Au jardin des oliviers - Catherine Magand - ebook

Au jardin des oliviers ebook

Catherine Magand

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Opis

Quand l'amour devient un fardeau psychologique.Martha pense avoir trouvé l'amour en la personne de Tony.Celui-ci, veuf et père de Stella, petite fille de 4 ans, est un peu rugueux, voire fruste mais la vie ne l'a pas épargné.Commence alors un cheminement ponctué d'obstacles tout à fait inattendus et ce qu'elle pensait être une relation amoureuse prendra peu à peu le visage d'une véritable emprise psychologique.Pourtant, c'est au cœur même de ce terreau douloureux que Martha va voir se lever une grande bénédiction.Découvrez le parcours touchant de Martha qui, malgré les obstacles qu'elle rencontre, lutte inlassablement pour le bonheur.EXTRAITSurtout, cette joie secrète et tellement profonde, que personne ne pourrait dérober, lui donnait des assauts d’une telle intensité que dans son cœur, elle vivait un vrai feu d’artifice.Tony, lui, ne percevait rien et vivait comme à l’accoutumée. Maussade et râleur, il ne se déridait que le week-end lorsque Martha déposait sur la table, les différents plats qu’elle avait cuisinés pour leurs amis. Rien dans sa morphologie, tant au niveau de ses seins que par l’intensité de son regard ne fut significatif pour lui. Tony, dopé par son quotidien mercantile, restait centré sur lui-même, sa fille et ses parents. À PROPOS DE L'AUTEURPour Catherine Magand, un écrivain est un transmetteur d'émotions.A 47 ans, elle partage certaines circonstances de sa vie et montre à ceux et à celles qui ont connu un brisement qu'on peut se tromper sans pour autant échouer. Femme de foi, elle témoigne que chaque événement porte en lui-même une occasion de croissance. Par ailleurs, AMP (Aide médico-Psychologique), elle s'efforce d'être, auprès de chaque personne souffrante, une passerelle d'espérance.

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Catherine Magand

AU JARDIN DES OLIVIERS

Je dédie ce livre à mon fils François.

À Marie-Claire.

À mes très gentils Parents,à l’ensemble de ma Famille et à tous mes précieux Amis.

À Léa et Romain.

À Dominique.

Et à Mariam, bien sûr…

I

Martha se morfondait dans son appartement lorsque le téléphone sonna. C’était le gérant du magasin. Après quelques minutes de conversation, ils décidèrent de se voir le soir même. Elle se réjouit de cet appel mais n’éprouva aucune fébrilité particulière à l’idée de cette nouvelle entrevue. Les rencontres précédentes ayant abouti à des impasses, elle consacra peu de temps au maquillage et au choix de sa tenue vestimentaire ; cette fois, c’est d’une allure décontractée qu’elle alla à son rendez-vous.

À vingt heures, Tony devait l’attendre devant la cathédrale Saint-Charles à Saint- Étienne. Que savait-elle de lui ?

Un homme assez grand, yeux marron, cheveux châtain. Somme toute, une description assez banale. Martha attendait le premier coup d’œil, et surtout si celui-ci se transformerait en regard.

Il n’y avait qu’un homme devant la cathédrale ce soir-là et il fut aisé à Martha de deviner qu’il s’agissait de lui.

Tony avança pour l’embrasser mais elle lui tendit la main. Elle n’aimait pas débuter une relation par des familiarités, surtout pour des rendez-vous qui avaient de tels enjeux.

Tony apparaissait souriant, l’air tendre et amical. Ils allèrent spontanément boire un verre puis se dirigèrent vers un restaurant.

Quelque chose interpella Martha. Tony était veuf et avait une petite fille de quatre ans, Stella. Il décrivit l’accident de sa femme. Tous deux dans leur voiture, Tony conduisait puis, pour une raison inexpliquée, son véhicule dérapa et finit par heurter un gros chêne. Marie-Claire, sa femme, perdit la vie pendant que les secours essayaient en vain de la ranimer.

La voix de Tony était détachée. Il mangeait tout en parlant. Martha se sentit gagnée par l’émotion et ne put rien avaler. Tony continuait en évoquant alternativement sa petite Stella et sa femme Marie-Claire. Sa fille était le portrait de sa mère, et même, si elle n’en avait aucun souvenir conscient, les photos de sa maman étaient très présentes chez eux.

À la fin de la soirée, Martha savait qu’ils se reverraient.

–Je me réjouis pour vous que vous ayez trouvé chaussure à votre pied ! lui lança joyeusement la gérante de l’agence matrimoniale.

Martha redémarrait une nouvelle page de vie.

Elle se comparait à Stella et trouvait leur situation assez semblable. Stella avait besoin d’une maman et elle, mourrait d’envie d’avoir un enfant.

Tony donnait l’impression de vouloir poursuivre la relation. Son caractère un peu rugueux et ses manières frustes étaient certainement dus à son veuvage et à la solitude de ces trois dernières années. Son métier aussi nécessitait une poigne de fer et des nerfs solides.

Quand Tony passa la première nuit à ses côtés, Martha en conçut une certaine gêne. Un mois à peine s’était écoulé et elle avait besoin de temps. N’étant pas certaine d’être comprise, elle n’osa exprimer son ressenti.

Quelque chose de vague et de flou l’incommodait sans qu’elle puisse en analyser la raison. Les appels téléphoniques quotidiens de Tony la laissaient souvent dans l’attente d’une vraie conversation. Les propos tournaient autour de sa fille, de ses parents qui l’élevaient et de son magasin. Rien de spirituel n’émanait de lui. Pourtant c’était de cela dont Martha avait besoin : la spiritualité et l’amour. Pour elle, les deux allaient ensemble puisque le spirituel était censé élever l’âme. L’âme habitée et en recherche de Dieu ne pouvait que se tourner vers l’Amour : l’Amour de l’Autre et l’Amour des Autres. Parfois, elle lançait des perches qui n’étaient pas saisies ou pire, tournées en dérision. La blessure que cela lui occasionnait n’était pas regardée comme telle ; au contraire, elle se reprochait de vouloir juger un homme qui avait déjà tellement souffert.

Quelques semaines passèrent pendant lesquelles Martha s’efforça de rendre heureux les moments passés avec lui. Lorsque Tony venait dans son appartement un bouquet de fleurs à la main, elle en était presque confuse. Cette conformité d’arriver avec des fleurs transparaissait dans sa façon de les lui présenter. Elle aurait préféré un regard qui en disait long plutôt que ses mains embarrassées au bout desquelles pendaient quelques tiges colorées. Cependant, elle les acceptait, et d’un sourire, engageait Tony à entrer dans son appartement.

La légèreté aussi lui manquait, même si elle essayait de combler son absence par une bonne humeur constante. Si au début, la présence de Tony lui procurait une certaine joie, celle-ci retombait bien vite en une quotidienneté assumée du couple qui s’est déjà tout dit. Cependant, elle ne percevait pas cette situation ainsi. Pour elle, tout était à construire, à inventer et surtout, à comprendre.

Tony dont le visage était souvent figé, riait très peu, s’émerveillait de sa fille tout en louant son épouse défunte à travers elle.

Martha le questionnait au sujet de Stella, car elle s’intéressait réellement à elle. Comment était- elle ? Elle l’imaginait toute blonde avec des longs cheveux légèrement bouclés et de grands yeux bleus. Tony sortit une photo et la lui tendit. Stella était effectivement une belle petite fille aux longs cheveux dorés, aux yeux azur :

–Mon Dieu qu’elle est jolie ! lui dit-elle.

–Oui, et elle n’a pas mérité ce qui lui est arrivé.

–Ce genre de chose, personne ne les mérite, lui répondit-elle doucement.

Le 24 août, il fut décidé que Martha se rendrait chez les parents de Tony afin de faire leur connaissance et celle de Stella.

À peine un peu plus d’un mois s’était écoulé et elle allait enfin découvrir cette petite fille. Martha ressentit une joie profonde mêlée à une appréhension grandissante à mesure qu’elle s’avançait vers le perron. C’est Stella qui l’accueillit la première en lui faisant un signe de la main et qui vint vers elle. Son cœur tressaillit en la voyant. Martha refoula ses larmes et se baissa vers l’enfant qui se laissa embrasser et qui l’embrassa à son tour.

Sans que Martha n’y prenne garde, Stella avait glissé sa main dans la sienne et elles pénétrèrent dans la maison. Instantanément, Martha perçut que les parents de Tony ne lui correspondaient pas. Sa mère, Fabiola, avec son regard fuyant, lui parut hypocrite et Denis, son mari, semblait sous un air rustre, cacher une personnalité complexe et tortueuse. Tony, lui, était à son aise et régnait en maître chez ses parents.

À la mort de Marie-Claire, Tony avait vendu son appartement. Dans le même temps, ses parents avaient également cédé leur bien et louaient une maison dans laquelle Tony et Stella avaient pris place.

Martha se rendit compte que Fabiola accaparait complètement la petite et qu’elle vivait très mal leur amitié naissante entre elles deux.

Les propos discriminatoires qu’elle entretint sur Alexandrine, la maman de Marie-Claire, la renseignèrent sur son état d’esprit. Dans un rictus méprisant, elle affirma à Martha :

–Je suis seule à m’occuper de la petite, ce n’est pas l’Alexandrine qui s’en inquièterait ! Jamais, elle ne me téléphonerait pour me demander de ses nouvelles ou me proposer de la prendre un peu ! 

Martha, dont le malaise intérieur grandissait, savait que Fabiola mentait. Mais pour quelle raison, dans une situation tellement douloureuse, elle éprouvait le besoin de dénigrer la mère de la jeune femme disparue. Elle tenta de poser quelques questions mais les réponses données ne la satisfirent point et décela en elle une jalousie féroce envers Alexandrine.

Denis proposa à Martha de boire un verre et le fait que celle-ci ne boive pas d’alcool le surprit :

–Allons, goûtez-moi ça, vous changerez d’avis ! conclut-il en guise d’accord.

Fabiola ne trinqua pas. Pleinement occupée à donner du jus de fruit à Stella, elle parlait et mêlait Marie-Claire à chacun de ses propos. Martha trouva cela insupportable. Dans chaque pièce, des photos d’elle étaient disséminées çà et là, ses peignes à cheveux et ses barrettes trônaient sur la table de nuit de Tony alors que Marie-Claire n’avait jamais mis les pieds dans cette maison ! Martha en était choquée et jugeait cette intrusion massive d’objets et de photos tout à fait morbide.

Tony vivait les allusions permanentes à son épouse comme légitimes et ne se posait pas la question de savoir si cela importunait Martha.

Bientôt, Martha suggéra, alors que les invitations devinrent coutumières, que Tony et Stella la rejoignent chez elle dans son appartement de Saint-Étienne.

Au moins, elle ne subirait pas les remarques insidieuses et perfides de Fabiola. La sournoiserie que Martha décela chez elle se manifesta très vite en une réelle hostilité à son égard. Ainsi, lorsque Martha suggérait quelque chose pour Stella, Fabiola lui répliquait invariablement :

–Oh, vous ! Vous ne pouvez pas savoir, vous n’avez jamais eu d’enfant !

Martha recevait cela comme une offense profonde et blessante.

Elle se sentait impuissante devant ces réflexions. Que pouvait-elle rétorquer ? Non, elle n’avait pas d’enfant mais c’était son rêve le plus cher. Bien que Tony, les premiers jours, ait annoncé qu’il ne voulait pas en entendre parler, Martha savait qu’elle pourrait le faire changer d’avis. Elle saurait l’en persuader.

Il ne pouvait en être autrement. C’est du moins ce qu’elle pensait.

II

Régulièrement, Martha, après son travail, se rendait dans les magasins de jouets et achetait de quoi créer un environnement propre à Stella. Une dînette, un nounours, des jeux, une marelle vinrent bientôt composer un nouvel espace que la petite apprécia.

Stella attendait avec impatience les surprises qui lui étaient réservées et elle savait remercier Martha d’un sourire, d’un baiser mais c’est la brillance de ses yeux qui savait le mieux lui témoigner de sa reconnaissance.

Martha jouissait du même plaisir que la petite. Tony observait et modérait Stella lorsque celle-ci montrait son contentement d’une façon trop bruyante à ses yeux.

Malgré l’affection réciproque et les liens qui s’approfondissaient entre elles, Martha ressentait un vide dans sa relation avec Tony. Leur histoire durait dans le temps mais sans s’intensifier.

Face aux nouvelles relations que Tony présentait à Martha, elle décelait dans les yeux de certaines personnes, une secrète admiration pour son implication envers Stella.

Parmi elles, figuraient Martine et Pierre. Pierre travaillait au rayon poissonnerie du magasin de Tony, tandis que Martine était à la comptabilité. C’est Martine qui confia un jour à Martha : 

–Je suis contente que Tony t’ait rencontrée. Je l’ai vu si malheureux après le décès de Marie-Claire… et pour Stella, c’est génial que tu sois entrée dans sa vie ; elle a l’air heureuse à présent ! 

Les amis de Tony constituaient aussi un point important dans le jugement que Martha lui portait. Pour elle, ils étaient une face cachée de Tony tenue pudiquement secrète.

Ainsi, le fait de se sentir acceptée et intégrée par eux lui donnait le sentiment de l’être également par Tony. Ses amis à elle, étaient éparpillés entre la France et l’Italie. Après son divorce, son cercle d’amis avait éclaté. Il y avait ceux qui s’étaient unis autour de son mari et ligués contre elle, ceux qui étaient restés à ses côtés et ceux qui, indifférents, les avaient laissés tomber l’un et l’autre. Martha avait donc quitté Florence, s’était construit une nouvelle vie, avait noué des relations amicales différentes et trouvé du travail. Son nouveau remplacement s’achevait dans deux mois ; le directeur de l’hôpital estimait qu’en psychiatrie, trois aides médico-psychologiques suffisaient au lieu de quatre. Martha s’en ouvrit un jour à Tony en lui disant :

–Je vais chercher un autre emploi car au mois de novembre, mon contrat s’achève et il n’y a pas d’embauche ! 

Tony la regarda puis suggéra : 

–Tu n’as qu’à venir dans ma grande surface, j’ai besoin d’une caissière ! 

La proposition de Tony, loin de lui convenir, semblait pourtant la plus réaliste. Dans le projet de vivre ensemble et de s’occuper de Stella, l’intérêt général était de privilégier le lieu de résidence de Tony.

Tony axa ses recherches dans une maison à louer et ne tarda pas à en trouver une, tout près de celle de ses parents.

D’autres angoisses vinrent assaillir Martha. Vivre avec Stella représentait un bonheur pour elle mais la proximité de ses grands-parents était perçue comme une source d’ennuis inéluctables. Alors que leur emménagement était prévu dans les jours prochains, une idée lui traversa soudainement l’esprit.

Elle profita de son jour de congé pour se rendre chez eux. Elle la savait seule : tous les après-midis, Denis allait aider son fils au magasin et Stella était à l’école.

C’était exclusivement avec elle qu’elle voulait s’entretenir.

Lorsqu’elle sonna, son cœur palpita plus vite qu’à l’accoutumée et comme Fabiola mettait du temps pour répondre, elle crut un instant devoir faire demi-tour.

Lorsque Fabiola ouvrit, une grimace de déplaisir se lut sur son visage :

–Ah ! C’est vous ! lâcha-t-elle d’un ton maussade.

–Oui, c’est moi, répondit Martha.

Faisant fi de la répulsion marquée de Fabiola, elle l’embrassa et poursuivit :

–C’est vous que je voulais voir Fabiola. Je sais que notre emménagement représente un déchirement pour vous, qui vous êtes occupée de Stella depuis qu’elle est toute petite, mais soyez rassurée, j’aime Stella comme si c’était ma fille. 

Fabiola l’interrompit :

–Laissez-moi, je ne veux pas vous entendre, personne ne peut se mettre à ma place, ni comprendre ce que je ressens. Allez-vous en et reprenez votre gâteau, je n’en veux pas !

–Gardez-le. Stella sera contente de le manger. 

–Stella est comme moi, elle n’aime pas les sucreries ! 

Martha comprit qu’elle n’obtiendrait rien de plus à persévérer dans ce monologue. Elle reprit la route mais s’arrêta bientôt pour vomir.

III

Denis sourit en désignant la chambre à coucher une fois installée :

–Pas mal le champ de tir ! 

Martha pouffa de rire. La grossièreté de Denis lui apparaissait comme une soupape de sécurité face à son épouse. Une certaine complicité était née entre eux et un secret aussi.

Un soir, Martha, rentrant chez elle, dut s’arrêter précipitamment car un bruit suspect dans le moteur avait attiré son attention. Elle s’apprêtait à reprendre la route lorsqu’elle aperçut Denis sortant de chez une femme, de qui il avait l’air d’être très proche. Ne connaissant pas cette femme mais ayant croisé le regard de Denis, elle sut à cet instant que cette femme était sa maîtresse. Le regard que Martha lui rendit lui fit entendre qu’elle ne dirait rien à personne, y compris à Tony.

Martha comprenait cette situation. Plutôt bel homme, malgré une rusticité apparente, Denis pouvait représenter une force virile encore attirante à son âge. Fabiola avait le visage disgracieux. Sa bouche tordue lui donnait l’impression de mépriser rien qu’en parlant. Martha luttait pour ne pas la trouver complètement laide. Elle n’aimait pas ressentir de la répulsion pour les autres car elle trouvait que c’était commettre une double injustice pour la personne jugée disgracieuse. D’autre part, elle avait déjà éprouvé de l’empathie et de l’attirance pour des personnes qui, au premier regard, ne l’attiraient pas mais qui avaient un vrai charisme. Le miracle de l’Amour, Martha l’espérait pour elle vis-à-vis de Fabiola. Mais le jour du déménagement, Fabiola manifesta encore plus de hargne que de coutume. Seule Stella était radieuse.

Elle consentit toutefois à voir l’effet produit et visita la maison.

Martha avait acheté le lit de Stella car il était important pour elle de s’investir auprès de sa fille adoptive comme s’il s’était agi de sa propre enfant. Le lit en bois clair faisait tout le bonheur de la petite qui y installa ses poupées et ses peluches. Fabiola, qui attendait d’être dans la nouvelle chambre de Stella pour ouvrir son sac, y sortit de nombreuses photos de Marie-Claire qu’elle plaça elle-même sur sa table de nuit.

–Voilà ma Stella, les photos de ta maman, garde-les bien à côté de toi ! 

Martha garda le silence. Le cœur serré, elle sentit la colère et la haine monter en elle.

Le stratagème de Fabiola l’outrait. Ce qui la choquait le plus, c’était le fait d’instaurer subrepticement une séparation entre Marie-Claire et elle, au lieu de donner à Stella, l’idée d’une continuité dans les soins maternels même si la maman n’était plus la même.

Stella, loin de se douter des tourments de Martha, lui tendit la photo :

–Regarde, c’est maman Marie-Claire !

–Elle est très belle ta maman, ma chérie, lui dit-elle en la caressant.

Il ne fallait pas montrer à Fabiola le mal qu’elle lui faisait. Martha était décidée à mettre le poing dans sa poche même au prix de nombreux efforts.

Les jours qui suivirent l’emménagement furent éprouvants car Denis et Fabiola, sous prétexte de dire « un petit bonjour à Stella », venaient à toute heure et s’éternisaient lors de chaque venue.

Une fois lors d’un après-midi, alors que Fabiola donnait ses énièmes recommandations à Stella, celle-ci lui dit :

–Dis mamie, tu repars quand chez toi ?

La franchise et la naïveté de la petite déconcertèrent Fabiola qui répondit d’un air vexé :

–Si on te gêne, on va partir tout de suite, ce sera plus simple ! 

Martha, satisfaite de cette répartie, profita sereinement de sa fin de journée.

La première semaine avait été riche en émotions. Martha avait accompagné Stella à l’école maternelle et s’était présentée à la maîtresse. Stella était fière de montrer sa nouvelle maman à ses amies. De caractère affable et enjoué, elle s’était liée d’amitié avec tous les enfants de sa classe et ne présentait aucun trouble de comportement suite au décès de sa mère. Elle étonnait même les personnes qui, ne connaissant pas son histoire, l’entendaient répondre à qui lui posait la question :

–J’ai une maman Marie-Claire qui est morte dans un accident de voiture. Sa tête a fait boum et elle est morte ! Maintenant, j’ai une maman Martha avec moi.

Quand Fabiola l’entendait l’appeler « maman », elle devenait rouge de colère et disait invariablement :

–Non, elle, c’est Martha ! Ta maman Marie-Claire est morte. Martha n’est pas ta maman, c’est une amie !

Jusqu’au jour où Stella la contra :

–Pour toi, ce n’est pas ma maman. Mais pour moi, Martha c’est comme ma maman ! 

Depuis, elle se tut mais chercha d’autres tracasseries à faire subir à Martha.

Denis et Fabiola possédaient un trousseau de clefs de leur maison, ainsi, se permettaient-ils parfois de venir pendant leur absence déposer sur la table de la cuisine, des légumes de leur jardin, un gâteau ou des petits fromages sur lesquels Fabiola écrivait « pour Stella » ! Tony, non seulement ne s’en étonnait pas mais considérait cela normal. Devant l’ingérence de ses parents dont Martha se plaignait parfois, il renchérissait :

–Heureusement que j’ai eu mes parents, avec ce qu’il m’est arrivé… je crois que toi, tu ne peux pas comprendre ce lien particulier qui existe entre ma mère et Stella ! 

Martha essayait par la discussion de lui faire entendre que le fait que ses parents l’aient aidé ne justifiait pas de tout accepter pour autant. Il fallait mettre des limites. Tony, ensuite, prétextait la fatigue de son travail pour ne pas vouloir en entendre davantage. Martha restait avec ses incompréhensions et sa solitude.

Au travail, cela n’avait pas été facile pour elle. Tony était perçu comme quelqu’un d’intransigeant et de cassant. À la façon dont les employés lui réservaient leur quotidien « Bonjour monsieur Gallo-Marin », Martha sentait davantage d’inimitié et de crainte que du respect. Seule une jeune femme, Pétronille, l’appréciait et cette estime était réciproque.

Tony avait introduit Martha sous son nom de famille, Mme Pia. Martha aurait préféré se présenter elle-même, sous son prénom. Cela la gênait de vouvoyer des jeunes filles et d’avoir l’air de les superviser alors qu’elle ne connaissait rien à la gestion des grandes surfaces et que cet univers lui était complètement étranger.

Pour des raisons fiscales, Tony l’avait embauchée en tant que directrice adjointe du magasin alors qu’en réalité, elle occupait le poste de caissière.

Martha eut la compensation d’être appréciée par les clients qui, régulièrement, lui adressaient des paroles aimables.

Tony, lui, l’ignorait. Il lui parlait sur le même ton avec lequel il parlait aux autres caissières, froid et autoritaire. Seule Pétronille bénéficiait de ses sourires et de ses remarques gratifiantes. Martha sentit une jalousie s’emparer d’elle. Qu’avait-elle de moins que Pétronille ? Certes, Pétronille était aussi blonde que Martha était brune, ses yeux étaient verts alors que les siens étaient noirs. Fabiola s’amusait aussi à la valoriser aux yeux de Tony. À table, elle lui disait souvent :

–Heureusement que tu as Pétronille, sans elle, tu serais perdu !

Martha se demanda si elle allait pouvoir continuer encore longtemps. Tout n’était que lutte. Ses seuls moments de bonheur étaient ceux qu’elle passait avec Stella. Elle savait qu’elle comptait à ses yeux. Depuis que Tony et elle étaient ensemble, la petite avait beaucoup grandi. Le docteur avait attribué sa croissance à son nouveau bien-être. Martha en avait conscience.

IV

Pour les vacances de Noël, Tony proposa de partir quelques jours en vacances. Stella sauta de joie et Martha rechercha un gîte. Les propositions qu’elle faisait à Tony ne lui plaisaient pas et finalement c’est lui qui trouva une maison à louer dans le Périgord. Le jour du départ, Martha insista pour que Tony mette dans le coffre, tous les jouets que Stella voulait emmener. Il maugréa contre elles deux mais finit par accepter. Fabiola, présente au moment du départ, embrassait tant et plus Stella et s’attendait à la voir pleurer du fait d’être séparée d’elle pour quelques jours ; mais la petite était radieuse et ses yeux bleus pétillaient de bonheur car elle partait avec « papa, maman et ses poupées ».

La maison réservée par Tony était sombre et glaciale. Martha s’en accommoda, tirant parti de ses larges pièces et invita Stella à disposer ses poupées dans les lits et canapés disponibles. Tony se préoccupa des courses à faire et fut soucieux de s’y atteler. Toutes les provisions qu’ils avaient déjà amenées ne suffisaient pas à le rassurer et il demanda à Martha de se préoccuper du dîner. Martha optait pour une omelette aux cèpes, tandis que Tony suggérait des crêpes. Martha fit la pâte pendant que Stella aidait à mettre la table. Tony engouffra ses crêpes, levant parfois les yeux sur Stella qui faisait jouer ses poupées en implorant Martha de garder l’une ou de soigner l’autre !

Le téléphone portable de Tony sonna. Il répondit à Fabiola qui s’inquiétait pour Stella. Il passa le téléphone à sa fille et Martha entendit Fabiola lui dire :

–Tu ne pleures pas, hein ? Tu es sage ! As-tu mangé les fromages que mamie a donnés pour toi ? 

–Non, répondit la petite. J’ai mangé des crêpes, j’ai plus faim ! 

–C’est ton papa qui te les a achetées ? 

–Mais non mamie ! C’est maman qui les a faites !

–Hum !…

De nouveau une tension dans son ventre la noua. Jusqu’à quand durerait ce harcèlement de la part de Fabiola ?

Avant de s’endormir, Stella lui glissa dans l’oreille :

–Dis, maman, tu me feras quand un petit frère ou une petite sœur ? 

Cette question soudaine l’emplit de sérénité. Stella était plus importante que la fausseté de Fabiola ; quant à la froideur de Tony, cela devait sûrement s’expliquer par sa souffrance contenue. Petit à petit, cette difficulté à exprimer ses sentiments fonderait comme neige au soleil, il fallait avoir de la patience.

Un autre domaine où Martha voulait emmener progressivement Tony était la foi. Elle lui parlait souvent de l’amour de Dieu pour chaque personne humaine sans que cela ne déclenche de réaction particulière, ni un engouement dans la conversation.

La semaine s’écoula sans événement particulier mais toute centrée sur Stella. Ils visitèrent un parc aux singes, tout près de Rocamadour. Martha acheta des pop-corn pour que Stella puisse les leur lancer. À voir sa fille courir, essayant d’attraper les singes, Tony souriait et donnait la main à Martha en lui envoyant de temps en temps des baisers furtifs.

Lorsqu’ils rentrèrent à Charlieu, Tony s’empressa d’aller à son magasin pour voir si tout était en ordre. Dans la voiture, sa nervosité était palpable et les grossièretés allaient bon train, rien n’allait comme il le voulait. Les voitures roulaient trop lentement à son goût, les automobilistes conduisaient mal et Martha resta silencieuse pendant une bonne partie du trajet.

Pétronille, souriante, vint à leur rencontre sur le parking. Elle avait fini son service et s’apprêtait à rentrer chez elle. Tony la salua avec chaleur et s’enquit de ses nouvelles. Martha, qui s’était maquillée avec soin pour cacher son infortune, lui rendit son sourire et plaisanta sur des balivernes. Pétronille était une fille superbe et Martha lui reconnaissait de réelles qualités humaines et professionnelles. Son malaise ne venait pas d’elle, elle le savait, mais du regard que Pétronille jetait sur elle, comme si elle devinait les efforts surhumains qu’elle devait faire pour tenir son rôle et ne pas perdre la face. Se sentir mise à nu lui était insupportable.

Le respect et la considération que Tony lui portait, l’irritaient profondément car elle avait le sentiment de ne pas recevoir le quart de cette estime ni la moindre démonstration affective réelle, autre que la continuité de sa présence à ses côtés.

Du reste, pour prolonger la bonne humeur qu’elle avait feinte, elle lui dit en regagnant leur voiture :

–Tu n’as jamais pensé à sortir avec Pétronille, c’est une sacrée belle fille, vous auriez fait un beau couple. 

Tony répliqua :

–Je ne sors jamais avec les filles de mon magasin. Je ne mélange pas affaires privées et travail.

Dès que Martha ouvrit la porte d’entrée, elle vit que quelque chose avait changé. Dans l’air, flottait un souffle lourd chargé de menaces. D’instinct, elle se précipita dans la chambre de Stella et y découvrit d’autres photos de Marie-Claire disposées un peu partout, dont la plus grande sur sa table de nuit. Martha ouvrit les volets et la gorge serrée se planta devant Tony.

–Cette fois, ta mère a poussé le bouchon un peu loin ! Soit, tu lui dis quelque chose, soit c’est moi qui le ferai !

–Qu’est-ce qui se passe ? lui demanda-t-il sur un ton irrité.

Martha le conduisit dans la chambre de Stella. Tony trouva des excuses à sa mère et invita Martha à se calmer. Elle explosa en larmes :

–Ta mère est méchante. Tu ne t’en rends même pas compte ! 

Tony la prit dans ses bras mais elle ne se sentit pas entourée. Ses bras la prenaient mais elle savait son cœur absent. D’ailleurs, il finit par s’énerver et la repoussa.

Martha prit les devants. Elle rangea dans les tiroirs les photos ajoutées par Fabiola pour ne laisser qu’une photo de Marie-Claire posée sur l’étagère de la chambre comme elle l’avait fait précédemment.

Denis et Fabiola vinrent en fin de journée. Martha laissa transparaître un profond bonheur. Elle mettait les bras autour des épaules de Tony sur le canapé et racontait leur semaine de vacances d’un air dégagé en précisant que la petite n’avait pas pleuré une seule fois. Denis était content de les retrouver et lui tapota amicalement l’épaule. Fabiola, à la recherche de Stella, qui courait d’un bout à l’autre de la maison et sortait dans le jardin à la recherche d’écureuils, en était quitte de sa venue. Elle semblait mortifiée devant le bonheur affiché de Martha et l’insouciance de Stella.

Elle prit congé rapidement, espérant créer une réaction de la part de Stella qui, s’étonnant de leur départ précipité, se réfugia sur les genoux de Martha. Plus tard dans la soirée, Tony vint contre elle et lui souffla :

–Tu vois, ça s’est bien passé avec ma mère !

V

Le 11 janvier, Martha était en train de se préparer pour emmener Stella à l’école lorsqu’elle entendit Tony s’impatienter :

–Oui…, je vais vous passer Martha, vous verrez avec elle ! 

Quand elle prit le combiné, elle ne s’attendait pas à trouver une voix émue et chaleureuse lui dire :

–Bonjour madame, je suis la grand-mère maternelle de Stella. Je ne vous connais pas mais j’espère que nous aurons l’occasion de faire connaissance. Je téléphone pour avoir des nouvelles de Stella. J’ai déjà appelé plusieurs fois mais Tony n’a jamais répondu à mes messages… 

Martha sut que cette femme était le portrait contraire de celui dépeint par Fabiola. Elle profita d’être à la salle de bain pour fermer la porte et parler plus tranquillement.

Souvent, elle avait questionné Tony à propos d’Alexandrine et Jean-Jacques mais invariablement, il disait que « c’étaient des imbéciles, qui ne l’avaient jamais accepté et qu’ils n’avaient pas digéré que leur fille se marie avec lui ». Selon lui, il ne fallait pas qu’ils s’étonnent de ne plus voir Stella et qu’après tout, ils n’avaient que ce qu’ils méritaient !