Du pastis dans l'Odet - Bernard Larhant - ebook

Du pastis dans l'Odet ebook

Bernard Larhant

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Opis

Une affaire qui chiffonne le capitaine...

Le substitut Dominique Vasseur va se rendre en Provence pour témoigner contre Cesare Di Caro, la dernière figure du milieu marseillais, qui a dépêché des hommes de main sur Quimper. Paul Capitaine doit donc assurer la protection de son amie, mais sa mission s’avère impossible car ils se brouillent.
Et voilà qu’à la consternation générale, on apprend l’assassinat de la magistrate. S’engage alors une lutte acharnée entre les sbires du caïd et les représentants de la loi. Le mistral souffle sur Quimper, le pastis coule dans l’Odet… et le moral des Bretons est en berne… Au cœur de la tourmente, le vent pourrait-il cependant tourner ?

Plongez-vous dans le 8e volet des aventures du capitaine Paul Capitaine et découvrez une intrigue haletante qui se déroule entre la Bretagne et la Provence !

EXTRAIT

Lundi matin, dix heures, parvis du palais de justice de Quimper. Par chance, il ne pleuvait pas. Il n’aurait plus manqué qu’il pleuve pour que la journée soit totalement sinistre. Là, une grisaille de circonstance avait obscurci le ciel de mai et jeté un voile de tristesse sur la cité de saint Corentin. Devant mes yeux, je ne voyais même pas l’Odet, à marée basse, qui avait déserté son lit, mais juste le Frugy qui se remettait comme il pouvait de la tempête de 1987. Il paraît qu’il en est des hommes comme de la nature, ils finissent toujours par panser leurs blessures, même les plus profondes. Je ne demandais qu’à le croire…
Sous l’insistance du procureur de la République, j’allais devoir me livrer à l’un des exercices que je détestais le plus : répondre aux questions des journalistes, à l’issue d’une annonce officielle de sa part, qui allait causer un séisme dans la ville et sans doute au-delà. Et cela avec d’autant plus de douleur que mon coeur saignait de partout et que mon crâne menaçait d’exploser. Je vivais l’un des moments les plus pénibles de ma carrière qui en avait pourtant connu des gratinés.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bernard Larhant est né à Quimper en 1955. Il exerce une profession particulière : créateur de jeux de lettres. Après avoir passé une longue période dans le Sud-Ouest, il est revenu dans le Finistère, à Plomelin, pour poursuivre sa carrière professionnelle. Passionné de football, il a joué dans toutes les équipes de jeunes du Stade Quimpérois, puis en senior. Après un premier roman en Aquitaine, il se lance dans l'écriture de polars avec les enquêtes d'un policier au parcours atypique, le capitaine Paul Capitaine et de sa partenaire Sarah Nowak.  À ce jour, ses romans se sont vendus à plus de 110 000 exemplaires.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute res-semblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

REMERCIEMENTS

- À Carl Bargain et à l’équipe des Éditions Alain Bargain pour cinq années de confiance mutuelle autour de dix ouvrages.

- À Sylvaine et Lorraine, pour leurs regards complémentaires sur mes mots.

NOTE DE L’AUTEUR

Je tiens à remercier plus particulièrement André Morin, ancien fonctionnaire de police, pour ses conseils et ses précisions sur le déroulement de l’enquête et les rebondissements de cette affaire peu ordinaire. Il s’est efforcé avec obstination de maintenir mon imagination de romancier dans le cadre autorisé de la procédure policière et des obligations de stricte recherche de la vérité auxquelles sont tenus les magistrats.

Merci également aux lecteurs soucieux du respect des prescriptions judiciaires de ne pas lui tenir rigueur pour certaines libertés que j’ai volontairement prises par rapport à ces impératifs de procédure, dans le but de servir le suspense pour un plus grand plaisir (je l’espère) des lecteurs. J’en suis le seul et unique responsable.

PRINCIPAUX PERSONNAGES

PAUL CAPITAINE : La cinquantaine, capitaine de police, ancien agent des services secrets français. Natif de Quimper, il connaît bien la ville et la région. Désabusé sur la société à l’issue de sa carrière à la Cellule-Élysée, il trouve, au sein de la brigade criminelle de Quimper, une seconde jeunesse, notamment grâce à Sarah, sa partenaire mais aussi sa fille. Tous deux vivent dans la maison familiale de Bénodet. Il est très proche de la magistrate Dominique Vasseur, même si rien n’est simple dans leurs relations intimes.

SARAH NOWAK : 28 ans, d’origine polonaise, lieutenant de police. Engagée dans la police pour retrouver son père, originaire de Quimper, elle va le découvrir derrière les traits de son partenaire et mentor, Paul Capitaine. Dotée d’un caractère fort et généreux, elle conserve en elle des rêves d’absolu. Le plus souvent attachante, parfois irritante. Son souci majeur : ne pas avoir encore croisé le grand amour.

DOMINIQUE VASSEUR : 45 ans, célibataire, substitut du procureur de la République. Elle a échoué à Quimper, après une affaire confuse à Marseille. Intelligente, opiniâtre, loyale, elle est complexée par un physique replet.

Elle apprécie la compagnie de Paul et c’est réciproque. Depuis quelques semaines, Dominique est tracassée par le fait de devoir aller témoigner au procès d’un caïd marseillais car elle subit des pressions extérieures.

ROSE-MARIE CORTOT : 27 ans, d’origine antillaise, enquêtrice de police. RMC pour tout le monde. Le rayon de soleil de l’équipe par sa bonne humeur permanente, le plus de la brigade criminelle par son génie de l’informatique. Et aussi la meilleure amie de Sarah.

RADIA BELLOUMI : 34 ans, commissaire de police. Une surdouée qui se trouve parachutée à la tête du commissariat de Quimper.

D’origine maghrébine, malgré son jeune âge, elle va obtenir le respect de ses effectifs par son sang-froid et sa baraka.

CAROLE MORTIER : 41 ans, divorcée, une fille de 13 ans, Priscilla. Capitaine de police et chef de groupe. Un excellent flic, mais une femme au parcours tortueux, souvent empêtrée dans des soucis familiaux et des frustrations intimes.

MARIO CAPELLO : 32 ans, célibataire, lieutenant de police. Un beau garçon très réservé, malgré ses origines italiennes, souvent absent en raison d’une santé fragile. Excellent policier, efficace et rigoureux, qui voue une profonde admiration à Paul.

Blaise JUILLARD : 27 ans, célibataire, lieutenant de police, tout juste débarqué à Quimper. Son père est l’un des pontes du quai des Orfèvres, le fils ne possède pas son étoffe. Cependant, sous ses airs nonchalants qui lui ont valu le surnom de Zébulon, il n’est pas dénué de flair ni de vivacité d’analyse.

RONAN FEUNTEUN : La cinquantaine, divorcé, journaliste et patron de l’agence quimpéroise d’Ouest-France. Camarade de jeunesse de Paul Capitaine. Entre eux, un accord tacite : le journaliste transmet ses informations au policier ; en échange, celui-ci lui réserve la primeur du résultat des enquêtes.

ISABELLE et JEAN-LUC CONFORT : 46 et 48 ans. Patrons du Colibri, un bar-tabac situé en face du commissariat, un peu “l’annexe” de celui-ci. Ils se retrouvent souvent au centre des enquêtes par les discussions animées dont ils sont les témoins.

COLETTE ARNOULT : 43 ans, mariée, deux enfants. Agent d’amphithéâtre à l’hôpital de Quimper depuis un mois. Colette est la sœur de Paul. Mariée à Rémy, informaticien, mère de Quentin et Mélody, elle est l’assistante du médecin légiste de la ville.

JULIE VARAIGNE : 30 ans, célibataire, secrétaire du substitut Vasseur. Grande blonde élancée, elle est devenue la maîtresse de Paul. Franche, loyale, à l’écoute des bruits de couloir, elle met souvent, même involontairement, le policier sur la bonne piste. De plus, Julie est un fin cordon-bleu.

PROLOGUE

Lundi matin, dix heures, parvis du palais de justice de Quimper. Par chance, il ne pleuvait pas. Il n’aurait plus manqué qu’il pleuve pour que la journée soit totalement sinistre. Là, une grisaille de circonstance avait obscurci le ciel de mai et jeté un voile de tristesse sur la cité de saint Corentin. Devant mes yeux, je ne voyais même pas l’Odet, à marée basse, qui avait déserté son lit, mais juste le Frugy qui se remettait comme il pouvait de la tempête de 1987. Il paraît qu’il en est des hommes comme de la nature, ils finissent toujours par panser leurs blessures, même les plus profondes. Je ne demandais qu’à le croire…

Sous l’insistance du procureur de la République, j’allais devoir me livrer à l’un des exercices que je détestais le plus : répondre aux questions des journalistes, à l’issue d’une annonce officielle de sa part, qui allait causer un séisme dans la ville et sans doute audelà. Et cela avec d’autant plus de douleur que mon cœur saignait de partout et que mon crâne menaçait d’exploser. Je vivais l’un des moments les plus pénibles de ma carrière qui en avait pourtant connu des gratinés. En France, comme partout dans le monde où ma hiérarchie m’envoyait en première ligne de guerres modernes qui rechignaient à porter leur nom, conflits larvés pour lesquels les agents spéciaux remplaçaient souvent les militaires.

Une trentaine de personnes nous entouraient, le procureur Vanhamme et moi ; des juges, notamment Clément Jouvain, imposant mais livide, deux pas devant ses pairs, des substituts, des huissiers, des greffiers, des secrétaires. Des collègues policiers aussi, pour assurer notre sécurité, puisque nous n’étions plus à l’abri de rien. Livide comme un linceul de nonne, le magistrat avait préparé un communiqué de presse dont il avait pesé chaque mot et dont son secrétariat s’était chargé de remettre une copie aux journalistes qui le désiraient, massés sur les marches en contrebas, certains avec leur bloc-notes et un stylo, d’autres avec un micro à la main, quelques-uns avec une caméra.

— Mesdames, Messieurs, je vous remercie de votre présence à ce rendez-vous improvisé, nécessité par un événement dramatique survenu durant ce week-end. J’ai la douleur de vous annoncer la mort du substitut Dominique Vasseur, dans la soirée de samedi à dimanche, à la suite d’une agression à son domicile, dans des circonstances qui ne sont pas encore élucidées. Depuis bientôt quatre ans qu’elle officiait à Quimper, vous aviez pu comme moi apprécier sa grande rigueur professionnelle et sa disponibilité de tous les instants. Dominique Vasseur avait 45 ans, elle était célibataire, elle n’avait pas d’enfant. Son métier représentait tout pour elle, elle l’accomplissait avec passion, dévouement et abnégation. Ce palais de justice était sa maison, elle le quittait souvent très tard le soir, emportant même parfois chez elle des dossiers urgents. Aujourd’hui, plus que les seuls représentants de la justice dans cette ville, qui m’entourent en cette douloureuse circonstance, c’est la population entière de Quimper qui est en deuil après avoir perdu une magistrate exceptionnelle et une personnalité attachante. J’ai chargé aussitôt le juge Clément Jouvain de l’instruction du dossier et j’ai confié la direction de l’enquête sur les circonstances de ce meurtre abominable au capitaine Paul Capitaine, officier de police judiciaire à la brigade criminelle du commissariat de police de Quimper, à qui je laisse la parole pour vous faire part des premiers éléments en sa possession.

Je me demandais si j’allais pouvoir prononcer les premiers mots, tant une boule me serrait la gorge. Je balayai les quinze ou vingt journalistes présents, aussi hébétés que le personnel du palais de justice, à cette annonce ahurissante et fixai le visage de Clotilde Jou-vain, la fille du juge chargé de l’instruction, une jeune femme dont j’avais fait la connaissance lors d’une récente enquête1, un petit mois plus tôt. Je vis une larme couler sur sa joue, mais je sentis aussi ses yeux qui me suppliaient de retrouver les assassins, comme le jour où elle était venue me réclamer de rouvrir le dossier de la mort présumée accidentelle de son frère, alors qu’elle songeait, à raison, qu’il s’agissait d’un crime. Son énergie intérieure, sa colère contenue, le désir de vengeance que ses yeux hurlaient en silence, me donnèrent la force de me lancer.

— Vous me connaissez quasiment tous, je ne vais pas vous mentir : vous saviez les liens forts qui m’unissaient à Dominique Vasseur. Elle représentait l’autorité sous les ordres de laquelle j’opérais le plus souvent, dans les dossiers qu’elle me faisait l’honneur de me confier, elle était aussi une alliée solide de tous les instants, lorsque l’enquête nécessitait sa présence précieuse et pertinente à nos côtés. Mais Dominique représentait aussi pour moi plus qu’une simple magistrate dévouée. Je peux m’enorgueillir aujourd’hui d’avoir su gagner son amitié. Aussi comprenez mon émotion, alors qu’elle a disparu dans des circonstances aussi tragiques, aussi révoltantes. Même si l’enquête n’a pas encore officiellement débuté, il ne fait, à mes yeux, aucun doute que ses assassins sont montés de Provence pour l’éliminer sauvagement et mettre son appartement à sac. Et ce dans un but précis : l’empêcher de témoigner, en milieu de semaine, au procès du caïd marseillais, Cesare Di Caro, et récupérer le dossier qu’elle avait rassemblé, lors de son passage au parquet de Marseille, et minutieusement peaufiné depuis lors, au but de témoigner contre la figure de proue de la pègre provençale. Je suis déjà en mesure de vous annoncer que nous possédons une piste sur l’identité des deux individus qui sont parvenus à pénétrer dans l’immeuble pour perpétrer leur forfait, malgré la surveillance permanente de mes collègues. Car nous pressentions une telle initiative de la part des sbires de Cesare Di Caro et nous regrettons seulement d’avoir failli à notre mission de protection de la magistrate, pris à défaut par des truands d’expérience. Voilà comment nous avions noté la présence de deux hommes suspects sur la ville, sans doute ceux-là même qui ont déjoué la vigilance de l’équipe de surveillance pour accomplir leur sinistre besogne. Dans quelques heures, il nous sera possible de lancer un avis de recherche les concernant, que vous recevrez, naturellement, à vos rédactions.

— S’agit-il de personnes qui seraient montées de Marseille avec des consignes précises ? lança une voix masculine dans l’assistance.

— Il est encore trop tôt pour l’affirmer ! Il est cependant logique de le supposer, même s’il sera extrêmement difficile d’établir un lien entre leur acte et le procès à venir, comme dans toute affaire de ce style et de cette envergure.

— Luc Manchone, quotidien La Provence ! Si mes renseignements sont exacts, les documents en possession du substitut Vasseur ne contenaient pas beaucoup d’éléments nouveaux sur l’implication de Cesare Di Caro dans les faits qui lui sont reprochés. Puisque vous étiez très intime avec la victime, à ce que j’ai pu apprendre depuis que je me trouve sur le Finistère, au but justement d’obtenir un entretien avec le substitut Vasseur, peut-être pourriez-vous nous en dire davantage sur le contenu de ce dossier…

— Si j’avais été aussi intime avec Dominique Vasseur que vous semblez l’imaginer, j’aurais été près d’elle, dans son appartement, pour la protéger des tueurs ! Soit ces derniers se trouveraient à cette heure derrière les barreaux d’une cellule du commissariat, soit mon cadavre aurait été retrouvé allongé auprès du sien, au milieu du salon, dans la même mare de sang. Ceci étant précisé, j’ignore tout du contenu de ce dossier. Le substitut Vasseur était inflexible à propos du respect des pièces confidentielles dont elle était la détentrice, discrète aussi au sujet des affaires qu’elle traitait, surtout celle-là. Je peux juste ajouter qu’on ne traverse pas la France afin d’éliminer un magistrat pour seulement lui subtiliser un dossier vide ! Pas à Quimper, en tout cas.

— Capitaine, questionna Clotilde Jouvain en tremblant, pensez-vous que ces tueurs ont bénéficié d’appuis dans notre région, de complicités pour mener à bien leur contrat ? Savaient-ils, par exemple, que Dominique Vasseur travaillait à son domicile, depuis deux semaines, sur les pièces de son argumentaire, pour préparer son intervention au tribunal de Marseille ?

— Une partie de la réponse est contenue dans votre question, mademoiselle Jouvain ! répondis-je en haussant les épaules. Vous le saviez, vous, jeune journaliste. D’autres personnes également. Il suffisait de fureter sous les fenêtres de son appartement en soirée pour constater, à la faveur de rais de lumière, qu’elle travaillait d’arrache-pied sur les éléments nouveaux de son dossier. Et donc que celui-ci se trouvait dans le coffre-fort de son domicile, puisqu’elle ne sortait plus de chez elle depuis plusieurs jours, qu’elle ne recevait plus personne à son appartement. Elle ne voulait pas céder à la parano, elle avait accepté la présence de policiers devant son immeuble à contrecœur, mais elle savait se montrer prudente et surtout elle connaissait le pedigree de l’homme qu’elle désirait voir tomber. Voilà, si vous n’avez plus de questions, je vais rejoindre mon équipe pour entamer l’enquête avec les maigres éléments dont nous disposons. Vous serez, bien sûr, tenus au courant des avancées de notre travail.

Le procureur, livide comme un mort-né, se tourna vers ses proches, magistrats, personnel du tribunal, greffiers, tous atterrés par la terrible nouvelle qui s’était répandue dans le palais comme une traînée de poudre, et les remercia de leur soutien. Le juge Jouvain semblait prostré sur place, incapable d’accomplir le moindre geste. J’observai, pour ma part, ce jeune journaliste marseillais d’une trentaine d’années, dont la question semblait très dirigée, car je le soupçonnais de se trouver en relation avec mes deux suspects. J’aurais aimé aller le trouver pour lui demander depuis combien de temps il se trouvait à Quimper et ce qu’il savait au juste sur Di Caro, ses proches, ses trafics. Je m’en gardai bien car je me serais heurté au secret sur les sources d’un reporter, à la sacro-sainte liberté de la presse et surtout à l’individu qui m’était apparu rapidement bien antipathique. Il avait une tête de militaire avec une coiffure très courte, une carrure imposante sous son blouson, kaki comme son sweat, certainement issus tous deux de stocks américains. Certes, cela ne faisait pas de lui un suspect, par contre, son regard torve et son sourire narquois ne me plaisaient pas du tout.

Je compris qu’il cherchait Clotilde Jouvain du regard, désireux de communiquer avec elle sur le dossier. J’aurais aimé crier à la jeune femme de se méfier de lui, mais il était trop tard. Ils se saluèrent et discutèrent ensemble, avant de repartir tous deux vers le centre-ville, comme s’ils se connaissaient de longue date. Je savais Clotilde intelligente et prudente, néanmoins, je connaissais trop cette race de fouineurs qui savaient faire parler les muets, les tombes et leurs morts, pour ne pas prendre mes précautions. Je vis au-dessus de moi le juge Clément Jouvain, le père de Clotilde, toujours dans un état second. Je montai lui demander d’appeler en urgence sa fille pour la supplier de se montrer prudente avec le fouille-merde marseillais, qui pouvait lui créer des ennuis et lui tirer les vers du nez, mine de rien. Il finit par percuter et me promit d’agir rapidement.

Dans mon angle de vision, cachée derrière l’une des colonnes de la façade du palais de justice, j’aperçus une grande fille aux cheveux châtain clair, qui cachait ses yeux derrière des lunettes à verres sombres. S’il en était une qui vivait atrocement cet instant et à qui personne ne pensait, c’était bien Julie Varaigne, la secrétaire de Dominique, rentrée le matin même de vacances. Je me dirigeai vers elle et je la pris dans mes bras. Elle fondit aussitôt en larmes. Je la laissai s’épancher, conscient du drame qu’elle endurait. Julie, auprès de qui j’allais moi-même chercher parfois une dose d’affection, quand les circonstances tournaient mal pour moi, quand j’avais besoin de simplicité et de tendresse, quand tout se bousculait dans mon crâne. Elle parvint à se ressaisir. Sa première parole ne fut pas celle que j’attendais :

— Tu l’aimais, pourquoi tu n’as rien fait ? Elle est morte et tu n’étais pas là, auprès d’elle ! Elle me disait toujours qu’il ne pouvait rien lui arriver car elle avait auprès d’elle le plus efficace des anges gardiens de la planète et du ciel réunis ! Avec un fichu caractère et un cœur d’artichaut, certes, mais le meilleur des anges gardiens. Elle te faisait confiance et tu n’as rien vu venir. Pourtant, tu savais bien qu’elle avait reçu des menaces !

— Tu ne crois pas que le poids de culpabilité m’est déjà suffisamment pénible à supporter, il faut que tu en rajoutes encore une couche ? lui reprochai-je, sans trop insister. Elle ne voulait pas de ma présence auprès d’elle, Julie, tu le sais comme moi. Combien de fois l’avons-nous entendue me rappeler qu’il était inutile de la couver. Bien sûr que je lui ai proposé de lui servir de garde du corps jusqu’à son départ pour Marseille et même ensuite, pour le voyage et le séjour ! Elle m’a rappelé qu’elle avait fait sa première communion depuis pas mal d’années et qu’elle était assez grande pour se défendre toute seule contre ces racailles.

— Retrouver les salauds qui l’ont tuée ne te soulagera jamais totalement du remords de ne pas avoir été présent auprès d’elle, quitte à forcer sa porte pour imposer ta présence, lorsque ces types ont fait irruption dans son appartement…

— Toi, ma grande, je te conseille surtout de récupérer quelques affaires et de prendre une chambre pour la semaine à l’Hôtel des Voyageurs. Car si ces criminels n’ont pas trouvé dans les papiers de Dominique ce qu’ils cherchaient, ton appartement sera leur prochaine cible ; d’ailleurs, je le fais surveiller dès ce matin.

— Tu crois réellement que je suis en danger ?

— Je préfère me montrer prudent, cette fois. Je loge aussi aux Voyageurs. Sarah est partie passer une semaine de vacances dans le Sahara avec Blaise, le nouveau venu dans l’équipe, qui a gagné un voyage gratuit à un concours ; je n’ai donc aucune raison de retourner à Bénodet tous les soirs ! Sans ma fille, les soirées sont sinistres, surtout après ce drame. Je sais qu’en solitaire, je vais broyer du noir. Allez, dépêche-toi de te mettre à l’abri et ne sort jamais seule ! Et si tu dois te déplacer, tu appelles Gilles Queffélec, mon pote chauffeur de taxi, auprès de lui, tu seras en sécurité.

Le parvis du palais de justice s’était lentement vidé. Chacun était reparti à ses activités, le cœur lourd et la tête ailleurs. J’en fis de même, après avoir pris congé du procureur Vanhamme et du juge Jouvain qui allaient devoir se serrer les coudes dès maintenant. Je marchai le long de l’Odet pour rejoindre le commissariat, l’esprit envahi par une multitude de pensées, d’images fugaces, de bribes de paroles, d’impressions diffuses qui s’entrechoquaient dans mon crâne. Il me semblait vivre à côté de ma vie, comme dans un mauvais rêve duquel j’allais m’extirper pour rire aux éclats, avec soulagement, en constatant qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar. Seulement, la rambarde qui bordait le cours de « la plus jolie rivière de France » était bien réelle, comme les gens qui me frôlaient ou encore les flots de voitures qui me croisaient, à bonne vitesse.

J’arrivais à hauteur de la brasserie de l’Épée quand une voix m’interpella et m’extirpa de mes pensées assassines. C’était Clotilde. Je traversai le boulevard Kerguelen pour la rejoindre. Elle m’expliqua qu’elle était installée à une table de la terrasse, le temps de vérifier ses notes. Elle avait reçu l’appel de son père qui la suppliait, sur mon conseil, de se montrer prudente avec son collègue marseillais et désirait mettre les points sur les i. Je ne devais pas me soucier pour elle, ajouta-t-elle même avec fermeté, elle était une grande fille.

— La dernière fois que j’ai entendu cette phrase, c’était dans la bouche de Dominique Vasseur ! répliquai-je sur un ton cinglant. N’oublie pas que tes parents viennent d’enterrer ton frère, tu ne voudrais pas leur causer un nouveau chagrin, non ? Je te mets en garde, rien de plus.

— Paul, vous devenez parano, Luc Manchone est journaliste, il n’est pas tueur à gages ! me répliqua-t-elle, en détachant chaque syllabe, comme si elle désirait me convaincre à tout prix. Il m’a même montré sa carte de presse. Nous avons juste parlé, tous les deux, de la région, de la ville, un peu de Dominique, bien sûr ! Nous n’avons rien fait de mal, il ne m’a pas proposé de rancard pour la soirée dans un lieu glauque, nous avons eu des rapports très professionnels, pas davantage ! Il est clean, Paul, il fait juste son job…

— Le caïd à qui s’attaquait Dominique l’avait déjà blousée une fois à Marseille, en la poussant à la faute, pour la décrédibiliser. Il ne lésine pas sur les moyens pour rester le caïd et cela fonctionne, apparemment ! Il arrose les hommes politiques, les magistrats, les policiers, les avocats, les notaires, les agents immobiliers et, si l’un d’entre eux lui pose le plus petit problème, il le fait disparaître rapidement et en toute discrétion ! Alors, un petit journaliste de La Provence, que ne serait-il pas prêt à accomplir pour s’attirer les bonnes grâces de Di Caro et gagner une liasse de billets à deux zéros ou même davantage ?

— Luc n’est pas un petit journaliste, il est grand reporter ! répliqua Clotilde, déjà mordue de son Rouletabille moderne. Et sa version du passé diffère de la vôtre, figurez-vous. Selon lui, à l’époque des faits, Dominique Vasseur avait voulu créer une preuve de la culpabilité de Di Caro, avec la complicité d’un policier peu scrupuleux, seulement le pot aux roses a été découvert et les sanctions sont tombées. Il m’a même montré les articles sortis à l’époque, il ne les a pas inventés pour m’embrouiller et je ne suis pas folle, j’ai bien analysé leur contenu. D’ailleurs, à l’entendre, personne ne regrette le substitut Vasseur à Marseille où son passage a laissé très peu de traces. Selon lui, l’histoire des tueurs à gages montés en Bretagne pour liquider une has been, c’est du pipeau ! Dominique Vasseur ne possédait pas la moindre preuve contre Di Caro et elle a inventé cette histoire pour sauver la face.

— Elle n’est plus là pour se défendre, Clotilde ! Elle n’a pas sauvé la face, ni le reste de sa peau, ne te laisse pas endormir par les roucoulades de cette petite frappe car tu es en train de l’assassiner à nouveau.

— Oui, vous avez raison, c’est vrai qu’elle est morte et me voilà en train de noircir son image.

— Et toi, tu en penses quoi, Clotilde, dans ton tréfonds ? Dominique était une magistrate nullissime, une affabulatrice frivole et, ce matin, j’ai voulu embrumer les journalistes ?

— Je n’ai pas dit cela, vous allez toujours à l’excès, Paul ! se lamenta la jeune journaliste, un peu perdue dans l’enchevêtrement confus de ses idées. Luc prétend que des tueurs à gages marseillais ne laissent pas un corps derrière eux. Ou alors dans une baignoire, après l’avoir traité à la soude caustique, voire à la chaux vive, pour retarder l’identification du corps et interdire l’exploitation de toute piste qui permettrait de remonter jusqu’à eux.

— Le lance-flammes aussi, ils utilisent souvent le lance-flammes ! appuyai-je en secouant la tête, avant de soupirer d’agacement devant autant de balourdise. Clotilde, ce journaleux a trouvé une bécasse bretonne qui avale tout ce qu’il lui lance, histoire de se faire mousser, comme s’il agissait de pain bénit. Et toi, tu le crois sur parole car il se prétend grand reporter. Parfois, tu me sidères par ton immaturité. Je renouvelle mon conseil, méfie-toi de lui ! Son histoire de rendez-vous avec Dominique pour une interview, je n’y crois pas une seule seconde, elle refusait de communiquer, même avec Ronan ou toi en qui elle avait pourtant confiance. Alors, un pisse-copie des Bouches-du-Rhône… tu penses ! Tu es sa proie idéale, la fille du juge chargé de l’instruction, un canal direct vers le cœur de l’enquête…

— Je vous le promets, je me montrerai prudente, je me méfierai de ce garçon.

— Par contre, je serais très curieux de savoir quand et par quel moyen de transport, il a débarqué dans la région. Tu vois, à titre personnel, le journaliste marseillais qui arrive à Quimper à dix heures moins dix quand le procureur annonce la mort du substitut à dix heures pétantes, la première question que je lui poserais, ce serait pour connaître la marque de sa fusée.

— C’est vrai, je n’y avais pas pensé ! bredouilla la jeune femme en se posant les doigts devant la bouche, comme elle le faisait si souvent lorsque sa sagacité se trouvait prise en défaut. Il m’a expliqué qu’il était à Quimper depuis plusieurs jours, mais ce n’est peut-être pas exact, après tout. Vous pensez qu’il pourrait se trouver mêlé au meurtre et que…

— Clotilde, coupai-je, les mains posées sur ses épaules pour obtenir son attention, je pense juste que tu es en danger, quand tu rencontres ce garçon ou toute autre personne qui arrivera du Midi ! Au départ, tu me prétendais avoir juste parlé avec lui des beautés de la Bretagne et, finalement, j’apprends qu’il t’a cuisinée sans que tu le remarques, après t’avoir endormie avec des histoires qui font peur aux jeunes filles bien rangées. Par ailleurs, tu dois redoubler de prudence car ton père a été chargé de l’instruction, donc mon conseil serait que tu ne te balades jamais toute seule… À présent, je dois te laisser, il me faut avancer sur l’enquête avec mon équipe – enfin, celle de Carole.

Un silence de cathédrale m’accueillit dans le bureau, à mon retour du palais de justice. Certes, il manquait Blaise et Sarah, les deux pipelettes du groupe, mais quand même. Carole regardait par la fenêtre, RoseMarie tapotait son clavier d’ordinateur et Mario classait des dossiers. Le cœur n’y était pas. Comment aurait-il pu y être ? Tous avaient si souvent collaboré avec Dominique. Dès qu’elle me vit, RMC plongea dans mes bras, en cherchant à m’exprimer que la vie était trop dégueulasse, mais les mots ne sortaient de sa bouche que par bribes, en vrac. Mario vint juste poser sa main sur mon épaule, en murmurant qu’il pensait à moi et que si j’avais besoin de parler, il était disponible. Carole, visage grave comme rarement, attendit que je m’avance vers elle, elle passa un bras dans mon dos et me mena vers son bureau.

— Tu aurais dû m’appeler hier, dès que tu l’as su ! Je t’aurais aidé pour les premières investigations.

— Colette est venue, elle se trouvait à l’IML et son patron l’a laissée effectuer les premières constatations, avant que le corps ne soit monté à l’hôpital. Radia aussi, je l’ai prévenue aussitôt, bien sûr. Depuis son arrivée au poste de commissaire à Quimper, Dominique était un peu sa marraine.

— Cela s’est passé comment ? questionna Carole, le visage défait par le chagrin. Ils ne l’ont pas brutalisée, j’espère ? Elle n’a pas souffert, au moins ? C’était dans la nuit de samedi à dimanche, c’est cela ? Comment l’as-tu appris ?

— Ils l’ont torturée pour la forcer à donner la combinaison de son coffre-fort ! lui répondis-je, la gorge nouée. Du moins, c’est ce que nous avons conclu en découvrant son corps. Ce n’était pas très joli à voir. Mais ne perdons pas de temps sur le passé, nous avons une enquête à mener, j’ai des pistes à explorer, j’ai besoin de vous trois, si vous n’avez rien d’urgent sur le feu.

— Naturellement, retrouver les assassins de Dominique est notre priorité, Paul ! exprima Carole, sur le ton de l’évidence. On laisse de côté tout le reste pour ne nous occuper que de cela.

Comme je m’y attendais, chacun de mes trois collègues se proposa de prendre une partie des recherches à son compte, prêt à travailler jour et nuit, si nécessaire. Je demandai à Carole d’enquêter sur deux personnes dont nous avions récupéré les visages sur une caméra de surveillance du quartier. Il s’agissait vraisemblablement des assassins. Le seul problème, c’est que nous devions opérer sans le concours des policiers marseillais, par crainte de voir la requête échouer. Je reconnaissais humblement afficher une méfiance excessive envers nos collègues du Midi, mais je ne pouvais me permettre de me faire mener en bateau par des gars à la solde du caïd. Ce que comprit parfaitement Carole, notre chef de groupe, qui assura que nous pourrions très bien nous passer d’eux.

Je me tournai ensuite vers Rose-Marie et lui réclamai de me trouver, par Internet, toutes les informations concernant Cesare Di Caro : sa vie, ses réseaux, son business, les petites infos qui pourraient exister à son propos sur la Toile, les extraits de blogs évoquant ses magouilles supposées, les possibles témoignages anonymes, on pouvait rêver. Surtout, je lui recommandai de ne pas chercher à s’introduire sur les sites et comptes personnels de l’intéressé, car cela s’avérerait trop dangereux. Ce parrain ne rigolait pas avec la sécurité de ses intérêts, comme son entourage, à coup sûr ; il avait donc certainement sécurisé au maximum ses connexions informatiques. S’il demeurait le dernier ponte du milieu marseillais, quand tous ses ennemis étaient tombés, les uns après les autres, ce n’était pas par hasard. L’Antillaise n’attendit pas la fin de ma phrase pour recommencer à tapoter sur son clavier d’ordinateur. Elle me promit, sur un ton anormalement grave, presque solennel, les premiers résultats pour midi.

Restait Mario à qui je proposai de se rancarder sur un journaliste nommé Luc Manchone, un reporter de La Provence. Comme à Clotilde plus tôt, je confiai à Mario mon étonnement. Comment un journaliste du Sud pouvait-il se trouver à la conférence de presse, s’il n’était déjà au courant de la mort du substitut ? Et s’il était au courant, comme la fuite ne provenait pas de l’équipe, j’en possédais l’absolue certitude, elle émanait forcément des tueurs ! Ou alors, il se trouvait à Quimper dès la semaine précédente, constat qui n’arrangeait pas forcément ses affaires car il avait très bien pu préparer le terrain pour les exécuteurs en glanant des renseignements précis sur les habitudes de la victime.

— Paul, tu sais sûrement que j’ai débuté ma carrière dans un commissariat de Marseille, m’expliqua Mario, embarrassé. Moi aussi, il m’est arrivé des bricoles avec Di Caro et sa bande. Je ne suis pas du genre à m’aplatir sur ordre, même si j’en ai pas mal rabattu depuis, et mon “excès de zèle” n’a pas été très apprécié par le caïd. Surtout que notre équipe fouinait dans l’un de ses secteurs favoris : les paris sportifs, même si, à l’époque, ce business n’était pas aussi important qu’aujourd’hui où tout le monde peut parier sur tout et de partout.

— Quelle image gardes-tu de ce gars ?

— Cesare Di Caro est avant tout le fils d’un ancien ponte du BTP2, lui-même – pour la façade, bien sûr – PDG d’une importante société de construction. Un homme pas bien grand mais trapu, toujours tiré à quatre épingles et toujours accompagné par au moins deux porte-flingues, pour assurer sa protection. La voix rauque, le verbe haut, l’œil vif, le geste autoritaire, il en impose, sinon, il ne serait pas arrivé au sommet ! Il déjeune avec le maire de la ville comme avec le président du Conseil Général, possède ses entrées dans les casinos de la côte, fraie en permanence avec les grands patrons de la région. J’oubliais, il a aussi placé des billes dans une société de sécurité, de gardiennage et de surveillance, qui possède quasiment le monopole sur la région. Et il est vivement conseillé aux firmes qui viennent s’installer dans le secteur de se prémunir de la pègre en utilisant ses services ! De sorte que Di Caro est incontournable à Marseille.

— Il a de la famille ?

— Penses-tu, plus de parents, un frère disparu avec son père dans un accident de chantier – enfin, selon la version officielle – pas d’épouse, encore moins d’enfant ! Juste un numéro 2, un jeune de l’Assistance, typé asiatique, qu’il a élevé comme son fils et qui est apparu sur le devant de la scène à ses 18 ans. Une rumeur prétend que ce serait un fils caché, le fruit d’une partie fine avec une geisha ; officiellement, il l’a adopté. Pas de légitime donc, mais des maîtresses par dizaines, parfois même des femmes mariées, mais tu ne trouveras jamais un cocu pour se plaindre de ses cornes. Enfin, dernier point pour toi le footeux, sache qu’il possède sa loge au Stade-Vélodrome.

— Moi qui ai toujours rêvé d’aller y assister à un match de l’OM ! ricanai-je en tapant sur l’épaule de mon collègue. Il pourra peut-être m’arranger le coup, une fois l’affaire classée. Ton expérience des us et coutumes du milieu marseillais nous sera utile, Mario ! La partie s’annonce serrée, même à distance.

— À un détail près : s’ils débarquent ici, à Quimper, ils sont sur notre terrain, ce qui nous donne un coup d’avance ! Ils n’ont pas encore eu le temps de se mettre trop de rouages de la vie locale dans la poche. De plus, la population bretonne n’est pas du genre à accepter l’autorité de gens du Sud, ni d’ailleurs, je l’ai vite compris en débarquant ici… Paul, Dominique était une excellente magistrate, intègre et droite. On le fera payer très cher aux gars qui l’ont butée et à ceux qui ont réclamé sa peau, je te le promets, au nom de toute l’équipe !

1 Voir La Torche entre deux eaux, même auteur, même édition.

2 BTP : Bâtiment et Travaux Publics.

I

Midi approchait à grands pas et Rose-Marie faisait cracher l’imprimante. Elle était la dernière à rendre sa copie. Carole avait obtenu les renseignements sur les deux individus repérés par la bande-vidéo. Il s’agissait bien de deux sbires de Cesare Di Caro, ce qui représentait, dès la première heure d’enquête, une avancée considérable. Ange Sampieri, quarante-six ans, marié, serveur dans un bar du Vieux Port, et Gilles Battisti, trente-deux ans, célibataire, informaticien au chômage qui menait pourtant grand train. Carole me susurra à l’oreille que, pour ne pas risquer de soucis avec les collègues marseillais ni attirer l’attention du caïd, elle avait demandé à Guéric Boissard, le père de sa fille Priscilla, policier sur les bords de Loire, d’effectuer les recherches depuis son bureau de Nantes. Dans la foulée, il avait lancé une recherche sur toute la région des Pays de Loire pour savoir si jamais ces deux gars avaient laissé des traces dans la région, puisqu’ils l’avaient forcément traversée pour rallier la Bretagne.

Mario n’avait rien d’exceptionnel à apprendre sur le journaliste, Luc Manchone, qui semblait clean, même si ses faits d’armes n’avaient pas grand-chose à voir avec ceux du grand reporter dont il avait évoqué le parcours trépidant à la candide Clotilde Jouvain.

Mais à la vérité, cela ne me surprenait pas réellement. En poste à Marseille depuis cinq ans, toujours célibataire, il était attaché en priorité aux faits divers, passionné de football ; ce qui n’était pas un délit, pas davantage un facteur d’immunité. Par contre, quand il apprit l’identité des deux suspects, notre collègue d’origine italienne put nous en parler avec beaucoup de détails :

— Di Caro fonctionne par cercles, autour de lui. Sampieri et Battisti font partie du premier cercle pour deux raisons : comme lui, ils sont Corses, et un Corse trahit rarement un compatriote. Ensuite, Ange Sampieri possède un frère, Sauveur, qui est emprisonné pour dix ans à la suite d’un règlement de compte qui s’est mal terminé. Une affaire suivie à l’époque par Dominique Vasseur, si je me souviens bien, mais il sera simple de le vérifier discrètement auprès du tribunal de Marseille. Sauveur Sampieri a toujours certifié avoir agi pour son propre compte, jamais il n’a donné Di Caro, même si l’implication de celui-ci semblait évidente. Mais, sans preuve tangible, sans aveux circonstanciés, impossible de faire tomber le caïd. Dans ce même accrochage, le frère aîné de Gilles Battisti a été abattu par la police. Je ne te raconte pas la motivation qui devait animer ces deux-là, quand ils ont mis la main sur la magistrate qui supervisait l’enquête de police à Marseille, à l’époque…

— Voilà pourquoi ils n’ont pas fait de cadeau à Dominique ! bredouillai-je, perdu dans mes pensées.

— Néanmoins, cela m’étonne qu’ils aient pris le risque d’éliminer une personnalité comme le substitut Vasseur et de laisser le cadavre entre les mains du légiste ! poursuivit Mario, fort de son expérience marseillaise. Surtout s’ils ont récupéré ce qu’ils étaient venus chercher, le dossier constitué par la magistrate, les preuves à charge contre leur boss. Cela ne correspond pas à leurs pratiques habituelles. D’ordinaire, pour des rivaux du caïd, ils procèdent à une exécution par arme à feu et laissent le corps sur place, dans la voiture si l’individu conduisait ou dans la rue s’il sortait d’un bar ou de son domicile. Par contre, pour des “personnalités civiles”, ils ont la hantise des empreintes, des indices et de l’ADN et nettoient le terrain derrière leur forfait.

— Il est vrai que l’un des seconds couteaux du milieu marseillais a été désigné coupable d’un casse en Alsace, grâce à son ADN retrouvé sur un mégot vieux d’un peu plus de vingt ans ! intervins-je, me souvenant de ce fait incroyable. Même s’il y avait prescription, dorénavant, ils se méfient des progrès de la police scientifique.

— Quand ils se sont occupés du juge Goudal qui cherchait des poux dans la tête de Di Caro, voilà une petite dizaine d’années, on n’a jamais retrouvé le corps du magistrat. Ses ossements doivent se trouver à cette heure dans un gouffre de l’arrière-pays ou encore au fond de la Méditerranée, quelque part au large des îles Sanguinaires, les pieds lestés de seaux de ciment. Et la rumeur prétend qu’un journaliste qui filait des tuyaux à un magistrat aurait été découpé à la scie et brûlé dans une usine d’incinération d’ordures de la région. Pour dire que l’on retrouve rarement un corps derrière eux ; à moins que nos deux gars n’aient été surpris pendant leur besogne, peut-être par un voisin venu frapper à la porte…

— Le coffre-fort était ouvert et vide, cela signifie qu’ils ont le dossier ! soupirai-je, pour couper court à toute supputation inutile.

— À moins que Dominique ait rangé son classeur ailleurs qu’à l’endroit habituel, par méfiance ! intervint, dans mon dos, Carole qui avait suivi notre conversation. Dans ce cas, les deux malfrats la forcent à donner le code de son coffre, elle obtempère en promettant qu’ils ne trouveront rien, ils constatent de visu que les documents ne s’y trouvent pas et ils voient rouge ! Ils s’acharnent sur elle pour obtenir ce qu’ils sont venus chercher : torture poussée à l’extrême entraînant la mort. Dominique a-t-elle parlé avant de succomber ? Mystère !

On se trouvait tous les quatre à méditer sur les scénarios possibles lorsque Radia arriva, d’un pas décidé. Elle arborait sa tête des mauvais jours, je compris qu’un détail de notre enquête la contrariait.

— J’ai pris contact avec mes collègues du SRPJ de Marseille, il me fallait leur apprendre que Dominique Vasseur ne pourrait venir témoigner au procès. Ils m’ont prévenue que deux policiers arrivaient par le train du soir, à 19 heures 24, je crois… expliqua-t-elle, tout en s’asseyant sur un rebord de bureau. À la base, leur mission était d’escorter la magistrate jusqu’à Marseille Saint-Charles, car ils avaient prévu un voyage en train.

— En train, m’étouffai-je, cela aurait pris la journée, avec les risques inhérents à un aussi long voyage, c’est totalement absurde ! Marianne n’a donc plus les moyens de leur offrir un trajet en avion ?

— Austérité, mon pauvre, les budgets sont tous revus à la baisse ! soupira la grande patronne. Ils sont partis à 10 heures 30, il était trop tard pour les arrêter, quand j’ai appelé mon homologue. Voilà pourquoi ils vont vous aider à mener l’enquête à terme, même si tu restes à la tête de l’équipe. Je suis désolée, je ne possède pas les armes, ni la maturité, ni l’étoffe, pour pouvoir tenir tête à un commissaire divisionnaire de la seconde ville du pays, quand il me place devant un fait accompli ! Sans doute ignore-il même que Quimper est une préfecture départementale…

— Ils doivent pourtant bien avoir un portable sur eux, pour le trajet ! s’emporta Mario, dans un hochement de tête. Vous connaissez le nom de ces flics ?

— Le capitaine Bruno Bracci et le lieutenant Philippe Cortes, selon l’ordre de mission qui m’a été transmis, précisa la commissaire. Vous les connaissez, lieutenant Capello ?

— Oui, Bracci était un flic intègre, à mon époque, se souvint Mario, visiblement rassuré. Il était commandant au SRPJ, durant mon passage à Marseille. Un flic à l’ancienne, un peu comme toi, Paul. Il avait plongé avec le substitut Vasseur, en endossant une part des responsabilités dans le dysfonctionnement de l’enquête, alors que personne ne le lui demandait. Cela avait certainement permis à Dominique d’échapper à une sanction plus lourde encore. Peu après, conséquence logique, Bracci avait été dégradé et muté dans un commissariat d’arrondissement, un bon placard pour flic insoumis, une voie de garage. Je suis certain que Dominique Vasseur aurait eu confiance en lui ! L’autre, Cortes, je n’en ai pas le souvenir, il doit s’agir de son nouvel équipier.

— Quoi qu’il en soit, nous allons devoir composer avec leur présence ! soupira Radia en se relevant du bureau sur lequel elle avait posé son postérieur. À nous de bien délimiter nos plates-bandes. Paul, peux-tu me suivre dans mon bureau, je dois te faire part d’un détail qui m’embarrasse, cela ne sera pas long.

Une fois les précisions d’organisation avec la grande patronne réglées, je filai à la gare rencontrer Françoise Mével, la patronne de l’Hôtel des Voyageurs. Il avait été convenu que Bracci et Cortes y seraient logés, pour que je puisse garder un œil sur eux. Je briefai Soizig qui trouvait que je prenais décidément la mauvaise habitude de me servir de son établissement comme d’un camp retranché1, et aussi Ronan, son compagnon journaliste, sur le fait que rien des relations intimes que Dominique entretenait avec les uns ou les autres ne devait filtrer devant les Méridionaux. Restait à régler le cas de Julie Varaigne, la secrétaire de Dominique, à qui j’avais demandé de préparer quelques affaires pour loger dans ce même hôtel. Ne pouvant l’expédier ailleurs, je lui expliquai qu’il lui faudrait se montrer prudente et discrète avec les deux policiers marseillais, qui risquaient de lui poser des questions sur les habitudes de sa patronne et les principaux dossiers dont elle avait la charge, ces dernières semaines !

Lorsque j’eus fini, Ronan revint vers moi, la mine renfrognée.

— Il se passe quoi, Cap, en ce moment ? Tu me fais la gueule, tu as quelque chose à me reprocher ?

— Non, pas du tout, pourquoi m’agresses-tu de la sorte ? m’étonnai-je, peu habitué à voir mon ami d’enfance aussi irascible.

— D’ordinaire, une conférence de presse comme celle de ce matin, tu me préviens la veille, non ? Ensuite, j’ai le droit à la primeur de tes confidences ; on passe un moment en tête-à-tête au Colibri et tu m’affranchis sur la situation. Alors que là, j’apprends que ton premier réflexe est de t’installer à la terrasse de l’Épée avec la môme Jouvain pour lui refiler les tuyaux. Elle est plus bandante que moi, je te l’accorde, mais je suis tout de même ton pote depuis la maternelle, bordel !

— Tu vois, Ronan, je ne te souhaite pas, le lendemain de la mort violente de Soizig, que ton meilleur ami vienne te reprocher de ne pas avoir mentionné, dans ton article, qu’il avait été chargé de l’enquête ! répliquai-je, volontairement piquant. Hier, j’ai fouillé l’appartement de Dominique de fond en comble et tous les souvenirs que je faisais remonter à la surface étaient autant de coups de poignard qui s’enfonçaient dans mon cœur. La conférence de presse de ce matin, c’est le fait du procureur, pas le mien ! Je n’ai communiqué aucune information à Clotilde Jouvain, je voulais seulement la mettre en garde contre un reporter de La Provence