Aline et Valcour ou Le Roman philosophique - Donatien Alphonse François de Sade - ebook

Aline et Valcour ou Le Roman philosophique ebook

Donatien Alphonse François de Sade

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Opis

Second tome d'une œuvre érotique hybride, à la fois roman épistolaire et récit rétrospectif.

POUR UN PUBLIC AVERTI. C'est alors qu'il est incarcéré à la Bastille, entre 1785 et 1788, que le marquis de Sade compose Aline et Valcour ou Le Roman philosophique, un roman-fleuve épistolaire et le premier ouvrage que l'auteur publie – à partir de 1793 – sous son vrai nom. L'intrigue se construit à travers un échange de lettres entre les différents protagonistes. Aline et Valcour entretiennent un amour vertueux qui s'avère impossible, car le père d'Aline, le libertin Blamont, a des desseins monstrueux : il tente de débrider sa fille et de la marier au financier Dolbourg, son compagnon d'orgie. D'autres récits rétrospectifs se trouvent enchâssés : les voyages et périples que Léonore et son compagnon Sainville entreprennent de la Méditerranée au golfe de Guinée, dans des royaumes africains. À travers Léonore, une femme moderne et bourgeoise, et les nombreuses notes de bas de page, Sade se présente comme un prophète des événements révolutionnaires ; il mentionne ainsi en sous-titre que le texte a été « écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France ».

Un ouvrage classique de la littérature érotique, le premier à avoir été publié sous le nom de Sade.

EXTRAIT

Lettre II
Aline à Valcour
6 juin

De quelles expressions me servir ? Comment adoucirai-je le coup qu’il faut que je vous porte ? Mes sens se troublent, ma raison m’abandonne, je n’existe plus que par le sentiment de ma douleur... Pourquoi vous ai-je vu ? pourquoi ces traits charmants ont-ils pénétré dans mon âme ? Pourquoi m’avez-vous entraînée dans l’abîme avec vous ? Hélas ! que nos instants de bonheur ont été courts ! Qui sait, grand Dieu ! qui sait quelles sont les bornes de ceux qui doivent les suivre ? Mon ami, il faut ne nous plus voir... Le voilà dit, ce mot cruel ; j’ai pu le tracer sans mourir !... Imitez mon courage. Mon père a parlé en maître, il veut être obéi. Un parti se présente, ce parti lui convient, cela suffit ; ce n’est pas mon aveu qu’il demande, c’est son intérêt qu’il consulte, et le sacrifice entier de tous mes sentiments doit être fait à ses caprices. N’accusez point ma mère, il n’y a rien qu’elle n’ait dit, rien qu’elle n’ait fait, rien qu’elle n’imagine encore... Vous savez comme elle aime sa fille, et vous n’ignorez pas non plus les sentiments de tendresse qu’elle éprouve pour vous... Nos larmes se sont mêlées... Le barbare les a vues, et n’en a point été attendri...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Donatien Alphonse François de Sade, alias le Marquis de Sade (1740-1814) est un homme de lettres, romancier et philosophe français. La quasi totalité de son œuvre exprime un athéisme anticlérical et est teintée d'érotisme – souvent lié à la violence et à la cruauté –, ce qui lui a valu de connaître des mises à l'index et la censure. Sur les 72 ans qu'a duré sa vie, le Marquis de Sade en a passé 27 derrière les barreaux. Occultée et clandestine pendant tout le XIXe siècle, son œuvre littéraire est réhabilitée au milieu du XXe siècle part Jean-Jacques Pauvert. Sa reconnaissance unanime de l'écrivain est représentée par son entrée dans la Bibliothéque de la Pléiade en 1990.

À PROPOS DE LA COLLECTION

Retrouvez les plus grands noms de la littérature érotique dans notre collection Grands classiques érotiques.
Autrefois poussés à la clandestinité et relégués dans « l'Enfer des bibliothèques », les auteurs de ces œuvres incontournables du genre sont aujourd'hui reconnus mondialement.
Du Marquis de Sade à Alphonse Momas et ses multiples pseudonymes, en passant par le lyrique Alfred de Musset ou la féministe Renée Dunan, les Grands classiques érotiques proposent un catalogue complet et varié qui contentera tant les novices que les connaisseurs.

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TROISIÈME PARTIE

« Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,Cum dare conantur prius oras pocula circumContingunt mellis dulci flavoque liquore,Ut puerum aetas improvida ludificeturLabrorum tenus ; interea perpotet amarumAbsinthy lathicem deceptaque non capiatur,Sed potius tali tacta recreata valescat. »

(Luc. Lib. 4.)

Lettre XXXVDéterville à Valcour

Vertfeuille, 16 novembre

HISTOIRE DE SAINVILLE ET DE LÉONORE1

C’est en présentant l’objet qui l’enchaîne, qu’un amant peut se flatter d’obtenir l’indulgence de ses fautes : daignez jeter les yeux sur Léonore, et vous y verrez à-la-fois la cause de mes torts, et la raison qui les excuse.

Né dans la même ville qu’elle, nos familles unies par les nœuds du sang et de l’amitié, il me fut difficile de la voir long-tems sans l’aimer ; elle sortait à peine de l’enfance, que ses charmes faisaient déjà le plus grand bruit, et je joignis à l’orgueil d’être le premier à leur rendre hommage, le plaisir délicieux d’éprouver qu’aucun objet ne m’embrâsait avec autant d’ardeur.

Léonore dans l’âge de la vérité et de l’innocence, n’entendit pas l’aveu de mon amour sans me laisser voir qu’elle y était sensible, et l’instant où cette bouche charmante sourit pour m’apprendre que je n’étais point haï, fut, j’en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suivîmes la marche ordinaire, celle qu’indique le cœur quand il est délicat et sensible, nous nous jurâmes de nous aimer, de nous le dire, et bientôt de n’être jamais l’un qu’à l’autre. Mais nous étions loin de prévoir les obstacles que le sort préparait à nos desseins. Loin de penser que quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parents s’occupaient à les contrarier, l’orage se formait sur nos têtes, et la famille de Léonore travaillait à un établissement pour elle au même instant où la mienne allait me contraindre à en accepter un.

Léonore fut avertie la première ; elle m’instruisit de nos malheurs ; elle me jura que si je voulais être ferme, quels que fussent les inconvénients que nous éprouvassions, nous serions pour toujours l’un à l’autre ; je ne vous rends point la joie que m’inspira cet aveu, je ne vous peindrai que l’ivresse avec laquelle j’y répondis.

Léonore, née riche, fut présentée au comte de Folange, dont l’état et les biens devaient la faire jouir à Paris du sort le plus heureux ; et malgré ces avantages de la fortune, malgré tous ceux que la nature avait prodigués au comte, Léonore n’accepta point : un couvent paya ses refus.

Je venais d’éprouver une partie des mêmes malheurs : on m’avait offert une des plus riches héritières de notre province, et je l’avais refusée avec une si grande dureté, avec une assurance si positive à mon père, qu’ou j’épouserais Léonore, ou que je ne me marierais jamais, qu’il obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de deux ans.

— Avant de vous obéir, Monsieur, dis-je alors, en me jettant aux genoux de ce père irrité, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison qui vous force à ne vouloir point m’accorder celle qui peut seule faire le bonheur de ma vie ?

— Il n’y en a point, me répondit mon père, pour ne pas vous donner Léonore, mais il en existe de puissantes pour vous contraindre à en épouser une autre. L’alliance de Mlle de Vitri, ajouta-t-il, est ménagée par moi depuis dix ans ; elle réunit des biens considérables, elle termine un procès qui dure depuis des siècles, et dont la perte nous ruinerait infailliblement. Croyez-moi, mon fils, de telles considérations valent mieux que tous les sophismes de l’amour : on a toujours besoin de vivre, et l’on n’aime jamais qu’un instant.

— Et les parents de Léonore, mon père, dis-je en évitant de répondre à ce qu’il me disait, quels motifs allèguent-ils pour me la refuser ?

— Le désir de faire un établissement bien meilleur ; dussé-je faiblir sur mes intentions, n’imaginez jamais de voir changer les leurs : ou leur fille épousera celui qu’on lui destine, ou on la forcera de prendre le voile.

Je m’en tins là, je ne voulais pour l’instant qu’être instruit du genre des obstacles, afin de me décider au parti qui me resterait pour les rompre. Je suppliai donc mon père de m’accorder huit jours, et je lui promis de me rendre incessamment après où il lui plairait de m’exiler. J’obtins le délai désiré, et vous imaginez facilement que je n’en profitai que pour travailler à détruire tout ce qui s’opposait au dessein que Léonore et moi avions de nous réunir à jamais.

J’avais une tante religieuse au même Couvent où on venait d’enfermer Léonore ; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets : je contai mes malheurs à cette parente, et fus assez heureux pour l’y trouver sensible ; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les moyens.

— L’amour me les suggère, lui dis-je, et je vais vous les indiquer… Vous savez que je ne suis pas mal en fille ; je me déguiserai de cette manière ; vous me ferez passer pour une parente qui vient vous voir de quelques provinces éloignées ; vous demanderez la permission de me faire entrer quelques jours dans votre Couvent… Vous l’obtiendrez.Je verrai Léonore, et je serai le plus heureux des hommes.

Ce plan hardi parut d’abord impossible à ma tante ; elle y voyait cent difficultés ; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon cœur ne la détruisît à l’instant, et je parvins à la déterminer.

Ce projet adopté, le secret juré de part et d’autre, je déclarai à mon père que j’allais m’exiler, puisqu’il l’exigeait, et que, quelque dur que fût pour moi l’ordre où il me forçait de me soumettre, je le préférais sans doute au mariage deMlle de Vitri. J’essuyai encore quelques remontrances ; on mit tout en usage pour me persuader ; mais voyant ma résistance inébranlable, mon père m’embrassa, et nous nous séparâmes.

Je m’éloignai sans doute ; mais il s’en fallait bien que ce fût pour obéir à mon père. Sachant qu’il avait placé chez un banquier à Paris une somme très-considérable, destinée à l’établissement qu’il projetait pour moi, je ne crus pas faire un vol en m’emparant d’avance des fonds qui devaient m’appartenir, et muni d’une prétendue lettre de lui, forgée par ma coupable adresse, je me transportai à Paris chez le banquier, je reçus les fonds qui montaient à cent mille écus, m’habillai promptement en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ pour me rendre dans la Ville et dans le Couvent où m’attendait la tante chérie qui roulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de faire était trop sérieux pour que je m’avisasse de lui en faire part ; je ne lui montrai que le simple désir de voir Léonore devant elle, et de me rendre ensuite au bout de quelques jours aux ordres de mon père… Mais comme il me croyait déjà à ma destination, dis-je à ma tante, il s’agissait de redoubler de prudence ; cependant, comme on nous apprit qu’il venait de partir pour ses biens, nous nous trouvâmes plus tranquilles, et dès l’instant nos ruses commencèrent.

Ma tante me reçoit d’abord au parloir, me fait faire adroitement connaissance avec d’autres religieuses de ses amies, témoigne l’envie qu’elle a de m’avoir avec elle, au moins pendant quelques jours, le demande, l’obtient ; j’entre, et me voilà sous le même toit que Léonore.

Il faut aimer, pour connaître l’ivresse de ces situations ; mon cœur suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre.

Je ne vis point Léonore le premier jour, trop d’empressement fût devenu suspect. Nous avions de grands ménagements à garder ; mais le lendemain, cette charmante fille, invitée à venir prendre du chocolat chez ma tante, se trouva à côté de moi, sans me reconnaître ; déjeuna avec plusieurs autres de ses compagnes, sans se douter de rien, et ne revint enfin de son erreur, que lorsqu’après le repas, ma tante l’ayant retenue la dernière, lui dit, en riant, et me présentant à elle :

— Voilà une parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire connaissance : examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s’il est vrai, comme elle le prétend, que vous vous êtes déjà vues ailleurs…

Léonore me fixe, elle se trouble ; je me jette à ses pieds, j’exige mon pardon, et nous nous livrons un instant au doux plaisir d’être sûrs de passer au moins quelques jours ensemble.

Ma tante crut d’abord devoir être un peu plus sévère ; elle refusa de nous laisser seuls ; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand nombre de ces choses douces, qui plaisent tant aux femmes, et surtout aux religieuses, qu’elle m’accorda bientôt de pouvoir entretenir tête-à-tête le divin objet de mon cœur.

— Léonore, dis-je à ma chère maîtresse, dès qu’il me fut possible de l’approcher : ô Léonore, me voilà en état de vous presser d’exécuter nos serments ; j’ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos jours. Ne perdons pas un instant, éloignons-nous.

— Franchir les murs, me dit Léonore effrayée ; nous ne le pourrons jamais.

— Rien n’est impossible à l’amour, m’écriai-je ; laissez-vous diriger par lui, nous serons réunis demain.

Cette aimable fille m’oppose encore quelques scrupules, me fait entrevoir des difficultés ; mais je la conjure de ne se rendre, comme moi, qu’au sentiment qui nous enflamme… Elle frémit… Elle promet, et nous convenons de nous éviter, et de ne plus nous revoir, qu’au moment de l’exécution.

— Je vais y réfléchir, lui dis-je, ma tante vous remettra un billet ; vous exécuterez ce qu’il contiendra ; nous nous verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons.

Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence. Accepterait-elle de nous servir ; ne nous trahirait-elle pas ? Ces considérations m’arrêtaient ; cependant il fallait agir. Seul, déguisé, dans une maison vaste dont je connaissais à peine les détours et les environs ; tout cela était fort difficile ; rien ne m’arrêta cependant, et vous allez voir les moyens que je pris.

Après avoir profondément étudié pendant vingt-quatre heures, tout ce que la situation pouvait me permettre, je m’aperçus qu’un sculpteur venait tous les jours dans une chapelle intérieure du couvent, réparer une grande statue de Sainte Ultrogote, patrone de la maison, en laquelle les religieuses avaient une foi profonde ; on lui avait vu faire des miracles ; elle accordait tout ce qu’on lui demandait. Avec quelques patenôtres, dévotement récitées au bas de son autel, on était sûr de la béatitude céleste. Résolu de tout hasarder, je m’approchai de l’artiste, et après quelques génuflexions préliminaires, je demandai à cet homme, s’il avait autant de foi que ces dames au crédit de la sainte qu’il rajustait.

— Je suis étrangère dans cette maison, ajoutai-je, et je serais bien aise d’entendre raconter par vous quelques hauts faits de cette bienheureuse.

— Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir parler avec plus de franchise, d’après le ton qu’il me voyait prendre avec lui. Ne voyez-vous pas bien que ce sont des béguines, qui croyent tout ce qu’on leur dit. Comment voulez-vous qu’un morceau de bois fasse des choses extraordinaires ? Le premier de tous les miracles devrait être de se conserver, et vous voyez bien qu’elle n’en a pas là puissance, puisqu’il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas à toutes ces momeries là, vous, mademoiselle.

— Ma foi, pas trop, répondis-je ; mais il faut bien faire comme les autres.

Et m’imaginant que cette ouverture devait suffire pour le premier jour, je m’en tins là. Le lendemain, la conversation reprit, et continua sur le même ton. Je fus plus loin ; je lui donnai beau jeu et il s’enflamma, et je crois que si j’eusse continué de l’émouvoir, l’autel même de la miraculeuse statue, fût devenu le trône de nos plaisirs… Quand je le vis là, je lui saisis la main.

— Brave homme, lui dis-je, voyez en moi, au lieu d’une fille, un malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur.

— Oh ciel ! monsieur, vous allez nous perdre tous deux.

— Non, écoutez-moi ; servez-moi, secourez-moi, et votre fortune est faite.

Et en disant cela, pour donner plus de force à mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt-cinq louis, l’assurant que je n’en resterais pas là, s’il voulait m’être utile.

— Eh bien, qu’exigez-vous ?

— Il y a ici une jeune pensionnaire que j’adore, elle m’aime, elle consent à tout, je veux l’enlever, et l’épouser ; mais je ne le puis, sans votre secours.

— Et comment puis-je vous être utile ?

— Rien de plus simple ; brisons les deux bras de cette statue, dites qu’elle est en mauvais état, que quand vous avez voulu la réparer, elle s’est démantibulée toute seule, qu’il vous est impossible de la rajuster ici ; qu’il est indispensable qu’elle soit emportée chez vous… On y consentira, on y est trop attaché, pour ne pas accepter tout ce qui peut la conserver… Je viendrai seul la nuit, achever de la rompre ; j’en absorberai les morceaux, ma maîtresse, enveloppée sous les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre à sa place, vous la couvrirez d’un grand drap, et aidé d’un de vos garçons, vous l’emporterez de bon matin dans votre atelier ; une femme à nous s’y trouvera ; vous lui remettrez l’objet de mes vœux ; je serai chez vous deux heures après ; vous accepterez de nouvelles marques de ma reconnaissance, vous direz ensuite à vos religieuses, que la statue est tombée en poussière, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que vous allez leur en faire une neuve.

Mille difficultés s’offrirent aux yeux d’un homme qui, moins épris que moi, voyait sans-doute infiniment mieux. Je n’écoutai rien, je ne cherchai qu’à vaincre ; deux nouveaux rouleaux y réussirent, et nous nous mîmes dès l’instant à l’ouvrage. Les deux bras furent impitoyablement cassés. Les religieuses appelées, le projet du transport de la sainte approuvé, il ne fut plus question que d’agir.

Ce fut alors que j’écrivis le billet convenu à Léonore ; je lui recommandai de se trouver le soir même à l’entrée de la chapelle de Sainte Ultrogote avec le moins de vêtements possible, parce que j’en avais de sanctifiés à lui fournir, dont la vertu magique serait de la faire aussitôt disparaître du couvent.

Léonore ne me comprenant point, vint aussitôt me trouver chez ma tante. Comme nous avions ménagé nos rendez-vous, ils n’étonnèrent personne. On nous laissa seuls un instant, et j’expliquai tout le mystère.

Le premier mouvement de Léonore fut de rire. L’esprit qu’elle avait ne s’arrangeant pas avec le bigotisme, elle ne vit d’abord rien que de très-plaisant au projet de lui faire prendre la place d’une statue miraculeuse ; mais la réflexion refroidit bientôt sa gaîté… Il fallait passer la nuit-là… Quelque chose pouvait s’entendre ; les Nones… Celles, au moins, qui couchaient près de cette chapelle, n’avaient qu’à s’imaginer que le bruit qui en venait, était occasionné par la Sainte, furieuse de son changement ; elles n’avaient qu’à venir examiner, découvrir… Nous étions perdus ; dans le transport, pouvait-elle répondre d’un mouvement ?… Et si on levait le drap, dont elle serait couverte… Si enfin… Et mille objections, toutes plus raisonnables les unes que les autres, et que je détruisis d’un seul mot, en assurant Léonore qu’il y avait un Dieu pour les amants, et que ce Dieu imploré par nous, accomplirait infailliblement nos vœux, sans que nul obstacle vint en troubler l’effet.

Léonore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre ; c’était le plus essentiel. J’avais écrit à la femme qui m’avait accompagné de Paris, de se trouver le lendemain, de très-grand matin, chez le sculpteur, dont je lui envoyais l’adresse ; d’apporter des habits convenables pour une jeune personne presque nue, qu’on lui remettrait, et de l’emmener aussitôt à l’auberge où nous étions descendus, de demander des chevaux de poste pour neuf heures précises du matin ; que je serais sans faute, de retour à cette heure, et que nous partirions de suite.

Tout allant à merveille de ce côté, je ne m’occupai plus que des projets intérieurs ; c’est-à-dire des plus difficiles, sans-doute.

Léonore prétexta un mal de tête, afin d’avoir le droit de se retirer de meilleure heure, et dès qu’on la crut couchée, elle sortit, et vint me trouver dans la chapelle, où j’avais l’air d’être en méditation. Elle s’y mit comme moi ; nous laissâmes étendre toutes les nones sur leurs saintes couches, et dès que nous les supposâmes ensevelies dans les bras du sommeil, nous commençâmes à briser et à réduire en poudre la miraculeuse statue, ce qui nous fut fort aisé, vu l’état dans lequel elle était. J’avais un grand sac, tout prêt, au fond duquel étaient placées quelques grosses pierres. Nous mimes dedans les débris de la sainte, et j’allai promptement jeter le tout dans un puits. Léonore, peu vêtue, s’affubla aussitôt des parures de Sainte-Ultrogote ; je l’arrangeai dans la situation penchée, où le sculpteur l’avait mise, pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis à côté d’elle, ceux de bois, que nous avions cassé la veille, et après lui avoir donné un baiser… Baiser délicieux, dont l’effet fut sur moi bien plus puissant que les miracles de toutes les Saintes du Ciel ; je fermai le temple où reposait ma déesse, et me retirai tout rempli de son culte.

Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d’un de ses élèves, tous deux munis d’un drap. Ils le jetèrent sur Léonore, avec tant de promptitude et d’adresse, qu’une none qui les éclairait, ne put rien découvrir ; l’artiste aidé de son garçon, emporta la prétendue Sainte ; ils sortirent, et Léonore reçue par la femme qui l’attendait, se trouva à l’auberge indiquée, sans avoir éprouvé d’obstacle à son évasion.

J’avais prévenu de mon départ. Il n’étonna personne. J’affectai, au milieu de ces dames, d’être surpris de ne point voir Léonore, on me dit qu’elle était malade. Très en repos sur cette indisposition, je ne montrai qu’un intérêt médiocre. Ma tante, pleinement persuadée que nous nous étions fait nos adieux mystérieusement, la veille, ne s’étonna point de ma froideur, et je ne pensai plus qu’à revoler avec empressement, où m’attendait l’objet de tous mes vœux.

Cette chère fille avait passé une nuit cruelle, toujours entre la crainte et l’espérance ; son agitation avait été extrême ; pour achever de l’inquiéter encore plus, une vieille religieuse était venue pendant la nuit prendre congé de la Sainte ; elle avait marmotté plus d’une heure, ce qui avait presqu’empêché Léonore de respirer ; et à la fin des patenôtres, la vieille bégueule en larmes avait voulu la baiser au visage ; mais mal éclairée, oubliant sans doute le changement d’attitude de la statue, son acte de tendresse s’était porté vers une partie absolument opposée à la tête ; sentant cette partie couverte, et imaginant bien qu’elle se trompait, la vieille avait palpé pour se convaincre encore mieux de son erreur. Léonore extrêmement sensible, et chatouillée dans un endroit de son corps dont jamais nulle, main ne s’était approchée, n’avait pu s’empêcher de tressaillir ; la none avait pris le mouvement pour un miracle ; elle s’était jetée à genoux, sa ferveur avait redoublé ; mieux guidée dans ses nouvelles recherches, elle avait réussi à donner un tendre baiser sur le front de l’objet de son idolâtrie, et s’était enfin retirée.

Après avoir bien ri de cette aventure, nous partîmes, Léonore, la femme que j’avais amenée de Paris, un laquais et moi ; il s’en fallut de bien peu que nous ne fissions naufrage dès le premier jour. Léonore fatiguée, voulut s’arrêter dans une petite ville qui n’était pas à dix lieues de la nôtre : nous descendîmes dans une auberge ; à peine y étions-nous, qu’une voiture en poste s’arrêta pour y dîner comme nous… C’était mon père ; il revenait d’un de ses châteaux ; il retournait à la ville, l’esprit bien loin de ce qui s’y passait. Je frémis encore quand je pense à cette rencontre ; il monte ; on l’établit dans une chambre absolument voisine de la nôtre, là, ne croyant plus pouvoir lui échapper, je fus prêt vingt fois à aller me jeter à ses pieds pour tâcher d’obtenir le pardon de mes fautes ; mais je ne le connaissais pas assez pour prévoir ses résolutions, je sacrifiais entièrement Léonore par cette démarche ; je trouvai plus à propos de me déguiser et de partir fort vite. Je fis monter l’hôtesse ; je lui dis que le hasard venait de faire arriver chez elle un homme à qui je devais deux cents louis ; que ne me trouvant ni en état, ni en volonté de le payer à présent, je la priai de ne rien dire, et de m’aider même au déguisement que j’allais prendre pour échapper à ce créancier. Cette femme, qui n’avait aucun intérêt à me trahir, et à laquelle je payai généreusement notre dépense, se prêta de tout son cœur à la plaisanterie.

Léonore et moi nous changeâmes d’habit, et nous passâmes ainsi tous deux effrontément devant mon père, sans qu’il lui fût possible de nous reconnaître, quelque attention qu’il eût l’air de prendre à nous. Le risque que nous venions de courir décida Léonore à moins écouter l’envie qu’elle avait de s’arrêter partout, et notre projet étant de passer en Italie, nous gagnâmes Lyon d’une traite.

Le Ciel m’est témoin que j’avais respecté jusqu’alors la vertu de celle dont je voulais faire ma femme ; j’aurais cru diminuer le prix que j’attendais de l’hymen, si j’avais permis à l’amour de le cueillir. Une difficulté bien mal entendue détruisit notre mutuelle délicatesse, et la grossière imbécillité du refus de ceux que nous fûmes implorer, pour prévenir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux2. O Ministres du Ciel, ne sentirez-vous donc jamais qu’il y a mille cas où il vaut mieux se prêter à un petit mal, que d’en occasionner un grand, et que cette futile approbation de votre part, à laquelle on veut bien se prêter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui peuvent résulter du refus. Un grand Vicaire de l’Archevêque, auquel nous nous adressâmes, nous renvoya avec dureté ; trois Curés de cette ville nous firent éprouver les mêmes désagréments, quand Léonore et moi, justement irrités de cette odieuse rigueur, résolûmes de ne prendre que Dieu pour témoin de nos serments, et de nous croire aussi bien mariés en l’invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain eût revêtu notre hymen de ses formalités ; c’est l’âme, c’est l’intention que l’Eternel désire, et quand l’offrande est pure, le médiateur est inutile.

Léonore et moi, nous nous transportâmes à la Cathédrale, et là, pendant le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai de n’être jamais qu’à elle, elle en fit autant ; nous nous soumîmes tous deux à la vengeance du Ciel, si nous trahissions nos serments ; nous nous protestâmes de faire approuver notre hymen dès que nous en aurions le pouvoir, et dès le même jour la plus charmante des femmes me rendit le plus heureux des époux.

Mais ce Dieu que nous venions d’implorer avec tant de zèle, n’avait pas envie de laisser durer notre bonheur : vous allez bientôt voir par quelle affreuse catastrophe il lui plut d’en troubler le cours.

Nous gagnâmes Venise sans qu’il nous arrivât rien d’intéressant ; j’avais quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de Liberté, de République, séduit toujours les jeunes gens ; mais nous fûmes bientôt à même de nous convaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de ce titre, ce n’est assurément pas celle-là, à moins qu’on ne l’accorde à l’Etat que caractérise la plus affreuse oppression du peuple, et la plus cruelle tyrannie des grands.

Nous nous étions logés à Venise sur le grand canal, chez un nommé Antonio, qui tient un assez bon logis, aux armes de France, près le pont de Rialto ; et depuis trois mois, uniquement occupés de visiter les beautés de cette ville flottante, nous n’avions encore songé qu’aux plaisirs ; hélas ! l’instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en doutions point. La foudre grondait déjà sur nos têtes, quand nous ne croyions marcher que sur des fleurs.

Venise est entourée d’une grande quantité d’îles charmantes, dans lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empestées, va respirer de tems en tems quelques atomes un peu moins mal sains. Fidèles imitateurs de cette conduite, et l’île de Malamoco plus agréable, plus fraîche qu’aucune de celles que nous avions vues, nous attirant davantage, il ne se passait guères de semaines que Léonore et moi n’allassions y dîner deux ou trois fois. La maison que nous préférions était celle d’une veuve dont on nous avait vanté la sagesse ; pour une légère somme, elle nous apprêtait un repas honnête, et nous avions de plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier ombrageait une partie de cette charmante promenade ; Léonore, très-friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier à aller goûter sous le figuier même, et à choisir là tour-à-tour les fruits qui lui paraissaient les plus mûrs.

Un jour… ô fatale époque de ma vie !… Un jour que je la vis dans la grande ferveur de cette innocente occupation de son âge, séduit par un motif de curiosité, je lui demandai la permission de la quitter un moment, pour aller voir, à quelques milles de là, une abbaye célèbre, par les morceaux fameux du Titien et de Paul Véronese, qui s’y conservaient avec soin. Emue d’un mouvement dont elle ne parut pas être maîtresse. Léonore me fixa.

— Eh bien ! me dit-elle, te voilà déjà mari ; tu brûles de goûter des plaisirs sans ta femme… Où vas-tu, mon ami ; quel tableau peut donc valoir l’original que tu possèdes ?

— Aucun assurément, lui dis-je, et tu en es bien convaincue ; mais je sais que ces objets t’amusent peu ; c’est l’affaire d’une heure ; et ces présents superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant des figues, sont bien préférables aux subtilités de l’art, que je désire aller admirer un instant…

— Vas, mon ami, me dit cette charmante fille, je saurai être une heure sans toi, et se rapprochant de son arbre : vas, cours à tes plaisirs, je vais goûter les miens…

Je l’embrasse, je la trouve en larmes… Je veux rester, elle m’en empêche ; elle dit que c’est un léger moment de faiblesse, qu’il lui est impossible de vaincre. Elle exige que j’aille où la curiosité m’appelle, m’accompagne au bord de la gondole, m’y voit monter, reste au rivage, pendant que je m’éloigne, pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre à mes yeux, dans le jardin. Qui m’eût dit, que tel était l’instant qui allait nous séparer ! et que dans un océan d’infortune, allaient s’abîmer nos plaisirs…

— Eh quoi, interrompit ici Mme de Blamont ; vous ne faites donc que de vous réunir ?

— Il n’y a que trois semaines que nous le sommes, madame, répondit Sainville, quoiqu’il y ait trois ans que nous ayons quitté notre patrie.

— Poursuivez, poursuivez, Monsieur ; cette catastrophe annonce deux histoires, qui promettent bien de l’intérêt.

Ma course ne fut pas longue, reprit Sainville ; les pleurs de Léonore m’avaient tellement inquiété, qu’il me fut impossible de prendre aucun plaisir à l’examen que j’étais allé faire. Uniquement occupé de ce cher objet de mon cœur, je ne songeais plus qu’à venir la rejoindre. Nous atteignons le rivage… Je m’élance… Je vole au jardin,… et au lieu de Léonore, la veuve, la maîtresse du logis, se jette vers moi, toute en larmes… me dit qu’elle est désolée, qu’elle mérite toute ma colère… Qu’à peine ai-je été à cent pas du rivage, qu’une gondole, remplie de gens qu’elle ne connaît pas, s’est approchée de sa maison, qu’il en est sorti six hommes masqués, qui ont enlevé Léonore, l’ont transportée dans leur barque, et se sont éloignés avec rapidité, en gagnant la haute mer… Je l’avoue, ma première pensée fut de me précipiter sur cette malheureuse, et de l’abattre d’un seul coup à mes pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir au col, et de lui dire, en colère, qu’elle eût à me rendre ma femme, ou que j’allais l’étrangler à l’instant…

Exécrable pays, m’écriai-je, voilà donc la justice qu’on rend dans cette fameuse république ! Puisse le ciel m’anéantir et m’écraser à l’instant avec elle, si je ne retrouve pas celle qui m’est chère…

A peine ai-je prononcé ces mots, que je suis entouré d’une troupe de sbires ; l’un d’eux s’avance vers moi ; me demande si j’ignore qu’un étranger ne doit, à Venise, parler du gouvernement, en quoi que ce puisse être.

— Scélérat, répondis-je, hors de moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le droit des gens et l’hospitalité aussi cruellement violés…

— Nous ignorons ce que vous voulez dire, répondit l’alguasil ; mais ayez pour agréable de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ prisonnier dans votre auberge, jusqu’à ce que la République ait ordonné de vous.

Mes efforts devenaient inutiles, et ma colère impuissante ; je n’avais plus pour moi que des pleurs, qui n’attendrissaient personne, et des cris qui se perdaient dans l’air. On m’entraîne. Quatre de ces vils fripons m’escortent, me conduisent dans ma chambre, me consignent à Antonio, et vont rendre compte de leur scélératesse.

C’est ici où les paroles manquent au tableau de ma situation ! Et comment vous rendre, en effet, ce que j’éprouvai, ce que je devins, quand je revis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques heures, libre et avec ma Léonore, et dans lequel je rentrais prisonnier, et sans elle. Un sentiment pénible et sombre succéda bientôt à ma rage… Je jetai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses ajustements, sur sa toilette ; mes pleurs coulaient avec abondance, en m’approchant de ces différentes choses. Quelquefois, je les observais avec le calme de la stupidité. L’instant d’après, je me précipitais dessus avec le délire de l’égarement… La voilà, me disais-je, elle est ici… Elle repose… Elle va s’habiller… Je l’entends ; mais trompé par une cruelle illusion, qui ne faisait qu’irriter mon chagrin, je me roulais au milieu de la chambre ; j’arrosais le plancher de mes larmes, et faisais retentir la voûte de mes cris. O Léonore ! Léonore ! c’en est donc fait, je ne te verrai plus… Puis, sortant, comme un furieux, je m’élançais sur Antonio, je le conjurais d’abréger ma vie ; je l’attendrissais par ma douleur ; je l’effrayais par mon désespoir.

Cet homme, avec l’air de la bonne foi, me conjura de me calmer ; je rejetai d’abord ses consolations : l’état dans lequel j’étais permettait-il de rien entendre… Je consentis enfin à l’écouter.

— Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il d’abord ; je ne prévois qu’un ordre de vous retirer dans vingt-quatre heures des terres de la République, elle n’agira sûrement pas plus sévèrement avec vous.

— Eh ! Que m’importe ce que je deviendrai ; c’est Léonore que je veux, c’est elle que je vous demande.

— Ne vous imaginez pas qu’elle soit à Venise ; le malheur dont elle est victime est arrivé à plusieurs autres étrangères, et même à des femmes de la ville : il se glisse souvent dans le canal des barques turques ; elles se déguisent, on ne les reconnaît point ; elles enlèvent des proies pour le sérail, et quelques précautions que prenne la République, il est impossible d’empêcher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit là le malheur de votre Léonore : la veuve du jardin de Malamoco n’est point coupable, nous la connaissons tous pour une honnête femme ; elle vous plaignait de bonne foi, et peut-être que, sans votre emportement, vous en eussiez appris davantage. Ces îles, continuellement remplies d’étrangers, le sont également d’espions, que la République y entretien ; vous avez tenu des propos, voilà la seule raison de vos arrêts.

— Ces arrêts ne sont pas naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu’est devenue celle que j’aime ; ô mon ami !faites-là-moi rendre, et mon sang est à vous.

— Soyez franc, est-ce une fille enlevée en France ? Si cela est, ce qui vient de se faire pourrait bien être l’ouvrage des deux cours ; cette circonstance changerait absolument la face des choses…

Et me voyant balbutier :

— Ne me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole à l’instant m’informer ; soyez certain qu’à mon retour je vous apprendrai si votre femme a été enlevée par ordre pu par surprise.

— Eh bien ! répondis-je avec cette noble candeur de la jeunesse, qui, toute honorable qu’elle est, ne sert pourtant qu’à nous faire tomber dans tous les pièges qu’il plaît au crime de nous tendre… Eh bien ! je vous l’avoue, elle est ma femme, mais à l’insçu de nos parents.

— Il suffit, me dit Antonio, dans moins d’une heure vous saurez tout… Ne sortez point, cela gâterait vos affaires, cela vous priverait des éclaircissements que vous avez droit d’espérer.

Mon homme part et ne tarde pas à reparaître.

— On ne se doute point, me dit-il, du mystère de votre intrigue ; l’ambassadeur ne sait rien, et notre République nullement fondée à avoir les yeux sur votre conduite, vous aurait laissé toute votre vie tranquille sans vos blasphèmes sur son gouvernement ; Léonore est donc sûrement enlevée par une barque turque ; elle était guettée depuis un mois ; il y avait dans le canal six petits bâtiments armés qui l’escortèrent, et qui sont déjà à plus de vingt lieues en mer. Nos gens ont couru, ils ont vu, mais il leur a été impossible de les atteindre. On va venir vous apporter les ordres du Gouvernement, obéissez-y ; calmez-vous, et croyez que j’ai fait pour vous tout ce qui pouvait dépendre de moi.

A peine Antonio eut-il effectivement cessé de me donner ces cruelles lumières, que je vis entrer ce même chef des Sbires qui m’avait arrêté ; il me signifia l’ordre de partir dès le lendemain au matin ; il m’ajouta que, sans la raison que j’avais effectivement de me plaindre, on n’en aurait pas agi avec autant de douceur ; qu’on voulait bien pour ma consolation me certifier que cet enlèvement ne s’était point fait par aucun malfaiteur de la République, mais uniquement par des barques des Dardanelles qui se glissaient ainsi dans la mer adriatique, sans qu’il fût possible d’arrêter leurs désordres, quelques précautions que l’on pût prendre… Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de lui donner quelques sequins pour l’honnêteté qu’il avait eue de ne me consigner que dans mon hôtel, pendant qu’il pouvait me conduire en prison.

J’étais infiniment plus tenté, je l’avoue, d’écraser ce coquin, que de lui donner pour boire, et j’allai le faire sans doute, quand Antonio me devinant, s’approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme. Je le fis, et chacun s’étant retiré, je me replongeai dans l’affreux désespoir qui déchirait mon âme… A peine pouvais-je réfléchir, jamais un dessein constant ne parvenait à fixer mon imagination ; il s’en présentait vingt à-la-fois, mais aussitôt rejetés que conçus, ils faisaient à l’instant place à mille autres dont l’exécution était impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour en juger, et plus d’éloquence que moi pour la peindre. Enfin, je m’arrêtai au projet de suivre Léonore, de la devancer si je pouvais à Constantinople, de la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la soustraire au prix de mon sang, s’il le fallait, à l’affreux sort qui lui était destiné. Je chargeai Antonio de me fréter une felouque ; je congédiai la femme que nous avions amenée, et la récompensai sur le serment qu’elle me fit que je n’aurais jamais rien à craindre de son indiscrétion.

La felouque se trouva prête le lendemain au matin, et vous jugez si c’est avec joie que je m’éloignai de ces perfides bords. J’avais 15 hommes d’équipage, le vent était bon ; le surlendemain, de bonne heure, nous aperçûmes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, frère rivale de Gibraltar, et peut-être aussi imprenable que cette célèbre clef de l’Europe3 ; le cinquième jour nous doublâmes le Cap de Morée, nous entrâmes dans l’archipel, et le septième au soir, nous touchâmes Pera.

Aucun bâtiment, excepté quelques barques de pêcheurs de Dalmatie, ne s’était offert à nous durant la traversée ; nos yeux avaient eu beau se tourner de toutes parts, rien d’intéressant ne les avait fixés… Elle a trop d’avance, me disais-je, il y a long-tems qu’elle est arrivée… O ciel ! elle est déjà dans les bras d’un monstre que je redoute… je ne parviendrai jamais à l’en arracher.

Le comte de Fierval était pour lors ambassadeur de notre cour à la Porte ; je n’avais aucune liaison avec lui ; en eussé-je eu d’ailleurs, aurai-je osé me découvrir ? C’était pourtant le seul être que je pusse implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer quel qu’éclaircissement : je fus le trouver, et lui laissant voir ma douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui déguisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d’avoir quelque pitié de mes maux, et de vouloir bien m’être utile, ou par ses actions, ou par ses conseils.

Le comte m’écouta avec toute l’honnêteté, avec tout l’intérêt que je devais attendre d’un homme de ce caractère…

— Votre situation est affreuse, me dit-il ; si vous étiez en état de recevoir un conseil sage, je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec vos parents, et de leur apprendre le malheur épouvantable qui vous est arrivé.

— Et le puis-je, Monsieur, lui dis-je ; puis-je exister où ne sera pas ma Léonore ! Il faut que je la retrouve, ou que je meure.

— Eh bien ! me dit le comte, je vais faire pour vous tout ce que je pourrai… peut-être plus que ne devrait me le permettre ma place… Avez-vous un portrait de Léonore ?

— En voici un assez ressemblant, autant au moins qu’il est possible à l’art d’atteindre à ce que la nature a de plus parfait.

— Donnez-le-moi : demain matin à cette même heure, je vous dirai si votre femme est dans le sérail. Le Sultan m’honore de ses bontés : je lui peindrai le désespoir d’un homme de ma nation ; il me dira s’il possède ou non cette femme ; mais réfléchissez-y bien, peut-être allez-vous accroître votre malheur : s’il l’a, je ne vous réponds pas qu’il me la rende…

— Juste ciel ! elle serait dans ces murs, et je ne pourrais l’en arracher… Oh ! Monsieur, que me dites-vous ? peut-être aimerai-je mieux l’incertitude.

— Choisissez.

— Agissez, Monsieur, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes malheurs ; agissez : et si le Sultan possèdeLéonore, s’il se refuse à me la rendre, j’irai mourir de douleur aux pieds des murs de son sérail ; vous lui ferez savoir ce que lui coûte sa conquête ; vous lui direz qu’il ne l’achète qu’aux dépens de la vie d’un infortuné.

Le comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la servit, bien différent en cela de ces ministres ordinaires, qui, tout bouffis d’une vaine gloire, accordent à peine à un homme le tems de peindre ses malheurs, le repoussent avec dureté, et comptent au rang de leurs moments perdus ceux que la bienséance les oblige à prêter l’oreille aux malheureux.

Gens en place, voilà votre portrait : vous croyez nous en imposer en alléguant sans cesse une multitude d’affaires, pour prouver l’impossibilité de vous voir et de vous parler ; ces détours, trop absurdes, trop usés, pour en imposer encore, ne sont bons qu’à vous faire mépriser ; ils ne servent qu’à faire médire de la nation, qu’à dégrader son gouvernement. O France ! tu t’éclaireras un jour, je l’espère : l’énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la tyrannie, et foulant à tes pieds les scélérats qui servent l’un et l’autre, tu sentiras qu’un peuple libre par la nature et par son génie, ne doit être gouverné que par lui-même4.

Dès le même soir, le comte de Fierval me fit dire qu’il avait à me parler, j’y courus.

— Vous pouvez, me dit-il, être parfaitement sûr queLéonore n’est point au sérail ; elle n’est même point àConstantinople. Les horreurs qu’on a mis à Venise sur le compte de cette cour n’existent plus : depuis des siècles on ne fait point ici le métier de corsaire ; un peu plus de réflexion m’aurait fait vous le dire, si j’eusse été occupé d’autre chose, quand vous m’en avez parlé, que du plaisir de vous être utile. A supposer que Venise ne vous en a point imposé sur le fait, et que réellement Léonore ait été enlevée par des barques déguisées, ces barques appartiennent aux Etats Barbaresques, qui se permettent quelquefois ce genre de piraterie ; ce n’est donc que là qu’il vous sera possible d’apprendre quelque chose. Voilà le portrait que vous m’avez confié ; je ne vous retiens pas plus long-tems dans cette Capitale. Si vos parents faisaient des recherches, si l’on m’envoyait quelques ordres, je serais obligé de changer la satisfaction réelle que je viens d’éprouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-être arrêter… Eloignez-vous… Si vous poursuivez vos recherches, dirigez-les sur les côtes d’Afrique… Si vous voulez mieux faire, retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire la paix avec vos parents, que de continuer à les aigrir par une plus longue absence.

Je remerciai sincèrement le comte, et la fin de son discours m’ayant fait sentir qu’il serait plus prudent à moi de lui déguiser mes projets, que de lui en faire part… que peut-être même il désirait que j’agisse ainsi ; je le quittai, le comblant des marques de ma reconnaissance, et l’assurant que j’allais réfléchir à l’un ou l’autre des plans que son honnêteté me conseillait.

Je n’avais ni payé, ni congédié ma felouque ; je fis venir le patron, je lui demandai s’il était en état de me conduire à Tunis.

— Assurément, me dit-il, à Alger, à Maroc, sur toute la côte d’Afrique, Votre Excellence n’a qu’à parler.

Trop heureux dans mon malheur de trouver un tel secours ; j’embrassai ce marinier de toute mon âme.

— O brave homme ! lui dis-je avec transport… ou il faut que nous périssions ensemble, ou il faut que nous retrouvions Léonore.

Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour d’après : nous étions dans une saison où ces parages sont incertains ; le temps était affreux : nous attendîmes. Je crus inutile de paraître davantage chez le Ministre de France… Que lui dire ? Peut-être même le servais-je en n’y reparaissant plus. Le ciel s’éclaircit enfin, et nous nous mîmes en mer ; mais ce calme n’était que trompeur : la mer ressemble à la fortune, il ne faut jamais se défier autant d’elle, que quand elle nous rit le plus.

A peine eûmes-nous quitté l’archipel, qu’un vent impétueux troublant la manœuvre des rames, nous contraignit à faire de la voile ; la légèreté du bâtiment le rendit bientôt le jouet de la tempête, et nous fûmes trop heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entrâmes sous le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville bâtie par le Commandeur de ce nom en 1566. Si j’avais pu penser à autre chose qu’à Léonore, j’aurais sans doute remarqué la beauté des fortifications de cette place, que l’art et la nature rendent absolument imprenables. Mais je ne m’occupai qu’à prendre vite un logement dans la ville, en attendant que nous en puissions repartir avec plus de promptitude encore, et cela devenant impossible pour le même soir, je me résolus à passer la nuit dans le cabaret où nous étions.

Il était environ neuf heures du soir, et j’allais essayer de trouver quelques instants de repos, lorsque j’entendis beaucoup de bruit dans la chambre à coté de la mienne. Les deux pièces n’étant séparées que par quelques planches mal jointes, il me fut aisé de tout voir et de tout entendre. J’écoute… j’observe… quel singulier spectacle s’offre à mes regards ! trois hommes qui me paraissent Vénitiens, placèrent dans cette chambre une grande caisse couverte de toile cirée ; dès que ce meuble est apporté, celui qui paraît être le chef, s’enferme seul, lève la toile qui couvre la caisse, et je vois une bière.

— O malheureux ! s’écrie cet homme, je suis perdu ; elle est morte… elle n’a plus de mouvement…

Ce personnage est-il fou, me dis-je à moi-même… Eh quoi ! il s’étonne qu’il y ait un mort dans ce cercueil !… Mais pourquoi ce meuble funèbre, continue-je. Quelle apparence qu’il fût là, s’il ne contenait un mort ! et mes réflexions font place à la plus grande surprise, quand je vois celui qui avait parlé, ouvrir la bière, et en retirer dans ses bras le corps d’une femme ; comme elle était habillée, je reconnus bientôt qu’elle n’était qu’en syncope, et qu’elle avait sûrement été mise en vie dans ce cercueil.

— Ah ! Je le savais bien, continua le personnage, je le savais bien qu’elle ne résisterait pas là-dedans à la tempête ; quel besoin de la laisser dans cette position, dès que nos étions sûrs de n’être pas suivi… O juste ciel !… et pendant ce temps-là, il déposait cette femme sur un lit ; il lui tâtait le pouls, et s’apercevant sans doute qu’il avait encore du mouvement, il sauta de joie.

— Jour heureux ! s’écria-t-il, elle n’est qu’évanouie !… Fille charmante, je ne serai point privé des plaisirs que j’attends de toi ; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne seront pas perdues…

Cet homme sortit en même-tems d’une petite caisse des flacons, des lancettes, et se préparait à donner toutes sortes de secours à cette infortunée, dont la situation où elle avait été placée m’avait toujours empêché de distinguer les traits.

J’en étais là de mon examen, très-curieux de découvrir la suite de cette aventure, lorsque le patron de ma felouque entra brusquement dans ma chambre.

— Excellence, me dit-il, ne vous couchez pas, la lune se lève, le tems est beau, nous dînons demain à Tunis, siVotre Excellence veut se dépêcher.

Trop occupé de mon amour, trop rempli du seul désir d’en retrouver l’objet, pour perdre à une aventure étrangère les moments destinés à Léonore, je laisse là ma belle évanouie, et vole au plutôt sur mon bâtiment : les rames gémissent ; le tems fraîchit ; la lune brille ; les matelots chantent ; et nous sommes bientôt loin de Malte… Malheureux que j’étais ! où ne nous entraîne pas la fatalité de notre étoile… Ainsi que le chien infortuné de la fable, je laissais la proie pour courir après l’omble, j’allais m’exposer à mille nouveaux dangers pour découvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains.

— O grand Dieu ! s’écria Mme de Blamont, quoi !Monsieur, la belle morte était votre Léonore ?

— Oui, Madame, je lui laisse le soin de vous apprendre elle-même ce qui l’avait conduite là… Permettez que je continue ; peut-être verrez-vous encore la fortune ennemie se jouer de moi avec les mêmes caprices ; peut-être me verrez-vous encore, toujours faible, toujours occupé de ma profonde douleur, fuir la prospérité qui luit un instant, pour voler où m’entraîne malgré moi la sévérité de mon sort.

Nous commencions avec l’aurore à découvrir la terre ; déjà le Cap Bon s’offrait à nos regards, quand un vent d’Est s’élevant avec fureur, nous permit à peine de friser la côte d’Afrique, et nous jeta avec une impétuosité sans égalé vers le détroit de Gibraltar ; la légèreté de notre bâtiment le rendait avec tant de facilité la proie de la tempête, que nous ne fûmes pas quarante heures à nous trouver en travers du détroit. Peu accoutumés à de telles courses sur des barques si frêles, nos matelots se croyaient perdus ; il n’était plus question de manœuvres, nous ne pouvions que carguer à la hâte une mauvaise voile déjà toute déchirée, et nous abandonner à la volonté du Ciel, qui, s’embarrassant toujours assez peu du vœu des hommes, ne lés sacrifie pas moins, malgré leurs inutiles prières, à tout ce que lui inspire la bizarrerie de ses caprices. Nous passâmes ainsi le détroit, non sans risquer à chaque instant d’échouer contre l’une ou l’autre terre ; semblables à ces débris que l’on voit, errants au hasard et tristes jouets des vagues, heurter chaque écueil tour-à-tour, si nous échappions au naufrage sur les côtes d’Afrique, ce n’était que pour le craindre encore plus sur les rives d’Espagne.

Le vent changea sitôt que nous eûmes débouqué le détroit ; il nous rabattit sur la côte occidentale de Maroc, et cet empire étant un de ceux où j’aurais continué mes recherches, à supposer qu’elles se fussent trouvées infructueuses dans les autres Etats barbaresques, je résolus d’y prendre terre. Je n’avais pas besoin de le désirer, mon équipage était las de courir : le patron m’annonça dès que nous fûmes au port de Salé, qu’à moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas me servir plus long-tems ; il m’objecta que sa felouque peu faite à quitter les ports d’Italie, n’était pas en état d’aller plus loin, et que j’eusse à le payer ou à me décider au retour.

— Au retour, m’écriai-je, eh ! ne sais-tu donc pas que je préférerais la mort à la douleur de reparaître dans ma patrie sans avoir retrouvé celle que j’aime.

Ce raisonnement fait pour un cœur sensible, eut peu d’accès sur l’âme d’un matelot, et le cher patron, sans en être ému, me signifia qu’en ce cas il fallait prendre congé l’un de l’autre. Que devenir ! Etait-ce en Barbarie où je devais espérer de trouver justice contre un marinier Vénitien ? Tous ces gens-là, d’ailleurs, se tiennent d’un bout de l’Europe à l’autre : il fallut se soumettre, payer le patron, et s’en séparer.

Bien résolu de ne pas rendre ma course Inutile dans ce royaume, et d’y poursuivre au moins les recherches que j’avais projetées, je louai des mulets à Salé, et rendu à Mekinés, lieu de résidence de la Cour, je descendis chez le consul de France : je lui exposai ma demande.

— Je vous plains, me répondit cet homme, dès qu’il m’eût entendu, et vous plains d’autant plus, que votre femme, fût-elle au sérail, il serait impossible, au roi de France même, de la découvrir ; cependant, il n’est pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu : il est extrêmement rare que les corsaires de Maroc aillent aujourd’hui dans l’Adriatique ; il y a peut-être plus de trente ans qu’ils n’y ont pris terre : les marchands qui fournissent le harem ne vont acheter des femmes qu’en