuisine.

Je lui expliquai que la sylviculture était mon premier choix, puis l’armée et enfin la mine.

« Eh bien, juste au cas où tu n’aurais rien, j’ai échangé quelques mots avec Frosty et il a noté ton nom. »

Monsieur Frost était le directeur du personnel à la mine de Grimethorpe, l’une des plus grandes de la région. Avoir un père qui travaille dans un puits local, qui a une bonne réputation et qui peut « échanger quelques mots avec quelqu’un », était alors la meilleure façon d’obtenir un emploi dans les mines. Pendant des générations, le népotisme s’était imposé et maintenant plus que jamais, en avril 1982, en plein milieu d’une récession nationale, un solide héritage familial dans cette industrie valait son pesant d’or.

Lentement, l’hiver fit place au printemps et, les jours passant, j’attendais de savoir quelles opportunités s’offriraient à moi. J’allai à un entretien à l’armée, mais je fus rejeté. Je crois que mes notes scolaires les avaient refroidis: même un poste de « chair à canon » dans l’infanterie semblait peu probable, alors aucune chance pour l’élite, les forces aériennes. J’étais dans le groupe de tête à l’école et je faisais preuve de certaines aptitudes, mais il semblait que « j’avais du mal à me concentrer » et à « respecter les consignes, même simples ». Aucune lettre ne vint non plus de la Forestry Commission. Lorsque je fus invité à un entretien à la mine de Grimethorpe, je crus donc sage d’y aller. La lettre me demandait d’apporter mes bulletins scolaires. Les enfonçant dans les poches de ma veste, je fis ainsi mon premier voyage jusqu’au puits.

Les résidus de charbon se retrouvaient absolument partout dans le village si bien nommé de « Grimey6 ». Les trottoirs étaient couverts d’une fine couche de poussière de charbon humide et, en regardant par-dessus son épaule, l’on pouvait voir les traces de pas laissées derrière soi, comme si l’on avait marché sur du sable noir. Les bureaux de Monsieur Frost, le directeur du personnel, semblaient eux aussi couverts d’une couche plus fine de la même matière. Chaque objet, tasse, enveloppe, classeur ou vêtement portait au moins deux empreintes de pouces, noires.

Monsieur Frost me fit entrer dans son bureau, sans aucune cérémonie.

« Ce à quoi nous croyons ici, mon gars, c’est à une bonne journée de travail pour une bonne journée de paye. Qu’en penses-tu ? »

Il avait l’habitude de fermer les yeux pendant qu’il parlait. Au moment où il les ouvrit, je répondis:

« Ça me semble correct. »

Feuilletant lentement mes bulletins scolaires, il en sélectionna deux et commença à les lire. Mes joues me brûlaient et je serrais les poings. Je m’agitais, je bougeais. J’essayais de visualiser les commentaires particuliers qu’il était en train de lire.

L’un était bon:

Anglais

« Andrew possède un esprit vif que je compte exploiter au maximum. Dès qu’il sera capable de s’auto-discipliner, il ira loin. »

Monsieur R. North.

Mais la plupart étaient plutôt du genre:

Arts ménagers

« Andrew éprouve les plus grandes difficultés à se concentrer sur la matière. Respecter des instructions très simples semble hors de sa portée. »

Madame B. Moore.

Mathématiques

« Andrew a fourni le strict minimum de travail avec le strict minimum d’efforts. Il doit vraiment se résoudre à changer d’attitude, faute de quoi il gâchera complètement ses possibilités. »

Monsieur J. P. Lodge.

Plaçant les bulletins en face de lui sur son bureau, Monsieur Frost ferma à nouveau les yeux et la tête penchée, commenta à ma plus grande surprise:

« C’est à peu près le bon niveau, c’est ce que nous recherchons. OK, nous allons t’écrire pour te faire savoir la suite donnée. »

À la sortie de son bureau, je vis un homme âgé, dans un costume en nylon, tenant une flasque, qui se plaignait de son salaire à des agents chargés de la paye. Je remontai la colline jusqu’à la station du bus, les roues de la machine d’extraction du puits numéro un tournoyaient derrière moi.

Au début du mois, les troupes du général Galtieri avaient hissé le drapeau argentin sur les îles Malouines. J’avais lu quelque chose dans les journaux, mais cela me semblait si loin et si irréel. Le samedi suivant, pourtant, le directeur du supermarché coopératif local, où j’étais employé à mi-temps, me donna un ordre très curieux.

« Je veux que tu vérifies chaque boîte de corned-beef et si elle vient d’Argentine, retire-la du linéaire et mets-la directement dans l’entrepôt. »

En fait, la majorité du bœuf était argentin. Avec mon ami Bill, j’empilai les boîtes sur des chariots avant de les sortir du magasin et de les mettre dans l’entrepôt attenant. Le jeune Monsieur Jones et Terry, son responsable de l’entrepôt avec sa tête de cheval, y étaient très occupés à saisir sur les étagères les cartons fermés de boîtes de corned-beef, puis à taper dessus avec une telle force que le carton se fendait et que les boîtes rhomboïdes tombaient sur le sol en béton, où elles se fracassaient finalement avec un bruit tonitruant contre la porte de service métallique.

« Putain de salopards d’Argentins ! » hurlait sans cesse le responsable de l’entrepôt tout en donnant un coup de pied dans un autre carton.

Cette frénésie continua toute l’après-midi, stimulée par la nouvelle, émanant du petit appareil radio portatif, de la destruction du terrain d’atterrissage de Port Stanley par les bombardiers britanniques Vulcains. Enfin, lorsque toutes les boîtes de corned-beef eurent quitté la sécurité de leurs cartons pour être frappées au moins une fois à coups de pieds, Monsieur Jones quitta l’entrepôt, suivi de près par Terry. Il me cria par-dessus l’épaule:

« Nettoie-moi tout ce désordre, s’il te plaît ! »

Tout le hachis de corned-beef, spécialité locale et repas régulier hebdomadaire chez nous, disparut intégralement. Je pensai que, d’une certaine manière, nous devions nous serrer les coudes et montrer notre soutien aux femmes et aux hommes combattant pour ces îles quelque part dans l’Atlantique Sud.

Quelques semaines plus tard, en rentrant à la maison, je trouvai ma mère assise, la tête dans les mains, sur le bord de notre canapé en nylon rouge avec de grands accoudoirs.

« Tout va bien, maman ?

— Non, rien ne va.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Lis cette lettre ! »

Je la pris, pensant que ce serait encore une lettre du directeur de l’école.

National Coal Board

Région de Barnsley

Mine de Grimethorpe

9 Avril 1982

Cher Monsieur,

Je suis heureux de vous informer qu’ à l’issue de vos examens médicaux, vous recevrez une offre d’emploi au National Coal Board.

Vous serez informé par un autre courrier de la date, heure et lieu de votre visite médicale.

Avec nos salutations,

H. H. Frost

H.H. Frost

Directeur adjoint (Personnel)

Mine de Grimethorpe

« Saloperie de puits ! Après tout ce que j’ai fait pour toi. Quelle vie tu vas avoir ! »

Elle restait assise là, à pleurer.

« J’ai failli la jeter dans ce feu de merde. »

Elle pleurait de frustration. Pendant près de seize ans, elle avait nourri des rêves sur ce que j’aurais pu devenir. Comme bien d’autres femmes de la région, elle avait supporté les grèves de 1972 et 1973 avec nous tous, travaillant sans arrêt dans les bars du coin et à la fabrique de vêtements. Elle avait toujours été d’accord avec l’action des syndicats et soutenu les hommes, fière de faire partie de cette industrie. Mais elle savait aussi que le travail de la mine était sale et dangereux.

« Et pourquoi crois-tu que ton père n’est jamais descendu au fond du puits hein ? Pourquoi crois-tu qu’il travaille en surface ? »

Lorsque mon père rentra à la maison, il ne sut que répéter encore et encore:

« Je ne sais pas, Jen, essayait-il de la consoler. Je ne sais pas. C’est un travail tout de même, n’est-ce pas ?

— C’est un travail ? C’est un travail ? Sacré nom, mais dis-lui toi, pourquoi tu n’es jamais descendu ! Vas-y!

— Eh mon Dieu, Jen, fiche-moi la paix, s’il te plaît ! »

Aucune des petites graines qu’elle avait semées n’avaient germé: les leçons de piano, la danse et les ballets latino-américains (quatre ans!), le club de natation, les scouts, le chant dans la chorale de l’église (dont Une fois dans la cité de David en solo à la messe de minuit). Tout cela pour rien et maintenant le puits ! Mais j’avais besoin d’argent. Je voulais une moto. Je voulais boire. Je voulais une aventure amoureuse. Et je voulais tout cela maintenant, pas demain, ni après-demain.

Dans l’arrière-salle de la maison de mes grands-parents, il y avait une petite table de billard et ce printemps-là, j’y passai d’innombrables soirées, après l’école, à faire des compétitions amicales avec mon père et mon grand-père. Tous deux adoraient raconter des blagues. Mon père en rapportait de nouvelles à la maison après chaque journée de travail à la mine. Quant à Harry, mon grand-père retraité, il racontait chaque fois les mêmes classiques bien rodées. De temps à autre, Edith, ma grand-mère, arrivait et se tenait sur le pas de la porte, un mégot à la main, se mêlant aux rires, même si elle connaissait les chutes de son mari mieux que lui.

Quand je racontai à mon grand-père que l’on m’avait offert un travail au puits, il me dit:

« Rappelle-toi une chose, mon cher Andrew: le vendredi, ils te donnent juste assez d’argent pour être sûrs que tu pourras te servir de ton pic le lundi suivant. »

Il parlait très sérieusement et les rides sur son front dégarni renforçaient le sérieux de sa déclaration. Quarante-six années au fond des puits l’avaient convaincu que le travail ne devait jamais être considéré avec le moindre romantisme. Le peu que je savais sur le monde souterrain de la mine, je l’avais glané en seconde main de mon père ou directement de lui.

Harry était un conteur doué, à l’esprit vif. En dépit de son amour du billard et des courses de chevaux, le seul « hobby » comptant vraiment pour lui était l’élevage et les concours de lapins. Cet été-là, il commença à se plaindre auprès de mon père: cela devenait trop de travail pour lui et il ne savait pas combien de temps encore ses jambes pourraient le porter jusqu’au « Terrier », du nom de son jardin-ouvrier avec sa cabane emplie de lapins.

À cette époque, lors d’une de mes visites avec lui au « Terrier », nous rencontrâmes l’un de ses vieux collègues en face du Midland Club, dont il avait été membre actif et secrétaire du club de lapins. De toute évidence, il y connaissait tout le monde et saluait chacun tout en marchant. Nouvel arrêt devant le Bush, le club des travailleurs, mon grand-père ayant besoin de reprendre son souffle. Son vieux landau était rempli à ras bord de paille et de nourriture pour lapins. La matinée était ensoleillée et nous croisâmes un autre homme. Ils parlèrent jockeys, écuries, poids tirés par les chevaux. Comme tant de vieillards de la région, l’homme marchait très lentement et à l’aide d’une canne. Comme nous le quittions, il s’appuya sur sa canne, puis se détourna pour libérer ses poumons. Quelque chose y semblait coincé et il pensait qu’en expectorant il allait pouvoir dégager cet objet qui lui faisait mal et semblait enfoncé profondément dans sa poitrine. Dans la région, les gens appelaient cela avoir de la poussière dans les poumons.

Au cours des ans, le « Terrier » avait été réparé et consolidé de l’extérieur avec un bric-à-brac de matériaux, dont deux panneaux publicitaires métalliques bleus et rouillés. J’adorais cette cabane. J’adorais la vieille horloge et son tic-tac dans la pénombre. Les quarante clapiers couvrant toute la longueur du mur de gauche commençaient maintenant à s’animer. Les lapins me paraissaient tous identiques, mais apparemment certains avaient des épaules trop étroites, d’autres les oreilles pointues ou bien une fourrure trop douce ou trop laineuse. Ces derniers n’avaient pas droit aux voyages en train, ni aux lumières brillantes, ni aux podiums des compétitions régionales et nationales. Ces citoyens de seconde classe pouvaient être vendus comme animaux de compagnie ou, très occasionnellement et dans le pire des cas, donnés à ma mère pour un ragoût. Mais Harry lui-même ne mangeait jamais de lapin.

« Eh bien Andrew, on fait un peu de ménage ? »

L’odeur âcre de la paille trempée d’urine et du papier sur le sol des clapiers me faisait monter les larmes aux yeux pendant que je nettoyais. Saisir un lapin par la peau du cou, alors qu’il défendait résolument son territoire, me rendait aussi très nerveux. Quand nous eûmes terminé, nous fîmes une petite pause. Je m’effondrai sur les sacs de nourriture des lapins à l’extrémité de la cabane. Ce fut alors qu’Harry me parla de l’arnaqueur.

Avant l’introduction des payes journalières, les mineurs travaillaient en équipes, avec à leur tête un ancien appelé Buttyman7. À la fin de chaque semaine, les hommes se réunissaient en nombre au Ship Hotel ou au pub Ring O’ Bells pour partager la paye. Souvent, leur premier shilling servait à payer une tournée de bière à l’ensemble de l’équipe. Certains avaient l’habitude de mettre de côté, pour Noël, l’argent gagné avec leur premier chariot de charbon de la semaine, « le chariot de Noël ».

Plus tard, d’autres allaient jouer à « l’école de pile ou face », dans les champs près du pont qui enjambait le canal. En bas de la colline de Monckton, en lançant les dés, à pile ou face, un homme pouvait doubler ou perdre sa paye avant de rentrer chez lui. À Royston, la police intervenait régulièrement, tentant de disperser les groupes d’hommes. Les vendredis après-midi, après le partage, mon grand-père et ses collègues préféraient, eux, jouer aux cartes dans l’intimité du « Terrier ». Un jour, un étranger au district arriva au « Terrier » et demanda poliment s’il pouvait se joindre à la partie.

« Pas de problème, mon vieux » lui répondirent-ils.

Jouant avec des pennies, le nouveau venu commença par perdre. Mais, le temps passant, il se mit à gagner, à gagner continuellement.

« Eh bien, tu sais, Andrew, il nous a pris jusqu’au dernier penny. C’était un arnaqueur ce type, un vrai, un professionnel. »

Nous avons éclaté de rire ensemble. Après réflexion, je pense que les méthodes amorales de l’arnaqueur ne le fâchaient pas, mais qu’au contraire elles le faisaient rire, et un peu plus à chaque année qui passait et à chaque répétition de l’histoire.

Mais il y avait d’autres histoires plus graves. L’une d’elles, que j’appris en seconde main de mon père, est restée gravée dans ma mémoire. Harry avait commencé à travailler à « l’époque du pic, du marteau et de la pelle », bien avant l’introduction des supports hydrauliques et des machines taillant le charbon à haute vitesse. Comme beaucoup d’autres, il allait de puits en puits à la recherche d’une meilleure paye. Pendant un temps, il travailla au puits de Carlton Long Row, à 1,5 kilomètre de Royston, dans la veine de Haighmoor, une veine de cinquante centimètres de diamètre. Avec ses épaules puissantes et larges, j’imaginais mal comment il pouvait balancer son pic dans un espace aussi étroit.

Un matin semblable aux autres, il partit pour la tête du puits. S’il avait croisé une femme en chemin, il aurait aussitôt fait demi-tour pour rentrer chez lui: les mineurs de Royston pensaient que cela portait malheur de rencontrer une femme sur leur chemin avant de commencer le travail avec l’équipe de jour. Des voyants comme « Petit Joey » de la rue Meadow pouvaient parfois prédire les désastres. Mais cette fois, il n’avait donné aucun avertissement et les hommes fumaient tranquillement une dernière cigarette avant de descendre dans le puits.

Après avoir pris leurs outils dans les casiers fermés à clé à l’entrée, au bout de la recette8, les hommes se levèrent et rampèrent dans leur taille. Ils laissaient souvent des habits derrière eux, à l’entrée. En effet, extraire le charbon est un travail exténuant à cause de la chaleur, il est donc bon de retrouver des vêtements secs pour rentrer. L’on évite ainsi « d’attraper la mort », à cause du puits constamment venté, en attendant la cage d’ascenseur, à la fin de son tour. Ils avaient avec eux leur casse-croûte habituel: un en-cas (normalement du pain et de la confiture ou des tartines à la graisse de viande), une chique de tabac et une gourde en fer blanc ou une bouteille d’un litre, remplie d’eau, appelée Dudley9.

Harry et son équipe avançaient en travaillant régulièrement. Derrière eux était suspendue la lampe à huile de sécurité, dont la petite flamme bleue est sensible aux variations de niveau du gaz de méthane. Pendant qu’un des hommes maniait la pioche, couché sur le côté, un autre se reposait à l’arrière, à un endroit où le plafond était un peu plus haut, et pelletait le charbon dans le charriot. L’air était lourd d’humidité et les hommes transpiraient abondamment.

Les étançons en bois, calés fermement contre le toit de pierre dure, commencèrent alors à chanter un peu. Harry et ses hommes savaient normalement traduire chaque plainte d’un étançon. Un homme dans la taille d’à-côté écouta le bruit fait par le bois. Il passa d’un étançon à l’autre, décida que tout allait bien et encouragea les autres à continuer leur travail. Plusieurs mineurs en profitèrent pour prendre une grande lampée de leur Dudley. Puis, rassurés, ils reprirent leurs mouvements rythmés de pic et de pelle. Quelques plaisanteries suivirent, signe de leur soulagement. Mais ils n’avaient pas bien interprété le bruit du bois.

À peine cinq minutes plus tard, voilà qu’une fissure se forme sur toute la longueur du front de taille et, tout aussitôt, le toit s’affaisse sur eux. Pris d’une panique aveugle, ils hurlent, rampent comme des souris effrayées vers la sortie, chacun soulève la poussière avec ses genoux, l’air devient noir, épais comme un tissu de velours, suffocant. Le premier n’a même pas atteint la sortie que déjà les étançons s’effondrent sur le sol mou, comme un immense tas de bougies sur le gâteau d’anniversaire d’un enfant. Le temps s’est arrêté. Une douzaine d’hommes environ continuent à ramper pour sauver leur vie. Harry atteint la sortie, entend les briques et le bois qui s’écrasent derrière lui. Puis, c’est le toit qui s’effondre aussi, écrasant les tubes en acier, les Dudleys et les lampes. Les montres et les vêtements enfin sont, à leur tour, aplatis quand le toit et le plancher se rabattent l’un sur l’autre comme des mâchoires qui se referment.

Courir ! Courir ! Vers l’entrée, en franchissant d’abord la première série de portes d’aération – le rouge et le blanc de leurs yeux brûlant de terreur dans l’obscurité – puis jusqu’au fond du puits, hurlant à l’homme de surface d’envoyer cette maudite cage d’ascenseur, maintenant, vite ! Tire-nous hors de ce putain de trou d’enfer ! Enfin l’ascenseur les remonte, l’un après l’autre, à la surface.

Des années plus tard, mon grand-père continuait à décrire cet incident à mon père comme l’épisode le plus terrifiant de ses quarante-six années de mineur.

En grandissant j’appris que ce grand-père, assis là avec moi et ses lapins à la lumière d’une bougie, était en fait mon grand-père d’un deuxième lit. Mon vrai grand-père était mort deux mois avant la naissance de mon père, ce qui explique peut-être que mon père n’ait jamais travaillé sous terre lui-même: son père avait été pris par le puits dans un accident tragique.

Le mois suivant, juste avant mon seizième anniversaire, je me rendis en bus à la mine de Manvers Main pour l’examen médical du NCB10. Le dernier contrôle consistait en une radio des poumons pour vérifier qu’ils étaient propres, sains et en bon état. Le radiologue m’ordonna:

« Respirez profondément, très profondément, s’il vous plaît, puis ne respirez plus. »

Je remplis mes poumons au point d’éclater, bombai le torse et bloquai mon souffle. Le radiologue, caché derrière un écran, appuya fermement sur le bouton de contrôle et l’appareil fit entendre un bruit sourd. Cette radio aura été mon passeport vers un monde nouveau, un monde dans lequel aucune histoire n’aurait pu préparer un enfant à vivre.

3 Équivalent anglais de l’Office national des eaux et forêts.

4 « Pays noir », nom donné à la région au nord et à l’est de Birmingham (West Midlands). Au dix-neuvième siècle, ce fut la zone la plus fortement industrialisée de l’Angleterre, avec ses mines de charbon et ses hauts-fourneaux, entraînant une pollution de l’air telle que la région était couverte de suie noire. De là son nom.

5National Union of Miners, le syndicat national des mineurs.

6Grime veut dire « sale » et grimey « noir de suie ».

7 Le système dit du Butty (terme minier venant sans doute de booty sharing, « partage de butin ») des mines du Yorkshire n’a jamais existé en France, même si l’entraide était très forte entre les hommes d’une même équipe, car un chantier qui avance vite est rémunérateur pour chacun. Le système décrit par Andy Cave allait beaucoup plus loin dans l’autonomie de ces groupes, qui négociaient leur paye à l’avance et qui, tout en étant responsables de la qualité du charbon livré, devaient fournir eux-mêmes leurs équipements.

8 Recette: plateforme de manœuvre, de stockage et d’évacuation des produits extraits. C’est l’endroit souterrain le plus spacieux, le plus large et le plus haut, puisque tout le minerai devra transiter par là avant de remonter «au jour» (en surface).

9 « Bouteille d’eau », à l’origine une gourde métallique cylindrique, utilisée par les mineurs, fabriquée par la société Ryland, connue pour ses articles ménagers au début du vingtième siècle. Dans les années 1920, il fut établi qu’à chaque pause, un mineur devait boire deux litres d’eau pour compenser la perte de liquide due aux températures sous terre atteignant souvent 38°C. Dans ces conditions rudes, les mineurs perdaient de deux à trois litres de sueur chaque heure. Il était essentiel à leur santé de boire abondamment et de prendre des tablettes de sel.

10National Coal Board, Conseil National du Charbon.

Chapitre 2

Métamorphose

Prendre des risques faisait partie de ma vie quotidienne bien avant que je n’entre dans ce jeu qu’est l’escalade de rochers et de montagnes. J’avais une envie irrésistible d’incertitude, craignais tout ce qui était prévisible et trouvais que mes aînés étaient dans l’ensemble bien trop raisonnables. Je passais pour puéril, mais mes amis et moi adorions provoquer les gens et lancer des piques à leur trop plein de sérieux.

Jeter des boules puantes dans des supermarchés bondés nous faisait rire aux larmes, mon ami Nigel et moi. Quant au plaisir de sauter, la nuit, par-dessus toutes les haies d’une rue entière, c’était pour nous un sport trop amusant pour même songer à y renoncer. Mais sans l’ombre d’un doute, notre pièce de résistance11, habituellement exécutée uniquement la « nuit des malices »12, consistait à poser un sac en papier plein de merde de chien sur le palier de quelqu’un, à y mettre le feu, puis à frapper à la porte avant de nous enfuir en courant. Nous nous cachions alors à bonne distance pour regarder la personne ouvrir la porte et se mettre à piétiner les flammes avec ses pantoufles. Malgré plusieurs menaces de mort et bon nombre de conseils de « grandir », il m’était impossible d’abandonner ces jeux.

J’étais imberbe, contrairement à certains de mes amis. L’on me refusait donc – ou, tout du moins, était-ce ce que je croyais – tout alcool dans les pubs et les clubs du coin. Petit et chétif, je me comportais aussi bien souvent et pour beaucoup de choses de manière immature, ce qui expliquait le manque certain d’attirance des filles à mon égard. Sauf cas d’épidémie de grippe, rendant indisponibles les joueurs titulaires, je représentais rarement mon école au cours d’événements sportifs. Ainsi, aux matches de notre équipe de foot, je n’ai jamais dépassé le banc de touche. Et même avec une équipe de bras-cassés, mes chances se limitaient au mieux à des périodes de jeu de dix minutes, vers la fin du match. Comment les filles auraientelles pu me prendre au sérieux ? Pour couronner le tout, les deux plus importants symboles locaux de la virilité me faisaient défaut: le fusil à air comprimé et la moto.

« Je ne veux pas voir des gens frapper à ma porte et me dire que tu as éborgné quelqu’un, m’expliqua ma mère quand je la suppliai de m’acheter un fusil.

— Et pour la moto ?

— Je me fiche que toi, tu te tues. Mais moi, je ne pourrais pas continuer à vivre en me sentant coupable. Si tu en veux une de moto, achète-la toi-même. »

Malgré mes harcèlements répétés, mes pleurs et mes longues plaidoiries bien argumentées, toutes mes aspirations à me rendre crédible aux yeux des autres furent bloquées par ma mère, arbitre final de toute décision sociale et familiale importante. L’achat d’un lance-pierres de compétition améliora temporairement ma réputation. Mais malheureusement, je fus brutalement et à mon plus grand désespoir dépossédé de cet objet tant convoité avant d’avoir eu l’occasion de tuer quelque animal sauvage suffisamment conséquent pour attirer l’attention de mes pairs – même si le vitrier du coin avait, quant à lui, nettement plus travaillé qu’à son habitude. Car hélas, un lundi matin, l’œil aiguisé de ma mère repéra un article dans le Daily Mirror: on y racontait les innombrables dégâts faits dans le Nord du pays par un jeune garçon qui tirait avec son lance-pierres sur la tête et le torse de gens innocents faisant leurs courses ou attendant le bus. Ma mère téléphona à la police pour demander conseil et vérifier si mon arme avait la même capacité meurtrière que celle du garçon dans le journal. Après quoi elle la mit en pièces, l’aplatit avec un marteau, puis la jeta à la poubelle avant mon retour de l’école.

Le fait d’appartenir à un groupe de boy-scouts n’améliora pas non plus mon image ! Et pourtant, être scout, du moins dans notre troupe, ne signifiait nullement être banalement conformiste, faire griller des saucisses et aller à l’église ! Notre chef – nous l’appelions parfois Skip13 – était un aimable géant au caractère facile. Un jeune délinquant du nom de Mick s’en aperçut et exploita cette faiblesse à fond. L’un de ses passe-temps favoris était de voir combien de pièces de monnaie il pourrait insérer au bout de son prépuce. Lors d’une des cérémonies hebdomadaires du « Grand Hibou », où l’on hissait le drapeau national, Mick fit, comme nous, le salut des trois doigts, avec le plus grand sérieux, tout en chantant en chœur « Skip, nous ferons de notre mieux ». Mais, en même temps, son membre, d’une taille au-dessus de la moyenne, sortait négligemment de son pantalon, tout truffé de pièces d’argent et de cuivre, dont, qui plus est, une pièce de 50 pence, preuve définitive de sa jeune virilité. Les exhibitions de Mick ressemblaient plus aux rites de passage dans une ancienne tribu africaine qu’à tout ce que Baden Powell avait envisagé.

Mais le plus inquiétant peut-être était le comportement imprévisible de ce garçon et son rejet maladif de Skip et de son autorité. Ainsi un jour, au coeur d’une nuit glaciale, sous un clair de lune, il nous poussa à grimper tous dans le grenier de la cabane des scouts avec tout un assortiment de couteaux à découper pris dans la cuisine. Un peu plus tôt, nous avions fait, sans incident, une agréable marche nocturne d’une vingtaine de kilomètres vers Bretton Hall, aller et retour. Skip s’était endormi profondément et ronflait dans son sac de couchage, en bas, au centre de la pièce sur le sol en linoléum. Mick nous expliqua que l’objectif du jeu était de découper par le haut des trous dans le plafond en polystyrène, puis de localiser Skip à l’aide de nos torches et, enfin, de lancer victorieusement nos couteaux en sa direction.

« Le couteau le plus près de sa tête gagne » précisa Mick.

Nous arrêtâmes net nos fous-rires. Chacun lança à son tour ses couteaux qui se plantèrent de-ci de-là, plusieurs fois à quelques mètres seulement du corps de Skip. Chacun de nous, sauf Mick!