Et si on remontait dans l'arbre ? - Tristan Lecomte - ebook

Et si on remontait dans l'arbre ? ebook

Tristan Lecomte

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Opis

Se lancer dans l’aventure d’une autre économie et d’une révolution intérieure...Depuis sa sortie de HEC, Tristan Lecomte parcourt le monde. De Davos à l’Amazonie, en passant par sa ferme thaïlandaise et les bureaux parisiens de Pur Projet, il est un témoin unique de l’évolution climatique et des déséquilibres engendrés par notre modèle économique. Ce grand écart quotidien entre multinationales, ONG, petits producteurs et chamanes, l’a amené à rechercher une voie réconciliatrice. Comment amener ces grandes entreprises vers un modèle soutenable ? Comment redonner de l’autonomie aux petits producteurs ? Comment amener les uns à soutenir les autres ? Comment nous réconcilier avec la Nature ? L’arbre serait-il le trait d’union vital de cette nouvelle équation ?Au fil de ces rencontres, Tristan Lecomte nous propose d’autres formes d’agriculture, où l’on découvre que le modèle productif n’est pas celui que l’on croit. Il nous raconte comment les arbres rééquilibrent les écosystèmes et réparent l’injustice climatique par la compensation carbone intégrée. Comment, au-delà de la crise environnementale, l’arbre résout bien des enjeux économiques, sociaux et spirituels. Un ouvrage pour tous ceux qui ont décidé de ne pas se laisser porter par les vents dominants. Pour penser et agir autrement.A PROPOS DE L’AUTEURTristan Lecomte est un homme atypique. Diplômé de HEC, il a commencé sa vie professionnelle chez L’Oréal avant que sa vocation ne reprenne le dessus. Entrepreneur social par nature, il prend un virage en 1988 : il fonde Alter Eco, un des leaders du commerce bio et équitable. « Serial Entrepreneur » et amoureux des arbres, il décide de se lancer dans une nouvelle aventure en 2008. Il fonde Pur Projet, un collectif qui aide les entreprises à intégrer les problématiques de durabilité dans leurs filières, notamment par la régénération des écosystèmes, en participant notamment à des programmes de reforestation ou de préservation. Vivant une bonne partie de l’année dans sa ferme en Thaïlande, Tristan expérimente de nouvelles pratiques agricoles tout en continuant à fréquenter les grands rendez-vous économiques internationaux, les sièges de multinationales engagées et les communautés de petits producteurs.Tristan est également membre du conseil d’administration de la Fondation Chirac pour la paix, ancien du programme de la Kennedy School de Harvard. Il a été désigné « Young Global Leader » par le Forum économique mondial de 2008, « Fellow Ashoka », parmi le « Time 100 » en 2010, élu « Entrepreneur social de l’année 2013 » par la Fondation Schwab et 9e entrepreneur au niveau monial par le magazine Salt, aux côtés notamment du célèbre Richard Branson.Il compte à son actif plusieurs publications : Le Défi du commerce équitable (Éditions d’Organisation, 2003), Le Commerce équitable (Eyrolles, 2004), Le Commerce sera équitable (2007) et Comment je suis devenu plus humain (2011). Il écrit et produit des documentaires pour France 5 et Ushuaïa TV.

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www.lamersalee.comcontact éditeur : [email protected]

ISBN : 979-10-92636-09-3

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

© Alternité – Les Éditions La Mer Salée – octobre 2015, 12 rue Bruneau, 44 400 Rezé

L’auteur

Tristan Lecomte est un homme atypique. Diplômé de HEC, il a commencé sa vie professionnelle chez L’Oréal avant que sa vocation ne reprenne le dessus. Entrepreneur social par nature, il prend un virage en 1988 : il fonde Alter Eco, un des leaders du commerce bio et équitable en France, également présent aux États-Unis et en Australie. « Serial Entrepreneur » et amoureux des arbres, il décide de se lancer dans une nouvelle aventure en 2008. Il fonde Pur Projet, un collectif qui aide les entreprises à intégrer les problématiques de durabilité dans leurs filières, notamment par la régénération des écosystèmes dont leurs chaînes d’approvisionnement dépendent, et ce en participant notamment à des programmes de reforestation ou de préservation. Vivant une bonne partie de l’année dans sa ferme en Thaïlande, Tristan expérimente de nouvelles pratiques agricoles tout en continuant à fréquenter les grands rendez-vous économiques internationaux, les sièges de multinationales engagées et les communautés de petits producteurs.

Il partage son engagement et son enthousiasme lors de séminaires ou de conférences, ainsi que dans divers ouvrages : Le Défi du commerce équitable (Éd. d’Organisation, 2003), Le Commerce équitable (Eyrolles, 2004), Le Commerce sera équitable (Éd. d’Organisation, 2007) et Comment je suis devenu plus humain (Flammarion, 2011). Il écrit et produit des documentaires sur le développement durable pour la télévision française (France 5 et Ushuaïa TV).

Tristan est également membre du conseil d’administration de la Fondation Chirac pour la paix, ancien du programme de la Kennedy School de Harvard sur le leadership mondial et la politique publique. Il a été désigné comme « Young Global Leader » par le Forum économique mondial de 2008, « Fellow Ashoka » et « Time 100 » en 2010, et, plus récemment, « Entrepreneur social de l’année 2013 » par la Fondation Schwab.

Aux entrepreneurs sociaux et aux arbres.

Remerciements

À tous les petits producteurs agricoles du monde entier. Pour leur exemplarité. À la nouvelle génération d’entrepreneurs sociaux qui bousculent toutes les règles et montrent qu’un nouveau monde est en marche.

À Sandrine et Yannick Roudaut ainsi que Jean-Philippe Agnese, pour leurs corrections et précieux ajouts.

Avant-propos

Planter des arbres et éviter la déforestation vont bien au-delà d’un geste économique, social et environnemental, c’est un acte fondamental qui nous relie directement à la beauté du vivant et à la magie des interdépendances de la nature. L’arbre existe depuis 350 millions d’années, c’est un être complexe, évolué dont nous avons tout à apprendre

Mon engagement au travers d’Alter Eco puis Pur Projet

Tout ce qui est écrit dans ce livre est issu d’observations, de rencontres de terrain et de témoignages vécus. Depuis 1998, je passe la moitié de mon temps au sein de filières agricoles, marines et minérales, partout dans le monde, y développant des projets en commerce équitable, agriculture biologique, agroforesterie, climat, audit social, etc. Tout cela en partenariat direct avec des petits producteurs agricoles. Les projets sont généralement financés par des entreprises, et nous faisons le lien entre les fermiers et celles-ci.

Je n’ai aucune prétention, si ce n’est celle de vouloir partager ces expériences et ces observations avec vous, car, à mon sens, elles sont convergentes, inspirantes, productives et elles peuvent nous aider à vivre mieux, en harmonie avec la nature et avec nous-mêmes. Ces mêmes expériences contribuent également à résoudre nombre d’enjeux auxquels nous devons faire face : des enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Au cœur de ces expériences, il y a l’arbre.

Actuellement, avec Pur Projet1, nous gérons 155 sites de plantations dans plus de 30 pays. Plus globalement, nous sommes plongés au cœur des enjeux de ce qu’on appelle au sens large le développement durable, aux côtés de multiples autres parties prenantes (ONG, entreprises, entrepreneurs sociaux, société civile, politique…) qui tentent d’apporter une partie de la solution. Ceci nous met dans une position privilégiée pour observer et analyser le changement de société auquel nous participons actuellement, et les leviers qui vont permettre de l’accélérer.

En 2011, nous avons acheté une petite ferme de 4 hectares, dans le nord de la Thaïlande, dans la région de Chiang Mai : la « Pure Ferme »2, pour en faire un projet pilote. Au départ, ce n’était qu’une rizière, rien d’autre. Le sol était totalement dégradé et sec, très pauvre en matière organique, avec de l’érosion : une terre presque morte d’avoir été trop labourée et abondée en produits chimiques, une terre asséchée par le manque d’ombrage et de couverture du sol, une terre sans arbres. Une terre qui n’avait produit que du riz, parfois du soja, sans discontinuer pendant plus de 30 ou 50 ans. Rien d’autre. D’où ce résultat… Imaginez que tous les docteurs du monde occidental nous conseillent de ne plus nous nourrir que de pâtes ou de riz. Juste cela, jusqu’à la fin de notre vie. Et ce, en nous assurant qu’ils pallieront nos carences et nous immuniseront contre les maladies grâce à des compléments alimentaires et des médicaments synthétiques, que l’on peut vivre ainsi, d’une manière moins coûteuse, et plus productive. Ne penseriez-vous pas qu’ils sont devenus fous ? Si vous ne mangez que des pâtes et du riz, vous allez forcément tomber malade : ce n’est pas un régime équilibré. Quelle autre logique peut-on y voir que celle de vendre des médicaments, toujours plus de médicaments ? Ce n’est qu’une réduction de la vie à une monotonie absurde.

Et pourtant, ce scénario est celui que nous avons vécu après la Seconde Guerre mondiale, avec le développement de l’agriculture intensive et monoculturale. On a « rationalisé », perdu un grand nombre de variétés et même d’espèces, coupé des haies et rasé les arbres pour cultiver en monoculture à grand renfort d’engrais, de pesticides chimiques et d’engins mécanisés, pour faire vivre artificiellement une agriculture « hors sol ». Des pratiques déconnectées de la nature, afin de pouvoir la dominer et l’orchestrer à grand renfort de produits pétrochimiques.

En considérant comme possible de nourrir la terre seulement d’une ou deux céréales et de compenser avec des produits de synthèse, quel sens cela a-t-il ?

Vous l’aurez compris, il est temps de se réconcilier avec la nature, pour notre propre bénéfice. C’est là tout l’esprit de Pur Projet, un collectif d’entrepreneurs sociaux que j’ai cocréé. Ensemble, nous développons des projets de transition agroécologiques, à grande échelle, en partenariat direct avec les communautés locales. Et c’est en partie grâce à l’agroforesterie que nous le faisons.

L’agroforesterie3 ? Basiquement, il s’agit de planter des arbres au milieu des champs et des élevages : un renforcement de la diversité des espèces présentes qui active les interdépendances entre elles, chacune participant ainsi à la création de la biomasse (l’ensemble des matières organiques), avec pour conséquence une intensification de la productivité agricole. Pourquoi ? Parce que, fondamentalement, la nature est faite d’interdépendances, de coopérations et de complémentarités. Occulter cela, c’est n’avoir rien compris à son fonctionnement. Et c’est se priver d’une bonne partie de la solution.

Avec Pur Projet, nous participons à remettre de la diversité dans les champs pour le bénéfice des fermiers et de leurs écosystèmes. Nous assistons ainsi environ 10 000 petits producteurs agricoles dans une trentaine de pays, soucieux de cette transition. Depuis 2008, nous les avons aidés à planter près de 5 millions d’arbres dans leurs propres champs et au sein de leurs communautés. Nous en avons 15 à 20 millions en commande d’ici 2020, et nous participons à la conservation de 400 000 hectares de forêt primaire en Amazonie. Plus globalement, nous développons des méthodologies de transition agricole et de valorisation des services écosystémiques générés par ces modèles agroforestiers.

Comment produire plus avec moins d’intrants ? La réponse se trouve dans la diversification, celle d’un écosystème agricole auto-immun et autoalimenté. Combiner plantes, arbres et élevage d’animaux, c’est la promesse d’un véritable jardin d’Eden, viable, loin de toute utopie puisque correspondant au modèle de nombre de cultures traditionnelles. L’omniprésence des chants des sirènes de la « révolution verte » en a éloigné nos sociétés industrialisées, mais un grand nombre de petits producteurs à travers le monde ne l’ont jamais quitté, et d’autres y reviennent en innovant.

Ce sont ces pratiques que nous valorisons avec Pur Projet et dont nous favorisons le déploiement partout dans le monde. Nous ne réinventons rien, nous ne faisons que valoriser les réalisations de fermiers visionnaires. Nous les aidons à dupliquer leur modèle. Ils sont souvent leaders dans leurs communautés et ils gagnent à être connus, pour le bénéfice de tous : de leurs pairs, mais aussi de nous tous sur la planète, qui pouvons bénéficier de leurs connaissances. Elles peuvent nous aider à nous rééquilibrer dans notre rapport à la nature et nous fournir des produits plus sains et plus savoureux.

Avec Pur Projet, nous sommes à leur service ainsi qu’à celui de tous les consommateurs et citoyens. Pas donneurs de leçons, mais plutôt (r)apporteurs de ces solutions pratiques à partir de leur expérience et de leurs visions. Nous sommes aussi des sortes de plombiers face au changement climatique, des pompiers face à la déforestation. Notre rôle est de les soutenir et de les accompagner, pour parvenir à des niveaux de productivité égaux ou supérieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle, tout en ayant une influence positive sur l’environnement.

Comme nous le verrons, les arbres nous sont essentiels. Les enjeux auxquels nous sommes confrontés sont énormes. 10 millions d’arbres sont coupés chaque jour, et nous, avec Pur Projet, nous n’en avons planté que 5 millions… en 8 ans. Soit une demi-journée moyenne de déforestation « compensée » par 8 années de travail. Sans compter que ce que nous replantons, uniquement des petits plantons de 30 cm de haut, n’a rien à voir en terme de taille avec les arbres coupés d’une forêt primaire par exemple. Notre ambition est de développer ces projets à très grande échelle : l’agroécologie, l’agroforesterie, la compensation intégrée. Et changer le monde.

À ce jour, nos moyens et résultats sont encore insignifiants face aux enjeux. Il faut trouver les leviers pour changer d’échelle. D’où la nécessité de communiquer et de faire savoir qu’il est possible d’agir avec la nature et que c’est même l’unique solution durable et désirable, pour notre société et pour nous-mêmes.

Pour convaincre les décideurs que la transition est bénéfique pour tous, il faut leur prouver avec des chiffres que ces modèles sont plus productifs, stables et rentables que l’agriculture conventionnelle, sinon, le changement à grande échelle n’aura pas lieu. Aussi, tout cela n’est possible qu’avec le concours des entreprises. Et elles sont de plus en plus nombreuses à en prendre conscience, à souhaiter encourager l’évolution de ces modèles agricoles, notamment pour réduire leur propre empreinte et accompagner la transition de leurs filières vers des modèles plus durables et plus performants. Elles s’engagent alors dans une démarche de progrès, depuis la mise en conformité des filières jusqu’à un échelon d’excellence socio-environnementale, qui profite à toutes les parties prenantes et qui les valorise.

Revenons maintenant en arrière : que pensez-vous du régime à base de pâtes, riz et compléments chimiques, au regard d’une alimentation saine, diversifiée, issue des pratiques d’agriculture précédemment évoquées, toutes écologiques et productives en quantité ? Quel est votre choix en tant que consommateur ? En tant que fermier ? Et pour vos enfants ? Il est temps de redonner à la Terre un régime équilibré ; il est temps de remonter dans l’arbre, et de se réconcilier enfin avec la nature, pour notre propre intérêt et celui des générations futures.

Aujourd’hui, j’écris ces lignes, à la bougie, sur mon iPad, paradoxe de notre société ultra connectée aux goûts uniformisés, tout en étant en recherche de nature vraie, d’authenticité et d’originalité. Je suis réfugié à la Pure Ferme. Si l’on m’avait dit, quand j’étais à HEC, que je poserais finalement mes valises dans une ferme en bambou de 4 hectares, à planter des bananes, du riz et du café, je ne l’aurais certainement pas cru. Et pourtant…

1. http://www.purprojet.com/fr/index

2. http://www.purprojet.com/fr/projet/pure-farm/

3. Animation sur l’Agroforesterie : https://www.youtube.com/watch?v=GnJovMhmDFE

Association Francaise d’Agroforesterie : http://www.agroforesterie.fr/index.php, Presentation d’Alain Canet, President de l’Association : https://www.youtube.com/watch?v=_qPrgF2aqCg

Centre International d’Agroforesterie : http://www.worldagroforestry.org/

Introduction

La nature est le remède aux crises (économique, sociale, environnementale, culturelle…) auxquelles nous sommes confrontés. Le cas le plus évident est celui du domaine agricole. La recherche d’augmentation de la productivité et le besoin de nourrir une population sans cesse croissante ont donné naissance à l’agriculture intensive actuelle, qui a conduit à la série de désordres environnementaux et de santé publique dont nous savons aujourd’hui qu’il est urgent de sortir.

À l’origine, il y a la prétention de croire que l’Homme peut concevoir des moyens et des produits pour contrôler la nature, pour en maitriser les effets, voire pour la contrer. La recherche scientifique s’est ainsi divisée entre ceux qui allaient combattre les virus avec les pesticides, ceux qui allaient combattre les insectes avec les insecticides, ceux qui allaient s’attaquer aux champignons avec les fongicides et ceux qui allaient enrichir le sol avec les engrais chimiques.

Cette approche par thématique, Masanobu Fukuoka1 l’appelle « pensée scientifique discriminante », car elle ne considère dans chacun des cas qu’un sujet. Elle est nécessairement vouée à l’échec. « Un crime contre l’intelligence humaine » dirait Pierre Rabhi2. C’est n’avoir rien compris au mode de fonctionnement de la nature qui, par définition, n’est qu’interdépendances. Les virus, les champignons, insectes et plantes, le sol et les arbres ainsi que l’air et l’eau, le climat, tous interagissent ensemble. On ne peut pas les traiter séparément, sans quoi on ouvre la boite de Pandore, en ne faisant que créer de nouveaux déséquilibres dans ce qui était au départ une merveilleuse mécanique de précision.

Cela rappelle le texte de la Genèse dans la Bible : quand Adam et Ève goûtent au fruit de la connaissance, guidés par leur ego qui leur fait croire qu’ils peuvent être plus forts que la nature, ils quittent le Paradis. C’en est fini de l’équilibre parfait, de l’Idéal (modèle de perfection, qui donnerait entière satisfaction) : ils ont rompu l’harmonie, et ne l’atteindront plus jamais, semant désordres et déséquilibres à mesure qu’ils cherchent à égaler la puissance naturelle de la création originelle.

Nous avons été tellement fiers de notre développement technique et de ses applications dans l’agriculture depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais en regardant en arrière, ce progrès n’était qu’une farce, voire une barbarie, et nos enfants en riront tellement nous avons été leurrés par ce soi-disant progrès, à moins qu’ils n’en pleurent, confrontés à ses multiples dommages collatéraux… Pour paraphraser le cinéaste Jean-Paul Jaud : « Nos enfants nous accuseront »3, et ils auront raison. Comment pourront-ils croire que nous avons à ce point pu jouer les apprentis sorciers ? Car il est tout simplement absurde d’aller puiser des hydrocarbures qui ont mis des millions d’années à se former dans notre sous-sol pour ensuite les pulvériser sur des tomates et vouloir ainsi augmenter artificiellement leur rendement.

C’est effrayant de voir un agriculteur mettre un scaphandre pour traiter sa production, qui va se retrouver dans notre assiette. Pourquoi alors avoir eu recours à ces produits chimiques dangereux alors que d’autres solutions étaient possibles et disponibles ? La réponse est tout aussi historique que simple : les armes chimiques interdites, c’est toute une industrie qu’il a fallu recycler, réorienter, justifiant ainsi des usages intensifs et déraisonnables.

Personnellement, je n’ai pas fait d’études d’agronomie (et je me dis parfois que c’est une bonne chose au vu des horreurs que l’on peut y apprendre). J’ai fait HEC, « bien pire » diront certains : là, la « révolution verte » y est enseignée telle que nécessaire pour maximiser les rendements, rendre les exploitations plus productives et nourrir une population mondiale grandissante, aux besoins croissants de plus en plus globalisés. N’y connaissant rien en agriculture, je faisais entièrement confiance aux confrères de « l’agro », convaincu qu’ils devaient être à la pointe du savoir et de l’innovation, et que cela devait se retrouver dans les champs de nos agriculteurs.

Cependant, depuis plus de 15 ans que je visite des exploitations agricoles à travers le monde, d’abord avec Alter Eco4 puis avec Pur Projet, tout ce que j’ai pu observer n’a fait qu’éveiller puis renforcer mes doutes sur le bien-fondé et l’efficacité de cette agriculture « moderne », soi-disant plus productive. Je n’ai rencontré que des agriculteurs ruinés, dans des écosystèmes profondément dégradés.

On dit l’agriculture biologique moins productive : je n’ai pourtant vu que des exemples qui contredisaient cela. On répète à outrance que sans les produits chimiques il est impossible de nourrir la planète. Dans ma ferme en Thaïlande je produis pourtant plus de riz sans produits chimiques que mon voisin qui lui en surconsomme depuis plus de vingt ans… Fertilisants et labourage seraient les seuls moyens de rendre la terre productive : comment ne pas simplement constater la vertigineuse érosion de la fertilité des champs agricoles au regard des sols forestiers et agroforestiers, qui restent, eux, les plus fertiles et les plus productifs au monde, sans jamais être labourés ni recevoir d’intrants phytosanitaires ?

Pendant des décennies, ni l’amiante, ni la dioxine, ni ces produits chimiques n’étaient dangereux pour la santé : cependant, dans mon entourage direct, nombre de personnes ont été directement touchées par des maladies liées à ces produits, sans même compter les multiples études épidémiologiques qui sont venues conforter leur nocivité. Et maintenant ces mêmes entreprises agrochimiques, quand il ne s’agit pas d’organismes d’État, nous affirment que les OGM sont sûrs pour notre santé. Sommes-nous si faciles à tromper, ou souhaitons-nous cette (fausse) vérité ? A-t-on envie d’un suicide collectif ? La question prête à sourire, parfois, mais elle a pourtant l’arrière-goût d’une vérité.

Je ne vais pas continuer sur ce ton alarmiste et pessimiste, car, par nature, je préfère chercher des solutions plutôt que de maudire les ténèbres. La nature est évolution et changement. En fait, elle est le monde. Un monde qui n’est pas fait de confrontations, mais de complémentarités. Un monde qui ne juge pas, qui n’est pas dualiste, et qui perdure. Imitons-la pour trouver les solutions. Remontons dans l’arbre pour trouver des solutions durables.

Je crois en la promesse d’une agriculture naturelle, qui utilise intelligemment les ressources de la nature, coopère harmonieusement avec ses interdépendances et ne cherche pas à lutter contre les éléments. Une agriculture plus productive tout en étant plus frugale, plus naturelle tout en étant aussi bien plus scientifique. Et c’est là aussi tout le paradoxe de cette nouvelle « révolution verte », vraiment verte cette fois-ci… Aujourd’hui, il ne s’agit pas de juger les choix de scientifiques et d’agronomes qui s’inscrivaient dans un certain contexte (post Seconde Guerre mondiale), mais de faire un constat partagé de plus en plus largement, et ce même dans les secteurs agricoles conventionnels. Car cette monoculture intensive est bien évidemment dans une impasse : comment pourrait-il en être autrement ? Quels que soient les médicaments et la chimie de substitution, le régime alimentaire de la Terre est déséquilibré, propice à des maladies qui ne manquent pas de ressurgir. L’heure est au sevrage, étape difficile et douloureuse, mais ô combien salutaire. Qui plus est, ce modèle agricole est des plus onéreux, dès lors qu’on additionne les équipements, les intrants et le coût des externalités (pollutions, empreinte, maladies…). Pour beaucoup, il est temps d’accompagner nos modes de production et de consommation vers des pratiques plus logiques, en accord avec les lois de la nature, et en équilibre avec le vivant.

Quand, avec des amis, j’ai créé Alter Eco et que nous prononcions les mots bio ou équitable, on nous répondait, pour nous décrédibiliser : « Ah oui ! Et tu veux t’éclairer à la bougie toi ? ». Personnellement, j’aurais envie de répondre oui, car c’est très romantique, mais là n’est pas le sujet. Bio et agriculture naturelle étaient (et sont encore) associés à un retour en arrière, à une vision anti-progrès, presque réactionnaire.

En fait, ce n’est pas à la science que je suis opposé, mais plutôt à son orientation, à son exploitation. Je veux qu’elle ne soit pas principalement utilisée pour créer de nouveaux produits synthétiques (ou du moins pas nécessairement, pas systématiquement), qu’elle ne soit pas méthodiquement asservie à des intérêts privés, mais qu’elle soit prioritairement utilisée pour mieux comprendre les ressorts de la nature : qu’elle permette de mieux l’observer et de mieux s’en inspirer, qu’elle nous permette de mieux l’imiter (principe du biomimétisme) quand c’est possible, et qu’elle nous aide à retrouver notre juste place, au cœur même de son fonctionnement cyclique.

Il faut que la science nous aide à rééquilibrer notre rapport à la nature. Et dans le domaine agricole, qu’elle nous aide à trouver la manière naturelle de produire la plus efficace, tout à la fois frugale et productive.

Et ce n’est pas une utopie, c’est possible ! C’est même ce que nous vivons sur le terrain depuis plus de 15 ans via Alter Eco puis Pur Projet, auprès de producteurs agricoles, bio, biodynamiques, agroforestiers, forestiers, qui ont employé et déployé ces techniques avec succès, et qui produisent tous au moins autant, voire généralement plus, que leurs voisins qui utilisent des produits chimiques. Comparativement, ils ont donc des coûts de production moins élevés et peuvent vendre leurs produits à un prix supérieur, produits en outre de meilleure qualité organoleptique et physico-chimique et bien plus diversifiés. Leur exploitation agricole est donc plus résiliente, frugale et plus rentable… et c’est en grande partie grâce aux arbres.

Derrière l’arbre, une révolution culturelle

L’agriculture n’est pas juste une activité de production. C’est une vision globale du rapport que l’Homme entretient avec la nature et lui-même. C’est un choix de consommation et de vie. Au-delà du domaine agricole, cette « révolution naturelle » peut s’appliquer à tous les domaines, qu’il s’agisse de l’alimentation, de la santé, de l’économie, de la politique, etc. Passé l’enjeu agricole, c’est une véritable révolution culturelle qui est déjà en marche dans différents domaines (alimentation, travail, loisirs, spiritualité…) pour reconnecter l’Homme à son écosystème et à son « soi authentique » : à chacun de nous de s’y engager.

Une myriade d’acteurs : entrepreneurs responsables, entrepreneurs sociaux, ONG, artistes, politiques, lobbyistes, lanceurs d’alertes, leaders d’opinion5… ont déjà décidé de remonter dans l’arbre, et ils sont de plus en plus nombreux. Ils sont engagés dans la construction d’un nouveau monde, et d’une nouvelle attitude, qui entraîne dépossession, désapprentissage et réinvention de nos modes de vie. Ils ont décidé de remonter dans l’arbre, mais pas en donneurs de leçons ou en ayatollah, ni en portant sur eux « toute la misère du monde ». Ils ne tombent pas dans les extrêmes ou dans le dualisme facile et stérile. Ils sont créateurs, connecteurs et connectés, ouverts, engageants, progressifs, inclusifs.

Pourquoi remonter dans l’arbre ? C’est aussi une question philosophique

Tout simplement parce qu’on y est beaucoup mieux, plus heureux, car on peut s’y réapproprier ses rêves et les réaliser. Remonter dans l’arbre est donc aussi d’ordre spirituel. Il s’agit de se rapprocher du ciel et de mieux admirer les étoiles.

Quand mon fils de 4 ans me demande, « Papa, pourquoi tu plantes des arbres ? », je lui réponds « parce que c’est bon comme manger des bonbons. ». C’est la question du bonheur, et du critère, en tant qu’outil de mesure du véritable niveau de développement d’un pays ou d’un individu : son Bonheur Intérieur Brut6. Nous ne sommes donc plus uniquement sur le versant « fleur bleue » ou « Flower Power » du bonheur, mais bien sur un objectif qui vise à redéfinir les critères de la véritable richesse et à réorienter notre société vers une création de valeurs, un idéal et des engagements qui ont du sens.

« Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde », disait Gandhi. Non par devoir ou esprit critique, mais simplement parce que c’est la condition pour renouer avec une croissance vertueuse. C’est aussi la condition de notre bien-être et de notre bonheur. Les désordres extérieurs ne sont que la manifestation de nos propres désordres intérieurs. Nous en prenons actuellement conscience, mais peut-être pas assez vite, d’où des bouleversements croissants, tant à l’intérieur (dépressions, conflits, intégrisme) qu’à l’extérieur (pollution, inégalités, crise économique…). Les solutions sont pourtant à notre portée, naturelles et donc gratuites, auto-générées, offertes par la magie de la Vie. Il suffit de les observer pour s’en inspirer, et utiliser leur force pour sortir de l’impasse.

Etant de ceux qui aiment commencer un livre par la fin, et parce qu’il me semble que cette dernière partie plus spirituelle est aussi la plus fondamentale, j’ai choisi de présenter le chapitre 6, dernier chapitre du livre, en ouverture. Si vous souhaitez entrer dans le vif du sujet : les déséquilibres auxquels nous faisons face, vous pouvez toujours commencer par le chapitre 1 et ne lire cette sixième partie qu’à la fin.

1. http://www.onestrawrevolution.net/One_Straw_Revolution/Larry_Korn.html

2. http://www.pierrerabhi.org/blog/

https://www.colibris-lemouvement.org/colibris/pierre-rabhi

3. https://www.youtube.com/watch?v=yrJN-itVZLQ

4. Site France : http://www.altereco.com/ Site US et Australie : http://www.alterecofoods.com/

5. À retrouver à la fin du livre en hommages.

6. en référence à l’indice préconisé par le roi du Bhoutan en 1972 au lieu de son Produit Intérieur Brut. http://www.grossnationalhappiness.com/

Partie VI

Vivre et s’épanouir dans l’arbre

Il est urgent de changer d’échelle. Si je devais garder quelques idées clés pour accélérer le mouvement, ce seraient trois évolutions à opérer : la non-dualité, un retour sur soi et reconsidérer son rapport au vivant. Changer de système de valeurs voilà notre enjeu. Avant d’entrer dans ces 3 changements à opérer, réjouissons-nous de voir qu’une nouvelle culture de société se met d’ores et déjà en place.

Changer de système de valeurs

Une nouvelle culture de société en route