Désolation - Sébastien Sholt - ebook

Désolation ebook

Sébastien Sholt

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Opis

Dans un futur proche, une prison destinée aux djihadistes condamnés à perpétuité est installée sur l'une des îles Kerguelen...

En 2021, aux îles Kerguelen, district des Terres australes et antarctiques françaises, une prison de sécurité maximale pour djihadistes condamnés à la peine perpétuelle a été installée sur un îlot du golfe. Les hivernants basés à Port-aux-Français, la station scientifique du district, sont scandalisés. Dans toute l’Europe, le terrorisme islamiste fait des ravages. Aux Kerguelen toutefois, que la sauvagerie des quarantièmes rugissants protège, veille un inquiétant gardien. Cela suffira-t-il à écarter tout danger ?
Thriller des antipodes, Désolation nous fait découvrir cet archipel mythique du bout du monde et partager le sort de de ces idéalistes scientifiques dont le quotidien va se trouver tragiquement affecté par l’existence de l’horrifique prison.

Partez à la découverte de cet archipel unique, touché par l'installation d'une prison indésirable et terrifiante, emplie de terroristes, avec ce thriller glaçant et tragique !

EXTRAIT

Pierre s’est tu un moment pour me laisser le temps, peut-être, de digérer toutes ces infos. Puis il a murmuré d’une voix rêveuse :
« Tu veux que je te parle du Skua, Marie-Paule ? »
J’ai souri.
« Si j’ai bien capté ce que m’a dit Marc sur le personnage, tu ne devrais pas avoir grand-chose à m’en dire. »
Il a souri à son tour. Son premier vrai sourire…
« Le Skua, c’est le Skua. C’est-à-dire que c’est le type qui a tout pouvoir ici en ce qui concerne la sécurité de GRISKER. Et la sécurité de GRISKER englobe tout l’archipel et touche à tous ceux qui s’y trouvent. Le Skua surveille tout, se mêle de ce que bon lui semble quand bon lui semble. Gilles, je veux dire Fuchs, le directeur, qui loge dans l’annexe à côté du CNES, ne s’occupe que de la paperasse du machin. Il ne met jamais les pieds là-bas, c’est le chef de détention sur place qui fait tourner la boutique. De temps à autre, le Skua rend visite à Fuchs, mais je le soupçonne de le faire surtout pour s’assurer que le pauvre homme, à qui les hivernants n’adressent jamais la parole, ne pète pas les plombs. Je me dis qu’il fait peut-être la même chose avec moi… »
Son ton m’a alertée.
« Tu pètes les plombs, Pierre ? »
La grimace qu’il m’a servie ne m’a pas rassurée du tout.
« Qui sait ? a-t-il feint de plaisanter. Bref, le Skua rôde et se contente de rôder. À chaque OP, je lui remets une copie de la liste des personnels civils avec leur CV. Il y a encore autre chose que je n’ai dit à personne, je n’en ai pas le droit, mais à toi je le dis quand même, et tant pis pour la clause que j’ai dû signer [...]

À PROPOS DE L'AUTEUR

Sébastien Sholt est le pseudonyme d’un auteur déjà publié par ailleurs… et qui n’en dira pas davantage.

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SÉBASTIEN SHOLT

Désolation

ROMAN

AVERTISSEMENT

Ayant lieu en 2021, les événements relatés dans ce roman ne se sont donc pas produits. Leurs protagonistes sont également purement fictionnels, si bien que toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne pourrait être que le fruit du hasard.

À Jean-Paul Kauffmann

« En attente d’existence dans l’espace et le temps, interdites de séjour géographique, les Kerguelen sont condamnées à demeurer une sorte de limbes, lieu de pénitence.

–Jean-Paul Kauffmann, L’Arche des Kerguelen

Prologue

Comme un coup de tonnerre.

Le vent ne s’est pas levé, selon l’expression d’usage, il a éclaté d’un coup. Puis l’explosion a été suivie d’un long grondement s’amplifiant à l’infini.

À présent, le souffle géantbalaie la Terre. Un roulement de train fou faisant le tour du globe à pleine vitesse, force aveugle dévalant l’éther jusqu’à la catastrophe…

À l’instant, la déflagration m’a figé. Puis j’ai levé la tête. Le ciel était clair. Le petit carré opaque de l’épaisse verrière à glissière électrique qui abrite l’exigu carré de la promenade avait été tiré. C’est ainsi qu’à travers la double rangée de barreaux horizontaux, à quelque cinq mètres au-dessus de ma tête, j’ai pu voir le vent, oui, le voir, et j’ai aussitôt pensé : c’est bien là !

Et pour achever de m’en convaincre, comme à mon intention, un oiseau a filé dans la tourmente ; et si fugace qu’en eût été la vision, j’étais sûr que c’était un skua, sûr aussi que le charognard m’avait vu sans espoir de me crever les yeux vivants, comme moi sans espoir d’accompagner jamais son vol à l’air libre et tourmenté des quarantièmes rugissants…

Ils ne savent pas. Ils n’ont même pas su que je suis français, alors savoir que je suis déjà venu ici !… Ça les rendrait fous. Tout ce grand secret pour rien, ce transfèrement par avion à la Réunion, yeux bandés. Forcément la Réunion… Puis cet embarquement au Port, yeux bandés toujours, sur quelque bâtiment militaire. Et ces longs jours de traversée, cette houle puissante des antipodes… Et ce transbordement, enfin, sur un autre bateau… Un chaland, sans doute, comme L’Aventure, à propulseurs à bascule pour pouvoir naviguer dans le golfe et « beacher » sur les grèves… Ils ont fait ça de nuit, j’en aurais juré malgré mes yeux bandés, toujours… Pas de vent cette nuit-là, pas un souffle… Sinon, comment auraient-ils pu piloter le chaland sans risque au milieu des îles, des îlots et des récifs du golfe ?

Dieu tout-puissant, comment ont-ils osé ?

Et comment ont-ils pu construire ce bunker en ces lieux inviolés de la Genèse ? Comment la communauté scientifique, l’UNESCO, que sais-je, ont-elles pu laisser faire ?

Un bref instant, le doute me prend. Les infos lâchées sur le Net n’étaient-elles que de l’intox ? Je n’ai pas souvenir, c’est vrai, que le navire ait jeté l’ancre à Crozet comme le fait à chaque rotation leMarion Dufresne, le ravitailleur des TAAF. Il n’y a pas eu de halte, j’en suis sûr. Le navire a fait route sans escale jusqu’ici…

Mais non, c’est bien ici. Je reconnais l’air que je respire, brassé par la tempête. Ici !

Aux Kerguelen !

Aux îles de la Désolation !...

La verrière se referme dans le vacarme du vent, voilant l’éclat du ciel que le troupeau galopant des nuages assombrissait déjà. La porte d’accès à ma cellule s’ouvre en même temps qu’une voix métallique claque dans le haut-parleur :Eighteen, come back ! Eighteen, come back !

Je suis le numéro 18. Je ne sais combien nous sommes ici ni de quelles nationalités nous sommes. Imprimé sur un panneau de polycarbonate au mur de la cellule, le règlement de la prison est rédigé en anglais, en français, en arabe, en allemand, en espagnol et en turc, mais les ordres émanant des haut-parleurs sont proférés en anglais. La traduction de ces ordres simples et basiques figure en annexe, au bas du règlement. Nous voyons rarement nos gardiens, mais eux nous observent en permanence sur les écrans de vidéo de ce bunker automatisé et étanche. Ici, pas de fenêtres. Nous vivons sous cloche et sous clim à la lumière diffuse d’une dalle LED au plafond qui s’éteint la nuit, mais quand cela se produit, je ne jurerais pas que c’est la nuit. Ici tout se confond, tout est fait pour que tout soit confondu, le moindre repère est aboli. Nous ne voyons le jour que dans la courette de promenade, mais de quel jour s’agit-il, de quel temps ?...

Ils vont nous exténuer.

Nous vider de nous-mêmes, lentement, le plus lentement possible, jusqu’à la mort.

Je le savais, nous le savons tous. Ce que j’ignore, en revanche, c’est sur quelle île ou quel îlot du golfe ils ont construit ce bunker de cauchemar. Un petit bâtiment, certainement peu visible, aisément camouflable dans ce décor que je connais bien. Quelque unité spéciale destinée aux « meilleurs » d’entre nous… Combien ? Cinquante ? Cent ? Sûrement pas plus. Mais où ?

Dans ma cellule que j’ai réintégrée, je continue à marcher en rond comme dans la courette, et je passe en revue les îlots et les îles du golfe où, il y a moins de dix ans, j’effectuais des « manips » de microbiologie, et dans les cabanes desquels j’ai séjourné pendant la durée de mes prélèvements : île longue, île aux Cochons, île Mayes, île Verte… Je ricane : je les vois bien, ces chiens, nous avoir parqués sur l’île aux Cochons — où il n’y a pas de cochons, sauf nous !

Et soudain, un souvenir me revient. Décembre 2009… L’été austral…

Nous avons navigué onze jours, avec escale de quarante-huit heures aux Crozet, sur l’île de la Possession, pour ravitailler la base Alfred-Faure et dégourdir les jambes des huit touristes embarqués. Visite classique de la grande manchotière… Quelque trente-mille couples de manchots royaux, skuas et pétrels voltigeant, plongeant et criaillant au-dessus du grouillant magma pour bouffer les poussins… Nos excursionnistes extasiés, exultants et exaltés caméscopant à qui mieux mieux… Ils le méritent, mon frère ! Huit mille euros la balade !... Par bonheur pour eux — et pour nous —, depuis l’appareillage à la Réunion, mer calme, houle lente, profonde et hypnotique à laquelle les corps et les cœurs se sont vite habitués.

Et puis, aux abords du golfe du Morbihan, le commandant du Marion décide une halte surprise avant le terminus de Port-aux-Français…

Nous enfilons nos gilets de sauvetage et grimpons en deux groupes dans l’hélico. Mer de plomb comme le ciel. Paysage sinistre. Des falaises, du basalte, des grèves pierreuses, et çà et là de vertes étendues d’acæna. Silence étrange sur cette île d’outre-monde cernée d’autres îles aussi sombres qu’elle. L’hélico nous dépose au milieu de rien. Rien ?

Non, quelque chose là-bas, face à l’océan : des croix et des stèles, une petite vingtaine, fichées plus ou moins de guingois, bousculées par des vents profanateurs. L’accompagnateur de nos touristes nous informe : ce sont les tombes de phoquiers américains décédés au XIXe siècle, lors de leurs campagnes de chasse.

Chacun se tait, feint de se recueillir… En réalité, c’est le décor qui pèse sur l’esprit, l’infinie désolation du lieu qui nous accable. Une touriste s’enquiert : « Comment s’appelle cette île ?

–Les Américains l’avaient baptisée Grave Island, répond l’accompagnateur.

–Grave Island ?

–L’île du Cimetière, c’est son appellation aujourd’hui. »

L’île du Cimetière !

Voilà bien sûr où nous sommes !

J’ai dormi et j’ai rêvé de vent. Que dis-je, d’ouragan ! L’ouragan m’a enlevé, fondu en lui, dissous dans ses plis et ses replis, dans ses remous et dans ses trombes, dans son maelström. C’était moi, j’étais lui, et nous avons balayé, flagellé l’archipel honni, clamant dans l’éther la colère divine des cinquantièmes hurlants. Sur la base, hommes et femmes s’égaillaient comme des fourmis affolées ou se terraient dans leurs baraquements dérisoires tandis que nous arrachions pylônes, antennes, radômes et paraboles dressés vers le ciel pour recueillir la rumeur éternelle des hommes et des étoiles en vue de dominer l’univers. Ignominie et sacrilège ! Et nous avons tourbillonné sans relâche, de plus en plus vite, de plus en plus fort, autour de la Désolation la bien-nommée, ainsi qu’une meute tourne et tourne autour de sa proie pour l’étourdir et l’exténuer. Sur les îles et les presqu’îles, les cabanes des scientifiques s’envolaient comme des fétus par nous emportées puis aspirées dans nos vortex, et leurs occupants couraient en tous sens par les grèves et les vallons, par les monts et les falaises, hagards et dévêtus comme au premier jour, cherchant refuge dans les trous des tourbières et les creux des rochers.

Et un chœur unique et primitif, tantôt couvrant notre clameur, tantôt l’accompagnant, se pouvait seul encore distinguer : celui ricanant des hôtes sanctifiés des lieux depuis la Création : les éléphants de mer, les gorfous macaronis, les manchots royaux et les manchots papous, les otaries, les skuas, les cormorans, les pétrels et les grands albatros, Allah tout-puissant les bénisse !

Livre premier

C’est un homme d’une quarantaine d’années, assez grand, osseux, athlétique, aux yeux gris-vert, toujours rasé de près et le crâne de même, comme un militaire. C’est peut-être un militaire. Ici, personne ne le sait, pas même le disker. Ce matin, il porte sa casquette de baseball noire, le vent est faible, et ses lunettes noires, le ciel est clair. S’il n’est pas un militaire, alors il pourrait être un flic. On ne sait pas. De lui on ne sait rien. Sur la base où chacun est à sa place et vaque à son office, il fait tache. Il flâne et baguenaude, pénètre ici, fouine par-là, hume l’air, vous regarde dans les yeux froidement sans vous saluer quand vous le croisez en vous gratifiant d’un vague sourire sans cesser de vous regarder froidement dans les yeux. Par bonheur, il s’en va souvent. On le voit monter dans l’hélico et disparaître. On sait où il va. On ne sait pas en revanche ce qu’il y fait. Il reste là-bas aussi longtemps ou aussi brièvement que ça lui chante, du moins quand la météo permet à l’hélico de voler ou quand le chaland est disponible. Il a cependant toujours la priorité, sauf en cas d’appel à l’aide des VSC sur les lieux de leurs manips. Il ne demande pas, il ordonne. Le disker accède à ses désirs sans poser de questions. À la Réunion, le préfet des TAAF lui a dit : « Vous faites ce que vous voulez et comme vous le voulez aux Kerguelen. Le disker a reçu des instructions. Chacun sera aux ordres quand vous l’exigerez. Comme vous le savez, vous ne dépendez de personne, pas même du directeur de GRISKER. Vous ne dépendez que de moi… et encore ! »

Mais l’homme ne demande pas grand-chose. Il se balade, passe boire une bière à Totoche où il ne se lie avec personne, à la bibliothèque pour y chercher un livre, furetant dans les rayonnages sans rien demander puis s’en allant le plus souvent sans rien emporter ; ou bien, comme ce matin, assis devant la cale, il reste à contempler l’eau grise et agitée du golfe où patrouillent les sternes en vol rasant, prêtes à piquer sur leur proie.

Et le voici qui revient. Il a assez vu la mer, sans doute, ou s’est assez abîmé dans le néant, peut-être. Avant de regagner le Louison, le bâtiment d’habitation polyvalent — touristes, visiteurs et quelques VSC — où il a sa chambre, il passe à la coop s’approvisionner en denrées diverses, chocolat, eau minérale, conserves, miel, biscottes, qu’il stocke chez lui en prévision des jours où il n’aura pas envie de prendre ses repas à « Ti ker », le restaurant de la base. Des jours où il n’aura pas envie, en somme, d’adresser la parole à quiconque, même par monosyllabes. Cette fois-ci, en plus de ses denrées habituelles, il prend une bouteille de whisky. Il en prend quelquefois. En voudrait-il prendre davantage qu’en dépit du règlement qui en limite l’achat à une bouteille par mois, on le laisserait faire.

Ses emplettes effectuées, il regagne sa chambre, jette sur le lit sa « zézette », la radio VHF dont disker, toubib et manipeurs ne se séparent jamais, range ses provisions, ôte son blouson fourré d’aviateur, dépose sur la table de chevet son holster de hanche d’où dépasse la crosse d’un Sig Sauer P 320, puis se verse un demi-verre de scotch qu’étendu sur son lit et le regard dans le vide il s’emploie à siroter.

À cette heure-là, le bâtiment est silencieux. Les hivernants qui logent au Louison avec lui — pas de touristes en ce moment — vaquent à leurs occupations ou entretiennent leur forme au L 7, la salle de sport. Lui se repose ; et tandis qu’il se repose en sirotant son scotch le regard dans le vide, il passe en revue les uns et les autres, les personnels de la base, les civils en fait, les civils surtout, comme il le fait à chaque nouveau contingent de volontaires des TAAF ou de l’IPEV, et ce faisant il lâche un soupir désabusé. On peut deviner sa déception. La même déception chaque fois. Rien à se mettre sous la dent. Rien qui puisse le moindrement éveiller sa méfiance. Tous ces volontaires sont de jeunes gens vêtus de probité candide et de lin blanc. De naïfs scientifiques occupés de climatologie, de biologie, de radioactivité, d’oiseaux, de plantes, d’invertébrés, d’insectes, de mammifères marins et terrestres… Lui, les mammifères qui l’occupent (mais ne le préoccupent guère ici) sont les hommes. Des gamins et des gamines, en l’occurrence, juste soucieux de la protection de la nature et dont certains — il les surprend parfois — évoquent GRISKER à voix basse, avec un mélange de crainte et de réprobation.

On le surnomme le Skua. Il le sait, ne s’en formalise pas. Son régime alimentaire est pourtant frugal. Qui l’a surnommé ainsi ? Un de ces gamins, sans doute, une de ces gamines… Souvent il songe à eux quand il s’en revient de GRISKER. Après les fauves, les poètes. Il se dit alors — mais chasse vite cette pensée — qu’il aimerait être eux, n’avoir jamais été lui. Comment se sent-on d’être eux ? Il suppose que ça doit être léger, léger, qu’on doit glisser avec grâce sur la patinoire de l’existence en exécutant des flips et des axels, les yeux au ciel et un sourire extatique aux lèvres…

Trois quarts d’heure plus tard, ranimé par le scotch, il renfile son blouson, récupère zézette et pistolet, et sort. Le ciel est bleuâtre, l’air vif, le vent presque amical, et deux éléphants de mer sont affalés au beau milieu de la « rue » qui mène à la flottille et à la cale. Sur le seuil du Louison, le Skua hésite entre se rendre à la « discothèque », la résidence du disker, ou à l’annexe qui jouxte la résidence II du CNES et de Météo-France, un préfabriqué rajouté là pour y installer le bureau du directeur de GRISKER et son logement. En « taafien », l’idiome des TAAF en usage à Port-aux-Français — PAF — où presque tout se trouve affublé d’un nom en « ker » (pour Kerguelen), le plus souvent calembour ou mot-valise, cette annexe détestée pour sa seule existence et ce quelle représente a été baptisée Urtiker. Personne n’y met jamais les pieds, sauf évidemment le Skua, et parfois le disker à l’invitation du directeur.

L’homme opte pour l’annexe. Il y trouve Fuchs en train d’examiner des documents en buvant du thé. C’est une visite comme ça, histoire de tuer le temps. L’un et l’autre n’ont rien à se dire aujourd’hui et le savent. Fuchs propose du thé au Skua, qui décline. « Vous retournez là-bas ? », demande Fuchs. Le directeur dit toujours « là-bas » au lieu de GRISKER, qui est pourtant la dénomination officielle — GRave ISland KERguelen — du centre de détention à vie de l’île du Cimetière. Évasif, le Skua répond qu’il n’en sait rien. « Tout est calme là-bas », marmonne-t-il.

Là-bas, tout est toujours calme… Le directeur croise les doigts. Qu’au moins jusqu’au terme de sa mission de deux ans il n’arrive rien dans ce maudit blockhaus dont la seule évocation lui donne des crampes d’estomac !

Les deux hommes bavardent poussivement un petit quart d’heure. Comme à son habitude, Fuchs évite de regarder le Skua dans les yeux quand il parle avec lui. Le personnage le rassure, certes, mais il l’effraie aussi. Il ne le trouve pas normal. Ou plutôt, il ne trouve pas normal que ce genre d’homme exerce une telle fonction. Quelle fonction, d’ailleurs ? C’est là que le bât blesse. Rien d’officiel ne précise ni même ne mentionne le rôle du Skua sur l’archipel. L’homme est investi d’un pouvoir exorbitant, et le fonctionnaire Fuchs n’arrive pas à s’y faire. Le Skua a même autorité sur le pacha du Nivôse, la frégate de la Marine nationale qui surveille au large la zone de pêche exclusive, pour lui ordonner de rallier la base séance tenante en cas de problème ! C’est le disker qui le lui a dit. Fuchs trouve cela tout simplement inouï.

Le Skua se lève et prend congé. Par la fenêtre de son bureau, le directeur regarde l’homme s’éloigner en direction du port, chaloupant de ce pas élastique qui n’appartient qu’à lui. Comme toujours, Fuchs se demande à quoi le Skua peut bien penser, à quoi il peut bien employer son temps sur cette base où il n’a strictement rien à faire… Sans occupation routinière et précise aux Kerguelen, surtout pour un solitaire invétéré comme lui, l’esprit s’évapore, se dissout, et vous sombrez jour après jour dans un temps indifférencié et mortifère. Il faut avoir une tâche. Celle du Skua, pense Fuchs, n’en est pas une. L’homme veille, aux aguets. Mais aux aguets de quoi ? De tout et de rien. Plus sûrement de rien. Que peut-il arriver là-bas ? Le blockhaus est étanche, tout ce qui touche à la sécurité y a été pensé jusqu’aux moindres détails. Les quatre-vingts condamnés ne peuvent communiquer avec personne, pas même entre eux, jamais. Ils sont enterrés vifs sur cet îlot de malheur. Soustraits à la communauté humaine jusqu’à leur dernier souffle. Quant aux Kerguelen, comment les approcher dans ces quarantièmes rugissants et ces cinquantièmes hurlants ? Avec quel moyen de transport qui ne soit le Marion Dufresne II sur lequel personne n’embarque sans y être habilité ? Et une fois à Port-aux-Français, comment gagner l’île du Cimetière ? Comment monter à bord de l’hélico ou du chaland sans l’autorisation du disker ?

Fuchs hoche la tête. Si élastique que soit son pas, ce type va s’enliser dans le sable des jours comme les VSC dans les souilles des Kerguelen, ces terres spongieuses qu’il leur faut traverser au cours de leurs manips, et dont ils ne parviennent souvent à s’extraire qu’en s’aidant mutuellement.

Mais qui aidera le Skua, ce Drogo des Terres australes ?

Avec un haussement d’épaules, le directeur se replonge dans l’examen de ses documents. Il administre, tel est son job. Et cela lui suffit.

Journal d’André Queven

Brest, 3 novembre 2021

Par ces temps qui courent, comme on dit, mais dont j’ai plutôt l’impression qu’ils explosent sous nos pas d’automates ou de somnambules comme autant de mines antipersonnel dont les éclats meurtriers nous mutilent jour après jour, il m’a paru de la dernière urgence de mettre la plus grande distance possible entre la société humaine et moi.

Toutefois, j’ai tourné sept fois ma conscience dans la coque où je crois qu’elle se tient avant de me résoudre à cette extrémité : est-ce que ce n’était pas une lâcheté ? Par ailleurs, cette fuite (honteuse), ne serait-elle pas qu’un dérisoire subterfuge puisqu’il me faudrait bien revenir au bercail, y rechausser mes pantoufles et me rasseoir devant le clavier de l’ordinateur pour y saisir — comme le gel saisit le vif, et non comme le feu saisit le steak — ces notes, ces réflexions, ces faits, bref, ce journal dont je suis en train de coucher les premières lignes sur mon cahier de voyage ? Enfin, aussi loin que je m’exilasse, qu’est-ce qui m’assurait que la rumeur du monde — c’est-à-dire son hystérie, sa rage et ses braillements — ne m’y violenterait pas encore ?

Ces réserves m’ayant semblé frappées au coin du bon sens — il m’arrive d’être lucide, cela m’énerve assez —, je les ai bientôt chassées, et l’aspect éculé de mes pantoufles comme celui misérable de mon deux-pièces cuisine où la lumière du jour, si j’ose dire, me donne souvent l’impression de squatter une sacristie, n’ont pas été pour rien dans cette irrépressible et un peu vaine décision de boucler mon paquetage, puis de mettre le cap sur les Kerguelen avec l’aérienne insouciance du grand albatros.

Oui, les Kerguelen, carrément. C’est-à-dire, n’ayons pas peur des mots puisque nous sommes écrivain : les îles de la Désolation…

Caractériser d’insouciance aérienne mon état d’esprit au moment d’aborder les préparatifs d’un tel voyage — une expédition, en fait — est peut-être excessif. Quant à évoquer l’albatros, dont la grâce et la puissance du vol relèguent mon imagination d’auteur au rang de hoquet cérébral…

La vérité est qu’il n’est pas simple de mettre pied aux Kerguelen. L’accès à cet archipel est presque aussi protégé que celui d’un site d’essais nucléaires, si j’ose cette comparaison. Jusqu’à il y a peu, sauf si vous étiez journaliste accrédité, deux options s’offraient à vous pour pouvoir vous y rendre et y séjourner : soit vous vous portiez volontaire au service civil (VSC) ou volontaire civil à l’aide technique (VCAT) pour une mission d’un an relevant d’une spécialité scientifique ou autre recherchée par les TAAF (Terres australes et antarctiques françaises) ou par l’IPEV (Institut polaire Paul-Émile-Victor), ou bien encore vous étiez fonctionnaire de catégorie A, officier de l’armée, ou quelqu’un ayant une expérience de commandement ou de management, et vous postuliez à la fonction de chef de district (« disker » pour les Kerguelen, « discro » pour Crozet et « disams » pour Saint-Paul et Amsterdam) - mission de treize mois, voyage inclus ; soit vous étiez un touriste, et vous réserviez votre voyage six mois à l’avance, le nombre de visiteurs étant limité pour chaque rotation (quatre par an) du Marion Dufresne II, le navire ravitailleur des TAAF basé à la Réunion.

Je ne suis ni un scientifique (sauf à considérer que la grammaire et l’orthographe sont des sciences sinon dures, du moins molles), ni, ce qu’à Dieu ne plaise, un fonctionnaire ou un militaire. Touriste, en revanche, qui me paraît un état cousin germain de celui d’écrivain au point qu’un œil mal exercé (ou un regard mal intentionné) peut facilement les confondre, je pouvais envisager de l’être avec entrain.

Un entrain fortement atténué, toutefois, pour ne pas dire étouffé, par le tarif un rien rédhibitoire de la balade : huit mille cinq cents euros (le double en cabine individuelle), nonobstant les extras, notamment les pots offerts tantôt aux uns et aux autres, tantôt aux autres et aux uns, en des lieux et des occasions aussi divers que variés, sur le bateau, au bar de Port-aux-Français (PAF le bien nommé) baptisé Totoche par les distingués bipèdes de la principauté, voire dans les cabanes des manipeurs perdues au milieu de nulle part, où la biotopette de gnôle peut s’avérer utile à la bonne compréhension du biotope et de toute la foutue ménagerie qui s’y vautre, y râle, y caquette, y piaille, y clabaude, y hurle, y rote, s’y dévore et s’y reproduit. Autre bémol, et de taille : comme aux Crozet et à Amsterdam, les touristes ne se posent aux Kerguelen que le temps d’une escale de quelques jours. L’essentiel de leur randonnée australe consiste surtout à arpenter le pont du Marion Dufresne en bâillant aux pétrels et ses coursives en bâillant d’ennui : l’« expédition » n’est qu’une croisière…

Toutes ces informations, je les ai bien sûr pêchées sur le Net en visitant non seulement les sites des TAAF et de l’IPEV, mais aussi les nombreux blogs des VSC, jeunes scientifiques tout ébaubis de leur découverte de l’archipel dont ils rendent compte avec d’émouvants gazouillis de bébés phoques. Si bien que, gavé d’informations tant sur le patois taafien constitué d’abréviations reposantes, d’apocopes imprévisibles, d’aphérèses inattendues et de métonymies subtiles - OP pour opération portuaire, DZ pour drop zone, bib pour médecin, bout de bois pour menuisier, pimponker pour pompier, etc., j’en passe et des meilleures - que sur le décor de mon futur séjour, j’ai fini par me demander pourquoi diable me donner le mal (de mer) d’y aller, puisque en somme je m’étais déjà tordu les chevilles dans les champs de godons de Ratmanoff, embourbé dans la vallée des Souilles, que j’avais déjà foulé les vertes prairies d’acæna de Port-Couvreux, cueilli des moules dans l’eau glacée du fjord Henry-Boissière, traqué sur l’île Haute les derniers mouflons boulotteurs de chou de Kerguelen et ratiboiseurs d’azorelle, barboté dans les sources chaudes de Val Travers, trimballé sur le dos comme un sherpa les cages du « popchat » chargé de réguler la population foisonnante des harets croqueurs de pétrels à PJDA, effectué d’abscons transects de végétation avec un binôme d’appétissantes « écobiotes » à Val Studer, et, last but not least, que je m’étais déjà abîmé dans la contemplation du soleil couchant embrasant les noires falaises de la baie de l’À Pic, refuges des gorfous macaronis et des albatros à sourcils noirs. Franchement ?

… Mais, je le répète, les temps explosent comme des mines sous nos pas. Des fous hurlent à nos portes et les râles de leurs victimes nous déchirent les tympans. « À feu et à sang ! », telle est la clameur qui, tel un cordon Bickford, court de lointaines contrées du Sud jusqu’au pied de la ligne Maginot crevée de toutes parts de notre Europe…

Je fais des phrases et j’exagère peut-être. Peut-être… Mais ce peut-être trahit un doute alarmant qui a emporté ma décision. Certes, comme je l’ai dit, je ne pourrai rester dans l’éden désolé et venteux que j’ai passé ces derniers mois à explorer sur la Toile. Mais qu’importe ! Du moins aurai-je interposé entre mon esprit alarmé et la tourmente qui menace un coupe-feu provisoire, et me serai-je absenté du monde pour un temps. Un temps propice peut-être à la réflexion et à l’apaisement. Peut-être…

Toujours est-il qu’au bout de quelques mois, j’ai fini par trouver le moyen de passer tout un hivernage aux Kerguelen comme un VSC. À force de fureter sur le Net, je suis tombé un beau matin sur un appel à candidatures émanant, via les TAAF, de la Direction des affaires culturelles océan Indien (DAC-OI). Une aubaine ! Qu’on en juge (ce « on » personnifiant bien sûr ce journal, promu interlocuteur intime pour la durée de cette aventure) :

« Vous êtes poète, écrivain, musicien, chorégraphe, plasticien, vidéaste, photographe… Vous voulez vivre une expérience extraordinaire, environ trois mois de création dans les Terres australes françaises entre novembre et avril ; vous n’avez pas peur de l’éloignement et vous êtes en bonne santé physique. Vous séjournerez sur l’une des bases subantarctiques françaises aux côtés des personnels qui mènent sur place des missions de souveraineté, de recherche scientifique ou de préservation des milieux naturels.

À l’issue de cette résidence de création, votre travail sera présenté à la Réunion, en Métropole (…) en Europe et dans le reste du monde.

Cette résidence est dotée d’une bourse de 6000 € et les frais (…) »

Etc.

L’aubaine, te dis-je, mon cher André ! (Je viens de décider d’appeler mon journal André comme moi, je trouve que c’est plus vivant, et dans les solitudes extrêmes où je vais m’exiler, je me sentirai moins seul.)

La résidence répond à la dénomination suggestive d’« Atelier des ailleurs » (quoique la poésie du mot atelier, à laquelle un Ponge pourrait être sensible, me laisse quant à moi un peu songeur). Juste ce qu’il me fallait, donc, à cela près que, là encore, le séjour de trois mois m’a paru beaucoup trop court. Je ne suis pas un stakhanoviste de l’écriture, tu es bien placé pour le savoir, mon cher André ; les crampes aux mains que me cause le malaxage des phrases ralentissent souvent ma production. Il me faut toujours aussi un certain temps pour démêler les impressions dont la réalité m’assaille, ainsi que les réflexions que le télescopage de mon hypersensibilité d’artiste avec sa trivialité de harengère m’inspire. Bref, il me fallait trouver un « truc » pour décrocher une rallonge de neuf mois à mon séjour de boursier des Ailleurs et ainsi pouvoir hiverner aux Kerguelen comme un VSC.

Et si je cumulais, ai-je alors eu l’illumination, la résidence de création avec la croisière touristique ? En somme, si, renonçant aux 6000 € de la bourse, je me proposais en plus de payer mon voyage comme un touriste ? L’idée m’a paru futée, sinon perverse. Restait en ce cas une dernière chose à régler, ou plutôt à faire régler par mon éditeur : les 8000 € de la croisière…

Je ne désire pas m’étendre ici, mon cher André, sur le choc que peut causer à un éditeur normalement constitué la suggestion d’offrir une croisière à l’un de ses auteurs, en l’occurrence à l’un de ses auteurs les moins vendus. Si la capacité d’un auteur à faire prendre au lecteur des vessies pour des lanternes est une qualité recherchée par un éditeur (toujours normalement constitué), celle de tenter la même chose sur lui est carrément rédhibitoire. Il allait donc me falloir allécher rondement le mien avec un projet bien carré, plus carré assurément que celui que je présenterais au jury de la DAC-OI en appui de ma candidature.

Mais quel projet ? Aucune idée valable ne me venait à l’esprit. La plupart des lauréats de l’Atelier des ailleurs sont des photographes, des plasticiens, des vidéastes, et jusqu’à des chorégraphes que la danse nuptiale des éléphants de mer de trois tonnes doit sans doute inspirer. Rarement des écrivains. Je n’en ai déniché qu’un seul, le pauvret, que le disker de service a viré au bout de deux mois, profitant d’une « eva-san » (évacuation sanitaire, voyons !). Qu’un inoffensif écrivain puisse faire sortir de ses gonds un solide et impavide disker, voilà qui ne laissait pas de m’inquiéter. Je connais bien mon inoffensivité. Elle peut s’avérer vite insupportable, notamment à des gens rompus à la fréquentation de vents rugissants et de personnels hyperactifs. L’inutilité patente d’un écrivain, son indolence insoucieuse et son dilettantisme frivole peuvent facilement exaspérer de trapus et bougons congénères pénétrés du sens de leur rôle dans la harde.

C’est alors que, furetant toujours sur la Toile, je suis tombé un autre beau matin sur une information dont l’énormité m’a sidéré. Cette information est certes du domaine public, sinon je ne l’aurais pas trouvée ; mais elle n’apparaît que de manière détournée et par rebonds aléatoires et obstinés de site en site, comme si on voulait que l’affaire se sache tout en la dissimulant. Comme si on vous laissait croire, en somme, que vous perciez un secret, déjà pourtant éventé. Cette mise en scène, si mise en scène il y avait (ce que je crois), confère à l’information un caractère sombrement clandestin et en amplifie la nature horrifique. C’est bien simple, mon pauvre André, je n’en suis pas encore remis. Cette découverte remonte à six mois. Mon sujet, certes, je le tenais, je le tiens. Mais je le tiens comme on tient une grenade dégoupillée entre les mains. Et ce qui rajoute à mon effroi, s’il est possible, c’est que dans aucun des blogs pourtant bavards des VSC, dans aucun de ceux des touristes s’étant rendus aux Kerguelen, ni dans aucun de ceux, officiels, des diskers en fonction pendant la mise en œuvre de la Chose et depuis sa mise en service, n’en avait fait ni n’en faisait état. Le silence des touristes, on peut le comprendre : on leur taisait l’affaire (il y avait de quoi, en effet, durablement altérer l’édénique renom des Kerguelen), et la manière dont l’information se trouve distillée ou instillée sur Internet n’en facilite pas la connaissance. Les VSC, les VCAT, en revanche… De l’ordre du refoulement, leur silence me paraît motivé par la peur. Quant à celui des diskers, c’est plus simple : à l’évidence, en cette affaire, la nature de leur fonction les tient à un surréaliste devoir de réserve.

De cette découverte a résulté pour moi un pénible dilemme. Je tenais certes un sujet qui avait une chance raisonnable de séduire mon éditeur, mais qui risquait aussi d’effrayer le jury de la DAC-OI (et de provoquer des cris de pétrels affolés « là-haut », aux ministères de la Culture et de l’Intérieur, si ce jury avait le culot de retenir ma candidature) ; et d’autre part, alors que je voulais m’isoler du monde sur une terre vierge de la nuisance des hommes, j’allais retrouver là-bas cette même pollution, qui plus est concentrée sous les espèces d’une tumeur à proprement parler effrayante. Cela me rappelait cette malheureuse Israélienne paniquée par les attentats perpétrés dans son pays, qui trouva la mort dès son arrivée à Londres dans l’explosion kamikaze du bus où elle venait de monter…

La question que je me pose aujourd’hui, mon cher André, est pourquoi ne pas avoir aussitôt abandonné ce projet pour un autre moins problématique ? Il va à l’encontre de l’esprit même de ma démarche et ne pouvait que déplaire au jury de la DAC-OI. Alors ? Je ne trouve qu’une réponse d’artiste : tandis que je lisais sur Internet les blogs des uns et des autres, que je regardais les vidéos et les photos de leurs séjours, que je scrutais la carte de l’archipel, j’entendais le vent, je sentais l’océan — bien différents de ceux d’ici, à Brest —, toute une nature qui me hurlait la solitude éternelle et déchaînée des grands espaces, l’exacte antithèse de la vociférante et pathétique clameur humaine. Et cet appel, ainsi du moins l’interprétais-je, bien qu’émanant des antipodes, me paraissait irrépressiblement sourdre de moi : contre tout bon sens, je voulais aller là-bas.

Contre tout bon sens, dis-je, car cet appel s’accompagnait d’une menace obscure qui s’est brutalement imposée à mon esprit.

Elle rôde au-dessus de ma tête, cette menace, plus encore à présent. À ma stupeur, en effet, le jury de la DAC-OI a retenu ma candidature, mon éditeur a accepté de régler le prix de la croisière en à-valoir de mon prochain roman, les TAAF m’ont autorisé à séjourner un an aux Kerguelen, et, cerise sur le gâteau, le désistement de dernière minute d’un touriste me permet d’embarquer sans plus attendre.

Les dieux seraient-ils avec nous, mon cher André ? Ou bien, comme à leur déplorable habitude, auraient-ils plutôt remonté à notre intention l’implacable mécanisme du fatum ?

N. B. : Je m’aperçois qu’au terme de cette exposition des faits, je n’ai pas précisé la nature de cette « tumeur » dont l’existence aux Kerguelen m’a tellement stupéfié. Je comptais sans doute le faire plus tard : j’ai pour manie, en effet, d’entretenir dans mes romans un suspense de pacotille qui n’est pas loin de faire de moi un romancier de gare… Ce n’est pourtant pas le cas ici, je le jure. Simplement, en relisant les premières pages de ce journal, je réalise combien cette affaire m’a tourmenté et me tourmente encore ; si bien que, comme dans les blogs des hivernants, j’ai peut-être moi aussi refoulé la Chose… N’aie crainte, mon cher André, l’oubli sera bientôt réparé ; je ne me laisserai pas dominer par la peur.

À présent, avant de les enfourner dans ma cantine, je dois passer mes affaires à l’aspirateur afin de ne pas risquer d’introduire sur l’archipel graines, larves, œufs et propagules d’espèces allochtones invasives (et le contenu de laChose, alors, il n’est pas invasivement allochtone, peut-être ?), puis procéder au check-up de départ en relisant une dernière fois le « Guide pratique de l’hivernant » établi par les TAAF…

Journal de Marie-Paule Le Roy, médecin à Port-aux-Français, mission 71

17 octobre 2021

C’est ma seconde mission à Port-aux-Français, à quatre ans d’intervalle, et je n’avais jusqu’alors jamais sacrifié à cette pratique du blog ou du journal si courante chez les hivernants. J’ai bien trop à faire ici, au Samuker, comme « bib ». Je n’ai à franchement parler personne avec qui partager mes travaux et mes jours sur un blog. Quant à tenir un journal… À quoi bon ? Mon agenda médical me suffit amplement. Je n’éprouve nul besoin de coucher mes états d’âme sur le papier ; je les connais, mes états d’âme ; ils sont la plupart du temps d’ordre professionnel et je veille à ce qu’ils le restent. Si je suis venue ici, c’est pour fuir tout ce qui me déplaît chez moi en France et tout ce qui me déplaît chez moi en moi. Oublier la métropole et oublier la Marie-Paule, telle est ma devise. Ici, la nature (quand je dis la nature, je pense surtout au vent immense, parfois gigantesque) ainsi que votre tâche vous dépossèdent et donc vous soulagent de vous-même. Le bonheur ! N’avoir à se préoccuper que des autres, leur être utile et parfois même — un luxe — indispensable, dans cette petite et fragile communauté humaine coincée entre l’avant et l’après et confinée au milieu de nulle part — un paradoxe —, que souhaiter de mieux ?

Alors pourquoi commencer ce soir un journal au lieu de prendre un bain (la seule baignoire de Port-aux-Français se trouve ici, au Samuker, à la disposition exclusive du ou de la bib, du ou de la bibou, l’aide-médecin, et des rares malades qui s’y trouvent admis), qui me défatiguerait pourtant bien le dos après mon intervention si stressante et mouvementée d’aujourd’hui… Sous les bourrasques, l’Aventure II sautait et bondissait dans le clapot du golfe du Morbihan comme un dauphin de Commerson, mais cela, ça n’était que le « mouvement ». Le stress, en revanche…

Eh bien, c’est à cause de ÇA, là-bas. La chose. Je vais l’appeler la chose. Parce qu’en fait, je ne décolère pas. C’est la colère qui me décide soudain à tenir ce journal. La colère m’étouffe, j’ai besoin de me délivrer. Certes, je savais que la chose existait sur l’archipel. Je ne l’ai pas su tout de suite, à vrai dire, pas quand j’ai postulé pour cette deuxième mission. On s’est bien gardé de m’en parler ! Aurais-je renoncé à le faire si j’avais été informée ? Hésité, c’est plus que sûr. Mais entre un savoir abstrait et la réalité… J’avais tellement envie de retourner aux Kerguelen que je n’aurais sans doute pas changé d’avis. À présent… Quand j’y repense, l’avoir appris ainsi, le jour de mon arrivée !...

Comme il est d’usage, sitôt débarquée, j’ai été accueillie par Marc, mon prédécesseur, qui m’a conduite au Samuker. En raison du planning du Marion Dufresne, il peut arriver exceptionnellement, et c’était le cas cette fois-là, que les touristes ne puissent débarquer et que les partants aient juste le temps de transmettre à leurs successeurs les instructions indispensables au suivi de la mission. En ce qui me concernait, la vie sur la base m’étant familière puisque j’étais une « ancienne », ce peu de temps nous laissait de la marge. Son briefing terminé, alors qu’il me servait une seconde tasse de thé, Marc a soudain lâché, l’air embarrassé : « Au fait, tu connais l’existence de GRISKER ? 

–Grisker ? » ai-je répété en écho, cherchant dans mes souvenirs la signification du terme assorti de ce suffixe « ker » que l’on accole ici à tout et à n’importe quoi. Mais toute pafienne que je suis (pafienne un jour, pafienne toujours), je ne trouvais pas.

Par la fenêtre du bureau, je pouvais voir que l’hélico en aurait bientôt terminé avec ses navettes de passagers entre la DZ et le Marion. Marc avait-il fait exprès d’attendre ce tout dernier moment pour m’informer ? Toujours aussi mal à l’aise, il m’a expliqué :

« GRISKER, acronyme de Grave Island Kerguelen.

–L’île du Cimetière ?

–Voilà.

–Et alors ?

–Il y a une unité spéciale de détention, là-bas. »

J’ai cru avoir mal entendu. Je lui ai fait répéter :

« Une unité… ? Tu veux dire… UNE PRISON ?

–Très spéciale, oui. Une «guantanamo», pour tout te dire. »

Je suis restée coite, puis, n’en croyant pas mes oreilles, je lui ai de nouveau fait répéter :

« Une Guantanamo ! ICI ? »

Marc a hoché la tête.

« Ç’a été construit plutôt secrètement il y a quelque temps. Grâce à une technologie moderne limitant dans la mesure du possible nuisances et pollution… Tu parles ! Bref, ils ont utilisé une imprimante 3D géante utilisant du béton en guise d’encre. Tout a été bouclé en un rien de temps, y compris le lotissement des gardes qui vivent sur place par rotations de trois ou six mois. Le directeur de GRISKER, lui, réside avec nous, dans l’annexe de la discothèque, que les gars de la base ont baptisée Urtiker tellement l’existence de ce machin là-bas leur donne des boutons. »

Je suis restée figée.

Comme une somnambule, j’ai pris le bip que Marc me remettait (dont bib et bibou ne se séparent jamais afin d’assurer sans délai les urgences), et nous nous sommes serré la main. Trop sonnée, je n’ai pas même pas songé à l’accompagner jusqu’à la DZ où tournait l’hélico dans l’attente des retardataires. Sur le seuil du Samuker, Marc s’est retourné :

« J’allais oublier, Marie-Paule. Il y aussi le Skua.

–Le skua ?

–On le surnomme comme ça. C’est le type chargé de la sécurité de GRISKER. De toute la sécurité, en fait, celle de PAF comme de l’archipel. Il a absolument tous les droits, le disker t’expliquera. N’essaie même pas de tailler une bavette avec lui, à supposer que tu trouves le temps de t’emmerder à ce point-là. Comme tu le sais, tout le monde ici s’appelle par son prénom. Eh bien lui, quand Pierre lui demande le sien, il répond Jean, quand Jacques le lui demande, il répond Louis, et si Marie-Paule le lui demande, il répondra Alphonse ou Alfred. À bonne entendeuse… »

Et voilà, ça s’est passé comme ça, juste une info à la va-vite…

Après le départ de Marc, je me rappelle être restée un long moment immobile devant la fenêtre du Samuker, et j’aurais pu y rester longtemps encore, tout le temps de l’opération portuaire, cette maudite OP 2, à écouter au bord des larmes une révolte sourde monter en moi puis me submerger, jusqu’à ce que le Marion s’éloigne et disparaisse à l’horizon en fin d’après-midi.

Mais une présence derrière moi m’a fait sursauter, une présence qui devait avoir lu dans mes pensées, car je l’ai entendue demander : « Vous avez déjà le blues ? »

Je me suis retournée vivement, surprise à la fois de n’être pas seule et par le vouvoiement. Une belle jeune fille brune au regard chaleureux me souriait en me tendant la main. « Je suis Leïla, la bibou », s’est-elle présentée. J’ai réussi à m’arracher un sourire que j’espère avoir été aussi chaleureux que son regard, en me présentant à mon tour : « Et moi Marie-Paule, la bib. On se tutoie ici, tu sais ? » Elle a ri. « Je sais, mais bon, la première fois, ça fait distingué. » Spontanément, elle a ramassé mon grand sac marin et m’a accompagnée dans mon logement où nous sommes restées à bavarder une bonne demi-heure. Leïla était arrivée par la rotation précédente, l’OP 1, l’infirmier qui la précédait s’étant cassé une jambe en allant secourir un manipeur aux Fondrières de la Marmite, presqu’île Joffre. « Il y avait si longtemps que j’espérais cette affectation ! » s’est-elle exclamée. On la sentait heureuse. « Toi, c’est ta deuxième mission, tu dois aimer ça aussi ! » J’ai hoché la tête, machinalement. Je mourais d’envie de lui parler de la chose, mais le moment ne me paraissait pas propice. J’allais avoir bien d’autres occasions d’en parler, sans doute même sous peu avec le disker, encore à la tâche à la cale où, dans un ballet d’allers et retours acrobatiques, le chaland rapportait du Marion le ravitaillement de la base, caisses de denrées alimentaires et de matériels divers, fûts de pétrole, etc., que la grue déchargeait sans relâche sur le quai. Comme d’hab, quoi !...

Et pourtant, rien ne me paraissait déjà plus comme avant.

… Bon, ça se passe ici à Totoche, tu vois, là où qu’on est, à peu près à la même heure, vingt heures vingt heures trente, on était une petite vingtaine, y en avait trois qui jouaient au babyfoot, des gars du garage, trois sous-offs, moi je suis le pâteux, je sais plus si je te l’ai dit, tu sais pas ce que c’est, un pâteux ? T’as pas emporté ton dico des TAAF dans ton barda ? Ben, le pâteux, c’est moi, je veux dire le boulanger, moi qui fais ton pain et même ton pain de manip, tu verras, ma choucarde, quand t’iras crapahuter dans toute la foutue caillasse et les foutues souilles de ce foutu coin, tu verras comme il est bon le pain de Momo, bref, donc les autres qu’étaient là aussi s’envoyaient des bières sur les canapés là-bas comme d’hab, et je me rappelle encore, y avait Nico le géophy qui jouait tout seul au billard, il vient que pour ça à Totoche, ce mec, jamais il boit, juste il vient faire des trucs au billard, et puis là, à côté d’où qu’on est, y avait la Tiphaine, une chercheuse qui m’a jamais vraiment cherché parce qu’elle m’aurait trouvé, je te jure, il est quand même pas dur à trouver, le Momo, quand une chouette nana le cherche, bref, la Tiphaine, une doctorante d’un labo quelconque, chimie de je ne sais quoi, des particules dans l’atmosphère, tu parles, dans l’atmosphère, ha, ha, avec ce putain de vent qui t’arrache les gencives tu vas trouver des particules dans l’air, toi, dis, franchement ? C’est le fric du contribuable, ouais, qui fout le camp dans l’atmosphère, elle m’aurait cherché moi, la Tiphaine, ç’aurait quand même été plus simple et ç’aurait coûté que dalle au contribuable, bref, elle revenait de la rivière du Château où qu’elle avait installé des trucs pour des prélèvements, ils passent leur temps à faire des prélèvements ici, toi aussi, ma choucarde, tu vas prélever, je sais pas si je te l’ai dit mais t’es aussi choucarde que la Tiphaine, ma Karine, hein, je me goure pas, c’est bien Karine que tu t’appelles ? Bref, la Tiphaine elle jouait aux échecs là dans le coin, juste là, avec un couillon de sismo à lunettes de myope qui voyait que son roi, sa reine et ses canassons et pas du tout la Tiphaine, faut le faire, je te jure, un mec qui passe son temps à écouter les frissons de la planète et qui se rend même pas compte qu’il a un tsunami en chair et en os en face de lui, vraiment pas la peine de faire des études, oh là là, le contribuable ! le contribuable ! comment ? Je devrais pas parler comme ça ? D’accord, ma Karine, mais j’ai le droit de dire quand même, non ? Vous êtes toutes pareilles, les écobiotes, pleines de chichis parce qu’à force de vouloir que la planète soit clean de chez clean, vous croyez que dire ce qu’on pense ça pollue aussi, ben non, ça pollue pas du tout, ma choucarde, y a plus rien à polluer depuis un bail, tu sais ça ? Tout a été saligoté en long en large et en travers, tout le monde s’y est mis comme les cochons qu’on est tous et moi le premier, groin, groin, donc je continue, la Tiphaine et le sismo… quoi ? Putain, ma Karine, le dico des TAAF c’est fait pour être lu, quand même ! sismo c’est sismologue, le mec qui écoute les frissons de ta jolie Terre bleue… hein ? pourquoi tu dis comme une orange ? Arrête la bière, ma Karine, c’est de la Picaro de la Réunion, l’est plus forte celle-là, beaucoup plus forte, moi je la coupe avec du Ricard, fais gaffe, mets du Ricard, ma Karine, je t’assure, mets du Ricard, non ? Tu veux pas mettre du Ricard ? OK, OK, écobiote un jour, écobiote toujours, bref, la Tiphaine et le sismo, là, juste à côté, qui jouaient aux échecs, et puis les autres, je sais plus qui, toujours les mêmes à dauber sur n’importe qui, de préférence le disker, donc ça daubait et ça se pissait de rire en causant de la viabilité cellulaire des leucocytes de moules ou du chat de la mère Michel, tiens, je l’ai pas exprès, c’est venu comme ça, parce que c’est justement de lui que je veux te parler, le popchat, tu sais pas qui c’est, le popchat ? Bon, je soupire, tu l’entends pas mais je soupire intérieurement, le popchat, ma choucarde, c’est le mec qui s’occupe de la régulation des chats, y a plein de chats ici, des chats qui sont devenus sauvages, des harets qu’ils appellent ça, des chats partout, des chats ici, des chats là, cha cha cha, écoute, ma choucarde : L’était une fille / douce et tendre comme toi / tout aussi gentille / se promenait dans le bois / et voilà soudain / qu’en chemin / elle aperçoit / l’grand méchant loup aux abois / Hou ! Hou ! Hou ! Hou ! / Cha cha cha du loup / Hou ! Hou ! Hou ! Hou ! / Cha ha cha du loup, super, non ? donc ce popchat qui s’occupe des chats sur la presqu’île Courbet où qu’y a jamais eu de chats avant, c’est les baleiniers du temps de la lampe à huile qui les ont introduits, sont cons les baleiniers, hein qu’ils sont cons ? Tiensécoute : Naviguant dans le port de Nantes / Hou la la hou lalala / j’ai rencontré la plus charmante / pique la baleine / joli baleinier / pique la baleine / allons naviguer / J’ai rencontré mam’zelle Karine / Hou la la hou lalala / c’est la plus mutine / joli baleinier / c’est la plus mutine / allons nous coucher… ha, ha, t’as vu, la Ricardo-Picard, je veux dire la Picaro-Ricard, dis, t’as vu ? Bref, je continue, donc ce pauvre mec, son boulot de nase c’est de piéger avec un appât de lapin les chats de baleinier, puis une fois piégés dans les cages, des putains de cages lourdes qu’il faut trimballer sur le dos je te dis pas, je l’ai fait une fois pour faire plaisir, bonsoir le plaisir, rebonsoir les remerciements, ben le pauvre mec doit encore les baguer pour calculer la quantité qu’ils se reproduisent, et donc lui, le pauvre Guillaume, il revenait de Péjida, tu vois, non, tu vois pas ? Oh là là, tu l’as vraiment pas lu, ton dico des TAAF, ben Péjida c’est PJDA, Port-Jeanne-d’Arc, y a une cabane de manipeurs là-bas, c’est la cabane des Sourcils Noirs qu’elle s’appelle, donc il revenait de là-bas où qu’il avait posé ses cages, fait ses prélèvements et tout le tintouin, il était crevé, on est tous crevés quand on revient de Péjida après une semaine à crapahuter dans les godons rigodon rigondaine et saute la Marjolaine, et il a même pas eu le temps de prendre une douche, le pauvret, sans parler d’une Picaro-Ricard, bois un coup, ma Karine, c’est le moment, si, si, je te dis que c’est le moment, que le disker l’appelle à la Résidence, et tu devineras jamais, c’est pas possible de deviner ça, le pauvre Guillaume, toujours est-il qu’après lui avoir appris que sa nana était partie en fumée dans l’attentat du Thalys, tu te rappelles l’attentat du Thalys ? Vingt-sept morts, soixante-quinze blessés ? Ben, il a pas voulu écouter le bib qu’était avec le disker, il a foncé direct dans sa piaule, puis à Totoche, on était tous là, il a débaroulé l’air d’un fou avec la putain de Winchester qui lui sert à flinguer les lapins ou les chats en hurlant Grisker ! Grisker ! tout le monde a sursauté, il s’est arrêté près de la table d’échecs, la Tiphaine s’est levée d’un bond, complètement terrorisée la Tiphaine, et l’autre, le sismo, toujours assis l’air ahuri avec ses culs de bouteille de myope, et là, boum ! Il s’en est tiré une sous le menton, crois-moi la 270 ça pardonne pas, et il s’est écroulé sur la table d’échecs, du sang partout, le roi, la reine et les canassons barbotant dans le raisiné comme à la guerre, et voilà la belle histoire, ma choucarde, et maintenant bois donc un coup.

Le périple de Mikhaël l’ornitho avait commencé à Port-Raymond, la coquette et confortable cabane aménagée au fond de l’anse de Saint-Malo où l’Aventure II dépose les manipeurs à destination de Port-Couvreux. Il était parti seul de Port-aux-Français, ce qui était inhabituel, les trinômes étant au minimum la règle quand on quitte la base. Mais l’ornithologue en était à son troisième hivernage, l’itinéraire, connu de tous, était sans véritables embûches, la météo bonne, le motif invoqué paraissait revêtir un caractère d’urgence, si bien que le disker s’était laissé fléchir et avait signé la feuille de manip.

Après avoir passé une nuit à Port-Raymond, Mikhaël avait poursuivi sa route en direction de Port-Couvreux jusqu’au minuscule module monoplace rouge de la Gazelle, face au Havre du Beau Temps, où il avait passé sa deuxième nuit. C’est là qu’on a trouvé la VHF qu’il avait abandonnée. Comme il ne s’était pas manifesté lors de la vacation radio de 17 h 30, on était parti à sa recherche. L’hélicoptère avait patrouillé jusqu’à épuisement de son carburant, avait remis ça le lendemain et encore le surlendemain. Puis le temps s’était gâté, un vent furieux s’était mis à balayer l’archipel, et on avait dû abandonner provisoirement les recherches.

Sur ces entrefaites, le Nivôse débarquait à Port-aux-Français douze parachutistes du 2e RPIMa envoyés en mission de survie aux Kerguelen, comme il arrive épisodiquement. Ordre fut aussitôt donné d’affecter le commando aux recherches, avec l’appui de l’hélicoptère Panther de la frégate. Sous des bourrasques chargées de pluie avoisinant les 130 km/h qui ne connurent pas de trêve, le commando ratissa une semaine durant le Plateau Central du nord au sud et de l’est à l’ouest, de la baie de la Baleine à la presqu’île des Phoquiers et du Mont du Milieu à celui de l’Iseran, en vain. Quinze jours plus tard, le commando de retour à la Réunion, les recherches furent abandonnées. Mikhaël l’ornitho ne fut pas retrouvé.

C’est ainsi qu’ils disent.

Pendant ce temps le vent gronde, effaçant jusqu’au souvenir de ma mémoire.

Ce n’est pas eux qui m’oublient, ils ne le peuvent.

Car j’ai existé un moment parmi eux, et si bref a-t-il été, ce moment a laissé en eux la trace indélébile d’un remords, d’une honte.

C’est le vent qui m’efface.

Ainsi, ce n’est plus moi qui chemine avec mes deux bâtons dans les tourbières, la pierraille lunaire et les champs d’azorelle, dans les ravines, les éboulis et les vallées, ni moi qui me terre dans des grottes, moi qui m’abrite dans leurs cabanes un moment désertées, pillant leurs conserves et leurs touques de provisions pour poursuivre sans but l’infini transit du manipeur solitaire que je ne suis déjà plus, mon errance.

Les oiseaux de la mer et du ciel, mes chers oiseaux, m’accompagnent et me guettent, prêts à me dévorer les yeux.

Je les aime pour cette patience.

Quand je fais halte pour me reposer, les skuas attendent à deux pas de moi. Ils savent que l’homme n’est pas d’ici, cet étranger qui passera comme passent toutes choses sur cette terre.

Eux seront toujours là.

Ils verront ces choses passer et l’homme avec elles.

Ils en dévoreront le souvenir, voraces et indifférents. Ils me dévoreront aussi, voraces et indifférents.

Puis ils continueront de planer au-dessus des îles, des montagnes, des fjords et des grèves de l’archipel, voraces et indifférents.

Je ne suis plus là, n’existe plus.

Aujourd’hui comme hier, la tempête brasse les jours, les semaines et les mois, les grains me flagellent comme un christ en déshérence et le froid me dévore.

Ai-je encore un corps et une âme, mon Dieu ?

De temps à autre perce sous les nuages la couronne neigeuse des Monts Ross, comment me rappelé-je encore leur nom ? et d’autres sommets qui ébrèchent l’espace du nord au sud, de l’est à l’ouest.

Nulle trêve à ces paysages de basalte noir et bronze, rouges au couchant, d’entablements bruns et gris de rocs qui s’empilent, se brisent, s’effondrent et se dissolvent dans les brumes et les nuées, de plaines jonchées de calcédoines miroitant au soleil ou crépitant sous les averses, à cette ondulation monotone de collines ocres et vertes que nulle ronde de jeunes filles jamais n’égaie ni n’enchante, et à ces cieux immenses où naviguent des mondes invisibles et glacials que bientôt je rejoindrai ainsi qu’une vapeur.

Ce matin, Pierre Houdon est accablé. En fait, il est accablé depuis sa prise de fonction à Port-aux-Français. Il avait pourtant sauté de joie l’année dernière en apprenant que les TAAF avaient retenu sa candidature. Il rêvait depuis si longtemps d’aller « là-bas » ! Il en avait rêvé non pas « assis contre les sacs de froment de la boulangerie paternelle » comme Jean-Paul Kauffmann dont il avait lu et relu L’Arche des Kerguelen, mais dans sa chambre d’ado, à Niort, dont un mur était décoré d’un planisphère où le confetti des Kerguelen était pourtant indiscernable, et, plus tard, dans sa chambre du campus de Bordeaux, où une austère carte IGN de l’archipel avait remplacé le panoramique planisphère polychrome de son adolescence. Même aujourd’hui, il n’aurait su dire pourquoi ni comment ce rêve s’était formé en lui, puis l’avait accompagné si longtemps. Les Kerguelen étaient ainsi restées le point cardinal vers lequel son esprit s’était tourné chaque fois que nécessaire, quand par exemple sa fonction de proviseur de lycée ou sa vie conjugale se faisaient trop pesantes… Penser aux Kerguelen, c’était respirer. Le vent imaginaire brassé par cette pensée balayait, nettoyait tout sur son passage. C’est pourquoi il aimait tant le livre de Kauffmann, qui s’attachait moins à relater le quotidien de la base de Port-aux-Français et à rendre compte des missions de ses scientifiques, qu’à décrire les paysages et évoquer le passé de l’archipel, animés par ce vent qui leur insufflait l’être en même temps qu’il les effaçait comme des mirages. « Personne n’a pouvoir sur le vent pour emprisonner le vent », citait-il ainsi l’Ecclésiaste. Là résidait la raison profonde de sa candidature : dans ce souffle puissant, biblique, venu de nulle part et de partout, qui avait fécondé sourdement son rêve.

Or, il y était. Il était là, disker à PAF. Et sitôt qu’il avait posé le pied sur la Drop Zone de la base, un sentiment affreux l’avait étreint et comme terrassé. Il n’avait pas fallu trois secondes pour que son rêve tombe en ruines… ou s’efface lui aussi comme un mirage. Hennequin, le disker sortant, avait eu beau l’accueillir avec effusion avant de l’entraîner — en hurlant dans la bourrasque — vers la Résidence en compagnie du préfet, il n’avait cessé de se dire, en photographiant d’un regard consterné les hangars et les préfabriqués de la base, puis les éléphants de mer qui rotaient et pétaient en chœur dans la bouillasse de « Central Park » sous un ciel grisâtre encombré de nuées en cavalcade, qu’il éprouvait la même chose que le malheureux chevalier de Kerguelen, le découvreur de l’archipel, lorsqu’il en avait aperçu en ce mois de février 1772 les sombres et vertigineuses falaises du cap Bourbon à travers la brume : désolation ! désolation !

La suite de cette première journée, ainsi que le lendemain, tout ce temps qu’avait duré l’OP 2, Pierre Houdon l’avait vécue dans une sorte d’état second. L’« adsup », le préfet administrateur supérieur des TAAF, et Hennequin l’avaient cornaqué dans ce qui avait l’allure d’une tournée des popotes — visite au CNES, le centre spatial, au BCR, le bureau des communications radio, au Samuker, à « biomar », le labo de biologie marine, à Météo-France (avec lâcher acrobatique par vent de force 7 du ballon sonde), à Totoche (avec apéro de force 8), etc. –, jusqu’à cette fichue passation des pouvoirs, toujours à Totoche où, en présence du préfet, il s’était vu remettre par Hennequin l’écharpe tricolore, la « zézette » et la clef de Port-aux-Français — une grande clef symbolique au panneton formé des majuscules « KER »… Tout ce qu’il avait vécu ces deux jours-là, y compris la présentation par Hennequin de son bureau à la Résidence, un vrai bureau de maire avec portrait du président de la République en exercice, drapeau français et drapeau de l’Union européenne, il lui avait semblé l’avoir déjà vécu à force de naviguer grand largue sur la Toile au temps béni de ses rêveries australes. Mais lors de cette tournée fastidieuse, le sentiment de déjà vu l’avait accablé, et il avait dû s’arracher des grimaces de sourire en serrant les mains de tous ces hivernants barbus et hilares qu’on lui présentait, et qui lui avaient paru l’examiner comme ils devaient examiner les insectes, les oiseaux, et les mammifères du cru dont il était à l’évidence le spécimen le moins intéressant.

Assis à son bureau ce matin, une tasse de café fumant à sa droite et la zézette à sa gauche, Pierre Houdon, disker de la 71e mission, contemple donc, accablé, le planning du jour et l’accumulation du courrier et des notes de service, toute cette bureaucrasserie dont la vue lui soulève le cœur. Et comme chaque matin, c’est obsessionnel, il revit avec le même accablement sa démoralisante arrivée sur l’île, suivie de son intronisation officielle et régimentaire (le laïus bateau de l’adsup en tenue de préfet, son bafouillage de remerciement en retour), couronnée par les applaudissements et les hourras de la colonie le félicitant grassement d’avoir décroché la poupée Barbiker de la fonction à la loterie de la ker-messe. N’avait manqué, songe-t-il, pour faire bonne mesure, que l’envoi des couleurs au mât de Port-aux-Français, au son d’une Marseillaise jazzy…