Autumn - Tome 1 - Arria Romano - ebook

Autumn - Tome 1 ebook

Arria Romano

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Opis

Dans le Vermont, Autumn, une jeune femme mutique et renfermée, attire le lieutenant Jay Ranson d'une manière inexplicable... Parviendra-t-il à lui rendre la voix ?

Lorsque le lieutenant Jay Ransom retourne dans l’État du Vermont, il ne s’attend pas à être aspergé de peinture rose par Autumn Hensley en guise de bienvenue. Frappée de mutisme, la jeune femme fréquente peu de gens. Irrépressiblement attiré par cette personnalité atypique, Jay s’impose avec panache dans l’univers d’Autumn et libère à son contact une part de lui-même jusqu’ici inexplorée. Mais le métier du militaire parviendra-t-il à protéger leur histoire de tous les dangers ?

Quels les dangers guettent ce jeune couple atypique ? Suivez Jay et Autumn dans cette romance inédite, érotique et étonnante, entre l'Allemagne et les États-Unis !

EXTRAIT

Jay tressaillit en lisant dans le regard de la femme une étincelle de panique et fit abstraction du petit pot de peinture rose qui chutait en ligne droite sur lui. Il perçut une douce exclamation, très faible, puis plusieurs aboiements quand la texture épaisse de la peinture à l’odeur intense s’étala sur son crâne, son visage et le haut de ses vêtements.
Bravo.
C’était une manière intéressante de fêter son arrivée à Stowe.
Alors qu’il s’était figé, un peu interloqué par ce retournement de situation, Jay entendit l’inconnue dévaler l’échelle pour se poster devant lui, confuse et ébahie par sa gaucherie. D’un geste assuré, il sortit un mouchoir de la poche revolver de son jeans, puis s’essuya le visage, à commencer par le haut des yeux et le front. Il ne devait pas y avoir plus ridicule que lui en cet instant, mais cela ne tuait pas et c’était un accident. La colère ne serait pas de mise, d’autant plus qu’elle l’attendrissait par son attitude.
Jay ne l’entendit pas se répandre en excuses décousues, mais la vit se tordre les mains en fronçant ses fins sourcils châtains. Elle était jeune, plus qu’il ne l’avait soupçonné au premier abord, peut-être vingt ou vingt-et-un ans. Aucun mot ne sortait de sa bouche, mais il sentait sa respiration s’accélérer. Il pouvait entendre le bruissement de son souffle, la nervosité qui gonflait sa poitrine. Toutefois, ce qui balaya définitivement toute irritation de son esprit fut le regard écarquillé, candide et incroyablement brillant qu’elle portait sur lui. Un voile argenté recouvrait ses prunelles au ton cannelle, piquetées par endroits de pépites brunes et dorées.
Une bouffée de chaleur s’empara férocement de Jay et lui donna le tournis. Il lui semblait que cette scène avait déjà été jouée dans ses souvenirs… comme s’il attendait cette rencontre depuis longtemps.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un mélange du romanesque classique et moderne. Le style poétique et épuré de l’auteure est tellement addictif et séduira à coup sûr les âmes romantiques ! - Mya, Les Etoiles Des Bibliothèques

À PROPOS DE L'AUTEURE

Arria Romano étudie l’histoire militaire à la Sorbonne et est passionnée de littérature et d’art. Elle écrit depuis quelques années des romans historiques et des romances, qu’elles se vivent au passé, au présent ou même nimbées d’un voile de magie… Tant que l’amour et la passion restent le fil rouge de l’intrigue.

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Prologue

Boston, État du Massachusetts

9 octobre 1991

Il neigeait des feuilles mortes et le sifflement du vent cognait contre les vitres des habitations. Le ciel grisâtre se faisait menaçant et l’odeur intense d’humidité annonçait une soirée diluviale, orchestrée à coups de tonnerre. Un temps mauvais, mystérieux et pourtant si propice au romantisme selon les romanesques sœurs Hensley.

Assises sur la banquette de la fenêtre baie de leur chambre, Autumn et Lorelei regardaient avec fascination le ballet étourdissant et magique des feuilles mortes, tourbillonnantes et gracieuses. Elles valsaient avec la fougue des danseurs d’antan, venaient effleurer leurs vitres comme une invite à les rejoindre, puis disparaissaient d’un souffle vers les recoins de la ville.

Depuis leur chambre commune, les deux sœurs pouvaient admirer le quartier historique de Boston, les monuments séculaires et les buildings piquetés de mille milliers de lumières pâles, semblables à des garnisons de lucioles finement rangées, qui apportaient aux rues un éclairage rassurant.

— J’aimerais être une feuille, confia Lorelei en soupirant rêveusement.

Avec ses treize ans bien sonnés, elle était l’aînée. Blonde, les yeux verts, un visage de porcelaine anglaise, qu’un tempérament maternel rehaussait, la jeune fille était d’une beauté et d’une gentillesse qu’admirait avec dévotion sa cadette.

— Mais tu es déjà une sirène ! riposta cette dernière en révélant un sourire édenté, d’un charme qui émoussait toujours les cœurs les plus rudes.

Lorelei reporta ses yeux sur sa petite sœur de sept ans et sourit avec amour. Autumn, un nom que l’aînée avait elle-même soumis à ses parents le jour de sa naissance, par un beau soir automnal, était une fillette aussi attachante qu’affectueuse. Tout en elle exhalait la douceur et la chaleur d’une âme sincère, romantique et bienveillante. Avec ses longs cheveux ondulés, d’une teinte croisée entre le brun chocolat et le roux des feuilles d’érable, ses yeux cannelle et ses joues aussi roses et veloutées qu’une pêche en automne, elle ressemblait aux portraits d’enfants peints à l’époque victorienne.

— Une sirène… si j’en suis une, toi aussi.

— Non, moi je suis une peintre enfermée dans une tour d’ivoire par une sorcière qui veut toute ma peinture et j’attends un chevalier aux yeux bleus, rectifia Autumn avec un sourire malicieux.

— Une peintre ? Tu ne veux pas être une princesse ?

Autumn dodelina de la tête pour marquer la négation.

— Une princesse, c’est trop de tracas… je préfère être peintre et épouser un simple chevalier, courageux et gentil.

Lorelei fut étonnée par le pragmatisme de sa sœur et émit un rire cristallin.

— C’est sûr que c’est plus tranquille. Un roi ou un prince attire plus facilement les autres filles… comme Énée, Ulysse, Thésée… tu veux quelle histoire ce soir ?

Pendant leur temps libre, Lorelei avait pour habitude de bercer sa sœur d’épopées amoureuses, restées dans la mémoire collective et empruntées à toutes les cultures du monde.

— Achille et Briséis, lança Autumn avec enthousiasme.

Lorelei ouvrit la bouche pour répliquer, mais soudain, un bruit strident de vaisselle brisée retentit depuis l’étage inférieur. Les sœurs se décochèrent des regards perplexes, avant de s’élancer d’un même bond vers les escaliers. Elles les dévalèrent discrètement et perçurent bientôt les éclats de plusieurs voix : celles de leurs parents et d’une tierce personne, un homme visiblement.

— … je vous en prie, Francis, reprenez vos esprits et suivez-moi jusqu’à l’extérieur. Je vais vous reconduire à l’hôpital et nous aurons tout le temps de discuter.

La voix était souple, chaude, appropriée pour un dompteur qui tente de calmer un prédateur en chasse. C’était leur mère. Elle devait certainement s’adresser à un patient ayant fui l’hôpital où elle officiait en qualité de psychiatre.

— Je ne veux pas retourner à l’hôpital. Je veux rester ici, cria une voix masculine, qui se fit stridulante dans son intonation.

— Nous devons y retourner pour y prendre vos médicaments, Francis. Vous vous sentirez mieux après.

— NON !

Les cœurs des deux sœurs battaient comme les ailes de deux oiseaux mis en cage, un mauvais pressentiment leur collait aux os, mais elles ne purent s’empêcher de rejoindre la cuisine d’où s’élevaient les trois voix.

Lorelei précéda sa cadette en la tenant par la main et découvrit en premier la scène qui se jouait chez elles : un jeune homme au visage émacié, pâle comme la mort et transpirant à grosses gouttes de sueur, menaçait d’une arme de poing leurs parents, acculés dans un coin de la cuisine avec des miettes de vaisselle à leurs pieds.

Par réflexe, Autumn poussa une exclamation de stupeur en découvrant à son tour la situation dangereuse où ils se trouvaient et attira sur elle l’intérêt de l’agresseur. Il avait le crâne rasé, les yeux injectés de sang, le visage surplombé d’un masque de folie et portait un pull d’hiver où la tête d’un cerf était brodée.

Seul un homme possédé par un démon pouvait arborer cette expression.

— Les filles, remontez, leur ordonna leur père d’un ton impératif, mais cette parole sembla ébranler le dénommé Francis et dans un élan de nervosité, il appuya sur la gâchette de son pistolet en touchant l’homme à la poitrine.

Il y eut des hurlements, du sang gicla et Autumn se sentit égarée dans l’enchaînement des évènements. Elle vit sa mère se pencher sur le corps désormais spasmodique de son père, acculé contre le mur en tenant son torse rougeoyant, le souffle court et les yeux vitreux… puis, une autre détonation aussi menaçante que le tonnerre gronda dans la cuisine et ce fut sa mère qui s’étendit aux côtés de son époux.

Un hurlement de douleur infinie sortit de sa petite poitrine comme Lorelei la traînait vivement dans leur chambre, qu’elle ferma ensuite à double tour et barricada à l’aide de meubles, notamment d’une lourde commode qu’Autumn l’aida à pousser en vitesse.

— On doit se cacher…, ahana Lorelei, le regard brillant de larmes et d’effroi, pareille à une biche qui se sait perdue d’avance. Surtout, tu ne dois plus faire de bruit… même ta respiration doit être silencieuse.

Elles entendirent les marches des escaliers craquer et surent qu’il ne faudrait plus qu’une poignée de secondes au meurtrier de leurs parents pour les rejoindre. Elles étaient cernées.

Avec un sang-froid qu’elle n’avait jamais soupçonné, Lorelei entraîna une Autumn larmoyante, mais coopérative vers la cavité insoupçonnable de leur dressing, que leur père avait percée afin de dissimuler des bijoux et de l’argent, l’ouvrit avec vivacité, la vida en jetant tout ce qu’il y avait sur leurs vêtements, puis força sa cadette à s’y glisser pour n’en ressortir qu’à l’arrivée de la police. La cachette était exigüe et il y avait à peine de la place pour une fillette, mais Autumn parvint à s’y enfoncer avec souplesse, la respiration quelque peu coupée.

Au loin, elles entendirent les vociférations folles de leur traqueur et en tremblèrent comme les feuilles mortes dans la brise.

— Sois muette, Autumn. C’est une question de vie ou de mort.

Lorelei referma la cachette et la dissimula derrière un panier de linges, puis quitta le dressing en le fermant soigneusement derrière elle pendant que la porte vacillait sous les assauts forcenés de Francis.

Paniquée, mais réflexive à la fois, elle ouvrit l’une des fenêtres de leur chambre pour sauter du premier étage et chercher de l’aide à l’extérieur. Le ciel s’était drapé de nuages noirs et un éclair zébra cette harmonie sinistre lorsqu’une bourrasque, sèche et brûlante, pénétra dans la chambre en entraînant à sa suite une myriade de feuilles mortes.

Ce fut à ce moment-là que la porte céda sous la force de Francis et que le piège se referma autour de Lorelei. Hissée sur le rebord de la fenêtre, prête à sauter, elle ne s’attendit pas à recevoir un coup de balle dans le dos. La brutalité de l’impact lui arracha une vocifération de damnée et cette plainte se répercuta jusque dans la moelle d’Autumn, qui, toujours cachée dans sa planque, percevait tous les bruits qui l’environnaient malgré ses mains posées sur ses oreilles. Elle aussi aurait voulu hurler, retrouver sa sœur et ses parents, mais demeura confinée dans un silence de mort, complètement tétanisée.

Lorelei chuta de son étage, pareille à une feuille volante, puis s’étala sur le trottoir de la rue dans une mare de sang, vaillante et victime de la folie d’un homme.

Autumn ne put qu’imaginer la fin de son aînée et se força à contenir ses larmes en même temps que leur démon fourrageait leur chambre avec férocité. On aurait dit qu’un troupeau de sangliers venait d’investir la pièce.

Il passa dans le dressing, y produisit un carnage monstrueux, renversant au sol tous leurs habits et jouets qui s’y trouvaient, mais ne mit jamais la main sur Autumn.

— Où es-tu ? scandait le type avec hystérie.

Les secondes tombèrent telles des gouttes d’acier dans l’esprit de la fillette, son cœur cognait dans sa cage thoracique avec la masse d’un marteau sur une enclume, ses muscles se nouaient de tension sous l’inconfort de sa position… mais elle parvint à rester docile et muette comme le lui avait ordonné sa sœur.

Elle ne sut combien de temps elle demeura tapie au fond de ce mur étouffant, le corps entortillé sur lui-même et la gorge comprimée par un étau cadenassé… mais dans la tempête qui avait désormais investi sa demeure, elle entendit les sirènes assourdissantes d’une voiture de police, l’intervention musclée d’autres personnes, des menaces, puis une autre détonation, suivie par le bruit sourd d’un corps qui choit par terre.

Une heure plus tard, quand des agents de la police et des soignants retrouvèrent Autumn dans sa cachette, la fillette ne ressemblait plus qu’à l’ombre d’elle-même, aussi silencieuse et stoïque qu’une marionnette.

Aucun mot ne traversa la barrière de ses lèvres.

Le silence était sa survie.

Chapitre 1

Böblingen, Allemagne

Treize ans plus tard, automne 2004

Il régnait une agitation habituelle dans la Panzer Kazerne, la base militaire américaine établie sur le territoire allemand depuis des décennies, où des soldats et des officiers des différents corps de l’armée des États-Unis se côtoyaient. Si cette promiscuité resserrait les liens entre eux, notamment entre les U.S marines et les hommes de la 10th Special Forces Group, elle donnait également lieu à une émulation amicale, chacun voulant démontrer la supériorité de son régiment par des prouesses sportives et intellectuelles.

En compétiteur né, Jay Ransom adorait relever les défis que lui lançaient ses camarades et prouver combien les forces spéciales de l’armée, autrement dit les bérets verts étaient supérieurs aux marines. Une question de tempérament et d’uniforme selon lui.

— Je parie 50 $ que Ransom dégomme Jeffrey à la course d’obstacles ! lança Howard Payton, un officier de la 10th Special Forces Group, d’origine afro-américaine et affublé d’un chapeau bavarois brun qui détonnait avec son uniforme treillis.

— Jeffrey est un champion de l’athlétisme ! Impossible à battre, renchérit un autre militaire, cette fois-ci rattaché au corps des marines. Personne ne l’a encore jamais battu chez nous ! Moi, je parie 100 $ sur lui.

— Je monte les enchères sur Ransom et mise 150 $ !

Howard se rapprocha ensuite de Jay, ce grand type blanc aux cheveux de jais, qui le dépassait d’une tête et tétanisait tous ceux qui le regardaient par ses yeux bleu-gris, intenses, glaciaux, assimilables au marbre turquin. Les deux hommes se connaissaient depuis quatre ans et avaient été mutés ensemble au rang de lieutenant chez les bérets verts, formant d’une même fermeté et avec bienveillance les subordonnés qu’on leur confiait.

— Ransom, t’as intérêt à leur fermer le clapet, sinon je te mets un coup de pied au cul, lui souffla son frère d’armes.

— Je ne laisserai pas un marine me voler la victoire, Payton, assura Jay d’une voix basse et calme. J’ai gagné toutes les courses d’obstacles que j’ai faites jusqu’à présent. Jeffrey est trop lourd, il ne l’emportera pas.

Jay reporta son attention sur son adversaire, le sergent Jeffrey, un blond au teint rose aussi haut de taille que lui, de quelques années plus jeune, mais à la silhouette alourdie par une masse musculaire très importante. Il ressemblait à un tronc d’arbre ambulant, prêt à s’abattre sur vous à la seule étincelle de colère.

Jay était musclé à l’exemple de la plupart des hommes de l’armée, mais se démarquait par une sveltesse plus gracieuse, que le sergent Jeffrey avait dû perdre à cause d’un abus de régimes hyperprotéinés.

— Ouais, t’as raison. Tu ne perds jamais rien de toute évidence, remarqua Howard en balayant du regard le terrain d’entraînement où ils s’étaient rassemblés, ce qui lui permit de repérer, parmi les spectateurs improvisés, une jeune femme blonde en robe d’automne bleue, très fringante. On dirait que la fille du colonel Welsh est venue jouer les pom-pom-girls pour toi.

Jay se tourna à moitié et découvrit à son tour la belle blonde sculpturale qui l’admirait à quelques mètres de distance. Il s’agissait de Leslie Welsh, la fille d’un prestigieux colonel, devenue infirmière militaire pour les marines. Sa beauté faisait d’elle un modèle photo à ses heures perdues, alors qu’elle réduisait la plupart des hommes de la caserne à l’état végétatif d’une asperge. Mais seul Jay semblait retenir son intérêt. Depuis quatre mois, ils se donnaient rendez-vous le soir pour des étreintes secrètes et passionnées, dont seul Howard et son épouse Tonya se faisaient les complices.

Au loin, Jay vit Leslie lui adresser un sourire, auquel il répondit par un hochement de tête. Le lieutenant était plutôt sobre dans sa manière de s’exprimer, d’autant plus qu’ils n’étaient pas supposés être proches. Officiellement, la jeune femme était déjà engagée auprès d’un autre homme, un lieutenant-colonel des marines dont Jay avait entendu parler aux informations pour ses interventions publiques.

— Tu ne peux décidément pas perdre si elle se trouve dans les parages, renchérit Howard d’un air malicieux.

Si Jay n’était pas un séducteur compulsif et un coureur de jupons, il n’était pas différent des autres hommes quand il s’agissait d’épater la gent féminine.

Il acquiesça, puis se détourna de Leslie pour rejoindre les autres gars de son régiment, affairés à monter les enchères avec leurs frères rivaux. Là, il retrouva le sergent Jeffrey, fort de sa corpulence et des encouragements que lui lançaient ses camarades, puis écouta le capitaine des marines parler :

— Mes petits bérets verts, les paris ont changé. Il n’est plus question d’argent, mais de gages. Si le sergent Jeffrey gagne, vous allez devoir faire un discours filmé sur la supériorité des marines… en strings roses. Cela va de soi.

Howard et les douze autres militaires de la 10th Special Forces Group présents se décochèrent des coups d’œil circonspects, sauf Jay, qui afficha en retour un rictus énigmatique. La menace du capitaine des marines ne l’effrayait pas et ce gage en appelait un autre, tout aussi humiliant.

Avec un regard assuré pour ses amis, il s’exprima au nom des bérets verts de sa voix forte, modulée pour donner des ordres et déclamer des discours politiques :

— Nous acceptons votre condition, mais si je gagne, vous allez devoir vous teindre les poils du pubis en vert, en hommage aux bérets que nous portons valeureusement.

Les marines regardèrent Jay en grimaçant, alors que ses amis saluaient cette formalité par des ricanements approbatifs.

— Voilà des enjeux très intéressants, lança une voix féminine depuis le côté, saupoudrée d’un accent texan, et Jay sut qu’il s’agissait de Leslie. Capitaine Browning, votre femme n’aimerait pas vous savoir avec des poils verts là où je le pense. Il ne faut pas laisser ce yankee gagner.

Jay venait du Vermont, dans le nord des États-Unis, et tous ses camarades du sud, du centre ou même de New York s’amusaient à le surnommer « yankee ».

Celui-ci tourna la tête en direction de la jeune femme et croisa son regard d’azur, d’un bleu plus chaleureux et vif que la nuance de ses propres yeux. Une esquisse de sourire flotta sur ses lèvres masculines, ni trop minces, ni trop épaisses, d’une sensualité à point.

Leslie adorait admirer ce lieutenant téméraire et un peu revêche, qui l’avait traitée avec beaucoup de froideur avant de lui succomber. Dès le premier coup d’œil, elle l’avait trouvé à son goût. Une belle carrure, des muscles forts, un visage noble aux pommettes hautes et aux sourcils épais, tracés comme deux traits noirs au-dessus des yeux, eux-mêmes dominés par des paupières parfaitement coupées, qui soulignaient la profondeur de son regard. Sans omettre l’expression très digne et un peu froncée qu’il arborait au quotidien et qu’elle adorait voir s’émietter à chaque fois que la jouissance guettait.

— Ma femme n’aimerait pas du tout ça. C’est pourquoi le sergent Jeffrey va gagner, renchérit le capitaine Browning avec un regard insistant sur son champion. Allez, mettez-vous en position, messieurs.

Le sergent Jeffrey s’éloigna vers une bande blanche peinte sur l’herbe fraîche d’un stade mis à leur disposition pour les entraînements militaires et les divertissements sportifs. Un enchaînement d’obstacles s’y trouvait pour une course athlétique digne des parcours les plus soutenus.

Jay lui emboîta le pas et Leslie le suivit des yeux, remarquant le vent caresser ses cheveux épais et raides, coupés courts, mais pas à ras comme la plupart de ses camarades. Elle se voyait déjà les tirer pendant qu’il la prendrait ce soir, dans l’intimité de sa chambre de lieutenant.

— Vous voulez peut-être vous alléger un peu ? proposa Howard en rejoignant Jay, qui s’affairait déjà à déboutonner sa veste camouflage pour ne garder que son t-shirt kaki, glissé dans un pantalon treillis.

Ses plaques de métal militaires pendaient à son cou et venaient frôler son torse sublimement ciselé. Leslie ne se lassait jamais d’admirer les reliefs de cette carnation d’athlète et en tressaillit d’émotion. Jay n’était pourtant pas la seule beauté virile de cet attroupement de mâles débordants de testostérones, mais c’était seulement à sa vue qu’elle se liquéfiait.

— Vous êtes prêts, les mecs ?

Howard venait de s’adresser à Jay et au sergent Jeffrey, positionnés à un mètre l’un de l’autre, les muscles désormais pliés pour un départ imminent. Chacun opina du chef, en position d’attaque.

— Au premier coup de sifflet…

Les spectateurs se turent en chœur et après une pause silencieuse, qui sembla durer une éternité, le coup de sifflet retentit comme le cri d’un cor de guerre jusqu’au ciel. Les muscles se détendirent et Jay partit en même temps que le sergent Jeffrey. Si le jeune marine au teint rose ressemblait à un buffle en train de charger sur une foule en effervescence, prêt à pulvériser tout ce qui se dresserait sur sa route, Jay courait et bondissait sur les murs avec l’agilité d’un guépard, grimpait aux cordes et aux poutres à la manière d’un singe, tout en glissant dans la fange avec la fluidité d’un serpent.

Les marines et les bérets verts ne tarissaient pas d’encouragements devant la performance haletante et incroyable, quasi animale, de leurs confrères. Le sergent Jeffrey était un excellent élément, néanmoins Jay s’imposait comme le maître véritable de la course d’obstacles. Il fallait être hardi pour vouloir le battre à ce jeu-là.

— Allez, Ransom ! hurla Howard à s’en percer les poumons.

Recouverts de boue et de sueur, Jay et le sergent Jeffrey se rapprochaient inexorablement de la fin du parcours. Leur promiscuité retint en haleine leurs admirateurs, mais dans un ultime élan de vitesse, comme il avait coutume de le faire pour désarçonner ses adversaires, Jay puisa dans ses dernières réserves de force et exécuta un sprint qui le distança d’environ deux mètres du sergent en le propulsant vers la ligne d’arrivée. Sa victoire provoqua un cri de joie à plusieurs voix et suscita la fierté de Leslie, même si elle se garda de le montrer.

— Ransom ! Tu es un vrai félin ! s’exclama un officier de la 10th Special Forces Group.

La respiration saccadée, le corps et le visage maculés de fange par endroits, Jay se retint à ses côtes en affichant un sourire éclatant de blancheur, encore plus lumineux sous la saleté. Le sergent Jeffrey le rejoignit bientôt et salua sa performance pendant que les marines renâclaient avec déception. Le pire du ridicule était à venir pour eux et Jay n’oublia pas de le leur rappeler. Avec un air canaille, que le capitaine Browning rêvait d’effacer d’un coup de poing, il se tourna vers le rassemblement de marines et déclara :

— L’heure de la coloration est venue, messieurs.

La chevelure blonde de Leslie caressait le torse dénudé de Jay pendant qu’il regardait le plafond, étendu sur le matelas du lit de camp qu’ils partageaient en s’étreignant avec étroitesse, l’esprit un peu alourdi par la fatigue de leurs ébats. La jeune femme l’avait rejoint deux heures plus tôt, après minuit, une fois qu’elle s’était assurée que personne ne la verrait dans les couloirs des bérets verts. C’était de toute évidence une habitude clandestine depuis qu’ils étaient amants et jusqu’à présent, leur aventure était aussi insoupçonnable que le vent dans la nuit.

— Tu vas me manquer, Jay, murmura-t-elle en traçant de ses doigts les reliefs ciselés et dorés de la poitrine chaude et musclée qui la soutenait.

— Je ne pars que deux semaines.

— C’est long deux semaines… assez long pour voir éclore et faner des roses, pour parcourir le globe en avion plusieurs fois… pour tomber amoureux.

— Difficile de tomber amoureux en deux semaines.

— Tu ne crois pas au coup de foudre ?

— C’est bon pour les films.

— J’avais oublié à quel point tu étais romantique, soupira-t-elle, ironique.

— Ce n’est pas dans mes cordes, désolé.

Jay n’avait jamais fait de l’amour une priorité. Toute son énergie était pour son père, son chien, son métier dans l’armée et les voyages. C’était un aventurier dans l’âme, un esprit aussi indépendant et sauvage que les bourrasques d’une mer déchaînée, qui ne demandait qu’à découvrir autant de pays que le lui permettrait sa destinée.

— Si j’en crois ce que tu m’as raconté, ton père aimerait bien te voir marier avant tes trente ans, renchérit Leslie d’une voix un peu monotone.

— Ça me laisse encore deux ans pour choisir l’élue de mon cœur. Toi, tu as trouvé le tien, au Texas.

— Melvyn est le choix de mon père… je l’aime beaucoup, mais je crois que je ne vivrai jamais la passion avec lui.

— C’est pour ça que votre mariage sera constant et solide.

— Ouais, peut-être… les filles sont belles dans le Vermont ?

— On peut trouver des perles dans un coin perdu, nota Jay avec une touche de sarcasme.

Il se redressa un peu sans jamais desserrer l’enlacement de ses bras autour du corps blanc, pulpeux et parfumé qu’il avait dorloté pendant des heures, puis trouva une position plus confortable, celle qui lui permit de la regarder dans les yeux. Leslie avait les yeux clairs, joliment étirés en amandes et bordés d’un trait d’eye-liner noir, qui n’avait pas coulé malgré les efforts physiques. Elle avait des yeux de biche et en jouait savamment quand il lui fallait obtenir quelque chose de la part d’un homme.

Jay avait été sensible à son charme dès la première rencontre, mais s’était efforcé de paraître indifférent, détaché. Il n’aimait pas passer pour un amant épris et encore moins pour un esprit faible, qu’un seul sourire parviendrait à faire abdiquer. Toutefois, plus il se montrait inaccessible et distant, plus l’intérêt de Leslie s’accroissait. En conclusion, cette séductrice de haut vol avait obtenu ce qu’elle désirait après plusieurs mois de patience interminable, aux fruits cependant délectables. Jay valait tous les hommes qu’elle avait jusqu’ici connus et lui apparaissait comme le partenaire idéal, autant sur le plan sexuel que dans leur manière d’envisager l’avenir. Pourtant, un rempart se dressait toujours entre eux et obstruait la voie qui menait au cœur du lieutenant. Leslie savait qu’il n’était pas le genre à céder facilement quand cela concernait les sentiments…

— Je croyais que tu aimais le Vermont, poursuivit-elle et l’enrouement de sa voix souligna son accent sudiste.

— J’y ai des attaches. Après tout, c’est là-bas que je suis né. Mais je suis venu au monde pour voyager.

— Une fois que notre affectation prendra fin en Allemagne, on pourrait toujours faire un voyage ensemble, toi et moi. Rien que tous les deux. Avant mon mariage.

Jay posa sur elle son regard pénétrant, un peu voilé par la lumière tamisée. Leslie était une femme accomplie, parfaite à différents égards, et elle accepterait sans rechigner de voir des contrées sauvages, de participer à des activités que d’autres n’osaient même pas imaginer. Leslie était une aventurière, sans quoi elle n’aurait pas intégré le corps des marines. Elle était aussi orgueilleuse et un peu imprudente, ce qui l’encourageait à relever des défis par pure fierté, uniquement pour prouver au monde ses capacités. Jay aimait son panache et son enthousiasme, mais il ignorait s’il la supporterait sur une longue durée, sans d’autres personnes pour peupler leur environnement.

— On verra, fut sa réponse.

En lionne dominatrice, Leslie s’excitait et se froissait concurremment de la sobriété de son amant. Souvent, elle ne parvenait pas à sonder ses pensées et ce manque de contrôle sur son partenaire la déroutait autant qu’il l’éperonnait. La vamp blonde le voulait à elle toute seule, mais s’interrogeait sur la nature de cette motivation : était-ce par amour ou par orgueil ? Était-ce le plaisir arrogant qui l’encourageait à posséder le mystérieux et indépendant lieutenant Ransom ?

— En attendant de te convaincre pour ce projet, je te propose un voyage sensoriel plus immédiat…, susurra Leslie avec un regard de déesse, son corps glissant sur le torse de Jay pour lui offrir cette parenthèse de plaisir dont il jouissait généreusement.

Si son cœur et son esprit étaient insondables, au moins parvenait-elle à décrypter les messages de son corps.

Plus tard dans la matinée, Jay alla récupérer chez la brigade cynophile de la base militaire son petit frère d’armes, un magnifique malinois belge à la robe fauve charbonné, âgé de cinq ans, qui suivait son maître partout où il se rendait depuis leur rencontre à Fort Carson, dans le Colorado, alors qu’il n’était qu’un chiot.

— Lafayette !

Parmi le petit rassemblement des chiens de guerre, où les malinois côtoyaient les labradors et les bergers allemands en jouant à la balle au cœur d’un hangar, tous supervisés par un officier chargé de les garder, son chien redressa instantanément le museau et observa dans sa direction. Jay était vêtu d’une tenue civile pour prendre le vol qui les mènerait bientôt jusqu’à l’état du Vermont, chez Robert Ransom, le père du lieutenant.

Lafayette aboya d’excitation, comme à chaque fois que son maître lui apparaissait, puis s’élança vers lui. Outre sa silhouette fuselée et son énergie naturelle, le chien se démarquait par son infirmité. Moins de quelques mois plus tôt, lors d’une mission de recherches parmi les décombres d’un bâtiment en Irak, le valeureux soldat canin avait reçu une balle ennemie à la patte arrière gauche, qui avait dû être amputée en retour afin d’éviter la gangrène. Jay en avait été mortifié, mais à son étonnement, les chiens avaient une facilité de récupération étonnante et il n’avait fallu qu’une poignée de jours à Lafayette pour se remettre de son état.

Désormais, son compagnon vivait comme s’il n’avait jamais perdu l’une de ses pattes et s’épanouissait dans des activités sportives avec le dynamisme qui le caractérisait. Cependant, en tant que vétéran infirme, il ne pouvait plus partir en mission et Jay avait pensé le confier à son père, lui-même coincé dans un fauteuil roulant depuis un accident de la route en plein service policier. Heureusement, le sacré Robert s’était trouvé une femme, qu’il allait épouser dans une semaine et dont la passion pour les animaux n’était plus à faire.

Ces nouveaux maîtres seraient idéaux pour Lafayette.

Jay s’accroupit pour enlacer son chien contre lui, le dorlota de caresses affectueuses, puis glissa une laisse dans le collier rouge qu’il portait au cou.

— Viens, Lafayette, il est l’heure de retrouver papa. 

— Pas si vite, yankee, intervint la voix espiègle de Howard dans son dos. On doit d’abord voir sous quels auspices se fera ton voyage. 

— Je retourne dans le Vermont, pas au front.

Jay parla en se redressant de toute sa hauteur, puis fit face à son ami, qui tenait dans une main une assiette de biscuits chinois. Depuis qu’ils se connaissaient, les deux hommes aimaient s’empiffrer de ces sablés mythiques pour le simple plaisir de lire les maximes qu’ils recelaient.

— Tonya a commandé chinois et un sachet entier de biscuits. Je viens d’en manger un et on m’a prédit de la tune en abondance.

Tonya était l’épouse de Howard et habitait dans le complexe immobilier qu’offrait la base aux familles américaines, venues suivre leurs militaires jusqu’en Allemagne. Si Jay vivait dans sa chambre de lieutenant par choix, son meilleur ami occupait avec sa femme et leurs deux enfants un appartement moyen, au confort irréprochable.

— Si c’est vrai, je t’offre une villa sur la Côte d’Azur, en France ! continua Howard avec un clin d’œil.

— En format magnet ?

— Ne joue pas aux sceptiques et prends-en un.

Jay s’exécuta, cassa un biscuit entre son pouce et son index, puis saisit le morceau de papier qui s’y trouvait avant de le dérouler. Il lut à voix haute et sur un ton moqueur la phrase qu’on y avait dactylographiée :

— L’heure de l’amour sonnera bientôt.

Howard haussa un sourcil.

— Plutôt ironique pour quelqu’un qui fuit le sentimentalisme.

Jay faisait croire à tout le monde qu’il était hermétique aux choses de l’amour. En réalité, c’était un sujet de préoccupation tacite chez lui, qu’il était inutile d’avouer. Sa froideur apparente et ses discours très cyniques collaient bien à son personnage de lieutenant imperturbable.

Chapitre 2

Stowe, État du Vermont

Le lendemain

L’automne dans le Vermont était mythique.

Si Jay aimait sa région, c’était bien pour le paysage féerique, époustouflant que lui offraient ses luxuriantes forêts pendant la saison crépusculaire. Une éclosion de feuilles rousses, des tapis orangés et rouges par milliers, un parfum entêtant d’érable qui restait dans le nez jusqu’aux odeurs plus denses des petites villes pittoresques, érigées comme autant de coquillages précieux dans cet écrin de ruralité sauvage.

Jay était fier d’être né dans le Vermont, même si les limites de cette région ne lui offraient pas le lot d’aventures auquel il avait toujours aspiré. Mais le retour aux sources suscitait un sentiment de nostalgie et de soulagement.

— Alors, content de revenir, Lafayette ? demanda Jay à son chien pendant qu’ils sillonnaient la petite ville de Stowe à bord d’un taxi.

Le militaire et son chien étaient descendus à l’aéroport de Burlington en milieu de journée, là où son père habitait encore quelques mois auparavant, avant de migrer vers le village de Stowe où seulement quatre mille âmes vivaient. L’endroit était connu pour sa station de ski, ses bois et ses montagnes majestueuses, et Jay s’en souvenait pour tous les séjours d’hiver qu’il passait autrefois dans le coin avec ses parents. Le décès de sa mère avait déstabilisé leurs habitudes familiales et cela faisait treize ans qu’il n’avait pas remis les pieds par ici. En plus d’une décennie, la ville ne semblait pas avoir connu de grandes métamorphoses, hormis la multiplication de magasins alimentaires et vestimentaires.

Stowe, comme la plupart des villes du Vermont, avait un air de village ancien, tranquille et digne d’un conte de Grimm. L’architecture des monuments, des immeubles et des maisons tenait de l’histoire des colons européens, révélait leur passage sur ses terres et donnait tout son charme à ces modestes havres de paix, pourtant si lumineux et admirables, épargnés par la politique massive de modernisation qui régissait les mégalopoles.

Son père avait pris ses quartiers par ici pour s’installer avec sa future épouse, Veronica Hammer, une ancienne professeure de français qui donnait désormais des cours de yoga aux habitants de Stowe. Ils s’étaient rencontrés un an plus tôt à Montpelier, la capitale du Vermont, et le coup de foudre fut tel que Robert n’avait pas attendu plus de deux semaines pour faire sa demande en mariage. Jay n’avait encore jamais rencontré sa belle-mère en vrai, mais la savait assez exceptionnelle et gentille pour supporter son père et l’aimer autant qu’il le lui rendait.

Jay était ravi de savoir que Robert avait enfin trouvé celle qui succèderait à sa mère. Son veuvage n’avait que trop duré et le deuil s’était étiré sur plusieurs années de douleur et de réclusion volontaire, tellement sombre que le militaire s’était demandé une fois si son père ne serait pas plus heureux dans la mort... Jusqu’à sa rencontre inespérée avec Veronica.

Alors qu’ils n’étaient qu’à quelques minutes en voiture de la maison du couple, Jay remarqua un fleuriste sur sa gauche et demanda au chauffeur de s’arrêter ici. Il le paya, le remercia avec un généreux pourboire, puis sortit du véhicule en traînant Lafayette à sa suite, son sac à paquetage militaire sur le dos. Même en tenue civile, composée d’un jeans foncé, d’une paire de Rangers noires et d’un épais sweat-shirt kaki, à capuche et griffé Timberland, il n’y avait aucun doute sur sa profession. La rectitude militaire et son autorité naturelle transparaissaient au grand jour.

Si le jeune homme s’était arrêté devant le fleuriste, c’était parce qu’il pensait qu’un beau bouquet de fleurs pouvait briser la glace des premières rencontres entre Veronica et lui.

Sans perdre de temps, Jay et Lafayette avancèrent vers l’immeuble en briques rouges, de style géorgien, où la charmante devanture du fleuriste avait ses quartiers, puis entrèrent. En s’ouvrant, la porte fit carillonner les clochettes suspendues au chambranle et révéla un condensé d’essences qui chatouilla leurs narines. Jay avait l’odorat aussi sensible que son chien et éternua malgré lui sous la violence des parfums environnants. Après ce premier contact sensoriel, le lieutenant sonda l’espace de son regard analytique, admira le savant mélange de raffinement et de rusticité qui régnait dans les lieux, entre les boiseries brutes et les murs tapissés de couleurs pastel, magnifiquement décorés de peintures florales et animales, qui n’étaient pas sans évoquer les fresques des châteaux allemands qu’il avait eu l’opportunité de visiter.

La présence d’innombrables fleurs bigarrées, dont il ne connaissait qu’un dixième des espèces, ne faisait que renforcer la beauté de ces lieux uniques. Le temps d’une seconde, il crut se trouver dans l’une de ses aquarelles champêtres et un peu irréelles, que les artistes européens aimaient vendre aux touristes.

Bien vite, Jay vit qu’il n’y avait personne au comptoir de la boutique, mais repéra dans ce décor végétal une silhouette féminine, moyenne de taille et svelte, recouverte d’une salopette en jeans un peu large, d’un t-shirt à manches longues rouge et hissée sur le sommet d’une échelle à trois mètres de hauteur, qui lui tournait le dos en faisant face au mur latéral droit, un pinceau dans la main. L’inconnue ne semblait pas l’avoir entendu et cela n’était pas pour déplaire au militaire, puisqu’il ressentait le désir de la contempler à son insu, un peu comme un amateur qui admire les personnages immobiles d’un tableau.

Cette femme de dos avait quelque chose d’attirant. Il était certainement hypnotisé par sa longue queue de cheval ondulée, épaisse, d’un roux-brun très chaud, aux reflets d’ambre et d’acajou. Sa mère avait eu les cheveux de cette lumière et comme elle, de petites mèches ondulées tombaient joliment sur la nuque blanche et longue de l’étrangère. Cette femme devait avoir un port altier. D’ailleurs, sa façon de se maintenir sur l’échelle était pleine de grâce, autant que celle dont elle manipulait son pinceau dans les airs.

Après ce qui lui parut être une éternité de rêverie, Jay consentit à attirer son attention en l’interpelant :

— Madame ?

Nulle réponse.

Il ne fallut qu’une seconde au lieutenant pour remarquer les écouteurs dans les oreilles de l’inconnue et deviner la présence d’un MP3 dans la poche droite de sa salopette.

Afin de se faire voir d’elle, Jay alla se matérialiser sur le flanc de l’échelle, à plus d’un mètre sous elle, et lui fit signe de la main. Selon la vision périphérique d’un être humain, il entrait désormais dans son champ de vision. En effet, l’inconnue le distingua tout de suite, plutôt surprise, et bougea sur l’échelle pour mieux l’observer, malheureusement, sa grâce n’empêchait pas la maladresse, et dans un mouvement brusque du pied, elle fit basculer son petit pot de peinture rose pivoine sur le côté.

Jay tressaillit en lisant dans le regard de la femme une étincelle de panique et fit abstraction du petit pot de peinture rose qui chutait en ligne droite sur lui. Il perçut une douce exclamation, très faible, puis plusieurs aboiements quand la texture épaisse de la peinture à l’odeur intense s’étala sur son crâne, son visage et le haut de ses vêtements.

Bravo.

C’était une manière intéressante de fêter son arrivée à Stowe.

Alors qu’il s’était figé, un peu interloqué par ce retournement de situation, Jay entendit l’inconnue dévaler l’échelle pour se poster devant lui, confuse et ébahie par sa gaucherie. D’un geste assuré, il sortit un mouchoir de la poche révolver de son jeans, puis s’essuya le visage, à commencer par le haut des yeux et le front. Il ne devait pas y avoir plus ridicule que lui en cet instant, mais cela ne tuait pas et c’était un accident. La colère ne serait pas de mise, d’autant plus qu’elle l’attendrissait par son attitude.

Jay ne l’entendit pas se répandre en excuses décousues, mais la vit se tordre les mains en fronçant ses fins sourcils châtains. Elle était jeune, plus qu’il ne l’avait soupçonné au premier abord, peut-être vingt ou vingt-et-un ans. Aucun mot ne sortait de sa bouche, mais il sentait sa respiration s’accélérer. Il pouvait entendre le bruissement de son souffle, la nervosité qui gonflait sa poitrine. Toutefois, ce qui balaya définitivement toute irritation de son esprit fut le regard écarquillé, candide et incroyablement brillant qu’elle portait sur lui. Un voile argenté recouvrait ses prunelles au ton cannelle, piquetées par endroits de pépites brunes et dorées.

Une bouffée de chaleur s’empara férocement de Jay et lui donna le tournis. Il lui semblait que cette scène avait déjà été jouée dans ses souvenirs… comme s’il attendait cette rencontre depuis longtemps.

Aussi muet qu’elle paraissait l’être, Jay contempla l’inconnue en contenant à peine sa stupéfaction. La boutique aurait pu s’enflammer qu’il n’aurait pas réussi à détacher ses yeux de ce visage de porcelaine, comme peint par une main gracile et amoureuse, désireuse d’incarner dans son portrait l’allégorie de la douceur et de l’angélisme. Cette inconnue était aussi belle qu’une source de lumière, que la rosée du matin ou qu’une orchidée à peine éclose.

La voir si embarrassée à cause de l’incident le troubla et après s’être essuyé le visage à l’aveugle, il dit d’une voix basse :

— Je n’ai jamais été salué de manière aussi… originale.

L’inconnue leva un peu plus la tête dans sa direction, pointant ainsi son petit menton à fossette vers le plafond. Elle avait un visage en forme de cœur, les joues couleur pêche et une bouche ourlée, rose foncée et bien dessinée, quoiqu’un tantinet trop grande pour certaines personnes. Jay la trouva ravissante et sut au fond de lui qu’un sourire de cette femme devait être aussi délicieux qu’ingurgiter une cuillérée de miel.

Mais à quoi ressemblait sa voix ? Jusqu’à présent, elle n’avait émis aucun mot.

— J’ai dû vous brusquer un peu. Ça m’apprendra à me mettre sous un pot de peinture.

Elle le dévisageait toujours de ses yeux cannelle, sans jamais desserrer les lèvres.

Un peu perplexe, Jay releva la tête vers le mur qu’elle peignait quelques instants plus tôt et découvrit les silhouettes d’angelots miniatures, d’oiseaux et celle d’une jeune femme aux interminables cheveux blonds, à la robe médiévale rose, qui lui rappela le conte de Raiponce. C’était donc les plis de la robe qu’elle était en train de dessiner de la pointe de son pinceau.

— C’est vous qui avez fait toutes les peintures ?

Enfin, l’inconnue acquiesça d’un léger mouvement de tête, sans parler toutefois. C’était étrange. Pourquoi gardait-elle ainsi le silence ? Était-elle désolée ou effrayée au point de ne pouvoir prononcer le moindre mot ? Non, c’était absurde. La peur l’aurait déjà poussée à prendre ses jambes à son cou pour s’enfuir à l’arrière-boutique. Il y avait une autre raison.

Avec le sentiment d’être un peu hors contexte, notamment à cause de cette peinture rose qui souillait toujours ses vêtements et dont il sentait encore les traces sur le visage et le crâne, Jay l’encouragea sur un ton rassurant, le même dont il usait pour assurer aux otages qu’il libérait ses honorables intentions :

— Vous pouvez me parler, vous savez. Je ne mords pas.

— Ma nièce ne peut pas vous répondre, monsieur. Elle ne parle pas depuis longtemps.

Une voix d’homme s’éleva soudain depuis le comptoir en captant leur attention. D’un même mouvement, Jay et l’inconnue tournèrent leurs têtes en direction d’un quinquagénaire à la barbe brune, au visage fort et empreint de bonté, couronné d’une crinière poivre et sel. Il portait une chemise à carreaux et un jeans sous un tablier noir, tandis qu’un pot de dahlias rouges se trouvait entre ses grandes mains de bûcheron.

C’était donc cela, elle était muette.

Instinctivement, Jay sentit son cœur se serrer et fut submergé par un nouveau ressac de tendresse, un peu brutale et inexpliquée.

— Je vois.

Il ne trouva rien d’autre à dire, comme si sa langue s’était elle-même scellée à cette révélation. Pourtant, quelque chose en lui brûlait de sortir.

— Autumn est un peu maladroite par moment, je suis désolé pour elle, renchérit le quinquagénaire en détaillant la tête de son nouveau client. Vous voulez peut-être aller aux toilettes pour mieux vous débarbouiller le visage ?

Autumn.

Jay se répéta ce nom plusieurs fois en esprit, telle une prière destinée à lui révéler un secret. Il reporta son attention sur la jeune femme, qui n’avait pas bougé d’un pouce, et redécouvrit les étincelles rougeoyantes dans son épaisse chevelure. Il n’aurait pu imaginer un autre nom pour cette ravissante créature, muette, à l’air vulnérable, mais dont le regard chaud révélait un tempérament plutôt fougueux.

— Monsieur ? insista le quinquagénaire.

Jay s’obligea à plus de réactivité et se gifla mentalement. C’était certainement le long vol et le décalage horaire qui le rendaient un peu lent et exacerbaient sa sensibilité.

— Oui ? Oh, oui… volontiers pour les toilettes, répondit-il avec politesse et un sourire confiant.

— Suivez-moi, l’invita son interlocuteur en s’acheminant vers la porte menant à l’arrière-boutique.

Dans une caresse et un murmure, Jay ordonna à Lafayette de rester sagement assis à son emplacement, aux côtés d’Autumn, puis se détacha de sa position avec un coup d’œil vers la jeune femme. Toujours alourdi par son sac à paquetage, il contourna le comptoir et suivit le quinquagénaire jusqu’à l’arrière-boutique, encombré de cartons, mais plutôt ordonnancé. Bientôt, il atteignit une porte derrière laquelle se trouvaient les toilettes.

— Vous avez l’air de revenir d’un long voyage. Je ne vous ai jamais vu par ici, se permit d’observer le barbu pendant que Jay allumait la lumière et se plaçait devant le lavabo.

Le lieutenant repéra les cernes sous ses yeux bleus, puis les traces de peinture rose sur son visage, ses oreilles, ses cheveux noirs et son sweat-shirt. On aurait dit qu’il sortait d’une soirée bien arrosée.

— Ransom ? Vous êtes militaire ?

Le quinquagénaire venait de lire son nom gravé sur son sac à paquetage treillis et l’observa avec plus de chaleur dans les yeux.

— Oui, répondit Jay en ouvrant les robinets, commençant ainsi à se nettoyer le visage à l’aide d’eau tiède et de savon à la lavande.

Le fleuriste le regarda s’asperger la tête d’eau et quand ce dernier eut fini de se rincer, il lui tendit plusieurs mouchoirs en papier avant de poursuivre son interrogatoire :

— Je connais un Ransom. Robert Ransom. Vous avez un lien avec lui ?

Jay accepta les mouchoirs en le remerciant et pendant qu’il s’essuyait, lui répondit avec un petit sourire en coin :

— C’est mon père. 

— J’ai eu un doute dès le moment où je vous ai vu. Vous lui ressemblez beaucoup.

— C’est ce que les gens disent.

— Votre père est un chic type.

Jay jeta les mouchoirs dans la poubelle mise à sa disposition et reporta son regard sur le visage du quinquagénaire. Il avait la figure et les cheveux plus propres, même s’il lui faudrait une bonne douche et un passage au pressing pour effacer les derniers vestiges de l’incident.

— Il a surtout un sacré caractère.

— Autumn et moi, nous allons nous occuper des fleurs pour son mariage avec Veronica.

— Je ne suis pas étonné, vous avez de belles compositions. D’ailleurs, je cherche un bouquet pour ma belle-mère. Vous savez, ce sera notre première rencontre ce soir.

Le fleuriste lui adressa un sourire complice.

— Autumn va vous confectionner le bouquet idéal. Au fait, je m’appelle Gary.

— Enchanté. Jay.

Les deux hommes rempruntèrent le chemin de l’allée pour atteindre l’avant de la boutique, là où Autumn se tenait désormais accroupie aux côtés de Lafayette, sa main glissant avec affection sur le pelage fauve charbonné du chien. Ce dernier se délectait de ses cajoleries et avait franchi la limite de la décence protocolaire en s’abandonnant contre elle, confiant et câlin. La bête et la jeune femme s’étaient apprivoisées en moins de temps qu’il n’en fallait à Jay pour faire son lit au carré et semblaient communiquer dans un silence serein et impénétrable.

Le lieutenant les observa, un peu fasciné par cette image banale — pas tant que cela, puisqu’il n’était pas commun de voir son chien estropié en compagnie d’une jeune femme aussi lumineuse que muette.

— On dirait que votre compagnon rentre de guerre, observa Gary avec un regard pour Lafayette. Ça fait longtemps ?

— Six mois. C’était en Irak.

— Irak ? Vous y venez ?

— Non, on vient de notre base en Allemagne.

— C’est vrai, les marines ont leur quartier là-bas.

— Je suis béret vert, le corrigea Jay avec un sourire énigmatique.

— Ah oui ! Quel idiot, je confonds toujours !

Gary reporta ensuite son intérêt sur sa nièce, puis lança :

— Autumn, je te présente Jay, le fils de Robert Ransom. Tu te souviens, il nous en a parlé la dernière fois ?

La concernée dodelina de la tête en signe d’affirmation et ne parut pas aussi étonnée que l’aurait pensé Jay. Après tout, si son père l’avait déjà évoqué en leur présence, il avait également dû leur montrer des clichés de lui. Il adorait faire cela et cette raison expliquerait l’absence de stupéfaction sur le visage de porcelaine.

— Jay aimerait offrir des fleurs à Veronica, tu pourrais lui confectionner un bouquet ? enchaîna Gary.

— J’aimerais quelque chose de beau et sobre à la fois, s’empressa d’ajouter le lieutenant.

Cette fois-ci, Autumn épingla son regard cannelle au sien et l’un comme l’autre en fut un peu électrisé. C’était étrange ces réactions incontrôlables et emballées. La jeune femme décida d’écarter son trouble, du moins de l’ignorer un moment, et abandonna doucement Lafayette pour se redresser. Là, elle s’éloigna vers plusieurs pots de fleurs disséminés aux quatre coins de la boutique, puis piocha différentes espèces florales dont Jay ne connaissait pas grand-chose. Il ne faisait que la contempler en tapinois pendant que l’oncle continuait à l’interroger sur sa vie de militaire.

Autumn ressemblait à une nymphe dans ce décor de théâtre féerique et de nature domestiquée.

— Bons choix, lança Gary à sa nièce lorsqu’elle revint vers le comptoir après plusieurs minutes, les mains remplies d’une vingtaine de fleurs. Des gardénias blancs, des roses rouges, des lys orangés sauvages, des soucis jaunes et des feuilles rousses d’érable. Il y a de quoi faire quelque chose de très automnal et magnifique !

Jay voulait bien croire le fleuriste sur parole quand il vit Autumn assembler les différentes variétés de fleurs les unes aux autres, s’y prenant avec une délicatesse qui lui permit d’admirer la longueur de ses doigts blancs, aux extrémités tachées de rose. Elle avait des mains longilignes, fines, modelées pour glisser dans les plus beaux gants de velours et être baisées mille fois par jour.

— Vous voulez qu’on les mette dans l’une de nos jolies théières en faïence, d’un style ancien et raffiné ? Ça évitera à Veronica de chercher un vase où les ranger… On vous l’offre.

— C’est gentil de votre part.

Autumn finissait son ouvrage avec habileté et vélocité, comme lorsque Jay assemblait lui-même son fusil d’assaut. Elle était un peu trop rapide à son goût, mais le spectacle n’en était pas moins ravissant à voir.

— Si ça ne vous dérange pas, je vais demander à Autumn de vous suivre jusqu’à la maison de Robert et Veronica. Elle doit encore leur montrer plusieurs prototypes de bouquets décoratifs pour le mariage. C’est dans six jours et les futurs mariés ne se sont pas encore décidés.

— Oui, bien sûr.

Cette perspective enchanta Jay. Autumn était entrée dans sa vie moins de dix minutes auparavant, pourtant son aura le séduisait et le réconfortait comme s’ils s’étaient connus depuis des années. Même si elle ne parlait pas, sa simple chaleur suffisait à le mettre à l’aise. C’était déroutant. Les gens appelaient cela le feeling.

Chapitre 3

L’enfance d’Autumn avait été bercée par les contes que lui racontait sa sœur aînée, Lorelei. Par le passé, si lointain dans le temps, mais si proche dans l’esprit de la cadette, elles aimaient construire dans leur chambre une tente avec leurs draps et leurs coussins, l’illuminer d’une lampe torche et se lire les plus anciennes et grandes épopées amoureuses. Si Lorelei avait toujours eu un faible pour l’histoire de Pyrame et Thisbé, Autumn rêvait autrefois de Thésée et Ariane.

Être sauvée par un héros étranger, venu la délivrer des griffes d’un monstre comme le Minotaure, enflammait souvent son tempérament passionné et entier.

Quand Autumn s’était retournée pour croiser le regard bleu glacial de Jay, le souvenir de Thésée avait dominé tout son esprit et elle en avait été époustouflée, si bien qu’elle avait fini par l’asperger de peinture rose.

— J’ai toujours aimé les feuilles d’érable.

La voix de Jay Ransom, un peu rocailleuse sur certains mots, comme s’il venait d’ingurgiter un alcool brûlant, retentit à nouveau dans ses oreilles. En tant que musicienne, Autumn prêtait une grande importance aux voix et celle-ci tenait du velours et du granit. Un condensé de contrastes qui révélait le caractère complexe de son interlocuteur.

Jay Ransom. Elle l’avait reconnu en sortant de sa rêverie, alors qu’il s’essuyait le visage à l’aide d’un mouchoir. C’était le portrait craché, en plus jeune, de son père. Une beauté brute avec de la prestance.

Autumn releva la tête de son bouquet de fleurs, qu’elle venait d’introduire dans une théière en faïence jaune d’or, décorée de feuilles d’érable orangées. Ses yeux retombèrent dans les deux plaques d’acier bleuté qui la dévisageaient ouvertement, sans ciller. Elle avait l’impression d’être une statue de marbre sous la loupe d’un artiste un peu fou. Les gens la considéraient de manière triviale comme une statue, un être pâle, inanimé et rendu transparent par son mutisme. À tort, on prenait son silence pour une défaillance mentale et on avait tendance à la croire simplette, aussi discrète qu’un meuble ou un animal de compagnie. Lors, les langues se déliaient sans retenue en sa présence, oubliant souvent que le mutisme n’empêchait ni l’audition ni l’intelligence.

Les lèvres d’Autumn renfermaient autant de secrets que la boîte de Pandore et un son d’elle serait pareil à un séisme de révélations et de sentiments.

Mais si Jay semblait jauger une sculpture en la regardant, ce n’était pas par curiosité malsaine. Il avait le regard à la fois incisif, hébété et teinté de tendresse, celui qu’aurait pu porter Michel-Ange à sa Pietà. Ses yeux bleus, d’une nuance jamais rencontrée jusqu’à ce jour — Robert ayant les iris verts — s’apparentaient aux flammes vivifiantes d’une plaque de gazinière et leur caresse parvenait à faire bouillonner son sang comme du lait sur le feu.

— On peut y aller ?

Autumn hocha la tête avec un sourire à la commissure des lèvres.

D’ordinaire, elle ne suivait jamais les étrangers et même si l’identité de Jay lui était connue, sa bonne énergie l’aurait de toute évidence séduite et il aurait pu la traîner jusqu’en Inde sans le moindre effort. Il émanait de lui une sérénité, une force tranquille, celle que respiraient les érables centenaires dans les forêts alentour.

Autumn pouvait ressentir les émotions et les ondes de ses interlocuteurs avec plus d’acuité qu’auparavant, son absence d’expression orale ayant affûté ses autres sens. Elle était pareille à un chien qui sent l’odeur de son maître, les humeurs des gens et la fétidité du danger. Le militaire promettait une sécurité optimale.

Jay régla le bouquet de fleurs personnalisé que venait de confectionner Autumn, puis le prit entre ses bras. La jeune femme se munit quant à elle d’un ravissant manteau en tweed rouge, taillé à la façon d’une cape à capuche et d’un panier en osier où des bouquets de tables étaient rangés.

L’habit et le panier renvoyèrent au lieutenant une image modernisée du Petit Chaperon Rouge, ce qui ne l’étonna pas tant que cela puisqu’Autumn semblait tout droit sortie d’un conte de fées.

Après un salut muet pour son oncle, elle précéda le lieutenant vers la sortie et se retrouva l’instant suivant sur le trottoir surplombé d’un ciel lourd de nuages. Les 18 heures avaient sonné et la pluie tomberait dans la nuit.

— J’ai un peu honte, mais je ne connais pas encore le chemin de la maison de mon père, avoua Jay en resserrant sa prise autour de la laisse de Lafayette, tandis que d’un bras, il portait le bouquet contre sa poitrine.

D’un geste de la main, Autumn lui montra la voie à suivre. Ensemble, ils se remirent en marche dans un silence tranquille, uniquement troublé par les bruits citadins.

La jeune femme combattait péniblement son désir de le dévorer du regard, d’étudier le mouvement de ses jambes pendant qu’il marchait à un rythme moyen, s’adaptant au sien pour demeurer à sa hauteur. Jay la dépassait d’une vingtaine de centimètres et devait peser quarante kilos de plus qu’elle. C’était un homme robuste, aux muscles certainement aussi développés que ceux d’un héros grec ou nordique, et elle savait qu’il pouvait la tracter sur son dos à la manière de son sac à paquetage, sans difficulté et avec souplesse. Il était vraiment impressionnant, mais sa sœur lui avait dit un jour qu’il ne fallait pas trop accorder d’intérêt aux garçons, au risque de leur faire interpréter de mauvais messages.

Autumn n’avait jamais vraiment compris où Lorelei avait voulu en venir à l’époque, jusqu’au jour où elle avait regardé avec trop d’insistance Kyle Andrews, un camarade de classe, et qu’il l’avait agressée pour lui voler un baiser et la toucher entre les cuisses. Une expérience aussi traumatisante que parlante.

— La pluie va être violente cette nuit, dit Jay avec un coup d’œil pour le ciel menaçant et chargé d’amertume.

Autumn ignorait si Jay lui parlait à elle, à son chien ou à lui-même. Peu importait du moment qu’elle entendait sa voix à proximité. D’ailleurs, elle était prête à l’écouter des heures entières disserter sur le temps.