32 Octobre à Roscoff - Martine Le Pensec - ebook

32 Octobre à Roscoff ebook

Martine Le Pensec

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Opis

Enquête sur la signification d'une date plutôt inhabituelle...

Anna est heureuse. Sa vie à Roscoff, après un début cruel, a repris les couleurs du bonheur. Un mari, des jumeaux et son métier, journaliste, qui la passionne.
Mais alors que signifient ces messages énigmatiques qui arrivent au siège du magazine, pour elle ? Qui la presse de faire la lumière sur un événement dont elle ignore tout ? Qu'y a-t-il derrière le 32 octobre dont lui parle le mystérieux messager et quelle signification revêt cette date improbable aux yeux de celui qui égrène ces messages ?
Soutenue par ses lecteurs qui au travers de sa rubrique, se prennent au jeu, Anna va chercher. Elle sera aidée par Mary, une jeune femme rencontrée récemment, avec laquelle elle fera un voyage en Irlande. Parallèlement, le bel équilibre de sa vie se fissure. De mystérieux papillons noirs font irruption dans son existence. Du cœur du Connemara aux rivages de Roscoff, le cauchemar va aller grandissant jusqu'au dénouement inattendu.
Découvrira-t-elle à temps le sens du 32 octobre ?

Un polar passionnant qui entraîne le lecteur des côtes bretonnes jusqu'en Irlande !

EXTRAIT

Le ciel de Roscoff s’était chargé de nuées orageuses et l’air sentait l’humidité. Le soleil s’était caché et de grosses gouttes commençaient à s’écraser sur le sol. Les deux garçons remontèrent leur capuche avant de tourner les talons, laissant le lieu en l’état.
Le silence revint, seulement troublé par le crépitement régulier de la pluie qui redoublait d’intensité. Des fragments de pierres restaient en bas du mur, témoins de la curiosité des deux garçons. L’ouverture laissait sourdre une obscurité profonde. En haut du mur, là où le fer avait pénétré, figurait un petit trou circulaire.
Derrière les pierres, le soleil s’était retiré, après sa brève incursion. La crypte était redevenue totalement obscure. Un insecte profita de l’ouverture pour glisser ses antennes. L’obscurité l’absorba d’un coup tandis qu’il descendait le long d’un bras décharné. Il parcourut son nouveau territoire avec vélocité, sans déclencher la moindre réaction de la part de l’habitant du lieu.
Le corps immobile, momifié, reçut un minuscule souffle provenant d’une bourrasque pluvieuse à l’extérieur. Un air vif se mêla à l’air confiné du tombeau vertical. Quelques cheveux, fins et longs, se soulevèrent du crâne où ils étaient plantés, avant de retomber lentement. Les yeux sans vie étaient profondément enfoncés dans les orbites et la bouche s’ouvrait sur un interminable cri silencieux.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Martine Le Pensec : auteur d’origine bretonne et normande, je vis à Toulon où je travaille après avoir habité Brest et Lorient. L’écriture est une seconde nature depuis toujours.
Toutes les situations psychologiques me passionnent ainsi que l'ambivalence des êtres. J’aime voyager et découvrir d’autres lieux et cultures aussi Irlande, Etats-Unis et Pays-Bas se retrouvent parfois dans mes intrigues policières. Les accidents de vie qui émaillent celles de personnages ordinaires, sont pour moi une source inépuisable d'inspiration. J'aime écrire des histoires qui parlent de mémoire, et particulièrement de mémoire oubliée. Je suis aussi maman de quatre filles et, fatalement, tout ce qui blesse la maternité, séparation, deuil, enlèvement d’enfants, entre en résonance avec moi et cela se retrouve dans mes romans. Les ambiances mystérieuses, ce qui se devine dans des effilochées de brume, les angoisses qui sourdent et enveloppent les personnages forment la base de mes suspenses sur fond de rivages bretons que je vous invite à découvrir.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

« J’ai un profond respect des dates d’anniversaires Ces portes que le temps dispose autour de nous, Pour ouvrir un instant nos cœurs à ses mystères, Et permettre au passé de voyager vers nous. »

Les dates anniversaires - Yves Duteil

« C’est l’automne, la saison où, sous un soleil refroidi, chacun recueille ce qu’il a semé. »

La Colline inspirée - Maurice Barrès

« Où commence le mystère finit la justice. »

Edmund Burke

I

1er octobre

Le rai de lumière frappa l’obscurité d’un pinceau fin comme un laser. Un petit fragment de pierre venait de céder sous le coup violent appliqué par l’adolescent armé d’une solide tige de métal.

— Arrête, lui dit son compagnon. On va se faire engueuler !

Le garçon jeta la tige avec une grimace de dépit.

— J’suis sûr qu’il y a quelque chose de planqué ici. C’est pas normal, ce rajout de pierres. C’est creux derrière. Y’a peut-être un trésor… ajouta-t-il pensivement.

Le ciel de Roscoff s’était chargé de nuées orageuses et l’air sentait l’humidité. Le soleil s’était caché et de grosses gouttes commençaient à s’écraser sur le sol. Les deux garçons remontèrent leur capuche avant de tourner les talons, laissant le lieu en l’état.

Le silence revint, seulement troublé par le crépitement régulier de la pluie qui redoublait d’intensité. Des fragments de pierres restaient en bas du mur, témoins de la curiosité des deux garçons. L’ouverture laissait sourdre une obscurité profonde. En haut du mur, là où le fer avait pénétré, figurait un petit trou circulaire.

Derrière les pierres, le soleil s’était retiré, après sa brève incursion. La crypte était redevenue totalement obscure. Un insecte profita de l’ouverture pour glisser ses antennes. L’obscurité l’absorba d’un coup tandis qu’il descendait le long d’un bras décharné. Il parcourut son nouveau territoire avec vélocité, sans déclencher la moindre réaction de la part de l’habitant du lieu.

Le corps immobile, momifié, reçut un minuscule souffle provenant d’une bourrasque pluvieuse à l’extérieur. Un air vif se mêla à l’air confiné du tombeau vertical. Quelques cheveux, fins et longs, se soulevèrent du crâne où ils étaient plantés, avant de retomber lentement. Les yeux sans vie étaient profondément enfoncés dans les orbites et la bouche s’ouvrait sur un interminable cri silencieux.

II

Anna sortit de la maison. L’air frais lui fouetta le visage. Elle huma l’atmosphère et se dit que la pluie n’était pas loin. La jeune femme tira le portillon et jeta un coup d’œil machinal vers le pavillon. À la fenêtre de l’étage, Gilles lui fit un signe de la main et lui envoya un baiser. Anna sourit. La journée commençait et elle sentait son cœur se gonfler de plaisir à l’idée des tâches qui l’attendaient.

Cela faisait quelques mois qu’elle avait repris son métier de journaliste dans un hebdomadaire féminin. Anna était heureuse de cette reprise d’emploi après un congé parental. Ses jumeaux venaient d’atteindre leurs treize mois. L’image des deux bouts de chou s’attarda dans son esprit.

Une période inoubliable. La vie ne lui avait pas fait de cadeau jusqu’à présent, mais leur arrivée l’avait dédommagée au centuple d’un passé douloureux. Deux copies conformes. Seuls d’infimes détails distinguaient Nathan de Noa. Deux longues années de traitement avaient été nécessaires pour qu’à trente-huit ans ce bonheur lui soit accordé.

Anna avait encore du mal à y croire et elle passait souvent de longues minutes à écouter leur souffle pour s’en persuader. Il y a encore cinq ans, elle n’aurait pas imaginé se retrouver dans cette situation : mère de deux enfants.

C’était à Gilles qu’elle devait ce revirement dans sa vie. Un changement à angle droit qui l’avait de nouveau propulsée dans le monde des vivants.

L’ombre de Bruno traversa son esprit et elle ressentit un pincement au cœur. Un sentiment doux-amer qui ne l’atteignait plus aussi fort qu’avant. Sa descente aux enfers était terminée. Maintenant, elle avait Gilles, Nathan et Noa pour la protéger des ombres du passé.

Elle monta dans sa voiture et démarra rapidement. Julie, la baby-sitter, allait venir relayer son mari dans quelques minutes. Ainsi Gilles pourrait retrouver la clinique de Roscoff et son cabinet de kinésithérapie où il travaillait depuis plusieurs années. Anna, quant à elle, quitta la route de l’Aber pour la direction de Saint-Pol-de-Léon, puis Landivisiau, afin de rejoindre Brest. Soixante kilomètres matin et soir, c’était le prix à payer pour continuer à travailler dans sa partie. Elle était journaliste à Brest Hebdo, un magazine qui sortait tous les mercredis. Il comportait différentes rubriques dont plusieurs essentiellement féminines, plus une chronique des lecteurs qu’elle animait.

Il fut un temps où son métier n’avait plus voulu dire grand-chose pour elle. Les mots n’avaient plus de sens.

Douze ans plus tôt, la vie l’avait laissée pantelante sur le chemin. Une vie brisée. Anna était devenue en quelques mois une écorchée vive qui ne survivait plus qu’à coups de cachets, de rites qui la rassuraient et même d’alcool. Sept ans de malheur. Elle n’avait pas brisé de miroir pourtant, ce jour-là. Bien pire, elle avait vu son mari mourir sous ses yeux. Par sa faute. C’était un mauvais film qui tournait en boucle dans sa tête depuis ce jour noir.

Anna n’oublierait jamais ce matin-là. La seconde qui transforma sa vie resterait gravée à jamais dans sa mémoire. Leur vie plutôt. Bruno était beau, dynamique et joyeux. Ambulancier depuis plusieurs années. Sportif, il s’entraînait régulièrement à la course. Quelque part, c’était cela qui lui avait coûté la vie. Un autre n’aurait pas essayé. Lui avait fait un démarrage instantané pour un sprint vers la mort.

Anna partait travailler. Sa voiture était garée dans l’allée, devant leur petit pavillon nantais, celui qu’ils habitaient depuis leur mariage, trois ans plus tôt. Désormais, ils étaient décidés à fonder une famille. Ils voulaient trois enfants. Ces bébés-là étaient restés dans les limbes de leurs rêves.

Anna reculait en direction de la rue, rapidement. Trop ? Elle était pressée. La tête tournée, elle n’avait pas vu Bruno lui faire signe en agitant les clés. Elle avait à peine ralenti en reculant dans la rue déserte avant de passer la première et d’accélérer sans voir son mari. Constatant qu’elle ne l’entendait pas, il avait sprinté vers elle pour lui couper la route sans prêter attention à la voiture qui arrivait en sens inverse. Anna n’avait rien compris. Dans un éclair, elle avait vu son mari rebondir sur le pare-brise avant de chuter lourdement sur le bitume. Les clés, qu’elle avait oubliées, étaient retombées juste à côté de lui.

Désorientée, tétanisée, Anna avait enregistré les yeux vitreux de Bruno et le filet de sang qui s’écoulait de son oreille. Elle s’était écroulée à genoux près de lui et avait hurlé. Un cri de bête blessée qui, encore maintenant, hantait ses nuits. Viscéral et terrifiant.

Elle s’était sentie comme un pantin disloqué. Le SAMU avait emmené Bruno. Réanimation, coma. Dès qu’elle avait posé les yeux sur lui, une petite voix lui avait soufflé que c’était fini.

Au troisième jour, il s’était éteint. Avec lui, le bonheur d’Anna. Le conducteur de la voiture qui l’avait fauché avait été condamné, mais sa peine avait été minorée car Bruno s’était jeté sous ses roues. Un accident. Un terrible accident. Obnubilé par ces fichues clés qu’il voulait lui remettre, le jeune homme n’avait pas été assez attentif.

Ensuite, les jours n’avaient plus eu le même goût. Anna était devenue sauvage, repliée sur sa douleur que rien n’adoucissait. Des mois d’arrêt de travail. Le pavillon avait été vendu et elle était revenue se réfugier à Roscoff, la ville de son enfance. C’était là que vivaient ses grands-parents maternels, là où elle avait passé toutes ses vacances. Finis les interviews et les sujets à traiter. Pour vivoter, Anna avait repris des mises en page. Entre deux arrêts. Une petite vie organisée où elle ne laissait plus la place à l’imprévu. Ses quelques travaux d’écriture, des balades solitaires et la télé jusqu’au milieu de la nuit pour lui tenir compagnie. Elle était devenue incollable sur Chasse et Pêche qui passait tardivement à l’écran. L’alcool avait tenu sa place aussi, pour museler la douleur, lorsque les comprimés ne suffisaient plus à gérer le stress.

Anna était aussi devenue agoraphobe. En ville, dans la foule, elle était prise de tachycardie. Une sensation d’étouffement. Son cœur s’emballait, ses genoux tremblaient. Une boule d’angoisse la taraudait et une sueur froide l’amenait au bord du malaise. Elle quittait tout, séance tenante, pour se réfugier chez elle. Volets fermés. Silence. Elle s’enfonçait dans ce cocon salvateur. Au plus fort des crises, elle s’enfermait dans un grand placard, roulée en boule dans une couverture. Loin de tous. Loin de la vie. Un “no man’s land” où elle flottait pendant des heures.

La famille de Bruno, murée dans sa douleur, l’avait laissée tomber. C’était un accident, certes, où il avait eu sa part de responsabilité mais c’était Anna qui avait oublié les clés, elle qui n’avait pas vu Bruno à temps. Coupable, elle l’était forcément à leurs yeux. Il fallait un coupable. Le hasard, le destin, tous ces mots qu’on aligne pour qualifier l’inacceptable ne leur suffisaient pas. Ses propres parents étaient tout aussi démunis devant sa douleur. Anna ne leur avait pas laissé d’ouverture pour la consoler. Elle était au-delà de ça.

Il ne lui restait qu’une poignée de familiers pour traverser le mur qu’elle avait édifié entre elle et la vie. De retour à Roscoff, dans la maison de ses grands-parents, désormais disparus, elle avait revu quelques amis de la petite bande d’autrefois.

C’était surtout Patrice, son voisin immédiat, qui avait forcé sa réserve, la relançant sans cesse, alors qu’elle essayait de s’enfoncer dans le silence et l’obscurité. Infirmier à Roscoff, il avait fait partie de son paysage autrefois. Toujours célibataire, Patrice. Un visage rond, un début de calvitie sur les côtés et le tour de taille qui s’épaississait. Il n’avait eu guère de succès autrefois et les choses ne semblaient pas s’être arrangées pour lui, sur ce plan-là. Toutefois, il était d’humeur agréable et d’une fidélité à toute épreuve. À son retour, il avait fait preuve d’ingéniosité pour surmonter la distance d’Anna.

D’ailleurs, elle avait bien compris qu’il était amoureux d’elle. Elle s’était même réveillée à ses côtés. La faute à l’alcool. Elle avait veillé à ne pas récidiver. Patrice était un ami mais pas un amoureux pour elle. C’était lui qui avait rassemblé la bande autour d’elle. Enfin, ce qu’il en restait.

Il y avait surtout Chloé. Elle aussi avait suivi la voie du journalisme. Elle était désormais rédactrice en chef. C’était grâce à son amie d’enfance et à la ténacité de Patrice qu’Anna avait pu reprendre un poste.

De la dynamite, Chloé ! Toujours volontaire. Un brin autoritaire aussi, mais cela faisait partie du charme de cette rousse flamboyante. Toujours célibataire elle aussi, mais contrairement à Patrice, rarement seule. Brice, quant à lui, travaillait à la SNCF où il était conducteur de train. Très discret, d’une timidité maladive. Anna ne se souvenait pas de l’avoir vu avec une fille. Décidément, les couples étaient rares dans leur bande !

Patrice avait été l’artisan de son nouveau destin. Pour ses trente-trois ans, alors que Bruno était mort depuis déjà cinq ans et qu’Anna errait toujours comme une âme en peine, il lui avait organisé une fête surprise. Il savait très bien qu’elle aurait refusé s’il lui en avait parlé avant.

Gilles, ancien membre de la bande, venait de divorcer et de revenir à Roscoff. Kinésithérapeute, il s’associait dans un cabinet situé dans une clinique du coin. Par Patrice, Anna savait qu’il avait “laissé des plumes” à Paris en quittant sa femme avec laquelle il était associé. L’invitation de Patrice avait été pour lui une occasion de renouer des liens distendus. Anna, à son grand étonnement, s’était intéressée à lui, se souvenant de ses seize ans où elle n’avait d’yeux que pour lui, comme toutes les filles de la bande d’ailleurs ! Chloé et les autres filles n’avaient pas échappé à l’épidémie.

Cet anniversaire avec ses anciens copains avait marqué le début de son retour à la vie. Les yeux gris de Gilles, toujours aussi magnétiques, avaient su accrocher son regard. Anna s’était regardée avec lucidité. Sa pâleur, ses cernes, son allure négligée. Petit à petit, elle s’était reprise. Le plus difficile avait été de résister à l’envie d’un verre quand l’angoisse la reprenait. Quand Chloé lui avait proposé le poste, elle s’était sentie renaître. Sa rubrique, vivante, la reliait aux lecteurs et elle s’était mise à recevoir pas mal de courrier. Une relative notoriété.

Gilles avait ouvert son nouveau cabinet et, petit à petit, l’avait vue de plus en plus souvent. Surtout après qu’une mauvaise entorse l’ait propulsée entre ses mains trois fois par semaine. Puis il l’avait invitée pour clore le traitement. En un an, Anna était sortie de sa chrysalide. Bruno restait dans son cœur, mais elle avait choisi la vie. Un mariage discret avec Gilles avait officialisé cette renaissance. Tous les deux avaient un désir d’enfant. Pour ça aussi, il avait fallu un parcours du combattant. Examens, traitements… Le résultat en valait la peine. Nathan et Noa avaient les beaux yeux gris de leur père et les cheveux bruns d’Anna.

Maintenant, elle devait tout gérer de front, travail et maternité. Rien à voir avec les années où elle occupait ses journées à écouter les secondes passer.

Anna prit la voie rapide, la tête remplie de toutes ces pensées.

La journée qui commençait allait être remplie, elle en était sûre, mais une angoisse soudaine lui étreignit le cœur. Son bonheur tout neuf était étincelant. Allait-il durer ? Une sensation de danger imminent la saisit et elle se força à se concentrer sur la conduite pour surmonter ce malaise.

III

Les bureaux de Brest Hebdo, en plein centre de la ville, étaient confortables. Situés dans un immeuble bourgeois, ils s’étalaient sur tout un étage. Une ambiance tendue y régnait ce matin-là. Chloé était pendue au téléphone et jetait des ordres à Tristan, tout en parlant à son interlocuteur. Le jeune homme qui leur servait de coursier et d’homme à tout faire, rangeait des piles de magazines. Il jeta un regard excédé à Anna tandis qu’elle passait devant lui. Chloé faisait des siennes, songea-t-elle. Sa rédactrice, et amie d’enfance, était une forte personnalité qui abusait souvent de son autorité. Habituée à gérer dans l’urgence les sorties hebdomadaires, elle pressait ses employés dès le matin. Marjolaine, une jeune stagiaire, étudiante en journalisme, chargée de gérer le fonds documentaire, lui fit un signe de la main.

Anna poussa la porte de son bureau et laissa tomber sac et veste sur son siège. Un regard rapide à sa montre lui indiqua neuf heures. Pas trop d’embouteillages aujourd’hui. Elle était arrivée à l’heure. La photo de ses jumeaux trônait sur son bureau et elle leur jeta un regard attendri, puis elle fit le tour de la rédaction. Toujours au téléphone, Chloé lui fit signe.

— Ça va, ma cocotte ?

Anna grimaça. Son amie était une adepte des petits noms familiers, ce qu’elle n’appréciait guère. Sa rédactrice était perchée sur des talons aiguilles vertigineux qui la faisaient paraître encore plus grande.

— Le bouclage approche. Tu seras prête ?

Anna soupira. Toujours la même rengaine, toutes les semaines.

— T’ai-je déjà fait faux bond une seule fois ?

Coup d’œil en coin de Chloé.

— Nooon… mais il vaut mieux prévenir que guérir ! On nous attend au tournant. Une sortie foirée et c’est la voie royale pour la concurrence.

— Je sais, coupa Anna péremptoirement, mais ce ne sera pas le cas !

« Qu’est-ce qu’elle peut être fatigante ! songea-t-elle intérieurement. Pas étonnant que ses soupirants ne fassent pas long feu ! » Marjolaine partagea un sourire de commisération avec elle.

— Cruella est comme ça depuis son arrivée lui souffla-t-elle à voix basse. Je crois qu’on en a pour la journée…

Anna sourit à l’évocation du surnom attribué à Chloé et hocha la tête.

— Tiens, lui dit la jeune stagiaire, ton courrier !

Anna prit la pile sur le bureau. Outre les articles sur différents sujets, beauté, cuisine, santé, enfants, sorties et autres, Anna assurait une rubrique hebdomadaire. Un courrier des lecteurs qui lui amenait de nombreuses lettres chaque semaine.

Anna suivait l’air du temps pour sa rubrique. Elle choisissait trois lettres et elle répondait aux lecteurs. Cela allait des problèmes personnels aux sujets d’actualité. Elle lisait les courriers de toute la semaine avant de se décider. Ses autres articles de fond étaient écrits en priorité. La veille de la sortie, elle décidait de la couleur de sa rubrique. Une façon de fonctionner qui rendait Chloé folle.

Elle avait déjà lu de nombreux courriers cette semaine et elle choisit de dépouiller les dernières lettres arrivées en priorité. Ensuite, elle s’attellerait aux réponses. Chaque semaine lui réservait son lot de surprises. Mais elle aimait ce fil rouge qui la reliait aux lecteurs. Il lui donnait le sentiment de poursuivre une conversation à bâtons rompus avec des centaines d’amis. Elle avait ouvert la lettre du dessus quand Marjolaine fit une incursion dans son espace.

— Tiens, dit-elle en lui tendant une enveloppe. Une retardataire pour toi, amenée par porteur spécial, s’il te plaît !

La stagiaire pouffa de rire tandis qu’Anna, étonnée, palpait le vélin qui portait son nom dactylographié. Elle se leva et jeta un coup d’œil curieux par la fenêtre. Qui donc éprouvait le besoin urgent de lui faire parvenir un courrier de cette manière ? Elle vit une moto noire sur le trottoir devant l’entrée du journal et une silhouette masculine sortir de l’immeuble et l’enfourcher. Casque noir, tenue de cuir foncé.

— C’est lui ? questionna-t-elle.

Marjolaine s’approcha et confirma. C’était bien lui qui lui avait remis le pli.

— Pas mal, dit-elle. Dommage, il n’a pas enlevé son casque…

Elle tourna les talons et repartit vers la pièce commune où elle officiait. Intriguée, Anna décacheta l’enveloppe d’un coup sec. Le moteur du gros cube ronronnait en bas. Elle vit la tête casquée se lever et croisa un regard énigmatique. Anna recula brusquement, saisie. Le bref éclat, aperçu avant que l’homme ne rabatte la visière du casque, l’avait chauffée à blanc. Une incompréhensible sensation de brûlure intense. Décontenancée, elle suivit l’homme du regard tandis que la moto descendait du trottoir et s’éloignait en se fondant dans la circulation avec fluidité.

Le regard entr’aperçu lui laissait une sensation de déjà-vu. Elle déplia le feuillet extrait de l’enveloppe et déchiffra le message :

« L’histoire s’arrêta le 31 octobre. Qu’est-il survenu le… 32 octobre, Anna ? Cherchez bien. J’attends toutes vos suppositions car cela vous concerne aussi.

Lecteur Assidu. »

IV

— Alors, ça vient cette rubrique, Cocotte ?

Anna soupira et se força à garder un visage souriant. Chloé était lourde aujourd’hui. Depuis ce matin c’était un festival d’ordres et d’exclamations en tout genre. Ils fusaient dans la rédaction, témoignant de son degré d’ébullition.

Une matinée bien remplie. Anna avait posé la dernière virgule sur ses articles. L’un d’eux, pour la rubrique voyages, était une invite à découvrir l’Irlande. La destination tentait Anna depuis toujours. Ce serait bien de se décider enfin, pensa-t-elle. Mais ce n’était pas tellement le moment avec la reprise de son travail et les jumeaux si petits, mais pourquoi pas l’été prochain ? Il faudrait qu’elle en parle à Gilles…

À midi, ils n’avaient pas pris le temps d’aller manger dans un petit restaurant du centre de Brest, comme à leur habitude. Sandwiches pour tous aujourd’hui. Ainsi en avait décidé Chloé. Anna n’avait pas chômé. De tous les nombreux courriers reçus, elle en avait retenu cinq et ensuite, avait dû se faire violence pour choisir. Ses lecteurs étaient de tous les âges et elle recevait des confidences sur leur vie. Souvent, une solitude poignante en émanait.

Elle avait sélectionné la lettre d’Eva qui souffrait d’une attente trop longue pour devenir maman. Un sujet d’actualité où elle se sentait à l’aise. Elle-même avait dû passer par des examens longs et pénibles avant de voir arriver les bouilles craquantes de Nathan et Noa… Au moins, son expérience pouvait servir à éclairer le chemin de cette jeune femme en détresse et de toutes les autres dans le même cas, et à les rassurer. Patience était le maître mot quand on rentrait dans un processus de fécondation assistée.

Ensuite, elle avait longuement hésité entre la lettre d’un couple de grands-parents qui se plaignaient de ne pas voir assez souvent leur petit-fils à cause d’une mésentente avec leur fille et celle de Gaël qui ne plaisait pas aux filles. La détresse de l’adolescent de 17 ans l’avait convaincue. Lui répondre avait consommé pas mal de son temps. Il lui restait une réponse à faire pour boucler son travail et elle hésitait. Les demandes qui revenaient étaient toujours à peu près les mêmes. L’amour et ses problèmes, la santé, les conflits multiples, le manque d’assurance et les peurs diverses… Toute la panoplie des blessures que l’être rencontre dans sa vie. À elle d’être originale dans sa façon de traiter les sujets et surtout d’apporter une réponse adéquate aux lecteurs.

Octobre venait de commencer. Un temps automnal, des jours qui raccourcissaient à toute vitesse. Tout ceci poussait à la nostalgie. Le plafond bas vissé sur Brest n’incitait guère à la gaîté. La dernière missive reçue était restée en évidence sur son bureau. Intrigante. Dérangeante.

Elle la fit tourner encore une fois entre ses doigts et le souvenir du regard insistant du coursier lui revint en mémoire. Que signifiait ce billet énigmatique ? En était-il l’auteur ou bien seulement son porteur ?

— Tu m’entends, Anna ?

La journaliste sursauta. La voix forte de Chloé l’avait tirée de ses pensées. Elle s’efforça de revenir au présent et d’apporter une réponse satisfaisante à sa rédactrice en chef :

— Excuse-moi… j’étais un peu dans la lune.

— C’est pas le moment ! Alors tu en es où ?

Anna posa ses articles devant Chloé et ses deux réponses pour la rubrique hebdomadaire.

— Voilà. Il ne me reste plus qu’une réponse à faire pour le courrier des lecteurs.

Chloé parcourut les lignes en diagonale.

— Pas mal. Et la dernière, ce sera quoi ?

Anna se mordit la lèvre inférieure en signe d’hésitation.

— Je ne sais pas trop. J’hésite encore. Tiens, au fait, regarde ce que j’ai reçu. Une lettre pour le courrier des lecteurs. Un peu sibylline. Apportée par un motard. J’ignore s’il en est l’auteur ou seulement son porteur. Marjolaine ne l’a pas reconnu.

Chloé saisit la feuille et la parcourut d’un coup d’œil.

— Atypique. Intrigant. C’est bon ça, c’est très bon. On est en octobre. Il fait référence au 31 octobre. Halloween. La nuit des sorcières…

— Oui, c’est ce que j’ai pensé. Parce que le 32 octobre, je ne vois pas…

— 32 octobre… 32 octobre… une date qui n’existe pas. Que veut-il dire par là ?

Anna lui jeta un regard d’incompréhension. Pour elle, le message était hermétique. Où voulait en venir ce lecteur ? Mystère.

— Ça pourrait être bon, reprit Chloé. On a tout le mois pour traiter le sujet. Tu lui réponds et tu vois ce qui se passe. Il te répondra sûrement. Ça va piquer la curiosité des autres lecteurs. Un lecteur anonyme avec une question mystérieuse c’est excellent, ça ! Ça va tenir les lecteurs en haleine. Allez, au boulot, ma cocotte ! Tu trouves quelque chose à répondre à monsieur X et tu lui poses une question pour qu’il se sente obligé d’y répondre.

Chloé regarda sa montre.

— Et… tu as une heure trente, pas une minute de plus. Après, je relève la copie !

Elle pouffa de rire en quittant le bureau d’Anna. L’idée d’un challenge pour tenir ses lecteurs l’émoustillait.

Anna respira un grand coup et saisit son stylo. Le message l’agaçait depuis ce matin et, quelque part, la décision de Chloé l’arrangeait. Sa réponse étant légitimée par sa chef, elle avait moins de scrupules à rentrer dans le jeu de cet inconnu. Elle ne comprenait d’ailleurs pas du tout ce que sous-entendait celui qui avait écrit ce mot. Qu’était-il arrivé le 31 octobre ? Sur quel plan se plaçait-il ? Individuel, régional, national, planétaire ? Parlait-il d’une année en particulier ou du 31 octobre en général ? Que signifiait cette allusion à un éventuel 32 octobre ? Une date impossible ? Une faille dans le temps ?

Les questions se bousculaient et elle ouvrit sa connexion Internet pour partir à la pêche aux renseignements.

La décision était prise. Son troisième sujet serait donc le 32 octobre. Elle attaqua son travail avec un sentiment bizarre d’excitation. Quelles surprises lui réservait ce sujet insolite ?

V

Gilles rentrait souvent tard le soir. Vingt et une heures ou plus car ses rendez-vous s’éternisaient, sans compter les domiciles que le kiné faisait pour les patients qui ne pouvaient se déplacer. Anna avait dû en prendre son parti. Ce n’était pas toujours la vie de famille rêvée qu’elle aurait souhaitée. Mais, compte tenu de son passé et de sa traversée du désert, elle remerciait le ciel tous les jours du revirement de situation. Julie était partie peu après son retour, lui laissant le soin de baigner les jumeaux. Anna devait avoir les yeux partout car ils avaient une belle vitalité. Maintenant, le dernier biberon avalé, ils s’apprêtaient à dormir. Tant pis, ce soir, Gilles devrait se contenter d’un rapide coup d’œil à la porte.

Anna se laissa tomber sur le canapé en soupirant. Elle s’étira comme une chatte. Trente-neuf ans. Brune avec les cheveux affleurant les épaules et une frange qui soulignait ses yeux verts pailletés d’or. Une silhouette acceptable malgré une grossesse gémellaire encore récente. Gilles s’était employé à la remuscler et elle était passée sur les différents instruments de torture de son cabinet. Le résultat n’était pas trop mal, jugea-t-elle en jetant un coup d’œil dans la glace. Quelques petites rides commençaient à griffer le coin de ses yeux. Une évolution normale. Une bouffée de nostalgie subite la saisit et l’image de Bruno dans l’éclat de sa jeunesse apparut sur l’écran de son esprit. Pincement douloureux au cœur. L’estomac qui se contracte comme sous l’effet d’un coup de poing. L’espace d’un instant, Anna ressentit l’envie irrépressible d’un verre. Souvenir de ces jours passés où seul l’alcool avait sur elle un effet anesthésiant. Elle secoua la tête. Ce temps-là était révolu, même si le manque de Bruno perdurerait toujours. Une blessure inguérissable. Maintenant, elle avait d’autres repères dans sa vie. Les garçons avaient rempli l’espace dès leur arrivée. Il ne restait plus beaucoup de liberté au couple qu’elle formait avec Gilles. Mais elle se promit intérieurement d’y remédier.

Maintenant qu’elle avait réintégré le monde des vivants, elle comptait bien y rester. Son téléphone vibra et elle vit le nom de Patrice s’y inscrire. Son vieux copain faisait partie de cette époque où les heures étaient engluées dans le chagrin.

— Bonsoir, ma puce, entendit-elle. Tu vas bien ?

Patrice appelait de temps en temps, une ou deux fois par mois. Une façon de garder le lien. Ils avaient été beaucoup plus proches autrefois. Lui, le vieux garçon routinier et elle, que la vie avait jetée sur la grève. Quand elle était revenue à Roscoff, ils avaient été voisins plusieurs années. Patrice avait gardé la maison de ses parents tout comme elle avait gardé celle de ses grands-parents. À part pour le temps de ses études d’infirmier, il n’avait pas quitté sa ville natale. Pour Anna, il s’était montré rassurant et prévenant. Quand elle était au fond du trou, il avait veillé à sa sécurité, arrivant quelquefois en pleine nuit pour la coucher et lui éviter de prendre la mort sur le carrelage froid en plein hiver.

Patrice n’avait pas fait rêver les filles. Il avait un physique ordinaire, sauf ses yeux d’un bleu étonnant qui éclairaient son visage. Un personnage en rondeurs qui n’avait pas quitté sa demeure natale et menait une existence tranquille. Le retour d’Anna avait été la grande affaire de sa vie. Anna ne lui connaissait pas de petite amie. Il était muet sur le sujet. Peut-être en avait-il eu avant son retour à Roscoff, douze ans plus tôt ? Si oui, il y avait embargo sur le sujet car jamais rien n’était parvenu aux oreilles d’Anna.

Durant les années de sa descente en enfer, il l’avait entourée. Une amitié amoureuse. Anna en était bien consciente. Elle se souvenait des fois où il l’avait serrée contre lui, des moments où ses mains s’étaient égarées, de sa bouche qui la cherchait. De son réveil à ses côtés, ses vêtements chiffonnés au pied du lit. Elle n’avait rien dit, lui non plus. Peut-être avait-il été honteux d’avoir abusé de son inconscience due à l’alcool ? Elle savait toute l’intensité qu’il mettait à la protéger et n’avait pas eu le cœur de lui faire des reproches. Son silence avait suffi.

Patrice c’était son copain. Une planche de salut dans la tourmente. Quelquefois, elle songeait aux sentiments qu’il avait dû éprouver en la voyant s’attacher à Gilles et s’éloigner de lui petit à petit. Maintenant, elle vivait dans un autre quartier, pas très loin de la plage de Roc’h Kroum. Sa vie familiale absorbait tout son temps. Même s’il faisait bonne figure, Anna percevait la résignation chez Patrice. Une sorte de désenchantement. Il avait approché son étoile et l’avait perdue. Son copain d’enfance était conscient d’avoir raté sa chance. Malgré sa souffrance, il préférait quand même rester en contact avec elle. Ses appels réguliers lui laissaient le sentiment d’exister encore pour elle. Une vie par procuration. Quelquefois, elle se sentait un peu coupable d’avoir pris son envol et de l’avoir laissé sur place. À d’autres moments, elle se disait que c’était la vie. Celle de Patrice était ainsi. Elle n’y pouvait rien.

Elle avait omis de signaler à Gilles jusqu’où était allée sa relation avec lui. Aux yeux de son mari, il n’avait été qu’un copain d’enfance protecteur.

Ils échangèrent des nouvelles pendant cinq minutes, puis Anna retourna à sa solitude. La maison était silencieuse et elle en profita pour relire ses notes de la journée. Le message sibyllin lui avait inspiré une réponse qui ouvrait le débat :

« Ce matin, une surprise m’attendait à la rédaction de Brest Hebdo. J’ai reçu un message pour le moins insolite, signé Lecteur Assidu – ce dont je le remercie – qui m’interpellait sur le 31 octobre. Une histoire se serait terminée ce jour-là et il me demande ce qui est advenu ensuite le… 32 octobre ! Surprenant, comme question ! Elle ouvre de nombreux horizons. Tout d’abord, cher lecteur, c’est à vous que je m’adresse, pourriez-vous me donner un peu plus de détails ? Parlez-vous du 31 octobre en tant que jour désigné d’Halloween et veille de la Toussaint ? Alors, dans ce cas précis, on pourrait ouvrir le débat sur la fameuse nuit des sorcières et continuer sur une éventuelle faille dans le temps. Large débat qui pourrait nous mener jusqu’aux portes de l’astrophysique ! Je propose que chacun d’entre vous m’envoie son opinion sur la question. À nous tous, la lumière sur le 32 octobre sortira certainement. Toutefois, cher lecteur, un détail m’interpelle dans votre message, vous me dites personnellement concernée par votre question sur le 32 octobre et, malgré une réflexion approfondie, rien ne me vient à l’esprit. Je vous donne donc rendez-vous au prochain numéro pour débattre de vos idées à tous et, cher Lecteur Assidu, j’espère que votre éclairage personnel figurera dans les réponses de la semaine pour nous apporter une lumière qui nous est nécessaire ! À bientôt donc dans notre prochain numéro. Votre dévouée Anna. »

Elle était assez contente de sa prose. Une porte ouverte aux suppositions et une main tendue au lecteur mystérieux. Un mélange savamment dosé pour exciter l’intérêt des lecteurs. Chloé était ravie et se frottait les mains.

— Tu vas voir, lui avait-elle dit, on va recevoir une montagne de courrier ! Dès que la concurrence l’apprendra, elle sera verte !

Toujours cette même vieille querelle et cette concurrence fratricide entre magazines !

Elle entendit la porte s’ouvrir et posa son article. vingt et une heures trente. L’heure de Gilles. Elle remisa, pour un moment, le journal dans son esprit. Toutefois, tandis qu’elle embrassait Gilles, l’intensité d’un regard persistait dans son esprit. La sensation de déjà-vu, lancinante comme un nerf agacé, la poursuivait depuis le matin sans qu’elle parvienne à identifier l’homme. Hallucination ou réalité ?

VI

Les prévisions de Chloé avaient été atteintes et même dépassées. Anna avait reçu cinq fois plus de courrier que d’habitude. Visiblement, la question intriguait et chacun y allait de sa supposition. L’essentiel des réponses concernait Halloween et la Toussaint, et parlait de ce temps un peu à part qu’est cette période de l’année. D’autres apportaient leur pièce à l’édifice et avançaient des dates de l’histoire, des 31 octobre marquants. En vrac, Anna nota celui de 1929 qui vit le premier film parlant, celui de 1922 où les Chemises Noires marchèrent sur Rome et, plus lointain, l’arrestation du Prince de Condé en 1560. Rien de très probant quant à la question posée. Certaines lectrices interpellaient directement Lecteur Assidu en lui demandant d’être plus précis. D’autres partaient sur l’astrophysique et la mécanique quantique pour justifier une faille temporelle. Certains, plus prosaïques, lui demandaient de quel 31 octobre il parlait et surtout de quelle histoire. Anna avait ouvert toutes les réponses, aidée par Marjolaine. Elle cherchait surtout la réponse de Lecteur Assidu. En vain. Elle se réservait le dernier jour avant la sortie pour choisir les trois réponses qu’elle développerait. Elle était déçue de n’avoir pas eu de réponse du motard aux yeux magnétiques. Il lui avait semblé, de loin, qu’ils étaient gris, couleur plomb fondu. Sans certitude.

Chloé avait fait une apparition en début de matinée, semant la panique sur son passage, puis elle avait dû s’absenter. Une bouffée d’oxygène pour la rédaction. Elle avait toujours été ainsi, se souvenait Anna. Un vrai petit chef pour leur bande de copains. Dix idées à la seconde et l’art de mener une troupe à la baguette !

Trois filles, trois garçons. Chloé, Anna, Viviane. Patrice, Gilles, Brice… Années des quatre cents coups… Plusieurs fois, ils s’étaient trouvés en situation délicate pour revenir de l’île de Sieck. Un îlot rocheux d’un kilomètre de long situé en face du Dossen. À trois cents mètres à peine de la côte et accessible à marée basse. Encore fallait-il respecter les heures de marées ! Chloé traînait, décidait pour tous quand ils auraient le droit de lever le camp. En novembre, Anna se souvenait avoir dû nager dans le courant pour revenir. Le souvenir de l’eau glacée et du vent qui la giflait était encore vivace.

Ils s’étaient tous glissés chez Patrice, dont les parents étaient au travail, pour se sécher. Anna n’avait pas oublié la bronchite qui en avait suivi. Une plaie, cette Chloé ! Et elle n’avait même pas été malade !

Son absence du bureau avait permis à Anna d’avancer plus sereinement dans ses articles.

Un sujet de soleil pour conjurer la grisaille ambiante. La Réunion. Des photos de lave brûlante sur les pentes du Piton de la Fournaise jusqu’à Sainte-Rose pour réchauffer ses lecteurs.

Ensuite, la recette du bœuf à la Guiness, à la demande de certaines lectrices, à la suite de son article sur l’Irlande. Pas mauvais. Elle l’avait testée ce week-end. Il ne lui restait plus que les réponses à apporter à sa rubrique. Anna avait déjà dépouillé pas mal de lettres et il lui en restait un petit carton. Elle savait de quoi sa soirée serait faite !

Marjolaine l’avait entraînée dans un snack pour leur repas de midi. La jeune fille finissait son soda et en aspirait les dernières gouttes avec sa paille.

— Alors, ton mystérieux lecteur, toujours pas de signe de vie ?

— Non, dit Anna d’un air déçu. Je ne comprends pas ce qu’il a voulu faire en m’envoyant ce message énigmatique. S’il n’y a pas de suite, ça ne rime à rien.

— Les hommes… répliqua Marjolaine d’un air désabusé.

Elles s’apprêtaient à se lever quand un employé du snack vint vers elles. Il posa sur le plateau d’Anna une enveloppe crème et une rose blanche…

— De la part du monsieur au fond, dit-il avec un sourire de connivence.

Stupéfaite, Anna suivit la direction indiquée par son doigt et vit un homme en noir fermer la visière de son casque et sortir rapidement.

— Merci, souffla-t-elle en se jetant sur la trace de l’individu.

Le snack était plein et elle se heurta à plusieurs personnes qui lui jetèrent un coup d’œil peu amène. Anna parvint à la porte d’entrée et n’eut que le temps de voir disparaître une moto noire. Incapable d’identifier le modèle, elle saisit au passage les chiffres 3 et 1 qui figuraient sur la plaque d’immatriculation.

Marjolaine l’avait rejointe et lui tendit l’enveloppe et la rose blanche qu’elle avait laissées sur la table.

— Eh bien… de plus en plus bizarre, ce garçon !

Anna regarda le bouton de rose à peine éclos.

— Curieux, continua Marjolaine. En principe, les hommes offrent des roses rouges pour se déclarer. Blanche, je n’avais jamais vu ça…

— Je ne crois pas que ce soit une déclaration, répliqua Anna qui avait ouvert l’enveloppe.

Marjolaine s’approcha pour lire par-dessus son épaule :

« Bonjour Anna. Vous avez eu toute la semaine pour réfléchir au 32 octobre. Quelqu’un, il y a des années, est tombé dans cette faille. Et ce bouton blanc en est un symbole. Que s’est-il passé ? Creusez, Anna, car vous êtes au centre de cela, malgré vous.

Votre Lecteur Assidu »

— La vache ! s’exclama Marjolaine, le mystère s’épaissit !

Anna resta silencieuse. Cette histoire devenait de plus en plus opaque et ne lui disait rien de bon. Il fallait qu’elle en parle à Chloé. Ce ne serait pas la première fois qu’un journaliste serait la proie d’un désaxé.

Anna frissonna.

VII

Elle sortit sa sacoche, attrapa le carton de courrier et tenta de la caler sous son bras tandis qu’elle repoussait la porte de sa voiture. La secousse propulsa le carton et une pluie de lettres s’abattit sur l’allée devant sa maison. Anna poussa une exclamation de dépit.

— Vous inquiétez pas, madame Garnier, entendit-elle derrière elle. Je vais vous les ramasser.

Elle vit se pencher Clément, le fils de ses plus proches voisins. Quinze ans et une dégaine de rocker. Le garçon avait rentré son jeu électronique dans sa poche et rassemblait les plis éparpillés. Anna lui ouvrit la porte pour qu’il puisse poser le carton sur la table de la cuisine.

— Attends, ne t’en va pas comme ça ! Coca ou jus d’orange ?

Un sourire de plaisir éclaira son visage juvénile.

— Coca.

Anna le servit et rangea rapidement ses affaires. Julie apparut dans l’encadrement. Elle avait déjà enfilé son manteau et lui signala que les jumeaux avaient pris leur bain. Ils jouaient maintenant dans leur parc.

Clément buvait son coca en silence. Anna lui jeta un coup d’œil.

— Il n’y a pas de lumière chez toi. Tes parents ne sont pas encore arrivés ?

Il hocha la tête.

— Il ne fait pas chaud à cette saison pour rester dehors sans bouger. Installe-toi sur le canapé, tu y seras mieux.

L’adolescent ne se le fit pas dire deux fois et fila devant la télé. Un gentil gamin, songea-t-elle, qui était trop souvent livré à lui-même. Une bourrasque secoua la fenêtre et elle entreprit de fermer les volets. Un vrai temps d’automne. Les garçons lui firent la fête et Clément les fit rire aux éclats avec ses grimaces. Une douce chaleur avait envahi la maison et Anna se détendit. Gilles n’était toujours pas là. Soudain, elle avisa sur la table du salon le téléphone portable de son mari. Allons, cet étourdi l’avait oublié en partant ! Anna s’étonna qu’il ne soit pas revenu le chercher. Gilles l’utilisait en permanence. Elle saisit l’appareil dans ses mains. Une petite enveloppe figurait dans le coin gauche de l’écran. Tiens, il avait reçu un message ! Une impulsion subite lui fit appuyer sur la touche OK et deux lignes apparurent sous ses yeux : « J’ai adoré ce moment avec toi. J’attends ton appel. Tu me manques déjà. »

Consternée, Anna fixait l’écran sans un mot. La honte d’avoir lu ce message qui ne lui était pas destiné le partageait à la stupeur. Elle avait le sentiment que l’édifice de son foyer s’écroulait autour d’elle.

— Ça va, madame Garnier ?

La voix de Clément lui parvint comme à travers un voile cotonneux. Ses oreilles tintaient et elle sentit les doigts du garçon qui desserraient ses mains crispées sur le téléphone. Elle s’obligea à revenir à la réalité.

— Oui, oui, Clément. Excuse-moi, je suis un peu fatiguée…

L’adolescent la scrutait d’un regard étonné.

— Vous avez eu une mauvaise nouvelle ?

— Non, non répondit-elle rapidement, ça va.

Des phares éclairèrent la fenêtre de sa cuisine et elle dit :

— Je crois que ta mère vient de rentrer.

Le garçon hocha la tête.

— J’y vais. Merci pour le coca. Et… je peux vous aider si vous avez besoin…