L'aigle rouge des frères jumeaux - Philippe Frot - ebook

L'aigle rouge des frères jumeaux ebook

Philippe Frot

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Opis

L'histoire d'un jeune père seul avec ses deux enfants face à l'adversité...

Frappé par le malheur à l'accouchement de sa femme, Pierre Baratté va inventer l'histoire d'un aigle rouge et d'un village magique. Tout ceci dans le but de faire accepter la mort et la maladie dans la tête de ses enfants, de leur rendre la vie plus facile, car cette dernière va leur réserver bien des épreuves, surtout pour l'un des deux.

Laissez-vous embarquer dans ce roman plein d'émotions et de poésie au cœur d'une famille que la vie n'a pas épargnée.

EXTRAIT 

José et Thierry venaient de passer le cap des dix-huit mois et couraient presque comme des lapins. Il ne fut pas rare qu’ils vinssent me voir à l’étable accompagnés de la voisine qui était devenue leur nounou attitrée. Ils aimaient toucher la paille et leur jeu favori était de tremper leurs petites mains dans les abreuvoirs. J’étais toujours aux aguets lorsqu’ils se trouvaient au milieu de mes bêtes mais curieusement, l’on eût dit que les vaches voyaient qu’elles avaient à faire là à des petits enfants car, dès que l’un deux s’en approchait, elles se reculaient gentiment, sans signe d’agacement. Quand j’en avais fini avec la traite, ils montaient à tour de rôle avec moi dans le tracteur, assis sur mes genoux, celui-ci étant devenu leur manège favori. J’aimais profiter de ces instants magiques et je regrettais amèrement que Josiane ne fût pas là. De là-haut, elle devait être fière de ses bambins. Moi, j’essayais d’être le meilleur des pères, donnant tout l’amour qui me restait au fond du cœur.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Après avoir publié Larguez les amarres un roman de road-trip et L'optimiste triste une réflexion psychologique, Philippe  Frot se révèle ici être le romancier du malheur qu'il dissèque avec gourmandise et précision.

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Philippe Frot

L’aigle rouge des frères jumeaux

Roman

© Lys Bleu Éditions – Philippe Frot

ISBN : 9 782 378 772 765

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Pour celle qui partage ma vie et sans qui je ne serais sans doute plus là.

Chapitre 1

Juillet 1963

Sous un soleil de plomb, à l’intérieur du hangar où les tôles brûlent sous la chaleur, je nettoie à grandes eaux l’étable où j’élève une cinquantaine de vaches laitières. La sueur perle sur mon front mais le travail n’attend pas. À l’aide d’un râteau, je racle le sol et ramasse le fumier que je mets dans la remorque de mon tracteur. Ensuite j’asperge le sol et y dépose de la paille propre, puis je remplis les abreuvoirs. Je ne mets aucune nourriture car mon bétail mange uniquement de l’herbe ce qui me vaut d’avoir un lait d’une très grande qualité. J’en vends d’ailleurs au boulanger qui fait sa tournée et je ne suis pas peu fier lorsqu’il me dit que grâce au breuvage de mes bêtes il réalise une excellente crème pâtissière. Le laitier passe tous les samedis et entre-temps, j’entrepose mon lait dans une citerne. Quant au fumier, je m’en sers comme engrais dans mon jardin et en donne à quelques voisins pour la même utilisation.

Je n’étais pas prédisposé à m’occuper d’animaux car je ne suis pas ce que l’on appelle un enfant de la balle. Depuis tout petit j’étais ce que l’on appelle un citadin. Mon paysage n’était fait que de bitume et le ciel n’était pas bleu et couvert par des odeurs de pots d’échappement. J’habitais à Paris, à la capitale comme disent les gens d’ici. Ma mère était professeure de lettres à la Sorbonne et mon père travaillait comme ingénieur aux usines Renault. Autant dire qu’ils étaient très loin du monde agricole. À cette époque je ne m’imaginais pas vivre un seul instant à la campagne. Les murs de béton et les klaxons des taxis parisiens m’étaient familiers et je dois bien avouer que j’aimais cet univers. Je ne connaissais rien aux animaux de la ferme et n’avais vu dans ma vie ces spécimens qu’à la télévision car nous avions la chance d’en posséder une.

J’avais une sœur de trois ans ma benjamine qui aujourd’hui était comme ma mère quand elle exerçait, professeure de lettres à la Sorbonne. Elle avait vingt-cinq ans. Elle s’appelait Solange, était mariée à un directeur de banque, Paul, et Maman de deux petits garçons Philippe et Christophe. Elle habitait toujours sur Paris, à Versailles plus exactement.

Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, je travaillais après de brillantes études dans une banque qui s’occupait essentiellement des entreprises. Je gagnais très bien ma vie mais je commençais à ressentir comme un grand vide. Il me manquait quelque chose mais je ne savais pas encore quoi. Je prenais tous les jours le taxi pour me rendre et repartir de mon travail, ceci avec l’argent que ma mère me donnait car elle ne voulait pas que je prisse le métro qui selon elle n’était fréquenté que par des gens sans aucune éducation. J’étais ce que l’on appelait un bourgeois mais pour moi, cette vie-là était tout ce qu’il y avait de plus normale. Ce n’est que plus tard que je me rendis compte que les vraies gens n’étaient pas forcément affublés que de costumes hors de prix.

Mes parents possédaient une résidence secondaire près de Montargis dans un petit village situé à une quinzaine de kilomètres de ladite ville. Nous y passions tous les étés du plus loin que ma mémoire pût s’en souvenir. Ainsi donc, lors de ma vingt-sixième année, je partis de nouveau avec mes parents à la campagne durant le mois d’août car, étant célibataire, et vivant toujours chez eux, ne pas les accompagner eût été un affront à leur égard. Ma sœur ne venait nous voir que deux ou trois jours et descendait ensuite avec le reste de sa famille sur la Côte d’Azur, cela faisant tout de suite plus chic. L’un comme l’autre adorait ce qui brillait et n’était pas peu fier de se faire voir. Leur vanité m’exacerbait mais devant mes parents je devais faire fi de tout cela et feignais l’extase devant tant de réussite.

Mes parents restaient toutes les journées à la maison et n’en sortaient jamais. Pour les courses cela ne posait aucun problème car des commerçants itinérants s’arrêtaient devant chez eux. Mon père avait fait construire une immense piscine dont j’étais le seul à en profiter quand les enfants de ma sœur n’étaient pas là, car ils ne faisaient que se faire bronzer au soleil. Malgré cela, ils semblaient heureux de rester cloîtrés tout un mois dans leur prison dorée.

Même si je n’étais plus un petit garçon il m’était toujours difficile de m’échapper de la demeure familiale. Je devais faire preuve d’arguments solides pour pouvoir enfourcher mon vélo et aller ainsi à la rencontre des villageois, ceux-là mêmes qui terrorisaient ma mère à la simple idée qu’ils pussent me parler ou s’approcher de moi. Tous ces gens à l’accent paysan et aux bottes crottées ne pouvaient rien être d’autre que des barbares !

Au soir du sixième jour, je réussis à me défaire des menottes familiales et eus la permission pour me rendre au bal du village et l’immense privilège de pouvoir rester plus tard pour assister au feu d’artifice. J’étais sur un petit nuage, j’allais enfin voir d’autres têtes que celles de mes parents et de mes collègues de travail ! Ce qui m’arrivait était exceptionnel car jamais ils ne me laissaient sortir. Un fils de bonne famille ne devait s’abaisser à de telles sottises mais plutôt profiter de ses moments libres pour lire et s’instruire sur les vraies valeurs de la vie. Il y avait tout de même une chose qui pour moi était une véritable chance. Mes parents avaient une sainte horreur de la religion et j’échappais ainsi au douloureux et pénible exercice qui consistait à se rendre à la messe tous les dimanches.

C’est donc avec une joie immense que, flanqué d’un costume flambant neuf et d’une belle cravate assortie à ma chemise que je pris mon vélo pour aller à la fête du village. Je pédalais comme un fou, poussé par une force invisible qui m’éloignait de la forteresse où nous passions nos vacances. Il me fallait rouler pendant cinq kilomètres pour arriver au bourg mais cette distance me semblait bien petite par rapport à la liberté qui s’offrait à moi. Chaque effort me rapprochait un peu plus de la musique que j’entendais au loin. Je devais avoir l’air bien abruti en riant seul sur ma bicyclette. J’étais heureux tout simplement.

Enfin j’aperçus les lampions et les flonflons. Sur un air de musette, de nombreux couples ne faisaient qu’un et l’ambiance était joviale. Je découvrais avec émerveillement des gens qui s’amusaient, chose que je ne voyais jamais autour de moi. Je m’approchai près d’une rambarde et y posai ma monture. Je me dirigeai ensuite vers le bar et me commandai une bière. Je ne me sentais pas très à l’aise au vu des nombreux regards qui se posaient sur moi. Certains se voulaient méfiants, d’autres incrédules, quant à d’autres ils étaient carrément méchants. J’étais l’étranger de la fête, celui qui n’habitait pas le village et dont la présence ne semblait pas être la bienvenue. Je ne savais plus trop quelle position adopter quand un homme bourru qui se prénommait Robert vint me sauver de mes angoisses. Cet homme n’était autre que le jardinier et celui qui s’occupait de la résidence secondaire de mes parents. Tous les travaux effectués au sein de cette demeure étaient son œuvre. C’était même lui qui avait construit la piscine avec l’aide d’un de ses beaux-frères. Il me connaissait depuis ma plus tendre enfance et je savais qu’il me portait une affection toute particulière. À mon grand désarroi, j’avais cessé de l’appeler « tonton » sur ordre de mes parents. Je ne devais pas user d’un mot à consonance familiale avec un vulgaire paysan. Mais ce qu’ils ignoraient c’est qu’en dehors de leur présence, j’usais de ce titre pour lui parler, préférant nettement cela au prénom de Robert. En lui serrant la main je fus heureux de pouvoir de nouveau lui dire « tonton ». Il me gratifia d’un énorme sourire qui dévoila quelques dents manquantes. Il avait dépassé les soixante-dix printemps et en plus de l’entretien de notre maison, il possédait une vingtaine de vaches laitières. Je n’avais jamais pu voir son exploitation car pour mes parents (encore eux), un banquier parisien ne pouvait marcher dans du purin et sentir la vache. Cette visite eût été indigne pour leur nom de famille. Je m’appelais Pierre Baratté mais je n’en ressentais pas plus de satisfaction que cela. Pourtant ce nom que je portais était respecté et mes parents étaient considérés comme des seigneurs, des puissants qui méritaient le respect. Je pense avec le recul que c’était plutôt leur richesse qui impressionnait les gens et non le fait de s’appeler Baratté. Moi je n’étais déjà pas comme eux et toutes ces courbettes que l’on nous faisait avaient plus le don de m’agacer et mon orgueil ne s’en trouvait pas augmenté.

En entendant le mot « tonton » sortir de ma bouche, tous les mauvais regards disparurent rapidement et je pus entamer une conversation à bâtons rompus avec mon « oncle ». Il me demanda comment allaient mes parents mais je ne m’étendis pas trop sur le sujet. J’avais réussi à fuir leur présence et en parler ne me paraissait pas indispensable pour le bon déroulement de la soirée. Nous parlâmes longuement de son travail à la ferme et je me mis soudain à envier cet homme. Je buvais ses paroles et ma vie parisienne me sembla d’un coup tellement triste que j’en eus presque la larme à l’œil. Il se roula une cigarette et m’en tendit une que je refusai poliment m’étant fait la promesse de ne jamais faiblir devant cette drogue douce. Je me laissai aller en revanche à boire quatre ou cinq bières avec lui ce qui eut pour effet de me tourner un peu la tête. À la maison l’alcool était banni car considéré comme une faiblesse des pauvres.

Alors qu’il commençait à me raconter l’histoire de la ferme familiale qu’il faisait tourner depuis l’âge de trente ans, une jeune fille s’approcha de lui et tout en passant ses bras autour de son cou l’invita à danser. Avant que j’eusse le temps de réagir il les passa autour de mes épaules et lui lança :

— Va donc danser avec Pierre, c’est un bon garçon et ce sera mieux qu’avec un vieux comme moi.

Je me sentis rougir de la tête aux pieds mais en voyant le visage de la belle cela me rassura car je n’étais pas le seul. J’étais d’autant plus gêné car ne sortant jamais je n’avais aucune notion de danse et ne savais pas comment me comporter sur une piste. Sentant ma gaucherie la demoiselle me prit par la main et m’entraîna au milieu des danseurs. Là je me laissai guider par la belle inconnue et ses nombreux sourires ainsi que le frôlement de nos corps me mirent hors d’état de nuire. J’étais subjugué par sa beauté, sa façon d’être tantôt timide et d’un coup prenant les armes. Elle avait vingt-deux ans et s’appelait Josiane. Elle n’était autre que la nièce de « tonton » et vivait chez lui depuis plus d’un an. Son père était mort en Algérie et sa mère s’était laissé mourir de chagrin. Alors ce brave Robert l’avait prise sous son aile et lui apprenait le dur métier à la ferme. Elle se destinait à être secrétaire à Orléans mais les horreurs de la guerre lui avaient fait abandonner ses plans de carrière.

Après mes premiers pas de danseur, nous préférâmes nous isoler dans un coin et continuer notre conversation. Avec un sourire et des larmes plein les yeux elle me raconta que « tonton » lui avait dit que ses parents avaient été emmenés par l’aigle rouge. Cet animal qui avait cette particularité emmenait les gens malades ou morts dans un pays lointain et qu’en d’aucuns guérissaient d’autres ressuscitaient. Là-haut, ils retrouvaient le bonheur et revoyaient leurs proches quand ceux-ci étaient frappés par la maladie ou la mort. Elle pleura quand elle en vint à me dire qu’elle dut se résoudre à avouer à « tonton » qu’elle n’était plus une petite fille et que ces histoires — là n’étaient plus de son âge. Pourtant elle était encore tout émue de cet oncle qui avait inventé une si belle histoire afin d’atténuer son chagrin. Mes larmes vinrent à couler également. Elle m’essuya doucement les yeux avec la paume de sa main :

— Bon, arrêtons de faire du Zola.

Dieu que j’eusse aimé que mes parents entendissent cette histoire afin d’effacer tous les préjugés qu’ils portaient sur ces gens ! Ces derniers avaient un cœur et bien plus gros que tous ces bourgeois qu’ils fréquentaient. Je lui parlai à mon tour de ma vie et de tout l’ennui qu’elle me procurait. Ses yeux brillaient lorsque je prononçais le mot Paris. Je lui dis que certes nous avions la plus belle avenue du monde, l’Arc de Triomphe, la tour Eiffel, mais que tout cela ne rendait pas les gens forcément heureux ou sympathiques. À la campagne, ils avaient de vraies valeurs, les Parisiens ne faisaient que se regarder le nombril.

Quand le feu d’artifice commença, elle posa sa tête sur mon épaule et, après un long moment passé dans cette position, nous échangeâmes notre premier baiser. Jamais je n’oublierais cet instant magique, celui où ma langue se mêla avec celle qui deviendrait « la » femme de ma vie. Au risque de passer pour un attardé, je n’ai aucune honte à avouer que c’était la première fois que je posais mes lèvres sur celle d’une femme. Je ne pouvais et n’avais pas le droit d’avoir des distractions, il m’était donc difficile de connaître des personnes de l’autre sexe. Sur mon lieu de travail me direz-vous. Mais là la moyenne d’âge était de cinquante ans et les femmes plus âgées ne m’attiraient pas du tout.

Ainsi donc Josiane était mon premier flirt, celle avec qui je connaîtrais ma première expérience sexuelle, mon grand et unique amour, la seule qui trouvait grâce à mes yeux.

Nous ne vîmes pas grand-chose du ciel qui s’illuminait et même le bouquet final qui faisait autant de bruit qu’un bombardement n’arriva pas à nous perturber. Nos lèvres étaient encore collées l’une contre l’autre, nos yeux rivés dans nos regards. Nos pulsations résonnaient d’un seul accord et je savais déjà au fond de moi que Josiane était ma vie, toute ma vie.

Lorsque nos deux corps se séparèrent, plus personne ne se trouvait là. La fête était finie et chacun était reparti chez soi. Je regardai ma montre et constatai avec effarement qu’il était déjà deux heures du matin. Un vent glacial me parcourut le dos. Comme un adolescent j’avais la permission de minuit et mes parents m’attendaient au plus tard à zéro heure trente. Sur ce coup-là leur autorité parentale allait en prendre pour son grade et je devinais que j’allais subir des représailles. Comment un fils de bonne famille avait-il pu transgresser leurs règles, aussi stupides soient-elles ? Pourtant, à l’instant présent, je me moquais éperdument du sort qu’ils me réservaient. Je n’arrivais pas à me séparer de Josiane et elle me tenait la main si fort que je savais qu’elle n’en avait pas plus envie que moi. Nous marchions ensemble en nous serrant quand nous arrivâmes devant mon vélo. Nous ne nous posâmes aucune question et Josiane s’assit sur mon guidon tandis que j’enchaînais doucement mes premiers coups de pédales. Sous l’effet du vent ses cheveux se collaient sur mon visage et, bien que cela réduisait ma visibilité, j’adorais sentir sa crinière flotter ainsi sur ma face. Je respirais son parfum et cette odeur de patchouli était un délice pour mes narines.

La route pour la ramener chez « tonton » ne fut pas assez longue à mon goût. J’aurais aimé que cela durât aussi longtemps qu’une étape du tour de France même s’il eut fallu que je mourusse sur-le-champ. Ces minutes passées avec elle étaient si merveilleuses que si le pouvoir m’en fût donné, j’aurais immédiatement arrêté le temps. Malheureusement, Josiane me fit voir une lumière au bout d’un chemin où se trouvait la ferme de son oncle. Mon voyage magique se finissait là. « Tonton » avait laissé la lumière extérieure afin qu’elle pût mieux se guider. Il est vrai que cette ferme était bien isolée au milieu de ces bois.

Elle descendit doucement de mon vélo et nous nous embrassâmes longuement :

— Tonton ne va rien te dire, dis-je ?

— Non, il n’est pas comme ça, il me fait confiance.

Après notre langoureux baiser, nous nous donnâmes rendez-vous trois jours plus tard sur la place de l’église. Il y avait là un petit restaurant et je m’engageai sur l’honneur à l’y inviter. Après un dernier signe de la main, Josiane me regarda une dernière fois avant de se diriger au bout du chemin. De loin je la regardai ouvrir la porte et s’engouffrer à l’intérieur de la maison. J’étais heureux et triste à la fois, en fait simplement amoureux, très amoureux.

Le plus dur restait à venir. Je devais retrouver mon chemin car je dois admettre que je n’avais pas trop prêté attention à l’itinéraire. Pour ramener Josiane à bon port je n’avais eu aucune difficulté car elle était une excellente copilote. Pour le retour j’appréhendais beaucoup plus car je n’avais pas de repère. Plusieurs fois je passai et repassai au même endroit. J’étais complètement perdu. J’avais beau tenter de rejoindre la ferme pour demander de l’aide à Robert mais tout ceci fut vain.

Je regardai ma montre. Il était trois heures du matin. Cette fois j’étais définitivement mort. Le nom de Baratté venait d’être copieusement égratigné. J’essayais de me remémorer mon parcours mais tout se bousculait dans ma tête, tout était complètement flou.

Au hasard d’un carrefour, j’entendis un bruit de moteur et aperçus des phares qui venaient dans ma direction. Sans trop réfléchir, je descendis de mon vélo et me mis au milieu de la route les bras écartés et levés. Il fallait à tout prix que cette voiture stoppât pour me ramener vers ma geôle qui m’abritait durant le mois d’août. Alors que celle-ci avançait vers moi et qu’elle commençait à freiner, un gyrophare bleu s’alluma et les portières s’ouvrirent laissant ainsi apparaître deux gendarmes qui n’avaient pas l’air très amusés par cette situation. Ils se ruèrent sur moi et me jetèrent comme un paquet de linge sale à l’intérieur de la 4 L. Je tentai bien de leur expliquer de quoi il retournait, je me trouvais là face à un mur. Plusieurs fois je leur dis qui j’étais et leur demandai de me ramener à la maison mais ils ne voulurent rien savoir. Pour eux ce que j’avais fait relevait du domaine de l’inconscience et une nuit au poste ne pouvait me faire que le plus grand bien pour réfléchir à la bêtise monumentale que je venais de commettre. Je finis donc par baisser les bras comprenant qu’il était inutile de discuter avec des gens de la maréchaussée.

Ce n’est qu’une fois dans ma cellule que je réalisais que je n’avais pas mon vélo avec moi. Lorsque je leur posai la question, ils me répondirent qu’ils avaient envoyé le garde champêtre le récupérer et que ce dernier serait demain dans les locaux. Ma demande pour téléphoner à mes parents fut rejetée. Le brigadier-chef s’en était occupé et ils viendraient me chercher demain matin et le vélo leur serait restitué. Moi, je n’avais plus le droit de m’en servir sous peine d’une forte amende car j’étais un danger public. Je sentis le couperet de la guillotine s’abattre sur mon cou. Jamais mes parents ne me pardonneraient un tel affront. Rendez-vous compte ! Les Baratté, ces gens si distingués et biens sous tout rapport allaient venir « récupérer » leur fils dans une cellule de la gendarmerie du village ! Pour eux, ce serait plus qu’une question de déshonneur, ce serait une petite mort.

Soudain mon esprit ne fit qu’un tour. Comment allais-je pouvoir retrouver Josiane maintenant ?

Chapitre 2

Comme je l’avais pressenti, la colère de mes parents fut terrible. Ils n’étaient pas fâchés de par mon acte ni par le fait que j’avais passé la nuit en cellule, non, c’était simplement leur infatuation qui avait été touchée. Je garderais toujours en mémoire leurs visages quand ils pénétrèrent dans la gendarmerie. Le poste étant relativement petit, ma cellule donnait directement sur la porte d’entrée. Je pus alors admirer à ma guise leurs mines déconfites et toute leur vanité qui s’effondrait à leurs pieds. Pas une seule fois ils ne croisèrent mon regard. Je compris à cet instant que je n’étais plus digne d’être leur fils.

Malgré cela leur naturel revint au galop et ils n’omirent pas de signaler aux gendarmes qu’ils faisaient partie de la haute société et qu’une telle chose ne s’était jamais produite au sein de leur famille. De plus, mon père qui n’en était plus à un geste de plus pour asseoir toute la puissance dont il pensait jouir leur fit la promesse d’une réduction de plus de quarante pour cent sur l’achat d’une 4L neuve. Ils achetaient ces agents de la force publique et ces derniers y prenaient du plaisir. Les voir agir ainsi me révoltait, me dégoûtait. Une fois de plus l’argent prenait le pouvoir ! À la fin de la conversation les gendarmes s’excusèrent presque de les avoir fait déplacer, eux monsieur et madame Baratté ! Il est vrai que mon père n’avait pas manqué de citer les noms de tous les politiciens au pouvoir avec lesquels il entretenait des relations étroites. Uniformes ou pas, ceux-ci ne mirent pas longtemps à baisser leurs pantalons.

Tandis que les « bleus » n’en finissaient pas de flatter mes parents et de leur passer de la pommade, je m’enquis alors de savoir où était ma bicyclette. Ce fut la seule fois de la journée où mon père me regarda dans les yeux. Je l’avais bien vu pendant quelques instants se mettre à l’écart avec un des gendarmes, mais j’étais loin de m’imaginer que c’était pour lui donner l’ordre de garder mon vélo. Je n’eus même pas la force de me mettre en colère.

En montant à l’arrière de la DS, je ne me gênai pas pour claquer violemment la portière, ce qui provoqua chez mon père l’effet escompté. Cette voiture était comme sa maîtresse, elle lui avait été offerte par un riche homme d’affaires qui avait signé un gros contrat avec les usines Renault. Mon père s’agenouilla et scruta dans les moindres détails le morceau de carrosserie que je venais de refermer avec véhémence. Ma mère était assise sur le siège passager et soupirait. Quant à moi je souriais de toutes mes dents, la bourgeoisie était à mes pieds, à quelques mètres de moi.

Le chemin qui me ramenait vers mon univers carcéral fut un véritable supplice. Mon père ne fit que palabrer sur ce qu’était la haute société, celle que j’avais éclaboussée, de l’attitude indigne que j’avais eue pour un Baratté. Comment selon eux pouvais-je me comporter ainsi alors que j’avais eu une éducation irréprochable ? Avais-je pensé à eux si par malheur quelqu’un venait à avoir vent de cette affaire ? Voilà le mot était lâché ! C’était eux qui comptaient et rien d’autre. Pas une seule fois ils ne s’inquiétèrent de ce que moi j’avais ressenti, là, dans une cellule comme un vulgaire assassin. Il n’y avait que leur petite personne qui était précieuse et qui devait continuer à briller devant les autres.

Arrivé à la maison, je filai immédiatement dans ma chambre sans piper mot. Durant le voyage j’avais laissé mon père s’exprimer pour finir par ne plus l’écouter que d’une seule oreille. Je m’allongeai sur le lit et mon esprit était maintenant avec Josiane. De quel stratagème allais-je pouvoir user pour la revoir ? J’aurais pu m’enfuir sur-le-champ, quitter ces lieux sans état d’âme, mais leur « saloperie » d’éducation avait laissé des traces au plus profond de mon être et je ne me sentais pas le droit de désobéir. Je n’étais plus un petit garçon mais j’avais été tellement formaté que je n’avais pas la réaction d’un homme de vingt-cinq ans. Quelque chose en moi enrayait toute forme de révolte. Dieu sait pourtant que je mourrais d’envie de revoir Josiane, de la serrer à nouveau dans mes bras et de sentir la douceur de ses lèvres. Il me restait un peu plus d’une journée pour résoudre ce problème mais je ne voyais aucune solution à cette équation. J’étais très remonté contre moi, contre mes parents, mais je n’arrivais pas à faire sortir cette rage. Pour me calmer, je pris le livre de poèmes de Jacques Prévert « Paroles ». Je l’avais déjà lu une dizaine de fois mais c’était toujours un véritable apaisement dès les premières lignes. Ce poète avait la faculté de me faire sortir de la réalité, de m’envoyer dans un monde parallèle où j’oubliais tous mes soucis. Cela peut paraître irritant qu’un petit bourgeois se plaignît ainsi, mais je n’avais pas demandé cette vie — là, je n’étais pas maître de la situation. Certes je vivais dans un grand confort matériel et le luxe faisait partie de mon quotidien, mais tous ces artifices ne me rendaient pas heureux, il fallait que je me sorte de ce « paradis » morbide.

Le son d’une clochette vint me sortir de ma lecture. Je détestais ce bruit qui résonnait dans ma tête depuis mon plus jeune âge. Cela signifiait qu’il était l’heure de passer à table. Ma mère ne haussait pas la voix pour m’appeler car cela ne se faisait pas chez les gens bien élevés. J’aurais pourtant préféré l’entendre hurler mille fois plutôt que de la deviner secouer sa ridicule « clochette » en guise d’appel.

Je sortis de ma chambre et m’approchai de la table pour manger. Celle-ci était immense. Ma mère avait déjà dressé le couvert. Une assiette se trouvait à un bout, une autre juste à côté. Mes couverts avaient été placés à l’extrémité de la tablée. Cette fois j’étais définitivement banni de la tribu des Baraté.

À l’intérieur de mon assiette se dressait une énorme montagne de brocolis. Là encore ce plat n’avait pas été servi par hasard. J’avais une sainte horreur de ces légumes !

Ma mère s’assit seulement quand le « maître de maison » mit ses pieds sous la table. Quant à moi j’étais déjà assis, enfreignant une fois de plus le règlement. Mes parents me jetèrent un regard d’une rare férocité. Mais je n’avais pas fini de les emmerder, de leur faire sentir à quel point leur bêtise ne me touchait plus et que leurs punitions me glissaient dessus.

J’attrapai ma fourchette et me mis à dévorer cette nourriture que je détestais tant en un temps record. Puis je me levai de table en disant :

— C’était très bon merci encore.

Alors je regagnai mon lit et repartis dans l’univers de Jacques Prévert. J’étais heureux de ce que je venais d’accomplir. Je les avais sûrement plus vexés en avalant mon repas à la vitesse grand v que si j’avais fait la moue et redoublé de lenteur pour finir mon assiette. Tout en lisant les merveilleux vers de Jacques Prévert, je prêtai une oreille discrète mais attentive à la conversation qui se tenait à côté. Ma mère était dans une exaspération folle et répétait sans cesse à mon père que je les avais salis, que ma façon de manger ces brocolis tel un porc était tout simplement odieuse et indigne pour une personne de mon rang. Mais de quel rang parlait-elle au juste ? De celui de tous ces culs serrés qui se croyaient plus importants que tous les autres sur cette terre ? Non mes chers parents je n’étais pas de votre race même si la nature avait voulu que je naquisse dans votre famille de prétentieux ! Plus je les entendais parler et plus l’envie d’un affrontement final me taraudait. La manière dont ils avaient agi m’était insupportable et le fait de me taire à nouveau me révoltait.

Je posai mon livre sur la table de chevet et sortis de ma chambre. Ils étaient toujours à table et buvaient leur thé. Bien qu’ils n’en aimassent pas spécialement le goût, ils en prenaient après chaque repas car cela faisait plus kitsch. Le café était une boisson pour prolétaires, pour toutes ces petites gens qui ne travaillaient qu’avec leurs mains et ne savaient pas utiliser leurs cerveaux ! Voilà en quelques mots une autre des choses aberrantes que j’entendais depuis toujours.

Ma chaise étant toujours en place à l’autre bout de la table j’en pris possession et m’y installai dessus de façon nonchalante. Mes parents se regardèrent, l’air surpris. Ils ne savaient pas trop ce qui allait se passer, moi non plus d’ailleurs. Je n’avais rien calculé, aucune préméditation, je devais laisser les choses se faire naturellement. Je me sentais bouillir intérieurement, la cocotte minute allait exploser. J’essayais tout de même de me contenir car je ne voulais en aucun cas devenir insultant. Malgré ce que je pensais de toutes leurs convictions, ils restaient ceux qui m’avaient élevé et donné un toit. Même une colère ne justifiait pas ce genre d’attitude. Toutes sortes de paroles pouvaient être dites sans pour cela être offensantes. C’était ma philosophie et je tenais à la mener à bien tout au long de ma vie.

— Demain matin je pars rejoindre une amie, dis-je.

Leurs regards se croisèrent interloqués par tant d’audace.

— Vous m’avez privé de mon vélo mais j’ai encore mes jambes. Malgré le respect que je vous dois, vous ne m’empêcherez pas de voir cette personne.

Dans un effet quasi théâtral, mon père se leva droit comme un piquet. Fièrement il réajusta sa cravate et me dit :

— Si vous choisissez d’aller à ce rendez-vous alors ce ne sera plus la peine de revenir.

Oui mes parents me vouvoyaient ! Nous n’étions pas issus d’une famille de la noblesse et n’avions aucun patronyme. Mais encore une fois cela leur donnait de l’importance à leurs yeux et se prenaient ainsi pour des descendants d’une tête couronnée.

— Parfait je vais préparer mon sac dis-je.

Mon père ne broncha pas. Quant à ma mère, elle fixait le mur d’en face sans cligner des yeux. Jamais je ne saurais ce qu’elle pensait à ce moment précis. Mon père était le roi à la maison, c’était lui qui avait droit de vie ou de mort sur ses sujets. Jamais je ne vis ma mère s’interposer face à lui, même lorsque ses décisions dépassaient le bon entendement. Car bien qu’il se crût au-dessus de ses concitoyens, certaines de ses initiatives étaient totalement absurdes.

Je pris lentement la direction de ma chambre tout en gardant un air totalement détaché. Il serait faux de dire que je ne ressentais rien à l’idée que mes parents me missent à la porte, j’avais moi aussi une fierté et je savais connaissant leur rancune dont ils pouvaient faire preuve que je n’étais pas près de les revoir. Mais l’amour que j’éprouvais pour Josiane était bien plus fort que tout cela. Je ne pouvais risquer de passer à côté du grand amour de ma vie. Il était temps que je pensasse un peu à moi et non plus aux faux-semblants que je devais afficher devant leurs connaissances.

Je pliai soigneusement mes affaires et les posai délicatement dans ma valise. Je regardai une dernière fois ma chambre dans laquelle je fus « incarcéré » pendant de longues années avant de la quitter. Puis je pénétrai dans la salle à manger d’où mes parents n’avaient pas bougé d’un poil. Ils semblaient comme figés sur place. Je pense qu’ils croyaient qu’abandonner ce cocon de luxe où l’argent faisait la loi me serait impossible, que j’avais besoin de tout ce confort « superficiel » pour vivre. Désolé mais je n’en étais pas réduit à une telle bassesse.

— Voilà, je quitte la maison comme telle est votre souhait ou devrais-je dire votre chantage. Je vous souhaite de bonnes vacances et qui sait peut-être à un de ces jours.

L’un comme l’autre resta de marbre. Quant à moi j’étais un peu perturbé de ne lire aucune tristesse sur leurs visages. Leur fils quittait le foyer familial et cela leur était totalement indifférent. Ils étaient juste vexés que je leur tinsse tête.

Lorsque je refermai la porte de la maison, je pensais que c’était la dernière fois que je voyais mes parents. Malheureusement mon intuition me donna raison. Ce fut là l’ultime « au revoir » que je leur fis.

Avec comme unique bagage une valise qui n’était pas très volumineuse je me mis en quête de rejoindre le bourg du village. Je devais voir Josiane demain sur la place de l’église. Le café du village faisait hôtel et j’espérais bien y trouver une chambre pour la nuit. J’avais bien pensé dans un premier temps aller directement à la ferme chez « tonton » mais je ne me rappelais toujours pas comment m’y rendre et cette démarche me paraissait des plus impolie. Bien que je le connusse depuis des années, je ne pouvais me permettre une telle chose.

J’étais déjà bien éloigné de la maison lorsqu’un tracteur se mit à ralentir à ma hauteur. Gentiment le paysan me proposa de m’installer à l’arrière de la remorque et de m’emmener jusqu’à ma destination. Certes, celle-ci ne possédait pas de coussins moelleux et n’était pas d’une propreté irréprochable, mais je dois bien avouer qu’elle faisait tout à fait mon affaire.