L'énigme du zèbre - Mpata Nse - ebook

L'énigme du zèbre ebook

Mpata Nse

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Opis

La quête identitaire de Christelle, un nécessaire retour vers ses origines africaines...Christelle Akeza était une jeune fille née en France en 1992. Elle vivait dans une province de ce beau pays avec son petit frère Enok, sa mère et son père. Son contexte de vie ressemblait à tant d’autres, elle avançait dans ce monde de tortionnaires, protégée par un confort matériel qui lui permettait de se nourrir, d’étudier et d’envisager un avenir. Elle avait tout pour poursuivre cette vie dans l’hexagone. Absolument tout. Merci la France. Ses parents avaient immigré pour lui assurer un futur exempt de troubles et de turpitudes. Adieu l’Afrique. Ils s’étaient sacrifiés comme jamais pour que son rire subsiste. Le combat aurait dû surement s’arrêter là. Mais Christelle avait des questions, Christelle avait un manque identitaire qui l’orientait de manière pulsionnelle et spirituelle vers son continent d’origine génétique. Et sa tête gonflait de l’intérieur, laissant l’œdème écarter les ossements de son crâne. Elle avait besoin de savoir ce que ses parents avaient fui ; parce qu’elle en avait juste besoin et que l’exil lui avait retiré un héritage qu’elle refusait de perdre. Pourquoi toutes ces interrogations du haut de ses dix-sept années? Que se passait-il dans l’esprit de cette jeune fille qui dérivait dans un démembrement spirituel ? Quels étaient les mots qui auraient pu décrire ces années de quête et de désespoir ? Alors que son assiette était pleine, elle crevait de faim. Alors que son dressing regorgeait de manteaux d’hiver, elle frissonnait de froid.Quels étaient les mots qu’elle aurait voulu crier au monde, expliquant ses actions marginales, ses angoisses handicapantes ? Si le crâne d’Akeza pouvait s’ouvrir un instant…Un magnifique roman initiatique qui vous entraînera dans une lecture émouvante et saisissante !EXTRAITJe ne sais pas quel démon leur a susurré de me créer comme une hybride. Je ne saisis pas les raisons pour lesquelles ils ont banni cette langue Africaine de notre demeure. Je m’interroge : comment il est possible qu’ils soient restés trente années sans déposer un orteil au Congo ? Je ne sais pas non plus quel Ancêtre a enfoncé cette graine dans ma chair, profondément dans mes artères, et subtilement dans ma lymphe. Je sais juste que le jour où mon oncle m’a sommée d’être à tout jamais européenne et de tirer un trait sur le continent : mon cœur s’est froissé. Il y a des choses que je n’ai pas tolérées. Durant toute ma jeune et insolente vie, il y a des opinions que j’ai reconstruit, mais cette conviction-ci, fut, est et restera immuable. Non ! Je n’ai pas toléré, et mon cœur s’est froissé. À PROPOS DE L’AUTEURMpata Nse est née en Europe. Jeune passionnée de culture et de politique africaine, elle est également médecin et s’intéresse depuis dix ans aux différents domaines de développement du continent Africain.

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Titre

L’énigme du Zèbre

Roman initiatique

Edité par :

Éditions DIASPORAS NOIRES

www.diasporas-noires.com

©Mpata Nse Mboyo 2016

ISBN version numérique : 9791091999250

ISBN version imprimée : 9791091999267

Date de publication numérique : Avril 2016

Cette version numérique n’est pas autorisée pour l’impression

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I- L’Adversaire

Je ne sais pas quel démon leur a susurré de me créer comme une hybride. Je ne saisis pas les raisons pour lesquelles ils ont banni cette langue Africaine de notre demeure. Je m’interroge : comment il est possible qu’ils soient restés trente années sans déposer un orteil au Congo ? Je ne sais pas non plus quel Ancêtre a enfoncé cette graine dans ma chair, profondément dans mes artères, et subtilement dans ma lymphe. Je sais juste que le jour où mon oncle m’a sommée d’être à tout jamais européenne et de tirer un trait sur le continent : mon cœur s’est froissé. Il y a des choses que je n’ai pas tolérées. Durant toute ma jeune et insolente vie, il y a des opinions que j’ai reconstruit, mais cette conviction-ci, fut, est et restera immuable. Non ! Je n’ai pas toléré, et mon cœur s’est froissé. Il a maintenu : « Tu es européenne, ton avenir est ici. Bats-toi pour que les Blancs te trouvent indispensable ! Il te faut un diplôme universitaire, puis tu devras gravir les échelons dans leurs sociétés, jusqu’à devenir patron et les commander. Il te faut être au sommet comme Obama ! L’Afrique ce n’est pas ton souci, ça ne te concerne plus. Toi tu es née et a grandi en Europe, ne te sens pas moins à ta place que ces petits blonds. Quand ils diront « eh l’Africaine », c’est une insulte ! Tu fais partie des leurs. ». Il n’avait pas souhaité mal faire… Vraisemblablement, il cherchait à me consoler et à me faire oublier ce que je ne pouvais plus jamais retrouver. Il m’exhortait à être au summum. Dans l’absolu, ses conseils n’étaient pas mauvais. Il y avait juste une chose que je n’arrivais pas à tolérer. Ce jour-là, j’avais dix-sept ans.

« L’Afrique n’est pas ton souci, ça ne te concerne pas »

Cet aphorisme évoqua en moi d’abyssales colères. En cet instant, j’ai pris conscience de la perversité de l’adversaire. Répandu dans de nombreux corps noirs, qu’importe la religion de ces enveloppes ébène, qu’ils soient musulmans, chrétiens, athées, cet esprit a réussi à s’immiscer dans l’ossature d’enfants d’immigrés et à façonner des hybrides… de merveilleux hybrides.

C’est ce qui était prévu pour moi. J’étais la future européenne parfaitement intégrée, diplômée à l’université, voyageant à New York, tissée jusqu’au bas du postérieur de mèches brésiliennes onéreuses, possédant un appartement ou une maison à crédit, amenant mes enfants à la crèche avant d’entamer une longue et dure journée… J’étais préparée pour une vie au service de l’Europe. Mon talent allait être au service de l’Europe, mes impôts transférés aux états de l’Europe. Mes enfants et mes petits-enfants eux-mêmes iraient prêter allégeance à Hellène. Nous allions participer à son développement, à sa réussite et à sa gloire.

Toutes nos vies seront dévouées à l’Occident. Voilà ce que me propose l’Adversaire. Un confort avec « certains », petits, légers obstacles qui seront toujours moindres que ce que me proposent les autres continents. Et surtout la tumultueuse, l’ardente, la féroce Afrique.

« Te pose pas de questions ».

Face à ces obstacles, « petits, légers et insignifiants », mes oncles, mes tantes, mes parents se lèvent comme un seul homme et font front. Ils m’ont inculqué qu’il ne faudra jamais me rabaisser et laisser certains Blancs racistes me marcher dessus, mais avancer fière, la tête haute tout en travaillant cinq fois voire dix fois plus qu’eux, pour leur montrer que nous ne sommes pas des sous-hommes.

Juste… de petits, légers et insignifiants obstacles… Et puis est survenue la graine. Cette dernière avait dû être abandonnée par je ne sais quel Aïeul. J’avançais, proprement dans les rues de l’hexagone, lorsque j’ai trébuché sur la graine d’un baobab.

Je me suis relevée, vacillante, quand déjà cette dernière était une racine. Elle s’entortillait dans le sol fertile de ma vie de jeune femme. Je l’ai suivie, pour voir où était le tronc qui en jouissait. Malheureusement, elle déviait du sentier… Alors j’ai longuement hésité.

Légers… Petits… Insignifiants obstacles…

« Ne quitte pas le sentier »

Soudainement des chants firent chanceler mon âme, et sans pouvoir me contrôler, j’avançais suivant leur rythme, sur le passage laissé par la racine. J’entendais ma mère hurler mon nom, distinguant sa perruque au loin et son regard apeuré. Elle hurlait... Et cela déchirait ma poitrine. Je la voyais tituber sur la berge, les bras élevés vers le firmament, dans une poignante supplication. Elle voulait que je revienne, et martela que : « l’Afrique n’est pas ton souci. Cela ne te concerne plus ». Mais j’ai continué, comme possédée. Maman… J’ai continué. La racine amplifiée, sombrait dans des marécages, glissait dans des puits profonds, survolait des falaises, s’assemblait aux cascades. Mais j’ai continué… Papa, j’ai continué. Alors, à chaque pas, je m’immobilisais devant une tante ou un oncle, et l’adversaire lové en leurs corps, parlait à travers leurs gorges :

- Là où tu vas, les hommes et les femmes vont te vouloir du mal, ils vont être contre ta réussite et vont souhaiter que tu sombres.

Je répondais, déterminée :

- Mais, quelle différence avec les Blancs racistes, qui depuis un siècle nous mènent la vie dure ?

- Tous ne sont pas ainsi ! Beaucoup t’ont aidé, beaucoup se sont battus pour les droits civiques des Noirs. Pour certains d’entre eux qui sont racistes, là il faut te battre et t’imposer.

- Et là où je vais, tous seront contre moi ? Aucun ne souhaitera m’aider ? N’ai-je pas le droit de me battre là-bas pour m’y imposer ?

- C’est-à-dire que… que…

- Pourquoi suis-je autorisée à me battre en Occident, mais dois-je renoncer à me battre là-bas ?

Face à leur silence, j’ai repris mon chemin.

J’ai traversé une vallée où l’ombre de la mort me faisait frissonner d’effroi.

Un Peulh m’a invitée chez lui. Il ne m’a pas empoisonné, je suis encore en vie pour témoigner. Il m’a nourrie, et m’a enseigné des sciences et secrets insoupçonnés.

L’amphitryon du Nil caressa ma peine, berça ma carence. Il y déversa du lait, la liqueur que je n’avais plus jamais goutté depuis des années. Je ne voulais plus partir, dehors tout était catastrophique. Le jour qui vint à éclore m’obligea à poursuivre.

Alors, j’ai continué…Maman, j’ai continué !

J’ai marché jusqu’à la prochaine oasis.

Un Diola, et un Sereer m’ont conviée à leur table pour partager leur assiette. Accroupie, j’allais dévorer quand quelqu’un a crié mon nom. C’était mon père. Il était loin sur l’autre côté de la baie.

Son écho paniqué résonnait dans toutes les collines. Il me demandait de rentrer continuer son rêve occidental.

Je l’ai regardé, interdite. Puis j’ai digéré, et je me suis souvenue que je ne tolérais plus rien et je suis restée silencieuse, afin de ne pas paraitre insolente, tandis que déjà, mon dos lui faisait face.

J’ai repris mon sac, et dès lors j’étais avec un Tutsi, un Twa et un Hutu. Ils m’ont parlé de guerre et de douleurs. J’ai eu peur. Ils m’ont relaté des versions divergentes sur un grand chef des armées, élancé et mince, au regard perçant et à l’élégance éthérée. Ils se battaient, ils se chiffonnaient, ils parlaient de politique. C’était le début des présentations avec les obstacles du continent…

Malgré tout, j’ai continué tout droit, tout droit ! Le Congo c’était par là : tout droit !

L’adversaire partout cherchait à me convaincre que je devais retourner sur le sentier.

Je lui disais que moi j'aimais ce chemin, je lui disais que je rencontrais des anges et des héros.

Il me rétorquait que c'est parce que je n'y allais qu'en vacances, que derrière leur grand sourire et leur salaam aleykum, il n'y avait que sorcellerie et méchanceté.

Seuls les complots et les meurtres régissent leurs esprits et aucun foyer ne peut être aimant lorsqu'il n'est composé que d'homme et de femme Africaine.

J'ai exigé qu'il se taise mais il changeait juste de corps, possédant celui de ma sœur, de mon cousin, de mon voisin, et même du pasteur.

Quelle plaie cet adversaire!

La racine ne m’attendait pas, avec ou sans moi, elle se multipliait, prenait de la force, murissait, sortait de sa misère. Avec ou sans moi, elle allait nourrir l’arbre. Celui que je cherchais. Quand j'hésitais trop, ou perdait du temps à tenter de convaincre l'adversaire, il m'arrivait de me retourner et de ne plus la voir... Elle avait tracé son chemin... Et en effet, avec ou sans moi, le tronc continuait à se redresser.

Alors je courais plus vite pour la rejoindre. Enfin…je suis arrivée sur la terre de mon Ancêtre. On l’appelle le Congo. Je suis arrivée sur la terre de mon Ancêtre, et la racine m’a questionnée :

« Avec ou sans toi ? »

J’ai admiré l’horizon… j’ai admiré le Kivu…

Alors, j’ai décrété. J’ai décrété que les habitants du pays allaient m’accepter, tout comme les Blancs sont censés m’avoir acceptée ! J’ai décidé, qu’ici, j’allais imposer mon talent, ma force, ma jeunesse, et produire mon argent. Pas dans cinquante ans, maintenant !

Il est peut-être temps que je vous raconte, comment je me suis battue pour retrouver le tronc de mes racines.

Il est peut-être temps que je fasse taire cet adversaire, qui nous fait croire qu’un peuple ayant réussi à surmonter l’esclavage, la colonisation, les lynchages et les discriminations, tout en gagnant chaque année un peu plus de considération sur la terre des « autres », n’arrivera pas à récupérer le pouvoir de décision en son propre tronc. Faire taire cet adversaire qui murmure aux oreilles des miens, que l’Afrique est derrière nous, que cela ne nous concerne plus.

« Tu vois, qu’il ferme sa grande gueule, saute, cale en l’air, et nous applaudisse avec ses fesses. »

Je n’ai plus peur des mots de l’adversaire. Je n’ai plus honte d’avoir quitté le sentier. Je n’ai plus d’angoisse à ce que le chemin ne soit pas tout tracé.

Et vous autres, mes soi-disant ennemis plus mauvais que les membres du Klux klux Klan ! Je parle de vous, Africains bio !

Oui vous Africains bio vivant sur le continent, sur la terre de mes Ancêtres, vous allez m’aimer, j’ai dit ! Et même si vous me vomissez, je n'irai nulle part ailleurs.

J'ai dit. Je vais y trouver une place confortable, je vais y fonder ma vie, soyez-en sûrs. Et ensemble, dans les drames et les coups de lutte, mais aussi dans la confiance et l’amitié, nous allons relever ce défi. Je veux que vos petites têtes noires soient souriantes, vos enfants privilégiés et que cela ne soit plus réservé à une minorité alliée aux industries d’armements, aux pilleurs et aux dictateurs, mais à la plus grande partie d'entre nous. La plus grande partie des Africains ! 

Je n'ai que cette obsession. Et tout cela dépend de nous et de notre capacité à foutre des coups droits à l'adversaire, à le piétiner, et à nous battre. Je vais vous voir soulever des montagnes, et j’écrirai vos épopées, vos réussites quand le monde entier n’écrit que sur vos faillites.

Je vais m’imposer, avec mon accent de Française, mes manières de Blanche, ma musique atypique et vous allez me prendre comme je suis, comme mes parents se sont imposés sur le continent des Autres, comme ils ont imposé leur accent Africain, comme ils ont imposé leur différence. Je vais me rendre indispensable, et mon talent vous obligera à m’accepter. Mon temps, mon argent, mes impôts, toute ma vie pour vous, pour nous, là-bas et nulle part ailleurs. Oui je fais le chemin inverse. Maman, je continue !

Qu’importent les difficultés, qu’importent les obstacles. Non ce ne sera pas facile. Non ce ne sera pas simple et rapide. Ce sera ardu, éreintant, pénible, angoissant, ce sera terrifiant et DIGNE ! J’ai remercié ma mère en larmes, et mon père épuisé, je les ai remerciés pour les brèches dans le mur, pour les sacrifices, pour avoir combattu le ventre de la Méditerranée. Je ne cesserai jamais de leur crier ma gratitude envers leur abnégation, qu’importent les manquements et les déraisons. Et j’ai continué. . . Comment rentrer en Afrique ? Comment réussir ma vie là-bas ? Je n’ai pas toute la réponse, mais je me devais d’essayer. Alors laissez-moi vous raconter, jusqu’où la souche a décidé de m’amener. Si je crève en route, continuez… Il ne s’agit pas seulement de ma réussite, un rayon peut cesser de briller, tandis qu’il reste des millions d’autres étoiles de feu qui éclatent aux yeux du monde la magnificence du soleil.

Africains : vous êtes mon soleil.

Faites bronzer mon monde !

II- Jalouse

Je ne sais plus vraiment comment tout a commencé, nous étions en avril 2011, j’avais dix-sept ans et préparais mon baccalauréat. C’était la dernière année avant l’université.

Je n’ai pas connu l’Afrique, je n’y suis même pas née. Comme beaucoup de ma génération, j’y ai passé un court séjour dans ma petite enfance, mais contrairement à beaucoup d’individus de mon entourage afro, je n'ai jamais réussi à couper le cordon.

En effet, depuis mes dix ans, je ressentais un manque m’amenant à questionner régulièrement mon père : « Papa, on y va quand ? On va quand voir Kinshasa ? ». Je ne me sentais pas comme mes camarades, j’avais l’impression que nous étions de passage dans ce pays européen. Jamais pourtant nous n’avons pris l’avion.

Chaque été, nous avions droit au même paysage à Sartrouville, banlieue parisienne, partageant les mêmes fous rires avec nos cousines et les mêmes prises de tête avec les tantes.

Ces souvenirs sont un ciment inoubliable qui génère une affection naturelle envers le grand nombre de cousines dispersées par la suite.

Je me souviens encore, quand Noella, lors de notre quatorzième année se fit attraper flirtant avec un garçon du quartier par tante Malu…

À notre grande surprise, cette dernière est restée silencieuse et bien trop calme… Ce fut une situation très anxiogène qui nous broya l’intestin durant toute la suite des congés.

Pas de ceinture, pas de coups, pas de cris… Suspicion ! Nous avions peur car il n’y avait pas eu de punition, mais que les yeux de Tante Malu crachaient le feu.

Et puis finalement à la fin des vacances, je repartais dans ma province française, laissant Sartrouville et Noella, toujours sur le qui-vive vis-à-vis de sa mère..

Le soir du premier jour de cours, Noella m’appela en larmes. Tante Malu avait présenté la sentence, après deux mois de préparation, elle lui avait rasé les cheveux pour être sortie avec un adolescent, et aussi les sourcils en guise de supplément car le garçon était un Sénégalais.

« Ils s’étaient juste embrassés », avais-je défendu ma cousine auprès de ma mère. Cette dernière en soutien à tante Malu répondit : « À partir du moment où il y a un homme et une femme seuls dans une maison avant le mariage, ils ne sont pas deux mais trois ; le diable est présent ! »

C’était des soaps américains dans un contexte afro-européen quand j'analyse le scénario des vies de mes oncles et tantes.

C’est ainsi que j’ai grandi, slalomant entre les différentes classes sociales, les différents milieux, les différentes mentalités. Sartrouville et les murailles de Chine horribles, ma province française et les pavillons fleuris, l’Église protestante ou l’Église catholique ; puis les cours de philosophie et les camarades de classe athées, autorisées à ramener leur petit-copain chez elles, même si ce dernier changeait tous les mois.

J’ai été très tôt confrontée à différents angles de vue au sein même de ma famille et via la cour de récréation, ceci a complexifié mon mode de réflexion. Il se peut qu’être l’enfant d’immigrés en Europe ait généré en moi un esprit troublé, aux frontières de perception difformes et camouflées dans une jungle d’idées. Peut-être…

Discrète, je n’ai jamais vraiment dit ce que je pensais, je me demande même si je pensais.

J’étais juste là. Église, mariage, télé, copinage. Juste là, ni habitée de sentiments trop hauts, ni trop bas. Je me pensais vide de réflexion, d’ambition et d’idéologie mais tout était en pleine maturation. Je me transformais sans m’en rendre compte. Tout était fait pour qu’arrive ce jour, inéluctablement. Complexe et intense, bouillonnant. Ce jour est venu, un vendredi d'automne dans une cour de lycée. Nous étions couverts de manteaux sombres, le dos vouté, les mains tremblantes, affrontant le froid et le vent. Les feuilles orangées jonchaient le sol, humides elles nous faisaient glisser. Le hall d’entrée du bâtiment principal abritait une génération de français d’origines diverses, une génération de français aux colorations épidermiques multiples… À prédominance blanche. Les murs en pierre de la façade conféraient à la bâtisse une prestance, une authenticité manifeste. La finesse de l’architecture, la minutie de la construction, l’odeur des briques, le raffinement des ornements aux fenêtres, tout ce travail datait de décennies, voire de siècles. Il était l’héritage d’un passé majestueux, un passé français illustre.

Lors de la pause de midi, assise sur un rebord de muret, j’accompagnais mes « Camerounaises » fumer leurs saloperies de cigarettes.

Se tenait cette blonde devant nous, richissime, qui racontait comme elle vivait dans son ranch en Afrique. Elle expliquait que là-bas, elle faisait ce qu’elle y voulait, qu’elle pouvait entrer en boîte sans être bien habillée, que tous les hommes n’avaient d’yeux que pour elle.

Un grand noir planté devant elle, en baggy jeans et large T-shirt rouge, métissé aux yeux verts, lui répondit : « Ouais, mais les femmes Blanches nous attirent énormément. Tu vois vous avez les yeux de couleurs différentes, bleus, verts, brun clairs, ce n’est pas répétitif, alors que… voilà quoi… »

Une des Camerounaises assises à mes côtés nommée Sarah, toussa, mimant de s’étouffer.

Le jeune métis se rendit compte qu’il y avait une brochette de filles Noires à quatre mètres de lui. Le garçon nous toisa.

En province française, à mon époque, et dans cette ville précisément, il n’y avait pas assez de Noirs dans les lycées. Certains de nos « frères » n’avaient pas assez de menaces sur leurs têtes à défaut d’avoir de la dignité, et ils n’hésitaient pas à véhiculer des images négatives et humiliantes sur nous « filles Noires ».

Je dois avouer que la réciprocité était de mise.

Le jeune lycéen continua :

« En plus vous avez de vrais et beaux cheveux, avec les renois on est toujours surpris au pieu »

Estomaquées, nous n’avons pu ouvrir nos bouches pour tenter de répondre le moindre mot à son missile, ne fût-ce qu’une petite pierre comme les Gazaouis envers Israël…, qu’elle nous regarda et nous lança, l’œil pétillant :

« Ah ouais, les filles c’est vrai vous portez des rajouts… C’est comment déjà ? On vous a cousues ? »

C’est un peu trop loin pour que je me souvienne des détails, mais les filles autour de moi se sont mises à parler, parler, d’abord avec la Blonde, puis avec le jeune métis ; puis un autre Blanc s’en est mêlé, rajoutant entre les deux tafs de sa clope :

« Eh les filles, faites pas vos Malcolm x, vos pères sont médecins ! Vous vous êtes crues dans un film ? On ne vous a pas fouettées ».

Là c’est encore monté, les filles se sont levées, Sarah a jeté sa cigarette en colère, s’est approchée du gars qui s’était incrusté. Ils ont palabré, elle levait les bras, tournait ses mains autour de la tête du jeune homme, qui lui répondit :

« Tu t’es crue dans le prince de Bel-Air, une noire du ghetto, Latoya ? Pourquoi tu bouges tes mains comme ça ? »

François, un lycéen communiste, traversa l’entièreté de la cour, pour venir nous « défendre », il avait sorti son écharpe Yasser Arafat, et portait son T-shirt Che Guevara. Partout où le peuple Noir souffrait il se devait d’être là… Depuis qu’il était parti planter des arbres au Burkina Faso et avait couché avec une fille de là-bas, il se sentait investi d’une mission à notre égard...

Yaza le Comorien cessa de rouler son joint, il siffla pour que Mohammed vienne assister à la scène.

« Il parle de pieu, mais ce Noir fragile il s’est tapé personne. Tu parles, tu parles, avec ta grosse bouche mais… » scanda Sarah. Elle était blessée, et essayait de garder la face haute sans réussir à contredire avec des arguments concrets.

Moi… je ne disais plus rien et observais cette scène. La jeune lycéenne blonde nous scruta sans inhibition, avec un sourire au coin de la lèvre droite. Oui… c’était la droite. Elle tira sur sa Marlboro, et déposa son regard dans le mien.

Espiègle et hautaine, elle semblait amusée par notre condition, prenait réel plaisir à nous confronter et à nous observer comme des attractions. Grande blonde sculpturale, elle portait ce jour une mini-jupe à carreaux noirs et blancs. Le vent frais agitait ses cheveux fins, et quelques mèches venaient choir sur son front, son nez et sa bouche. Ce n’était pas n’importe qui.

Nous avions eu quelques accrochages… Quand je suis arrivée nouvelle dans ce patelin, j’étais l’attraction exotique du moment, c’était toujours excitant une amie Noire en plus d’un ami gay… Au début… Nous nous étions embrouillées pour une histoire de garçon, elle avait flirté avec le petit-ami d’une grande amie. Par allégeance amicale, je m’étais éloignée d’elle. De toute façon, je n’étais qu’une attraction éphémère. Ce jour-là, il n’était pas uniquement question d’elle.

C’est l’ensemble du lycée que j’ai aperçu à travers son visage amusé. Elle était à l’aise financièrement en France, elle était à l’aise à Dakar. J’étais immigrée en France, c’est vrai, scolarisée dans une bonne école, entourée de camarades fortunés, mes parents se saignaient pour que j’aie la meilleure éducation.

Mais après les sacrifices, il ne restait rien pour commencer à s’épanouir. Dans la pyramide des besoins, mes parents avaient permis les deux premières bases : manger et avoir un toit. Je ne m'en plaignais pas. Je constatais que c’était serré la vie en France ; et qu’au pays, on m’avait fait comprendre depuis longtemps que seul le chaos nous y attendait.

Dans ma province française, ce n’était pas Sarcelles, ce n’était pas Sartrouville où je retrouvais le reste de ma famille. Ce n’était pas les tours et les cages d’escaliers, mais c’était la confrontation quotidienne avec le privilège. J’ai eu ce flash, ce sentiment d’avoir été dépossédée de quelque chose.

Quelqu’un d’autre mangeait ma part du gâteau. Cette pensée m’a envahie, je ne sais pas d’où elle est venue. Mais j’étais jalouse. Je voulais moi aussi, partir chaque été dans ma villa à Kinshasa. Être bien chez les autres, et en place chez moi, avoir un héritage familial, des maisons et des vieux châteaux.

Être partout en vacances, partout en confiance. Oui, ce jour-là, j’ai eu un accès de jalousie et j’avais dix-sept ans. Le soir, après une journée de cours éreintante, terminale S, option mathématiques, où je galérais pour la préparation du bac, j’ai pris le chemin de la maison.

Je récupérai d’abord mon petit frère dans son école, il se nomme Enok, douze ans, et deuxième de la dynastie Akeza. J’ai toujours été proche de lui, comme une petite mère, j’aimais lui poser des questions sur sa journée. Il n’avait pas peigné ses cheveux, alors je cherchais l’arme fatale pour régulariser sa touffe, quand le « gendarme suprême » allait nous voir débarquer au soir, il fallait qu’il soit dans les rangs. Son menton carré proéminent associé à de grosses joues creusées de fossettes lui conférait un air poupin. De corpulence mince, il avait une immense bouche qui traversait sa face d’oreille en oreille, surmontée de magnifiques lèvres pulpeuses. Il avait les dents du bonheur, et un long cou fin qui venait supporter son visage si particulier. Ses yeux bridés et son large front ne laissaient personne indifférent. La beauté.

- Mets de la crème Enok, lui ordonnai-je, lorsque nous nous retrouvions dans le bus, ce jour-là.

- Pourquoi ? Mes potes ne mettent jamais de crème, pourquoi on m’oblige ? S’insurgea-t-il, le regard de braise, agacé par tant de procédures.

- Parce qu’un noir sans crème, c’est moche, il n’y a que les Sénégalais qui font ça. Tu ne veux pas être gris comme un Ouest Af j’espère ? ricanai-je. Je répétais ce que j’entendais, abrutie par tant de préjugés… Sûrement quelques mots de tante Malu injectés en moi.

Je lui ai sorti une vieille crème pleine de parabène et d’autre liquide pétrole. Elle était légèrement éclaircissante, avec de l’hydroquinone.

Le pauvre enfant… C’était l’époque où je ne lisais jamais les notices de ce que je consommais… l’époque où je n’avais pas encore découvert la beauté des Sénégalais… l’époque où quelque chose sommeillait en moi, mais que je ne cernais pas.

Sur le chemin de la maison, nous fûmes rejoints par Maliya, Khadija, Sarah, Nuna, et Petrolla. Une longue rousse, une Maghrébine, des métisses et des Noires. Nous faisions partie des moins riches du lycée. Quoique Nuna et Petrolla étaient pas mal privilégiées puisque chaque été, elles aussi allaient à Yaoundé, métropole du Cameroun. Elles voyageaient, prenaient cet avion pour ce continent inconnu.

Suite à la dispute survenue quelques heures plutôt au lycée, elles n’en pouvaient plus, et parlaient encore et encore du fameux :

« Avec les Renois on est toujours surpris au pieu ».

Elles aussi, elles l’avaient leur villa en Afrique. Elles possédaient quelque chose de plus que moi…elles avaient un héritage.

Khadija voulut nous « aider ».

« Nah, mais faut dire que vous les Blacks, vous n’avez pas de chance. Esclavage et colonisation, les Blancs ils se sentent supérieurs ; alors que nous, ils ont beaucoup de respect. Nah, mais crie pas, le prends pas mal ! Mais nous, on a été jusqu’à Poitiers, tu vois on a l’Islam et l’empire Arabe. Vous, vous n’avez rien fait à part être des victimes…c’est triste ouais, mais voilà quoi…c’est normal après qu’il y ait des gens qui vous… ».

Cette magnifique jeune fille d’origine marocaine se tenait droite, pleine d’assurance, le visage encadré d’une cascade de cheveux noirs luisants. Ses sourcils foncés et fournis imposaient une expression de gravité, quoi qu’elle dise ou fasse. Ses regards semblaient toujours provenir des profondeurs du monde.

Khadija se fit ramasser par Petrolla qui ne supporta pas son intervention, elles se mirent à crier… Mais Petrolla répondait par égo et orgueil sans savoir quoi rétorquer, puisqu’elle ne savait rien de notre Histoire. Nous ne savions rien de Notre Histoire.

Je me souviens encore de leurs fous rires, de leurs cris et de leurs pleurs. De cette adolescence qui prenait doucement fin. Ces moments d’euphorie avant le grand changement. Nos êtres en devenir avaient-ils assez de ressources pour affronter les lendemains ?

Par la vitre du bus, où nous étions entassés, je l’ai aperçu.

Je suis alors descendue du bus, pour rejoindre mon cœur, mon frère, mon meilleur ami : Arthur. Les filles ont hurlé mon nom, ont pouffé de rire, et ont repris une discussion énergétique, disparaissant avec l’automobile, m’abandonnant au calme. C’était toujours un intense moment de détente que d’être à ses côtés. Il avait ses vieilles locks brunes faites sur cheveux fins de caucasiens ; je me disais toujours que les locks c’était pour les blancs hippies et les Noirs sales. Je l’appelais « Bob Marley », et lui me répondait toujours en me nommant « Beyonce ».

« Les Noirs sales portent des locks », encore une réflexion issue de mon conditionnement. La beauté se devait lisse, caucasienne, mince, claire de peau de préférence.

Arthur, Enok et moi marchions donc le long de la grande route. Nos maisons étaient séparées par une sorte d’immense champ, et nous nous attendions chaque matin et soir pour débuter ou finir le chemin.

Je pouvais rester des heures à ses côtés, sans énoncer un mot. C’était mon havre de paix.

Avant de rentrer à la maison, nous sommes passés boire un chocolat chez ses parents. Il y avait leur cousin Fabrice, qui revenait de Kinshasa. Il nous parla en lingala à ma grande surprise. Je ne comprenais pas et le lui ai dit. Il rit, « vous êtes devenus Blancs et moi plus Noir que vous. » lâcha-t-il en engouffrant un morceau de pain accompagné de rillettes.

Nous ne restions jamais longtemps chez Arthur, il s’agissait simplement de discuter un peu avec ses parents qui s’adressaient à nous autrement que par des injonctions et des ordres pour accomplir des tâches ménagères. On me demandait ce que j’avais fait, ce que j’aimais, quels étaient mes projets. Je trouvais cela fantastique. J’étais un réel sujet avec qui les parents d’Arthur désiraient s’entretenir, une personne dont les rêves importaient. Le père de mon ami se posait dans son fauteuil, croisant les jambes, près du piano, et il plongeait son regard dans le nôtre, concentré sur nos petits mots fragiles. C’était sûrement de là que venait l’attention qu’Arthur savait porter aux gens, il était le parfait contenant pour recevoir mes questionnements. J’aimais sa présence, ses longs doigts fins et son reposant sourire.

Leur maison était enfouie derrière de grands arbres, et un grand terrain délimité par un enclos s’étendait sur plus d’un hectare. Il s’y trouvait des oies, des poules, et même un paon. Au fond du jardin, une sorte de baraque décorait le paysage. Elle était remplie d’outils de jardinage, de caisse en bois, de nourriture pour les chats, de copeaux de bois. Je resonge aux soirées qu’Arthur organisait dans cette petite baraque. J’apercevais souvent sa mère frêle se déplacer d’une pièce à une autre, transportant un bac à linge ou préparant à manger. La manière dont Arthur parlait à ses parents m’était étrangère. Il y avait beaucoup de familiarité, il râlait souvent quand elle lui demandait de ranger une ou deux choses, et ils abordaient des sujets interdits chez moi, comme la sexualité, avec une aisance déconcertante. J’avais accepté cette étrangeté, après tout : ils étaient blancs. C’est ce que mon Africaine de mère me répétait sans cesse quand le protocole n’était pas suivi dans ma manière de communiquer avec elle : « On n’est pas des Blancs ! Ferme ! Ferme ta bouche ! »

Puis, après une longue heure à leurs côtés, Enok et moi sommes rentrés. Sur la route, mon petit frère cachait son visage sous une écharpe. La journée avait été si longue, tant d’émotions en moins de 24 heures. Je l’observais et m’aperçus d’une larme sur le haut de sa joue découverte.

- Enok, je t’ai grillé ! Pourquoi pleures-tu ? M’exclamai-je.

Après avoir hésité avant de répondre, il me glissa

- Fabrice, il est Blanc et il parle Lingala, moi je ne sais même pas dire un mot…

Il s’engouffra plus profondément dans son écharpe, enfonça son bonnet sur son crâne, et accéléra le pas, jusqu’à se retrouver à dix mètres devant moi.

C’est vrai. Il nous avait été interdit de parler lingala depuis notre arrivée en Europe par nos parents, nous devions vite nous intégrer et cela demandait l’oubli de cette langue Africaine. Ils pensaient que nous n’aurions peut-être pas été capables de maitriser les deux ? Ou peut-être que le Lingala était une sous-langue inutile et laide ? Je ne leur ai jamais demandé.

Ce soir-là, j’étais triste. Je l’avoue. Il y avait eu trop d’évènements pour que je puisse les oublier sans une réflexion. Mon père regardait attentivement les informations. Il attendait la minute Afrique pour avoir des nouvelles… et ne partageait pas ce continent avec nous. Un frein à l’héritage.

Comme chaque soir, j’allais dans ma chambre, et je lisais.

Ces derniers jours, c’était Émile Zola, « La bête humaine ». J’étais passionnée par la dynastie des Rougon-Macquart. Je la comparais à ma propre famille. Nous les Akeza étions aussi les personnages d’une épopée romanesque des temps modernes. J’aurai pu lire toute la soirée, dévorer les pages et me nourrir de verbes, de métaphores, de joutes lyriques mais nous n’étions pas seuls.

Il y avait de nombreuses femmes à la maison, des femmes Congolaises de l’Église. Elles piaillaient comme des cailles. Je les entendais à l’autre bout de la maison.

Mon nom retentit. Je fis semblant de ne pas entendre, jusqu’à ce que Enok toque et me force à descendre. Je devais préparer le fufu pour mon père, mettre la table et le servir.

« Oui maman, je ne mets pas le pondu avec le riz, je mets dans des plats différents ! C’est bon, ça fait dix-sept ans que tu me le répètes… » Soupirai-je, après être descendue à la cuisine et commencé à sortir la nourriture des casseroles.

Arthur était toujours surpris que je nomme toutes femmes Noires de 50 ans « tante ». Mais c’était le protocole, elles étaient tantes-femmes, à différencier de mes vraies tantes-sœurs de ma mère… Celle-ci, avait une perruque d’un rouge flamboyant, une canine en moins, et des bijoux sur les bras, le cou, les doigts. Elle était de corpulence imposante, et les trois autres tantes-femmes étaient très grandes et très fines. Elles étaient moins extravagantes que la tante-femme aux cheveux rouges, dans leur longue robe noire et leur châle imitation Dior. Elles parlaient fort en lingala ou en tshiluba, avec ma mère et je ne comprenais absolument rien. Leurs voix rauques rythmaient mélodieusement la discussion. Entendre ces langues incomprises suscitait en moi un plaisir inexpliqué. J’essayais de repérer les mots que j’avais pu assimiler. Des femmes Africaines, toujours autour de moi, avec qui je ne conversais pas, qui avaient installé une barrière bien plus que linguistique entre elles et moi. Elles me parlaient spontanément en français, me rappelant à chaque fois, que je n’étais pas comme elles, que j’étais cet hybride sans héritage. Une tante femme prit la parole et s’est exclamée :

- Vous les enfants d’Europe, vous manquez de respect ! »

Une seconde poursuivit et fut rejointe par un capharnaüm de reproches. Je ne sais même plus qui parlait, j’avais le dos tourné, concentrée sur ma semoule.

- Tu vois que ton père n’a pas mangé et tu ne descends pas pour préparer ? Vociféra l’une d’entre elles.

- Elle lisait sûrement ! s’écria une autre, d’une voix suraigüe et tremblante. De dos, je ne la voyais pas mais l’entendait piler énergétiquement.

- C’est vrai que Christelle lit beaucoup, vous savez elle a dix-huit de moyenne, c’est une intello, elle ira loin, reprit la tante rouge.

- C’est toi aussi qui dessines les tableaux ? Questionna une voix, je n’avais pas réussi à définir qui en était l’auteur. Mais c’était une voix calme et douce. La seule qui me considérait comme un sujet et s’intéressait à ce que j’aimais. Je n’eus pas le temps de répondre, à peine je me retournais et ouvrais ma bouche que la voix suraigüe s’exclama :

-Hum, l’enfant-là finira avec un Blanc, elle est intello ; pourquoi pas avec Arthur ?

- Le sale-là ? Avec ses machins dans les cheveux ? Noyon ! » Pesta ma mère qui était restée silencieuse depuis le début de cette cacophonie.

Puis elles poursuivirent leur discussion en lingala, m’abandonnant à nouveau sur mon îlot, ne se souciant plus de ma présence, de mes désirs et de mes ambitions.

Savaient-elles les interrogations que leur discours générait en moi ?

Finir avec un Blanc ? Parce que j’aime lire et que j’étudie régulièrement… L’homme Noir n’acceptera pas une femme qui étudie ? Qui aime l’art et la littérature ?

Je suis entrée au salon avec les plats chauds en main. J’ai regardé mon père. Il s’est levé dignement, fatigué et si magnifique.

Il me sourit en sentant l’odeur de la nourriture, me remercia lorsque je le servis et allai lui chercher de l’eau et une bière. Il se lava les mains avec la bassine que j’avais mise à ses côtés, et je lui essuyai les doigts avec une serviette. Tout se faisait toujours en silence. Il pensait. Je pensais. Mais à cet instant, je lui glissai :

« Pourquoi les Blancs ont droit à tous les privilèges ?

Son large visage se dressa et me scruta, interrogateur. J’observai sa face brune, son nez épaté, et sa calvitie prononcée. Vêtu d’un costume cravate noir, il était robuste et grand. Il postillonna en s’exclamant :

- Oh ! Mais ne vois-tu pas que tu as plus de privilèges que de nombreux Blancs qui vivent dans la rue ! Tu as un toit, à manger, une éducation. Non, là je ne suis pas d’accord.

- On est les seuls de la famille à avoir une maison, Papa, tous les autres cousins sont à quatre dans la même chambre.

- Peut-être suis-je le seul à avoir travaillé pour en arriver là !

- Les Noirs ne travaillent pas ?

- Très peu se donnent les moyens pour y arriver… la plupart sont des délinquants qui passent leur journée à tenir les murs !

- Et quoi… nous, on n’est pas comme eux ? Nous, on se rapproche du Blanc ? C’est ça ? Nous sommes consciencieux, travailleurs, organisés, ambitieux ; pendant que le reste des Noirs est médiocre.

- Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? Christelle ??? »

Il regarda mes mains. Je tremblais. Tremblais de colère. J’allais pleurer. Les larmes allaient couler. Pas d’écharpe pour me cacher. J’ai quitté le salon.

C’est ce jour-là que ma jalousie m’a envahie, je ne savais pas quoi en faire. Je n’avais personne pour m’en parler avec des mots matures, l’empêcher de devenir haine et frustration, l’empêcher de pourrir mon âme. Personne pour me dire, qu’il ne faut pas en vouloir aux autres, que c’était moi la jalouse, que je devais le comprendre et le gérer.

Personne pour me parler de mon héritage Africain, personne pour comprendre que m’amputer de tout un passé ne faisait de moi qu’une frustrée angoissée.

J’étais seule, et jalouse. Oui… c’était à peu près là le début.

Avant que je ne quitte la maison pour mes études, et que je sois seule dans ma nouvelle ville, loin de toutes mes tantes, mes oncles. Juste mon téléphone, internet et ma tête. C’était le début du changement, avant que je ne découvre seule sur internet un Nouveau Monde, avant que je n’entame la période « Afrocentriste ».

III- Insolente

Aout 2011. C’était le dernier été précédent ma nouvelle vie universitaire.

Surexcitée et sur un nuage, le monde devint un laboratoire que je souhaitais parcourir, épuisée par la prison mentale qui m’encerclait. Et puis, je devenais une jeune fille avec des préoccupations de plus en plus portées sur la gent masculine. Pendant que toutes mes copines rêvaient de petits copains métis, car « ces derniers sont les plus beaux », ou de couples mixtes puisque « les hommes Blancs sont plus romantiques et respectueux envers leur femme », j’étais irrésistiblement attirée par les hommes Noirs.

Tout m’intriguait chez eux. Ayant évolué dans un contexte provincial, il y avait très peu d’habitants d’origine Africaine dans mon quartier et dans mon école, encore moins des jeunes de mon âge. J’étais « comme une blanche qui cherche l’exotisme ». Mais je n’osais pas m’approcher d’eux. Je n’avais ni les cuisses de Beyoncé, ni la peau claire d’Alicia Keys, ni les tissages longs et affriolants de mes cousines. Je discutais souvent d’un jeune homme que je trouvais à mon goût, un grand basketteur aux cheveux tressés en nattes couchées. Toutes ses ex-copines étaient de belles blondes du collège ou du lycée.

Ce samedi après-midi d’été, au mois d’août nous traînions les pieds au centre-ville.

- Les gars renois de toute façon, c’est des gigolos ; ils sortent qu’avec des blondes, parce qu’elles leur achètent des sapes, alors que nous, on leur offre des tchip faciaux, me balança un après-midi Sarah, après avoir ingurgité sa fumée de cigarette.

- Mais Sarah, tu as toujours des préjugés de dingues sur les hommes Noirs ! Tu es dans la tête de chacun d’entre eux ? lui rétorqua Nuna.

- Nah, mais sérieusement les filles, vous avez vu les artistes ? Les joueurs de football en France ? Trouvez-moi un seul « frère » avec une renoi, une fois au pouvoir ? Ils veulent un ego qui brille autant que leur nouvelle classe sociale. Nous, on est trop sombres, on ne voit que nos dents.

- Tu fais des généralités Sarah, glissa Nuna.

- Alors vas-y, je t’écoute ! Cite-moi trois noms d’acteurs, chanteurs ou footballeurs en couple négro-nègre.

- Beh…y’a… Denzel Washington déjà, répondis-je.

- Nah naaaah, des couples francophones ! Ici dans nos régions, coupa Sarah.

- À force de voir le mal partout, c’est sûr que tu vas finir aigrie, et… commença Petrolla mais Sarah la brisa d’un cinglant :

- Ne fuis pas la conversation, j’ai posé une question claire : cite-moi trois noms. Même dans les clips francophones, y’a pas une seule fille renoi choisie comme first girl, moi je vois que nos frères n’ont d’yeux que pour les blondes, à la limite les métisses.

Maliya, qui était une métisse franco-rwandaise s’écria :

- Y’a quoi encore avec les métisses, Sarah ? De quoi vas-tu encore nous accuser ??? »

- Moi j’suis attirée par Coulibaly, le grand basketteur du lycée d’en face, murmurai –je.

- Tu as aucune chance, tu es trop foncée, pesta Sarah.

- Eh, mais Sarah ! Tu es complètement malade, Sarah. Ta bouche-là…meuf, ta bouche-là…. s’étonnait Maliya.

Sarah tenait son mp3 de sa main gauche et son sac Longchamp de la main droite. Elle était petite et enveloppée, son minuscule visage malicieux offrait un regard impertinent. Ses longs cils et ses traits dessinaient un charme particulier. Son long tissage bouclé, à bout jauni tombait en cascade jusqu’au bas de son dos. Elle avait acheté ses mèches chères…très chères et elle y tenait.

- Vous êtes toutes contre moi, mais aucune ne me contredit, tu l’as déjà vu avec une renoi ? Le Coulibaly ? Tu l’as même déjà vu nous faire la bise ? Tu n’es pas assez claire Akeza, tu es mignonne, c’est vrai, ton nez n’est pas trop gros, y’a moyen… après tout, grommela-t-elle.

- Saraaah ! m’écriai-je.

- Nah, mais c’est vrai ! On ne peut pas avoir toutes les tares en même temps, la peau noire foncée, le gros nez, et les cheveux grenés ! le Blanc a dit que la belle femme Noire est comme Maliya : métissée. Le métissage c’est l’avenir, vous ne connaissez pas ? L’A-VE-NIR ! Donc les couples négro-nègres sont HAS BEEN. Et puis, y’a un mec aux infos qui l’a spécifié : les couples endogènes ne permettent pas une bonne intégration en France, s’insurgea-t-elle.

- Arrête Sarah, faut te faire soigner ! criait en riant Petrolla.

- Je dis ça pour ton bien, Akeza, tu sais… Les gars noirs ne sont pas fiables, regarde-moi j’ai seulement dix-neuf ans, et j’ai sexé avec deux gars : des BLACKS tout noirs, quasi bleus ! Si j’aurais sorti avec un gentil Blanc, il m’aurait choyé durant des années, alors que là, salie par deux frères ? À dix-neuf ans ? Et quoi ? J’arriverais à vingt-cinq ans en ayant sexé avec sept négros fragiles ? Que Jésus m’aide !

- Tu viens de dire « si j’aurais sorti »… meuf… t’es née en France, c’est ta langue maternelle. Prends conscience Sarah… glissai-je, atterrée.

- Dans ce que je dis, y’a du vrai ! Et vous le savez ! Vous ne voulez pas débattre parce que vous savez qu’y’a du vrai ! Même toi Maliya, t’ouvres ta bouche, mais c’est pas ta mère Noire comme l’ébène, qui te dit régulièrement d’épouser un homme Blanc comme ton papa ? J’étais là, quand elle te l’a conseillé, elle t’a regardée dans le blanc des yeux et t’a dit : « pas de Noir à la maison ». Ta maman a épousé un Blanc, ta maman est heureuse ! l’Europe l’a sauvée. Nie-le. Nie-le que ta mère n’a pas dit ça !

- Ouais, ma mère m’a dit ça, mais j’ai mon copain Renoi ; et il est très gentil avec moi, depuis deux ans, ma mère n’est pas Dieu, elle peut avoir tort, se défendit Maliya.

- Il est gentil avec toi, parce que tu es métisse et que…

Maliya hurla. Elle était comme ça Maliya, elle hurlait très vite, avec sa voix aigüe et si jolie :

- Toi vraiment, tu as un problème avec les métisses ! C’est pas parce que ton ex t’a plaquée avec la bitch des Marronniers, que ça y est toutes les tiss-mé sont tes ennemies. Tu t’es prise pour Malcolm X ?

- Dans ce que je dis, y’a du vrai ! Mais c’est toujours pareil, dès qu’on émet un avis, on est des haters. C’est quoi ici, un forum pro Beyoncé, on n’a pas le droit de critiquer ?. » s’indigna Sarah.

Je m’étais éloignée pour acheter une glace. Nous étions sur la grande place de la petite ville, en troupe bruyante. Je finissais de payer ma friandise, lorsqu’un tsunami de cris s’éleva vers les cieux.

C’était Khadija qui venait de se glisser dans la conversation :

- De toute façon, les Blancs, ils ne choisissent jamais les belles femmes Noires. Ils n’ont pas de bons goûts, comme les arabes ou les renois ; ils prennent celles qui ressemblent à Nina Simone. Mais les belles filles comme Beyoncé etc, c’est plutôt les…

- C’est quoi ton problème avec Nina Simone, tu as un problème avec Nina ? toussa Sarah.

- Nah, mais la go, elle a des traits grossiers, des traits massifs quoi…ça fait bantu. Les plus belles gosses renois sont les nilotiques, les somaliennes, celles qui nous ressemblent, poursuivit sans aucune retenue Khadija.

C’est à cet instant que s’éleva une cacophonie d’hurlements outrés. Après que la vague soit passée, je repris le fil de la conversation et demandai :

- Pourquoi tu t’emportes comme ça, Sarah ? Elle critique les Noirs comme tu le fais, tu viens de dire que je suis trop foncée pour plaire à Coulibaly.

- J’ai pas dit que tu étais moche, ou que tu étais trop foncée dans l’absolu ; j’ai dit que la plupart des renois sont pollués par les mentalités des colons, des mentalités à la Khadija, vociféra Sarah. Et puis, elle peut pas nous critiquer, est-ce que je critique les Arabes ? ! Seule l’autocritique est tolérable !

Sarah gesticulait sur son banc lorsqu’elle s’exprimait. Le battement rapide de ses narines et la manière dont elle agrippait son sac témoignaient de son anxiété. Elle n’avait pas envie d’une nouvelle confrontation. C’était dur et éreintant, et bien qu’elle se défende avec hargne, ce n’était pas sans séquelle… Après avoir ramassé ses affaires, Sarah s’éloigna de Khadija, mais celle-ci poursuivit :

- Si tu n’es pas d’accord avec moi, pourquoi vous défrisez-vous les cheveux, les Blacks ? C’est pour nous ressembler ? Vous n’aimez pas, en même temps je peux comprendre, c’est pas beau. On dirait des poils de cul.

Une nouvelle fois, Khadija lâchait ses bombes. Nos dix-sept ans… notre adolescence… notre insolence… Après l’avoir scrutée, je fronçai les sourcils, ne répondis pas, et tournai mes talons vers le tram, sans un mot.

Mes copines me suivirent en me demandant où j’allais. D’un pas décidé, j’avançais.

- Eh, Akeza a une pulsion, faut pas manquer ça ! s’écria Sarah en m’emboitant le pas.

Une fois dans le tram, je m’assis sur le banc arrière, entourée de la troupe qui gesticulait sur le son chantonné par Maliya. Par les grandes vitres du tram défilaient le paysage provincial, les mêmes bâtiments, les mêmes pavés, les mêmes vieux avec bérets, les mêmes Africains de moins de trente ans en couple avec des femmes plus âgées ; blanches et négligées, derrière des poussettes, berçant de magnifiques poupons basanés. À ce moment, c’est ce que je voyais, et nous jugions juste à l’apparence. Peut-être avions-nous raison, peut-être étions-nous à côté de la plaque ?

- Regarde-moi la tête de sa femme, j’suis sure qu’il l’a épousée pour les papiers, il doit avoir trois femmes au village, pouffa Maliya.

- Donc quand c’est toi qui te moques, c’est correct, mais quand c’est moi, je suis raciste ? l’interrogea Sarah.

- Bah ouais ! Moi j’suis métisse, je ne peux pas être raciste, j’suis juste objective. Renchérit Maliya

Je ne connus jamais aucune autre période de ma vie, où les individus parlaient sans inhibition, où les tchips étaient faciaux et non dorsaux, où les mots n’étaient pas censurés. Cette énergie de vie n’existait que dans notre insouciance et adolescence. Après le lycée, surtout dans le milieu universitaire, les clans semblaient s’établir, les classes sociales scindaient la masse, les pays d’origine, la religion. Libérées de l’établissement lycéen, nous allions nous envoler. Et je ne savais pas où le monde allait nous conduire, je n’imaginais pas que Sarah épouserait un Breton roux, que Khadija porterait le hijab devenant d’un respect insoupçonnable, que Maliyah ferait une talentueuse journaliste au Zimbabwe, et que notre Nuna développerait un cancer fulgurant qui terminerait sa vie avant ses trente ans. . . Je ne savais rien de l’avenir, et il ne fallait pas que je sache. Je devais vivre à vive allure, comme tout enfant sur terre. Découvrir, rire, débattre, danser, aimer passionnément, une vie insouciante que je consumais à chaque seconde.

Le moment était présent, étincelant, fast and furious, sans défaut, sans amertume, vibrant et instantané. Quand je songe à ces souvenirs, je me remémore nos rires à gorges déployées, nos jeans moulants et nos sujets de conversations improbables.

Le tram stoppa à l’arrêt Belleville. Sarah me lança un regard interrogateur :

- Tu vas chez Zakyaa ?

En effet, je me rendais chez Zakyaa, l’un des rares salons de coiffure afro de cette ville de province. J’entrais avec force dans le local, unique endroit en dehors de l’église, où nous pouvions voir une trentaine de femmes Africaines réunies. Notre arrivée fracassante orienta les regards à notre encontre.

Nous n’étions jamais accueillies comme des clientes reines dans ce salon, mais comme des gamines à qui on demandait de patienter avec mépris. Nous étions tellement habituées au fait qu’un établissement de coiffure Africaine accueille mal ses clientes que cela ne nous semblait même plus anormal. L’Afrique, après tout, cette terre inconnue, se résumait à cela : la médiocrité, le rudimentaire, la méchanceté et le parasitage. Je m’assis sur le fauteuil, me couvris de la protection en plastique que la coiffeuse serra derrière ma nuque. La femme longiligne, aux faux ongles roses, à la perruque jaune pissenlit me demanda ce que je désirais, sans poser un regard sur moi, cliente insignifiante. « Vous pouvez raser » les informai-je, le ton assuré, la voix grave et pesante. Elles hurlèrent. La coiffeuse refusa de s’exécuter, mais je restai ferme et insistai : « Qui paye ? J’ai demandé que vous rasiez ! »

IV- L'énigme du Zèbre

J’ai débuté mon cursus universitaire en septembre 2011, l’âme fleurie d’épopées estivales. Quitter le vortex familial fut une expérience inoubliable. Je dévorais la vie, chaque instant était vécu avec la sensibilité d’un nouveau-né. La première fois que je me suis rendue dans cette faculté « Des Sacrés cœurs », j’ai été saisie par l’immensité des bâtiments. Les édifices étaient composés de briques rouges et il n’y avait pas de peinture pour les recouvrir. C’était la particularité de la Belgique : les maisons rouge brique conféraient une impression d’inachevé. Lorsque je me rendais aux auditoires suivre mes cours, je traversais le campus universitaire, quittant ma minuscule chambre. Nous sortions tôt et nous nous dirigions d’un pas empressé vers nos cours. Les premiers jours je fus impressionnée par la charge de travail. Des dizaines de cours dactylographiés empilés sur le sol m’arrivaient jusqu’aux genoux. Je lisais leurs titres, une pointe au cœur d’angoisse : chimie organique, biologie cellulaire, embryologie, anatomie, physique, statistiques… Je ne m’étais pas rendue compte de ce que j’avais entamé, j’avais foncé tête première, convaincue que j’en étais capable et entourée d’une famille qui soutenait ce projet.

Les premiers matins, je pris mes marques. J’aimais me lever tôt, et errer quelques minutes avant le début des cours dans les grandes allées du campus universitaire. Je passais devant la boulangerie et sentais l’odeur chaleureuse des croissants ainsi que des graines de café ébouillantées, et irrésistiblement je devais m’arrêter et en consommer une portion. L’arôme et les vapeurs se faufilaient dans ma gorge et me réveillaient doucement. Au fur et à mesure des jours, j’entamais des discussions avec d’autres étudiants, et des liens se tissèrent. La bibliothèque était magnifique, et je m’y réfugiais chaque soir après les cours, dans une de ses innombrables allées. Les vieux livres de médecine trônaient comme des trophées. Tout était plus grand et plus impressionnant que de là où je venais. La ville de Bruxelles était magnifique. Enfin, je découvrais une nouvelle ville, plus grande, plus peuplée et surtout plus peuplée… d’hommes Noirs.