Algéries 50 - Yahia Belaskri - ebook

Algéries 50 ebook

Yahia Belaskri

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Opis

25 écrivains algériens et français s'expriment sur les cinquante dernières années de l'AlgérieLe travail littéraire présenté dans cet ouvrage, fait à plusieurs mains, ne prétend à rien, absolument rien d’autre que l’expression de subjectivités, individuelles, intimes, de femmes et d’hommes, aux horizons tout aussi éclatés, aux aspirations non moins variées, tous évoquant leur rapport à l’Algérie. Ce qui leur a été demandé, récit, témoignage ou fiction, et qu’ils expriment avec talent. Ils sont Algériens vivant en Algérie. Et l’amertume les étreint, tordant leurs mots. Dans leurs textes, une guerre cache l’autre, l’occulte même et l’amertume fait oublier les rêves nourris par plusieurs générations. Rêves extirpés, arrachés, douleurs lancinantes, cicatrices profondes, tels se présentent-ils à nous, nus et libres, la rage au ventre, le verbe sanglant. Ils sont Algériens, vivant en Europe, en particulier en France, et l’exil enrichit leur vision et leur regard. Attendris, sans altérer leur lucidité ni leur capacité créatrice, triturant les mots, les ciselant, pour dire la terre algérienne, ses blessures et les espérances de ses enfants. Ils sont Français, nés en Algérie, y ayant vécu et / ou travaillé pour certains, l’ayant seulement visité pour d’autres, et leurs sentiments sont empreints d’amour, leurs mots irrigués d’indulgence, de bienveillance aussi et d’espoir.Avec Jérôme Ferrari, Jean-Pierre Han, Roland Strahm, Marie-Joëlle Rupp, Nadia Roman, Arezki Metref, Rachid Mokhtari, Lazhari Labter, Brahim Hadj-Slimane, Leila Marouane, Anouar Benmalek, Alice Cherki, Abdelkader Djemaï, Yves Ouahnon, José Lenzini, Yahia Belaskri, Fatéma Bekhaï, Elsa Dassi, Mabrouk Rachedi, Fatima Besnaci-Lancou, Rémi Yacine, Nathalie Philippe, Christiane Chaulet-Achour et Bernard Magnier.Un recueil de textes intenses, émouvants qui nous font revenir sur les moments d’horreur mais aussi de bonheur et de beauté en AlgérieEXTRAITJ’avais neuf ans en 1954. J’habitais avec mes parents et mes frères dans une ville aux portes de Paris, un imposant pavillon bourgeois sur une avenue bordée de tilleuls. Cette avenue menait d’un grand et joli parc, vestige du XVIIIe siècle, à un modeste quartier construit de petits immeubles. Notre maison était à la «frontière» et je la franchissais souvent car c’est dans les rues sans arbres, de l’autre côté, que se trouvaient les commerces.C’est en allant acheter du pain que je rencontrai littéralement pour la première fois un Algérien. C’était au début de l’automne, la Toussaint n’était pas très loin. L’Algérie ne m’était pas tout à fait inconnue, je l’avais située dans notre grand atlas Schrader et Gallouédec. C’était, de l’autre côté de la mer, une partie de cette immense tache rose qui indiquait l’Empire français, je savais aussi que des hommes venus de là-bas pour travailler habitaient un foyer situé loin, au-delà du quartier voisin, dans une autre commune. A PROPOS DE LA COLLECTIONHeureux qui comme… est une collection phare pour les Editions Magellan, avec 10 000 exemplaires vendus chaque année.Publiée en partenariat avec le magazine Géo depuis 2004, elle compte aujourd’hui 92 titres disponibles, et pour bon nombre d’entre eux une deuxième, troisième ou quatrième édition.

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Cet ouvrage est publié en partenariat avec la Cité nationale de l’histoire de l’immigration

AVANT-PROPOS

YAHIA BELASKRI

Le monde a changé, dit-on, depuis le 11 septembre 2001. Certes. Pour les États-Unis d’Amérique, frappés au cœur par le terrorisme. Pour le monde, sidéré par les images des tours jumelles du World Trade Center en flammes, effondrées. Pour les pays d’Islam, mis en accusation. L’Irak puis l’Afghanistan ont cristallisé cette confrontation Occident-Islam.

Le monde a changé, dit-on, depuis la révolution tunisienne et ce qui a été appelé le «Printemps arabe». Certes. Printemps qui a entraîné la chute de dictateurs en poste depuis de longues années, Ben Ali fuyant comme un bandit, après avoir mis son pays en coupe réglée; Moubarak, le pharaon tout-puissant régnant par la corruption et la brutalité, momifié par son peuple; le fantasque El Kadhafi, leader autoproclamé d’un pays sans loi, sans droits ni institutions, renversé et traqué comme un rat. D’autres prédateurs suivront certainement pour confirmer ce changement.

Pour les Algériens, le monde a changé il y a cinquante ans. Brutalement. Avec du sang et des larmes. Après cent trente-deux ans de colonisation française et plus de sept ans d’une guerre terrible qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts, succédant à trois siècles d’occupation ottomane, le pays devient souverain. Le 3 juillet 1962 était proclamée l’indépendance de l’Algérie et naissait la République algérienne démocratique et populaire. Pays exsangue, société déboussolée, mémoires blessées, la reconstruction est ardue et semée d’embûches.

Cinquante ans après, c’est un pays qui sort d’une guerre civile meurtrière, traumatisante, en proie à des difficultés sociales, politiques, économiques, et qui s’apprête à faire son bilan. À l’enthousiasme et l’utopie des premières années s’est substitué un immense désespoir malgré les ressources financières colossales engrangées ces dernières années. Cinquante ans après, le bilan des brutalités et des humiliations subies jette un voile épais sur les réalisations qui auraient pu être accomplies. Les Algériens, femmes et hommes, sauront dresser le bilan nécessaire et engager les changements adéquats. Cela leur appartient.

Le travail littéraire présenté dans cet ouvrage, fait à plusieurs mains, ne prétend à rien, absolument rien d’autre qu’à l’expression de subjectivités de femmes et d’hommes aux horizons éclatés, aux aspirations non moins variées, tous évoquant leur rapport à l’Algérie. Ce qui leur a été demandé, récit, témoignage ou fiction, et qu’ils expriment avec talent.

Ils sont Algériens vivant en Algérie. Et l’amertume les étreint, tordant leurs mots. Dans leurs textes, une guerre cache l’autre, l’occulte même, et l’amertume fait oublier les rêves nourris par plusieurs générations. Rêves extirpés, arrachés, douleurs lancinantes, cicatrices profondes, tels se présentent-ils à nous, nus et libres, la rage au ventre, le verbe sanglant.

Ils sont Algériens vivant en Europe, en particulier en France, et l’exil enrichit leur vision et leur regard. Attendris, sans que soit altérée leur capacité créatrice, ils triturent les mots, les cisèlent, pour dire la terre algérienne, ses blessures et les espérances de ses enfants.

Ils sont Français nés en Algérie, y ayant vécu ou travaillé pour certains, l’ayant seulement visitée pour d’autres, et leurs sentiments sont empreints d’amour, leurs mots irrigués d’indulgence, de bienveillance aussi, et d’espoir.

Ils sont Français nés de parents originaires d’Algérie, et leurs mots s’emmêlent, s’entremêlent, se croisent pour dire les souffrances d’hier, celles de leurs parents, les malentendus d’aujourd’hui, les leurs, et l’inconfort de leur situation.

Écrivains pour la plupart, ou journalistes, critiques, enseignants, ils dépassent le récit historique, s’en détachent, le contournent, l’évacuent, se focalisent sur le sort de l’individu, l’être humain, dans son entièreté et dans ce qu’il a de plus profond, sa dignité d’homme. Ainsi, ils offrent, non de la nostalgie, même si certains la laissent deviner, mais de la lucidité, de la distance et, surtout, l’amour d’une terre rude et attachante, à l’histoire séculaire, tumultueuse, complexe et paradoxale.

Femmes et hommes, ils explorent le secret des mots pour rendre intelligibles les souffrances, les cicatrices cachées. Mais pas seulement. Appelant à l’ouverture des cœurs et des esprits, ils se veulent résolument optimistes, croyant aux capacités de la jeunesse algérienne pour qui vivre dignement est le seul objectif.

I TROPISMES ALGÉRIENS

UN AMOUR COMPLIQUÉ

JÉRÔME FERRARI

En août 2003, je suis monté dans l’avion presque vide qui m’emmenait vivre pour quatre ans dans un pays que je ne connaissais pas et qui ne m’évoquait rien. Après avoir appris ma nomination au lycée international, j’étais allé passer vingt-quatre heures à Alger pour y rencontrer mes futurs collègues et je n’en avais ramené que quelques images furtives, la poussière, les barbelés, les fusils à pompe de la sécurité nationale sur le tarmac, le minibus blindé qui nous conduisait de l’ambassade de France au lycée, les interminables formalités d’embarquement et le sourire des élèves dans la cour de récréation, toutes ces choses dont il m’était alors impossible de concevoir qu’elles allaient devenir mon quotidien.

L’histoire de ma famille, comme c’est presque toujours le cas en Corse, est indissociable de celle de l’empire français et j’ai grandi entouré de vieillards aimants qui avaient combattu les Druzes en Syrie, dompté des chevaux au Sénégal, rêvé dans les fumeries d’opium de Saigon ou rempli d’inutiles registres d’état civil au Maroc et sur les rives du Niger, mais aucun d’eux n’avait jamais mis les pieds en Algérie. Au jour de l’indépendance, chez moi, personne ne s’est réjoui, personne n’a fondu en larmes. L’extraordinaire violence affective des relations franco-algériennes nous était parfaitement étrangère.

En cette année 2003, au moment de présenter ma candidature dans les lycées français à l’étranger, deux postes étaient proposés en philosophie: Rabat, la ville natale de mon père, et Alger. Je voulais vivre dans un endroit où je serais enfin préservé des touristes. Alger fut donc mon premier choix. J’avais trente-quatre ans et j’avais fini par comprendre le sens de la parole d’Héraclite: les hommes ne gagnent rien à obtenir ce qu’ils désirent. Nos désirs ne nous livrent pas seulement à la cruauté de la désillusion, ils s’immiscent entre le réel et nous-mêmes et nous en soustraient la richesse infinie. Je n’attendais rien. Je ne craignais rien. J’essayais de garder les yeux ouverts.

À la rentrée, j’ai participé à un projet d’atelier d’écriture auquel mes collègues français et algériens me proposèrent de m’associer. Nous nous réunissions tous les jeudis dans la cour déserte du lycée avec un groupe d’élèves volontaires de seconde et de première. Ils devaient produire des textes, en français et en arabe, dans lesquels ils parleraient de leur passé et livreraient aussi leur vision du présent et de l’avenir: le leur, celui de l’Algérie. Pendant dix mois, toutes les semaines, je les ai écoutés parler de leur pays et j’ai lu leurs textes. Un garçon de première avait voulu commencer par rendre hommage aux combattants de la guerre de libération qui n’avait jusqu’alors été pour moi que la guerre d’Algérie. Il était fier de ce qui avait été accompli. Ils en étaient tous très fiers. Ils pouvaient se montrer extrêmement durs envers l’Algérie, et lucides, terriblement lucides, ils avaient grandi pendant les années 90 et avaient vu des horreurs qu’il m’était tout simplement impossible d’imaginer, ils étaient pleins d’humour et d’autodérision, parfois de rancœur, mais cette fierté-là, rien ne pouvait l’altérer. Chacun sait que l’amour est une chose compliquée, surtout quand il est profond, une chose compliquée et étrange qui mêle et unifie tout à la fois la rancœur, la tendresse et la fierté.

Un jeudi matin, nous leur avons demandé d’apporter tous les objets importants de leur mémoire familiale qu’ils voudraient partager avec les autres et l’herbe s’est recouverte de quelques vieilles étoffes décolorées, d’antiques ustensiles de cuisine et de centaines de photos en noir et blanc. Des mariages. Des réunions de famille. La guerre. Les doigts se tendaient pour désigner le visage d’un grand-père dans les rangs d’une katiba rassemblée sous le drapeau algérien. Et il y avait cette autre photo, qui m’a marqué au point que je l’ai utilisée dans un de mes romans. Elle avait été prise au maquis, certainement en hiver. On y voyait un groupe d’hommes pâles et maigres, enveloppés dans des couvertures, assis sur un banc devant une table basse couverte de tasses de thé. Au premier plan, l’un d’entre eux souriait à l’objectif. Tous les autres avaient le regard vide et perdu, indifférent à tout, ils semblaient transis par le froid et plus encore par une tristesse indicible qui n’entamait sans doute pas leur détermination mais que la victoire prochaine ne pourrait pas effacer. Ils savaient ce qu’était la guerre. Ils savaient ce qu’on y perd pour toujours et qu’aucune victoire ne peut racheter. Il n’était pas nécessaire que les adolescents qui m’entouraient le comprennent. Ils avaient droit à leur fierté.

Les premiers textes sont arrivés. Deux joyaux. L’histoire d’un chien sans nom qui se rend à un lieutenant français et celle d’hommes qui broutent comme des bêtes dans un village affamé du Sud. Et puis, après la guerre, les années de terrorisme, la grande peur de l’enfance quand il fallait s’endormir entouré de loups tapis dans l’ombre et que le sang suintait des pierres humides, la peur des faux barrages et des lendemains qui n’existent pas. La vie tout entière transformée en cauchemar sale et brumeux dont il est impossible de s’échapper.

On m’avait confié ces enfants pour que je leur transmette un savoir digne d’être transmis et c’est ce que j’ai fait –mais ils m’ont eux aussi appris quelque chose. À la vérité, ils ont fait plus que m’apprendre quelque chose, ils m’ont offert ce que je n’aurais jamais pu désirer, ils m’ont transformé et rien de ce que j’ai écrit plus tard n’aurait pu l’être sans eux. Je n’ai connu la guerre d’Algérie qu’à travers leur regard et leurs photos et c’est de cela seul que je me suis autorisé pour écrire un roman sur ce sujet si périlleux.

Quelques années plus tard, le 11 mars 2007, il me restait moins de quatre mois à passer en Algérie et je pensais déjà à mon départ avec nostalgie. Nous faisions passer des oraux aux élèves de première quand nous avons entendu l’explosion au Palais du gouvernement. Nous sommes tous sortis dans la cour, il y a eu un instant de flottement et quelques élèves se sont mis à pleurer. Dans l’heure qui a suivi, la panique à Ben-Aknoun était telle que le proviseur a dû donner l’ordre de fermer les portes du lycée. Les étudiants sortaient en courant de la fac de droit, ils hurlaient, tout le monde était persuadé que d’autres bombes étaient posées partout et qu’Alger allait disparaître, s’écrouler sur elle-même en nous engloutissant tous.

En fin d’après-midi, quand tout fut redevenu calme, je suis sorti dans les rues avec mon ami Ryad. Les voitures circulaient. Les gens marchaient. Leur tristesse était comme un mur. Jamais je n’avais vu une telle tristesse. Les gens marchaient et ils savaient que ça ne finirait jamais, ils graviraient des montagnes, ils se hisseraient lentement hors de l’abîme obscur, mais une force incroyablement puissante et maléfique s’obstinerait à les y rejeter sans cesse et ils ne pouvaient fuir nulle part. Moi, je pouvais partir pour l’aéroport et prendre l’avion et c’était ce que j’allais faire quelques semaines plus tard en les laissant tous là. J’en avais presque honte. Il me semblait que ma compassion même était d’une obscénité insupportable. Quand je rentrais de vacances et que l’avion survolait les côtes algériennes, j’avais le cœur battant, comme quand j’apercevais le golfe d’Ajaccio après de longs mois passés sur le continent, oui, j’avais le cœur battant comme si je rentrais dans mon pays. Mais l’Algérie n’était pas mon pays et je regardais sa tristesse depuis le mur derrière lequel je me tenais à l’abri et que je ne pourrais pas franchir.

Non, je le sais aujourd’hui, ce pays n’est pas le mien mais c’est sans importance: l’amour est une chose compliquée qui n’exige pas la possession.

UN LIEN SECRET

JEAN-PIERRE HAN

À ma fille, Nedjma

Tout est parti d’une découverte d’une banalité confondante, et j’aurais pu continuer à vivre en toute naïveté –c’est-à-dire d’une manière naturelle– mon rapport à l’Algérie, si je n’étais, par le plus pur des hasards, au cours d’un rangement de papiers, tombé sur la facture d’un dossier que j’étais censé avoir réalisé sur ce pays. Surprise de la découverte, mais incapacité totale de me rappeler de quoi il retournait. D’après la date, j’avais commis cette commande (ce ne pouvait être qu’une commande; pourquoi aurais-je initié un tel travail?) lorsque je n’étais encore qu’un tout jeune journaliste. Le document retrouvé n’était guère explicite ni sur les commanditaires, ni sur le contenu de la réalisation. Seule la somme perçue, relativement importante, pouvait laisser penser que j’avais dû nécessairement m’embarquer dans un début de réflexion sur la question littéraire et culturelle évoquée sur la facture. Banal incident, je l’ai dit, et pourtant les jours qui suivirent, l’agacement provoqué par mon trou de mémoire ne cessa de me tarauder, un peu comme lorsque vous ne parvenez pas à retrouver le nom d’une personne que vous connaissez bien, alors que vous l’avez sur le bout de la langue…

À l’heure qu’il est, j’ignore toujours de quoi il retournait. Et j’ai finalement renoncé à le savoir. Ce que je sais en revanche, c’est que cet incident m’a soudainement plongé dans une série d’interrogations dont je ne suis toujours pas sorti. Pourquoi un tel trouble pour une affaire de si peu d’importance? Pourquoi l’Algérie? Que venais-je faire dans cette histoire? À défaut de me demander quelle pouvait bien être ma légitimité à évoquer mon rapport à ce pays.

À vrai dire, je dois une fière chandelle aux Algériens. Enfant, en pleine guerre d’Indochine, je ne cessais d’être en butte, aussi bien à l’école qu’ailleurs, aux moqueries («Chinois vert à pattes jaunes» étant une des nombreuses appellations que mes petits camarades de classe me lançaient, et à force j’aurais presque fini par y trouver de l’affection!), au mépris, et parfois même à des injures. Comme mon père était un militant très actif au sein de la communauté vietnamienne –nous vivions dans la constante crainte d’une descente de police–, consigne m’avait été donnée par ma mère de ne jamais répliquer et surtout de ne jamais répondre à des questions que des «promeneurs innocents» auraient pu me poser dans la rue. Il suffisait de dire «je ne sais pas», et de passer rapidement mon chemin.

J’ai neuf ans. Nous sommes en vacances à Fontaine, dans la banlieue de Grenoble. Nous passons notre temps au milieu de la communauté vietnamienne de la ville, sur laquelle ma mère est immédiatement tombée, par hasard comme d’habitude, dit-elle. Une bonne partie des Vietnamiens du cru passe son temps chez une vieille dame qui gère un établissement de bains-douches dans le centre-ville. Elle a le cœur sur la main, ce qui lui vaut d’accueillir d’autres immigrés, des Algériens notamment. Vietnamiens et Algériens s’y entendent, sans trop se fréquenter cependant, parfois même dans un vif état de concurrence, pour entourer de leurs «soins» la mamie généreuse, au point d’accepter de se faire plus ou moins dépouiller par les uns et par les autres.

Je marche avec ma mère le long de l’Isère. Nous croisons une femme qui s’arrête brusquement à notre vue et se met à nous dévisager comme si nous étions des singes savants, en tout cas sans aucune aménité: son regard noir est éloquent. Je m’arrête à mon tour, me cale sur mes pieds et me mets à la regarder avec la même intense hargne que j’ai cru déceler chez elle. Comme piquée au vif, elle se met à hurler, nous injurie en précisant qu’elle est chez elle, «ici». Ma mère me saisit le bras et m’entraîne rapidement avec elle en bafouillant quelques mots d’excuse. Je traîne des pieds, me retourne, car je veux en découdre. La vieille continue à nous insulter.

C’est bien de ce type d’humiliations dont m’ont soudainement débarrassé les Algériens. Alors qu’au lendemain de la défaite de Diên Biên Phù en 1954, tout semblait réuni pour un surcroît de haine de la part de la population française, les «camarades» algériens, comme les appelait mon père, ont eu l’excellente idée de prendre le relais en entamant leur lutte pour la libération de leur pays. Du jour au lendemain, brusquement, nous autres Vietnamiens sommes devenus de bons immigrés, discrets, travailleurs, propres… L’opprobre s’abat désormais sur les travailleurs algériens, «ces pouilleux», «ces galeux jamais francs du collier»… Mon père explique souvent au gamin que je suis, entre deux discussions sur le foot, que les Algériens ont entrepris le même combat que le nôtre, et que c’est ça, le socialisme. Je capte le message. Ma mère, reprenant les discours à la mode, me recommande de me méfier de ces êtres malsains. Là aussi, pas question de leur parler ou d’établir le moindre contact avec eux. Je tremble encore de ma désobéissance: au retour d’un entraînement de foot à Saint-Ouen (je joue au Red Star Olympique Audonien), à l’arrêt du bus, le jour finissant, je me retrouve seul avec un Algérien. Il s’approche de moi, me dit quelques mots et me donne un vieux pistolet d’enfant en ferraille. Je le saisis, m’écarte de quelques pas et attends, le cœur battant, l’arrivée du bus salvateur. À son arrivée –une éternité–, je saute dedans et prends bien soin de me retrouver à l’opposé de mon donateur. Prudent, je me suis bien évidemment toujours gardé d’évoquer cet épisode devant ma mère, songeant parfois avec délice aux dangers auxquels j’avais échappé! Quant au pistolet à flèches, il ne marchait pas; je le jetai immédiatement sans aucun regret.

À la maison, mon père, L’Humanité dans une poche, Libération (celui d’Emmanuel d’Astier) dans l’autre, continue ses cours d’éducation politique composés de petites phrases incisives, à l’usage des grands débutants. Comme j’ai tendance à confondre allègrement le FNL vietnamien et le FLN algérien –avouez qu’il y a de quoi se tromper–, je préfère tout mettre dans le même sac révolutionnaire, mais garde précieusement dans un coin de ma tête les leçons de mon père, d’autant qu’elles me mettent en porte-à-faux avec ma mère: une manière comme une autre de lui crier mon amour en la contrecarrant jusqu’à plus soif. Dans le même temps, par ailleurs, je fais tout pour me détourner de la «famille» vietnamienne, m’évertue à oublier la langue et l’orthographe, le quôc ngu, et ne fais toujours rien, au grand dam de ma mère, pour éviter tout contact avec ces Algériens si terrifiants. Et puis la vedette footballistique de l’époque est algérienne et s’appelle Rachid Mekhloufi. Vite repéré, engagé à l’AS Saint-Étienne, il est sélectionné en équipe de France, avant d’aller rejoindre, quatre ans plus tard, en 1958, l’équipe du FLN qui donnera des matches de gala à travers le monde pour faire connaître la cause de son pays…

Le temps de mon adolescence correspond au temps où la guerre d’Algérie, comme on l’appelle désormais, vient gangrener la vie politique et sociale de la France. Je fréquente alors un grand lycée parisien du 17earrondissement de Paris où l’on retrouve tous les enfants de la bonne bourgeoisie du quartier, des fils ou des enfants de… Il paraît même qu’autrefois Jacques Chirac y fut élève. Sur des classes de trente-cinq à quarante élèves (la surpopulation scolaire ne date pas d’aujourd’hui), nous sommes trois ou quatre, pas plus, issus d’un autre milieu social, et intéressés par les événements politiques qui se déroulent alors (il y a quand même une certaine relation entre les deux choses). Je le sais et le comptabilise le jour où l’un de nos professeurs nous demande qui sera absent l’après-midi pour cause de manifestation pour la paix en Algérie: quatre mains dont la mienne se levèrent alors… De ces années de perturbations liées à l’éveil de jeunes consciences politiques, me reste en mémoire ce professeur arrivant un matin et nous annonçant que les parachutistes risquaient d’envahir Paris dans la nuit, auquel cas il faudrait prendre les armes. C’est le même professeur qui défilait parfois en tête des manifestations auxquelles nous participions et qu’il nous arrivait parfois d’organiser. Entre le potache qui passait son temps à graver sur une table de classe «OAS assassin» et celui qui continuait à suivre son professeur de lettres, par ailleurs critique dramatique bien connu, puis à aller commémorer, main dans la main avec ses camarades, les neuf personnes massacrées par la police au métro Charonne en février 1962, c’est bien une éducation de citoyen qui se dessinait. Et ce sont bien les Algériens qui en furent les instigateurs.

À la fin de l’année, alors que les accords d’Évian ont été signés en mars, mon père meurt dans d’atroces souffrances qui ont duré des mois et des mois: il n’y aura plus personne pour me «guider» dans le combat qui est le nôtre. Avant qu’il ne perde la tête à force de douleur, il a eu le temps de me glisser qu’il était heureux et fier de me voir enfin me décider à suivre le «bon chemin». Les soubresauts de la fin de la guerre d’Algérie se mêlent aux gémissements de mon père cloué dans sa chambre et ne cessant d’appeler ma mère. Je ne suis pas encore adulte. Après la guerre, le balancier penche à nouveau du côté du Viêtnam que les Américains tentent d’écraser. C’est désormais Le Courrier du Viêtnam que nous vendons sur les marchés et «Paix au Viêtnam!» ou «Lyndon B. Johnson assassin!» que nous crions en cadence dans les défilés. Je ne suis toujours pas adulte.

À vouloir tirer le fil rouge de mes relations avec les Algériens, je m’aperçois qu’étrangement (vraiment?) cette relation intervient de manière aussi régulière que subreptice. Peu de temps avant que je ne quitte le lycée, bac difficilement acquis en poche, mon professeur critique a eu le temps de m’initier au théâtre et de m’envoyer voir par la même occasion Kaki accueilli en France au Théâtre 347, l’ancien théâtre du Grand-Guignol situé près de Pigalle. Qui s’en souvient aujourd’hui? Qui, en France, connaît cet homme de théâtre complet? Peu après commence une autre bataille, celle de la création des Paravents de Jean Genet au théâtre de l’Odéon. On ne parle toujours pas impunément de l’Algérie, même en poète…

La cartographie de mes allées et venues au cours des années qui suivent m’amène à me retrouver, encore et toujours, près des quartiers arabes. Porte de Clichy d’abord, où je suis en classe préparatoire à Normale Sup, à la faculté de Nanterre ensuite qui vient d’être construite (en fait, avec un bâtiment pour commencer: les étudiants passent leurs examens dans des hangars militaires, les pieds dans la gadoue). Le train qui nous mène là s’arrête à la bien-nommée gare de La Folie. Et bien sûr le terrain alloué à l’université jouxte les bidonvilles, et l’«on» me recommande vivement de ne point fréquenter les bistrots arabes, notamment l’un d’eux situé juste derrière la faculté. Je m’évertue immédiatement, en toute innocence, à ne pas suivre le conseil. Dans le fameux bistrot en question, on me fiche une paix royale. Une sorte de frontière invisible mais bien réelle sépare cependant à l’évidence l’université en pleine construction et le bidonville.

Je situe le choc de ma découverte de Kateb Yacine, que je considère comme l’un des plus grands poètes de langue française, n’en déplaise même à des amis algériens que j’eus par la suite, vers ces années-là. J’avais, à l’époque, l’habitude de signer mes livres et de noter leur date d’acquisition. Je ne retrouve malheureusement aucun des nombreux exemplaires de Nedjma que j’ai achetés, passant mon temps à les offrir aux êtres que j’aimais… Je retrouve, en revanche, la date de mon achat du Cercle des représailles: 6 février 1967, à peu près au moment (j’ai noté la date du 10 février dans mes carnets) où je vais voir au TNP, avec mon meilleur ami qui a partagé mes années d’adolescence et de combat au lycée, Les Ancêtres redoublent de férocité mis en scène par Jean-Marie Serreau. Plus de quarante ans plus tard, il nous arrive encore d’évoquer avec précision certaines images de ce spectacle, tant il nous a marqués, tant la langue de Kateb nous a bouleversés. Et comment pourrais-je oublier que le même Kateb est aussi l’auteur de L’Homme aux sandales de caoutchouc qui rend hommage à Hô Chi Minh, réussissant à opérer la synthèse entre le Viêtnam, mon pays, et l’Algérie, inscrite dans mon corps et dans mon cœur? Une synthèse qu’incarne à lui seul Armand Gatti qui fit venir son ami Kateb en France; il m’en parlera longuement des années plus tard, avec la fougue qu’on lui connaît, alors que je l’interroge pour une revue consacrée à… Kateb Yacine.

Mais je ne veux pas en venir aux nombreux croisements, coïncidences et autres cheminements dus aux hasards, toujours objectifs bien évidemment, me ramenant encore et toujours vers l’Algérie. Ils font partie d’une autre période de ma vie. Ce que je sais, c’est que, foulant récemment pour la première fois le sol algérien, je ne me suis pas senti le moins du monde dépaysé. J’y retrouvai une senteur que je connaissais et compris que son histoire me concernait, et m’avait toujours concerné.

L’ÉVEIL

ROLAND STRAHM

À Mimi, mon épouse, et à mes deux enfants, Karim et Anissa

«L’enfant est le père de l’homme», W. Wordsworth

…et chaque devenir humain est singulier.

La guerre d’indépendance de l’Algérie m’a accompagné de l’enfance au sortir de l’adolescence. Ce que je suis aujourd’hui un demi-siècle plus tard porte la marque ineffaçable de ces temps dramatiques. La mémoire que j’en ai conjugue les souvenirs de ce que je percevais du monde, de ce qui me parvenait de son agitation, et ceux d’événements personnels souvent anodins mais pas insignifiants, graves quelquefois. Ainsi ce sont quelques moments discontinus qui jalonnent ma mémoire de 1954 à 1962. La plupart sont attachés à l’Algérie, tous ceux du moins qui, me semble-t-il, ont le plus fortement participé à ma construction. Émotion et réflexion y sont toujours intimement imbriquées. J’ai connu intensément la succession déconcertante des affects, passant sans transition d’un état à un autre, si différents, voire opposés, ce qui bouleverse une sensibilité qui prend conscience d’elle-même.

J’avais neuf ans en 1954. J’habitais avec mes parents et mes frères dans une ville aux portes de Paris, un imposant pavillon bourgeois sur une avenue bordée de tilleuls. Cette avenue menait d’un grand et joli parc, vestige du XVIIIe siècle, à un modeste quartier construit de petits immeubles. Notre maison était à la «frontière» et je la franchissais souvent car c’est dans les rues sans arbres, de l’autre côté, que se trouvaient les commerces.

C’est en allant acheter du pain que je rencontrai littéralement pour la première fois un Algérien. C’était au début de l’automne, la Toussaint n’était pas très loin. L’Algérie ne m’était pas tout à fait inconnue, je l’avais située dans notre grand atlas Schrader et Gallouédec. C’était, de l’autre côté de la mer, une partie de cette immense tache rose qui indiquait l’Empire français, je savais aussi que des hommes venus de là-bas pour travailler habitaient un foyer situé loin, au-delà du quartier voisin, dans une autre commune. Certains d’entre eux passaient parfois dans mon avenue, c’était le plus court chemin de la gare à leur foyer. Ils ne ressemblaient guère aux illustrations qui, dans mon livre de géographie, représentaient les divers «types humains», berbère, arabe, négroïde, asiatique… J’en avais vu même quelquefois chez le boulanger ou l’épicier où ils attendaient leur tour d’être servis, effacés, mal à l’aise, et ce tour souvent ne venait qu’après que les autres clients avaient été servis.

Chez moi on en parlait peu, pourtant les discussions politiques, la lecture des journaux, l’écoute de la radio avaient une place importante dans notre vie familiale, mais en cette année 1954, c’est une autre tache rose de l’atlas, là-bas en Asie, qui était le sujet principal de nos conversations. Ma mère, ancienne SFIO, grande admiratrice de Blum, de Dormoy son «pays» et du président du Conseil du moment Pierre Mendès-France, sauta de joie à l’annonce de la fin de la guerre d’Indochine et de l’indépendance de ce territoire occupé. Mon père, Suisse, neutre, mais pacifiste et anticolonialiste par principe, s’en réjouit aussi, de même que mes frères âgés alors de quatorze et seize ans. Moi j’assistais à cela avide de comprendre, content du plaisir qu’ils manifestaient. Ma curiosité avait un puissant stimulant d’adhésion affective. Ce qui mettait en joie ou accablait mes parents des événements du monde m’apparaissait d’un intérêt majeur. Ma conscience politique se formait lentement sur un substrat d’humanisme.

C’est en allant acheter du pain que je rencontrai pour la première fois un Algérien. Et quelle rencontre! Je sortais de la boulangerie, mon chemin passait devant un petit bistrot dont les relents de vinasse et le tapage des clients parvenaient jusqu’à la rue. Ce jour-là, une bagarre entre ivrognes les fit sortir sur le trottoir dans un grand fracas de verre brisé, un tohu-bohu de cris, d’insultes, d’invectives ordurières et de gesticulations violentes. L’un d’eux me bouscula. Alors, pris d’une peur panique, je m’enfuis à toutes jambes, tête baissée, talons frappant les fesses dans une course aveugle qui s’acheva par une rencontre brutale qui m’envoya au sol. Essoufflé, étourdi, égratigné, je sentis des mains fortes me saisir pour me remettre sur pied, essuyer mes genoux. Je levai les yeux et vis son visage, son regard que je sentis aussitôt bienveillant comme le ton de sa voix

«Fais attention, tu pourrais te faire mal.»

Il ramassa mon pain, l’essuya avec un soin extrême, posa sa main sur mon épaule et m’accompagna quelques pas… puis continua son chemin en me quittant sur un sourire. J’éprouvai alors quelque chose que je ne savais nommer, je sais maintenant que c’était de la reconnaissance, et c’est je crois la première expérience que j’en faisais. Chez moi, mes yeux encore embués, mes genoux couronnés et mes mains maculées, j’expliquai à ma mère.

«C’est un des travailleurs algériens qui habitent au foyer, me dit-elle. À l’avenir, tu feras le tour pour éviter de passer devant le café.»

Sont venues alors deux années épouvantablement vides, deux années d’internat où le monde m’échappait, dans le confinement auquel j’étais contraint. Seul, ou presque, réduit à ne penser qu’à moi, à mes faims, mes soifs, mes fièvres, ma pénible langueur qui ne m’intéressaient pas. Comme en jachère, privé de semence, les dimanches en famille n’étaient d’aucun réconfort, trop brefs, trop emplis de culpabilité honteuse, cherchant à compenser le trop de solitude des autres jours par trop de sollicitude. C’était un autre enfermement plus cruel encore, ce qui me manquait était là sans que je puisse y glaner la nourriture dont j’avais besoin, journaux et revues, radio. Le cœur avait une part surabondante, l’esprit était axène. J’ai bien failli me perdre dans cet étiolement. Un sursaut vital me sauva. L’esprit de révolte qui m’anima alors fut tel que le pensionnat me renvoya chez mes parents.

L’existence fertile, un temps interrompue, reprit son cours. En 1958, j’avais douze, treize ans. J’avais retrouvé l’ambiance si propice à l’éveil, l’attention des miens au quotidien sans onctuosité excessive, les discussions alimentées par la presse et la radio. Les événements importants qui se déroulaient alors en France, événements dans lesquels la situation en Algérie tenait une place considérable, allaient amener un nouveau chef d’État, une nouvelle République. J’essayais de comprendre, mes proches m’y aidaient

À la fin de l’année scolaire, je vécus une expérience qui lia encore mon existence personnelle à l’histoire.

En sortant du collège, je me dirigeai vers la bibliothèque municipale où je passais chaque mercredi emprunter les deux livres qui feraient ma «semaine de lecture». Le mercredi était jour de marché et je traversais la place devant l’église où il était installé, pleine de bruits, de mouvements et d’odeurs. J’étais bien, j’étais libre dans la foule, jouissant de tous mes sens. Il y avait quelques minutes, j’étais encore dans une salle de classe sinistre et malodorante où j’avais connu des heures d’ennui qui s’étaient ajoutées à des centaines, des milliers d’autres. Ici, maintenant, il y avait la vie. Je savais que dans peu de temps, quand j’aurais retrouvé le calme et la solitude de ma chambre, il y aurait l’émotion toujours renouvelée de plonger dans un nouveau livre. Et de cela je jouissais par avance.

Un homme marchait devant moi, un panier dans chaque main. Je n’y avais pas prêté attention. Je n’aurais sans doute pas davantage prêté attention aux deux agents de police qui arrivaient dans l’autre sens malgré leur uniforme dans la foule infiniment variée s’ils n’avaient interpellé l’homme aux paniers. Cette fois encore, la rencontre fut brutale. Les policiers venaient du commissariat tout proche par une rue étroite qui longeait la bibliothèque jouxtant l’église. Quand ils croisèrent l’homme, ils l’empoignèrent, lui firent lâcher ses paniers dont le contenu se répandit sur le sol. Le ton calme avec lequel l’un des policiers dit à l’homme: «Mets les mains contre le mur, le crouillat» accentua la brutalité de leurs gestes. Des coups de paume de main dans son dos et sur ses épaules l’obligèrent à se coller au mur de l’église, des coups de pied sur les chevilles lui firent écarter les jambes, puis, tandis que l’un fouillait ce qui était tombé de ses paniers, l’autre examinait avec obscénité ses vêtements. Le «crouillat» ne protesta pas, ne dit aucun mot, n’eut aucun geste de rébellion. Quand, sa joue plaquée sur la pierre rugueuse du mur, je croisai son regard, j’y vis la détresse, l’humiliation, plus que la colère ou la haine.

J’éprouvai un insupportable malaise où se mêlaient (s’opposaient) peur et stupeur, honte et fureur: traiter ainsi un homme! Alors, le cœur frénétique au bord des lèvres, je hurlai sans l’avoir vraiment voulu: «Arrêtez, espèces de brutes. Laissez-le!» et je m’approchai d’eux, non pour m’interposer, mais pensant avec naïveté que m’affirmer témoin de leurs actes pouvait les faire cesser ou en réduire la violence.

Ils laissèrent aller l’homme. Ce n’était pas bien sûr l’effet de mon intervention, ils n’avaient rien trouvé à lui reprocher; je m’en attribuai le mérite avec un peu de vanité, d’autant qu’après que l’homme fut parti, ils s’occupèrent de moi. «Venez avec nous.» Jugeant coupable mon innocente spontanéité, ils m’emmenèrent au commissariat pour donner une leçon au jeune blondinet présomptueux que j’étais. Ils me firent attendre une heure ou deux, assis dans un coin après m’avoir demandé mon identité et mon adresse sans me tourmenter davantage, protégé sans doute par mon âge et par mon nom à la notabilité connue dans la ville.

«C’est bon, vous pouvez y aller, me dit un policier derrière un guichet. Faites attention à vous à l’avenir.»

Il m’avait vouvoyé, moi le gamin, alors que l’homme au marché avait été tutoyé, rudoyé, insulté. J’avais appris, je ne sais comment, que le mot «crouillat» était une injure. Ce n’est que deux ou trois ans plus tard que, par mon frère aîné, j’en connus l’origine, étonné que le si beau mot de «frère» puisse être ainsi avili.

Entretemps la bibliothèque avait fermé. Tant pis, je me contenterais de la lecture de la presse hebdomadaire: Le Canard enchaîné, France-Observateur, L’Express, et quotidienne: Combat, Le Monde, L’Humanité, lectures austères qui ne me rebutaient pas et auxquelles je m’adonnais avec un dictionnaire et éclairé par mes parents et mes frères. Ceux-ci voyaient dans le nouveau régime instauré par de Gaulle une forme de pouvoir personnel, mes parents le craignaient aussi, mais leur critique était tempérée par le respect qu’ils vouaient à l’homme du 18 juin 1940.

Tous se réjouirent en septembre 1959 lorsque le Président proposa l’autodétermination des populations algériennes, une issue conforme à leurs vœux devenait possible.

Mon frère aîné reçut son avis d’incorporation au début de l’année 1960. Nous nous y attendions, certes, mais ce fut un terrible bouleversement comme ce dut l’être dans des milliers de foyers durant ces années-là. Le moins troublé de nous tous, en apparence, était mon frère lui-même. Il n’était pas rongé d’inquiétude comme nous l’étions ma mère, mon père, mon autre frère et moi. Ce qui le préoccupait était le choix à faire entre les deux seules options qui lui semblaient possibles: déserter ou bien y aller et accomplir là-bas le travail de propagande que le PCF recommandait à ses militants.

Jeune instituteur communiste, il choisit la seconde option, la jugeant plus conforme à son engagement. La lutte, disait-il, se fait de l’intérieur. Fuir le problème, c’est s’interdire de le résoudre, et plus nous serons nombreux à diffuser les thèses anticolonialistes au sein du contingent, plus vite cette guerre cessera, plus vite le peuple algérien accédera à son indépendance. Cela donnait lieu à de vives discussions entre mes deux frères. Le deuxième, étudiant en lettres, qui adhéra au PSU dès sa création, quelques mois plus tard préconisait la désertion.

L’aîné partit faire ses classes à Orléans; puis très rapidement fut envoyé en Algérie. Nous avons alors entamé une correspondance fréquente et régulière. Chaque nouvelle lettre était une joie, un réconfort. Il y en avait toujours une pour chacun d’entre nous. J’y trouvais une foule d’anecdotes, d’informations, de descriptions, de portraits. En revanche, aucune plainte, aucune allusion aux actions militaires. Je savais bien que pour nous épargner, mon frère évitait tout ce qui aurait pu rappeler la guerre. Nous-mêmes, nous faisions «comme si» entre nous et dans le courrier que nous lui envoyions, mais nous écoutions la radio avec plus d’attention encore lorsque, aux informations, on parlait des opérations, des accrochages dans la région où était mon frère. C’était à Aïn Beida. J’avais localisé sur mon atlas ce lieu entre Constantine et Tébessa.

Les mois qui suivirent, je ne sus rien de ce qui se passait là-bas mais j’appris beaucoup sur la région, son climat, sa végétation, sur les gens qui y vivaient, leurs coutumes, leurs activités, et par quelques discrètes allusions, censure obligeait, sur ce que mon frère appelait leurs difficultés d’existence, doux euphémisme. Puis un jour il m’annonça qu’il était envoyé un peu plus loin, à La Meskania, et qu’il allait y faire la classe. Il était fou de joie.

J’étais entré au lycée. J’y avais découvert ce que je n’avais pas trouvé jusque-là dans mon pénible cheminement scolaire. D’une part la mixité, d’autre part la camaraderie. Et ce furent les premières amourettes et les premières amitiés. Celles-ci, toutes fondées sur une connivence politique. Ceux des élèves, le plus grand nombre, qui n’avaient aucune opinion sur les événements d’Algérie n’étaient que des condisciples plus ou moins sympathiques, les autres, sans exception, s’affirmaient communistes. Entre deux cours, nous lisions et commentions les articles de L’Humanité ou ceux des Lettres françaises que l’un de mes camarades m’avait fait découvrir. Nous faisions notre formation citoyenne avec un enthousiasme sérieux et passionné. J’éprouvais des joies indicibles dans ces moments de partage, d’effervescence.

La fin de l’année scolaire, au printemps 1961, fut marquée par deux événements d’importance. En avril le putsch militaire à Alger, en juin la venue en permission de mon frère. À l’arrivée de mon frère, sans en avoir dit mot, nous l’accueillîmes comme il devait le souhaiter, sobrement, sans effusions, dans une sorte de bonheur paisible aussitôt recouvré. Nous ne voulions pas l’assaillir de questions mais il pressentait le désir que nous en avions, alors il nous racontait par menus morceaux tel ou tel moment de sa vie là-bas, du quotidien et de l’accidentel. Il nous parla surtout de ses petits élèves et de l’attachement particulier qu’il éprouvait pour eux, de leur vivacité, leur gentillesse. Il nous dit comment il avait refusé de venir armé faire la classe quand cela lui avait été ordonné, pour sa sécurité, lui avait-on dit, l’école étant isolée, éloignée du camp militaire. On n’enseigne pas avec un fusil sur le bureau. Et son étonnement ravi quand sa détermination finit par l’emporter. Il en tirait une fierté manifeste et moi qui l’écoutais, j’en étais fier aussi. Si ce succès personnel le réjouissait, un autre avait à ses yeux plus de valeur encore par sa portée politique. Le récit qu’il en fit m’émut aux larmes.

Au moment du pronunciamiento, avec ses camarades appelés du contingent, informés par la radio, ils avaient eu des discussions enflammées, des disputes sévères, et la majorité d’entre eux avaient décidé de ne pas obéir aux ordres de leurs supérieurs au cas où ceuxci prendraient le parti des putschistes. Ils le leur firent savoir. Ce qu’ils avaient accompli, beaucoup d’autres partout en Algérie l’avaient accompli également. Tous avaient alors fait l’Histoire. Je rapprochais cela modestement des débats que j’avais avec mes camarades du lycée. J’y retrouvais l’exaltation et la force de l’union. En quelques mois, j’avais appris à dépasser la simple révolte individuelle et découvert la puissance de la lutte collective. J’ajoutais à ma sensibilité égotiste, sans la renier, une vision politique.

Mon frère repartit en Algérie, puis ce fut la fin de l’année scolaire. Les vacances d’été me parurent interminables, bien qu’elles fussent plaisantes. Je ne manquais pas d’occupations: grandes randonnées en montagne, école d’escalade avec des compagnons agréables, voilà pour le corps. Pour l’esprit, la littérature emplissait mes heures de solitude, la lecture de la presse en revanche me manquait, l’épiceriebuvette-bureau de tabac, seul commerce dans ce village du Vercors, ne recevait que deux quotidiens régionaux. Pour compenser l’absence de journaux, j’avais par bonheur un poste à transistor dont j’avais fait l’achat après le départ de mon frère. Cet appareil, par l’importance qu’il avait eue pendant le putsch, m’apparaissait un instrument remarquable. Je disposais ainsi de musique et d’informations.

À la rentrée suivante, en septembre 1961, de nouveaux élèves arrivèrent au lycée. Ils n’étaient que cinq ou six venus d’Algérie et, les premiers temps, répartis dans diverses classes, ils ne nous parlaient que très peu. Nous les regardions avec une curiosité un peu niaise et chargée de suspicion. Parmi nous, ceux qui étaient issus d’une émigration étaient nés en France de parents italiens ou espagnols ayant fui les régimes de Mussolini et de Franco vingt ou trente ans auparavant. Ils avaient une culture antifasciste bien ancrée et souvent étaient inscrits au PCF, fortement implanté dans cette ceinture rouge de Paris.

Les nouveaux arrivants, pour nous, appartenaient à un autre monde idéologique, nous les soupçonnions de sympathie pour l’OAS née depuis quelques mois. La manifestation du 17 octobre servit de révélateur. Alors que nous étions révoltés par la répression policière contre les manifestants, eux la jugèrent trop faible, mêlant dans leur condamnation de Gaulle et sa politique et tous les Algériens musulmans dans leur ensemble.

Paradoxalement, c’est à partir de ce moment que commencèrent les premiers contacts réels entre eux et nous. Jusque-là, nous nous parlions à peine, mais dès que nos antagonismes furent déclarés de façon patente, les discussions s’amorcèrent. Elles se déroulaient généralement de la même façon à partir d’un article de journal, d’une nouvelle à la radio traitant parfois d’une déclaration, d’un attentat souvent. Nous échangions nos commentaires et nos critiques qui, de part et d’autre, étaient sans nuances. Le ton montait très vite, et les arguments, les raisonnements laissaient la place aux invectives, aux insultes. Quelquefois les poings concluaient l’affrontement. Je ne trouvais pas cela très glorieux, préférant la dialectique au pugilat, mais leurs discours étaient parfois si haineux, si gangrenés de racisme qu’il m’arrivait de me mêler à la bagarre et d’y éprouver malgré tout un certain contentement. Faute de convaincre, je soulageais ainsi mon indignation. Piètre satisfaction puisque dès le jour suivant ou un autre nous reprenions nos querelles verbales, mais sans plus de succès.

Dans ce petit monde agité, une jeune fille tenait une place à part. Elle arrivait de Tunisie, s’appelait Myriam. Elle avait les yeux pers et la grâce d’un tanagra. Elle était allée d’abord vers les garçons venus d’Algérie. Ils avaient en partage l’amertume de l’exil, le regret de leurs terres natales si proches. Mais elle cessa très vite de les fréquenter, plus par le dégoût que lui inspirèrent leurs opinions que par l’accueil méprisant qu’ils lui avaient accordé. Ils lui dirent sans ambages que ce qu’ils avaient vécu ne se comparait pas, que son histoire et la leur n’avaient rien de commun, de même que leur condition, car sans vivre pauvrement, elle et sa mère n’avaient que de très modestes ressources. Eux, il est vrai, paraissaient vivre dans l’aisance, voire dans l’opulence. Leur désunion fit mon bonheur. Myriam fut mon premier amour. Les mois qui suivirent furent enchanteurs. J’avais le cœur en fête, l’esprit bouillonnant, les deux en harmonie. J’étais animé d’une ferveur que rien n’altérait, que tout nourrissait.

Ainsi, le 8 février 1962, plein d’enthousiasme, j’étais avec mes camarades et mon professeur de lettres, admirable personne, à la manifestation dont je ne vis rien du drame. Nous voulions rejoindre le rassemblement à la Bastille, venant de la gare d’Austerlitz, mais les ponts étaient bloqués. Allant de l’un à l’autre, Austerlitz, Sully, Saint-Michel, nous nous retrouvions des centaines, j’en étais content et j’imaginais la foule déjà sur l’autre rive, mais j’enrageais de ne pouvoir aller jusqu’à elle. Je n’appris que le lendemain la brutalité de la répression, les morts du boulevard Voltaire à la station Charonne, et parmi eux, Daniel Féry, que je ne connaissais pas bien sûr, qui avait à peu près mon âge.

Par la suite, les satisfactions se succédèrent, l’avancée des négociations à Évian, la signature des accords, le cessez-le-feu le 19 mars. Tout allait vers ce que j’espérais. Peut-être étrangement regrettais-je les vives discussions que j’avais au lycée avec les garçons d’Algérie car nous ne nous parlions plus, nos combats se bornant à quelques provocations, nous brandissant un journal pour en exhiber le titre, eux frappant du plat de la main sur une table ou la cuisse trois coups suivis de deux, d’une cadence dont la signification était désormais pathétique et vaine: Al-gé-rie fran-çaise.

En juillet, l’Algérie fêta son indépendance, et je partis en vacances la joie au cœur. Être éloigné de Myriam ne m’attristait pas, nos liens sans savoir pourquoi s’étaient distendus et ce qui n’était en fait qu’un très