Après Marienburg - Liliane Fauriac - ebook

Après Marienburg ebook

Liliane Fauriac

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Opis

Le destin de deux enfants abandonnés

De Magnat l’Étrange à La Courtine en Creuse, Pierre est le fruit d’amours illicites entre un soldat russe et la femme d’un prisonnier de guerre.
De Prague à Roussac en Haute-Vienne, la naissance de Gabrielle entrave la carrière prometteuse de sa mère pianiste.
Les deux enfants abandonnés à l’Assistance publique sont ballottés d’une guerre mondiale à l’autre. Privés d’amour, leur jeunesse oscille entre souffrances et providence.

Quelles sont leurs chances de maîtriser leurs destins de bâtards et de prendre une revanche sur leur sort ?

Un roman bouleversant, que l'auteure a écrit en hommage à ses parents et à leur histoire.

EXTRAIT

Dimitri découvre Marie pour la première fois, à l’ombre du tilleul centenaire, près de la grange, devant le château de Magnat. Il s’avance vers l’arbre pour partager le déjeuner frugal. Quand il s’approche d’elle pour se présenter, leurs regards se figent l’un à l’autre et plus personne n’existe autour d’eux. Ses yeux bleus font tourner la tête de Marie dès qu’ils se fixent dans ses prunelles vertes. Il lui semble plus doux que ses deux compagnons malgré sa stature imposante. Elle lui rappelle une sœur restée là-bas, mais surtout, il ressent un élan vif, une tension de tout son corps frustré depuis si longtemps. Tout en répondant aux questions des convives curieux de connaître l’odyssée des soldats russes, il épie discrètement chaque geste, chaque sourire, chaque mot de la belle.
–Est-elle libre, se demande Dimitri ? Accepterait-elle de passer un moment avec moi ? Elle paraît sensible à mes regards, mais une si jolie femme doit être courtisée et n’attend sûrement pas les prétendants !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1948 à Limoges, la carrière d’enseignante de Liliane Fauriac s’est déroulée dans des écoles primaires de Haute-Vienne. Elle s’est investie dans les associations locales sportives et culturelles.
Retraitée depuis 2003, elle s’adonne à ses passions : les voyages, la marche, l’écriture, la musique et transmet par les mots les émotions qu’elles lui procurent.
Elle a obtenu plusieurs prix de poésie et de nouvelles à des concours régionaux et nationaux et participe régulièrement à des salons du livre en Limousin, Dordogne, Lot, Charente, Indre, Aveyron…

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Après Marienburg

Liliane Fauriac

Roman

Graphisme O. DUKERS

Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge

®

7, rue du 11 novembre – 66680 Canohes

Mail : [email protected]

ISBN papier : 979-10-96004-67-6

ISBN numérique : 979-10-96004-68-3

Remerciements

À mes parents Gabrielle et Pierre et à toute ma famille

À Francis

Première partie

DIMITRI

Autour du feu de camp, grelottant dans sa tenue en loques, Dimitri se demande ce qu’il fait là alors qu’il serait si utile dans sa famille. Originaire de la campagne des environs de Samara, au bord de la Volga, il a rejoint depuis quatre mois le deuxième régiment de la première brigade d’infanterie. Mal équipés, mal chaussés, mal préparés, les soldats russes de cette région sont inadaptés à la guerre qui commence et va se répandre en Europe. Ils ne comprennent pas pourquoi on les fait marcher des centaines de kilomètres et franchir la frontière. Le régiment est comme un village et l’officier, une sorte de châtelain. Tant que le repas, la messe et la vodka sont assurés, ils n’ont pas peur des balles. D’ailleurs, hors des lointains champs de bataille, les seuls projectiles utilisés sont des munitions à blanc. Son pays n’a pas les moyens d’engager des hostilités, à peine ceux de maintenir son contingent. En Europe, il est sûrement le moins préparé à entrer en guerre tant sur le plan social qu’économique. De loin le plus peuplé du continent, il a mis en marche l’armée la moins nombreuse et la plus vieillie. Dès octobre 1914, le quartier général russe, la stavka, avait fait appel à deux millions et demi de soldats. Mais, à la fin de l’année, presque la moitié des effectifs était déjà hors de combat et les réserves s’amenuisaient rapidement.

Pour oublier l’anxiété et le doute, Dimitri et ses camarades tentent de se réconforter par des rasades d’alcool. La bouteille circule de main en main et comme il ne s’est pas séparé de son accordéon, il en joue jusqu’à épuisement. Autour de lui, les hommes dansent le kazatchok. Ils s’accroupissent progressivement, lancent alternativement une jambe en avant, en frappant dans leurs mains gonflées, rougies d’engelures et en sifflant. De temps à autre, ils s’encouragent en poussant des hey hey hey… à la manière des cosaques traditionnels. Puis, assommés par la vodka et la marche dans le froid, ils s’endorment sous des tentes de fortune en rêvant à leurs familles, là-bas à Samara, à leurs jolies fiancées pour certains, à leurs sols, à leur patrie.

Ce qu’ils ignorent, c’est que dès le début de la Première Guerre mondiale, les armées françaises décimées ont connu une importante pénurie d’hommes. Les offensives sanglantes lancées n’ont pas réussi à entamer les lignes allemandes et les Français sont enterrés dans les tranchées. Les réserves humaines s’épuisent malgré la révision des réformés et des exemptés. Il est même décidé d’envoyer au front la classe 16 et l’idée germe de faire appel à la Russie.

Plus de mille volontaires, pour la plupart émigrés politiques, s’étaient d’ailleurs engagés lors de la mobilisation générale en août 1915. Mais, à la suite des combats auxquels leurs unités avaient pris part, il restait à peine quatre cents hommes à la fin de l’été. Le nouveau projet est bien plus ambitieux. Le maréchal Joffre, commandant l’armée française, avait missionné le sénateur Paul Doumer, futur président de la Troisième République, pour se rendre en Russie en décembre 1915, afin de négocier un marché avec le tsar Nicolas II. Le plan qu’il qualifie « d’ingénieuse idée » consiste à utiliser une partie des effectifs que la Russie est incapable d’équiper et de former en raison de son manque d’argent et de matériel. La France demande alors l’envoi de 40 000 hommes par mois, en âge de se battre, qu’elle armera et formera. Simultanément, en échange, la délégation parlementaire française confirme la livraison d’armes à la Russie, dont 450 000 fusils. Finalement, ce sont 45 000 soldats, dont 750 officiers, que la France obtient.

***

Le jour de Noël 1915, Dimitri fait partie des soldats sélectionnés pour suivre la formation du régiment de volontaires destinés à renforcer les troupes françaises. Au cours du recrutement, il a été exigé de savoir lire et écrire, d’être en bonne santé, car le voyage, a-t-on précisé, serait « très long et très pénible et il faudra supporter chaleur et froid. » De plus, il a été choisi parce qu’il correspond aux critères : « cheveux blonds, yeux bleus » que doivent satisfaire les soldats rassemblés à Samara, alors que ceux de Moscou ont les cheveux châtains et les yeux gris.

Les négociations entre les deux pays ont été longues et âpres. Aussi le Tsar et la stavka tiennent à présenter à leurs fournisseurs d’armes et de capitaux, l’envoi d’unités faibles en nombre, mais irréprochables. Ainsi l’état-major russe avait promis « une véritable troupe d’élite soigneusement sélectionnée et composée principalement de volontaires et de sujets de choix. »

On avait annoncé aux soldats leur appareillage à Arkhangelsk, à 990 kilomètres au nord de Moscou. Mais les autorités françaises proposent finalement d’embarquer la première brigade dans le plus grand secret, à Dairen en Mandchourie.

La première semaine du mois de février 1916, Dimitri, plein d’entrain, fier et avide d’aventures, prend place dans le train qui va emprunter les milliers de kilomètres du Transsibérien. Il se sent favorisé, pressé de faire des rencontres, des découvertes, des expériences humaines. La France, il sait où elle se situe ; son nom évoque pour lui une terre éloignée, un paradis à défendre et il croit en sa bonne étoile. Comme un conquérant, il laisse fleurir en lui des espérances plus que des désirs d’exploit militaire. Ce ne sont pas des médailles qu’il convoite, mais une connaissance d’autrui et de lui-même, une mise en danger de sa vie au service d’un pays qu’il aime déjà, mais qu'il ignore.

Pourtant, les conditions du voyage deviennent, au fil des jours, de plus en plus éprouvantes. Les soldats sont entassés dans les teplouchkas, des wagons transformés pour le transport des troupes, qui abritent quarante hommes et huit chevaux. Le poêle en fonte tiédit à peine l’atmosphère pendant les vingt-deux jours que mettent les convois pour quitter les rives de la Volga et traverser l’immensité sibérienne jusqu’à la frontière de la Mandchourie. À l’extérieur, la température oscille entre moins quarante et moins cinquante degrés. L’inaction et l’inconfort entament le moral de Dimitri, mais surtout celui de ses compagnons. Les heurts, disputes, violences verbales et coups de poing alternent avec les phases de somnolence et d’impatience. Contrairement aux officiers qui eux voyagent dans des conditions beaucoup plus confortables, à bord de wagons Pullman, il leur est strictement interdit d’ouvrir la porte de leur voiture, mais également de passer la tête par la lucarne.

Aussi, arrivés à Dairen, nombreux sont les malades, intoxiqués par les émanations d’oxyde de carbone de leur chauffe-pieds empli de charbon de bois. Dimitri, afin d’éviter les malaises, préfère se tenir éloigné du seul point tiède et se réchauffe tant bien que mal, à grands coups de bras croisés/décroisés, frappés autour de son torse et de frictions de ses larges mains de paysan.

Éreinté par ce périple de neuf mille kilomètres, il embarque sur le premier bateau français à quitter le port de Dairen pour un long voyage sur les mers : le « Latouche-Tréville ». Sa brigade transporte avec elle l’état-major et une partie du régiment ainsi qu’un si lourd et volumineux matériel qu’il est difficile aux hommes de trouver une place pour dormir. Le paquebot est surchargé comme les quatre autres en partance pour la France. Les situations sanitaires et psychologiques sont déplorables. Les conditions d’hygiène élémentaires ne sont pas respectées. Par contre, sur ce navire, contrairement à d’autres, il a été possible d’installer une infirmerie.

En route vers Saïgon, le voyage par mer s’avère à son tour extrêmement pénible. La chaleur excessive, l’hygrométrie extrême, la promiscuité épuisent les organismes et le mental des troupes. Peu après l’escale de Singapour, Dimitri engage ses camarades à refuser l’infâme nourriture qu’on leur sert. Beaucoup sont solidaires afin de réclamer des repas plus décents, à l’égal des menus de leurs supérieurs. Le commandant de l’unité monte sur une estrade, fait aligner les soldats :

− Je compte de un à dix. Le dixième s’éloigne du rang et ainsi de suite !

Lorsque le dernier soldat est sorti de la file :

− Prenez votre repas immédiatement ou tous les hommes détachés du rang seront pendus ! hurle le commandant.

Dimitri a le chiffre huit ; il est le premier à obéir et à aller chercher son bol de riz aspergé d’une sauce répugnante. Tous les autres l’imitent, mais l’humiliation n’est pas suffisante. Un officier de la deuxième compagnie, cravache à la main, prend un soldat parmi les plus corpulents et l’oblige, à titre d’exemple, à ingurgiter dix rations. Cette répression met fin, momentanément, à l’ardeur rebelle de Dimitri et le bateau poursuit sa route sur l’océan Indien.

La surcharge du navire, la chaleur accablante après les rigueurs supportées pendant la première partie du voyage incommodent lourdement les hommes qui ne disposent pas d’effets adaptés. Le moral des troupes faiblit et la colère monte en particulier lors des escales. Les cadres profitent de temps libre et d’argent qu’ils peuvent dépenser à leur guise. Tandis que les simples soldats restent confinés dans les cales ou cantonnés sur les ponts exigus du bateau, les officiers ont tout loisir de fréquenter les prostituées. Non seulement ils quittent le navire dès qu’il a jeté l’ancre au port, mais ils provoquent les hommes de troupe en se promenant ostensiblement sur les quais au bras de jolies jeunes femmes souriantes et aguichantes. Dimitri et ses frères n’ont d’autre choix que de s’adonner au plaisir solitaire pour assouvir leurs pulsions naturelles. Certains même, malgré les quolibets et moqueries pratiquent les relations sexuelles entre eux.

Les escales ne constituent que de courts intermèdes et les journées défilent dans la monotonie, le désœuvrement et la peur des attaques sous-marines. Le matin, avant que le soleil soit trop haut, les soldats doivent exécuter des manœuvres de survie. Puis, après les exercices, ils s’affalent accablés par la chaleur lourde et humide.

Le 2 avril, le « Latouche-Tréville » pénètre dans le golfe d’Aden et accoste à Djibouti. La mer Rouge s’ouvre alors, démontée, mettant à mal les hommes et le bateau déjà éprouvés. Les soldats, franchissant enfin le canal de Suez, trouvent une fraîcheur inespérée qui redonne un peu d’énergie aux plus robustes comme aux plus faibles.

Le 18 avril, Joffre annonce à grand renfort de propagande l’arrivée imminente des renforts venus de Russie. Il demande d’accueillir ces frères d’armes, « choisis parmi les plus braves et commandés par les officiers les plus réputés avec la chaude sympathie réservée à ceux qui ont quitté leur patrie pour lutter à nos côtés ». Le 26 avril, à quatorze heures, le navire mouille l’ancre dans le port de Marseille. L’arrivée de ces régiments en piteux état est loin de passer inaperçue ! La population descend en masse voir et admirer les représentants de l’armée impériale dont la presse vante les hauts faits et la valeur militaire. Les soldats devaient être acheminés directement au camp permanent de Mailly, mais pour donner satisfaction à la municipalité, il est consenti d’exhiber les Russes aux Phocéens.

Par les rues pavoisées de Marseille, le défilé des troupes, débarquées dans un état lamentable, est un véritable triomphe. Dans des débordements d’ovations et des manifestations de joie, les riches femmes russes résidant en France offrent des cigarettes et des friandises à leurs compatriotes. Certaines viennent embrasser les plus beaux ; Dimitri frôle une bouche tendre et parfumée qui le surprend et l’encourage. Il pleut des fleurs sur les uniformes défraîchis. La Marseillaise entonnée à gorge déployée mêle ses notes à celles de l’hymne russe. Après leur marche triomphale, les soldats épuisés par leur voyage regagnent le camp Mirabeau aménagé en cantonnement provisoire.

Le 30 avril, Dimitri monte dans le camion qui l’emporte vers la zone militaire de Mailly, dans la Marne.

***

À l’arrière du front, à trente kilomètres au sud de Châlons-sur-Marne, l’accueil dans les locaux du camp de Mailly, vétustes, froids et humides ne réjouit pas les nouveaux arrivants. Des baraques en bois, pas chauffées sous prétexte qu’ils sont habitués aux rigueurs russes, abritent la majorité des soldats. Cependant, quelques aménagements devraient être apportés à l’approche de l’hiver suivant, leur promet-on, et un hôpital est installé à la base.

Au départ de Marseille, ils ont été armés et équipés de leur casque de couleur brune portant l’emblème de l’aigle impérial bicéphale. Ici, ils doivent recevoir l’instruction préparatoire aux futurs affrontements. Rapidement, le camp prend des allures de petite cité russe avec des inscriptions en écriture cyrillique dans les locaux et sur les panneaux indicateurs. La stavka envoie même des popes et les cérémonies religieuses sont censées maintenir la discipline. Seuls les gradés s’octroient l’autorisation de sortir en ville. Et, à l’occasion du défilé du 14 juillet, dans la capitale que Dimitri rêve tant de découvrir, les troupes resteront cantonnées à Mailly. La raison essentielle est le risque de subversion qui commence à planer sur Paris où un début de mouvement révolutionnaire inquiète le commandement. Celui-ci redoute le contact de ses hommes avec des éléments rebelles et agitateurs. Les officiers eux, profitent de la moindre occasion pour aller parader à Paris, plus occupés par les charmes de la ville que par les subtilités de la conduite de la guerre des tranchées. Le commandement russe, fidèle à la tradition impériale, cherche à obtenir, jusqu’à épuisement des soldats, des marches en rangs serrés. Un alignement parfait et une tenue extérieure irréprochable sont exigés. Le moment n’est pas propice à la rébellion, d’autant plus que des visiteurs viennent constater par eux-mêmes que l’image d’une armée d’élite véhiculée par la presse est bien conforme à la réalité.

Joffre est le premier à passer les troupes en revue, mais au mois d’août, ce sera un défilé civil presque permanent. Du roi du Monténégro en passant par des écrivains américains, des journalistes, des responsables du ministère des Affaires étrangères, il faut se rendre compte sur place de l’excellente préparation militaire. Il s'agit de fournir à la France de la "chair à canon" toute fraîche pour prendre le relais des troupes anéanties par l’armée germanique. En octobre, c’est au tour d’un général représentant la justice martiale russe d’admirer ses compatriotes qui désormais ont récupéré force et allure.

Poincaré et Pétain font un détour par Mailly, puis en novembre, des correspondants de journalistes russes visitent le secteur.

Mais Dimitri n’a pas le loisir de participer à ses revues, pas plus que celui de défiler à Paris puisque c’est en juin que sa brigade, la première, sera appelée sur le terrain. Contrairement aux suivantes, la sienne n’a reçu qu’une préparation sommaire de sept semaines desquelles il faut déduire huit jours d’indisposition à la suite des vaccinations, six jours de repos, quatre jours de fêtes religieuses russes.

Il est affecté près de Reims, au fort de la Pompelle où il se lie d’amitié avec un soldat français. Son camarade russe Yvan et lui partagent la chambrée avec Jean, natif de Provence, dans une casemate du fort. Jean accompagne Dimitri au poste de signalisation, une petite cabane étroite aux hublots carrés. À l’aide d’une lanterne, il communique en morse avec les batteries d'artillerie qui ont pris position de l'autre côté du canal de la Marne à l’Aisne. Entre deux alertes, Jean, poète pacifiste, mais appelé pour servir sa patrie, quitte sa casemate et contemple rêveur, la grisaille, les herbes jaunies par le froid s’incliner sous un vent encore aigre. Quelquefois, il écrit des poèmes sur un petit carnet de poche : des lettres minuscules pour économiser l’espace. Malgré la barrière de la langue, Dimitri et Jean arrivent à communiquer et, souvent, quand rien ne semble troubler le silence glacial, ils sortent de leur portefeuille des photographies de leurs familles respectives. L’un évoque sa province ensoleillée, ses cigales, ses oliviers et la magnanerie de ses parents. L’autre se souvient de ses jeunes sœurs, encore des enfants, et de ses parents cultivant leur blé sur leurs terres fertiles. Il lui chante la Volga, les bateliers…

Une camaraderie qui devient une franche amitié s’instaure entre les deux hommes, au point que Jean demande à ne pas être relevé comme prévu par son compatriote français, pour rester aux côtés de Dimitri. Comme de jeunes chiens fous, pleins de fougue, ils jouent et courent à perdre haleine, s’arrêtent essoufflés. Puis, de ses bras puissants, Dimitri soulève Jean qui s’étouffe de rire comme un gosse et le jette dans l’herbe avant de fuir à toutes jambes.

Bravant l’interdit, ils pêchent des carpes faméliques à la grenade subtilisée dans la poudrière, pratique évidemment dangereuse donc excitante. À la coopérative du moulin, ils achètent des provisions, du miel, de la confiture, qu’ils mangent avec les doigts, en rentrant au fort. Jean fume du tabac russe roulé dans du papier journal et Dimitri tire sur la pipe de Jean, sans grande conviction.

Cette amitié pure et inconditionnelle est la première véritable relation fraternelle de Dimitri qui, jusqu'alors, n’a connu que des contacts solidaires entre soldats liés par un destin commun. Ils n’ignorent pas que, ne servant pas sous le même commandement, leurs chemins devront se séparer. Aussi, le jour où Jean reçoit l’ordre de rejoindre sa compagnie à Champfleury qu’elle doit quitter, ils savent qu’ils ont peu de chances de se revoir. La pire des coïncidences, c’est que Champfleury passe entièrement sous le contrôle de l’artillerie russe. La seule ligne de conduite possible étant la soumission aux ordres, Dimitri accompagne son ami jusqu’au canal, l’embrasse légèrement sur la bouche et sans un mot, à grandes enjambées, sans un regard en arrière, Jean disparaît derrière le dépôt de munitions.

Au mois de juin, la première brigade, celle de Dimitri, qui a pris ses quartiers à Saint-Hilaire-le Grand, participe à la défense du front d’Aubérive près de Reims. Dans sa tranchée, en première ligne, Dimitri et ses compagnons ne savent pas encore qu’en Russie souffle un vent de révolte qui va bouleverser leur destin.

Jusqu’en octobre, les soldats russes payent un lourd tribut à la guerre. Les pertes sont nombreuses et leur principale préoccupation c’est de sauver leur peau. Si la journée se déroule sans trop de violences, ils arrivent à prendre un minimum soin d’eux. Contrairement aux poilus Français, ils essayent de se raser sommairement. Se couper les cheveux pour éliminer le plus possible leurs parasites, entretenir tant bien que mal leurs armes, manger une tambouille apportée du camp de Saint-Hilaire, l’arroser d’un vin rouge additionné de bromure pour annihiler toute ardeur sexuelle : quelques heures s’écoulent en tranquillité partielle dans cet été aux jours particulièrement humides et froids. Durant le jour, les tireurs et les observateurs d'artillerie rendent chaque mouvement périlleux aussi les tranchées restent relativement calmes. Elles s'activent la nuit quand l'obscurité autorise le déplacement des troupes et du matériel, la maintenance ou l'expansion des réseaux de barbelés et les reconnaissances des défenses ennemies. Les sentinelles tentent de repérer les patrouilles adverses et de détecter les signes avant-coureurs d'une attaque. Lorsque la première brigade est relevée le 15 octobre, ses pertes s’élèvent déjà à 500 morts et blessés. Dimitri est souffrant : les gaz inhalés pendant les attaques-surprises, sans masque protecteur, ont endommagé ses poumons et ses muqueuses buccales. Aussi, pendant la période de repos qui suit, il commence à s’interroger sur les risques qu’il a pris en se portant volontaire. Jeune et avide de sensations, il avait en tête de vivre, dans l’action, une expérience collective, loin de chez lui, au service d’un peuple qu’il souhaitait découvrir. Ce qu’il a déjà enduré, entre l’éprouvant voyage, les semaines d’entraînement et surtout, les six mois de tranchées, lui laisse un goût amer. Voir tomber ses camarades, avoir perdu son seul ami, obéir à des ordres pas toujours bien compris, suivis de contre-ordres, rester enterré sans se confronter directement avec l’ennemi, se battre dans une guerre qui s’éternise sans apercevoir l’ombre d’une défaite et sans pour cela espérer une victoire : Dimitri a le mal du pays. À Samara, peut-être aurait-il été plus utile ? Il aurait pu se marier, travailler le sol, bâtir des projets, prendre lui-même ses décisions sans avoir à s’incliner sans protester. Sa Russie est-elle aussi en guerre ? Impossible de savoir ce qui se passe là-bas ! Rien dans ce conflit ne lui apporte plus la moindre gratification. Tout autour de lui n’est que douleur, sang, puanteur, violence et folie.

Dès le 26 novembre, après un mois de repos, c’est le secteur de Ludes qui est confié à la première brigade, jusqu’au 20 février. L’hiver 1916 est très rude, pluvieux, glacial, même pour les soldats plus habitués aux rigueurs de la saison. Pataugeant dans la boue, au fond de leurs trous habités par des rats, les Russes survivent ou meurent, comme les Français, les Allemands, les Britanniques. Ils s’enlisent, ils souffrent, ils perdent tout espoir de pouvoir un jour penser à autre chose qu’à cette maudite guerre.

Le 5 mars apporte la nouvelle d’un retrait au camp de Ville-en-Tardenois alors que Dimitri, désabusé et affaibli, perçoit certaines rumeurs qui raniment un élan providentiel. Officiellement, il s’agit de quelques semaines de repos et d’instruction. Ce qui signifierait d’après des informations glanées discrètement auprès des officiers, qu’une très vaste opération serait en préparation. Pendant tout l’hiver, les affrontements sont terriblement sanglants. Les poilus comme les Allemands subissent l’infernal trio : le feu, le fer, la boue. Le saillant de Verdun transformé en abominable boucherie atteint le record de sauvagerie et les pertes dans les deux camps. C’est alors que les hommes de la première brigade russe se disposent à participer à l’offensive Nivelle, après avoir prêté serment au gouvernement provisoire mis en place en Russie. Dimitri et ses compagnons, ignorant les évènements qui secouent leur nation, cherchent à s’informer. Ils ne récoltent que quelques informations vagues et spéculent sur les changements de régime en rêvant déjà de participer au renouveau. Néanmoins, ils sont là et n’ont pas le choix : il faut obéir, combattre, lutter pour sa survie, en attendant de rejoindre sa patrie.

Le général Nivelle a succédé à Joffre depuis le 16 décembre. Partisan fervent de l’artillerie lourde, ce polytechnicien s’est illustré dans la reprise du fort de Douaumont et passe pour un des artisans de la victoire de Verdun. Il décide d’appliquer la tactique mise en œuvre à Douaumont : concentrer les tirs d'obus en préparation de l'assaut des fantassins. Les « canardeurs » conquièrent le terrain, les « pousse-cailloux » l'occupent. Le feu roulant des canons devrait donc détruire les positions ennemies, fussent-elles fortifiées, et aussi aveugler les sorties des souterrains. Les plans prévoient ainsi une percée réalisée en 24 heures avec une ville de Laon délivrée le soir de l'offensive qui doit être la dernière de la guerre. Les deux brigades, dont celle de Dimitri, sont réunies sous les ordres du général Mazel qui commande la cinquième armée, celle qui est censée donner le coup de boutoir final. Ils attaquent sur Courcy et Brimont, le 16 avril à six heures du matin. Les soldats sont persuadés que cette offensive sera décisive et ils s’engagent avec détermination. Le général Nivelle ne leur a-t-il pas clamé :

« L'heure est venue, confiance, courage et vive la France ! »

Les conditions météorologiques sont calamiteuses : pluie glacée et bourrasques de neige rendent les opérations très éprouvantes. Les combattants doivent, en sortant des tranchées, progresser par bonds à raison de cent mètres en trois minutes, malgré les trente kilos d’équipement, le relief et les difficultés d’un terrain dévasté par des jours de bombardements. Cependant, en deux jours ils prennent les ruines de Courcy, la cote 108, le mont Spin, Sapigneul. Ils font un millier de prisonniers, mais subissent de lourds préjudices. Le 20 avril, ils sont relevés par des unités françaises après avoir perdu soixante-dix officiers et plus de quatre mille hommes, tués, blessés ou disparus. À l'issue des combats, les récompenses abondent : croix de Saint Georges russes, croix de guerre françaises et citations. Les prises d'armes qui accompagnent ces remises de décorations se passent dans le calme et la discipline, mais le feu de la révolte couve.

Dimitri sort de cet échec sanglant avec un sentiment d’énorme déception. Épuisé et frustré, il se demande plus que jamais, ce qu’il fait dans cet enfer et ne veut plus se battre. Il est prêt à refuser, à déserter, à s’enfuir. Impossible pourtant…

***

La guerre mondiale met à mal l’économie de l’empire russe en crise. Sur le plan militaire, malgré les premiers succès des troupes russes en 1914, la situation tourne rapidement au désastre en raison de la faiblesse de l’industrie, des lacunes en matière de transports et d’un commandement incompétent. Tandis que le front se stabilise à la fin de l'hiver 1916-1917, à l’arrière le climat social se dégrade. Les grèves se multiplient dans les usines et les accrochages avec la police ancrent la violence au cours des manifestations.

Le début de 1917 est un terreau fertile à la révolte. Les conditions atmosphériques particulièrement rigoureuses provoquent une austérité alimentaire sérieuse. On ne parle pas encore de pénurie, mais de nombreux produits font défaut. Les problèmes d'approvisionnement s'aggravent en raison du froid avec des locomotives en panne, des transports retardés. La lassitude face à la guerre augmente. Au cours des mouvements du 9 janvier, des rassemblements d’où émerge l’idée d’une grève générale se déroulent à Petrograd, Moscou, Bakou, Nijni Novgorod. Mais la véritable révolte commence début mars lors de l'arrêt du travail dans la plus grande entreprise de Petrograd avec la rumeur du rationnement du pain qui déclenche une réelle panique. Dès le lendemain, l’usine d’armement est contrainte de fermer faute d’approvisionnement. Des milliers d’ouvriers en chômage technique se retrouvent dans les rues. Les revendications du peuple : « du pain, du travail ! » n’ont pourtant rien de révolutionnaire, mais elles enflamment l’atmosphère des émeutes.

Le 8 mars, lors de la Journée internationale des femmes, plusieurs cortèges d’ouvrières du textile, d’étudiantes, d’employées manifestent dans le centre-ville de Petrograd pour réclamer du pain. Leur action est soutenue par des travailleurs qui quittent leur poste pour rejoindre les contestataires. Les rangs des protestataires grossissent, les slogans prennent une tonalité plus politique. Aux cris contre la guerre, les grévistes ont mêlé des « Vive la République ! » et des ovations pour un régiment de cosaques refusant d’intervenir. Le lendemain, l'élan de révolte s'étend : près de cent cinquante mille ouvriers convergent vers le centre-ville. N'ayant reçu aucune consigne précise, les cavaliers de l’armée sont débordés et ne parviennent plus à disperser les manifestants.

Les émeutes se multiplient avec le refus de toute négociation, ce qui conduit le tsar à exiger de faire cesser le mouvement par la force. Malgré leur mobilisation, la police et la troupe qui ouvrent le feu sur la foule ne réussissent pas à mater la rébellion. Les violentes confrontations causent des morts des deux côtés. Mais les soldats commencent à passer dans le camp des manifestants ; ils tirent même sur la police montée. Pris au dépourvu, décontenancé n’ayant plus les moyens de gérer la crise, Nicolas II proclame l’état de siège et nomme un gouvernement provisoire. L'insurrection aurait pu s'arrêter là, mais, dans la nuit du 11 au 12 mars, un événement fait basculer la situation : la mutinerie de deux régiments d'élite, traumatisés d'avoir tiré sur leurs « frères ouvriers » se répand en l'espace de quelques heures.

Au matin du 12 mars, soldats et ouvriers fraternisent, s'emparent de l'arsenal, distribuent des fusils à la foule et occupent les points stratégiques de la capitale. Au cours de la journée, la garnison de Petrograd est passée du côté des insurgés : la révolution est en marche. Le 15 mars, l’empereur renonce à son trône en faveur de son frère Romanov. Devant la protestation populaire, celui-ci abdique le lendemain. C’est la fin du despotisme et les premières élections au soviet des ouvriers de Petrograd. La chute rapide et inattendue du régime suscite dans le pays une vague d'enthousiasme et de libéralisation, qui témoigne de la désaffection du peuple vis-à-vis du tsarisme.

Au sein des troupes françaises, on prend conscience du coût humain de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames dont les gains sont purement tactiques. Le froid, la boue, les bombardements, la rareté des permissions pourtant promises : tous ces facteurs s’additionnent pour favoriser la naissance d’un mouvement de protestation parmi les hommes du front. L’espoir suscité par les promesses de Nivelle à la veille du 16 avril s’effondre. Le général avait promis la fin de la guerre suivie du retour chez lui de chaque soldat. L’offensive ayant été enrayée face aux fortifications allemandes, puis terminée fin avril sur ordre du gouvernement, la déception s’installe puis la colère gronde.

Or, début mai, l’ordre est donné de reprendre les hostilités dans les mêmes conditions. Pour résister à l’entêtement de l’état-major, des mutineries éclatent et se répandent progressivement dans toutes les armées du front pendant huit semaines. Beaucoup de mutins ou de protestataires sont des soldats aguerris, qui ont prouvé leur valeur au combat. Ils demandent moins un arrêt de la guerre, ce qui aurait peu de sens dans la mesure où les Allemands n'ont pas l'intention de se retirer, qu'un commandement plus soucieux de la vie des soldats et plus attentif aux conditions réelles du combat moderne.

Simultanément, au cantonnement où la première brigade a été envoyée, en retrait du front, des informations parviennent au compte-gouttes concernant ces comportements des soldats français qui refusent de reprendre le combat, mais aussi en provenance de la Russie qui s’éveille à la révolution.

Dimitri suppose que leur retraite imposée dans ce camp des Vosges, près de Neufchâteau, n’est pas seulement destinée à leur procurer un temps de repos et de récupération. Il réalise que plus on les isole, moins ils auront de probabilités de percevoir les échos venus de l’Est. Alors, Dimitri plein de hardiesse interroge les officiers, épie les conversations en quête d’indices. Il éprouve, plus que jamais, le sentiment d’appartenir à sa nation en lutte pour un renouveau social. Quand on lui dit que tout va bien dans la Sainte Russie, il questionne sur les tracts et les rumeurs qui circulent. Des journalistes à court de nouvelles seraient à l’origine de ces bruits pour remplir les colonnes de leurs publications. Ils seraient même soudoyés par les Allemands afin de démotiver les soldats russes. Ces réponses ne le convainquent pas et la vérité doit éclore avec les rêves de liberté et d’égalité qui bouleversent son esprit. Il déchiffre dans certaines brochures des allégations dénonçant le fait qu’ils auraient été vendus contre des munitions et armes de guerre, employant pour certaines les termes « chair à canon ». Dès lors, Dimitri comprend pourquoi ils ont été mis à l’écart, ici, loin du front afin que les idées révolutionnaires leur parviennent le plus tard possible : dans le but d’éviter les mutineries. Ce serait sans compter avec son esprit combatif et son aspiration à plus de justice. Se souvenant de sa prise d’initiative sur le paquebot, ses camarades attendent de lui qu’il se tienne prêt à se rebeller et à décider d’ouvrir la boîte de Pandore des contestations. La propagation des nouvelles s’accélère, Dimitri s’enthousiasme et compte bien se joindre à la lutte pour l’égalité entre ses concitoyens.

Les ouvriers moscovites de la troisième brigade prenant connaissance des idées bolcheviques veulent se joindre à la révolution dans leur pays. Les paysans de la première brigade, avertis du projet de partage des terres exigent leurs droits : leur part légale du sol russe. Les uns comme les autres s’agitent sérieusement. Dimitri prend contact avec les autres unités ; ils se réunissent une nuit dans les caves d’une verrerie abandonnée et votent démocratiquement, pour demander leur rapatriement. Le colonel mis au courant de la décision de ses hommes reste stupéfait.

Le général russe Palytzine, commandant le corps expéditionnaire met alors ses troupes au service de nouvelles offensives décidées par l’état-major français. Les pertes sont colossales : plus de cinq mille hommes succombent ou sont blessés. Le bruit court que des officiers auraient même péri par les armes de leurs soldats. Cette initiative dramatique de Palytzine, censée calmer les esprits, et mettre au pas les rebelles, au contraire, les échauffe et les incite à encore plus de révolte. Dimitri et ses camarades les plus farouchement engagés exigent leur rapatriement qui leur est bien entendu refusé. À la tête d’un groupe important par le nombre et la détermination, Dimitri entreprend de former des Soviets. Ces assemblées de délégués d’élus, à l’image de celles qui se créent en Russie, sont destinées à prendre des décisions et les faire appliquer, avec ou plus souvent contre, l’avis des supérieurs.

Grâce à l’extraordinaire énergie de Dimitri, pour la première fois au monde, le premier mai russe – le 13 mai du calendrier français – est célébré par un immense mouvement de grève au front.

Des drapeaux rouges portant les lettres rouges du mot LIBERTÉ sont déployés pendant que des chants révolutionnaires résonnent et vibrent dans les poitrines des manifestants enfin guidés par un idéal qui les exalte. Dans la voiture du général Palytzine, réquisitionnée, un fanion rouge et noir accroché à la portière, Dimitri et des représentants du nouveau soviet sillonnent la région. Les troupes françaises du secteur observent l’agitation, jubilent de voir qu’ils ne sont pas les seuls à protester contre cette horrible boucherie qu’est la guerre, mais n’osent pas se joindre à la mutinerie. Pourtant, l’ordre et la discipline sont encore respectés ; des officiers par leur présence à la manifestation offrent apparemment la garantie du sérieux et du maintien de l’ordre. Or, quand le général Palytzine apparaît, monté sur un cheval blanc, haranguant les hommes, faisant appel à leur sens du devoir et de l’honneur, il est interrompu, conspué et doit battre en retraite précipitamment.

En fin de journée, Dimitri réussit à imposer un retour au calme et assure le général de Castelnau commandant la première brigade que les choses vont rentrer dans l’ordre, à condition qu’on prête attention aux revendications des hommes. Cependant, ceux-ci sont divisés entre les loyalistes, partisans du gouvernement provisoire de Kerenski, et les communistes adeptes des thèses bolcheviques. Le Haut Commandement, sceptique, conscient des risques de contagion avait préconisé le retrait des troupes russes du front, dès la fin avril. Mais les évènements du 13 mai viennent de démontrer que l’ordre et la discipline « à la française » étaient en péril. C’est le général Pétain qui prend la décision de les isoler afin d’éviter la contagion des soldats français qu’ils pourraient croiser et convaincre de les imiter. Dimitri et sa brigade gagnée au communisme sont alors acheminés par le train à Goncourt, un village au bord de la voie ferrée, dans le canton de Bourmont. Comme les autres divisions, ils débarquent dans les hameaux, les villages, pour loger dans des écuries, des granges, loin des villes et des bourgs.

Dès son arrivée, Dimitri réunit le comité révolutionnaire. Très rapidement, la séance devient si houleuse que le colonel exige qu’il se taise et interrompe la séance. Devant le refus du meneur, c’est le colonel qui se retire et ne réapparaît plus jamais à Goncourt. Pendant deux mois, les Russes restent pratiquement sans commandement. Les officiers partis loger plus loin n’exercent plus aucune influence sur les révolutionnaires.

Au village, la population est perturbée par l’arrivée de ces soldats bruyants, parlant une langue étrangère et portant un uniforme différent de celui des Poilus. Dimitri cherche le contact et explique pourquoi ils ont été conduits ici. Certains villageois sont émus par le sort injuste de ces soldats venus de si loin pour aider la France à combattre les ennemis. D’autres, des femmes en particulier, n’osent plus sortir de chez elles alors que les jeunes filles, privées de leur fiancé, leur lancent des regards aguicheurs et esquissent des tentatives de rapprochement, de préférence d’ailleurs aux gradés, plus élégants et aussi plus entreprenants. Quelques aventures spontanées et ponctuelles seront certainement à l’origine de quelques paternités suspectes !

À Goncourt, les enfants rôdent autour des feux et s’étonnent de voir des étrangers manger leur « tambouille » avec des cuillères et des fourchettes en bois, tandis que d’autres, à quelques rues de là, viennent acheter des épices au village ou chez les habitants, pour améliorer leur cantine. Ce sont ces derniers qui se promènent en exhibant ostensiblement des accessoires de luxe comme une bourse finement brodée de motifs colorés ou une canne à pommeau d’argent. Naturellement, leur succès auprès de la gent féminine est à la hauteur de leur tenue. Dimitri, lui, en dépit de sa belle prestance et de son attirance naturelle pour les paysannes du village, reste focalisé sur la lutte sociale et son désir grandissant de se joindre aux militants dans son pays, au cœur du mouvement. Il sait que la Russie est à un tournant de son histoire et veut y jouer pleinement son rôle.

Ils sont nombreux comme lui, malgré le clivage qui existe entre les « rouges » et les « blancs » qui veulent continuer à se battre en France. Pour marquer leur opposition farouche à la poursuite des combats sur le sol français, Dimitri n’hésite pas à inciter ses camarades à ignorer les ordres et pratiquer la grève des « bras croisés ». Les officiers n’arrivent pas à rétablir leur autorité et l’encadrement français signale que les soldats passent leurs journées à dormir.

À la mi-juin, dans la salle municipale de Bourmont, se tient le premier congrès des soviets. Les soldats et les officiers, à parts égales, tentent de restaurer la discipline et de rapprocher le commandement de la troupe. Chaque camp reste sur ses positions et poursuit sur la voie qu’il a choisie : la révolte ou l’allégeance.

La dégradation de la situation est telle que la décision du transfert des régiments russes, prise dès le début du mois par le ministre de la guerre Paul Painlevé, va devoir être appliquée. Après un regroupement au camp de départ, Mailly, les éléments de la première et troisième brigade qui ne souhaitaient que poser les pieds sur leur sol quittent le secteur pour être transplantés au beau milieu du plateau de Millevaches, en Creuse, à plus de six cents kilomètres de la ligne des combats.

Dès le 11 juin 1917, Dimitri le meneur, réputé pour être le plus indiscipliné de sa brigade, fait partie du premier convoi envoyé au camp de La Courtine, s’éloignant encore plus de son objectif.

***

Au terme d’une semaine sans presque apercevoir la lumière, assommé par la chaleur de ce début d’été, sous la bâche du camion, Dimitri s’achemine vers un nouveau camp. Des pauses au crépuscule, interrompues à l’aurore par des ordres intempestifs permettent de prendre quelque repos dans la fraîcheur nocturne. Pendant ces haltes, Dimitri trouve parfois un sommeil ponctué de cauchemars qui lui rappellent l’horreur des derniers mois. Pendant les longues phases d’insomnie, désespéré par l’entêtement des autorités à refuser le rapatriement des soldats russes, il sent que sa pugnacité se dilue dans le découragement. Son ardeur à s’insurger contre les instructions faiblit. Saura-t-il encore mobiliser ses camarades pour exiger leur retour au pays ? Il se demande si quelqu’un osera revendiquer avec lui, ou si l’accablement va gagner du terrain et repousser le moment tant désiré de fouler leur sol et participer à la révolte de leur peuple.

À l’écart des champs de bataille, sur un plateau aride et venté, au fin fond de la campagne limousine, La Courtine ne ressemble à rien de ce qu’il a connu. Créé en 1901, ce camp de manœuvres a été utilisé comme base arrière et comme centre d’instruction, de préparation au front. Au début de la guerre, il a abrité des civils puis des militaires et même servi de camp de prisonniers. Vidé de ses occupants, juste avant l’arrivée des soldats russes, il se présente comme un espace sinistre : des bâtiments tous identiques, posés comme des pavés sur un terrain nu et sans le moindre recoin un tant soit peu accueillant. Le soleil pourtant généreux ne parvient pas jusqu’aux ouvertures étroites des baraquements. Une sensation d’humidité glace les nouveaux arrivants accablés par l’étouffante moiteur des véhicules militaires. L’installation en Creuse cependant se précise au fur et à mesure que les soldats prennent possession des lieux.

Fin juin, ce sont 16 000 hommes de troupe avec armes et munitions, 300 officiers et 1 700 chevaux qui les rejoignent. Fusils Lebel, fusils mitrailleurs, mitrailleuses, canons de 37 et mortiers de tranchées : pour défendre quels objectifs ? Pour fomenter quelles attaques ? Le camp évolue rapidement en terrain propice aux affrontements idéologiques, car les opinions vindicatives fermentent loin des préoccupations de stratégie militaire. Pour rallier ses compagnons à sa cause, en particulier ceux de la deuxième brigade dernièrement arrivée, Dimitri demande l’aide de son camarade Boris, écrivain public dans son pays, pour rédiger un tract afin de remobiliser l’énergie de la révolte.

« Dès notre arrivée en France, il y a un an et demi des bruits couraient que nous avions été achetés pour des munitions. Ces bruits se multipliaient de plus en plus et enfin on considérait le soldat russe pas comme un homme, mais comme un objet. Les blessés et les malades, on les traitait d’une manière révoltante et de plus on leur appliquait une discipline de prison. Cela ne peut pas être autrement : le malade, le blessé cet homme incapable pour le service en d’autres termes : un objet inutile… »

La suite de ce tract résonne comme un appel pathétique à rejoindre la Russie en pleine révolution.

« … Enfin, irrésistiblement nous sommes attirés vers la Russie; l’amour du pays natal, vers les parents et vers ceux qui nous sont chers. Que nous puissions encore une fois embrasser notre femme, caresser nos enfants, voir les chers visages de nos parents avant la mort ? Voilà de quoi sont altérés nos cœurs… Donc, encore une fois, nous prions, nous exigeons et nous insistons pour qu’on nous renvoie en Russie. Envoyez-nous là où nous avons été chassés par la volonté de Nicolas le sanglant. Là-bas en Russie nous saurons être et nous serons du côté de la liberté, du côté du peuple laborieux et orphelin. C’est avec la plus grande des joies que nous livrerons notre vie pour le grand et libre peuple russe. »*1

Forts de l’enthousiasme soulevé par la diffusion de ce tract lu et relu à voix haute par les soldats lettrés du camp, Boris et Dimitri organisent une importante réunion pour la nuit du 5 au 6 juillet. Avec des mots rageurs et passionnés, ils appellent leurs camarades à la désertion. L’autorité des soviets se substitue alors peu à peu à celle de l’armée redonnant ainsi l’espoir aux rebelles. Cependant, tous ne sont pas acquis à la cause révolutionnaire. Beaucoup redoutent des représailles.

Dix mille soldats indomptables s’organisent alors et le camp devient autogéré pour la première fois en France. Boris qui parle bien français est élu chef de l’assemblée et, au nom de ses camarades entame des négociations pour défendre et faire aboutir leurs causes. Pour cela, il se met en relation avec le maréchal Foch et comme les pourparlers s’éternisent, quelques soldats désœuvrés, des paysans en particulier, décident de s’intégrer à la population voisine en participant aux travaux des champs. Ils quittent alors la Courtine, le matin de bonne heure pour contribuer à la fenaison qui bat son plein. Les hommes ont été réquisitionnés pour aller au front et les bras manquent pour couper et rentrer le foin indispensable pour nourrir le bétail l’hiver prochain. Les femmes, courageuses, volontaires, seules, assurent toutes les tâches, secondées par les enfants, les malades et les vieillards. Bien que solidaires de leurs époux prisonniers ou sur les champs de bataille, veuves, célibataires et femmes mariées souffrent terriblement de la privation d’amour. Aussi, quand les jeunes Russes proposent leurs bras, ils sont doublement accueillis avec gratitude.

Au village de Magnat l’Étrange, Marie vit seule depuis le début de la guerre. Son conjoint est prisonnier en Allemagne depuis quatre ans. Bien des occasions de partager sa couche se sont présentées, mais elle est restée fidèle malgré les tentations. Sensuelle, souriante et communicative, cette belle paysanne de trente ans assure sa part dans la gestion des fermes du village. Souvent, c’est elle qui organise les repas, les jours où les travaux exigent la participation de tout le voisinage. En cette période des foins, c’est elle qui porte le panier à l’ombre du tilleul : du pain noir, du fromage, du lard ou du jambon séché à la ferme. Une bouteille de piquette bien fraîche est toujours reçue avec une joie contenue, mais qui dessine des sourires sur les visages en sueur.

Ce matin, Dimitri et deux camarades se sont joints spontanément à l’équipe qui fane à la fourche l’herbe coupée la veille. Quelques bribes de français apprises depuis leur arrivée en France suffisent à engager la conversation. Les Creusois sont informés de l’occupation du camp de La Courtine et ne se demandent pas les raisons de cet exil, loin du front de l’Est. Pour ceux qui restent, tout ce qui peut faciliter le labeur est forcément bon à prendre. Aussi, cette contribution inespérée recueille l’enthousiasme. Les étrangers s’avèrent puissants, habiles à manier l’outil et ne sollicitent en compensation qu’un peu de nourriture et quelques rasades de goutte pour rappeler leur vodka et remonter le moral en attendant des nouvelles de leur rapatriement.

Dimitri découvre Marie pour la première fois, à l’ombre du tilleul centenaire, près de la grange, devant le château de Magnat. Il s’avance vers l’arbre pour partager le déjeuner frugal. Quand il s’approche d’elle pour se présenter, leurs regards se figent l’un à l’autre et plus personne n’existe autour d’eux. Ses yeux bleus font tourner la tête de Marie dès qu’ils se fixent dans ses prunelles vertes. Il lui semble plus doux que ses deux compagnons malgré sa stature imposante. Elle lui rappelle une sœur restée là-bas, mais surtout, il ressent un élan vif, une tension de tout son corps frustré depuis si longtemps. Tout en répondant aux questions des convives curieux de connaître l’odyssée des soldats russes, il épie discrètement chaque geste, chaque sourire, chaque mot de la belle.

–Est-elle libre, se demande Dimitri ? Accepterait-elle de passer un moment avec moi ? Elle paraît sensible à mes regards, mais une si jolie femme doit être courtisée et n’attend sûrement pas les prétendants !

Lorsque les hommes reprennent la direction des champs, il s’attarde pour l’aider à ranger et rester un peu plus longtemps avec elle. Ils échangent quelques mots : lui, dans un français approximatif avec un fort accent et elle qui craint déjà que les mauvaises langues salissent sa réputation. Seules leurs mains s’effleurent ce premier jour quand ils se séparent pour vaquer à leurs tâches respectives. Marie est si troublée qu’elle ne peut dormir cette nuit-là, ni les suivantes d’ailleurs.

Mariée à vingt ans, par arrangement familial, au fils d’un riche propriétaire terrien, c’est la première fois qu’un garçon lui fait cet effet. Privée des bras et des caresses d’un homme, séduite par la jeunesse de Dimitri, malgré le risque d’être surprise en plein délit d’infidélité, elle n’a qu’une idée en tête : qu’il revienne ! Le revoir ! Cette attirance n’échappe pas à Dimitri et, tous les jours, dès qu’il le peut, ils se donnent rendez-vous sous ce tilleul qui les a réunis. Ses camarades lui adressent des sourires entendus, mais restent discrets comme pour idéaliser leur couple. C’est la guerre ! Plusieurs femmes ont perdu un enfant, quelquefois deux, et souvent un mari, un frère, un père aussi. A-t-on le droit de s’aimer ? De vivre ? D’être heureux alors que tant de familles sont endeuillées ? Certains rentrent du front avec un bras ou une jambe en moins. D’autres sont complètement défigurés ; on les appelle les « gueules cassées ». Sans compter ceux qui ont été gazés ou traumatisés à en perdre la tête. Que cette guerre est épouvantable, sale : une honte pour l’humanité !

La fenaison terminée, le village se rassemble pour fêter l’évènement autour d’une table pour une fois bien garnie. À la fin du repas, Dimitri chuchote à l’oreille de Marie une invitation à le rejoindre sous leur tilleul devenu un lieu culte depuis le début de leur idylle. Ils s’allongent à l’ombre et il commence à la caresser, à l’embrasser tendrement en murmurant des mots d’amour en français et en russe. Marie, bouleversée, trouve ses caresses si délicates sur la peau de ses jambes nues, qu’elle le laisse s’aventurer jusque sur son corsage. Et quand il lui demande de le rejoindre le soir dans la grange, malgré les interdits dressés par la morale, elle n’hésite pas à lui promettre de venir à son rendez-vous.

Dans le foin, Marie se donne à Dimitri, sans retenue. Dans une fête des corps, les deux amants compensent les souffrances, les peurs, les frustrations pour ne s’offrir que le plaisir de se sentir vivants, vibrants, loin des conflits et des armes. Muets, ils redécouvrent le langage des peaux qui se cherchent, du sang qui bat aux tempes, des souffles qui s’affolent, des sexes qui se mêlent. Avides et comblés, ils se retrouvent ainsi chaque soir pour exorciser la violence, l’horreur de la guerre et glorifier l’amour, seule chose qui vaille d’être vécue sans réserve.

Tandis qu’à Magnat l’Étrange le foin est engrangé, l’amour consommé, Boris a convaincu le général Foch de faire rentrer les troupes russes. D’ailleurs, les autorités françaises considèrent ces individus comme « une charge et une menace potentielle » et sont décidées à les rapatrier. Or, le gouvernement provisoire de Russie, par peur de l’exemple qu’elles pourraient donner, non seulement refuse de réintégrer ses soldats, mais au contraire, réclame que la peine de mort pour indiscipline soit appliquée aux mutins. Plusieurs sommations à se rendre en remettant armes et munitions restent lettre morte. La dernière, expirant le 3 août, n'amène qu'environ 1 500 hommes à sortir du camp, par petits paquets et en trompant la surveillance des sentinelles mises en place par le soviet du camp. Parmi ces hommes qui cèdent à la pression et se rendent se cache Dimitri. Il rejoint furtivement Marie et lui confie aussi discrètement que possible, ses craintes de devoir espacer ses visites. En effet, lui explique-t-il dans son langage approximatif, l’ultimatum pour la soumission des rebelles étant fixé, il ignore le sort qui leur est réservé. Marie le supplie de se cacher, propose sa cave, son grenier, ne supporte pas l’idée de perdre son amour si puissant qu’elle donnerait sa vie pour lui. Pour Dimitri, il est impensable de risquer que Marie soit impliquée et condamnée pour avoir protégé un insoumis. Quand il rentre au lever du jour, il s’aperçoit que des soldats loyalistes et des troupes françaises ont pris position sur les collines entourant le camp.

À la mi-septembre, Marie lui confirme que les villages les plus proches ont été évacués. Magnat l’Étrange n’en fait pas partie : raison de plus pour que Dimitri y trouve refuge. Marie le cachera, lui procurera tout ce qui lui est nécessaire. Elle ne comprend rien à cette histoire de soviet et se demande pourquoi Dimitri préfère rentrer au pays plutôt que rester auprès d’elle alors qu’il lui manifeste tant de passion. Si tous les villageois ont fui, c’est qu’un danger imminent se prépare. Elle n’admet pas de perdre celui qui la comble de bonheur et de plaisir. Qui oserait lui reprocher d’héberger un étranger qui est venu combattre en France et qui ne manque ni de force ni d’ardeur au travail ? Certes, elle est mariée à un prisonnier ; l’honneur de son mari et de sa famille est en jeu. Pourtant la raison est dépassée par les élans de son cœur.

– Quand les hostilités se termineront, tu pourras rentrer dans ton pays, lui assure-t-elle naïvement pour le retenir. Mais, même éperdument amoureux, Dimitri ne sera pas lâche, défendra le camp et luttera courageusement, encore une fois, au nom de la liberté.

Toutes les tractations pour soumettre les rebelles échouent les unes après les autres. Leur détermination se renforce au fil des jours. Dimitri, épuisé, ne renonce pourtant ni à rejoindre Marie en cachette chaque nuit, ni à ses activités révolutionnaires le jour. Pour ajouter à la pression exercée sur les soldats, les rations alimentaires diminuent, notamment la viande, de façon à les conduire par tous les moyens à la reddition. Marie garde toujours une part de dîner pour son amoureux : les œufs de la ferme, les fromages de sa fabrication, le pain cuit dans son fourneau complètent le maigre repas partagé au camp. Il n’est pas le seul à être protégé par les Creusois. Dans cette région éloignée du front, les hommes sont les bienvenus et contre quelques coups de main, quelques baisers ou étreintes furtives, ils reçoivent un supplément de nourriture qui maintient leur énergie et entretient leur moral.

Septembre s’écoule dans l’angoisse maintenant que les cheminées des villages déserts ne fument plus le soir, comme les autres années à cette période. Un nouvel ultimatum du gouvernement russe parvient à La Courtine. Plutôt que de se rendre, Boris et Dimitri proposent de rappeler à la rescousse les camarades de la troisième brigade et de commencer à creuser des tranchées autour et dans le camp. À l’unanimité, les soldats adoptent ces décisions. Le climat est tendu ; les hommes pressentent un dénouement proche. Plus aucune denrée alimentaire ne leur parvient. Le 15, le curé de la Courtine se déplace pour tenter de leur faire entendre raison. Désolé par leur entêtement, il clame :

− Hélas, ils ne veulent rien entendre et ils n’ont à la bouche que ce mot : Liberté ! Liberté ! Je leur fis comprendre qu’ils n’étaient pas mûrs pour la liberté.