L'Homme-caramel - Pascal Vrebos - ebook

L'Homme-caramel ebook

Pascal Vrebos

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Opis

L'auteur imagine la publication de son roman 5000 ans après son écriture, en l'an 6988...Qui est réellement Marc Morelle, ce Belge prix Nobel de la paix 1998, ami des Grands de ce monde, écrivain fortuné, éditorialiste célèbre qui parcourt la planète, amant d’Isabelle Adjani et de Diane Keaton ? Et pourquoi s’entoure-t-il d’amis ou d’amies qui violent les lois ou cheminent jusqu’au bout de leurs passions ? Qui est-il, cet homme-caramel qui vit plusieurs vies par jour, ce moralisateur qui n’hésite pas à tuer, cet homme masqué qui tire les ficelles dans l’ombre ? Et enfin, qui sont les nouveaux humains de l’an 6988 qui jugent et passent au crible le XXe siècle ?Une oeuvre emplie de bruits et de fureurs, de passions et de ruptures, de coups de foudre et de coups de théâtre.Une histoire pleine d’histoires et d’Histoire où se révèlent les vrais Gorbatchev, Mitterrand, Thatcher.Un appel au secours. Un regard persifleur sur notre époque. Et le plaisir du romanesque. Le roman : notre ultime liberté.Un portrait sans tabou et teinté d'humour noir de notre société contemporaine.EXTRAIT1971Hier soir, Jacques a craqué.Marc l’a vu chialer pour la première fois au milieu de ses casseroles. « Tu comprends, Marc, ce qui m’intéresse, ce sont les idées, le mystère des choses de notre univers... pas ces béarnaises, ni ces profiteroles... Mais comment m’en sortir ? »Il planta un long couteau à désosser dans la table.Marc eut peur qu’il ne se l’enfonçât en plein coeur tant il était désespéré.« Trouve des cours du soir ou des cours par correspondance et travaille en cuisine le matin, suggéra Marc.– Le matin ? cria Jacques, mais dès le matin Agnès m’assiège : “Et tu ne gagnes pas assez d’argent ! Et tu veux devenir un intello alors que t’es même pas arrivé à décrocher un seul diplôme !” Je suis coincé. »CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEPascal Vrebos donne, avec L'Homme-caramel un roman délirant, désopilant et dévastateur. - Jacques de Decker, Le SoirUn magnifique pavé dans la mare... et dans la tronche de l’insipide politiquement correct ! - Bernard Delcord, Lire est un plaisirÀ PROPOS DE L'AUTEURPascal Vrebos (1952) est un auteur dramatique traduit et représenté dans de nombreux pays à travers le monde. Homme de radio et de télévision (à la RTBF, puis à RTL/TVI et Bel RTL), il est l’auteur de multiples publications dont Le Gorbatchoc et Les Ultimes Entretiens avec Henry Miller. Il a reçu de nombreux prix littéraires, dont celui de la SACD pour l’ensemble de son oeuvre.

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TROPISME DE L’APOCALYPSE

Pascal Vrebos ne fait pas dans la dentelle. Il adore ourdir, devant les caméras, des pugilats verbaux dont le choc, parfois, produit de surprenantes illuminations. II se meut dans le tourbillon audiovisuel avec une gourmandise évidente, qui n’exclut jamais la rigueur. On aurait pu craindre que tant de dynamisme journalistique l’empêche de poursuivre ce qui est indéniablement une œuvre. Il n’en a jamais rien été, heureusement

Le roman qui trouve ici une nouvelle occasion de percuter les esprits, il l’a publié il y a vingt ans, et son auteur avait à l’époque plus d’un quart de siècle d’écriture derrière lui, tout en ferraillant déjà d’abondance devant les micros et les caméras. Car Vrebos fut un talent prodige, qui faisait jouer ses premières pièces au sortir de l’adolescence déjà et dont les comédies farcesques et dévastatrices ont très vite franchi l’Atlantique. Né aux alentours de la création de La Cantatrice chauve, il s’était inscrit dans le sillage d’Ionesco pour dénoncer lui aussi le « formidable bordel » de la condition humaine.

Craindre que chez Vrebos l’homme de médias puisse l’emporter sur l’homme de lettres serait faire fi d’une incroyable force de travail, d’une vitalité inépuisable qui trouve dans l’hyperactivité un stimulant supplémentaire à l’écriture. C’est ce qu’il démontre brillamment avec ce roman inclassable, à proprement parler délirant, aux trois cents pages bien tassées, qui soumettent le réel à l’accélérateur de particules conceptuelles, au bombardement des cellules grises. Un roman qui n’épargne personne, à commencer par l’auteur lui-même, que l’on ne peut qu’identifier derrière « L’homme-caramel » du titre.

Un roman d’une liberté outrancière et insolente, qui en choquera plus d’un, et qui est aussi un hommage non déguisé à ceux que Vrebos vénère. Henry Miller pour commencer, par l’impudeur fantasmatique de l’autobiographie, mais aussi Cioran le désillusionné absolu qu’il ne cite pas par hasard en exergue, ou Gaston Compère à qui le lie une ancienne complicité, et dont il n’est pas fortuit, dans le contexte, qu’il ait traduit l’« Apocalypse » de Jean, le prophète de Patmos, seule vraie patrie de Vrebos.

Cet « homme-caramel » est placé d’entrée de jeu dans la perspective de la fin de notre monde. Le roman est lu par des êtres vivant dans une autre ère, à cinq millénaires d’ici, qui ont de notre époque une vision aussi approximative que drolatique. L’un des grands effets comiques du livre réside dans ses commentaires perplexes et désopilants. Vrebos se plaît manifestement à considérer nos drames et nos idées de ce Sirius bien peu sérieux, ce qui les relativise un brin et lui donne le loisir de fustiger, à la façon des conteurs du XVIIe siècle, les travers de ce que nous avons coutume d’appeler notre civilisation et que ces témoins atterrés de nos folies tiennent pour une parfaite barbarie. L’auteur ne doit d’ailleurs pas forcer beaucoup pour nous en persuader à notre tour.

Il y a au moins deux romans dans ce livre explosif et débordant de partout : une confession d’un enfant du siècle, de ce Marc Morelle double évident de l’auteur, dont il détaille les années d’apprentissage où beaucoup se reconnaîtront, et la saga complètement mégalo du même Morelle, confident des « grands » de ce monde, prix Nobel de la paix en 1998, amant de Diane Keaton, qui est véritablement l’homme-caramel du titre, espèce d’éponge qui s’emplit de son époque pour mieux la vomir. Vrebos nous décline ce faisant la condition de l’intellectuel dans un monde – le nôtre – où toutes les roues de secours idéologiques ont déclaré forfait. Et, forcément, un rire nietzschéen et absurde emporte l’ensemble, dont le seul message d’espoir réside dans l’énergie que l’auteur a déployée pour détailler un si vertigineux désespoir.

Jacques De Decker

AVERTISSEMENT ÉTHIQUE ET MORAL SELON LES LOIS DE L’ENTITÉ AN 6988

FALLAIT-IL PUBLIER ? NE PAS PUBLIER ?

DEVANT CE DOCUMENT-JOURNAL ADDITIONNANT VICES, PASSIONS, IGNOMINIES ET « OBSCÉNITÉS NARCISSIQUES » SELON LA FORMULE N44 DE L’ORDRE MORAL, C’EST LA QUESTION QUE BEAUCOUP DE DÉCODEURS SE POSERONT ET QUE SE SONT POSÉE EN CASCADE LES RESPONSABLES AGRÉGÉS DE L’ÉTHIQUE, LE COMITÉ CENTRAL DES CODES MORAUX ET SEXUELS AINSI QUE LE GOUVERNEMENT DES ARCHIVES.

NOUS CONNAISSONS PEU CETTE PÉRIODE PRÉMILLÉNAIRE DE LA MICROHISTOIRE ALLANT DE 1940 À 1999… PAS OU PEU D’ARCHIVES (UNIQUEMENT QUELQUES DICTIONNAIRES, ENCYCLOPÉDIES, ALMANACHS, COUPURES DE JOURNAUX), PLUS DE TRACES ORALES NI VISUELLES DE CETTE ÉPOQUE DISSOLUE, SANS FOI NI LOI, ENTRECOUPÉE DE VIOLENCES ET DE LIBERTÉS ASSASSINES.

C’EST AU FOND D’UNE CRIQUE PROCHE D’ASSÉMA (ANCIENNEMENT NOMMÉE LE PÉROU) QUE FUT DÉCOUVERTE EN 6980 UNE MALLETTE BLINDÉE CONTENANT CE DOCUMENT.

IL NOUS A SEMBLÉ DE NOTRE DEVOIR D’EXPOSER LES CONDITIONS (CORRUPTION, NARCISSISME, SEXUALITÉ DÉBRIDÉE, DÉSORDRE DES POUVOIRS, PENSÉES UTOPIQUES, INDIVIDUALISME FLAMBOYANT, DÉSTRUCTURATION DES PERSONNALITÉS, ETC.) QUI AMENÈRENT L’APOCALYPSE NUCLÉO-BIO-CHIMIQUE DE 1999. MAIS AUSSI DE TENTER DE COMPRENDRE COMMENT L’ANIMAL (L’HOMO SAPIENS) SE FAISAIT PASSER POUR HOMME.

NOUS PROCLAMONS BIEN HAUT QUE NOUS AVONS CENSURÉ QUELQUES PASSAGES (LES COUPURES SONT INDIQUÉES) OU ABRÉGÉ CERTAINS MOTS DONT LA LECTURE POURRIT L’ESPRIT.

AFIN QUE LE LECTEUR NE SE PERDE PAS DANS CE PASSÉ LOINTAIN, NOUS DONNONS EN NOTES QUELQUES EXPLICATIONS DE CONCEPTS, DE PERSONNAGES OU DE SITUATIONS POUR NOUS DEVENUS INCOMPRÉHENSIBLES ET, PARFOIS, NOUS AVONS CRU BON DE FORMULER QUELQUES COMMENTAIRES.

CE JOURNAL FUT ÉCRIT PAR UNE SEULE PERSONNE DEPUIS L’ÂGE ADOLESCENT JUSQU’À SA MORT (CINQUANTE-CINQ ANS) : IL RETRACE LA VIE MOUVEMENTÉE, LES ÉMOTIONS, LES AMOURS, LES ANGOISSES, LES EXPLOITS ET LES ÉCHECS D’UN CERTAIN MARC MORELLE, HÉROS TRAGI-GROTESQUE QUI TRAVERSE LE SIÈCLE POURRISSANT.

BIEN QUE MARC MORELLE ALTERNE LE « JE » ET LE « IL » SELON DES MODES LITTÉRAIRES ALORS EN VOGUE, C’EST CE PERSONNAGE QUI EST RESPONSABLE DE LA TOTALITÉ DU TEXTE. LORSQU’IL ÉCRIT « IL », L’AUTEUR VEUT SIGNIFIER PAR CE PROCÉDÉ, FORT NAÏF ET PRIMITIF, QU’IL DÉSIRE PRENDRE DISTANCE AVEC LUI-MÊME OU AVEC LES ÉVÉNEMENTS.

NOUS INSISTONS ENCORE SUR L’INTÉRÊT MACROHISTORIQUE QUI NOUS A POUSSÉ À RENDRE PUBLIC CE MANUSCRIT VENU DU PLUS NOIR DE TOUS LES TEMPS. NOUS NOUS EXCUSONS À L’AVANCE DES DÉSAGRÉMENTS PSYCHIQUES ET MORAUX QUE POURRAIT PROVOQUER SON DÉCRYPTAGE. LE STYLE, TRÈS HYPERBOLIQUE, SEMBLE D’ÉPOQUE ; PLUSIEURS PHRASES, LONGUES, EXIGENT UNE ATTENTION SOUTENUE AINSI QUE CERTAINS PROCÉDÉS D’IMAGES ET DE SURCHARGES LEXICALES CENSÉS FLATTER LE LECTEUR EN CE TEMPS-LÀ.

1

1971

Hier soir, Jacques a craqué.

Marc l’a vu chialer pour la première fois au milieu de ses casseroles. « Tu comprends, Marc, ce qui m’intéresse, ce sont les idées, le mystère des choses de notre univers… pas ces béarnaises, ni ces profiteroles… Mais comment m’en sortir ? »

Il planta un long couteau à désosser dans la table.

Marc eut peur qu’il ne se l’enfonçât en plein cœur tant il était désespéré.

« Trouve des cours du soir ou des cours par correspondance1 et travaille en cuisine le matin, suggéra Marc.

– Le matin ? cria Jacques, mais dès le matin Agnès m’assiège : “Et tu ne gagnes pas assez d’argent ! Et tu veux devenir un intello alors que t’es même pas arrivé à décrocher un seul diplôme !” Je suis coincé. »

Jacques arracha le couteau et le lança dans une épaule de mouton qui pendait à l’intérieur du frigidaire. Marc, un instant, vit l’épaule d’Agnès. Il redoutait de manger chez eux : le repas se terminait, tel un rituel, en escarmouches plus ou moins sanglantes selon la position de la lune. Se disputer avec Jacques relève pourtant de l’exploit : il n’existe pas d’être plus calme, plus doux que lui. Au deuxième Campari, la voix d’Agnès se fait plus aiguë : « Jacques se défend mal au Grand Zinc et moi, je végète ici. Regarde cette robe, Marc, ça fait trois ans que je l’enfile chaque soir… et lui, il ne bronche pas, il gère sa médiocrité congénitale… Mais quoi, hein ? t’as laissé tes couilles dans le ventre de ta mère ! »

Profitant d’une accalmie pendant qu’Agnès décortique des moules et en suce bruyamment la sauce, Jacques et Marc parlent de leurs lectures communes, Mircea Eliade, Rimbaud, Henry Miller…

« À vous deux, croasse Agnès, vous formez une fameuse équipe, vous devriez vous mettre en ménage. Tu le b…2 peut-être davantage que moi !

– Agnès, arrête, s’il te plaît, supplie Jacques. Tu es…

– Je suis malheureuse de perdre ma jeunesse avec toi. Tu b… comme un cadavre, siffle-t-elle, les yeux venimeux. »

Marc regarde Jacques d’un air désolé. Il a envie de lui crier : « Quitte-la ! Quitte-la ! »

« Tu entends ce que je dis : tu b… comme un cadavre !

– Peut-être préfères-tu faire l’amour avec les morts, plaisante tristement Jacques dans l’espoir de casser la tension.

– Tu refuses le dialogue comme d’habitude… Et moi, je reste là comme une connasse », hurle-t-elle en balayant la table de la main.

Marc enregistre machinalement : quatre assiettes, trois verres, un vase, deux plats.

Agnès se jette alors sur l’armoire, l’ouvre et lance à la ronde des piles d’assiettes et de verres : « Salaud ! Minable ! Raté ! » Chaque injure est ponctuée d’un vol de vaisselle.

Jacques reste immobile, ne dit mot, le visage fermé.

Il attend.

La pièce est jonchée de débris, de coquilles de moules.

Puis, comme un orage d’été, Agnès sanglote de tout son corps, ses insultes sont mouillées : « Chalaud, ton chilence est pire que tout ! »

Et après avoir aspergé son mari d’une bouteille de vin à moitié vide, elle part en claquant la porte.

Marc saigne au poignet, touché par un morceau de verre.

Jacques s’est retiré dans son monde.

Il s’essuie le visage avec un mouchoir, il sourit, parle de l’Être humain, de son absence de liberté fondamentale.

Marc émerge tel un rescapé d’un bombardement.

Marc se demande si sa relation avec Claire bénéficie de bons auspices. Il la connaît depuis un mois et il n’est pas encore parvenu à la déflorer3. Il a tout essayé, enfin, il le pense.

Elle le regarde, triste : « C’est dur, hein ? » Un hymen de béton. Une insulte à la procréation.

Il l’a rencontrée au séminaire de la faculté, un matin, remarquant ses yeux pétillants bleus de petite blonde, sa voix aussi claire que son prénom, ses gestes débridés et son rire qui dévoilait des dents de nacre :

« J’ai chaud, je suis une bouilloire, dit-elle en s’épongeant le front.

– Oui, je t’ai suivie jusqu’ici : tu laisses des flaques derrière toi. »

Elle le regarda d’un air éberlué, puis partit d’un éclat de rire qui fit sursauter Madame Samin, la gardienne du séminaire.

Hier soir, elle a laissé tomber trois fois sa fourchette, renversé son verre de vin et taché de sauce curry son chemisier olive. Cette maladresse quotidienne ne manque pas de charme. Claire comble-t-elle ce vide galactique que Cécile a creusé en lui ?

Claire a grimpé dans son lit sans complexes, quoiqu’elle ait reçu une éducation très bourgeoise et que ce fût pour elle la première fois :

« Tu m’inspires confiance… et j’ai envie. »

Rose d’émoi, elle s’est blottie contre son épaule : « Tu m’aimes ? Pour du vrai de vrai ? » Il a répondu oui, mais après Cécile, pourrait-il encore aimer ?

Au bout d’une heure, Claire sauta du lit et, toute joyeuse, courut se savonner sous la douche comme si elle venait de traverser un océan de boue : « J’aime me laver, tu sais. Trois ou quatre douches par jour. »

Claire souhaite présenter Marc à ses parents : « Ils aimeraient voir ta tête ! » Marc ne veut pas s’exhiber sur le marché des gendres devant quatre yeux avides de repérer la faille, ni être jugé par des petits-bourgeois vivotant dans une morale étriquée.

Marc aime raconter que son destin ne lui a pas fait de cadeau : à six ans, son père est mort d’un accident de travail – une grue lui est tombée dessus en plein chantier et les assurances ont trouvé les moyens légaux pour verser un minimum de dommages –, alors sa mère lui a dit d’une voix sourde qu’il ne lui connaissait pas : « Tu ne pourras compter que sur toi… tu dois devenir un grand, un intouchable. »

Qu’a-t-il compris à l’époque ? À l’école primaire, chaque année il sortait le premier avec les félicitations ampoulées du directeur. Les yeux de sa mère brillaient. Dans leur petit appartement, sa grand-mère les attendait avec des merveilleux4 et du vin blanc sucré : « Alors, le petit est premier ? »

En récompense, mémé lui racontait des histoires de la Seconde Guerre mondiale5.

Il imaginait ce monde d’angoisse, les regards menaçants des Allemands. Mémé en rajoutait : « Laissez-moi passer, sale Boche – il comprenait mal le français –, mes cinq enfants m’attendent… Il ne bougeait pas d’un millimètre… alors je lui ai donné un bon coup de pied dans les tibias. Ah ! ce qu’il hurlait ! Moi, j’avais déjà disparu, évidemment ! »

Quand il pense à son enfance, aux premiers souvenirs, c’est mémé qui apparaît, tout sourire, avec ses cheveux blancs et ses longues robes garnies de dentelle. Elle lui narrait des contes de fées, des histoires macabres. Dans le parc, en face de leur deux-pièces, il jouait au soleil avec les chatons du voisin, mémé lui beurrait les tartines de quatre heures de confiture rouge vif…

« Quels beaux souvenirs », dit Claire d’une voix étranglée.

Je me fiche que Khrouchtchev6 soit mort en automne, que cent mille agriculteurs aient dépavé Bruxelles ou que les colonels grecs jouent la comédie de la démocratie. Aux gigotements de la planète, je préfère les soubresauts de mon monde intérieur. Voir plus clair, savoir où j’en suis et où je ne suis pas.

Voilà pourquoi j’ai décidé de tenir ma propre gazette comme les plus grands, Rousseau, Chateaubriand, Gide, Nin…

D’ailleurs, je sors de déprime. Six mois de thérapie intensive, à s’immerger dans le glauque bien masqué, à recracher de vieux débris de nénuphar qui goûtent le sang et le soleil7.

Je vais mieux, merci, je n’en veux presque plus à Cécile.

« Va te faire foutre ! »

Son ultime parole. Dans sa bouche de nymphe glacée, même ces mots-là devenaient arc-en-ciel, ciel de lit, bain d’étoiles… fini. Deux ans que je l’ai aimée (« haïmée », corrige mon psy8) à en perdre haleine, cœur et raison, fini, elle ne me fera plus délirer. Mais le bilan de ma vie se résume en deux lignes : prof d’ici un an, une pièce de théâtre injouable, une idylle fiasco, deux ou trois amis. Pas de quoi pavoiser mais, regardant par sa fenêtre la place Flagey grouiller du peuple matinal, imprégné jusqu’à l’os du creux de la vie, de l’infinie béance de nos existences, Marc Morelle, dans une solitude superbe, jouit presque de ce sentiment d’absurdité et de déréliction. Et en groupe, l’effet se décuple : quand Karl, Bruno, Pierre et Jean-Jacques se lancent, métaphores au vent, dans la vaine, la chimérique, la stupide condition humaine, il entend le monde sur le point de craquer définitivement. Il est vrai que Karl peut tenir le crachoir à perpétuité : dès l’aube, il nous assomme de théorèmes marxistes9 et, avec une fougue sans faille, il pourfend heure après heure le système du Capital… Même qu’un soir, épuisé, j’ai failli acheter une carte du Parti !

Quand je l’écoute, je pense à Sartre10 pour sa laideur, ses yeux torves et son intelligence acide.

Mais je ne marche pas dans son système ; je suis trop égocentrique. Trop méfiant.

Les systèmes lisses m’ennuient.

Je préfère la vie, les turbulences, Rimbaud11.

Je m’entends mieux avec Bruno. Il écrit aussi et correspond parfaitement à l’image qu’on se fait de l’écrivain : l’œil vague et perçant à la fois, la pipe au bec, un éternel carnet froissé dans son éternel loden vert fripé, des cernes charbonneux sous les yeux. Il avance dans son rêve, profère des extraits des Nourritures terrestres dans le tram et, en rue, secoue les gens au cri de « Réveillez-vous ! » ou les apostrophe avec des « Riez en vos corps et prenez le clair de lune entre vos dents ! ». Au café, il interrompt nos conversations pour noter une phrase dans son carnet. Ce rituel impressionne les filles en même temps qu’il les intimide. Bruno est éperdument amoureux d’Odette mais il souffre de ses volte-face quotidiennes. « La souffrance fait écrire », marmonne-t-il dans sa pipe, d’une voix de choreute tragique.

Nos amours malheureuses nous ont rapprochés.

On dirait que Cécile est la sœur d’Odette : toutes deux adorent jouer avec le feu. Quand nous n’en pouvons plus, ivres, nous sortons du café, nous nous allongeons sur les tombes fraîchement posées du cimetière d’en face et nous guettons le lever du soleil.

Bruno trouve encore la force de consigner les striures de l’astre matinal.

Moi, j’imagine plutôt les vers qui savourent ces chairs livrées au néant.

Il y a six mois, le thérapeute de Marc revenait sans cesse sur son enfance, traquant le moindre souvenir à la loupe de ses silences. Au fil de sa descente intérieure, il vit se profiler un couple étrange : le soleil et la mort.

Soleil dehors. Mort dedans.

Il a expliqué ça à Claire. Elle l’a écouté, yeux écarquillés. Le dedans, c’est l’étroitesse des lieux, le deux-pièces où ils ont vécu l’un sur l’autre, sa mère et lui, après que tous les autres furent disparus. Sa sœur Isabelle dont il n’a même pas une bribe de souvenir (« Vous en êtes vraiment sûr ? », marmonne son psy), leucémie galopante, foudroyée en deux mois, alors que sur les photos de son huitième anniversaire, elle montre des joues rebondies, des bras potelés Ovomaltine… « La mort ne s’annonce jamais », commente le psy ; il se rappelle seulement du jour de l’enterrement, une lumière mauve de tragédie, des yeux mouillés et mémé qui lâche pour briser le silence : « Mais le petit deviendra quelqu’un… »

« Quelqu’un. » Il comprenait mal ce qu’on espérait qu’il devînt, un autre que lui-même, mais qui ? Qui ? Plus tard, il entendit encore le mot « quelqu’un » au détour d’une conversation et le soir, il se risqua : « Dis, mémé, c’est qui quelqu’un ?

– Quel quelqu’un, mon chéri ? »

Il se mit à sangloter : « Tu ne m’aimes plus ! » Mémé, abasourdie par ses hurlements, le prit dans ses bras et lui raconta Le Petit Chaperon rouge12. Il s’endormit sans savoir de quelle étoffe humaine était fait ce « quelqu’un ».

Après Isabelle, son père. Et, quatre ans plus tard, mémé13. À chaque fois, les « messieurs de la mort » (c’était son expression) se présentaient chez eux à huit heures du matin, s’enfermaient dans la chambre mortuaire « pour les habiller »… il se souvient du bruit de l’eau mélangé à celui d’un gant de toilette que l’on tord, de craquements (d’os ou de lit ? il n’en sait rien), de phrases étouffées.

Rituel identique : le visage livide de sa mère, des voisins qui se mouchent, des baisers mouillés sur le front (pour mémé, il s’est enfermé dans sa chambre deux jours), la fleur qui s’écrase au fond du trou.

Au retour, sa mère comptait et recomptait les billets qui lui restaient. Marc se jurait qu’il mangerait moins.

Par la fenêtre, il regardait le ciel pendant des heures, fixait le bleu infini pour que ses souvenirs devinssent réalité, il revoyait son père courant avec lui à travers les champs de blé, il cueillait d’immenses bouquets de coquelicots… cette lumière-là chassait ombres et fantômes.

Encore maintenant, lorsqu’il étouffe dans sa chambre, il se précipite dehors, il marche, il fixe le soleil et des coquelicots dansent au fond de ses prunelles.

Claire l’a pris dans ses bras cet après-midi, les yeux remplis de larmes. Lorsqu’il parle de la mort et de son enfance, il devient irrésistible, paraît-il.

Claire passa la main dans ses cheveux et le serra tout contre elle.

Mais l’hymen tint bon.

Depuis qu’il habite seul, chaque samedi, Marc dîne chez sa mère (qui a recueilli la tante Clothilde) et elles s’affairent pour lui préparer ses rêves gourmands : couscous ou osso bucco, omelette norvégienne.

Elles mangent peu : elle écoutent l’« intello » disserter entre deux bouchées, entre deux déglutissements, sur les preuves de la non-existence de Dieu, sur l’évolution de la voyelle « a » à travers l’histoire (carum est passé à « cher » tandis que carrum, à « char » !), sur le vide mallarméen14…

Sa mère est aux anges : il est en train de devenir quelqu’un. Et tante Clothilde est contente que sa sœur soit contente, même si cette logorrhée du samedi lui procure de solides migraines. Après le dessert, elle se fait une tisane aux aspirines. La culture lui a toujours porté sur les nerfs, dit-elle au moment où la radio crie que Merckx15 est champion du monde.

« Ah ! si mémé et ton père t’entendaient… », soupire sa mère en se laissant tomber sur le divan.

Il adore et il hait ce moment, cette émotion, cette nostalgie qui bloque l’avenir, il enrage de cette sensiblerie, il veut piquer du nez dans le futur, foncer, devenir ce quelqu’un…

« Tu n’as pas besoin d’argent ? demande-t-elle en ouvrant son portefeuille.

– Ça va. Le bar est un bon job. »

Elle lui refile un billet. « Pour tes livres », ajoute-t-elle.

Vers cinq heures, il quitte le seul être au monde relié à son enfance. Il passe au Grand Zinc. Jacques s’affaire déjà en cuisine. Marc va bosser jusqu’à trois heures du matin, voir défiler tous les cons de la terre. Observer les boursouflures des corps, des âmes.

Serai-je jamais un écrivain ?

Je me sens incapable d’écrire Cécile, de fixer sur le papier ce qui s’est passé, ce drame, cette comédie. Comment dire son odeur, le fond de ses yeux vert brun, son corps hérissé de désirs qui vibrait dans le mien comme un reflux prolongé à l’infini, et après, sans transition, le corps du réel… Évanoui l’amour qui agrandissait son iris, brisée l’osmose, le squelette du réel, sa voix soudain acide : « Va me chercher un jus d’orange », son œil radar.

J’implorais : « Reste !

– Si tu crois que je n’ai que ça à faire. »

Le paradisiaque réduit à « ça ». Comment pouvait-elle rayer les moments intenses l’instant qui les suivait ?

Elle se levait, se précipitait à la salle de bains, se lavait les dents, le corps à grande eau – tiens ! comme Claire –, puis ressortait, coiffée, maquillée… sans traces.

« Tu devrais récurer ton lavabo : il est immonde. »

La semaine suivante, je suppliais le téléphone de sonner. Je lui laissais des tas de messages. Elle faisait la morte. Quand je parvenais enfin à la coincer, sa voix m’humiliait : « Va te faire foutre ! Moi, je me passe de toi, et très bien. »

Le lendemain, elle se serrait contre moi, tremblante de passion, m’inondant de mots d’amour et me lâchant une heure plus tard : « Je me demande si je t’aime un tout petit peu. »

Il ne me restait que les murs à qui crier ma détresse. Aujourd’hui, apparemment guéri de toi, je te dis merci, salope chérie, tu as renforcé l’écorce de mon âme après avoir joué avec moi comme avec tes macchabées. Et maintenant, toi aussi, va te faire foutre !

Il neige sur la ville et dans leurs cœurs.

Bruno, Karl, Pierre – les trois mousquetaires du concept – battent de l’aile. Pierre a pleuré ce soir, accoudé au Grand Zinc : « Je n’ai jamais embrassé une fille, m’a-t-il confié entre deux whiskies. Dans notre année, elles sont toutes prises, toutes, larmoyait-il.

– Pas toutes.

– Aline ! Mais c’est un petit cochon ! »

Il n’avait pas tort, la bonne Aline était joyeuse mais quel poids de chair flasque à manipuler…

« Il reste Anne-Marie », dit Pierre d’une voix lugubre.

Anne-Marie, ma bête noire, celle de Karl, le degré zéro du cœur et de l’esprit, la victorienne victorieuse, pudibonde, choquée de tout, qui déjà se réjouit d’enseigner en tailleur strict et grosses lunettes devant sa classe – sur une estrade – le Bon Usage, le Bon Maintien, la Bonne Morale…

« Il ne reste plus qu’elle », répétait Pierre, la gorge nouée.

Karl se confie à Marc (comme c’est apaisant, déroutant, commode de parler de soi à la troisième personne !) dans le tram jaune qui les emmène à l’université : il vit des problèmes de classes devant le dieu Marx. Depuis un mois, il sort au théâtre et au cinéma avec Irène, jeune bourgeoise bourrée de fric parental, superbement nippée, dont la laideur est, hélas, proportionnelle à l’argent de poche. Miracle : Karl et Irène accordent leur disgrâce physique. Reste que pour le marxiste stalinien revêtu d’un unique pull rose (qui signifie : « J’affiche ma classe, moi, ma solidarité textile avec les exploités ») et d’un inusable pantalon gris poussière, une jeune bourgeoise couverte de bijoux représente au pied de la lettre le symbole de l’infâme Capital ; d’ailleurs (pour couronner l’ignominie), son paternel n’est-il pas le cruel exploitant d’une fabrique d’alcool (double abomination que de produire l’appât pour maintenir le travailleur dans un état de dépendance) et sa mère, d’origine noblillonne, une criarde femme du monde coincée entre un « coquetèle » et une « partie-de-cheveux-en-l’air » ?

Karl promène son visage crispé depuis deux semaines.

Entre deux manifestations contre les colonels grecs, il broie du noir. Irène lui lit du Rimbaud ou l’entraîne voir un Visconti : ils trouvent tous deux un terrain d’entente dans la « beauté de l’image ». « Mais pour combien de temps ? », marmonne-t-il. Irène rêve de lui offrir un costard Cerruti, une chemise Cardin, une cravate Hermès. En réponse, Karl lui hurle du Marx, du Lénine16, du Goldmann. Querelle d’étiquettes ! Karl ressemble à un croisé lorsqu’à la descente du tram, il confie à Marc en nouant son écharpe rose : « Ah ! si je pouvais éveiller sa conscience à l’abominable lutte des classes ! »

Mais c’est Bruno qui va le plus mal. Ses lettres quotidiennes suintent de désespoir : il clame sa déception devant le réel avec, en toile de fond, le fantôme fantoche d’Odette, l’impossible fusion.

« Cette pute me bloque, je ne parviens plus à écrire une seule ligne », maudit Bruno en rallumant sa pipe, exalté, buvant café sur café, « j’abandonne la merde universitaire, loin de ces femelles hideuses, loin de ces étrons qui osent s’affubler du nom d’Homme. Quand je décris la gorge d’Odette ou ses cuisses, je deviens fou. Je bande dans une absence de corps ! C’est ça la littérature ; le matelas des psychotiques ! la branlette des frustrés ! »

Une fille en face d’eux les considère, apeurée.

« Puis-je me branler devant vous ? crie Bruno. Ou allumer vos cheveux, ou lécher vos souliers ? »

La fille s’empare de son sac et se sauve. Le serveur le prie poliment de vider les lieux.

« Serais-je trop subversif pour votre établissement de médiocres ? lance Bruno au garçon.

– Sortez, je vous prie.

– Vous oubliez, jeune homme, que Nietzsche parlait à son cheval…

– Sortez ou j’appelle les flics !

– Mais oui, et l’armée. Écrabouillez-moi avec un canon tant que vous y êtes, sortez votre sabre, ignare ! Ah, votre haleine sent la bassesse et vos yeux de porcelet… »

Bruno n’a pas le temps d’achever son dithyrambe, le serveur lui envoie un solide gnon à la joue gauche. Par terre, Bruno continue à vociférer : « Vous auriez achevé Nietzsche ! Nerval ! Épicure ! Artaud ! »

Dehors, il neige à gros flocons gris. Bruno saigne un peu.

« Je retourne dans mon antre. Demain, j’en fais le serment ici, couché sur ce trottoir, je consacrerai ma vie à écrire Le Livre, mieux vaut achever l’autre comme on perce un bouton d’acné. Merci, vieux, pour cet excellent café… »

Marc vient de cracher la scène VI de sa nouvelle pièce : un couple (est-ce Jacques et Agnès passés aux rayons X ?) se lance des mots à la tête et ces mots font des taches de sang sur le mur, sur leurs mains. Il veut des monstres, il veut écrire l’insupportable, fût-il insoutenable, il veut…

LUI : Pourquoi es-tu revenue ?

ELLE : Pour te dire que je ne divorcerai jamais.

LUI : Tu as encore menti au téléphone. Il y a seulement une heure, tu acceptais de divorcer…

ELLE : Je veux te punir de tout le mal que tu m’as fait ! T’anéantir !

LUI : Ou tu pars ou je te fous dehors…

ELLE : Touche-moi : j’appelle les flics. Ma mère sait que je suis ici.

LUI : Je veux divorcer.

ELLE : Non. Tu m’as fait souffrir, tu t’es tapé des petites salopes, je t’ai fait suivre…

LUI : Tu es une vraie cinglée ! Va-t’en ou je te tue !

ELLE : Des mots ! des mots !

(Il lui flanque une raclée.)

ELLE : Vas-y, tue-moi !

LUI : D’accord, je vais le faire.

(Il la gifle plusieurs fois.)

ELLE : Je meurs, et dans tes bras, dommage que tu sois aussi minable.

(Il continue à la gifler. Du sang ; de la bave.)

ELLE : Achève-moi.

LUI : Ça suffit. Debout. Tu l’as eue ta raclée, fous le camp.

ELLE : Tu m’as battue. Je vais appeler la police.

LUI : Arrête de chier dans ton froc.

ELLE : Je téléphonerai.

LUI : Tu as de la merde qui s’échappe de partout !

ELLE : Tu le mérites. Ton tapis est foutu.

LUI : Mais arrête de chier !

(Il nettoie la merde sur le tapis.)

ELLE(en chantonnant) : Il nettoie son si joli tapis…

LUI : Fous le camp !

ELLE : Je veux un cognac. Je veux que tu m’aimes. (Elle danse.) Que tu te jettes à mes pieds pour me demander pardon…

LUI : Arrête ; tu mets de la merde partout.

ELLE : Je resterai.

LUI : Je t’en supplie. (Il tombe à genoux.) Sors de ma vie…17

Marc sort écœuré de cette scène. Un malaise aussi, plus littéraire, il a l’impression d’avoir déjà lu ça quelque part, oui, la femme qui chie… Il flotte entre deux textes, voilà… Philip Roth, Ma vie d’homme. Après tout, Roth ne détient pas le monopole des situations de détente intestinale, pense Marc en refermant son manuscrit.

Il avale une bière.

Deux bières.

Ses personnages le dégoûtent.

À côté d’eux, Jacques et Agnès paraissent un couple calme !

Mais pourquoi écrit-il cela18 ?

Au Grand Zinc, tard dans la nuit, Marc lit à Jacques sa scène VI :

« Tu n’es pas un optimiste, lâche Jacques en s’essuyant le front. Tes personnages se déchirent sans tendresse. Sont-ils encore humains ?

– Mais toi, tu vis cela tous les jours !

– Agnès est tendre tout au fond d’elle-même.

– Tu l’aimes ?

– Oui…

– Petit “oui”. Quitte-la.

– Que deviendrait-elle ?

– Et toi, que vas-tu devenir ? »

Ils ont siroté un cognac en silence.

Claire est arrivée. Elle a renversé une chaise, seulement une chaise. Sa bouche goûte l’amour frais. Ils traversent la ville à pied.

« J’ai dit à maman que je dormais chez une amie. La nuit est à nous. Elle s’est endormie. »

Marc, lui, pense. Il se retourne. En sueur. Satané hymen pas encore décroché. Symbole de l’échec de sa vie, de cette frontière infranchissable vers une autre vie. Claire se retourne contre lui. Son regard tombe sur ses seins. Il sait qu’il ne l’aime pas. Pas encore. Il n’aime pas son téton droit. Trop mou. Il n’aime rien ce matin. Surtout pas lui19.

C’est en sortant du cinéma où il avait vu le Décaméron de Fellini, que Marc eut une révélation : il crut avoir découvert (son psy serait ravi !) le fil de ce désenchantement sceptique qui lui use le regard et qui lui fait entrevoir la grimace derrière le grimage. À quatorze ans, au lycée, il s’était lié d’amitié avec Gérard, le fils du préfet. Ils étaient les deux « têtes » de la classe, la fierté vivante de la Pédagogie. Ils s’étaient cependant organisés dans le « cursus honorum ». Vers la fin de l’année, Gérard farfouillait au grenier du lycée où s’entassaient sous la poussière les piles d’examens passés, il raflait les questions des cinq dernières années pendant que Marc abreuvait le concierge d’une ou deux gueuzes, ensuite ils préparaient les questions… et le jour de l’examen, les professeurs, pris d’un accès de paresse, puisaient dans leur réserve. Les deux compères se révélaient géniaux.

Cela posait un réel problème aux psychologues censés orienter leur avenir. Vers quelles études supérieures diriger des êtres déjà si supérieurs ? On évoluait en pleine farce, la vie sociale brillante n’était-elle qu’imposture ?

Toutefois, la désillusion ne vint pas de ces stratagèmes, mais des coulisses de l’école : en classe, la plupart des professeurs s’identifiaient à leur fonction en leur distillant l’Idée du Beau, du Bien, les Méandres de la Logique, les Formules de la Science. Un univers idéal, lisse comme un cercle parfait, peuplé d’êtres en quête d’absolu et de savoir. Gérard, le soir, collait son tympan à la porte de la chambre parentale lorsque son préfet de père narrait à son épouse la vie privée de ses professeurs. La première stupéfaction fut causée par la vie du professeur de littérature, Monsieur Boulin, qui à longueur de générations, enflammait ses classes de poésie et d’esthétique. Selon les ouï-dire de Gérard, Boulin n’était qu’un ivrogne ; pour cette raison, il n’enseignait que le matin, ne tenant debout que jusqu’à la sonnerie de onze heures quarante-cinq… Marc, incrédule, suivit Boulin après le cours : celui-ci se précipita dans sa voiture où Marc le vit se jeter sur le goulot d’une bouteille. Et Gérard d’ajouter : « Il n’a pas un rond, il boit tout son traitement. Sa femme fait des ménages. »

La semaine qui suivit ces révélations, Marc observa Boulin de près. Il remarqua son œil vague, ses mains qui tremblaient lorsqu’il tournait les pages de son Lagarde et Michard, et en écoutant son cours, Marc découvrait une prodigieuse escroquerie, un délire d’ivrogne.

Boulin lisait des poèmes comme d’autres mastiquent du chewing-gum ; réinventait la vie des écrivains, pimentait leur existence d’événements croustillants – pour nous faire rire – et pathétiques – pour nous émouvoir.

Quand Marc entreprit de comparer le cours à des biographies « réelles », il resta stupéfait. Les dates exceptées, presque rien ne correspondait à la vérité : Boulin allait jusqu’à inventer des œuvres, à les résumer, à les commenter. Marc sentait le langage se craqueler sous ses yeux, s’ouvrir au mensonge, et cette mascarade sentait le moite, l’aigre, le pourri. Sa déception lui donnait le vertige. Les vérités n’étaient que tromperies.

Il se mit à haïr Boulin, à lui lancer des sous-entendus sur sa vie et, surtout, sur tel ou tel détail du cours.

Gérard fit de même. Ils jouaient aux bourreaux du réel. Pour tenir le coup, Boulin buvait dès huit heures et, à son dernier cours, il bégayait, la bouche fétide. Les étudiants déposaient même sur son bureau des bouteilles de scotch ou de bourbon où s’inscrivait à la craie rouge : « À ta santé, Boulin. »

Un matin, vers onze heures, il s’écroula sur l’estrade en baragouinant un texte de Nerval – El desdichado, je suis le Veuf, l’Inconsolé… Boum ! Badaboum ! Boulin les quatre fers en l’air, la vomissure aux lèvres, les yeux écarquillés, comme immolé à l’alcool sur l’autel du savoir.

On ne le revit plus. Un voile du réel avait craqué. […]20

Marc reçut le coup de grâce lors d’un cocktail chez le préfet où, avec Gérard, il aidait au bar.

Tous, ils étaient venus chez leur directeur. Dans leur costume d’école. Propos irréprochables. Au bout d’une heure, l’alcool aidant, le réel se lézarda à nouveau. On ne les reconnaissait plus. Leurs voix pâteuses. Leurs gestes inachevés. Leurs plaisanteries plates. Le professeur de chimie voulait embrasser le curé. Le professeur d’allemand regrettait Hitler. Celui d’anglais avouait en rigolant qu’elle ne préparait jamais ses leçons. Ça cancanait, ça sentait le faisandé. Gérard riait sous cape. Même le curé jouait avec le chien de Gérard sous la table. Miss Platon, le professeur de morale, se laissait peloter par un pion.

Rideaux d’illusions en morceaux.

Marc fulminait de désespoir de ne plus croire en rien. Il s’enfila deux bourbons pour noyer cette vision de charnier.

Dans un flou glauque, il apercevait la main de Miss Platon qui pressait le pantalon du pion. C’en était trop. Il tituba vers elle : « On vous demande au téléphone.

– Moi ? fit une voix imbibée.

– Vous, vous… »

Elle le suivit en gondolant jusqu’au corridor. Il la poussa contre le mur et lui mordit les lèvres, les oreilles, les joues, tout ce qui lui tombait sous la dent, désirs et colère mêlés, il frappait les masques qu’il avait pris pour des visages. Miss Platon, pas surprise, l’entraîna dans une chambre. Tout tournoyait. Il redoutait de vomir sur elle ses bourbons. Elle commença à défaire son pantalon, approcha sa bouche en murmurant : « Tu te souviendras de moi, mon petit puceau… » […]21

Il tomba inconscient, fou-déçu, inondé de plaisir.

Il resta des heures dans ce vide qui se propageait en lui.

Il n’osa plus bouger de peur de mourir.

En plein réveillon de Noël22, Agnès a surgi dans la cuisine du Grand Zinc pour y déverser toute sa hargne sur Jacques qui suait à grosses gouttes devant ses fourneaux. Pierre, esseulé, était passé prendre un verre. Marc servait au bar.

« Laisse-moi travailler, suppliait Jacques, c’est le coup de feu !

– Pour ce que ça te rapporte, grinça Agnès, moi je gagnerais cent fois plus en faisant la pute dans cette friterie !

– Rentre…

– Regarde-les, tous ces tarés, ils cracheraient bien quelques billets pour se taper mon cul.

– Et on le rôtirait à l’estragon, risqua un apprenti pour détendre l’atmosphère.

– Petit con ! éclata la panthère. Toi, t’as que de la crème fraîche dans les valseuses23 ! »

Le patron du Grand Zinc, alerté par les clameurs qui déferlaient de la cuisine, et croyant à une bagarre, fit une entrée guerrière avec un long couteau à désosser.

« Mais oui, grosse brute, continuait Agnès, tuez-moi ! Achevez-moi ! Découpez-moi et servez-moi brochée à point ! »

Alors, devant le patron pétrifié, Agnès donna de violents coups de poing dans les mokas, les babas au rhum et les merveilleux.

On la garrotta.

Jacques, blême, claquait des dents.

Minuit sonnait. Joyeux Noël !

« Je rentre avec elle, souffla Jacques.

– Préférable », lâcha le patron en lorgnant les gâteaux écrabouillés.

Agnès pleurait doucement et se frottait les yeux avec ses doigts enduits de crème fraîche.

« Elles sont toutes comme ça ? lança Pierre.

– Nous sommes tous comme ça », répondit Marc d’une voix caverneuse.

Plus tard. Fin de nuit. Froid. L’angoisse. Il s’enfile scotch après scotch. Ça réchauffe les vides.

Le premier : il a cinq ans, Wenduine, Pâques. Le vent iodé fait voler le sable. Il pédale sur son vélo à trois roues. Il tourne autour d’une place tranquille bordée de petites maisons aux rideaux de dentelle. Une dentelle se soulève. Deux yeux bruns brillent. Elle sort avec sa mère. Son visage hâlé. Il se sent happé. Son premier grand amour. Cataclysme. La place tourne. Il attend.

Attend.

Il pédale. Il pleut. Le soir, il éternue, sa mère le gronde. Fièvre. L’amour le fait suer mais il se sent ivre.

Un matin, elle est là sur la place. Elle l’attend. Yeux étincelants.

Il approche. Lui tend la main.

Bonjour.

De sa gorge à elle sortent alors des gutturales grasseyantes. Vient-elle d’une autre planète ? Le vide.

Lui, muet.

Elle tourne les talons, disparaît derrière les dentelles.

Plus jamais revue. Bien plus tard, il comprendra que son premier amour causait le flamand.

Quatrième scotch. On frappe à la porte. Véro. Bourrée elle aussi. Elle vient pour b… une heure ou deux. Il la soupçonne de collectionner une trentaine d’amants réguliers. Quand elle jouit, elle crie « Papa ! Maman ! ».

Joyeux Noël !

Il s’endort, paisible, pendant que Véro se rhabille. Il sent à peine qu’elle l’embrasse. Il n’entend pas la porte qui claque.

1 Les jeunes possédaient tellement peu de connaissances que, plus tard, devenus des caricatures d’adultes, ils étaient obligés de retourner le soir à l’école.

2 « Baiser » sera dorénavant abrégé en « b… ». Au XXe siècle, les notions de désir et de plaisir se trouvent au centre de la vie de l’homo sapiens. En quête permanente de plaisir et à l’écoute obsessionnelle de ses désirs, il apparaît totalement éloigné de notre haute civilisation. D’où l’intérêt ethnologique.

3 À cette époque, la sexualité relevait de l’obsession et de la répétition débridée. Hommes et femmes se livraient souvent à la sexualité sans même se connaître, quelques heures après s’être rencontrés.

4 Aliments, fleurs ou liqueurs ?

5 Cette guerre, qui se serait déroulée pendant cinq ans (1936-1941 ?), aurait été déclenchée par Adolph Hitler, un caporal allemand ambitieux comme Napoléon, qui désirait ramener l’ordre moral, économique et politique dans une Europe en déclin. À sa défaite, il fut gazé à Auschwitz et les vainqueurs américain, russe, anglais et français se repurent (au sens premier du terme) de sa dépouille lors d’un dîner à Yalta.

6 Chef de Russie dans les années 1960. Sanguin et féroce, il n’hésitait pas à frapper ses adversaires avec sa chaussure.

7 Image incompréhensible.

8 Allusion à la psychanalyse, pratique paramédicale des années 1900 inventée par Sigmund Freud, qui s’inscrit dans la lignée des dialogues de Sartre ou de la confession catholique. Le « psy », abréviation de psychanalyste, était une personne non diplômée, quoique largement rémunérée, qui écoutait en silence les confessions les plus intimes de son patient, et ce pendant plusieurs années.

9 Marx, prophète allemand utopiste et généreux qui prêchait l’égalité des hommes dans un état totalitaire. Ses théories économiques devinrent des dogmes religieux sur le territoire de l’ancienne Russie et de ses colonies.

10 Sartre, philosophe athée qui haranguait les foules, perché sur un tonneau.

11 Rimbaud, poète précoce et mal famé du XIXe siècle qui composa une centaine de poèmes à l’âge de douze ans. Drogué, homosexuel, il fut exilé en Afrique où un lion lui dévora une jambe.

12 Conte perverti pour enfants où il est raconté comment un loup mange une petite fille sous le regard complaisant d’une grand-mère.

13 À cette époque, aussi incroyable que cela puisse paraître, l’espérance moyenne de vie ne dépassait pas les soixante-cinq ans. Les centenaires relevaient de l’exception. Mais personne n’atteignait jamais deux cents ou trois cents ans.

14 L’adjectif est vraisemblablement formé sur le nom du poète Stéphane Mallarmé, que l’on date d’ordinaire des années 1900 et dont le projet esthétique était de composer des textes inintelligibles, y compris pour son auteur.

15 Le sportif se déplaçait sur deux roues munies de pédales, actionnées par un mouvement régulier des jambes et le dos courbé sur un guidon – l’engin lui-même s’appelait vélocipède ou vélo. Ce sport très populaire était parfois même un moyen de transport… à 15-20 kilomètres à l’heure !

16 Dirigeant russe du début du XXe siècle qui appliqua les dogmes de Marx en chassant le tsar et en instituant un athéisme absolu. Son corps fut embaumé et placé dans un mausolée que chaque Russe devait, sous peine de tortures ou d’enfermement, aller vénérer plusieurs fois au cours de sa vie.

17 Cet extrait est révélateur de la bassesse des écrits de l’époque pré-millénaire : animalisation, primitivisation, libidinisation, l’art glorifie et exhibe ce que l’homme a de plus pestilentiel en lui. D’autre part, on aura remarqué que l’homme et la femme sont en guerre, que les sexes haineux s’affrontent dans une « impossible fusion ».

18 Cet extrait illustre bien la modernité de l’art de l’époque : le n’importe quoi exécuté par n’importe qui. Depuis le w.-c. (Duchamp), la botte d’asperges (Manet) ou la boîte de merde (Manzoni), l’art du XXe siècle était marqué du sceau du vulgaire, de l’inachevé, de l’ignoble. Il suffisait d’affirmer « ceci est de l’art » pour que les capitalistes investissent dans ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours les « perversions de l’histoire des arts ».

19 Alors que toutes les religions des premiers millénaires prêchaient l’amour du prochain, dans la vie quotidienne c’est la haine de l’autre (et aussi, par ricochet, de soi) qui prédominait. Les êtres de cette époque ne respectaient pas leurs règles religieuses et/ou morales, même s’ils en partageaient le contenu. Certains allaient même jusqu’à déclarer des guerres « saintes » faites au nom de Dieu.

20 Texte censuré. Épisode de pédophilie à l’intérieur de l’école.

21 Texte censuré.

22 Noël était une fête religieuse qui commémorait la naissance (mythique) de Jésus, fils d’un dieu, dans une étable, issu des entrailles d’une femme vierge, Marie. À minuit, les adeptes (nombreux) de cette secte absorbaient le corps de ce Jésus en mangeant symboliquement du pain (le corps) et en buvant du vin (le sang). Ce rite cannibalesque connut un réel succès dans toutes les classes sociales et intellectuelles.

23 Il ne s’agit pas, dans ce contexte, de danseuses viennoises mais d’une image ordurière des testicules dont nos chercheurs en langage ancien n’ont pas encore compris le fondement linguistique. On a peine à imaginer que les dialogues entre homo sapiens fussent aussi vulgaires et sexuels. Mais c’est une réalité de la macrohistoire que nous ne pouvons pas ne pas savoir.

1972

Hier soir, Marc débarquait au cabaret Le Coup de Dés dans l’Îlot Sacré. Dès la première lecture – un vieux maigre en pantalon trop court psalmodiait une ode à Tétra, haletant non d’émotion, mais d’un reste gras de bronchopneumonie dont l’assistance percevait, à chaque césure, les sifflements –, Marc repéra un visage cramoisi qui grimaçait pour ne pas exploser de rire. De loin, il crut que c’était une tête de cire, une chair si lisse, si rose… puis, ses cheveux laqués en arrière, plats, brillants, lui firent songer à un mannequin venu de la fin du XIXe siècle. Un nez cassé donnait une touche burlesque à cette face de momie vivante.

Le bronchiteux termina son ode. On applaudit poliment. On annonça Carine Lejeune. Monta sur la scène minuscule une femme d’âge moyen au corsage généreux. Ses feuilles tremblaient. D’une voix haut perchée, elle récita des sonnets sibyllins en vers libres. On eût dit qu’elle hoquetait des spasmes glossolaliques.

Le visage de cire virait au rubicond ; un rire, telle une lave trop longtemps retenue, jaillit de deux mâchoires distendues, emplissant le cabaret. Ce hurlement de rire grandissait, se faisait tremblement, puis reprenait, exacerbé, prolongé par des « hououououou » sinusoïdaux. Le corps de l’hilarant se contorsionnait de droite à gauche, ses pieds martelaient le sol à chaque reflux de rire. Secouée par cet impromptu, la poétesse tomba de sa chaise. Alors, presque tous les assistants furent gagnés par un fou rire dévastateur en même temps que les trémolos cyclonaux de l’énergumène ne cessaient de s’amplifier. Pâle comme plusieurs morts, il aspirait l’air, bouche ouverte, prêt à rendre l’âme. Ses deux incisives séparées par un trou le rendaient benêt mais sympathique. Marc s’approcha de lui avec un verre d’eau. Il le but d’une traite. La poétesse s’était relevée et autour d’eux, coupables d’avoir ri, des voix montaient : « C’est scandaleux de traiter ainsi Lejeune ! Quel affront ! Quelle bassesse !

– Filons, dit Marc au personnage.

– Excellente idée. Je m’appelle Philémon », dit le personnage en dévalant l’escalier. Dans le café derrière Le Coup de Dés, Philémon avale deux jus de citron avant de rafler les carrés de fromage et de salami que Marc a reçus avec son verre de bière.

« Je suis comédien, rigole-t-il, pas encore une star mais ça viendra : c’est inscrit dans les étoiles. Je vois une carrière sublime devant moi. Comme Bourvil… »

Il répète « comme Bourvil » en désignant son diastème et son nez légèrement tordu.

« Dès que je rentre en scène, les gens s’esclaffent. J’ai déjà joué cent trente-trois pièces chez les amateurs. J’ai l’étoffe de la vedette, je suis né sous le signe de la chance. J’ai grandi dans une ferme au milieu des vaches, des chiens et des oies. À dix-neuf ans, je suis monté à la capitale, je voulais briller sur une scène à tout prix ! Le lendemain, je jouais L’Avare dans un théâtre de poche…

– Tu vis de ton métier ?

– Non ! Le chômage24 me rapporte davantage. Plus tard, je gagnerai des millions, des milliards ! »

Philémon sourit, sûr de lui, comme s’il était le maître du monde.

« Tu es marié ? questionna Marc.

– Ah ! Je l’ai été. J’ai même un fils. J’avais dix-huit ans et elle, c’était une paysanne un peu simplette. Pas mon genre ! Pendant la nuit de noces, chaque fois que je lui sautais dessus, elle se mettait à pisser d’émotion », s’esclaffe Philémon.

Ça recommence. Il se tient les côtes pour ne pas coincer dans son larynx le dernier carré de fromage.

« J’ai tenu six mois avec elle. Maintenant, je suis entretenu par une femme formidable, docteur en philosophie et lettres. Elle a décidé de consacrer sa vie à faire de moi une étoile internationale. Les femmes m’ont toujours aidé dans mon destin. Et toi ? »

Après une heure, Philémon s’inquiétait de Marc. De tout ce qu’il lui raconta, Philémon ne retint qu’une seule information : il écrivait une pièce de théâtre.

Marc lui lut quelques feuillets qu’il venait d’écrire et Philémon se bidonna à nouveau, écarlate.

« Ah ! c’est drôle ! Ah, la femme qui… ah ! ah ! ah ! par terre ! hi ! hi ! hi ! t’es un peu, ah ! ah ! ah ! obsédé par le cul, lui hurla-t-il dans les oreilles.

– Le cul, c’est la vie et c’est la mort, répondit Marc avec le sérieux d’un philosophe.

– Téléphone-moi quand ta pièce sera finie. Euh… tu as de l’argent ? Tant mieux. Excuse-moi pour le jus, je n’ai pas un sou en poche. »

Il se leva aussitôt, serra la main de Marc et sortit en riant encore.

Tante Clothilde avait déjà avalé ses aspirines. Je sentis ma mère préoccupée par la rencontre avec Philémon.

« Je n’aime pas tes histoires de théâtre. Achève d’abord tes études…

– J’écris comme d’autres jouent au tennis, mentis-je.

– Alors, joue plutôt au tennis, ça te donnera des couleurs, répondit-elle du tac au tac. Je t’offre l’équipement, si tu veux.

– C’est trop cher. Écrire, ça ne coûte rien.

– Tu te réjouis d’avoir rencontré ce fou, je ne comprends pas. Fais attention à toi. Je n’ai plus que toi. Si tu ratais, tu sais… plus rien ne me retient ici, excepté toi. »

Je la rassurai, la gorge serrée, et mastiquai mon couscous en silence, traversé de phrases folles : « Hou ! Hou ! Mémé ! Papa ! Baissez les yeux ! Admirez-moi ! Vous n’êtes pas morts pour rien. Je suis devenu quelqu’un, un grand… Qui correspond à l’image que vous vouliez que je fusse. Alors, laissez-moi scribouiller pour découvrir derrière le miroir qui je suis réellement. »

Au Grand Zinc, Jacques n’était pas là. Agnès s’était tailladé les veines avec des lames Gillette après avoir mis le feu à la bibliothèque. « Les médecins me conseillent de la faire interner, me dit Jacques au téléphone.

– Une expertise psychiatrique n’a jamais tué personne.

– C’est ce que je crois », fit Jacques.

Cette nuit, entre deux clients, je griffonne ces lignes : une manière de me persuader que je suis écrivain.

En rentrant, je regarde les cygnes qui dorment, leur long cou enfoui entre leurs plumes.

Nénuphars.

Aube encore dentelée d’étoiles. Une phrase d’écrivain, ça.

Car l’aube est triste, grise25.

Mais oublier à tout prix la vermine bourgeoise du samedi soir.

Le lendemain, à dix heures, survoltée et pomponnée, Claire jaillit dans son antre. Fallait se lever, se laver, se raser, s’habiller. Elle fouilla son armoire, palpa ses pantalons, ses chemises, puis s’écria : « Tu n’as rien de convenable à te mettre ! » Elle commençait à s’énerver : « Tes parents me recevront comme je suis, ou bien ils ne me verront pas. Je suis un pauvre type, moi, sans le sou à la recherche d’une fille à dot, comme toi ! » Claire haussa les épaules ; Marc avala deux cafés à couper au couteau pour chasser les scories de la veille. Dure journée : affronter deux futurs beaux-parents autour d’une table garnie26.

Sous la douche, il se dit qu’il allait tout annuler. Il resterait chez lui. Achèverait Le Voyage au bout de la nuit27. Claire vint le sécher.

Lorsqu’elle vit sa b…, elle s’écria : « Oh non ! pas maintenant. » Mais sa voix faiblit. Marc souleva sa jupe (noire), fit glisser sa petite culotte (blanche) et la coucha par terre. Elle proféra un son aigu et lui, il s’enfonça jusqu’au bout. Victoire ! L’hymen rendait l’âme. Ils en avaient les larmes aux yeux. Il la pilonnait de joie, lui criait : « Ça y est ! Ça y est ! » Claire pleurait sur son épaule : « Je suis une femme » et riait en même temps. « Il en a fallu du temps ! » Marc se sentit ragaillardi : la visite aux géniteurs revêtait un sens symbolique.

« Ce sera le dîner de la défloration, jubila-t-il.

– Pas un mot de tout ça », supplia Claire.

Marc essuya le sang virginal sur le carrelage avec émotion. Il se promit de réfléchir au sens caché de la chose : effeuiller, fleur, Autre, prenez et buvez, ceci est mon sang. Il enfila un pantalon pas trop chiffonné et une chemise blanche – aïe ! une tache suspecte sur le col, il appliqua du corrector pour machine à écrire –, chaussa les bottes noires que sa mère lui avait offertes à son anniversaire. Sa mère ignorait cette boustifaille ainsi que sa rencontre avec Claire ; il lui cachait sa vie intime, car le plus petit événement la mettait en transe.

Paré ! Endimanché ! On eût dit un couple qui partait pour une noce de village.

« Et surtout, recommanda Claire, pas de gros mots, pas d’argot et pas de provocations !

– Mais de quoi va-t-on jacter alors, si on ne peut pas causer cul, dit Marc en riant.

– Fais-le pour nous », implora Claire d’une voix qu’il ne connaissait pas.

Ils grimpèrent dans le tram 32. Rien que des petits vieux ce dimanche-là. Le tram grinçait jaune en tournant dans les rues désertes.

Une maison de maître, toute en pierres grises, en étages, en fenêtres hautes.

Claire tourne une première clé, une autre, une troisième enfin (« on se claquemure à triple tour chez ces bourgeois », ricane Marc), la porte s’ouvre sur un escalier (de marbre ?), puis un autre qui débouche sur un vestibule, parquet brillant – aïe ! ses souliers craquent. Claire ouvre encore une porte. Marc a le sentiment d’entrer en scène, peur de trébucher, d’oublier son texte, de bafouiller, d’avaler de travers, de…

« Ravie de vous connaître enfin », fait une voix mielleuse.

La Mère.

Grassouillette dans une robe bleu clair, décorée d’or autour du cou, chic clinquant jusqu’au bout des doigts, les yeux froids, les lèvres mi-ouvertes en forme de sourire. Elle lui tend une main à demi molle, au quart morte.

« Voilà, c’est Marc, annonce Claire qui dirait n’importe quoi tant ses nerfs sont tendus.

– Je ne vous imaginais pas comme cela, ah non, vraiment pas… »

Un arrêt. Un dentier, pas de doute, les dents pèchent par trop de régularité.

« Quelle heureuse surprise, achève-t-elle.

– Tu l’imaginais comment ? dit Claire.

– Oh, ma chérie. Débraillé, chevelu, barbichu comme tous ces jeunes de l’université… »

Marc n’a toujours pas soufflé mot. Ça devient horriblement gênant. La mère attend de lui, il le sent, un mot ou deux, polis comme une émeraude.

« Merci de me recevoir chez vous, compose-t-il d’une voix aussi artificielle que possible.

– Mais asseyez-vous, mon cher Marc. Mon mari va arriver. Il se rase. Un verre ?

– Merci. Je ne bois jamais… »

Il s’admire de mentir avec autant de vérité.

« Un tout petit verre, tout petit, petit, minaude la bourgeoise.

– Non, de l’eau, j’adore l’eau. »

Il s’amuse franchement, décidé à plaire au-delà du permissible. Claire le regarde, ravie mais un peu interloquée par sa métamorphose.

« Va chercher une eau bien fraîche », dit la mère à sa fille.

Claire s’esquive.

« Elle est très jeune, notre Claire, encore très pure, confie la mère à mi-voix comme si elle l’entretenait de la date de fraîcheur d’un yoghourt. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?

– Certainement, madame.

– Elle ne connaît rien des choses de la vie, reprend la voix douceâtre.

– Je vous comprends », dit Marc d’un air entendu.

La mère y croyait-elle réellement ? Si elle savait, pense Marc, comme Claire le suppliait d’explorer ses orifices interdits avec deux ou trois doigts… […]28

« Elle ignore tout de l’amour, conclut-elle, vous me comprenez ?

– Madame, je sais respecter une jeune fille », coupe Marc comme au théâtre lorsque le héros s’apprête à lever le siège.

L’objet de la discussion revient avec un grand verre d’eau. Un gros chat la suit, dodelinant de la tête, lourd comme l’atmosphère.

Des pas dans le couloir.

Le Père.

Petits yeux perdus au milieu d’une masse de chair rose, jambes courtes, ventre rebondi sous gilet rayé.

« Bonjour, Marc.

– Bonjour, monsieur.

– Quoi ? Ma femme vous a servi de l’eau !

– Marc ne boit pas, coupe l’épouse.

– Ça viendra avec l’âge.

– Tout le monde ne te ressemble pas, dit-elle.

– Je bois trois verres de vin au dîner.

– Cinq, six…

– … et ma femme me tance à chaque fois !

– Ton cœur !

– Mon cœur tourne au quart de tour.

– Ce n’est pas l’avis de ton médecin. »

Le couple jouait devant lui la scène habituelle de l’acte I. Scène suivante : Ah ! la crise, et le fisc qui nous égorge ! Ah ! les syndicats qui défendent les paresseux, les poussifs, les pédés29, les étrangers ! Ah ! les étrangers30, ces macaques qui puent, qu’on les envoie donc paître chez eux avec leurs cinquante moutards délinquants qui ruinent la Moutouelle31 ! Mais non ! nos politiciens pourris32 sont achetés par La Mecque33 ! par le KGB34 ! par la Juiverie internationale35 ! Ah ! dans quel monde vit-on, n’est-ce pas mon cher Marc ?

Voilà que se pointe le frère de Claire, maussade, il adresse un signe de tête, s’assoit.

« Tu fais encore la gueule », dit le père en enfilant son deuxième apéritif.

Le frère se lève et siffle : « Je retourne à la cuisine, il y a moins de cons qu’ici.

– Il fait sa crise, décrète son géniteur, c’est l’âge. C’est mauvais pour mon cœur. C’est œdipien36, le docteur l’a affirmé. Vous avez été comme ça, Marc ?

– Mon père est mort quand j’avais six ans.

– Oh ! C’est terrible, fait la mère.

– Et votre mère ?

– Elle s’est sacrifiée pour moi. Je lui dois tout. »

La crème de cresson se lape dans une atmosphère émue. Viennent les escargots et le bruit des succions. Marc les observe. Ils observent Marc. Slûûûrppp ! Slûûûrppp ! Claire, joues empourprées, éclabousse brusquement son père de sauce à l’ail.

« Tu le fais exprès, tonne le père, imbécile !

– Merde, éclate Claire, en larmes, tu m’engueules à chaque repas.

– Tu te crois dans une étable, re-tonne l’aspergé.

– Avec ta tête de cochon en face de moi, c’est normal », crie Claire à sanglots redoublés.

Claire se lève et court se réfugier à la cuisine avec son frère. Marc reste seul en scène ; le chat s’est endormi.

« Elle et son père, ce n’est point un cadeau, lâche la mère en pinçant son français.

– Elle me met à bout mais je l’adore, marmonne le père occupé à transformer les taches d’escargot en auréoles jaunasses.

– Désirez-vous d’autres escargots ? dit la mère.

– Non, merci. »

Claire revient, les yeux rouges, Marc la prend – chastement – dans les bras, pose ses lèvres sur son front – brûlant ! – en même temps qu’il lui pince la fesse gauche incognito.

« Ah ! c’est beau l’amour », commente le père.

Claire lui lance un regard incendiaire et il se tait.

« J’apporte la suite du menu », claironne la maîtresse de maison.

Le père se cure les dents, une main cachant sa bouche, mais dans le silence absolu qui règne, on perçoit les bruits de la nourriture qui se détache de la paroi dentaire. Marc note mentalement qu’il pourrait amplifier ce bruit au théâtre. Que ce serait même très brechtien.

Au milieu du rôti aux carottes du jardin, rehaussé de purée et de cochon braisé, on passe « aux choses sérieuses ». Fini les interludes. Après avoir longuement mâché un morceau de viande, le père se crispe : « Quels sont vos projets d’avenir, mon cher Marc ?

– Achever mes études.

– Bien sûr, mais après ?

– Donner des cours, je suppose.

– Un professeur gagne peu…

– Qu’y puis-je ?

– Évidemment.

– Ils seront deux, intervient la mère, deux traitements d’enseignants, ce n’est point si mal.

– Vous écrivez aussi ? questionne le père avec une moue dubitative.

– J’essaie, réplique le futur gendre.

– Vous êtes publié ?

– Pas encore.

– Je vois… Donc pas de rentrées de ce côté-là.

– Vous écrivez quoi ? s’inquiète la mère.

– Du théâtre.

– Comique, j’espère, rigole le père. Seules les comédies remplissent les salles, les gens ont un tel besoin de se fendre la poire. »

Marc commence à s’échauffer. C’est de sa vie intime que l’on débattait.

« Je n’écris pas pour gagner de l’argent, fait-il sèchement. Je me préoccupe avant tout de mon bonheur. Entre l’être et l’avoir, je choisis l’être. »

Sa colère rentrée le rend presque pompeux.

« Ah ! la jeunesse ! dit le père.

– Ils ont tout le temps pour estimer les valeurs de l’argent, médite la mère.

– L’argent vous a-t-il rendus heureux ? », demande Marc à brûle-pourpoint.

Silence. Claire sourit.

« Êtes-vous heureux ? continue-t-il avec une pointe d’ironie.

– Quelle question biscornue, fait acidement la mère.

– Le bonheur se définit par degrés, esquive le père.

– Tu vois, ils ne répondent pas, dit Claire. Vous avez du fric mais c’est tout… à l’intérieur, c’est vide !

– Et toi, tu es heureuse ? agresse la mère.

– Avec Marc, oui !

– Puisses-tu le rester, ma fille, dit la mère en pinçant les lèvres.

– Allons, votre bonheur s’arrose », s’écrie le père en brandissant un Courvoisier cinq étoiles.

Marc a retrouvé un calme céruléen.

Il déclame quelques généralités qui plaisent en remerciant la faculté de lui avoir si bien appris à parler pour ne rien dire.

Mais le dîner commence à l’écœurer. Même la nappe trop blanche.