Vingt ans apres - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1845

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Alexandre Dumas

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Opinie o ebooku Vingt ans apres - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Vingt ans apres - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Le fantôme de Richelieu
Chapitre 2 - Une ronde de nuit
Chapitre 3 - Deux anciens ennemis
Chapitre 4 - Anne d’Autriche a quarante-six ans
Chapitre 5 - Gascon et Italien
Chapitre 6 - D’Artagnan a quarante ans
Chapitre 7 - D’Artagnan est embarrassé, mais une de nos anciennes connaissances lui vient en aide
Chapitre 8 - Des influences différentes que peut avoir une demi-pistole sur un bedeau et sur un enfant de chour
Chapitre 9 - Comment d’Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s’aperçut qu’il était en croupe derriere Planchet
A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Le fantôme de Richelieu

Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons déja, pres d’une table a coins de vermeil, chargée de papiers et de livres, un homme était assis la tete appuyée dans ses deux mains.

Derriere lui était une vaste cheminée, rouge de feu, et dont les tisons enflammés s’écroulaient sur de larges chenets dorés. La lueur de ce foyer éclairait par-derriere le vetement magnifique de ce reveur, que la lumiere d’un candélabre chargé de bougies éclairait par-devant.

A voir cette simarre rouge et ces riches dentelles, a voir ce front pâle et courbé sous la méditation, a voir la solitude de ce cabinet, le silence des antichambres, le pas mesuré des gardes sur le palier, on eut pu croire que l’ombre du cardinal de Richelieu était encore dans sa chambre.

Hélas ! c’était bien en effet seulement l’ombre du grand homme. La France affaiblie, l’autorité du roi méconnue, les grands redevenus forts et turbulents, l’ennemi rentré en deça des frontieres, tout témoignait que Richelieu n’était plus la.

Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre rouge n’était point celle du vieux cardinal, c’était cet isolement qui semblait, comme nous l’avons dit, plutôt celui d’un fantôme que celui d’un vivant ; c’étaient ces corridors vides de courtisans, ces cours pleines de gardes ; c’était le sentiment railleur qui montait de la rue et qui pénétrait a travers les vitres de cette chambre ébranlée par le souffle de toute une ville liguée contre le ministre ; c’étaient enfin des bruits lointains et sans cesse renouvelés de coups de feu, tirés heureusement sans but et sans résultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-meme avait changé de nom, que le peuple aussi avait des armes.

Ce fantôme de Richelieu, c’était Mazarin.

Or, Mazarin était seul et se sentait faible.

– Étranger ! murmurait-il ; Italien ! voila leur grand mot lâché ! avec ce mot, ils ont assassiné, pendu et dévoré Concini, et, si je les laissais faire, ils m’assassineraient, me pendraient et me dévoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait d’autre mal que de les pressurer un peu. Les niais ! ils ne sentent donc pas que leur ennemi, ce n’est point cet Italien qui parle mal le français, mais bien plutôt ceux-la qui ont le talent de leur dire des belles paroles avec un si pur et si bon accent parisien.

« Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire fin, qui cette fois semblait étrange sur ses levres pâles, oui, vos rumeurs me le disent, le sort des favoris est précaire ; mais, si vous savez cela, vous devez savoir aussi que je ne suis point un favori ordinaire, moi ! Le comte d’Essex avait une bague splendide et enrichie de diamants que lui avait donnée sa royale maîtresse ; moi, je n’ai qu’un simple anneau avec un chiffre et une date, mais cet anneau a été béni dans la chapelle du Palais-Royal ; aussi, moi, ne me briseront-ils pas selon leurs voux. Ils ne s’aperçoivent pas qu’avec leur éternel cri : « A bas le Mazarin ! » je leur fais crier tantôt vive M. de Beaufort, tantôt vive M. le Prince, tantôt vive le parlement ! Eh bien ! M. de Beaufort est a Vincennes, M. le Prince ira le rejoindre un jour ou l’autre, et le parlement…

Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont sa figure douce paraissait incapable.

– Eh bien ! le parlement… nous verrons ce que nous en ferons du parlement ; nous avons Orléans et Montargis. Oh ! j’y mettrai le temps ; mais ceux qui ont commencé a crier a bas le Mazarin finiront par crier a bas tous ces gens-la, chacun a son tour. Richelieu, qu’ils haissaient quand il était vivant, et dont ils parlent toujours depuis qu’il est mort, a été plus bas que moi ; car il a été chassé plusieurs fois, et plus souvent encore il a craint de l’etre. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je suis contraint de céder au peuple, elle cédera avec moi ; si je fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les rebelles sans leur reine et sans leur roi. Oh ! si seulement je n’étais pas étranger, si seulement j’étais Français, si seulement j’étais gentilhomme !

Et il retomba dans sa reverie.

En effet, la position était difficile, et la journée qui venait de s’écouler l’avait compliquée encore. Mazarin, toujours éperonné par sa sordide avarice, écrasait le peuple d’impôts, et ce peuple, a qui il ne restait que l’âme, comme le disait l’avocat général Talon, et encore parce qu’on ne pouvait vendre son âme a l’encan, le peuple, a qui on essayait de faire prendre patience avec le bruit des victoires qu’on remportait, et qui trouvait que les lauriers n’étaient pas viande dont il put se nourrir, le peuple depuis longtemps avait commencé a murmurer.

Mais ce n’était pas tout ; car lorsqu’il n’y a que le peuple qui murmure, séparée qu’elle en est par la bourgeoisie et les gentilshommes, la cour ne l’entend pas ; mais Mazarin avait eu l’imprudence de s’attaquer aux magistrats ! il avait vendu douze brevets de maître des requetes, et, comme les officiers payaient leurs charges fort cher, et que l’adjonction de ces douze nouveaux confreres devait en faire baisser le prix, les anciens s’étaient réunis, avaient juré sur les Évangiles de ne point souffrir cette augmentation et de résister a toutes les persécutions de la cour, se promettant les uns aux autres qu’au cas ou l’un d’eux, par cette rébellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui en rembourser le prix.

Or, voici ce qui était arrivé de ces deux côtés :

Le 7 de janvier, sept a huit cents marchands de Paris s’étaient assemblés et mutinés a propos d’une nouvelle taxe qu’on voulait imposer aux propriétaires de maisons, et ils avaient député dix d’entre eux pour parler au duc d’Orléans, qui, selon sa vieille habitude, faisait de la popularité. Le duc d’Orléans les avait reçus, et ils lui avaient déclaré qu’ils étaient décidés a ne point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se défendre a main armée contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le duc d’Orléans les avait écoutés avec une grande complaisance, leur avait fait espérer quelque modération, leur avait promis d’en parler a la reine et les avait congédiés avec le mot ordinaire des princes : « On verra. »

De leur côté, le 9, les maîtres des requetes étaient venus trouver le cardinal, et l’un d’eux, qui portait la parole pour tous les autres, lui avait parlé avec tant de fermeté et de hardiesse, que le cardinal en avait été tout étonné ; aussi les avait-il renvoyés en disant comme le duc d’Orléans, que l’on verrait.

Alors, pour voir, on avait assemblé le conseil et l’on avait envoyé chercher le surintendant des finances d’Emery.

Ce d’Emery était fort détesté du peuple, d’abord parce qu’il était surintendant des finances, et que tout surintendant des finances doit etre détesté ; ensuite, il faut le dire, parce qu’il méritait quelque peu de l’etre.

C’était le fils d’un banquier de Lyon qui s’appelait Particelli, et qui, ayant changé de nom a la suite de sa banqueroute, se faisait appeler d’Emery. Le cardinal de Richelieu, qui avait reconnu en lui un grand mérite financier, l’avait présenté au roi Louis XIII sous le nom de M. d’Emery, et voulant le faire nommer intendant des finances, il lui en disait grand bien.

– A merveille ! avait répondu le roi, et je suis aise que vous me parliez de M. d’Emery pour cette place qui veut un honnete homme. On m’avait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et j’avais peur que vous ne me forçassiez a le prendre.

– Sire ! répondit le cardinal, que Votre Majesté se rassure, le Particelli dont elle parle a été pendu.

– Ah ! tant mieux ! s’écria le roi, ce n’est donc pas pour rien que l’on m’a appelé Louis Le Juste.

Et il signa la nomination de M. d’Emery.

C’était ce meme d’Emery qui était devenu surintendant des finances.

On l’avait envoyé chercher de la part du ministre, et il était accouru tout pâle et tout effaré, disant que son fils avait manqué d’etre assassiné le jour meme sur la place du Palais : la foule l’avait rencontré et lui avait reproché le luxe de sa femme, qui avait un appartement tendu de velours rouge avec des crépines d’or. C’était la fille de Nicolas Le Camus, secrétaire en 1617, lequel était venu a Paris avec vingt livres et qui, tout en se réservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf millions entre ses enfants.

Le fils d’Emery avait manqué d’etre étouffé, un des émeutiers ayant proposé de le presser jusqu’a ce qu’il eut rendu l’or qu’il dévorait. Le conseil n’avait rien décidé ce jour-la, le surintendant étant trop occupé de cet événement pour avoir la tete bien libre.

Le lendemain, le premier président Mathieu Molé, dont le courage dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, égala celui de M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Condé, c’est-a-dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France ; le lendemain, le premier président, disons-nous, avait été attaqué a son tour ; le peuple le menaçait de se prendre a lui des maux qu’on lui voulait faire ; mais le premier président avait répondu avec son calme habituel, sans s’émouvoir et sans s’étonner, que si les perturbateurs n’obéissaient pas aux volontés du roi, il allait faire dresser des potences dans les places pour faire pendre a l’instant meme les plus mutins d’entre eux. Ce a quoi ceux-ci avaient répondu qu’ils ne demandaient pas mieux que de voir dresser des potences, et qu’elles serviraient a pendre les mauvais juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misere du peuple.

Ce n’est pas tout ; le 11, la reine allant a la messe a Notre-Dame, ce qu’elle faisait régulierement tous les samedis, avait été suivie par plus de deux cents femmes criant et demandant justice. Elles n’avaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant seulement se mettre a genoux devant elle pour tâcher d’émouvoir sa pitié ; mais les gardes les en empecherent, et la reine passa hautaine et fiere sans écouter leurs clameurs.

L’apres-midi, il y avait eu conseil de nouveau ; et la on avait décidé que l’on maintiendrait l’autorité du roi : en conséquence, le parlement fut convoqué pour le lendemain, 12.

Ce jour, celui pendant la soirée duquel nous ouvrons cette nouvelle histoire, le roi, alors âgé de dix ans, et qui venait d’avoir la petite vérole, avait, sous prétexte d’aller rendre grâce a Notre-Dame de son rétablissement, mis sur pied ses gardes, ses Suisses et ses mousquetaires, et les avait échelonnés autour du Palais-Royal, sur les quais et sur le Pont-Neuf, et, apres la messe entendue, il était passé au parlement, ou, sur un lit de justice improvisé, il avait non seulement maintenu ses édits passés, mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit le cardinal de Retz, plus ruineux les uns que les autres. Si bien que le premier président, qui, on a pu le voir, était les jours précédents pour la cour, s’était cependant élevé fort hardiment sur cette maniere de mener le roi au Palais pour surprendre et forcer la liberté des suffrages.

Mais ceux qui surtout s’éleverent fortement contre les nouveaux impôts, ce furent le président Blancmesnil et le conseiller Broussel.

Ces édits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande multitude de peuple était sur sa route ; mais comme on savait qu’il venait du parlement, et qu’on ignorait s’il y avait été pour y rendre justice au peuple ou pour l’opprimer de nouveau, pas un seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le féliciter de son retour a la santé. Tous les visages, au contraire, étaient mornes et inquiets ; quelques-uns meme étaient menaçants.

Malgré son retour, les troupes resterent sur place : on avait craint qu’une émeute n’éclatât quand on connaîtrait le résultat de la séance du parlement : et, en effet, a peine le bruit se fut-il répandu dans les rues qu’au lieu d’alléger les impôts, le roi les avait augmentés, que des groupes se formerent et que de grandes clameurs retentirent, criant : « A bas le Mazarin ! vive Broussel ! vive Blancmesnil ! » car le peuple avait su que Broussel et Blancmesnil avaient parlé en sa faveur ; et quoique leur éloquence eut été perdue, il ne leur en savait pas moins bon gré.

On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes s’étaient grossis et les cris avaient redoublé. L’ordre venait d’etre donné aux gardes du roi et aux gardes suisses, non seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, ou ces groupes surtout paraissaient plus nombreux et plus animés, lorsqu’on annonça au Palais-Royal le prévôt des marchands.

Il fut introduit aussitôt : il venait dire que si l’on ne cessait pas a l’instant meme ces démonstrations hostiles, dans deux heures Paris tout entier serait sous les armes.

On délibérait sur ce qu’on aurait a faire, lorsque Comminges, lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout déchirés et le visage sanglant. En le voyant paraître, la reine jeta un cri de surprise et lui demanda ce qu’il y avait.

Il y avait qu’a la vue des gardes, comme l’avait prévu le prévôt des marchands, les esprits s’étaient exaspérés. On s’était emparé des cloches et l’on avait sonné le tocsin. Comminges avait tenu bon, avait arreté un homme qui paraissait un des principaux agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonné qu’il fut pendu a la croix du Trahoir. En conséquence, les soldats l’avaient entraîné pour exécuter cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient été attaqués a coups de pierres et a coups de hallebarde ; le rebelle avait profité de ce moment pour s’échapper, avait gagné la rue des Lombards et s’était jeté dans une maison dont on avait aussitôt enfoncé les portes.

Cette violence avait été inutile, on n’avait pu retrouver le coupable. Comminges avait laissé un poste dans la rue, et avec le reste de son détachement, était revenu au Palais-Royal pour rendre compte a la reine de ce qui se passait. Tout le long de la route, il avait été poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs de ses hommes avaient été blessés de coups de pique et de hallebarde, et lui-meme avait été atteint d’une pierre qui lui fendait le sourcil.

Le récit de Comminges corroborait l’avis du prévôt des marchands, on n’était pas en mesure de tenir tete a une révolte sérieuse ; le cardinal fit répandre dans le peuple que les troupes n’avaient été échelonnées sur les quais et le Pont-Neuf qu’a propos de la cérémonie, et qu’elles allaient se retirer. En effet, vers les quatre heures du soir, elles se concentrerent toutes vers le Palais-Royal ; on plaça un poste a la barriere des Sergents, un autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisieme a la butte Saint-Roch. On emplit les cours et les rez-de-chaussée de Suisses et de mousquetaires, et l’on attendit.

Voila donc ou en étaient les choses lorsque nous avons introduit nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait été autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans quelle situation d’esprit il écoutait les murmures du peuple qui arrivaient jusqu’a lui et l’écho des coups de fusil qui retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout a coup il releva la tete, le sourcil a demi froncé, comme un homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une énorme pendule qu’allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil placé sur la table, a la portée de sa main, il siffla deux coups.

Une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit sans bruit, et un homme vetu de noir s’avança silencieusement et se tint debout derriere le fauteuil.

– Bernouin, dit le cardinal sans meme se retourner, car ayant sifflé deux coups il savait que ce devait etre son valet de chambre, quels sont les mousquetaires de garde au palais ?

– Les mousquetaires noirs, Monseigneur.

– Quelle compagnie ?

– Compagnie Tréville.

– Y a-t-il quelque officier de cette compagnie dans l’antichambre ?

– Le lieutenant d’Artagnan.

– Un bon, je crois ?

– Oui, Monseigneur.

– Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi a m’habiller.

Le valet de chambre sortit aussi silencieusement qu’il était entré, et revint un instant apres, apportant le costume demandé.

Le cardinal commença alors, silencieux et pensif, a se défaire du costume de cérémonie qu’il avait endossé pour assister a la séance du parlement, et a se revetir de la casaque militaire, qu’il portait avec une certaine aisance, grâce a ses anciennes campagnes d’Italie ; puis quand il fut completement habillé :

– Allez me chercher M. d’Artagnan, dit-il.

Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu, mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On eut dit d’une ombre.

Resté seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction dans une glace ; il était encore jeune, car il avait quarante-six ans a peine, il était d’une taille élégante et un peu au-dessous de la moyenne ; il avait le teint vif et beau, le regard plein de feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionné, le front large et majestueux, les cheveux châtains un peu crépus, la barbe plus noire que les cheveux et toujours bien relevée avec le fer, ce qui lui donnait bonne grâce. Alors il passa son baudrier, regarda avec complaisance ses mains, qu’il avait fort belles et desquelles il prenait le plus grand soin ; puis rejetant les gros gants de daim qu’il avait déja pris, et qui étaient d’uniforme, il passa de simples gants de soie.

En ce moment la porte s’ouvrit.

– M. d’Artagnan, dit le valet de chambre.

Un officier entra.

C’était un homme de trente-neuf a quarante ans, de petite taille mais bien prise, maigre, l’oil vif et spirituel, la barbe noire et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsqu’on a trouvé la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est fort brun.

D’Artagnan fit quatre pas dans le cabinet, qu’il reconnaissait pour y etre venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu, et voyant qu’il n’y avait personne dans ce cabinet qu’un mousquetaire de sa compagnie, il arreta les yeux sur ce mousquetaire, sous les habits duquel, au premier coup d’oil, il reconnut le cardinal.

Il demeura debout dans une pose respectueuse mais digne et comme il convient a un homme de condition qui a eu souvent dans sa vie occasion de se trouver avec des grands seigneurs.

Le cardinal fixa sur lui son oil plus fin que profond, l’examina avec attention, puis, apres quelques secondes de silence :

– C’est vous qui etes monsieur d’Artagnan ? dit-il.

– Moi-meme, Monseigneur, dit l’officier.

Le cardinal regarda un moment encore cette tete si intelligente et ce visage dont l’excessive mobilité avait été enchaînée par les ans et l’expérience ; mais d’Artagnan soutint l’examen en homme qui avait été regardé autrefois par des yeux bien autrement perçants que ceux dont il soutenait a cette heure l’investigation.

– Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutôt je vais aller avec vous.

– A vos ordres, Monseigneur, répondit d’Artagnan.

– Je voudrais visiter moi-meme les postes qui entourent le Palais-Royal ; croyez-vous qu’il y ait quelque danger ?

– Du danger, Monseigneur ! demanda d’Artagnan d’un air étonné, et lequel ?

– On dit le peuple tout a fait mutiné.

– L’uniforme des mousquetaires du roi est fort respecté, Monseigneur, et ne le fut-il pas, moi, quatrieme je me fais fort de mettre en fuite une centaine de ces manants.

– Vous avez vu cependant ce qui est arrivé a Comminges ?

– M. de Comminges est aux gardes et non pas aux mousquetaires, répondit d’Artagnan.

– Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les mousquetaires sont meilleurs soldats que les gardes ?

– Chacun a l’amour-propre de son uniforme, Monseigneur.

– Excepté moi, monsieur, reprit Mazarin en souriant, puisque vous voyez que j’ai quitté le mien pour prendre le vôtre.

– Peste, Monseigneur ! dit d’Artagnan, c’est de la modestie. Quant a moi, je déclare que, si j’avais celui de Votre Éminence, je m’en contenterais et m’engagerais au besoin a n’en porter jamais d’autre.

– Oui, mais pour sortir ce soir, peut-etre n’eut-il pas été tres sur. Bernouin, mon feutre.

Le valet de chambre rentra, rapportant un chapeau d’uniforme a larges bords. Le cardinal s’en coiffa d’une façon assez cavaliere, et se retourna vers d’Artagnan :

– Vous avez des chevaux tout sellés dans les écuries, n’est-ce pas ?

– Oui, Monseigneur.

– Eh bien ! partons.

– Combien Monseigneur veut-il d’hommes ?

– Vous avez dit qu’avec quatre hommes, vous vous chargeriez de mettre en fuite cent manants ; comme nous pourrions en rencontrer deux cents, prenez-en huit.

– Quand Monseigneur voudra.

– Je vous suis ; ou plutôt, reprit le cardinal, non, par ici. Éclairez-nous, Bernouin.

Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef dorée sur son bureau, et ayant ouvert la porte d’un escalier secret, il se trouva au bout d’un instant dans la cour du Palais-Royal.


Chapitre 2 Une ronde de nuit

Dix minutes apres, la petite troupe sortait par la rue des Bons-Enfants, derriere la salle de spectacle qu’avait bâtie le cardinal de Richelieu pour y faire jouer Mirame, et dans laquelle le cardinal Mazarin, plus amateur de musique que de littérature, venait de faire jouer les premiers opéras qui aient été représentés en France.

L’aspect de la ville présentait tous les caracteres d’une grande agitation ; des groupes nombreux parcouraient les rues, et, quoi qu’en ait dit d’Artagnan, s’arretaient pour voir passer les militaires avec un air de raillerie menaçante qui indiquait que les bourgeois avaient momentanément déposé leur mansuétude ordinaire pour des intentions plus belliqueuses. De temps en temps des rumeurs venaient du quartier des Halles. Des coups de fusil pétillaient du côté de la rue Saint-Denis, et parfois tout a coup, sans que l’on sut pourquoi, quelque cloche se mettait a sonner, ébranlée par le caprice populaire.

D’Artagnan suivait son chemin avec l’insouciance d’un homme sur lequel de pareilles niaiseries n’ont aucune influence. Quand un groupe tenait le milieu de la rue, il poussait son cheval sans lui dire gare, et comme si, rebelles ou non, ceux qui le composaient avaient su a quel homme ils avaient affaire, ils s’ouvraient et laissaient passer la patrouille. Le cardinal enviait ce calme, qu’il attribuait a l’habitude du danger ; mais il n’en prenait pas moins pour l’officier, sous les ordres duquel il s’était momentanément placé, cette sorte de considération que la prudence elle-meme accorde a l’insoucieux courage.

En approchant du poste de la barriere des Sergents, la sentinelle cria : « Qui vive ? » D’Artagnan répondit, et, ayant demandé les mots de passe au cardinal, s’avança a l’ordre ; les mots de passe étaient Louis et Rocroy.

Ces signes de reconnaissance échangés, d’Artagnan demanda si ce n’était pas M. de Comminges qui commandait le poste.

La sentinelle lui montra alors un officier qui causait, a pied, la main appuyée sur le cou du cheval de son interlocuteur. C’était celui que demandait d’Artagnan.

– Voici M. de Comminges, dit d’Artagnan revenant au cardinal.

Le cardinal poussa son cheval vers eux, tandis que d’Artagnan se reculait par discrétion ; cependant, a la maniere dont l’officier a pied et l’officier a cheval ôterent leurs chapeaux, il vit qu’ils avaient reconnu son Éminence.

– Bravo, Guitaut, dit le cardinal au cavalier, je vois que malgré vos soixante-quatre ans vous etes toujours le meme, alerte et dévoué. Que dites-vous a ce jeune homme ?

– Monseigneur, répondit Guitaut, je lui disais que nous vivions a une singuliere époque, et que la journée d’aujourd’hui ressemblait fort a l’une de ces journées de la Ligue dont j’ai tant entendu parler dans mon jeune temps. Savez-vous qu’il n’était question de rien moins, dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, que de faire des barricades.

– Et que vous répondait Comminges, mon cher Guitaut ?

– Monseigneur, dit Comminges, je répondais que, pour faire une Ligue, il ne leur manquait qu’une chose qui me paraissait assez essentielle, c’était un duc de Guise ; d’ailleurs, on ne fait pas deux fois la meme chose.

– Non, mais ils feront une Fronde, comme ils disent, reprit Guitaut.

– Qu’est-ce que cela, une Fronde ? demanda Mazarin.

– Monseigneur, c’est le nom qu’ils donnent a leur parti.

– Et d’ou vient ce nom ?

– Il paraît qu’il y a quelques jours le conseiller Bachaumont a dit au Palais que tous les faiseurs d’émeutes ressemblaient aux écoliers qui frondent dans les fossés de Paris et qui se dispersent quand ils aperçoivent le lieutenant civil, pour se réunir de nouveau lorsqu’il est passé. Alors ils ont ramassé le mot au bond, comme ont fait les gueux a Bruxelles, ils se sont appelés frondeurs. Aujourd’hui et hier, tout était a la Fronde, les pains, les chapeaux, les gants, les manchons, les éventails ; et, tenez, écoutez.

En ce moment en effet une fenetre s’ouvrit ; un homme se mit a cette fenetre et commença de chanter :

Un vent de Fronde

S’est levé ce matin ;

Je crois qu’il gronde

Contre le Mazarin.

Un vent de Fronde

S’est levé ce matin !

– L’insolent ! murmura Guitaut.

– Monseigneur, dit Comminges, que sa blessure avait mis de mauvaise humeur et qui ne demandait qu’a prendre une revanche et a rendre plaie pour bosse, voulez-vous que j’envoie a ce drôle-la une balle pour lui apprendre a ne pas chanter si faux une autre fois ?

Et il mit la main aux fontes du cheval de son oncle.

– Non pas, non pas ! s’écria Mazarin. Diavolo ! mon cher ami, vous allez tout gâter ; les choses vont a merveille, au contraire ! Je connais vos Français comme si je les avais faits depuis le premier jusqu’au dernier : ils chantent, ils payeront. Pendant la Ligue, dont parlait Guitaut tout a l’heure, on ne chantait que la messe, aussi tout allait fort mal. Viens, Guitaut, viens, et allons voir si l’on fait aussi bonne garde aux Quinze-Vingts qu’a la barriere des Sergents.

Et, saluant Comminges de la main, il rejoignit d’Artagnan, qui reprit la tete de sa petite troupe suivi immédiatement par Guitaut et le cardinal, lesquels étaient suivis a leur tour du reste de l’escorte.

– C’est juste, murmura Comminges en le regardant s’éloigner, j’oubliais que, pourvu qu’on paye, c’est tout ce qu’il lui faut, a lui.

On reprit la rue Saint-Honoré en déplaçant toujours des groupes ; dans ces groupes, on ne parlait que des édits du jour ; on plaignait le jeune roi qui ruinait ainsi son peuple sans le savoir ; on jetait toute la faute sur Mazarin ; on parlait de s’adresser au duc d’Orléans et a M. le Prince ; on exaltait Blancmesnil et Broussel.

D’Artagnan passait au milieu de ces groupes, insoucieux comme si lui et son cheval eussent été de fer ; Mazarin et Guitaut causaient tout bas ; les mousquetaires, qui avaient fini par reconnaître le cardinal, suivaient en silence.

On arriva a la rue Saint-Thomas-du-Louvre, ou était le poste des Quinze-Vingts ; Guitaut appela un officier subalterne, qui vint rendre compte.

– Eh bien ! demanda Guitaut.

– Ah ! mon capitaine, dit l’officier, tout va bien de ce côté, si ce n’est, je crois, qu’il se passe quelque chose dans cet hôtel.

Et il montrait de la main un magnifique hôtel situé juste sur l’emplacement ou fut depuis le Vaudeville.

– Dans cet hôtel, dit Guitaut, mais c’est l’hôtel de Rambouillet.

– Je ne sais pas si c’est l’hôtel de Rambouillet, reprit l’officier, mais ce que je sais, c’est que j’y ai vu entrer force gens de mauvaise mine.

– Bah ! dit Guitaut en éclatant de rire, ce sont des poetes.

– Eh bien, Guitaut ! dit Mazarin, veux-tu bien ne pas parler avec une pareille irrévérence de ces messieurs ! tu ne sais pas que j’ai été poete aussi dans ma jeunesse et que je faisais des vers dans le genre de ceux de M. de Benserade.

– Vous, Monseigneur ?

– Oui, moi. Veux-tu que je t’en dise ?

– Cela m’est égal, Monseigneur ! Je n’entends pas l’italien.

– Oui, mais tu entends le français, n’est-ce pas, mon bon et brave Guitaut, reprit Mazarin en lui posant amicalement la main sur l’épaule, et, quelque ordre qu’on te donne dans cette langue, tu l’exécuteras ?

– Sans doute, Monseigneur, comme je l’ai déja fait, pourvu qu’il me vienne de la reine.

– Ah oui ! dit Mazarin en se pinçant les levres, je sais que tu lui es entierement dévoué.

– Je suis capitaine de ses gardes depuis plus de vingt ans.

– En route, monsieur d’Artagnan, reprit le cardinal, tout va bien de ce côté.

D’Artagnan reprit la tete de la colonne sans souffler un mot et avec cette obéissance passive qui fait le caractere du vieux soldat.

Il s’achemina vers la butte Saint-Roch, ou était le troisieme poste, en passant par la rue Richelieu et la rue Villedo. C’était le plus isolé, car il touchait presque aux remparts, et la ville était peu peuplée de ce côté-la.

– Qui commande ce poste ? demanda le cardinal.

– Villequier, répondit Guitaut.

– Diable ! fit Mazarin, parlez-lui seul, vous savez que nous sommes en brouille depuis que vous avez eu la charge d’arreter M. le duc de Beaufort ; il prétendait que c’était a lui, comme capitaine des gardes du roi, que revenait cet honneur.

– Je le sais bien, et je lui ai dit cent fois qu’il avait tort, le roi ne pouvait lui donner cet ordre, puisqu’a cette époque-la le roi avait a peine quatre ans.

– Oui, mais je pouvais le lui donner, moi, Guitaut, et j’ai préféré que ce fut vous.

Guitaut, sans répondre, poussa son cheval en avant, et s’étant fait reconnaître a la sentinelle, fit appeler M. de Villequier.

Celui-ci sortit.

– Ah ! c’est vous, Guitaut ! dit-il de ce ton de mauvaise humeur qui lui était habituel, que diable venez-vous faire ici ?

– Je viens vous demander s’il y a quelque chose de nouveau de ce côté.

– Que voulez-vous qu’il y ait ? On crie : « Vive le roi ! » et « A bas le Mazarin ! » ce n’est pas du nouveau, cela ; il y a déja quelque temps que nous sommes habitués a ces cris-la.

– Et vous faites chorus ? répondit en riant Guitaut.

– Ma foi, j’en ai quelquefois grande envie ! je trouve qu’ils ont bien raison, Guitaut ; je donnerais volontiers cinq ans de ma paye, qu’on ne me paye pas, pour que le roi eut cinq ans de plus.

– Vraiment, et qu’arriverait-il si le roi avait cinq ans de plus ?

– Il arriverait qu’a l’instant ou le roi serait majeur, le roi donnerait ses ordres lui-meme, et qu’il y a plus de plaisir a obéir au petit-fils de Henri IV qu’au fils de Pietro Mazarini. Pour le roi, mort-diable ! je me ferais tuer avec plaisir ; mais si j’étais tué pour le Mazarin, comme votre neveu a manqué de l’etre aujourd’hui, il n’y a point de paradis, si bien placé que j’y fusse, qui m’en consolât jamais.

– Bien, bien, monsieur de Villequier, dit Mazarin. Soyez tranquille, je rendrai compte de votre dévouement au roi.

Puis se retournant vers l’escorte :

– Allons, messieurs, continua-t-il, tout va bien, rentrons.

– Tiens, dit Villequier, le Mazarin était la ! Tant mieux ; il y avait longtemps que j’avais envie de lui dire en face ce que j’en pensais ; vous m’en avez fourni l’occasion, Guitaut ; et quoique votre intention ne soit peut-etre pas des meilleures pour moi, je vous remercie.

Et tournant sur ses talons, il rentra au corps de garde en sifflant un air de Fronde.

Cependant Mazarin revenait tout pensif ; ce qu’il avait successivement entendu de Comminges, de Guitaut et de Villequier le confirmait dans cette pensée qu’en cas d’événements graves, il n’aurait personne pour lui que la reine, et encore la reine avait si souvent abandonné ses amis que son appui paraissait parfois au ministre, malgré les précautions qu’il avait prises, bien incertain et bien précaire.

Pendant tout le temps que cette course nocturne avait duré, c’est-a-dire pendant une heure a peu pres, le cardinal avait, tout en étudiant tour a tour Comminges, Guitaut et Villequier, examiné un homme. Cet homme, qui était resté impassible devant la menace populaire, et dont la figure n’avait pas plus sourcillé aux plaisanteries qu’avait faites Mazarin qu’a celles dont il avait été l’objet, cet homme lui semblait un etre a part et trempé pour des événements dans le genre de ceux dans lesquels on se trouvait, surtout de ceux dans lesquels on allait se trouver.

D’ailleurs ce nom de d’Artagnan ne lui était pas tout a fait inconnu, et quoique lui, Mazarin, ne fut venu en France que vers 1634 ou 1635, c’est-a-dire sept ou huit ans apres les événements que nous avons racontés dans une précédente histoire, il semblait au cardinal qu’il avait entendu prononcer ce nom comme celui d’un homme qui, dans une circonstance qui n’était plus présente a son esprit, s’était fait remarquer comme un modele de courage, d’adresse et de dévouement.

Cette idée s’était tellement emparée de son esprit, qu’il résolut de l’éclaircir sans retard ; mais ces renseignements qu’il désirait sur d’Artagnan, ce n’était point a d’Artagnan lui-meme qu’il fallait les demander. Aux quelques mots qu’avait prononcés le lieutenant des mousquetaires, le cardinal avait reconnu l’origine gasconne ; et Italiens et Gascons se connaissent trop bien et se ressemblent trop pour s’en rapporter les uns aux autres de ce qu’ils peuvent dire d’eux-memes. Aussi, en arrivant aux murs dont le jardin du Palais-Royal était enclos, le cardinal frappa-t-il a une petite porte située a peu pres ou s’éleve aujourd’hui le café de Foy, et, apres avoir remercié d’Artagnan et l’avoir invité a l’attendre dans la cour du Palais-Royal, fit-il signe a Guitaut de le suivre. Tous deux descendirent de cheval, remirent la bride de leur monture au laquais qui avait ouvert la porte et disparurent dans le jardin.

– Mon cher Guitaut, dit le cardinal en s’appuyant sur le bras du vieux capitaine des gardes, vous me disiez tout a l’heure qu’il y avait tantôt vingt ans que vous étiez au service de la reine ?

– Oui, c’est la vérité, répondit Guitaut.

– Or, mon cher Guitaut, continua le cardinal, j’ai remarqué qu’outre votre courage, qui est hors de contestation, et votre fidélité, qui est a toute épreuve, vous aviez une admirable mémoire.

– Vous avez remarqué cela, Monseigneur ? dit le capitaine des gardes ; diable ! tant pis pour moi.

– Comment cela ?

– Sans doute, une des premieres qualités du courtisan est de savoir oublier.

– Mais vous n’etes pas un courtisan, vous, Guitaut, vous etes un brave soldat, un de ces capitaines comme il en reste encore quelques-uns du temps du roi Henri IV, mais comme malheureusement il n’en restera plus bientôt.

– Peste, Monseigneur ! m’avez-vous fait venir avec vous pour me tirer mon horoscope ?

– Non, dit Mazarin en riant ; je vous ai fait venir pour vous demander si vous aviez remarqué notre lieutenant de mousquetaires.

– M. d’Artagnan ?

– Oui.

– Je n’ai pas eu besoin de le remarquer, Monseigneur, il y a longtemps que je le connais.

– Quel homme est-ce, alors ?

– Eh mais, dit Guitaut, surpris de la demande, c’est un Gascon !

– Oui, je sais cela ; mais je voulais vous demander si c’était un homme en qui l’on put avoir confiance.

– M. de Tréville le tient en grande estime, et M. de Tréville, vous le savez, est des grands amis de la reine.

– Je désirais savoir si c’était un homme qui eut fait ses preuves.

– Si c’est comme brave soldat que vous l’entendez, je crois pouvoir vous répondre que oui. Au siege de La Rochelle, au pas de Suze, a Perpignan, j’ai entendu dire qu’il avait fait plus que son devoir.

– Mais, vous le savez, Guitaut, nous autres pauvres ministres, nous avons souvent besoin encore d’autres hommes que d’hommes braves. Nous avons besoin de gens adroits. M. d’Artagnan ne s’est-il pas trouvé melé du temps du cardinal dans quelque intrigue dont le bruit public voudrait qu’il se fut tiré fort habilement ?

– Monseigneur, sous ce rapport, dit Guitaut, qui vit bien que le cardinal voulait le faire parler, je suis forcé de dire a Votre Éminence que je ne sais que ce que le bruit public a pu lui apprendre a elle-meme. Je ne me suis jamais melé d’intrigues pour mon compte, et si j’ai parfois reçu quelque confidence a propos des intrigues des autres, comme le secret ne m’appartient pas, Monseigneur trouvera bon que je le garde a ceux qui me l’ont confié.

Mazarin secoua la tete.

– Ah ! dit-il, il y a, sur ma parole, des ministres bien heureux, et qui savent tout ce qu’ils veulent savoir.

– Monseigneur, reprit Guitaut, c’est que ceux-la ne pesent pas tous les hommes dans la meme balance, et qu’ils savent s’adresser aux gens de guerre pour la guerre et aux intrigants pour l’intrigue. Adressez-vous a quelque intrigant de l’époque dont vous parlez, et vous en tirerez ce que vous voudrez, en payant, bien entendu.

– Eh, pardieu ! reprit Mazarin en faisant une certaine grimace qui lui échappait toujours lorsqu’on touchait avec lui la question d’argent dans le sens que venait de le faire Guitaut… on paiera… s’il n’y a pas moyen de faire autrement.

– Est-ce sérieusement que Monseigneur me demande de lui indiquer un homme qui ait été melé dans toutes les cabales de cette époque ?

– Per Bacco ! reprit Mazarin, qui commençait a s’impatienter, il y a une heure que je ne vous demande pas autre chose, tete de fer que vous etes.

– Il y en a un dont je vous réponds sous ce rapport, s’il veut parler toutefois.

– Cela me regarde.

– Ah, Monseigneur ! ce n’est pas toujours chose facile, que de faire dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas dire.

– Bah ! avec de la patience on y arrive. Eh bien ! cet homme c’est…

– C’est le comte de Rochefort.

– Le comte de Rochefort !

– Malheureusement il a disparu depuis tantôt quatre ou cinq ans et je ne sais ce qu’il est devenu.

– Je le sais, moi, Guitaut, dit Mazarin.

– Alors, de quoi se plaignait donc tout a l’heure Votre Éminence, de ne rien savoir ?

– Et, dit Mazarin, vous croyez que Rochefort…

– C’était l’âme damnée du cardinal, Monseigneur ; mais, je vous en préviens, cela vous coutera cher ; le cardinal était prodigue avec ses créatures.

– Oui, oui, Guitaut, dit Mazarin, c’était un grand homme, mais il avait ce défaut-la. Merci, Guitaut, je ferai mon profit de votre conseil, et cela ce soir meme.

Et comme en ce moment les deux interlocuteurs étaient arrivés a la cour du Palais-Royal, le cardinal salua Guitaut d’un signe de la main ; et apercevant un officier qui se promenait de long en large, il s’approcha de lui.

C’était d’Artagnan qui attendait le retour du cardinal, comme celui-ci en avait donné l’ordre.

– Venez, monsieur d’Artagnan, dit Mazarin de sa voix la plus flutée, j’ai un ordre a vous donner.

D’Artagnan s’inclina, suivit le cardinal par l’escalier secret, et, un instant apres, se retrouva dans le cabinet d’ou il était parti. Le cardinal s’assit devant son bureau et prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit quelques lignes.

D’Artagnan, debout, impassible, attendit sans impatience comme sans curiosité : il était devenu un automate militaire, agissant, ou plutôt obéissant par ressort.

Le cardinal plia la lettre et y mit son cachet.

– Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous allez porter cette dépeche a la Bastille, et ramener la personne qui en est l’objet ; vous prendrez un carrosse, une escorte et vous garderez soigneusement le prisonnier.

D’Artagnan prit la lettre, porta la main a son feutre, pivota sur ses talons, comme eut pu le faire le plus habile sergent instructeur, sortit, et, un instant apres, on l’entendit commander de sa voix breve et monotone :

– Quatre hommes d’escorte, un carrosse, mon cheval.

Cinq minutes apres, on entendait les roues de la voiture et les fers des chevaux retentir sur le pavé de la cour.


Chapitre 3 Deux anciens ennemis

D’Artagnan arrivait a la Bastille comme huit heures et demie sonnaient.

Il se fit annoncer au gouverneur, qui, lorsqu’il sut qu’il venait de la part et avec un ordre du ministre, s’avança au-devant de lui jusqu’au perron.

Le gouverneur de la Bastille était alors M. du Tremblay, frere du fameux capucin Joseph, ce terrible favori de Richelieu que l’on appelait Éminence grise.

Lorsque le maréchal de Bassompierre était a la Bastille, ou il resta douze ans bien comptés, et que ses compagnons, dans leurs reves de liberté, se disaient les uns aux autres : Moi, je sortirai a telle époque ; et moi, dans tel temps, Bassompierre répondait : Et moi, messieurs, je sortirai quand M. du Tremblay sortira. Ce qui voulait dire qu’a la mort du cardinal M. du Tremblay ne pouvait manquer de perdre sa place a la Bastille, et Bassompierre de reprendre la sienne a la cour.

Sa prédiction faillit en effet s’accomplir, mais d’une autre façon que ne l’avait pensé Bassompierre, car, le cardinal mort, contre toute attente, les choses continuerent de marcher comme par le passé : M. du Tremblay ne sortit pas, et Bassompierre faillit ne point sortir.

M. du Tremblay était donc encore gouverneur de la Bastille lorsque d’Artagnan s’y présenta pour accomplir l’ordre du ministre ; il le reçut avec la plus grande politesse et, comme il allait se mettre a table, il invita d’Artagnan a souper avec lui.

– Ce serait avec le plus grand plaisir, dit d’Artagnan ; mais, si je ne me trompe, il y a sur l’enveloppe de la lettre tres pressée.

– C’est juste, dit M. du Tremblay. Hola, major ! que l’on fasse descendre le numéro 256.

En entrant a la Bastille, on cessait d’etre un homme et l’on devenait un numéro.

D’Artagnan se sentit frissonner au bruit des clefs ; aussi resta-t-il a cheval sans en vouloir descendre, regardant les barreaux, les fenetres renforcées ; les murs énormes qu’il n’avait jamais vus que de l’autre côté des fossés, et qui lui avaient fait si grand’peur il y avait quelque vingt années.

Un coup de cloche retentit.

– Je vous quitte, lui dit M. du Tremblay, on m’appelle pour signer la sortie du prisonnier. Au revoir, monsieur d’Artagnan.

– Que le diable m’extermine si je te rends ton souhait ! murmura d’Artagnan, en accompagnant son imprécation du plus gracieux sourire ; rien que de demeurer cinq minutes dans la cour j’en suis malade. Allons, allons, je vois que j’aime encore mieux mourir sur la paille, ce qui m’arrivera probablement, que d’amasser dix mille livres de rente a etre gouverneur de la Bastille.

Il achevait a peine ce monologue que le prisonnier parut. En le voyant, d’Artagnan fit un mouvement de surprise qu’il réprima aussitôt. Le prisonnier monta dans le carrosse sans paraître avoir reconnu d’Artagnan.

– Messieurs, dit d’Artagnan aux quatre mousquetaires, on m’a recommandé la plus grande surveillance pour le prisonnier ; or, comme le carrosse n’a pas de serrures a ses portieres ; je vais monter pres de lui. Monsieur de Lillebonne, ayez l’obligeance de mener mon cheval en bride.

– Volontiers, mon lieutenant, répondit celui auquel il s’était adressé.

D’Artagnan mit pied a terre, il donna la bride de son cheval au mousquetaire, monta dans le carrosse, se plaça pres du prisonnier, et, d’une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre émotion :

– Au Palais-Royal, et au trot, dit-il.

Aussitôt la voiture partit, et d’Artagnan, profitant de l’obscurité qui régnait sous la voute que l’on traversait, se jeta au cou du prisonnier.

– Rochefort ! s’écria-t-il. Vous ! c’est bien vous ! Je ne me trompe pas !

– D’Artagnan, s’écria a son tour Rochefort étonné.

– Ah ! mon pauvre ami ! continua d’Artagnan, ne vous ayant pas revu depuis quatre ou cinq ans, je vous ai cru mort.

– Ma foi, dit Rochefort, il n’y a pas grande différence, je crois, entre un mort et un enterré ; or je suis enterré, ou peu s’en faut.

– Et pour quel crime etes-vous a la Bastille ?

– Voulez-vous que je vous dise la vérité ?

– Oui.

– Eh bien ! je n’en sais rien.

– De la défiance avec moi, Rochefort ?

– Non, foi de gentilhomme ! car il est impossible que j’y sois pour la cause que l’on m’impute.

– Quelle cause ?

– Comme voleur de nuit.

– Vous, voleur de nuit ! Rochefort, vous riez ?

– Je comprends. Ceci demande explication, n’est-ce pas ?

– Je l’avoue.

– Eh bien, voila ce qui est arrivé : un soir, apres une orgie chez Reinard, aux Tuileries, avec le duc d’Harcourt, Fontrailles, de Rieux et autres, le duc d’Harcourt proposa d’aller tirer des manteaux sur le Pont-Neuf ; c’est, vous le savez, un divertissement qu’avait mis fort a la mode M. le duc d’Orléans.

– Étiez-vous fou, Rochefort ! a votre âge ?

– Non, j’étais ivre ; et cependant, comme l’amusement me semblait médiocre, je proposai au chevalier de Rieux d’etre spectateurs au lieu d’etre acteurs, et, pour voir la scene des premieres loges, de monter sur le cheval de bronze. Aussitôt dit, aussitôt fait. Grâce aux éperons, qui nous servirent d’étriers, en un instant nous fumes perchés sur la croupe ; nous étions a merveille et nous voyions a ravir. Déja quatre ou cinq manteaux avaient été enlevés avec une dextérité sans égale et sans que ceux a qui on les avait enlevés osassent dire un mot, quand je ne sais quel imbécile moins endurant que les autres s’avise de crier : « A la garde ! » et nous attire une patrouille d’archers. Le duc d’Harcourt, Fontrailles et les autres se sauvent ; de Rieux veut en faire autant. Je le retiens en lui disant qu’on ne viendra pas nous dénicher ou nous sommes. Il ne m’écoute pas, met le pied sur l’éperon pour descendre, l’éperon casse, il tombe, se rompt une jambe, et, au lieu de se taire, se met a crier comme un pendu. Je veux sauter a mon tour, mais il était trop tard : je saute dans les bras des archers, qui me conduisent au Châtelet, ou je m’endors sur les deux oreilles, bien certain que le lendemain je sortirais de la. Le lendemain se passe, le surlendemain se passe, huit jours se passent ; j’écris au cardinal. Le meme jour on vient me chercher et l’on me conduit a la Bastille ; il y a cinq ans que j’y suis. Croyez-vous que ce soit pour avoir commis le sacrilege de monter en croupe derriere Henri IV ?

– Non, vous avez raison, mon cher Rochefort, ce ne peut pas etre pour cela, mais vous allez savoir probablement pourquoi.

– Ah ! oui, car j’ai, moi, oublié de vous demander cela : ou me menez-vous ?

– Au cardinal.

– Que me veut-il ?

– Je n’en sais rien, puisque j’ignorais meme que c’était vous que j’allais chercher.

– Impossible. Vous, un favori !

– Un favori, moi ! s’écria d’Artagnan. Ah ! mon pauvre comte ! je suis plus cadet de Gascogne que lorsque je vous vis a Meung, vous savez, il y a tantôt vingt-deux ans, hélas !

Et un gros soupir acheva sa phrase.

– Cependant vous venez avec un commandement ?

– Parce que je me trouvais la par hasard dans l’antichambre, et que le cardinal s’est adressé a moi comme il se serait adressé a un autre ; mais je suis toujours lieutenant aux mousquetaires, et il y a, si je compte bien, a peu pres vingt et un ans que je le suis.

– Enfin, il ne vous est pas arrivé malheur, c’est beaucoup.

– Et quel malheur vouliez-vous qu’il m’arrivât ? Comme dit je ne sais quel vers latin que j’ai oublié, ou plutôt que je n’ai jamais bien su : « La foudre ne frappe pas les vallées » ; et je suis une vallée, mon cher Rochefort, et des plus basses qui soient.

– Alors le Mazarin est toujours Mazarin ?

– Plus que jamais, mon cher ; on le dit marié avec la reine.

– Marié !

– S’il n’est pas son mari, il est a coup sur son amant.

– Résister a un Buckingham et céder a un Mazarin !

– Voila les femmes ! reprit philosophiquement d’Artagnan.

– Les femmes, bon, mais les reines !

– Eh ! mon Dieu ! sous ce rapport, les reines sont deux fois femmes.

– Et M. de Beaufort, est-il toujours en prison ?

– Toujours ; pourquoi ?

– Ah ! c’est que, comme il me voulait du bien, il aurait pu me tirer d’affaire.

– Vous etes probablement plus pres d’etre libre que lui ; ainsi c’est vous qui l’en tirerez.

– Alors, la guerre…

– On va l’avoir.

– Avec l’Espagnol ?

– Non, avec Paris.

– Que voulez-vous dire ?

– Entendez-vous ces coups de fusil ?

– Oui. Eh bien ?

– Eh bien, ce sont les bourgeois qui pelotent ! en attendant la partie.

– Est-ce que vous croyez qu’on pourrait faire quelque chose des bourgeois ?

– Mais, oui, ils promettent, et s’ils avaient un chef qui fit de tous les groupes un rassemblement…

– C’est malheureux de ne pas etre libre.

– Eh ! mon Dieu ! ne vous désespérez pas. Si Mazarin vous fait chercher, c’est qu’il a besoin de vous ; et s’il a besoin de vous, eh bien ! je vous en fais mon compliment. Il y a bien des années que personne n’a plus besoin de moi ; aussi vous voyez ou j’en suis.

– Plaignez-vous donc, je vous le conseille !

– Écoutez, Rochefort. Un traité…

– Lequel ?

– Vous savez que nous sommes bons amis.

– Pardieu ! j’en porte les marques, de notre amitié : trois coups d’épée !…

– Eh bien, si vous redevenez en faveur, ne m’oubliez pas.

– Foi de Rochefort, mais a charge de revanche.

– C’est dit : voila ma main.

– Ainsi, a la premiere occasion que vous trouvez de parler de moi…

– J’en parle, et vous ?

– Moi de meme.

– A propos, et vos amis, faut-il parler d’eux aussi ?

– Quels amis ?

– Athos, Porthos et Aramis, les avez-vous donc oubliés ?

– A peu pres.

– Que sont-ils devenus ?

– Je n’en sais rien.

– Vraiment !

– Ah ! mon Dieu, oui ! nous nous sommes quittés comme vous savez ; ils vivent, voila tout ce que je peux dire ; j’en apprends de temps en temps des nouvelles indirectes. Mais dans quel lieu du monde ils sont, le diable m’emporte si j’en sais quelque chose. Non, d’honneur ! je n’ai plus que vous d’ami, Rochefort.

– Et l’illustre… comment appelez-vous donc ce garçon que j’ai fait sergent au régiment de Piémont ?

– Planchet ?

– Oui, c’est cela. Et l’illustre Planchet, qu’est-il devenu ?

– Mais il a épousé une boutique de confiseur dans la rue des Lombards, c’est un garçon qui a toujours fort aimé les douceurs ; de sorte qu’il est bourgeois de Paris et que, selon toute probabilité, il fait de l’émeute en ce moment. Vous verrez que ce drôle sera échevin avant que je sois capitaine.

– Allons, mon cher d’Artagnan, un peu de courage ! c’est quand on est au plus bas de la roue que la roue tourne et vous éleve. Des ce soir, votre sort va peut-etre changer.

– Amen ! dit d’Artagnan en arretant le carrosse.

– Que faites-vous ? demanda Rochefort.

– Je fais que nous sommes arrivés et que je ne veux pas qu’on me voie sortir de votre voiture ; nous ne nous connaissons pas.

– Vous avez raison. Adieu.

– Au revoir ; rappelez-vous votre promesse.

Et d’Artagnan remonta a cheval et reprit la tete de l’escorte.

Cinq minutes apres on entrait dans la cour du Palais-Royal.

D’Artagnan conduisit le prisonnier par le grand escalier et lui fit traverser l’antichambre et le corridor. Arrivé a la porte du cabinet de Mazarin, il s’appretait a se faire annoncer quand Rochefort lui mit la main sur l’épaule.

– D’Artagnan, dit Rochefort en souriant, voulez-vous que je vous avoue une chose a laquelle j’ai pensé tout le long de la route, en voyant les groupes de bourgeois que nous traversions et qui vous regardaient, vous et vos quatre hommes, avec des yeux flamboyants ?

– Dites, répondit d’Artagnan.

– C’est que je n’avais qu’a crier a l’aide pour vous faire mettre en pieces, vous et votre escorte, et qu’alors j’étais libre.

– Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? dit d’Artagnan.

– Allons donc ! reprit Rochefort. L’amitié jurée ! Ah ! si c’eut été un autre que vous qui m’eut conduit, je ne dis pas…

D’Artagnan inclina la tete.

– Est-ce que Rochefort serait devenu meilleur que moi ? se dit-il.

Et il se fit annoncer chez le ministre.

– Faites entrer M. de Rochefort, dit la voix impatiente de Mazarin aussitôt qu’il eut entendu prononcer ces deux noms, et priez M. d’Artagnan d’attendre : je n’en ai pas encore fini avec lui.

Ces paroles rendirent d’Artagnan tout joyeux. Comme il l’avait dit, il y avait longtemps que personne n’avait eu besoin de lui, et cette insistance de Mazarin a son égard lui paraissait d’un heureux présage.

Quant a Rochefort, elle ne lui produisit pas d’autre effet que de le mettre parfaitement sur ses gardes. Il entra dans le cabinet et trouva Mazarin assis a sa table avec son costume ordinaire, c’est-a-dire en monsignor ; ce qui était a peu pres l’habit des abbés du temps, excepté qu’il portait les bas et le manteau violet.

Les portes se refermerent, Rochefort regarda Mazarin du coin de l’oil, et il surprit un regard du ministre qui croisait le sien.

Le ministre était toujours le meme, bien peigné, bien frisé, bien parfumé, et, grâce a sa coquetterie, ne paraissait pas meme son âge. Quant a Rochefort, c’était autre chose, les cinq années qu’il avait passées en prison avaient fort vieilli ce digne ami de M. de Richelieu ; ses cheveux noirs étaient devenus tout blancs, et les couleurs bronzées de son teint avaient fait place a une entiere pâleur qui semblait de l’épuisement. En l’apercevant, Mazarin secoua imperceptiblement la tete d’un air qui voulait dire :

– Voila un homme qui ne me paraît plus bon a grand’chose.

Apres un silence qui fut assez long en réalité, mais qui parut un siecle a Rochefort, Mazarin tira d’une liasse de papiers une lettre tout ouverte, et la montrant au gentilhomme :

– J’ai trouvé la une lettre ou vous réclamez votre liberté, monsieur de Rochefort. Vous etes donc en prison ?

Rochefort tressaillit a cette demande.

– Mais, dit-il, il me semblait que Votre Éminence le savait mieux que personne.

– Moi ? pas du tout ! il y a encore a la Bastille une foule de prisonniers qui y sont du temps de M. de Richelieu, et dont je ne sais pas meme les noms.

– Oh, mais, moi, c’est autre chose, Monseigneur ! et vous saviez le mien, puisque c’est sur un ordre de Votre Éminence que j’ai été transporté du Châtelet a la Bastille.

– Vous croyez ?

– J’en suis sur.

– Oui, je crois me souvenir, en effet ; n’avez-vous pas, dans le temps, refusé de faire pour la reine un voyage a Bruxelles ?

– Ah ! ah ! dit Rochefort, voila donc la véritable cause ? Je la cherche depuis cinq ans. Niais que je suis, je ne l’avais pas trouvée !

– Mais je ne vous dis pas que ce soit la cause de votre arrestation ; entendons-nous, je vous fais cette question, voila tout : n’avez-vous pas refusé d’aller a Bruxelles pour le service de la reine, tandis que vous aviez consenti a y aller pour le service du feu cardinal ?

– C’est justement parce que j’y avais été pour le service du feu cardinal, que je ne pouvais y retourner pour celui de la reine. J’avais été a Bruxelles dans une circonstance terrible. C’était lors de la conspiration de Chalais. J’y avais été pour surprendre la correspondance de Chalais avec l’archiduc, et déja a cette époque, lorsque je fus reconnu, je faillis y etre mis en pieces. Comment vouliez-vous que j’y retournasse ! je perdais la reine au lieu de la servir.

– Eh bien, vous comprenez, voici comment les meilleures intentions sont mal interprétées, mon cher monsieur de Rochefort. La reine n’a vu dans votre refus qu’un refus pur et simple ; elle avait eu fort a se plaindre de vous sous le feu cardinal, Sa Majesté la reine ! Rochefort sourit avec mépris.

– C’était justement parce que j’avais bien servi M. le cardinal de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez comprendre, Monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le monde.

– Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas comme M. de Richelieu, qui visait a la toute-puissance ; je suis un simple ministre qui n’a pas besoin de serviteurs étant celui de la reine. Or, Sa Majesté est tres susceptible ; elle aura su votre refus, elle l’aura pris pour une déclaration de guerre, et elle m’aura, sachant combien vous etes un homme supérieur et par conséquent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle m’aura ordonné de m’assurer de vous. Voila comment vous vous trouvez a la Bastille.

– Eh bien, Monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si c’est par erreur que je me trouve a la Bastille…

– Oui, oui, reprit Mazarin, certainement tout cela peut s’arranger ; vous etes homme a comprendre certaines affaires, vous, et, une fois ces affaires comprises, a les bien pousser.

– C’était l’avis de M. le cardinal de Richelieu, et mon admiration pour ce grand homme s’augmente encore de ce que vous voulez bien me dire que c’est aussi le vôtre.

– C’est vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de politique, c’est ce qui faisait sa grande supériorité sur moi, qui suis un homme tout simple et sans détours ; c’est ce qui me nuit, j’ai une franchise toute française.

Rochefort se pinça les levres pour ne pas sourire.

– Je viens donc au but. J’ai besoin de bons amis, de serviteurs fideles ; quand je dis j’ai besoin, je veux dire : la reine a besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi, entendez-vous bien ? ce n’est pas comme M. le cardinal de Richelieu, qui faisait tout a son caprice. Aussi, je ne serai jamais un grand homme comme lui ; mais en échange, je suis un bon homme, monsieur de Rochefort, et j’espere que je vous le prouverai.

Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait de temps en temps un sifflement qui ressemblait a celui de la vipere.

– Je suis tout pret a vous croire, Monseigneur, dit-il, quoique, pour ma part, j’aie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle Votre Éminence. N’oubliez pas, Monseigneur, reprit Rochefort voyant le mouvement qu’essayait de réprimer le ministre, n’oubliez pas que depuis cinq ans je suis a la Bastille, et que rien ne fausse les idées comme de voir les choses a travers les grilles d’une prison.

– Ah ! monsieur de Rochefort, je vous ai déja dit que je n’y étais pour rien dans votre prison. La reine… (colere de femme et de princesse, que voulez-vous ! mais cela passe comme cela vient, et apres on n’y pense plus)…

– Je conçois, Monseigneur, qu’elle n’y pense plus, elle qui a passé cinq ans au Palais-Royal, au milieu des fetes et des courtisans ; mais, moi, qui les ai passés a la Bastille…

– Eh ! mon Dieu, mon cher monsieur de Rochefort, croyez-vous que le Palais-Royal soit un séjour bien gai ? Non pas, allez. Nous y avons eu, nous aussi, nos grands tracas, je vous assure. Mais, tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur table, comme toujours. Voyons, etes-vous des nôtres, monsieur de Rochefort ?

– Vous devez comprendre, Monseigneur, que je ne demande pas mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi. A la Bastille, on ne cause politique qu’avec les soldats et les geôliers, et vous n’avez pas idée, Monseigneur, comme ces gens-la sont peu au courant des choses qui se passent. J’en suis toujours a M. de Bassompierre, moi… Il est toujours un des dix-sept seigneurs ?

– Il est mort, monsieur, et c’est une grande perte. C’était un homme dévoué a la reine, lui, et les hommes dévoués sont rares.

– Parbleu ! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous les envoyez a la Bastille.

– Mais c’est qu’aussi, dit Mazarin, qu’est-ce qui prouve le dévouement ?

– L’action, dit Rochefort.

– Ah ! oui, l’action ! reprit le ministre réfléchissant ; mais ou trouver des hommes d’action ?

Rochefort hocha la tete.

– Il n’en manque jamais, Monseigneur, seulement vous cherchez mal.

– Je cherche mal ! que voulez-vous dire, mon cher monsieur de Rochefort ? Voyons, instruisez-moi. Vous avez du beaucoup apprendre dans l’intimité de feu Monseigneur le cardinal. Ah ! c’était un si grand homme !

– Monseigneur se fâchera-t-il si je lui fais de la morale ?

– Moi, jamais ! Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je cherche a me faire aimer, et non a me faire craindre.

– Eh bien, Monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe écrit sur la muraille, avec la pointe d’un clou.

– Et quel est ce proverbe ? demanda Mazarin.

– Le voici, Monseigneur : Tel maître…

– Je le connais : tel valet.

– Non : tel serviteur. C’est un petit changement que les gens dévoués dont je vous parlais tout a l’heure y ont introduit pour leur satisfaction particuliere.

– Eh bien ! que signifie le proverbe ?

– Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des serviteurs dévoués, et par douzaines.

– Lui, le point de mire de tous les poignards ! lui qui a passé sa vie a parer tous les coups qu’on lui portait !

– Mais il les a parés, enfin, et pourtant ils étaient rudement portés. C’est que s’il avait de bons ennemis, il avait aussi de bons amis.

– Mais voila tout ce que je demande !

– J’ai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le moment était venu de tenir parole a d’Artagnan, j’ai connu des gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en défaut la pénétration du cardinal ; par leur bravoure, battu ses gardes et ses espions ; des gens qui sans argent, sans appui, sans crédit, ont conservé une couronne a une tete couronnée et fait demander grâce au cardinal.

– Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui-meme de ce que Rochefort arrivait ou il voulait le conduire, ces gens-la n’étaient pas dévoués au cardinal, puisqu’ils luttaient contre lui.

– Non, car ils eussent été mieux récompensés ; mais ils avaient le malheur d’etre dévoués a cette meme reine pour laquelle tout a l’heure vous demandiez des serviteurs.

– Mais comment pouvez-vous savoir toutes ces choses ?

– Je sais ces choses parce que ces gens-la étaient mes ennemis a cette époque, parce qu’ils luttaient contre moi, parce que je leur ai fait tout le mal que j’ai pu, parce qu’ils me l’ont rendu de leur mieux, parce que l’un d’eux, a qui j’avais eu plus particulierement affaire, m’a donné un coup d’épée, voila sept ans a peu pres : c’était le troisieme que je recevais de la meme main… la fin d’un ancien compte.

– Ah ! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais des hommes pareils.

– Eh ! Monseigneur, vous en avez un a votre porte depuis plus de six ans, et que depuis six ans vous n’avez jugé bon a rien.

– Qui donc ?

– Monsieur d’Artagnan.

– Ce Gascon ! s’écria Mazarin avec une surprise parfaitement jouée.

– Ce Gascon a sauvé une reine, et fait confesser a M. de Richelieu qu’en fait d’habileté, d’adresse et de politique il n’était qu’un écolier.

– En vérité !

– C’est comme j’ai l’honneur de le dire a Votre Éminence.

– Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort.

– C’est bien difficile, Monseigneur, dit le gentilhomme en souriant.

– Il me le contera lui-meme, alors.

– J’en doute, Monseigneur.

– Et pourquoi cela ?

– Parce que le secret ne lui appartient pas ; parce que, comme je vous l’ai dit, ce secret est celui d’une grande reine.

– Et il était seul pour accomplir une pareille entreprise ?

– Non, Monseigneur, il avait trois amis, trois braves qui le secondaient, des braves comme vous en cherchiez tout a l’heure.

– Et ces quatre hommes étaient unis, dites-vous ?

– Comme si ces quatre hommes eussent fait qu’un, comme si ces quatre cours eussent battu dans la meme poitrine ; aussi, que n’ont-ils fait a eux quatre !

– Mon cher monsieur de Rochefort, en vérité vous piquez ma curiosité a un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous donc ma narrer cette histoire ?

– Non, mais je puis vous dire un conte, un véritable conte de fée, je vous en réponds, Monseigneur.

– Oh ! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j’aime beaucoup les contes.

– Vous le voulez donc, Monseigneur ? dit Rochefort en essayant de démeler une intention sur cette figure fine et rusée.

– Oui.

– Eh bien ! écoutez ! Il y avait une fois une reine… mais une puissante reine, la reine d’un des plus grands royaumes du monde, a laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, Monseigneur ! vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume ou régnait cette reine. Or, il vint a la cour un ambassadeur si brave, si riche et si élégant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la reine elle-meme, en souvenir sans doute de la façon dont il avait traité les affaires d’État, eut l’imprudence de lui donner certaine parure si remarquable qu’elle ne pouvait etre remplacée. Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci a exiger de la princesse que cette parure figurât dans sa toilette au prochain bal. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, que le ministre savait de science certaine que la parure avait suivi l’ambassadeur, lequel ambassadeur était fort loin, de l’autre côté des mers. La grande reine était perdue ! perdue comme la derniere de ses sujettes, car elle tombait du haut de sa grandeur.

– Vraiment, fit Mazarin.

– Eh bien, Monseigneur ! quatre hommes résolurent de la sauver. Ces quatre hommes, ce n’étaient pas des princes, ce n’étaient pas des ducs, ce n’étaient pas des hommes puissants, ce n’étaient meme pas des hommes riches ; c’étaient quatre soldats ayant grand cour, bon bras, franche épée. Ils partirent. Le ministre savait leur départ et avait aposté des gens sur la route pour les empecher d’arriver a leur but. Trois furent mis hors de combat par de nombreux assaillants ; mais un seul arriva au port, tua ou blessa ceux qui voulaient l’arreter, franchit la mer et rapporta la parure a la grande reine, qui put l’attacher sur son épaule au jour désigné, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que dites-vous de ce trait-la, Monseigneur ?

– C’est magnifique ! dit Mazarin reveur.

– Eh bien ! j’en sais dix pareils.

Mazarin ne parlait plus, il songeait.

Cinq ou six minutes s’écoulerent.

– Vous n’avez plus rien a me demander, Monseigneur, dit Rochefort.

– Si fait, et M. d’Artagnan était un de ces quatre hommes, dites-vous ?

– C’est lui qui a mené toute l’entreprise.

– Et les autres, quels étaient-ils ?

– Monseigneur, permettez que je laisse a M. d’Artagnan le soin de vous les nommer. C’étaient ses amis et non les miens ; lui seul aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais meme pas sous leurs véritables noms.

– Vous vous défiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien, je veux etre franc jusqu’au bout ; j’ai besoin de vous, de lui, de tous !

– Commençons par moi, Monseigneur, puisque vous m’avez envoyé chercher et que me voila, puis vous passerez a eux. Vous ne vous étonnerez pas de ma curiosité : lorsqu’il il y a cinq ans qu’on est en prison, on n’est pas fâché de savoir ou l’on va vous envoyer.

– Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de confiance, vous irez a Vincennes ou M. de Beaufort est prisonnier : vous me le garderez a vue. Eh bien ! qu’avez-vous donc ?

– J’ai que vous me proposez la une chose impossible, dit Rochefort en secouant la tete d’un air désappointé.

– Comment, une chose impossible ! Et pourquoi cette chose est-elle impossible ?

– Parce que M. de Beaufort est un de mes amis, ou plutôt que je suis un des siens ; avez-vous oublié, Monseigneur, que c’est lui qui avait répondu de moi a la reine ?

– M. de Beaufort, depuis ce temps-la, est l’ennemi de l’État.

– Oui, Monseigneur, c’est possible ; mais comme je ne suis ni roi, ni reine, ni ministre, il n’est pas mon ennemi, a moi, et je ne puis accepter ce que vous m’offrez.

– Voila ce que vous appelez du dévouement ? je vous en félicite ! Votre dévouement ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort.

– Et puis, Monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que sortir de la Bastille pour rentrer a Vincennes, ce n’est que changer de prison.

– Dites tout de suite que vous etes du parti de M. de Beaufort, et ce sera plus franc de votre part.

– Monseigneur, j’ai été si longtemps enfermé que je ne suis que d’un parti : c’est du parti du grand air. Employez-moi a tout autre chose, envoyez-moi en mission, occupez-moi activement, mais sur les grands chemins, si c’est possible !

– Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air goguenard, votre zele vous emporte : vous vous croyez encore un jeune homme, parce que le cour y est toujours ; mais les forces vous manqueraient. Croyez-moi donc : ce qu’il vous faut maintenant, c’est du repos. Hola, quelqu’un !

– Vous ne statuez donc rien sur moi, Monseigneur ?

– Au contraire, j’ai statué.

Bernouin entra.

– Appelez un huissier, dit-il, et restez pres de moi, ajouta-t-il tout bas.

Un huissier entra. Mazarin écrivit quelques mots qu’il remit a cet homme, puis salua de la tete.

– Adieu, monsieur de Rochefort ! dit-il.

Rochefort s’inclina respectueusement.

– Je vois, Monseigneur, dit-il, que l’on me reconduit a la Bastille.

– Vous etes intelligent.

– J’y retourne, Monseigneur ; mais, je vous le répete, vous avez tort de ne pas savoir m’employer.

– Vous, l’ami de mes ennemis !

– Que voulez-vous ! il me fallait faire l’ennemi de vos ennemis.

– Croyez-vous qu’il n’y ait que vous seul, monsieur de Rochefort ? Croyez-moi, j’en trouverai qui vous vaudront bien.

– Je vous le souhaite, Monseigneur.

– C’est bien. Allez, allez ! A propos, c’est inutile que vous m’écriviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient des lettres perdues.

– J’ai tiré les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant ; et si d’Artagnan n’est pas content de moi quand je lui raconterai tout a l’heure l’éloge que j’ai fait de lui, il sera difficile. Mais ou diable me mene-t-on ?

En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu de le faire passer par l’antichambre, ou attendait d’Artagnan. Dans la cour, il trouva son carrosse et ses quatre hommes d’escorte ; mais il chercha vainement son ami.

– Ah ! ah ! se dit en lui-meme Rochefort, voila qui change terriblement la chose ! et s’il y a toujours un aussi grand nombre de populaire dans les rues, eh bien ! nous tâcherons de prouver au Mazarin que nous sommes encore bons a autre chose, Dieu merci ! qu’a garder un prisonnier.

Et il sauta dans le carrosse aussi légerement que s’il n’eut eu que vingt-cinq ans.


Chapitre 4 Anne d’Autriche a quarante-six ans

Resté seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif ; il en savait beaucoup, et cependant il n’en savait pas encore assez. Mazarin était tricheur au jeu ; c’est un détail que nous a conservé Brienne : il appelait cela prendre ses avantages. Il résolut de n’entamer la partie avec d’Artagnan que lorsqu’il connaîtrait bien toutes les cartes de son adversaire.

– Monseigneur n’ordonne rien ? demanda Bernouin.

– Si fait, répondit Mazarin ; éclaire-moi, je vais chez la reine.

Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier.

Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine ; c’était par ce corridor que passait le cardinal pour se rendre a toute heure aupres d’Anne d’Autriche.

En arrivant dans la chambre a coucher ou donnait ce passage, Bernouin rencontra madame Beauvais. Madame Beauvais et Bernouin étaient les confidents intimes de ces amours surannées ; et madame Beauvais se chargea d’annoncer le cardinal a Anne d’Autriche, qui était dans son oratoire avec le jeune Louis XIV.

Anne d’Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuyé sur une table et la tete appuyée sur sa main, regardait l’enfant royal, qui, couché sur le tapis, feuilletait un grand livre de bataille. Anne d’Autriche était une reine qui savait le mieux s’ennuyer avec majesté ; elle restait quelquefois des heures ainsi retirée dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.

Quant au livre avec lequel jouait le roi, c’était un Quinte-Curce enrichi de gravures représentant les hauts faits d’Alexandre.

Madame Beauvais apparut a la porte de l’oratoire et annonça le cardinal de Mazarin.

L’enfant se releva sur un genou, le sourcil froncé, et regardant sa mere :

– Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander audience ?

Anne rougit légerement.

– Il est important, répliqua-t-elle, qu’un premier ministre, dans les temps ou nous sommes, puisse venir rendre compte a toute heure de ce qui se passe a la reine, sans avoir a exciter la curiosité ou les commentaires de toute la cour.

– Mais il me semble que M. de Richelieu n’entrait pas ainsi, répondit l’enfant implacable.

– Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu ? vous ne pouvez le savoir, vous étiez trop jeune.

– Je ne me le rappelle pas, je l’ai demandé, on me l’a dit.

– Et qui vous a dit cela ? reprit Anne d’Autriche avec un mouvement d’humeur mal déguisé.

– Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui répondent aux questions que je leur fais, répondit l’enfant, ou que sans cela je n’apprendrai plus rien.

En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout a fait, prit son livre, le plia et alla le porter sur la table, pres de laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin a se tenir debout aussi.

Mazarin surveillait de son oil intelligent toute cette scene, a laquelle il semblait demander l’explication de celle qui l’avait précédée.

Il s’inclina respectueusement devant la reine et fit une profonde révérence au roi, qui lui répondit par un salut de tete assez cavalier ; mais un regard de sa mere lui reprocha cet abandon aux sentiments de haine que des son enfance Louis XIV avait vouée au cardinal, et il accueillit le sourire sur les levres le compliment du ministre.

Anne d’Autriche cherchait a deviner sur le visage de Mazarin la cause de cette visite imprévue, le cardinal ordinairement ne venant chez elle que lorsque tout le monde était retiré.

Le ministre fit un signe de tete imperceptible ; alors la reine s’adressant a madame Beauvais :

– Il est temps que le roi se couche, dit-elle, appelez Laporte.

Déja la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se retirer, et toujours l’enfant avait tendrement insisté pour rester ; mais cette fois, il ne fit aucune observation, seulement il se pinça les levres et pâlit.

Un instant apres, Laporte entra.

L’enfant alla droit a lui sans embrasser sa mere.

– Eh bien, Louis, dit Anne, pourquoi ne m’embrassez-vous point ?

– Je croyais que vous étiez fâchée contre moi, Madame : vous me chassez.

– Je ne vous chasse pas : seulement vous venez d’avoir la petite vérole, vous etes souffrant encore, et je crains que veiller ne vous fatigue.

– Vous n’avez pas eu la meme crainte quand vous m’avez fait aller aujourd’hui au Palais pour rendre ces méchants édits qui ont tant fait murmurer le peuple.

– Sire, dit Laporte pour faire diversion, a qui Votre Majesté veut-elle que je donne le bougeoir ?

– A qui tu voudras, Laporte, répondit l’enfant, pourvu, ajouta-t-il a haute voix, que ce ne soit pas a Mancini.

M. Mancini était un neveu du cardinal que Mazarin avait placé pres du roi comme enfant d’honneur et sur lequel Louis XIV reportait une partie de la haine qu’il avait pour son ministre.

Et le roi sortit sans embrasser sa mere et sans saluer le cardinal.

– A la bonne heure ! dit Mazarin ; j’aime a voir qu’on éleve Sa Majesté dans l’horreur de la dissimulation.

– Pourquoi cela ? demanda la reine d’un air presque timide.

– Mais il me semble que la sortie du roi n’a pas besoin de commentaires ; d’ailleurs, Sa Majesté ne se donne pas la peine de cacher le peu d’affection qu’elle me porte : ce qui ne m’empeche pas, du reste, d’etre tout dévoué a son service, comme a celui de Votre Majesté.

– Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine, c’est un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations qu’il vous a.

Le cardinal sourit.

– Mais, continua la reine, vous étiez venu sans doute pour quelque objet important, qu’y a-t-il donc ?

Mazarin s’assit ou plutôt se renversa dans une large chaise, et d’un air mélancolique :

– Il y a, dit-il, que, selon toute probabilité, nous serons forcés de nous quitter bientôt, a moins que vous ne poussiez le dévouement pour moi jusqu’a me suivre en Italie.

– Et pourquoi cela ? demanda la reine.

– Parce que, comme dit l’opéra de Thisbé, reprit Mazarin :

Le monde entier conspire a diviser nos feux.

– Vous plaisantez, monsieur ! dit la reine en essayant de reprendre un peu de son ancienne dignité.

– Hélas, non, Madame ! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins du monde ; je pleurerais bien plutôt, je vous prie. de le croire ; et il y a de quoi, car notez bien que j’ai dit :

Le monde entier conspire a diviser nos feux.

Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que vous aussi m’abandonnez.

– Cardinal !

– Eh ! mon Dieu, ne vous ai-je pas vue sourire l’autre jour tres agréablement a M. le duc d’Orléans ou plutôt a ce qu’il vous disait !

– Et que me disait-il ?

– Il vous disait, Madame : « C’est votre Mazarin qui est la pierre d’achoppement ; qu’il parte, et tout ira bien. »

– Que vouliez-vous que je fisse ?

– Oh ! Madame, vous etes la reine, ce me semble !

– Belle royauté, a la merci du premier gribouilleur de paperasses du Palais-Royal ou du premier gentillâtre du royaume !

– Cependant vous etes assez forte pour éloigner de vous les gens qui vous déplaisent.

– C’est-a-dire qui vous déplaisent, a vous ! répondit la reine.

– A moi !

– Sans doute. Qui a renvoyé madame de Chevreuse, qui pendant douze ans avait été persécutée sous l’autre regne ?

– Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales commencées contre M. de Richelieu !

– Qui a renvoyé madame de Hautefort, cette amie si parfaite, qu’elle avait refusé les bonnes grâces du roi pour rester dans les miennes ?

– Une prude qui vous disait chaque soir, en vous déshabillant, que c’était perdre votre âme que d’aimer un pretre, comme si on était pretre parce qu’on est cardinal.

– Qui a fait arreter M. de Beaufort ?

– Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de m’assassiner !

– Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis sont les miens.

– Ce n’est pas assez, Madame, il faudrait encore que vos amis fussent les miens aussi.

– Mes amis, monsieur !… La reine secoua la tete :

Hélas ! je n’en ai plus.

– Comment n’avez-vous plus d’amis dans le bonheur, quand vous en aviez bien dans l’adversité ?

– Parce que, dans le bonheur, j’ai oublié ces amis-la, monsieur : Parce que j’ai fait comme la reine Marie de Médicis, qui, au retour de son premier exil, a méprisé tous ceux qui avaient souffert pour elle, et qui proscrite une seconde fois est morte a Cologne, abandonnée du monde entier et meme de son fils, parce que tout le monde la méprisait a son tour.

– Eh bien, voyons ! dit Mazarin, ne serait-il pas temps de réparer le mal ? Cherchez parmi vos amis vos plus anciens.

– Que voulez-vous dire, monsieur ?

– Rien autre chose que ce que je dis : cherchez.

– Hélas ! j’ai beau regarder autour de moi, je n’ai d’influence sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son favori : hier c’était Choisy, aujourd’hui c’est La Riviere, demain ce sera un autre. M. le Prince est conduit par le coadjuteur, qui est conduit par madame de Guéménée.

– Aussi, Madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du jour, mais parmi vos amis d’autrefois.

– Parmi mes amis d’autrefois ? fit la reine.

– Oui, parmi vos amis d’autrefois, parmi ceux qui vous ont aidée a lutter contre M. le duc de Richelieu, a le vaincre meme.

– Ou veut-il en venir ? murmura la reine en regardant le cardinal avec inquiétude.

– Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet esprit puissant et fin qui caractérise Votre Majesté, vous avez su, grâce au concours de vos amis, repousser les attaques de cet adversaire.

– Moi ! dit la reine, j’ai souffert, voila tout.

– Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes en se vengeant. Voyons, allons au fait ! connaissez-vous M. de Rochefort ?

– M. de Rochefort n’était pas un de mes amis, dit la reine, mais bien au contraire de mes ennemis les plus acharnés, un des plus fideles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela.

– Je le sais si bien, répondit Mazarin, que nous l’avons fait mettre a la Bastille.

– En est-il sorti ? demanda la reine.

– Non, rassurez-vous, il y est toujours ; aussi je ne vous parle de lui que pour arriver a un autre. Connaissez-vous M. d’Artagnan ? continua Mazarin en regardant la reine en face.

Anne d’Autriche reçut le coup en plein cour.

« Le Gascon aurait-il été indiscret ? » murmura-t-elle.

Puis tout haut :

– D’Artagnan ! ajouta-t-elle. Attendez donc, Oui, certainement, ce nom-la m’est familier. D’Artagnan, un mousquetaire, qui aimait une de mes femmes, Pauvre petite créature qui est morte empoisonnée a cause de moi.

– Voila tout ? dit Mazarin.

La reine regarda le cardinal avec étonnement.

– Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir un interrogatoire ?

– Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son éternel sourire et sa voix toujours douce, vous ne répondez que selon votre fantaisie.

– Exposez clairement vos désirs, monsieur, et j’y répondrai de meme, dit la reine avec un commencement d’impatience.

– Eh bien, Madame ! dit Mazarin en s’inclinant, je désire que vous me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu d’industrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les circonstances sont graves, et il va falloir agir énergiquement.

– Encore ! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes avec M. de Beaufort.

– Oui ! vous n’avez vu que le torrent qui voulait tout renverser, et vous n’avez pas fait attention a l’eau dormante. Il y a cependant en France un proverbe sur l’eau qui dort.

– Achevez, dit la reine.

– Eh bien ! continua Mazarin, je souffre tous les jours les affronts que me font vos princes et vos valets titrés, tous automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma gravité patiente, n’ont pas deviné le rire de l’homme irrité, qui s’est juré a lui-meme d’etre un jour le plus fort. Nous avons fait arreter M. de Beaufort, c’est vrai ; mais c’était le moins dangereux de tous, il y a encore M. le Prince…

– Le vainqueur de Rocroy ! y pensez-vous ?

– Oui, Madame, et fort souvent ; mais patienza, comme nous disons, nous autres Italiens. Puis, apres M. de Condé, il y a M. le duc d’Orléans.

– Que dites-vous la ? le premier prince du sang, l’oncle du roi !

– Non pas le premier prince du sang, non pas l’oncle du roi, mais le lâche conspirateur qui, sous l’autre regne, poussé par son caractere capricieux et fantasque, rongé d’ennuis misérables, dévoré d’une plate ambition, jaloux de tout ce qui le dépassait en loyauté et en courage, irrité de n’etre rien, grâce a sa nullité, s’est fait l’écho de tous les mauvais bruits, s’est fait l’âme de toutes les cabales, a fait signe d’aller en avant a tous ces braves gens qui ont eu la sottise de croire a la parole d’un homme du sang royal, et qui les a reniés lorsqu’ils sont montés sur l’échafaud ! non pas le premier prince du sang, non pas l’oncle du roi, je le répete, mais l’assassin de Chalais, de Montmorency et de Cinq-Mars, qui essaye aujourd’hui de jouer le meme jeu, et qui se figure qu’il gagnera la partie parce qu’il changera d’adversaire et parce qu’au lieu d’avoir en face de lui un homme qui menace il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura perdu a perdre M. de Richelieu, et je n’ai pas intéret a laisser pres de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi.

Anne rougit et cacha sa tete dans ses deux mains.

– Je ne veux point humilier Votre Majesté, reprit Mazarin, revenant a un ton plus calme, mais en meme temps d’une fermeté étrange. Je veux qu’on respecte la reine et qu’on respecte son ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre Majesté sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le disent, un pantin venu d’Italie ; il faut que tout le monde le sache comme Votre Majesté.

– Eh bien donc, que dois-je faire ? dit Anne d’Autriche courbée sous cette voix dominatrice.

– Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes fideles et dévoués qui ont passé la mer malgré M. de Richelieu, en laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour rapporter a Votre Majesté certaine parure qu’elle avait donnée a M. de Buckingham.

Anne se leva majestueuse et irritée comme si un ressort d’acier l’eut fait bondir, et, regardant le cardinal avec cette hauteur et cette dignité qui la rendaient si puissante aux jours de sa jeunesse :

– Vous m’insultez, monsieur ! dit-elle.

– Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pensée qu’avait tranchée par le milieu le mouvement de la reine, je veux que vous fassiez aujourd’hui pour votre mari ce que vous avez fait autrefois pour votre amant.

– Encore cette calomnie ! s’écria la reine. Je la croyais cependant bien morte et bien étouffée, car vous me l’aviez épargnée jusqu’a présent ; mais voila que vous m’en parlez a votre tour. Tant mieux ! car il en sera question cette fois entre nous, et tout sera fini, entendez-vous bien ?

– Mais, Madame, dit Mazarin étonné de ce retour de force, je ne demande pas que vous me disiez tout.

– Et moi je veux tout vous dire, répondit Anne d’Autriche. Écoutez donc. Je veux vous dire qu’il y avait effectivement a cette époque quatre cours dévoués, quatre âmes loyales, quatre épées fideles, qui m’ont sauvé plus que la vie, monsieur, qui m’ont sauvé l’honneur.

– Ah ! vous l’avouez, dit Mazarin.

– N’y a-t-il donc que les coupables dont l’honneur soit en jeu, monsieur, et ne peut-on pas déshonorer quelqu’un, une femme surtout, avec des apparences ! Oui, les apparences étaient contre moi et j’allais etre déshonorée, et cependant, je le jure, je n’étais pas coupable. Je le jure…

La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle put jurer ; et tirant d’une armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de bois de rose incrusté d’argent, et le posant sur l’autel :

– Je le jure, reprit-elle, sur ces reliques sacrées, j’aimais M. de Buckingham, mais M. de Buckingham n’était pas mon amant !

– Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce serment, Madame ? dit en souriant Mazarin ; car je vous en préviens, en ma qualité de Romain je suis incrédule : il y a relique et relique.

La reine détacha une petite clef d’or de son cou et la présenta au cardinal.

– Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-meme.

Mazarin étonné prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il ne trouva qu’un couteau rongé par la rouille et deux lettres dont l’une était tachée de sang.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Mazarin.

– Qu’est-ce que cela, monsieur ? dit Anne d’Autriche avec son geste de reine et en étendant sur le coffret ouvert un bras resté parfaitement beau malgré les années, je vais vous le dire. Ces deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais écrites. Ce couteau, c’est celui dont Felton l’a frappé. Lisez ces lettres, monsieur, et vous verrez si j’ai menti.

Malgré la permission qui lui était donnée, Mazarin, par un sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau que Buckingham mourant avait arraché de sa blessure, et qu’il avait, par Laporte, envoyé a la reine ; la lame en était toute rongée ; car le sang était devenu de la rouille ; puis apres un instant d’examen, pendant lequel la reine était devenue aussi blanche que la nappe de l’autel sur lequel elle était appuyée, il le replaça dans le coffret avec un frisson involontaire.

– C’est bien, Madame, dit-il, je m’en rapporte a votre serment.

– Non, non ! lisez, dit la reine en fronçant le sourcil ; lisez, je le veux, je l’ordonne, afin, comme je l’ai résolu, que tout soit fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet. Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois disposée a rouvrir ce coffret a chacune de vos accusations a venir ?

Mazarin, dominé par cette énergie, obéit presque machinalement et lut les deux lettres. L’une était celle par laquelle la reine redemandait les ferrets a Buckingham ; c’était celle qu’avait portée d’Artagnan, et qui était arrivée a temps. L’autre était celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le prévenait qu’il allait etre assassiné et qui était arrivée trop tard.

– C’est bien, Madame, dit Mazarin, et il n’y a rien a répondre a cela.

– Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en appuyant sa main dessus ; si, il y a quelque chose a répondre : c’est que j’ai toujours été ingrate envers ces hommes qui m’ont sauvée, moi, et qui ont fait tout ce qu’ils ont pu pour le sauver, lui ; c’est que je n’ai rien donné a ce brave d’Artagnan, dont vous me parliez tout a l’heure, que ma main a baiser, et ce diamant.

La reine étendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une pierre admirable qui scintillait a son doigt.

– Il l’a vendu, a ce qu’il paraît, reprit-elle, dans un moment de gene ; il l’a vendu pour me sauver une seconde fois, car c’était pour envoyer un messager au duc et pour le prévenir qu’il devait etre assassiné.

– D’Artagnan le savait donc ?

– Il savait tout. Comment faisait-il ? Je l’ignore. Mais enfin il l’a vendu a M. des Essarts, au doigt duquel je l’ai vu, et de qui je l’ai racheté ; mais ce diamant lui appartient, Monsieur, rendez-le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur d’avoir pres de vous un pareil homme, tâchez de l’utiliser.

– Merci, Madame ! dit Mazarin, je profiterai du conseil.

– Et maintenant, dit la reine comme brisée par l’émotion, avez-vous autre chose a me demander ?

– Rien, Madame, répondit le cardinal de sa voix la plus caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes soupçons ; mais je vous aime tant, qu’il n’est pas étonnant que je sois jaloux, meme du passé.

Un sourire d’une indéfinissable expression passa sur les levres de la reine.

– Eh bien, alors, monsieur, dit-elle, si vous n’avez rien autre chose a me demander, laissez-moi ; vous devez comprendre qu’apres une pareille scene j’ai besoin d’etre seule.

Mazarin s’inclina.

– Je me retire, Madame, dit-il ; me permettez-vous de revenir ?

– Oui, mais demain ; je n’aurai pas trop de tout ce temps pour me remettre.

Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment, puis il se retira.

A peine fut-il sorti que la reine passa dans l’appartement de son fils et demanda a Laporte si le roi était couché. Laporte lui montra de la main l’enfant qui dormait.

Anne d’Autriche monta sur les marches du lit, approcha ses levres du front plissé de son fils et y déposa doucement un baiser ; puis elle se retira silencieuse comme elle était venue, se contentant de dire au valet de chambre.

– Tâchez donc, mon cher Laporte, que le roi fasse meilleure mine a M. le cardinal, auquel lui et moi avons de si grandes obligations.


Chapitre 5 Gascon et Italien

Pendant ce temps le cardinal était revenu dans son cabinet, a la porte duquel veillait Bernouin, a qui il demanda si rien ne s’était passé de nouveau et s’il n’était venu aucune nouvelle du dehors. Sur sa réponse négative il lui fit signe de se retirer.

Resté seul, il alla ouvrir la porte du corridor, puis celle de l’antichambre ; d’Artagnan, fatigué, dormait sur une banquette.

– Monsieur d’Artagnan ! dit-il d’une voix douce.

D’Artagnan ne broncha point.

– Monsieur d’Artagnan ! dit-il plus haut.

D’Artagnan continua de dormir.

Le cardinal s’avança vers lui et lui toucha l’épaule du bout du doigt.

Cette fois d’Artagnan tressaillit, se réveilla, et, en se réveillant, se trouva tout debout et comme un soldat sous les armes.

– Me voila, dit-il ; qui m’appelle ?

– Moi, dit Mazarin avec son visage le plus souriant.

– J’en demande pardon a Votre Éminence, dit d’Artagnan, mais j’étais si fatigué…

– Ne me demandez pas pardon, monsieur, dit Mazarin, car vous vous etes fatigué a mon service.

D’Artagnan admira l’air gracieux du ministre.

– Ouais ! dit-il entre ses dents, est-il vrai le proverbe qui dit que le bien vient en dormant ?

– Suivez-moi, monsieur ! dit Mazarin.

– Allons, allons, murmura d’Artagnan, Rochefort m’a tenu parole ; seulement, par ou diable est-il passé ?

Et il regarda jusque dans les moindres recoins du cabinet mais il n’y avait plus de Rochefort.

– Monsieur d’Artagnan, dit Mazarin en s’asseyant et en s’accommodant sur son fauteuil, vous m’avez toujours paru un brave et galant homme.

« C’est possible, pensa d’Artagnan, mais il a mis le temps a me le dire. »

Ce qui ne l’empecha pas de saluer Mazarin jusqu’a terre pour répondre a son compliment.

– Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre a profit vos talents et votre valeur !

Les yeux de l’officier lancerent comme un éclair de joie qui s’éteignit aussitôt, car il ne savait pas ou Mazarin en voulait venir.

– Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis pret a obéir a Votre Éminence.

– Monsieur d’Artagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le dernier regne certains exploits…

– Votre Éminence est trop bonne de se souvenir… C’est vrai, j’ai fait la guerre avec assez de succes.

– Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin car, quoiqu’ils aient fait quelque bruit, ils ont été surpassés par les autres.

D’Artagnan fit l’étonné.

– Eh bien, dit Mazarin, vous ne répondez pas ?

– J’attends, reprit d’Artagnan, que Monseigneur me dise de quels exploits il veut parler.

– Je parle de l’aventure… Hé ! vous savez bien ce que je veux dire.

– Hélas ! non, Monseigneur, répondit d’Artagnan tout étonné.

– Vous etes discret, tant mieux. Je veux parler de cette aventure de la reine, de ces ferrets, de ce voyage que vous avez fait avec trois de vos amis.

– Hé ! hé ! pensa le Gascon, est-ce un piege ? Tenons-nous ferme.

Et il arma ses traits d’une stupéfaction que lui eut enviée Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comédiens de l’époque.

– Fort bien ! dit Mazarin en riant, bravo ! on m’avait bien dit que vous étiez l’homme qu’il me fallait. Voyons, la, que feriez-vous bien pour moi ?

– Tout ce que Votre Éminence m’ordonnera de faire, dit d’Artagnan.

– Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une reine ?

– Décidément, se dit d’Artagnan a lui-meme, on veut me faire parler ; voyons-le venir. Il n’est pas plus fin que le Richelieu, que diable !… Pour une reine, Monseigneur ! je ne comprends pas.

– Vous ne comprenez pas que j’ai besoin de vous et de vos trois amis ?

– De quels amis, Monseigneur ?

– De vos trois amis d’autrefois.

– Autrefois, Monseigneur, répondit d’Artagnan, je n’avais pas trois amis, j’en avais cinquante. A vingt ans, on appelle tout le monde ses amis.

– Bien, bien, monsieur l’officier ! dit Mazarin, la discrétion est une belle chose ; mais aujourd’hui vous pourriez vous repentir d’avoir été trop discret.

– Monseigneur, Pythagore faisait garder pendant cinq ans le silence a ses disciples pour leur apprendre a se taire.

– Et vous l’avez gardé vingt ans, monsieur. C’est quinze ans de plus qu’un philosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable. Parlez donc aujourd’hui, car la reine elle-meme vous releve de votre serment.

– La reine ! dit d’Artagnan avec un étonnement, qui, cette fois, n’était pas joué.

– Oui, la reine ! et pour preuve que je vous parle en son nom, c’est qu’elle m’a dit de vous montrer ce diamant qu’elle prétend que vous connaissez, et qu’elle a racheté de M. des Essarts.

Et Mazarin étendit la main vers l’officier, qui soupira en reconnaissant la bague que la reine lui avait donnée le soir du bal de l’Hôtel de Ville.

– C’est vrai ! dit d’Artagnan, je reconnais ce diamant, qui a appartenu a la reine.

– Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Répondez-moi donc sans jouer davantage la comédie. Je vous l’ai déja dit, et je vous le répete, il y va de votre fortune.

– Ma foi, Monseigneur ! j’ai grand besoin de faire fortune. Votre Éminence m’a oublié si longtemps !

– Il ne faut que huit jours pour réparer cela. Voyons, vous voila, vous, mais ou sont vos amis ?

– Je n’en sais rien, Monseigneur.

– Comment, vous n’en savez rien ?

– Non ; il y a longtemps que nous nous sommes séparés, car tous trois ont quitté le service.

– Mais ou les retrouverez-vous ?

– Partout ou ils seront. Cela me regarde.

– Bien ! Vos conditions ?

– De l’argent, Monseigneur, tant que nos entreprises en demanderont. Je me rappelle trop combien parfois nous avons été empechés, faute d’argent, et sans ce diamant, que j’ai été obligé de vendre, nous serions restés en chemin.

– Diable ! de l’argent, et beaucoup ! dit Mazarin ; comme vous y allez, monsieur l’officier ! Savez-vous bien qu’il n’y en a pas, d’argent, dans les coffres du roi ?

– Faites comme moi, alors, Monseigneur, vendez les diamants de la couronne ; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes choses avec de petits moyens.

– Eh bien ! dit Mazarin, nous verrons a vous satisfaire.

– Richelieu, pensa d’Artagnan, m’eut déja donné cinq cents pistoles d’arrhes.

– Vous serez donc a moi ?

– Oui, si mes amis le veulent.

– Mais, a leur refus, je pourrais compter sur vous ?

– Je n’ai jamais rien fait de bon seul, dit d’Artagnan en secouant la tete.

– Allez donc les trouver.

– Que leur dirai-je pour les déterminer a servir Votre Éminence ?

– Vous les connaissez mieux que moi. Selon leurs caracteres vous promettrez.

– Que promettrai-je ?

– Qu’ils me servent comme ils ont servi la reine, et ma reconnaissance sera éclatante.

– Que ferons-nous ?

– Tout, puisqu’il paraît que vous savez tout faire.

– Monseigneur, lorsqu’on a confiance dans les gens et qu’on veut qu’ils aient confiance en nous, on les renseigne mieux que ne fait Votre Éminence.

– Lorsque le moment d’agir sera venu, soyez tranquille, reprit Mazarin, vous aurez toute ma pensée.

– Et jusque-la !

– Attendez et cherchez vos amis.

– Monseigneur, peut-etre ne sont-ils pas a Paris, c’est probable meme, il va falloir voyager. Je ne suis qu’un lieutenant de mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers.

– Mon intention, dit Mazarin, n’est pas que vous paraissiez avec un grand train, mes projets ont besoin de mystere et souffriraient d’un trop grand équipage.

– Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque l’on est en retard de trois mois avec moi ; et je ne puis voyager avec mes économies, attendu que depuis vingt-deux ans que je suis au service je n’ai économisé que des dettes.

Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se livrait en lui ; puis allant a une armoire fermée d’une triple serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou trois fois avant de le donner a d’Artagnan :

– Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voila pour le voyage.

– Si ce sont des doublons d’Espagne ou meme des écus d’or, pensa d’Artagnan, nous pourrons encore faire affaire ensemble.

Il salua le cardinal et engouffra le sac dans sa large poche.

– Eh bien, c’est donc dit, répondit le cardinal, vous allez voyager…

– Oui, Monseigneur.

– Écrivez-moi tous les jours pour me donner des nouvelles de votre négociation.

– Je n’y manquerai pas, Monseigneur.

– Tres bien. A propos, le nom de vos amis ?

– Le nom de mes amis ? répéta d’Artagnan avec un reste d’inquiétude.

– Oui ; pendant que vous cherchez de votre côté, moi, je m’informerai du mien et peut-etre apprendrai-je quelque chose.

– M. le comte de La Fere, autrement dit Athos ; M. du Vallon, autrement dit Porthos, et M. le chevalier d’Herblay, aujourd’hui l’abbé d’Herblay, autrement dit Aramis.

Le cardinal sourit.

– Des cadets, dit-il, qui s’étaient engagés aux mousquetaires sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille. Longues rapieres, mais bourses légeres ; on connaît cela.

– Si Dieu veut que ces rapieres-la passent au service de Votre Éminence, dit d’Artagnan, j’ose exprimer un désir, c’est que ce soit a son tour la bourse de Monseigneur qui devienne légere et la leur qui devienne lourde ; car avec ces trois hommes et moi, Votre Éminence remuera toute la France et meme toute l’Europe, si cela lui convient.

– Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens pour la bravade.

– En tout cas, dit d’Artagnan avec un sourire pareil a celui du cardinal, ils valent mieux pour l’estocade.

Et il sortit apres avoir demandé un congé qui lui fut accordé a l’instant et signé par Mazarin lui-meme.

A peine dehors il s’approcha d’une lanterne qui était dans la cour et regarda précipitamment dans le sac.

– Des écus d’argent ! fit-il avec mépris ; je m’en doutais. Ah ! Mazarin, Mazarin ! tu n’as pas confiance en moi ! tant pis ! cela te portera malheur !

Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains.

– Cent pistoles, murmura-t-il, cent pistoles ! pour cent pistoles j’ai eu un secret que M. de Richelieu aurait payé vingt mille écus. Sans compter ce diamant, en jetant amoureusement les yeux sur la bague qu’il avait gardée, au lieu de la donner a d’Artagnan ; sans compter ce diamant, qui vaut au moins dix mille livres.

Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soirée dans laquelle il avait fait un si beau bénéfice, plaça la bague dans un écrin garni de brillants de toute espece, car le cardinal avait le gout des pierreries, et il appela Bemouin pour le déshabiller, sans davantage se préoccuper des rumeurs qui continuaient de venir par bouffées battre les vitres, et des coups de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiqu’il fut plus de onze heures du soir.

Pendant ce temps d’Artagnan s’acheminait vers la rue Tiquetonne, ou il demeurait a l’hôtel de La Chevrette…

Disons en peu de mots comment d’Artagnan avait été amené a faire choix de cette demeure.


Chapitre 6 D’Artagnan a quarante ans

Hélas ! depuis l’époque ou, dans notre roman des Trois Mousquetaires, nous avons quitté d’Artagnan, rue des Fossoyeurs, 12, il s’était passé bien des choses, et surtout bien des années.

D’Artagnan n’avait pas manqué aux circonstances, mais les circonstances avaient manqué a d’Artagnan. Tant que ses amis l’avaient entouré, d’Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie ; c’était une de ces natures fines et ingénieuses qui s’assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si d’Artagnan eut continué de vivre avec ces trois hommes, il fut devenu un homme supérieur. Athos le quitta le premier, pour se retirer dans cette petite terre dont il avait hérité du côté de Blois ; Porthos, le second, pour épouser sa procureuse ; enfin, Aramis, le troisieme, pour entrer définitivement dans les ordres et se faire abbé. A partir de ce moment, d’Artagnan, qui semblait avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carriere dans laquelle il sentait qu’il ne pouvait devenir quelque chose qu’a la condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se dire, une part du fluide électrique qu’il avait reçu du ciel.

Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d’Artagnan ne s’en trouva que plus isolé ; il n’était pas d’assez haute naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s’ouvrissent devant lui ; il n’était pas assez vaniteux, comme Porthos, pour faire croire qu’il voyait la haute société ; il n’était pas assez gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance native, en tirant son élégance de lui-meme. Quelque temps le souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprimé a l’esprit du jeune lieutenant une certaine poésie ; mais comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir périssable s’était peu a peu effacé ; la vie de garnison est fatale, meme aux organisations aristocratiques. Des deux natures opposées qui composaient l’individualité de d’Artagnan, la nature matérielle l’avait peu a peu emporté, et tout doucement, sans s’en apercevoir lui-meme, d’Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours a cheval, était devenu (je ne sais comment cela s’appelait a cette époque) ce qu’on appelle de nos jours un véritable troupier.

Ce n’est point que pour cela d’Artagnan eut perdu de sa finesse primitive ; non pas. Au contraire, peut-etre, cette finesse s’était augmentée, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une enveloppe un peu grossiere ; mais cette finesse il l’avait appliquée aux petites et non aux grandes choses de la vie ; au bien-etre matériel, au bien-etre comme les soldats l’entendent, c’est-a-dire a avoir bon gîte, bonne table, bonne hôtesse.

Et d’Artagnan avait trouvé tout cela depuis six ans rue Tiquetonne, a l’enseigne de La Chevrette.

Dans les premiers temps de son séjour dans cet hôtel, la maîtresse de la maison, belle et fraîche Flamande de vingt-cinq a vingt-six ans, s’était singulierement éprise de lui ; et apres quelques amours fort traversées par un mari incommode, auquel dix fois d’Artagnan avait fait semblant de passer son épée au travers du corps, ce mari avait disparu un beau matin, désertant a tout jamais, apres avoir vendu furtivement quelques pieces de vin et emporté l’argent et les bijoux. On le crut mort ; sa femme surtout, qui se flattait de cette douce idée qu’elle était veuve, soutenait hardiment qu’il était trépassé. Enfin, apres trois ans d’une liaison que d’Artagnan s’était bien gardé de rompre, trouvant chaque année son gîte et sa maîtresse plus agréables que jamais, car l’une faisait crédit de l’autre, la maîtresse eut l’exorbitante prétention de devenir femme, et proposa a d’Artagnan de l’épouser.

– Ah ! fi ! répondit d’Artagnan. De la bigamie, ma chere ! Allons donc, vous n’y pensez pas !

– Mais il est mort, j’en suis sure.

– C’était un gaillard tres contrariant et qui reviendrait pour nous faire pendre.

– Eh bien, s’il revient, vous le tuerez ; vous etes si brave et si adroit !

– Peste ! ma mie ! autre moyen d’etre pendu.

– Ainsi vous repoussez ma demande ?

– Comment donc ! mais avec acharnement !

La belle hôteliere fut désolée. Elle eut fait bien volontiers de M. d’Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu : c’était un si bel homme et une si fiere moustache !

Vers la quatrieme année de cette liaison vint l’expédition de Franche-Comté. D’Artagnan fut désigné pour en etre et se prépara a partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des promesses solennelles de rester fidele ; le tout de la part de l’hôtesse, bien entendu. D’Artagnan était trop grand seigneur pour rien promettre ; aussi promit-il seulement de faire ce qu’il pourrait pour ajouter encore a la gloire de son nom.

Sous ce rapport, on connaît le courage de d’Artagnan ; il paya admirablement de sa personne, et, en chargeant a la tete de sa compagnie, il reçut au travers de la poitrine une balle qui le coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et tous ceux qui avaient espoir de lui succéder dans son grade dirent a tout hasard qu’il l’était. On croit facilement ce qu’on désire ; or, a l’armée depuis les généraux de division qui désirent la mort du général en chef, jusqu’aux soldats qui désirent la mort des caporaux, tout le monde désire la mort de quelqu’un.

Mais d’Artagnan n’était pas homme a se laisser tuer comme cela. Apres etre resté pendant la chaleur du jour évanoui sur le champ de bataille, la fraîcheur de la nuit le fit revenir a lui ; il gagna un village, alla frapper a la porte de la plus belle maison, fut reçu comme le sont partout et toujours les Français, fussent-ils blessés ; il fut choyé, soigné, guéri, et, mieux portant que jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois en France la route de Paris, et une fois a Paris la direction de la rue Tiquetonne.

Mais d’Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau d’homme complet, sauf l’épée, installé contre la muraille.

– Il sera revenu, dit-il ; tant pis et tant mieux !

Il va sans dire que d’Artagnan songeait toujours au mari.

Il s’informa : nouveau garçon, nouvelle servante ; la maîtresse était allée a la promenade.

– Seule ! demanda d’Artagnan.

– Avec monsieur.

– Monsieur est donc revenu ?

– Sans doute, répondit naivement la servante.

– Si j’avais de l’argent, se dit d’Artagnan a lui-meme, je m’en irai ; mais je n’en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils de mon hôtesse, en traversant les projets conjugaux de cet importun revenant.

Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes circonstances rien n’est plus naturel que le monologue, quand la servante, qui guettait a la porte, s’écria tout a coup :

– Ah, tenez ! justement voici madame qui revient avec monsieur.

D’Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au tournant de la rue Montmartre, l’hôtesse qui revenait suspendue au bras d’un énorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des airs qui rappelerent agréablement Porthos a son ancien ami.

– C’est la monsieur ? se dit d’Artagnan. Oh ! oh ! il a fort grandi, ce me semble !

Et il s’assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.

L’hôtesse en entrant aperçut tout d’abord d’Artagnan et jeta un petit cri.

A ce petit cri, d’Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut a elle et l’embrassa tendrement.

Le Suisse regardait d’un air stupéfait l’hôtesse qui demeurait toute pâle.

– Ah ! c’est vous, monsieur ! Que me voulez-vous. demanda-t-elle dans le plus grand trouble.

– Monsieur est votre cousin ? Monsieur est votre frere ? dit d’Artagnan sans se déconcerter aucunement dans le rôle qu’il jouait.

Et, sans attendre qu’elle répondît, il se jeta dans les bras de l’Helvétien, qui le laissa faire avec une grande froideur.

– Quel est cet homme ? demanda-t-il.

L’hôtesse ne répondit que par des suffocations.

– Quel est ce Suisse ? demanda d’Artagnan.

– Monsieur va m’épouser, répondit l’hôtesse entre deux spasmes.

– Votre mari est donc mort enfin ?

– Que vous imborde ? répondit le Suisse.

– Il m’imborde beaucoup, répondit d’Artagnan, attendu que vous ne pouvez épouser madame sans mon consentement et que…

– Et gue ?… demanda le Suisse.

– Et gue… je ne le donne pas, dit le mousquetaire.

Le Suisse devint pourpre comme une pivoine ; il portait son bel uniforme doré, d’Artagnan était enveloppé d’une espece de manteau gris ; le Suisse avait six pieds, d’Artagnan n’en avait guere plus de cinq ; le Suisse se croyait chez lui, d’Artagnan lui sembla un intrus.

– Foulez-vous sordir d’izi ? demanda le Suisse en frappant violemment du pied comme un homme qui commence sérieusement a se fâcher.

– Moi ? pas du tout ! dit d’Artagnan.

– Mais il n’y a qu’a aller chercher main-forte, dit un garçon qui ne pouvait comprendre que ce petit homme disputât la place a cet homme si grand.

– Toi, dit d’Artagnan que la colere commençait a prendre aux cheveux et en saisissant le garçon par l’oreille, toi, tu vas commencer par te tenir a cette place, et ne bouge pas ou j’arrache ce que je tiens. Quant a vous, illustre descendant de Guillaume Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma chambre et qui me genent, et partir vivement pour chercher une autre auberge.

Le Suisse se mit a rire bruyamment.

– Moi bardir ! dit-il, et bourguoi ?

– Ah ! c’est bien ! dit d’Artagnan, je vois que vous comprenez le français. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous expliquerai le reste.

L’hôtesse, qui connaissait d’Artagnan pour une fine lame, commença a pleurer et a s’arracher les cheveux.

D’Artagnan se retourna du côté de la belle éplorée.

– Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.

– Pah ! répliqua le Suisse, a qui il avait fallu un certain temps pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite d’Artagnan ; pah ! qui etes fous, t’apord, pour me broboser t’aller faire un tour avec fous !

– Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, dit d’Artagnan, et par conséquent votre supérieur en tout ; seulement, comme il ne s’agit pas de grade ici, mais de billet de logement, vous connaissez la coutume. Venez chercher le vôtre ; le premier de retour ici reprendra sa chambre.

D’Artagnan emmena le Suisse malgré les lamentations de l’hôtesse, qui, au fond, sentait son cour pencher pour l’ancien amour, mais qui n’eut pas été fâchée de donner une leçon a cet orgueilleux mousquetaire, qui lui avait fait l’affront de refuser sa main.

Les deux adversaires s’en allerent droit aux fossés Montmartre, il faisait nuit quand ils y arriverent ; d’Artagnan pria poliment le Suisse de lui céder la chambre et de ne plus revenir ; celui-ci refusa d’un signe de tete et tira son épée.

– Alors, vous coucherez ici, dit d’Artagnan ; c’est un vilain gîte, mais ce n’est pas ma faute et c’est vous qui l’aurez voulu.

Et a ces mots il tira le fer a son tour et croisa l’épée avec son adversaire.

Il avait affaire a un rude poignet, mais sa souplesse était supérieure a toute force. La rapiere de l’Allemand ne trouvait jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reçut deux coups d’épée avant de s’en etre aperçu, a cause du froid ; cependant, tout a coup, la perte de son sang et la faiblesse qu’elle lui occasionna le contraignirent de s’asseoir.

– La ! dit d’Artagnan, que vous avais-je prédit ? vous voila bien avancé, enteté que vous etes ! Heureusement que vous n’en avez que pour une quinzaine de jours. Restez-la, et je vais vous envoyer vos habits par le garçon. Au revoir. A propos, logez-vous rue Montorgueil, Au Chat qui pelote, on y est parfaitement nourri, si c’est toujours la meme hôtesse. Adieu.

Et la-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet les hardes au Suisse, que le garçon trouva assis a la meme place ou l’avait laissé d’Artagnan, et tout consterné encore de l’aplomb de son adversaire.

Le garçon, l’hôtesse et toute la maison eurent pour d’Artagnan les égards que l’on aurait pour Hercule s’il revenait sur la terre pour y recommencer ses douze travaux.

Mais lorsqu’il fut seul avec l’hôtesse :

– Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance qu’il y a d’un Suisse a un gentilhomme ; quant a vous, vous vous etes conduite comme une cabaretiere. Tant pis pour vous, car a cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J’ai chassé le Suisse pour vous humilier ; mais je ne logerai plus ici ; je ne prends pas gîte la ou je méprise. Hola, garçon ! qu’on emporte ma valise au Muid d’amour, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.

D’Artagnan fut a ce qu’il paraît, en disant ces paroles, a la fois majestueux et attendrissant. L’hôtesse se jeta a ses pieds, lui demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de plus ? la broche tournait, le poele ronflait, la belle Madeleine pleurait ; d’Artagnan sentit la faim, le froid et l’amour lui revenir ensemble : il pardonna ; et ayant pardonné, il resta.

Voila comment d’Artagnan était logé rue Tiquetonne, a l’hôtel de La Chevrette.


Chapitre 7 D’Artagnan est embarrassé, mais une de nos anciennes connaissances lui vient en aide

D’Artagnan s’en revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif plaisir a porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant a ce beau diamant qui avait été a lui et qu’un instant il avait vu briller au doigt du premier ministre.

– Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j’en ferais a l’instant meme de l’argent, j’acheterais quelques propriétés autour du château de mon pere, qui est une jolie habitation, mais qui n’a, pour toutes dépendances, qu’un jardin, grand a peine comme le cimetiere des Innocents, et la, j’attendrais, dans ma majesté, que quelque riche héritiere, séduite par ma bonne mine, me vînt épouser ; puis j’aurais trois garçons : je ferais du premier un grand seigneur comme Athos ; du second, un beau soldat comme Porthos ; et du troisieme un gentil abbé comme Aramis. Ma foi ! cela vaudrait infiniment mieux que la vie que je mene ; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.

Qu’aurait dit d’Artagnan s’il avait su que ce diamant avait été confié par la reine a Mazarin pour lui etre rendu ?

En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu’il s’y faisait une grande rumeur ; il y avait un attroupement considérable aux environs de son logement.

– Oh ! oh ! dit-il, le feu serait-il a l’hôtel de La Chevrette, ou le mari de la belle Madeleine serait-il décidément revenu ?

Ce n’était ni l’un ni l’autre : en approchant, d’Artagnan s’aperçut que ce n’était pas devant son hôtel, mais devant la maison voisine, que le rassemblement avait lieu. On poussait de grands cris, on courait avec des flambeaux, et, a la lueur de ces flambeaux, d’Artagnan aperçut des uniformes.

Il demanda ce qui se passait.

On lui répondit que c’était un bourgeois qui avait attaqué, avec une vingtaine de ses amis, une voiture escortée par les gardes de M. le cardinal, mais qu’un renfort étant survenu les bourgeois avaient été mis en fuite. Le chef du rassemblement s’était réfugié dans la maison voisine de l’hôtel, et on fouillait la maison.

Dans sa jeunesse, d’Artagnan eut couru la ou il voyait des uniformes et eut porté main-forte aux soldats contre les bourgeois, mais il était revenu de toutes ces chaleurs de tete ; d’ailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal, et il ne voulait pas s’aventurer dans un rassemblement.

Il entra dans l’hôtel sans faire d’autres questions.

Autrefois, d’Artagnan voulait toujours tout savoir ; maintenant il en savait toujours assez.

il trouva la belle Madeleine qui ne l’attendait pas, croyant, comme le lui avait dit d’Artagnan, qu’il passerait la nuit au Louvre ; elle lui fit donc grande fete de ce retour imprévu, qui, cette fois, lui allait d’autant mieux qu’elle avait grand peur de ce qui se passait dans la rue, et qu’elle n’avait aucun Suisse pour la garder.

Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter ce qui s’était passé ; mais d’Artagnan lui dit de faire monter le souper dans sa chambre, et d’y joindre une bouteille de vieux bourgogne.

La belle Madeleine était dressée a obéir militairement, c’est-a-dire sur un signe. Cette fois, d’Artagnan avait daigné parler, il fut donc obéi avec une double vitesse.

D’Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre. Il s’était contenté, pour ne pas nuire a la location, d’une chambre au quatrieme. Le respect que nous avons pour la vérité nous force meme a dire que la chambre était immédiatement au-dessus de la gouttiere et au-dessous du toit.

C’était la sa tente d’Achille. D’Artagnan se renfermait dans cette chambre lorsqu’il voulait, par son absence, punir la belle Madeleine.

Son premier soin fut d’aller serrer, dans un vieux secrétaire dont la serrure était neuve, son sac, qu’il n’eut pas meme besoin de vérifier pour se rendre compte de la somme qu’il contenait ; puis, comme un instant apres son souper était servi, sa bouteille de vin apportée, il congédia le garçon, ferma la porte et se mit a table.

Ce n’était pas pour réfléchir, comme on pourrait le croire, mais d’Artagnan pensait qu’on ne fait bien les choses qu’en les faisant chacune a son tour. Il avait faim, il soupa, puis apres souper il se coucha. D’Artagnan n’était pas non plus de ces gens qui pensent que la nuit porte conseil ; la nuit d’Artagnan dormait. Mais le matin, au contraire, tout frais, tout avisé, il trouvait les meilleures inspirations. Depuis longtemps il n’avait pas eu l’occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la nuit.

Au petit jour il se réveilla, sauta en bas de son lit avec une résolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en réfléchissant.

– En 43, dit-il, six mois a peu pres avant la mort du feu cardinal, j’ai reçu une lettre d’Athos. Ou cela ? Voyons… Ah ! c’était au siege de Besançon, je me rappelle… j’étais dans la tranchée. Que me disait-il ? Qu’il habitait une petite terre, oui, c’est bien cela, une petite terre ; mais ou ? J’en étais la quand un coup de vent a emporté ma lettre. Autrefois j’eusse été la chercher, quoique le vent l’eut menée a un endroit fort découvert. Mais la jeunesse est un grand défaut… quand on n’est plus jeune. J’ai laissé ma lettre s’en aller porter l’adresse d’Athos aux Espagnols, qui n’en ont que faire et qui devraient bien me la renvoyer. Il ne faut donc plus penser a Athos. Voyons… Porthos.

« J’ai reçu une lettre de lui : il m’invitait a une grande chasse dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement, comme a cette époque j’étais en Béarn a cause de la mort de mon pere, la lettre m’y suivit ; j’étais parti quand elle arriva. Mais elle se mit a me poursuivre et toucha a Montmédy quelques jours apres que j’avais quitté la ville. Enfin elle me rejoignit au mois d’avril ; mais, comme c’était seulement au mois d’avril 1647 qu’elle me rejoignit et que l’invitation était pour le mois de septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette lettre, elle doit etre avec mes titres de propriété.

D’Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de la chambre, pleine de parchemins relatifs a la terre d’Artagnan, qui depuis deux cents ans était entierement sortie de sa famille, et il poussa un cri de joie : il venait de reconnaître la vaste écriture de Porthos et au-dessous quelques lignes en pattes de mouche tracées par la main seche de sa digne épouse.

D’Artagnan ne s’amusa point a relire la lettre, il savait ce qu’elle contenait, il courut a l’adresse.

L’adresse était : au château du Vallon.

Porthos avait oublié tout autre renseignement. Dans son orgueil il croyait que tout le monde devait connaître le château auquel il avait donné son nom.

– Au diable le vaniteux ! dit d’Artagnan, toujours le meme ! Il m’allait cependant bien de commencer par lui, attendu qu’il ne devait pas avoir besoin d’argent, lui qui a hérité des huit cent mille livres de M. Coquenard. Allons, voila le meilleur qui me manque. Athos sera devenu idiot a force de boire. Quant a Aramis, il doit etre plongé dans ses pratiques de dévotion.

D’Artagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre de Porthos. Il y avait un post-scriptum, et ce post-scriptum contenait cette phrase :

« J’écris par le meme courrier a notre digne ami Aramis en son couvent. »

– En son couvent ! oui ; mais quel couvent ? Il y en a deux cents a Paris et trois mille en France. Et puis peut-etre en se mettant au couvent a-t-il changé une troisieme fois de nom. Ah ! si j’étais savant en théologie et que je me souvinsse seulement du sujet de ses theses qu’il discutait si bien a Crevecour avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites, je verrais quelle doctrine il affectionne et je déduirais de la a quel saint il a pu se vouer, voyons, si j’allais trouver le cardinal et que je lui demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents possibles, meme dans ceux des religieuses ? Ce serait une idée et peut-etre le trouverais-je la comme Achille … Oui, mais c’est avouer des le début mon impuissance, et au premier coup je suis perdu dans l’esprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants que lorsque l’on fait pour eux l’impossible. »Si c’eut été possible, nous disent-ils, je l’eusse fait moi-meme. Et les grands ont raison. Mais attendons un peu et voyons. J’ai reçu une lettre de lui aussi, le cher ami, a telle enseigne qu’il me demandait meme un petit service que je lui ai rendu. Ah ! oui ; mais ou ai-je mis cette lettre a présent ?

D’Artagnan réfléchit un instant et s’avança vers le porte-manteau ou étaient pendus ses vieux habits ; il y chercha son pourpoint de l’année 1648, et, comme c’était un garçon d’ordre que d’Artagnan, il le trouva accroché a son clou. Il fouilla dans la poche et en tira un papier : c’était justement la lettre d’Aramis.

« Monsieur d’Artagnan, lui disait-il, vous saurez que j’ai eu querelle avec un certain gentilhomme qui m’a donné rendez-vous pour ce soir, place Royale ; comme je suis d’Église et que l’affaire pourrait me nuire si j’en faisais part a un autre qu’a un ami aussi sur que vous, je vous écris pour que vous me serviez de second.

« Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine ; sous le second réverbere a droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec le mien sous le troisieme.

« Tout a vous,

« ARAMIS. »

Cette fois il n’y avait pas meme d’adieux. D’Artagnan essaya de rappeler ses souvenirs ; il était allé au rendez-vous, y avait rencontré l’adversaire indiqué, dont il n’avait jamais su le nom, lui avait fourni un joli coup d’épée dans le bras, puis il s’était approché d’Aramis, qui venait de son côté au-devant de lui, ayant déja fini son affaire.

– C’est terminé, avait dit Aramis. Je crois que j’ai tué l’insolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez que je vous suis tout dévoué.

Sur quoi Aramis lui avait donné une poignée de main et avait disparu sous les arcades.

Il ne savait donc pas plus ou était Aramis qu’ou étaient Athos et Porthos, et la chose commençait a devenir assez embarrassante, lorsqu’il crut entendre le bruit d’une vitre qu’on brisait dans sa chambre. Il pensa aussitôt a son sac qui était dans le secrétaire et s’élança du cabinet. Il ne s’était pas trompé, au moment ou il entrait par la porte, un homme entrait par la fenetre.

– Ah ! misérable ! s’écria d’Artagnan, prenant cet homme pour un larron et mettant l’épée a la main.

– Monsieur, s’écria l’homme, au nom du ciel, remettez votre épée au fourreau et ne me tuez pas sans m’entendre ! Je ne suis pas un voleur, tant s’en faut ! je suis un honnete bourgeois bien établi, ayant pignon sur rue. Je me nomme…

Eh ! mais, je ne me trompe pas, vous etes monsieur d’Artagnan !

– Et toi Planchet ! s’écria le lieutenant.

– Pour vous servir, monsieur, dit Planchet au comble du ravissement, si j’en étais encore capable.

– Peut-etre, dit d’Artagnan ; mais que diable fais-tu a courir sur les toits a sept heures du matin dans le mois de janvier ?

– Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez… Mais, au fait, vous ne devez peut-etre pas le savoir.

– Voyons, quoi ? dit d’Artagnan. Mais d’abord mets une serviette devant la vitre et tire les rideaux.

Planchet obéit, puis quand il eut fini :

– Eh bien ? dit d’Artagnan.

– Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment etes-vous avec M. de Rochefort ?

– Mais a merveille. Comment donc ! Rochefort, mais tu sais bien que c’est maintenant un de mes meilleurs amis ?

– Ah ! tant mieux.

– Mais qu’a de commun Rochefort avec cette maniere d’entrer dans ma chambre ?

– Ah ! voila, monsieur ! il faut vous dire d’abord que M. de Rochefort est…

Planchet hésita.

– Pardieu, dit d’Artagnan, je le sais bien, il est a la Bastille.

– C’est-a-dire qu’il y était, répondit Planchet.

– Comment, il y était ! s’écria d’Artagnan ; aurait-il eu le bonheur de se sauver ?

– Ah ! monsieur, s’écria a son tour Planchet, si vous appelez cela du bonheur, tout va bien ; il faut donc vous dire qu’il paraît qu’hier on avait envoyé prendre M. de Rochefort a la Bastille.

– Et pardieu ! je le sais bien, puisque c’est moi qui suis allé l’y chercher !

– Mais ce n’est pas vous qui l’y avez reconduit, heureusement pour lui ; car si je vous eusse reconnu parmi l’escorte, croyez, monsieur, que j’ai toujours trop de respect pour vous…

– Acheve donc, animal ! voyons, qu’est-il donc arrivé ?

– Eh bien ! il est arrivé qu’au milieu de la rue de la Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un groupe de peuple, et que les gens de l’escorte rudoyaient les bourgeois, il s’est élevé des murmures ; le prisonnier a pensé que l’occasion était belle, il s’est nommé et a crié a l’aide. Moi j’étais la, j’ai reconnu le nom du comte de Rochefort ; je me suis souvenu que c’était lui qui m’avait fait sergent dans le régiment de Piémont ; j’ai dit tout haut que c’était un prisonnier, ami de M. le duc de Beaufort. On s’est émeuté, on a arreté les chevaux, on a culbuté l’escorte. Pendant ce temps-la j’ai ouvert la portiere, M. de Rochefort a sauté a terre et s’est perdu dans la foule. Malheureusement en ce moment-la une patrouille passait, elle s’est réunie aux gardes et nous a chargés. J’ai battu en retraite du côté de la rue Tiquetonne, j’étais suivi de pres, je me suis réfugié dans la maison a côté de celle-ci ; on l’a cernée, fouillée, mais inutilement ; j’avais trouvé au cinquieme une personne compatissante qui m’a fait cacher sous deux matelas. Je suis resté dans ma cachette, ou a peu pres, jusqu’au jour, et, pensant qu’au soir on allait peut-etre recommencer les perquisitions, je me suis aventuré sur les gouttieres, cherchant une entrée d’abord, puis ensuite une sortie dans une maison quelconque, mais qui ne fut point gardée. Voila mon histoire, et sur l’honneur, monsieur, je serais désespéré qu’elle vous fut désagréable.

– Non pas, dit d’Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien aise que Rochefort soit en liberté ; mais sais-tu bien une chose : c’est que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras pendu sans miséricorde ?

– Pardieu, si je le sais ! dit Planchet ; c’est bien ce qui me tourmente meme, et voila pourquoi je suis si content de vous avoir retrouvé ; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux que vous.

– Oui, dit d’Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne risque ni plus ni moins que mon grade, s’il était reconnu que j’ai donné asile a un rebelle.

– Ah ! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour vous.

– Tu pourrais meme ajouter que tu l’as risquée, Planchet. Je n’oublie que les choses que je dois oublier, et quant a celle-ci, je veux m’en souvenir. Assieds-toi donc la, mange tranquille, car je m’aperçois que tu regardes les restes de mon souper avec un regard des plus expressifs.

– Oui, monsieur, car le buffet de la voisine était fort mal garni en choses succulentes, et je n’ai mangé depuis hier midi qu’une tartine de pain et de confitures. Quoique je ne méprise pas les douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, j’ai trouvé le souper un peu bien léger.

– Pauvre garçon ! dit d’Artagnan ; eh bien ! voyons, remets-toi !

– Ah ! monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet.

Et il s’assit a la table, ou il commença a dévorer comme aux beaux jours de la rue des Fossoyeurs.

D’Artagnan continuait de se promener de long en large ; il cherchait dans son esprit tout le parti qu’il pouvait tirer de Planchet dans les circonstances ou il se trouvait. Pendant ce temps, Planchet travaillait de son mieux a réparer les heures perdues.

Enfin il poussa ce soupir de satisfaction de l’homme affamé, qui indique qu’apres avoir pris un premier et solide acompte il va faire une petite halte.

– Voyons, dit d’Artagnan, qui pensa que le moment était venu de commencer l’interrogatoire, procédons par ordre ; sais-tu ou est Athos ?

– Non, monsieur, répondit Planchet.

– Diable ! Sais-tu ou est Porthos ?

– Pas davantage.

– Diable, diable !

– Et Aramis ?

– Non plus.

– Diable, diable, diable !

– Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais ou est Bazin.

– Comment ! tu sais ou est Bazin ?

– Oui, monsieur.

– Et ou est-il ?

– A Notre-Dame.

– Et que fait-il a Notre-Dame ?

– Il est bedeau.

– Bazin bedeau a Notre-Dame ! Tu en es sur ?

– Parfaitement sur ; je l’ai vu, je lui ai parlé.

– Il doit savoir ou est son maître.

– Sans aucun doute.

D’Artagnan réfléchit, puis il prit son manteau et son épée et s’appreta a sortir.

– Monsieur, dit Planchet d’un air lamentable, m’abandonnez-vous ainsi ? songez que je n’ai d’espoir qu’en vous !

– Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit d’Artagnan.

– Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour les gens de la maison, qui ne m’ont pas vu entrer, je suis un voleur.

– C’est juste, dit d’Artagnan ; voyons, parles-tu un patois quelconque ?

– Je parle mieux que cela, monsieur, dit Planchet, je parle une langue ; je parle le flamand.

– Et ou diable l’as-tu appris ?

– En Artois, ou j’ai fait la guerre deux ans. Écoutez Goeden morgen, mynheer ! ith ben begeeray te weeten the gesond bects omstand.

– Ce qui veut dire ?

– Bonjour, monsieur ! je m’empresse de m’informer de l’état de votre santé.

– Il appelle cela une langue ! Mais, n’importe, dit d’Artagnan, cela tombe a merveille.

D’Artagnan alla a la porte, appela un garçon et lui ordonna de dire a la belle Madeleine de monter.

– Que faites-vous, monsieur, dit Planchet, vous allez confier notre secret a une femme !

– Sois tranquille, celle-la ne soufflera pas le mot.

En ce moment l’hôtesse entra. Elle accourait l’air riant, s’attendant a trouver d’Artagnan seul ; mais, en apercevant Planchet, elle recula d’un air étonné.

– Ma chere hôtesse, dit d’Artagnan, je vous présente monsieur votre frere qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques jours a mon service.

– Mon frere ! dit l’hôtesse de plus en plus étonnée.

– Souhaitez donc le bonjour a votre sour, master Peter.

– Vilkom, zuster ! dit Planchet.

– Goeden day, broer ! répondit l’hôtesse étonnée.

– Voici la chose, dit d’Artagnan : Monsieur est votre frere, que vous ne connaissez pas peut-etre, mais que je connais, moi ; il est arrivé d’Amsterdam ; vous l’habillez pendant mon absence ; a mon retour, c’est-a-dire dans une heure, vous me le présentez, et, sur votre recommandation, quoiqu’il ne dise pas un mot de français, comme je n’ai rien a vous refuser, je le prends a mon service, vous entendez ?

– C’est-a-dire que je devine ce que vous désirez, et c’est tout ce qu’il me faut, dit Madeleine.

– Vous etes une femme précieuse, ma belle hôtesse, et je m’en rapporte a vous.

Sur quoi, ayant fait un signe d’intelligence a Planchet, d’Artagnan sortit pour se rendre a Notre-Dame.


Chapitre 8 Des influences différentes que peut avoir une demi-pistole sur un bedeau et sur un enfant de chour

D’Artagnan prit le Pont-Neuf en se félicitant d’avoir retrouvé Planchet ; car tout en ayant l’air de rendre un service au digne garçon, c’était dans la réalité d’Artagnan qui en recevait un de Planchet. Rien ne pouvait en effet lui etre plus agréable en ce moment qu’un laquais brave et intelligent. Il est vrai que Planchet, selon toute probabilité, ne devait pas rester longtemps a son service ; mais, en reprenant sa position sociale rue des Lombards, Planchet demeurait l’obligé de d’Artagnan, qui lui avait, en le cachant chez lui, sauvé la vie ou a peu pres, et d’Artagnan n’était pas fâché d’avoir des relations dans la bourgeoisie au moment ou celle-ci s’appretait a faire la guerre a la cour. C’était une intelligence dans le camp ennemi, et, pour un homme aussi fin que l’était d’Artagnan, les plus petites choses pouvaient mener aux grandes.

C’était donc dans cette disposition d’esprit, assez satisfait du hasard et de lui-meme, que d’Artagnan atteignit Notre-Dame. Il monta le perron, entra dans l’église, et, s’adressant a un sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda s’il ne connaissait pas M. Bazin.

– M. Bazin le bedeau ? dit le sacristain.

– Lui-meme.

– Le voila qui sert la messe la-bas, a la chapelle de la Vierge.

D’Artagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui en eut dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin ; mais maintenant qu’il tenait un bout du fil, il répondait bien d’arriver a l’autre bout.

Il alla s’agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre son homme de vue. C’était heureusement une messe basse et qui devait finir promptement. D’Artagnan, qui avait oublié ses prieres et qui avait négligé de prendre un livre de messe, utilisa ses loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majesté que de béatitude. On comprenait qu’il était arrivé, ou peu s’en fallait, a l’apogée de ses ambitions, et que la baleine garnie d’argent qu’il tenait a la main lui paraissait aussi honorable que le bâton de commandement que Condé jeta ou ne jeta pas dans les lignes ennemies a la bataille de Fribourg. Son physique avait subi un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au costume. Tout son corps s’était arrondi et comme chanoinisé. Quant a sa figure, les parties saillantes semblaient s’en etre effacées. Il avait toujours son nez, mais les joues, en s’arrondissant, en avaient attiré a elles chacune une partie ; le menton fuyait sous la gorge ; chose qui était non pas de la graisse, mais de la bouffissure, laquelle avait enfermé ses yeux ; quant au front, des cheveux taillés carrément et saintement le couvraient jusqu’a trois lignes des sourcils. Hâtons-nous de dire que le front de Bazin n’avait toujours eu, meme au temps de sa plus grande découverte, qu’un pouce et demi de hauteur.

Le desservant achevait la messe en meme temps que d’Artagnan son examen ; il prononça les paroles sacramentelles et se retira en donnant, au grand étonnement de d’Artagnan, sa bénédiction, que chacun recevait a genoux. Mais l’étonnement de d’Artagnan cessa lorsque dans l’officiant il eut reconnu le coadjuteur lui-meme, c’est-a-dire le fameux Jean-François de Gondy, qui, a cette époque, pressentant le rôle qu’il allait jouer, commençait a force d’aumônes a se faire tres populaire. C’était dans le but d’augmenter cette popularité qu’il disait de temps en temps une de ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l’habitude d’assister.

D’Artagnan se mit a genoux comme les autres, reçut sa part de bénédiction, fit le signe de la croix ; mais au moment ou Bazin passait a son tour les yeux levés au ciel, et marchant humblement le dernier, d’Artagnan l’accrocha par le bas de sa robe. Bazin baissa les yeux et fit un bond en arriere comme s’il eut aperçu un serpent.

– Monsieur d’Artagnan ! s’écria-t-il ; vade retro, Satanas !…

– Eh bien, mon cher Bazin, dit l’officier en riant, voila comment vous recevez un ancien ami !

– Monsieur, répondit Bazin, les vrais amis du chrétien sont ceux qui l’aident a faire son salut, et non ceux qui l’en détournent.

– Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d’Artagnan, et je ne vois pas en quoi je puis etre une pierre d’achoppement a votre salut.

– Vous oubliez, monsieur, répondit Bazin, que vous avez failli détruire a jamais celui de mon pauvre maître, et qu’il n’a pas tenu a vous qu’il ne se damnât en restant mousquetaire, quand sa vocation l’entraînait si ardemment vers l’Église.

– Mon cher Bazin, reprit d’Artagnan, vous devez voir, par le lieu ou vous me rencontrez, que je suis fort changé en toutes choses : l’âge amene la raison ; et, comme je ne doute pas que votre maître ne soit en train de faire son salut, je viens m’informer de vous ou il est, pour qu’il m’aide par ses conseils a faire le mien.

– Dites plutôt pour le ramener avec vous vers le monde. Heureusement, ajouta Bazin, que j’ignore ou il est, car, comme nous sommes dans un saint lieu, je n’oserais pas mentir.

– Comment ! s’écria d’Artagnan au comble du désappointement, vous ignorez ou est Aramis ?

– D’abord, dit Bazin, Aramis était son nom de perdition, dans Aramis on trouve Simara, qui est un nom de démon, et, par bonheur pour lui, il a quitté a tout jamais ce nom.

– Aussi, dit d’Artagnan décidé a etre patient jusqu’au bout, n’est-ce point Aramis que je cherchais, mais l’abbé d’Herblay. Voyons, mon cher Bazin, dites-moi ou il est.

– N’avez-vous pas entendu, monsieur d’Artagnan, que je vous ai répondu que je l’ignorais ?

– Oui, sans doute ; mais a ceci je vous réponds, moi, que c’est impossible.

– C’est pourtant la vérité, monsieur, la vérité pure, la vérité du bon Dieu.

D’Artagnan vit bien qu’il ne tirerait rien de Bazin ; il était évident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d’ardeur et de fermeté, qu’on pouvait deviner facilement qu’il ne reviendrait pas sur son mensonge.

– C’est bien, Bazin ! dit d’Artagnan ; puisque vous ignorez ou demeure votre maître, n’en parlons plus, quittons-nous bons amis, et prenez cette demi-pistole pour boire a ma santé.

– Je ne bois pas, monsieur, dit Bazin en repoussant majestueusement la main de l’officier, c’est bon pour des laiques.

– Incorruptible ! murmura d’Artagnan. En vérité, je joue de malheur.

Et comme d’Artagnan, distrait par ses réflexions, avait lâché la robe de Bazin, Bazin profita de la liberté pour battre vivement en retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en sureté qu’apres avoir fermé la porte derriere lui.

D’Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixés sur la porte qui avait mis une barriere entre lui et Bazin, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légerement l’épaule du bout du doigt.

Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise, lorsque celui qui l’avait touché du bout du doigt ramena ce doigt sur ses levres en signe de silence.

– Vous ici, mon cher Rochefort ! dit-il a demi-voix.

– Chut ! dit Rochefort. Saviez-vous que j’étais libre !

– Je l’ai su de premiere main.

– Et par qui ?

– Par Planchet.

– Comment, par Planchet ?

– Sans doute ! C’est lui qui vous a sauvé.

– Planchet !… En effet, j’avais cru le reconnaître. Voila ce qui prouve, mon cher, qu’un bienfait n’est jamais perdu.

– Et que venez-vous faire ici ?

– Je viens remercier Dieu de mon heureuse délivrance, dit Rochefort.

– Et puis quoi encore ? car je présume que ce n’est pas tout.

– Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.

– Mauvaise tete ! vous allez vous faire fourrer encore a la Bastille.

– Oh ! quant a cela, j’y veillerai, je vous en réponds ! c’est si bon, le grand air ! Aussi, continua Rochefort en respirant a pleine poitrine, je vais aller me promener a la campagne, faire un tour en province.

– Tiens ! dit d’Artagnan, et moi aussi !

– Et sans indiscrétion, peut-on vous demander ou vous allez ?

– A la recherche de mes amis.

– De quels amis ?

– De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.

– D’Athos, de Porthos et d’Aramis ? Vous les cherchez ?

– Oui.

– D’honneur ?

– Qu’y a-t-il donc la d’étonnant ?

– Rien. C’est drôle. Et de la part de qui les cherchez-vous ?

– Vous ne vous en doutez pas.

– Si fait.

– Malheureusement je ne sais ou ils sont.

– Et vous n’avez aucun moyen d’avoir de leurs nouvelles ? Attendez huit jours, et je vous en donnerai, moi.

– Huit jours, c’est trop ; il faut qu’avant trois jours je les aie trouvés.

– Trois jours, c’est court, dit Rochefort, et la France est grande.

– N’importe, vous connaissez le mot il faut ; avec ce mot-la on fait bien des choses.

– Et quand vous mettez-vous a leur recherche ?

– J’y suis.

– Bonne chance !

– Et vous, bon voyage !

– Peut-etre nous rencontrerons-nous par les chemins.

– Ce n’est pas probable.

– Qui sait ! le hasard est si capricieux.

– Adieu.

– Au revoir. A propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui que je vous ai chargé de lui faire savoir qu’il verrait avant peu si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l’action.

Et Rochefort s’éloigna avec un de ces sourires diaboliques qui autrefois avaient si souvent fait frissonner d’Artagnan ; mais d’Artagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant a son tour avec une expression de mélancolie que ce souvenir seul peut-etre pouvait donner a son visage :

– Va, démon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m’importe : il n’y a pas une seconde Constance au monde !

En se retournant, d’Artagnan vit Bazin qui, apres avoir déposé ses habits ecclésiastiques, causait avec le sacristain a qui lui, d’Artagnan, avait parlé en entrant dans l’église. Bazin paraissait fort animé et faisait avec ses gros petits bras courts force gestes. D’Artagnan comprit que, selon toute probabilité, il lui recommandait la plus grande discrétion a son égard.

D’Artagnan profita de la préoccupation des deux hommes d’Église pour se glisser hors de la cathédrale et aller s’embusquer au coin de la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point ou était caché d’Artagnan, sortir sans qu’on le vît.

Cinq minutes apres, d’Artagnan étant a son poste, Bazin apparut sur le parvis ; il regarda de tous côtés pour s’assurer s’il n’était pas observé ; mais il n’avait garde d’apercevoir notre officier, dont la tete seule passait a l’angle d’une maison a cinquante pas de la. Tranquillisé par les apparences, il se hasarda dans la rue Notre-Dame. D’Artagnan s’élança de sa cachette et arriva a temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et entrer, rue de la Calandre, dans une maison d’honnete apparence. Aussi notre officier ne douta point que ce ne fut dans cette maison que logeait le digne bedeau.

D’Artagnan n’avait garde d’aller s’informer a cette maison ; le concierge, s’il y en avait un, devait déja etre prévenu ; et s’il n’y en avait point, a qui s’adresserait-il ?

Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue Saint-Éloi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure d’hypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de préparation ; d’Artagnan avait tout le temps d’épier Bazin sans éveiller aucun soupçon.

Il avisa dans l’établissement un petit drôle de douze a quinze ans a l’air éveillé, qu’il crut reconnaître pour l’avoir vu vingt minutes auparavant sous l’habit d’enfant de chour. Il l’interrogea, et comme l’apprenti sous-diacre n’avait aucun intéret a dissimuler, d’Artagnan apprit de lui qu’il exerçait de six a neuf heures du matin la profession d’enfant de chour et de neuf heures a minuit celle de garçon de cabaret.

Pendant qu’il causait avec l’enfant, on amena un cheval a la porte de la maison de Bazin. Le cheval était tout sellé et bridé. Un instant apres, Bazin descendit.

– Tiens ! dit l’enfant, voila notre bedeau qui va se mettre en route.

– Et ou va-t-il comme cela ? demanda d’Artagnan.

– Dame, je n’en sais rien.

– Une demi-pistole, dit d’Artagnan, si tu peux le savoir.

– Pour moi ! dit l’enfant dont les yeux étincelerent de joie, si je puis savoir ou va Bazin ! ce n’est pas difficile. Vous ne vous moquez pas de moi ?

– Non, foi d’officier, tiens, voila la demi-pistole.

Et il lui montra la piece corruptrice, mais sans cependant la lui donner.

– Je vais lui demander.

– C’est justement le moyen de ne rien savoir, dit d’Artagnan ; attends qu’il soit parti, et puis apres, dame ! questionne, interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est la. Et il la remit dans sa poche.

– Je comprends, dit l’enfant avec ce sourire narquois qui n’appartient qu’au gamin de Paris ; eh bien ! on attendra.

On n’eut pas a attendre longtemps. Cinq minutes apres, Bazin partit au petit trot, activant le pas de son cheval a coups de parapluie.

Bazin avait toujours eu l’habitude de porter un parapluie en guise de cravache.

A peine eut-il tourné le coin de la rue de la Juiverie, que l’enfant s’élança comme un limier sur sa trace.

D’Artagnan reprit sa place a la table ou il s’était assis en entrant, parfaitement sur qu’avant dix minutes il saurait ce qu’il voulait savoir.

En effet, avant que ce temps fut écoulé, l’enfant rentrait.

– Eh bien ? demanda d’Artagnan.

– Eh bien, dit le petit garçon, on sait la chose.

– Et ou est-il allé ?

– La demi-pistole est toujours pour moi ?

– Sans doute ! réponds.

– Je demande a la voir. Pretez-la-moi, que je voie si elle n’est pas fausse.

– La voila.

– Dites donc, bourgeois, dit l’enfant, monsieur demande de la monnaie.

Le bourgeois était a son comptoir, il donna la monnaie et prit la demi-pistole.

L’enfant mit la monnaie dans sa poche.

– Et maintenant, ou est-il allé ? dit d’Artagnan, qui l’avait regardé faire son petit manege en riant.

– Il est allé a Noisy.

– Comment sais-tu cela ?

– Ah ! pardié ! il n’a pas fallu etre bien malin. J’avais reconnu le cheval pour etre celui du boucher qui le loue de temps en temps a M. Bazin. Or, j’ai pensé que le boucher ne louait pas son cheval comme cela sans demander ou on le conduisait, quoique je ne croie pas M. Bazin capable de surmener un cheval.

– Et il t’a répondu que M. Bazin…

– Allait a Noisy. D’ailleurs il paraît que c’est son habitude, il y va deux ou trois fois par semaine.

– Et connais-tu Noisy ?

– Je crois bien, j’y ai ma nourrice.

– Y a-t-il un couvent a Noisy ?

– Et un fier, un couvent de jésuites.

– Bon, fit d’Artagnan, plus de doute !

– Alors, vous etes content ?

– Oui. Comment t’appelle-t-on ?

– Friquet.

D’Artagnan prit ses tablettes et écrivit le nom de l’enfant et l’adresse du cabaret.

– Dites donc, monsieur l’officier, dit l’enfant, est-ce qu’il y a encore d’autres demi-pistoles a gagner ?

– Peut-etre, dit d’Artagnan.

Et comme il avait appris ce qu’il voulait savoir, il paya la mesure d’hypocras, qu’il n’avait point bue, et reprit vivement le chemin de la rue Tiquetonne.


Chapitre 9 Comment d’Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s’aperçut qu’il était en croupe derriere Planchet

En rentrant, d’Artagnan vit un homme assis au coin du feu : c’était Planchet, mais Planchet si bien métamorphosé, grâce aux vieilles hardes qu’en fuyant le mari avait laissées, que lui-meme avait peine a le reconnaître. Madeleine le lui présenta a la vue de tous les garçons. Planchet adressa a l’officier une belle phrase flamande, l’officier lui répondit par quelques paroles qui n’étaient d’aucune langue, et le marché fut conclu. Le frere de Madeleine entrait au service de d’Artagnan.

Le plan de d’Artagnan était parfaitement arreté : il ne voulait pas arriver de jour a Noisy, de peur d’etre reconnu. Il avait donc du temps devant lui, Noisy n’étant situé qu’a trois ou quatre lieues de Paris, sur la route de Meaux.

Il commença par déjeuner substantiellement, ce qui peut etre un mauvais début quand on veut agir de la tete, mais ce qui est une excellente précaution lorsqu’on veut agir de son corps ; puis il changea d’habit, craignant que sa casaque de lieutenant de mousquetaires n’inspirât de la défiance ; puis il prit la plus forte et la plus solide de ses trois épées, qu’il ne prenait qu’aux grands jours ; puis, vers les deux heures, il fit seller les deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barriere de la Villette. On faisait toujours, dans la maison voisine de l’hôtel de La Chevrette, les perquisitions les plus actives pour retrouver Planchet.

A une lieue et demie de Paris, d’Artagnan, voyant que dans son impatience il était encore parti trop tôt, s’arreta pour faire souffler les chevaux ; l’auberge était pleine de gens d’assez mauvaise mine qui avaient l’air d’etre sur le point de tenter quelque expédition nocturne. Un homme enveloppé d’un manteau parut a la porte ; mais voyant un étranger, il fit un signe de la main et deux buveurs sortirent pour s’entretenir avec lui.

Quant a d’Artagnan, il s’approcha de la maîtresse de la maison insoucieusement, vanta son vin, qui était d’un horrible cru de Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu’il n’y avait dans le village que deux maisons de grande apparence : l’une qui appartenait a monseigneur l’archeveque de Paris, et dans laquelle se trouvait en ce moment sa niece, madame la duchesse de Longueville ; l’autre qui était un couvent de jésuites, et qui, selon l’habitude, était la propriété de ces dignes peres ; il n’y avait pas a se tromper.

A quatre heures, d’Artagnan se remit en route, marchant au pas, car il ne voulait arriver qu’a nuit close. Or, quand on marche au pas a cheval, par une journée d’hiver, par un temps gris, au milieu d’un paysage sans accident, on n’a guere rien de mieux a faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lievre dans son gîte : a songer ; d’Artagnan songeait donc, et Planchet aussi. Seulement, comme on va le voir, leurs reveries étaient différentes.

Un mot de l’hôtesse avait imprimé une direction particuliere aux pensées de d’Artagnan ; ce mot, c’était le nom de madame de Longueville.

En effet, madame de Longueville avait tout ce qu’il fallait pour faire songer : c’était une des plus grandes dames du royaume, c’était une des plus belles femmes de la cour. Mariée au vieux duc de Longueville qu’elle n’aimait pas, elle avait d’abord passé pour etre la maîtresse de Coligny, qui s’était fait tuer pour elle par le duc de Guise, dans un duel sur la place Royale ; puis on avait parlé d’une amitié un peu trop tendre qu’elle aurait eue pour le prince de Condé, son frere, et qui aurait scandalisé les âmes timorées de la cour ; puis enfin, disait-on encore, une haine véritable et profonde avait succédé a cette amitié, et la duchesse de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une liaison politique avec le prince de Marcillac, fils aîné du vieux duc de La Rochefoucauld, dont elle était en train de faire un ennemi a M. le duc de Condé, son frere.

D’Artagnan pensait a toutes ces choses-la. Il pensait que lorsqu’il était au Louvre il avait vu souvent passer devant lui, radieuse et éblouissante, la belle madame de Longueville. Il pensait a Aramis, qui, sans etre plus que lui, avait été autrefois l’amant de madame de Chevreuse, qui était a l’autre cour ce que madame de Longueville était a celle-ci. Et il se demandait pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent a tout ce qu’ils désirent, ceux-ci comme ambition, ceux-la comme amour, tandis qu’il y en a d’autres qui restent, soit hasard, soit mauvaise fortune, soit empechement naturel que la nature a mis en eux, a moitié chemin de toutes leurs espérances.

Il était forcé de s’avouer que malgré tout son esprit, malgré toute son adresse, il était et resterait probablement de ces derniers, lorsque Planchet s’approcha de lui et lui dit :

– Je parie, monsieur, que vous pensez a la meme chose que moi.

– J’en doute, Planchet, dit en souriant d’Artagnan ; mais a quoi penses-tu ?

– Je pense, monsieur, a ces gens de mauvaise mine qui buvaient dans l’auberge ou nous nous sommes arretés.

– Toujours prudent, Planchet.

– Monsieur, c’est de l’instinct.

– Eh bien ! voyons, que te dit ton instinct en pareille circonstance ?

– Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-la étaient rassemblés dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je réfléchissais a ce que mon instinct me disait dans le coin le plus obscur de l’écurie, lorsqu’un homme enveloppé d’un manteau entra dans cette meme écurie suivi de deux autres hommes.

– Ah ! ah ! fit d’Artagnan, le récit de Planchet correspondant avec ses précédentes observations. Eh bien ?

– L’un de ces hommes disait :

« – Il doit bien certainement etre a Noisy ou y venir ce soir, car j’ai reconnu son domestique.

« – Tu es sur ? a dit l’homme au manteau.

– Oui, mon prince.

– Mon prince, interrompit d’Artagnan.

– Oui, mon prince. Mais écoutez donc.

« – S’il y est, voyons décidément, que faut-il en faire ? a dit l’autre buveur.

« – Ce qu’il faut en faire ? a dit le prince.

« – Oui. Il n’est pas homme a se laisser prendre comme cela, il jouera de l’épée.

« – Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant tâchez de l’avoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier, et un bâillon pour lui mettre sur la bouche ?

« – Nous avons tout cela.

« – Faites attention qu’il sera, selon toute probabilité, déguisé en cavalier.

« – Oh ! oui, oui, Monseigneur, soyez tranquille.

« – D’ailleurs, je serai la, et je vous guiderai.

« – Vous répondez que la justice…

« – Je réponds de tout, dit le prince. »

« – C’est bon, nous ferons de notre mieux. »

Et sur ce, ils sont sortis de l’écurie.

– Eh bien, dit d’Artagnan, en quoi cela nous regarde-t-il ? C’est quelqu’une de ces entreprises comme on en fait tous les jours.

– Etes-vous sur qu’elle n’est point dirigée contre nous ?

– Contre nous ! et pourquoi ?

– Dame ! repassez leurs paroles : « J’ai reconnu son domestique », a dit l’un, ce qui pourrait bien se rapporter a moi.

– Apres ?

« Il doit etre a Noisy ou y venir ce soir », a dit l’autre, ce qui pourrait bien se rapporter a vous.

– Ensuite ?

– Ensuite le prince a dit : « Faites attention qu’il sera, selon toute probabilité, déguisé en cavalier », ce qui me paraît ne pas laisser de doute, puisque vous etes en cavalier et non en officier de mousquetaires ; eh bien ! que dites-vous de cela ?

– Hélas ! mon cher Planchet ! dit d’Artagnan en poussant un soupir, j’en dis que je n’en suis malheureusement plus au temps ou les princes me voulaient faire assassiner. Ah ! celui-la, c’était le bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-la n’en veulent point a nous.

– Monsieur est sur ?

– J’en réponds.

– C’est bien, alors ; n’en parlons plus.

Et Planchet reprit sa place a la suite de d’Artagnan, avec cette sublime confiance qu’il avait toujours eue pour son maître, et que quinze ans de séparation n’avaient point altérée.

On fit ainsi une lieue a peu pres.

Au bout de cette lieue, Planchet se rapprocha de d’Artagnan.

– Monsieur, dit-il.

– Eh bien ? fit celui-ci.

– Tenez, monsieur, regardez de ce côté, dit Planchet, ne vous semble-t-il pas au milieu de la nuit voir passer comme des ombres ? Écoutez, il me semble qu’on entend des pas de chevaux.

– Impossible, dit d’Artagnan, la terre est détrempée par les pluies ; cependant, comme tu me le dis, il me semble voir quelque chose.

Et il s’arreta pour regarder et écouter.

– Si l’on n’entend point les pas des chevaux, on entend leur hennissement au moins ; tenez.

Et en effet le hennissement d’un cheval vint, en traversant l’espace et l’obscurité, frapper l’oreille de d’Artagnan.

– Ce sont nos hommes qui sont en campagne, dit-il, mais cela ne nous regarde pas, continuons notre chemin.

Et ils se remirent en route.

Une demi-heure apres ils atteignaient les premieres maisons de Noisy, il pouvait etre huit heures et demie a neuf heures du soir.

Selon les habitudes villageoises, tout le monde était couché, et pas une lumiere ne brillait dans le village.

D’Artagnan et Planchet continuerent leur route.

A droite et a gauche de leur chemin se découpait sur le gris sombre du ciel la dentelure plus sombre encore des toits des maisons ; de temps en temps un chien éveillé aboyait derriere une porte, ou un chat effrayé quittait précipitamment le milieu du pavé pour se réfugier dans un tas de fagots, ou l’on voyait briller comme des escarboucles ses yeux effarés. C’étaient les seuls etres vivants qui semblaient habiter ce village.

Vers le milieu du bourg a peu pres, dominant la place principale, s’élevait une masse sombre, isolée entre deux ruelles, et sur la façade de laquelle d’énormes tilleuls étendaient leurs bras décharnés. D’Artagnan examina avec attention la bâtisse.

– Ceci, dit-il a Planchet, ce doit etre le château de l’archeveque, la demeure de la belle madame de Longueville. Mais le couvent, ou est-il ?

– Le couvent, dit Planchet, il est au bout du village, je le connais.

– Eh bien, dit d’Artagnan, un temps de galop jusque-la, Planchet, tandis que je vais resserrer la sangle de mon cheval, et reviens me dire s’il y a quelque fenetre éclairée chez les jésuites.

Planchet obéit et s’éloigna dans l’obscurité, tandis que d’Artagnan, mettant pied a terre, rajustait, comme il l’avait dit, la sangle de sa monture.

Au bout de cinq minutes, Planchet revint.

– Monsieur, dit-il, il y a une seule fenetre éclairée sur la face qui donne vers les champs.

– Hum ! dit d’Artagnan ; si j’étais frondeur, je frapperais ici et serais sur d’avoir un bon gîte ; si j’étais moine, je frapperais la-bas et serais sur d’avoir un bon souper ; tandis qu’au contraire, il est bien possible qu’entre le château et le couvent nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim.

– Oui, ajouta Planchet, comme le fameux âne de Buridan. En attendant, voulez-vous que je frappe ?

– Chut ! dit d’Artagnan ; la seule fenetre qui était éclairée vient de s’éteindre.

– Entendez-vous, monsieur ? dit Planchet.

– En effet, quel est ce bruit ?

C’était comme la rumeur d’un ouragan qui s’approchait ; au meme instant deux troupes de cavaliers, chacune d’une dizaine d’hommes, déboucherent par chacune des deux ruelles qui longeaient la maison, et fermant toute issue envelopperent d’Artagnan et Planchet.

– Ouais ! dit d’Artagnan en tirant son épée et en s’abritant derriere son cheval, tandis que Planchet exécutait la meme manouvre, aurais-tu pensé juste, et serait-ce a nous qu’on en veut réellement ?

– Le voila, nous le tenons ! dirent les cavaliers en s’élançant sur d’Artagnan, l’épée nue.

– Ne le manquez pas, dit une voix haute.

– Non, Monseigneur, soyez tranquille.

D’Artagnan crut que le moment était venu pour lui de se meler a la conversation.

– Hola, messieurs ! dit-il avec son accent gascon, que voulez-vous, que demandez-vous ?

– Tu vas le savoir ! hurlerent en chour les cavaliers.

– Arretez, arretez ! cria celui qu’ils avaient appelé Monseigneur ; arretez, sur votre tete, ce n’est pas sa voix.

– Ah ça ! messieurs, dit d’Artagnan, est-ce qu’on est enragé, par hasard, a Noisy ? Seulement, prenez-y garde, car je vous préviens que le premier qui s’approche a la longueur de mon épée, et mon épée est longue, je l’éventre.

Le chef s’approcha.

– Que faites-vous la ? dit-il d’une voix hautaine et comme habituée au commandement.

– Et vous-meme ? dit d’Artagnan.

– Soyez poli, ou l’on vous étrillera de bonne sorte ; car, bien qu’on ne veuille pas se nommer, on désire etre respecté selon son rang.

– Vous ne voulez pas vous nommer parce que vous dirigez un guet-apens, dit d’Artagnan ; mais moi qui voyage tranquillement avec mon laquais, je n’ai pas les memes raisons de vous taire mon nom.

– Assez, assez ! comment vous appelez-vous ?

– Je vous dis mon nom afin que vous sachiez ou me retrouver, monsieur, Monseigneur ou mon prince, comme il vous plaira qu’on vous appelle, dit notre Gascon, qui ne voulait pas avoir l’air de céder a une menace, connaissez-vous M. d’Artagnan ?

– Lieutenant aux mousquetaires du roi ? dit la voix.

– C’est cela meme.

– Oui, sans doute.

– Eh bien ! continua le Gascon, vous devez avoir entendu dire que c’est un poignet solide et une fine lame ?

– Vous etes monsieur d’Artagnan ?

– Je le suis.

– Alors, vous venez ici pour le défendre ?

– Le ?… qui le ?…

– Celui que nous cherchons.

– Il paraît, continua d’Artagnan, qu’en croyant venir a Noisy, j’ai abordé, sans m’en douter, dans le royaume des énigmes.

– Voyons, répondez ! dit la meme voix hautaine ; l’attendez-vous sous ces fenetres ? Veniez-vous a Noisy pour le défendre ?

– Je n’attends personne, dit d’Artagnan, qui commençait a s’impatienter, je ne compte défendre personne que moi ; mais, ce moi, je le défendrai vigoureusement, je vous en préviens.

– C’est bien, dit la voix, partez d’ici et quittez-nous la place !

– Partir d’ici ! dit d’Artagnan, que cet ordre contrariait dans ses projets, ce n’est pas facile, attendu que je tombe de lassitude et mon cheval aussi ; a moins cependant que vous ne soyez disposé a m’offrir a souper et a coucher aux environs.

– Maraud !

– Eh ! monsieur ! dit d’Artagnan, ménagez vos paroles, je vous en prie, car si vous en disiez encore une seconde comme celle-ci, fussiez-vous marquis, duc, prince ou roi, je vous la ferais rentrer dans le ventre, entendez-vous ?

– Allons, allons, dit le chef, il n’y a pas a s’y tromper, c’est bien un Gascon qui parle, et par conséquent ce n’est pas celui que nous cherchons. Notre coup est manqué pour ce soir, retirons-nous. Nous nous retrouverons, maître d’Artagnan, continua le chef en haussant la voix.

– Oui, mais jamais avec les memes avantages, dit le Gascon en raillant, car, lorsque vous me retrouverez, peut-etre serez-vous seul et fera-t-il jour.

– C’est bon, c’est bon ! dit la voix ; en route, messieurs ! Et la troupe, murmurant et grondant, disparut dans les ténebres, retournant du côté de Paris.

D’Artagnan et Planchet demeurerent un instant encore sur la défensive ; mais le bruit continuant de s’éloigner, ils remirent leurs épées au fourreau.

– Tu vois bien, imbécile, dit tranquillement d’Artagnan a Planchet, que ce n’était pas a nous qu’ils en voulaient.

– Mais a qui donc alors ? demanda Planchet.

– Ma foi, je n’en sais rien ! et peu m’importe. Ce qui m’importe, c’est d’entrer au couvent des jésuites. Ainsi, a cheval ! et allons y frapper. Vaille que vaille, que diable, ils ne nous mangeront pas !

Et d’Artagnan se remit en selle.

Planchet venait d’en faire autant, lorsqu’un poids inattendu tomba sur le derriere de son cheval, qui s’abattit.

– Eh ! monsieur, s’écria Planchet, j’ai un homme en croupe !

D’Artagnan se retourna et vit effectivement deux formes humaines sur le cheval de Planchet.

– Mais c’est donc le diable qui nous poursuit ! s’écria-t-il en tirant son épée et s’appretant a charger le nouveau venu.

– Non, mon cher d’Artagnan, dit celui-ci ; ce n’est pas le diable. C’est moi, c’est Aramis. Au galop, Planchet, et au bout du village, guide a gauche.

Et Planchet, portant Aramis en croupe, partit au galop suivi de d’Artagnan, qui commençait a croire qu’il faisait quelque reve fantastique et incohérent.