Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome I - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1839

Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome I darmowy ebook

Charles Dickens

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Opis ebooka Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome I - Charles Dickens

Apres avoir fait connaissance des freres Cheeryble et de leur commis, les temps changent pour Nicolas, et son nouvel emploi lui procure toute satisfaction. Sa soeur ainsi que sa mere sont mises a l'abri des sombres projets de l'oncle Ralph, lequel rompt tout lien avec sa famille et n'a de cesse de se venger de l'impétueux jeune homme. Il n'hésitera pas, pour ce faire, a s'associer aux plus douteux membres de la société londonienne. Des secrets seront révélés et des intrigues ourdies par de sombres canailles, sans dérouter Nicolas, désormais amoureux d'une belle inconnue. Il lui faudra toute sa détermination et l'aide précieuse de ses amis pour traverser les lourdes épreuves qui l'attendent et dont le pauvre Smike sera la bien innocente victime.

Opinie o ebooku Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome I - Charles Dickens

Fragment ebooka Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome I - Charles Dickens

A Propos
Chapitre 1 - Introduction générale.
Chapitre 2 - M. Ralph Nickleby, son établissement et ses entreprises. Grande compagnie par actions d’une vaste importance nationale.
Chapitre 3 - M. Ralph Nickleby reçoit de mauvaises nouvelles de son frere, mais il soutient noblement cette épreuve. Le lecteur y verra le gout qu’il prit pour Nicolas, qui fait ici sa premiere apparition, et la bienveillance avec laquelle il lui proposa de faire tout de suite sa fortune.
Chapitre 4 - Nicolas et son oncle (pour ne pas laisser échapper une si belle occasion) rendent visite a M. Wackford Squeers, maître de pension dans le Yorkshire.

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Introduction générale.

 

Il y avait une fois, dans un coin du Devonshire, un digne gentleman du nom de Godefroy Nickleby, qui avait attendu un peu tard pour se décider a se marier. Comme il n’était ni assez jeune ni assez riche pour aspirer a la main de quelque héritiere, il avait épousé, par pure affection, une vieille inclination. La dame, en le prenant, n’avait pas eu non plus d’autre motif. Ce n’est pas la premiere fois que l’on voit deux personnes, qui ne peuvent pas se permettre de jouer de l’argent, prendre néanmoins les cartes et se faire vis-a-vis pour jouer tranquillement ensemble une partie de pur agrément.

Peut-etre des esprits chagrins, qui se plaisent a tourner en ridicule la vie matrimoniale, me reprocheront-ils de n’avoir pas plutôt comparé ce couple modeste a deux champions de nos boxes anglaises qui, voyant les fonds bas et les souteneurs rares, aiment mieux, par un gout chevaleresque pour leur art, se mesurer ensemble, pour le seul plaisir de s’entretenir la main. Et je ne puis disconvenir que, sous un certain rapport, la comparaison ne s’appliquerait pas mal ici. Car, de meme que les deux héros de la boxe font circuler, apres la lutte, un chapeau a la ronde pour recevoir de la générosité des spectateurs le moyen d’aller se régaler ensemble, de meme M. et Mme Godefroy Nickleby, une fois la lune de miel disparue, jeterent autour d’eux un regard soucieux sur le monde, pour envisager les chances qu’il pourrait leur offrir d’ajouter quelque chose a leurs ressources, le revenu de M. Nickleby, au moment de son mariage, flottant entre quinze cents et deux mille francs de rente au plus.

Il y a bien assez de monde sur la terre, bon Dieu ! Et particulierement a Londres, ou M. Nickleby faisait alors sa résidence, on n’entend guere se plaindre du défaut de population. Eh bien ! on ne saurait croire combien on peut regarder longtemps dans toute cette foule, sans y découvrir le visage d’un ami. Ce n’est pourtant que trop vrai. M. Nickleby en fit l’expérience. Il eut beau regarder, regarder tant, que ses yeux en devinrent aussi tristes que son cour, pas un ami n’apparut, et lorsque, fatigué de chercher, il ramena ses regards sur son intérieur, il n’y trouva pas grande consolation a ses recherches infructueuses. Un peintre, qui a trop longtemps fixé la vue sur des couleurs éblouissantes, a la ressource de rafraîchir ses yeux troublés en les reportant sur quelque teinte plus foncée et plus sombre, mais, pour M. Nickleby, tous les objets qui s’offraient a ses regards étaient d’un noir si lugubre qu’il aurait été charmé d’y trouver plutôt, au risque d’en etre ébloui, quelque contraste éclatant.

Enfin, au bout de cinq ans, lorsque Mme Nickleby eut fait présent de deux fils a son époux, et que ce gentleman dans l’embarras, préoccupé de la nécessité de pourvoir a la subsistance de sa famille, songeait sérieusement a aller prendre une assurance sur la vie pour le premier trimestre, et puis a se laisser choir apres cela par accident du haut de la fameuse colonne, il reçut un matin par la poste une lette bordée de noir qui l’informait que son oncle, M. Ralph Nickleby, venait de mourir, et lui avait laissé en totalité son petit avoir, montant a la somme de cent vingt-cinq mille francs.

Jusque la le défunt n’avait guere donné signe de vie a son neveu. Une fois cependant il lui avait envoyé pour son fils aîné, que, par une prévoyance utile, le pere avait décoré du nom de bapteme de son grand-oncle, une cuiller d’argent, dans un étui de maroquin. Comme l’enfant n’avait pas grand’chose a manger avec la cuiller, cela pouvait passer pour une moquerie détestable de ce qu’il était né sans avoir seulement, a l’usage de sa bouche affamée, cette piece d’argenterie intéressante. Aussi M. Nickleby, qui n’avait pas été gâté par la générosité du cher oncle, en pouvait croire a peine ses yeux quand il lut la lettre funebre qui lui annonçait cette consolante nouvelle. Cependant ses informations ne firent que la confirmer avec exactitude. Le bon vieux gentleman avait eu d’abord, a ce qu’il paraît, l’intention de laisser tout son bien a la Société royale d’humanité ; il avait meme fait un testament a cet effet. Mais cette institution charitable ayant eu le malheur, quelques mois avant, de sauver la vie a un pauvre parent des Nickleby, auquel il servait une rente de dix-sept francs quarante centimes par mois, il avait, dans un acces d’exaspération bien naturelle, révoqué, dans un codicille, le legs fait a la Société, en faveur de M. Godefroy Nickleby, et il n’avait pas manqué d’y faire une mention spéciale de son indignation, non-seulement contre la Société, qui avait eu la maladresse de sauver la vie a ce malheureux, mais contre le malheureux lui-meme qui s’était permis de se laisser sauver la vie par la Société d’humanité.

M. Godefroy Nickleby employa une partie de cet héritage a l’acquisition d’une petite ferme pres de Dawlish, dans le Devonshire, et s’y retira avec sa femme et ses deux enfants pour y vivre a la fois de l’intéret le plus élevé que pourrait lui rapporter le reste de son argent, et du petit produit qu’il pourrait tirer de son domaine. Il y réussit si bien qu’a sa mort, quelque quinze ans apres cette époque, quelque cinq ans apres la perte de sa femme, il put laisser a son fils aîné Ralph soixante-quinze mille francs écus, et a Nicola, son cadet, vingt-cinq mille francs en sus de la ferme, qui constituait une terre domaniale aussi petite qu’on put le souhaiter.

Ces deux freres avaient été élevés ensemble dans une pension d’Exeter. Et, pendant leur sortie de chaque semaine, ils avaient souvent recueilli, des levres de leur mere, le long récit des souffrances qu’avait endurées leur pere dans ses jours de pauvreté, et de l’importance dont avait joui feu leur oncle dans ses jours d’opulence. Ces souvenirs produisirent sur eux des impressions tres différentes. Pendant que le plus jeune, qui était d’un esprit timide et contemplatif, n’y trouvait qu’un avertissement sérieux de fuir le grand monde et de s’attacher plus que jamais a la routine paisible de la vie des champs, Ralph, l’aîné, raisonnant sur ces contes d’autrefois si souvent répétés, en tirait la conséquence qu’il n’y a pas d’autre source de bonheur et de puissance que la richesse, et que tous les moyens sont bons pour l’acquérir, pourvu qu’ils ne soient pas précisément criminels. « Ainsi, se disait Ralph en lui-meme, si l’argent de mon oncle n’a pas absolument produit grand bien pendant sa vie, il en a produit beaucoup apres sa mort ; car c’est mon pere qui en profite maintenant et qui me le garde pour plus tard ; n’est-ce pas un but tres vertueux ? Et, pour en revenir au vieil oncle, il en a aussi tiré un grand bien, puisqu’il a eu le plaisir d’y penser toute sa vie et d’etre un objet d’envie et de déférences respectueuses pour tout le reste de la famille. » Et Ralph ne manquait jamais de terminer ces soliloques intérieurs par cette conclusion qu’il n’est rien tel que l’argent.

Trop conséquent pour s’en tenir a la théorie ou pour laisser ses facultés se rouiller, meme a un âge si tendre, dans de pures abstractions d’esprit, ce garçon plein d’avenir commença des l’école le métier d’usurier sur une échelle limitée, plaçant d’abord a gros intéret un petit capital de crayons d’ardoise et de billes, puis étendant graduellement ses opérations financieres, si bien qu’elles finirent par comprendre la monnaie de billon du royaume de la Grande-Bretagne, sur laquelle il spécula avec un profit considérable. Et n’allez pas croire qu’il embarrassât l’esprit de ses débiteurs par des calculs fastidieux en chiffres, ou des concordances avec des tables de Bareme. Sa regle d’intéret était bien simple, elle se résumait dans cette maxime qui valait son pesant d’or : Quatre sols pour deux liards. C’était un adage précieux pour simplifier les comptes, et sa forme familiere le rendait plus propre encore a se graver dans la mémoire que toutes les regles de l’arithmétique. Aussi nous ne saurions trop le recommander a l’attention des capitalistes, petits ou grands, et plus particulierement a celle des courtiers de change et des escompteurs de billets. Au reste, il faut rendre justice a ces messieurs, il y a déja bon nombre d’entre eux qui n’ont pas cessé d’en faire un usage quotidien, avec un succes remarquable.

Le jeune Ralph, par le meme principe, et pour éviter tous ces calculs minutieux et subtils de décompte et d’appoint, toujours embarrassants pour ceux qui supputent rigoureusement le nombre des jours d’intéret, avait établi en regle générale que toute somme, principal et intéret, serait payée le jour ou on donne la semaine, c’est-a-dire le samedi, et que pour tout pret, contracté soit le lundi, soit le vendredi, le montant de l’intéret serait toujours le meme. En effet, il disait, et avec une grande apparence de raison, qu’on doit prendre un peu plus cher pour un jour que pour cinq, d’autant plus qu’il y a de fortes présomptions que l’emprunteur, dans le premier cas, est dans une extrémité plus pressante, autrement il n’emprunterait pas avec de telles chances contre lui. Ce dernier trait a cela d’intéressant qu’il met dans tout son jour le lien secret et la mystérieuse sympathie qui unissent toujours les grands esprits. Quoique maître Ralph Nickleby ne fut pas d’âge encore a avoir pu étudier les regles de l’art, il avait déja deviné par la force de son génie les procédés des honorables preteurs dont nous parlions tout a l’heure, qui ne manquent pas de faire servir le meme principe de base a toutes leurs transactions.

 

D’apres ce que nous avons dit de ce jeune gentleman et l’admiration bien naturelle que le lecteur ne peut manquer de concevoir immédiatement pour son caractere, on pourrait supposer que c’est lui qui sera le héros du livre que nous présentons au public. Pour éviter tout malentendu a cet égard, nous nous empressons de le détromper une fois pour toutes et de passer vite au récit des faits.

A la mort de son pere, Ralph Nickleby, qui avait été placé peu de temps auparavant dans une maison de commerce de Londres, s’appliqua avec ardeur a la poursuite de son reve, gagner de l’argent. Il s’absorba, il s’ensevelit tout entier dans cette passion, au point d’en oublier presque son frere pendant plusieurs années, et si, parfois, un souvenir de l’ancien compagnon des jeux de son enfance venait illuminer les ténebres dans lesquelles il passait sa vie, car l’or enveloppe l’avare comme un brouillard confus, plus funeste a tous ses sentiments d’autrefois et plus asphyxiant pour sa sensibilité que les vapeurs du charbon ; ce souvenir se présentait toujours accompagné de cette idée que s’ils renouaient leur intimité, l’autre viendrait lui emprunter de l’argent. Aussi M. Ralph Nickleby se contentait de hausser les épaules en disant qu’il valait mieux que les choses restassent comme elles étaient.

Quant a Nicolas, il vécut célibataire du produit de son patrimoine, jusqu’au jour ou, las de son isolement, il prit pour femme la fille d’un gentleman du voisinage, avec une dot de vingt-cinq mille francs. Cette excellente dame lui donna deux enfants, un fils et une fille, et quand le garçon approcha de ses dix-neuf ans, la fille en avait quatorze, du moins a ce que nous pouvons croire, car il était difficile de savoir l’âge précis des dames avant le nouvel acte du parlement, vu que les registres de province n’en contenaient aucune trace. M. Nickleby songea sérieusement au moyen de réparer les tristes breches faites a sa fortune par l’accroissement de sa famille, et par la nécessité de pourvoir aux frais de leur éducation.

« Faites des spéculations avec votre capital, disait Mme Nickleby.

– Des spéculations, ma chere ? disait M. Nickleby avec hésitation.

– Pourquoi pas ? demandait Mme Nickleby.

– Parce que, ma chere, si nous venions a le perdre, … répliquait M. Nickleby, qui n’avait pas la parole vive et prompte, si nous venions a le perdre, nous n’aurions plus de quoi vivre, ma chere.

– Bah ! disait Mme Nickleby.

– Je n’en suis pas sur du tout, disait M. Nickleby.

– Voila Nicolas, poursuivait la dame, qui est tout a fait en âge, il est temps qu’on le mette a meme de se tirer d’affaire ; et Catherine aussi, la pauvre fille, qui n’a pas un écu pour tout bien. Regardez votre frere, serait-il ce qu’il est, s’il n’avait pas fait des spéculations ?

– C’est vrai, reprit M. Nickleby. Vous avez raison, ma chere ; oui, je ferai des spéculations, ma chere. »

Spéculer, c’est bientôt dit. Les joueurs ne savent guere, en débutant ce qu’ils ont de chances dans leurs cartes. Le gain peut etre considérable, mais aussi la perte. Le sort ne fut pas favorable a M. Nickleby. Il y eut un coup de bourse ; vient une déconfiture, la bulle creve, et voila quatre agents de change partis pour résider dans des villas de Florence, quatre cents pauvres diables ruinés : M. Nickleby était du nombre.

« La maison meme ou je demeure, disait en soupirant le malheureux gentleman, peut m’etre enlevée des demain. Je n’ai pas un meuble qui ne doive bientôt passer dans des mains étrangeres. »

Cette derniere réflexion lui fit tant de peine qu’il se mit aussitôt au lit, peut-etre pour sauver au moins ce meuble-la, a tout hasard.

« Allons, du courage, monsieur, disait l’apothicaire.

– Il ne faut pas vous laisser abattre, disait la garde.

– Cela se voit tous les jours, remarquait l’homme de loi.

– Et c’est un gros péché de vous révolter contre la Providence, lui disait a voix basse le ministre.

– Et c’est une chose qui n’est pas permise a un homme qui a de la famille, » ajoutaient les voisins.

M. Nickleby hocha la tete, et priant qu’on les fît tous sortir de sa chambre, il embrassa sa femme et ses enfants, puis, apres les avoir tour a tour pressés contre son cour défaillant, il retomba épuisé sur son chevet. Ils eurent toute raison de croire que sa raison s’égara apres cette derniere émotion ; car il se mit a parler longuement de la générosité et du bon cour de son frere, du bon vieux temps, quand ils étaient ensemble au college. Quand cet acces de délire fut passé, il se recommanda par une priere solennelle a celui qui n’a jamais abandonné la veuve et l’orphelin, puis, leur souriant doucement, détourna la tete, disant qu’il se sentait le besoin de dormir.


Chapitre 2 M. Ralph Nickleby, son établissement et ses entreprises. Grande compagnie par actions d’une vaste importance nationale.

 

M. Ralph Nickleby n’était pas, a proprement parler, comme qui dirait un négociant ; ce n’était pas non plus un banquier, ni un procureur, ni un avocat consultant, ni un notaire. Ce n’était certainement pas un marchand ; bien moins encore aurait-il pu prendre le titre de quelque spécialité professionnelle, car il eut été impossible de citer une profession connue a laquelle il appartînt. Néanmoins, comme il habitait dans Golden-square une maison spacieuse, ornée d’abord d’une plaque de cuivre sur la porte de la rue, puis d’une autre deux fois plus petite sur le guichet a gauche, juste au-dessus d’une petite main de bronze traversée d’une brochette pour servir de marteau, et qu’on y pouvait lire en grosses lettres le mot bureau, il était clair que M. Ralph Nickleby faisait ou prétendait faire des affaires de quelque nature. Et si l’on en voulait une preuve plus irrécusable encore, on n’avait, pour dissiper ses doutes, qu’a observer la scrupuleuse exactitude avec laquelle, tous les jours, de neuf heures et demie a cinq heures, un homme a face bleme, en habit jadis noir, la plume a l’oreille, se tenait assis sur un tabouret extremement dur dans une espece d’office, au bout du corridor, excepté quand il venait ouvrir la porte en entendant sonner dehors.

Quoiqu’il y ait autour de Golden-square quelques maisons occupées par des professions graves, on ne peut pas dire précisément que ce soit sur le chemin de personne, ni que cela mene nulle part. C’est un des squares qui ont fini d’exister, un quartier de la ville qui a disparu du monde et qui ne se compose guere que de chambres garnies. Les premiers et les seconds étages y sont presque tous loués meublés a des célibataires ; on y prend des pensionnaires pour la table. C’est un grand rendez-vous d’étrangers. Les hommes au teint basané, qui portent de larges bagues au doigt, de longues et pesantes chaînes de montre, des favoris touffus, et qui se rassemblent sous les colonnes de l’Opéra, ou dans la saison autour du bureau de location, entre quatre et cinq heures de l’apres-midi, au moment ou l’on délivre les billets de faveur, demeurent tous a Golden-square ou dans une des rues adjacentes ; il y a deux ou trois violons et une flute qui y font leur résidence. Ses pensions bourgeoises sont toutes musicales, et les notes qui s’échappent des pianos et des harpes voltigent la nuit autour de la statue lugubre, le génie du lieu, qui semble avoir sous sa garde un petit désert d’arbres nains, au centre de la place. Par une nuit d’été, le passant peut voir les fenetres toutes grandes ouvertes, garnies d’hommes a moustaches, au teint bistreux, flânant a la croisée, et fumant a faire trembler. Des éclats de voix rauques, qui s’exercent a vocaliser, usurpent le silence du soir, et les vapeurs d’un tabac exquis parfument les airs. La, cigares et tabatieres, flutes et clarinettes, basses et violons se partagent l’empire de ce petit royaume. C’est le pays des chants et du tabac. Les orchestres ambulants se sentent la sur leur théâtre, et les chanteurs des rues, en pénétrant dans son enceinte, font vibrer des accents plus vigoureux et des cadences plus sonores.

Il semble au premier abord que ce n’était pas précisément la un quartier propice aux affaires. Toutefois, depuis plusieurs années que M. Ralph Nickleby s’y était fixé, il ne s’en était jamais plaint. Il ne connaissait personne a la ronde, comme il n’était connu de personne, quoiqu’il eut la réputation d’un homme immensément riche. Les marchands supposaient que c’était un homme de loi, et les autres voisins pensaient plutôt qu’il tenait une agence générale. Ce n’était pas de part et d’autre plus mal deviné qu’on ne fait d’ordinaire quand on s’occupe des affaires d’autrui.

M. Ralph Nickleby était assis un matin dans son cabinet particulier, tout pret a sortir. Il portait un spencer vert-bouteille par-dessus un habit bleu : un gilet blanc, un pantalon gris mélangé, enfoncé dans des bottes a la Wellington. Le bout d’un jabot sur une chemise a petits plis, impatient de se montrer a son avantage, faisait tout ce qu’il pouvait pour se dégager de la prison ou il étouffait, entre le menton du personnage et le bouton d’en haut, qui fermait son spencer. Ce pardessus, autrefois a la mode, ne descendait pas assez par devant pour masquer une longue chaîne de montre en or, composée d’une série d’anneaux unis, dont le premier partait d’une montre d’or a répétition placée dans le gousset de M. Nickleby, et dont le dernier était orné de deux petites clefs, l’une appartenant a la montre meme, et l’autre a quelque cadenas de sureté. Il avait sur la tete une légere pointe de poudre destinée sans doute a lui donner un air bienveillant, mais, si tel était son but, il aurait peut-etre mieux fait, pendant qu’il y était, de poudrer aussi sa figure, car il y avait dans ses rides memes, et dans son oil glacé, qui n’était jamais en repos, quelque chose qui trahissait un esprit rusé en dépit de ses efforts pour le dissimuler. Bref, quoiqu’il en soit, M. Ralph était donc la dans son cabinet, tout seul, et par conséquent ni sa poudre, ni ses rides, ni ses yeux, ne produisaient le moindre effet, ni bon ni mauvais, sur personne, et n’ont jusqu’a présent rien a faire avec nous.

M. Nickleby ferma un livre de compte qui était ouvert devant lui sur son bureau, puis, se rejetant en arriere dans son fauteuil, il porta d’un air distrait les yeux a travers les vitres poudreuses de sa fenetre. Il y a a Londres des maisons qui ont sur le derriere un petit bout de terrain bien triste, ordinairement flanqué de quatre grands murs badigeonnés et couronnés d’un rang de cheminées qui n’ajoutent pas a l’agrément du paysage. La, au fond de ce petit puits, s’étiole, tout le long de l’année, un arbre rabougri qui se donne les airs de vouloir pousser quelques feuilles en automne, a l’époque ou elles tombent chez les autres ; puis, succombant sous l’effort, tout crevassé, tout enfumé, il retombe encore une fois dans sa langueur jusqu’a l’été suivant, ou il donne une nouvelle représentation avec le meme succes. Pourtant, si la température devient par hasard tout a fait favorable, il n’est pas sans exemple que ses branches aient attiré par leur séduction quelque pierrot mélancolique. Il y a des gens qui donnent a ces cours sombres le nom de « jardins ». Pourquoi ? je n’en sais rien. Personne ne peut supposer qu’ils aient jamais été plantés ; il est bien plus vraisemblable que c’étaient dans l’origine quelques tas de déblais restés sans maître, embellis par la végétation qui peut naître dans des plâtras. Quelque panier sans fond, quelques débris de bouteilles cassées qu’on y jette a l’occasion, quand quelque locataire emménage, y restent fidelement jusqu’a son déménagement ; la paille humide qu’on y dépose met a moisir tout le temps qu’il lui plaît, sans que personne la dérange, et se mele agréablement au buis rare des bordures, aux arbres verts qui sont jaunes, aux pots a fleurs ébréchés qui sont renversés la, tristement en proie aux limaces, sous les gouttieres. Tel était le jardin que M. Ralph Nickleby contemplait a travers la fenetre, assis dans son fauteuil, et les mains dans ses goussets. Il avait les yeux fixés sur un sapin tortu, planté par quelque ancien locataire dans un baquet, jadis peint en vert, mais qu’on avait laissé, par insouciance, depuis bien des années déja, pourrir petit a petit tout a son aise. Ce n’était pas précisément un coup d’oil divertissant, mais M. Nickleby était enseveli dans une méditation profonde, et semblait preter a ce tableau peu séduisant une attention qu’il n’aurait certainement pas voulu preter sciemment a l’examen de la plante exotique la plus rare. A la fin ses yeux s’égarerent a gauche, sur une autre petite croisée non moins sale, a travers laquelle on voyait confusément la figure du commis, dont il rencontra les regards ; il lui fit signe de venir.

Docile a cette invitation, le clerc laissa la sa haute escabelle, polie comme un miroir par un long commerce avec sa culotte, et se présenta dans le cabinet de M. Nickleby. C’était un homme grand, entre deux âges, avec des yeux a fleur de tete, dont l’un paraissait immobile, le nez rubicond, la face cadavéreuse, un accoutrement mal assorti de vetements qui montraient la corde, beaucoup trop petits pour sa taille, et ou l’on avait ménagé les boutons avec une telle économie, qu’il lui fallait bien de l’habileté pour réussir a les faire tenir sur lui.

« N’est-il pas midi et demi, Noggs ? dit M. Nickleby d’une voix aigre et rude.

– Il n’est encore que vingt-cinq minutes au… (Noggs allait dire : au cabaret ; mais il se ravisa prudemment).

– A Saint-Paul, continua-t-il.

– Ma montre s’est donc arretée ? dit M. Nickleby ; je ne sais comment cela se fait.

– Pas montée, dit Noggs.

– Si, dit M. Nickleby.

– Alors démontée, reprit Noggs.

– J’espere que non, répliqua M. Nickleby.

– Il faut bien, dit Noggs.

– C’est bon, dit M. Nickleby, remettant dans sa poche la montre a répétition ; peut-etre bien. »

Noggs poussa un petit grognement a son usage, par lequel il terminait toute discussion avec son maître, pour faire entendre que c’était lui qui triomphait, et (comme il parlait rarement si ce n’est pour répondre) il retomba dans son silence bourru, et se frotta lentement les mains l’une contre l’autre, non sans faire craquer successivement ses doigts dans leurs jointures et les serrer de maniere a leur imprimer toute sorte de contorsions. Cette habitude routiniere a laquelle il satisfaisait a tout propos, et le regard fixe qu’il avait soin de communiquer a son bon oil pour le mettre d’accord avec le mauvais, de maniere a dépister le curieux qui aurait voulu savoir de quel oil il regardait, étaient deux singularités de M. Noggs, qui n’en manquait pas, et frappaient tout d’abord l’observateur qui le voyait pour la premiere fois.

« Je vais ce matin a la Taverne de Londres, dit M. Nickleby.

– Séance publique ? » demanda Noggs.

M. Nickleby fit un signe de tete d’assentiment. « J’attends une lettre de l’avoué pour cette hypotheque de Ruddle. Si elle venait, ce ne serai toujours que par la distribution de deux heures. C’est le moment ou je sortirai de la Cité pour aller a Charing-Cross : je prendrai le trottoir de gauche ; s’il y a quelque lettre, venez a ma rencontre, vous me l’apporterez. »

Noggs lui rendit son signe de tete, et il n’avait pas fini qu’on sonna a la porte du bureau. Le patron leva les yeux de dessus ses papiers, et le clerc resta sans bouger.

« La sonnette, dit Noggs, attendant une explication. Vous y etes ?

– Oui.

– Pour tout le monde ?

– Oui.

– Pour le percepteur ?

– Non. Il reviendra. »

Encore le petit grognement habituel, ce qui voulait dire : Je le savais bien. Et le bruit de la sonnette ayant recommencé, Noggs ouvre la porte et ramene, en annonçant M. Bonney, un gentleman pâle et haletant, les cheveux dressés sur la tete dans un grand désordre, avec une cravate blanche d’un pouce de large, nouée négligemment autour du cou ; a le voir, on eut dit qu’il avait passé une mauvaise nuit sans se déshabiller.

« Mon cher Nickleby, dit le monsieur, prenant a la main son chapeau blanc, si plein de papiers qu’il n’y avait plus de place pour le faire tenir sur sa tete, nous n’avons pas un moment a perdre, j’ai un cab a la porte. M. Mathieu Pupker préside, et nous avons positivement trois membres du parlement qui doivent venir. Je viens d’en voir deux se lever en bon état ; le troisieme, qui a passé toute la nuit a Crockford, n’a pris que le temps de retourner chez lui pour mettre une chemise blanche et prendre une bouteille ou deux de soda water, et il ne manquera pas de venir nous retrouver a temps pour l’adresse proposée a la réunion. Il a encore un peu d’excitation de la nuit derniere, mais n’importe, il n’en parle jamais moins haut pour cela.

– Voila qui a l’air de marcher assez bien, dit M. Ralph Nickleby, dont les manieres réfléchies faisaient un contraste parfait avec la vivacité de son collegue en affaires.

– Assez bien ! répéta M. Bonney ; c’est la plus belle idée qu’on n’ait jamais conçue. Compagnie de l’Union métropolitaine pour le perfectionnement des petits pains chauds et tartelettes, rendus exactement a domicile. Capital soixante-quinze millions, divisés en cinq cent mille actions de deux cent cinquante francs. Ma foi ! le titre seul vaudra aux actions une prime avant dix jours.

– Et alors, quand les actions seront en prime ? dit M. Ralph Nickleby avec un sourire.

– Alors vous savez mieux que personne l’usage qu’il en faut faire, et comment on se retire a propos, dit M. Bonney en lui donnant familierement une petite tape sur l’épaule. Mais a propos, vous avez la un clerc bien remarquable.

– Oui, le pauvre diable ! répondit Ralph en mettant ses gants, et cependant M. Newman Noggs a eu dans son temps des chevaux et une meute.

– Ah ! vraiment ! dit l’autre négligemment.

– Mais oui, continua Ralph, et il n’y a pas encore de cela bien des années. Mais c’est un homme qui jetait son argent par la fenetre, il le plaçait n’importe comment, il empruntait a intéret ; bref, il a commencé par des folies, il a fini par la misere. Alors il s’est mis a boire, il a eu une attaque de paralysie, et puis il est venu pour me demander de lui preter vingt-cinq francs, sous prétexte que, dans le temps de sa fortune, j’avais…

– Fait affaire avec lui, dit M. Bonney d’un air moqueur.

– Justement, répliqua Ralph. Je ne les lui ai pas pretés, vous comprenez.

– Oh ! comme de raison.

– Mais comme il me fallait justement un employé pour ouvrir la porte, etc., je l’ai recueilli par charité, et il est resté depuis ce temps-la avec moi. Je le crois un peu timbré, dit M. Nickleby, prenant un air de compassion. Mais il me rend des services, le pauvre bonhomme, il me rend des services. »

Le charitable gentleman ne jugea pas a propos d’ajouter que Newman Noggs, étant tout a fait sans ressource, le servait a moitié prix de ce qu’on donne a un petit clerc de treize ans. Il oublia également, dans cet exposé rapide, que la taciturnité excentrique de Noggs le lui rendait particulierement précieux dans un emploi ou il y avait a faire bien des petites choses dont il n’était pas désirable qu’on fut informé au dehors. L’autre monsieur était, d’ailleurs, pressé de s’en aller ; et, comme ils terminerent cet entretien a la hâte, pour se jeter dans le cabriolet de louage qui les attendait, c’est sans doute pour cela que M. Nickleby n’eut pas le temps de spécifier des circonstances d’ailleurs si peu intéressantes.

Quel fracas ils trouverent a leur arrivée dans la rue de Bishops-gate-within ! Ils descendirent au travers d’une demi-douzaine d’hommes-affiches qui couraient des bordées par un vent affreux pour tourner aux passants les avis gigantesques sous le poids desquels ils étaient courbés, annonçant au public qu’a une heure précise il se tiendrait une réunion, pour prendre en considération la nécessité d’adresser au parlement une pétition en faveur de la Compagnie de l’Union métropolitaine pour le perfectionnement des petits pains chauds et tartelettes, rendus exactement a domicile. Capital soixante-quinze millions, divisés en cinq cent mille actions de deux cent cinquante francs. Toutes ces sommes rebondissaient en chiffres monstres d’un noir luisant. M. Bonney joua du coude hardiment au travers de la foule, et monta l’escalier en recevant le long du chemin une foule de révérences respectueuses des huissiers qui se tenaient sur les paliers pour introduire le monde ; et suivi de M. Nickleby, il plongea dans une enfilade de chambres derriere la grande salle ou se tenait le public. Il entra dans un cabinet ou se tenaient autour d’une table des hommes d’affaires, a ce qu’il semblait.

« Silence ! s’écria un monsieur a double menton, en voyant M. Bonney se présenter en personne. Un fauteuil, messieurs, un fauteuil ! »

Les nouveaux venus furent accueillis par un sentiment de bienveillance universel, et M. Bonney s’empressa d’aller prendre le haut bout de la table, ôta son chapeau, passa ses doigts dans ses cheveux, prit un petit marteau dont il donna sur la table un coup a tout rompre, sur quoi plusieurs messieurs crierent : Silence ! et se firent mutuellement d’aimables signes de tete qui voulaient dire : Hein ! quel gaillard ! Au meme instant un huissier, dans une agitation fiévreuse, se précipita dans la chambre, et ouvrant la porte avec fracas, cria a tue-tete : « M. Mathieu Pupker ! » Le comité se leva et battit des mains pour exprimer sa joie ; puis, pendant qu’ils battaient des mains, entra M. Mathieu Pupker, escorté de deux membres a vie du parlement, l’un d’Irlande et l’autre d’Écosse, tous souriant, saluant, ayant un air si agréable qu’on se demandait avec étonnement comment on pourrait avoir le cour de voter contre des personnages si avenants. Sir Mathieu Pupker surtout, qui avait une petite tete ronde, surmontée d’un joli toupet de filasse, tomba dans un paroxysme de salutations si empressées, qu’a chaque instant le toupet menaçait de faire un plongeon. Quand ces symptômes se furent un peu calmés, ceux de ces messieurs qui étaient en position de converser avec sir Mathieu Pupker, ou les deux autres membres du parlement, formerent autour d’eux trois petits groupes, pres desquels les autres moins heureux se tenaient languissamment, le sourire sur les levres, et se frottant les mains par contenance, dans l’espérance de quelque circonstance inespérée qui les mettrait a meme de se faire mieux connaître. Pendant tout ce temps, sir Mathieu Pupker et les deux autres membres racontaient a leurs cercles respectifs quelles étaient les intentions du gouvernement sur la présentation du bill. Ils leur communiquaient en détail tout ce que le gouvernement leur avait dit a l’oreille la derniere fois qu’ils avaient dîné chez lui, sans oublier le coup d’oil mystérieux dont le gouvernement avait accompagné cette confidence : d’ou ils étaient fondés a conclure que, si le gouvernement avait quelque chose a cour, il n’avait rien de plus a cour que le succes et la prospérité de la compagnie d’union métropolitaine pour le perfectionnement des petits pains chauds et tartelettes, rendus avec exactitude a domicile.

En attendant, pendant qu’on réglait le programme de la séance et que l’on arrangeait, a la satisfaction de tous les orateurs, l’ordre des discours qu’ils allaient faire, le public de la grande salle promenait ses regards de l’estrade encore vide a la galerie musicale pleine de dames. Il n’y avait guere plus d’un couple d’heures que la plus grande partie de l’auditoire prenait plaisir a cet amusement (mais on se blase de tout, et la satiété suit la jouissance des divertissements les plus agréables), lorsque des esprits chagrins commencerent a marquer la mesure sur le parquet avec leurs talons de bottes, et a exprimer leur mécontentement par une grande variété de cris et de clameurs. Ces exercices vocaux se remarquaient naturellement de préférence chez ceux qui avaient attendu plus longtemps, c’est-a-dire chez les premiers venus, et par conséquent les plus voisins de l’estrade et les plus reculés des policemen de service, qui, ne se souciant pas de faire le coup de poing pour percer la foule, mais se sentant obligés en conscience de faire quelque démonstration pour apaiser le tumulte, se mirent immédiatement en devoir de tirer a eux comme ils purent, l’un par le collet, l’autre par les pans de son habit, les innocents qui se trouvaient pres de la porte. Bien entendu qu’ils entremelaient cet intermede de coups de trique étourdissants, selon les procédés de leur art, a l’instar de leur ingénieux modele, M. Polichinelle, dont cette branche de pouvoir exécutif limite a ravir dans l’occasion l’habile maniement des armes.

Il se livrait déja sur plusieurs points des escarmouches assez vives, lorsqu’un grand tumulte attira l’attention, meme des parties belligérantes, et alors se répandit sur l’estrade, par une porte latérale, un long flot de gentlemen, le chapeau a la main, tous regardant derriere eux en poussant des cris joyeux, dont la cause s’expliqua d’elle-meme quand on vit sir Mathieu Pupker et les deux autres membres du parlement apparaître sur le devant du théâtre, au milieu d’applaudissements assourdissants, et exprimant par leurs gestes muets et leur attitude admirative qu’en vérité ils n’avaient jamais joui d’un si beau coup d’oil dans tout le cours de leur carriere publique.

Enfin l’assemblée cessa le vacarme, mais pour le recommencer de plus belle pendant cinq minutes, quand un vote unanime eut appelé Sir Mathieu Pupker au fauteuil de la présidence. Alors Sir Mathieu Pupker se mit a dire combien il se sentait ému dans cette circonstance solennelle, et l’effet que cette circonstance solennelle ne pouvait manquer d’avoir aux yeux du monde ; il parla de la profonde intelligence de ses compatriotes qui siégeaient devant lui, de la fortune et de la considération des ses honorables amis qui siégeaient derriere lui, et, finalement, de l’influence qu’aurait sur le bien-etre, le bonheur, le confort, la liberté, que dis-je ? l’existence d’une nation grande et libre, une institution aussi importante que celle de la compagnie de l’union métropolitaine pour le perfectionnement des petits pains chauds et tartelettes, rendus avec exactitude a domicile.

M. Bonney se présenta ensuite pour proposer la premiere motion ; et passant sa main droite dans ses cheveux, pendant qu’il tenait la gauche plantée d’une maniere élégante sur ses côtes, il confia son chapeau aux soins du gentleman a deux mentons, qui faisait généralement l’office de portemanteau pour les orateurs, et annonça qu’il allait lire sa premiere proposition, dont voici les termes : « L’assemblée voit avec un sentiment d’alarme et de juste appréhension l’état actuel du commerce des petits pains dans cette métropole et lieux circonvoisins ; elle considere le corps des distributeurs de petits pains, tel qu’il est a présent constitué, comme completement indigne de la confiance du public ; son opinion est que le systeme des petits pains, dans son ensemble, est également préjudiciable a la santé comme a la moralité du peuple, et, de plus, entierement subversif des intérets bien entendus d’une grande société commerciale et industrielle. » L’honorable gentleman fit un discours qui émut les dames jusqu’aux larmes, et pénétra des plus vives émotions tous les individus présents. Il avait visité les maisons des pauvres dans les divers districts de Londres : il n’y avait pas trouvé la moindre trace de petit pain, et il n’avait que trop lieu de croire qu’il y avait quelques indigents qui n’en goutaient pas une fois tout le long de l’année. Il avait découvert qu’il existait parmi les vendeurs de petits pains une ivrognerie, une débauche, un désordre de mours qui s’expliquaient aisément par la nature humiliante de leur négoce, tel qu’il était maintenant exercé. Il avait trouvé les memes vices dans les classes pauvres qu’on devrait compter parmi les consommateurs de petits pains, et il attribuait ce résultat au désespoir ou l’impossibilité d’atteindre a cet article de subsistance jetait ces malheureux, désespoir funeste qui leur faisait chercher un stimulant factice dans les liqueurs enivrantes. Il se faisait fort d’articuler, devant un comité de la chambre des communes, la preuve qu’il existait une conspiration pour maintenir a un taux élevé le prix des petits pains, et créer un monopole aux distributeurs a sonnettes ; qu’il ferait parler, si l’on voulait, des distributeurs a sonnettes a la barre de la chambre, et qu’il prouverait en outre que ces gens-la correspondaient entre eux par des mots et des signes cabalistiques, comme : « snooks, walker, Ferguson, Murphy va-t-il bien ? » et bien d’autres. Voila l’état de choses douloureux auquel la compagnie se proposait de porter remede : 1° en interdisant, sous des peines séveres, tout commerce particulier de petits pains, quel qu’il fut ; 2° en fournissant elle-meme au public en général, et aux pauvres a domicile, des petits pains de premiere qualité a prix réduit. C’était la l’objet d’un bill présenté au parlement par l’excellent patriote sir Mathieu Pupker, leur président. C’est ce bill que la réunion avait pour but de soutenir. C’étaient ceux qui soutiendraient ce bill qui jetteraient un éclat et une splendeur impérissables sur l’Angleterre, sous le nom de Compagnie de l’Union métropolitaine pour le perfectionnement des petits pains chauds et tartelettes, distribués avec exactitude. Il devait ajouter que la société se constituait au capital de soixante-quinze millions, divisés en cinq cent mille actions de deux cent cinquante francs.

M. Ralph Nickleby appuya la motion, et un autre gentleman ayant proposé un amendement consistant dans l’insertion des mots et tartelettes apres les mots petits pains, toutes les fois qu’ils se rencontreraient dans la motion, fut enlevé victorieusement. Il n’y eut en tout qu’un homme dans la foule qui cria « Non ! » On en fit prompte justice en l’arretant et le mettant sur-le-champ a la porte.

La seconde motion, qui avait pour but de proclamer la nécessité d’abolir immédiatement « tout vendeur de petits pains (ou tartelettes), tout commerçant en petits pains (ou tartelettes), quels qu’ils fussent, mâles ou femelles, hommes ou enfants, a sonnettes ou sans sonnettes, » fut proposée par un gentleman a l’air grave, au maintien demi-clérical, qui monta tout de suite sur un ton si pathétique, qu’il fit oublier le premier orateur en moins de rien. Vous auriez entendu tomber une épingle. – Une épingle ! dites une plume, tant il décrivait avec art les cruautés infligées par leurs patrons a ces distributeurs de petits pains, et il observait sagement qu’il ne fallait pas d’autre motif pour justifier l’établissement de cette inestimable compagnie. Il paraît, d’apres ce qu’il racontait, que l’on envoyait dehors ces infortunés garçons, le soir, dans les rues humides, dans la saison la plus dure de l’année, pour circuler dans l’obscurité et par des temps de pluie, de grele ou de neige, pendant des heures entieres, sans abri, sans nourriture, sans etre en rien protégés contre le froid ; et, remarquez bien ce point-ci, messieurs, on avait bien soin d’envelopper chaudement les petits pains dans de bonnes couvertures ; mais, les garçons qui les vendaient, on ne s’en occupait seulement pas, on les abandonnait a leurs propres ressources. (C’est affreux !) L’honorable gentleman cita l’exemple d’un vendeur de petits pains, qui, pour avoir été exposé a ce systeme odieux et barbare pendant cinq ans consécutifs, finit par etre victime d’un rhume de cerveau qui ruina son tempérament par degrés, jusqu’a ce qu’enfin une transpiration heureuse lui rendit la santé. Cet exemple était a sa connaissance ; il pouvait l’attester en personne. Mais en voici une autre qu’il tenait, par oui-dire, d’une personne dont il n’avait aucune raison de suspecter la bonne foi. Celui-la était bien plus attendrissant et plus effrayant encore. Il avait entendu parler d’un garçon orphelin, vendeur de petits pains, qui, ayant été renversé par un fiacre, avait été emporté a l’hôpital. La, il avait subi l’amputation d’une jambe au-dessous du genou, et, aujourd’hui meme, continuait son commerce avec des béquilles. Dieu de justice ! était-il permis de laisser subsister de pareilles horreurs !

La division adoptée pour les délibérations du comité et l’éloquence déployée par les orateurs eurent un plein succes : elles entraînerent toutes les sympathies. Les hommes poussaient des acclamations ; les dames trempaient de larmes leurs mouchoirs de poche, qu’elles agitaient ensuite jusqu’a ce que leurs pleurs fussent séchés. L’enthousiasme fut épouvantable, et M. Nickleby murmura tout bas a l’oreille de son ami qu’a partir de ce moment les actions étaient assurées d’une prime de 25 pour 100.

La résolution fut donc emportée avec des applaudissements répétés. Il n’y avait pas un auditeur qui ne levât les deux mains en sa faveur ; et si, dans son enthousiasme, il ne levait pas aussi les deux jambes, c’est que ce n’était pas une évolution si facile. Cela fait, on lut, in extenso, le projet de pétition proposé. Et la pétition, comme toutes les pétitions, disait que les pétitionnaires étaient tres humbles, les pétitionnés tres honorables, et que l’objet en était tres vertueux. Par conséquent (disait toujours la pétition), il n’y avait plus qu’a convertir tout de suite le bill en une loi, pour l’honneur et la gloire éternels de cette tres honorable chambre des communes assemblée en parlement.

Alors le gentleman, qui avait passé toute la nuit précédente a Crokford, et dont les yeux battus n’annonçaient que trop qu’il s’en ressentait encore, s’avança pour dire a ses concitoyens le discours qu’il avait l’intention de faire en faveur de la pétition, toutes les fois qu’elle serait présentée, et tous les sarcasmes dont il comptait poursuivre le parlement s’il rejetait le bill. Il leur confia meme le regret que ses honorables amis n’y eussent pas inséré une clause pour rendre l’achat des petits pains et tartelettes de la compagnie obligatoire dans toutes les classes de la société ; quant a lui, qui ne connaissait pas les demi-mesures et qui ne s’arretait jamais en chemin, il leur promettait bien d’en faire la proposition, par division, dans le comité. Apres avoir annoncé cette détermination, le gentleman devint d’une gaieté folâtre ; et, comme rien n’aide tant au succes d’une plaisanterie que des bottes brevetées, des gants de chevreau jaune-citron et un col de fourrure a son habit, il y eut des rires immenses, un enjouement général, et les dames, de leur côté, firent un si brillant étalage de leurs mouchoirs unanimes, qu’elles mirent tout a fait a l’ombre le gentleman a l’air grave qui les avait tant émues tout a l’heure.

 

Puis, apres la lecture de la pétition, au moment ou on allait passer a l’adoption, se présenta le membre irlandais (jeune gentleman d’un tempérament fougueux) ; il fit un de ces discours que les membres irlandais seuls sont capables de faire, ou respirent partout l’âme et le souffle divin de la poésie, animé par une déclamation si brulante qu’on s’échauffait rien qu’a le voir. Il y disait, entre autres choses, qu’il demanderait l’extension de ce magnifique bienfait a son pays natal ; qu’il réclamerait pour elle son égalité devant la loi des petits pains comme devant toutes les autres lois anglaises ; qu’il ne désespérait pas de voir le jour ou la tartelette serait aussi savourée dans les humbles cabanes de la verte Erin, et ou la sonnette des petits pains éveillerait les échos de ses riches vallées.

Puis, apres lui, vint le membre écossais, dont une infinité d’allusions plaisantes au chiffre probable des profits a faire augmenta la bonne humeur provoquée par la poésie de l’autre.

Enfin le succes fut complet, et tous les discours réunis laisserent les auditeurs bien convaincus qu’il n’y avait pas de spéculation qui eut autant d’avenir, ni qui put faire plus d’honneur que la compagnie de l’Union métropolitaine pour le perfectionnement des petits pains chauds et tartelettes, rendus exactement a domicile.

Aussi la pétition en faveur du bill fut adoptée, et l’assemblée se sépara au bruit des acclamations générales. Alors, M. Nickleby et les autres directeurs passerent a l’office pour faire collation, comme ils n’y manquaient jamais a une heure et demie ; exactitude que la compagnie, encore au berceau, ne pouvait reconnaître aussi libéralement qu’elle aurait voulu ; elle ne leur accordait, pour leur peine, sur les fonds généraux, qu’une allocation de soixante-quinze francs chacun a titre de jeton de présence.


Chapitre 3 M. Ralph Nickleby reçoit de mauvaises nouvelles de son frere, mais il soutient noblement cette épreuve. Le lecteur y verra le gout qu’il prit pour Nicolas, qui fait ici sa premiere apparition, et la bienveillance avec laquelle il lui proposa de faire tout de suite sa fortune.

 

Apres avoir expédié scrupuleusement la partie de ses fonctions qui consistait dans la collation, avec toute la promptitude et l’énergie qui caractérisent l’homme véritablement fait pour les affaires, M. Ralph Nickleby dit un adieu cordial a ses associés, et tourna ses pas vers l’ouest de la ville dans une disposition de bonne humeur inaccoutumée. En passant devant Saint-Paul, il se retira sous une porte pour mettre sa montre a l’heure, et, la main sur la clef, l’oil sur le cadran de la cathédrale, il allait tourner l’aiguille, quand un homme s’arreta tout a coup devant lui. C’était Newman Noggs.

« Ah ! Newman, dit M. Nickleby les yeux relevés sur l’horloge, la lettre pour l’hypotheque est venue, n’est-ce pas ? Je m’en doutais.

– Erreur ! reprit Newman.

– Comment ! Et vous n’avez vu personne concernant cette affaire ? » demanda M. Nickleby avec inquiétude.

Noggs secoua la tete.

« Alors, qu’est-ce qui est venu ? poursuivit M. Nickleby.

– Moi, dit Newman.

– Rien de plus ? »

En disant cela, le visage du patron se rembrunit.

« Ceci, dit Newman tirant doucement de sa poche une lettre, timbrée a la poste : « Strand : cachetée en noir, bordée de noir, une main de femme, C. N. dans un des coins. »

– Un cachet noir ! dit M. Nickleby en jetant un coup d’oil sur la lettre. Il me semble que cette écriture ne m’est pas tout a fait inconnue. Newman, je ne serais pas surpris que mon frere fut mort.

– Certainement non, vous ne le seriez pas, dit Newman tranquillement.

– Et pourquoi cela, monsieur ? demanda M. Nickleby.

– Parce que vous n’etes jamais surpris de rien, répliqua Newman, voila tout. »

M. Nickleby saisit la lettre des mains de son clerc, en fixant sur lui un regard glacial, l’ouvrit, la lut, la mit dans sa poche, et, ayant réglé sa montre a une seconde pres, il se mit a la monter.

« Je le disais bien, Newman, dit M. Nickleby poursuivant son opération, il est mort. Eh bien ! voila du nouveau, par exemple ; franchement, je ne m’y attendais pas. »

Apres ces expressions touchantes de son chagrin subit, M. Nickleby replace sa montre dans son gousset, prend ses gants, les plisse soigneusement sur ses doigts, se remet en route, et se dirige a petits pas vers l’ouest de la ville, les mains derriere le dos.

« Des enfants vivants ? demanda Noggs en se rapprochant de son maître.

– Parbleu ! c’est bien la le hic, reprit M. Nickleby comme s’il avait justement l’esprit occupé d’eux en ce moment. Ils sont bien vivants tous les deux.

– Deux ! répéta Newman Noggs a voix basse.

– Et la veuve, donc ! ajouta M. Nickleby. Ils sont tous les trois a Londres, Dieu me pardonne ! tous les trois ici, Newman. »

Newman laissa son maître passer devant ; et l’on eut pu voir sa figure se contracter d’une façon singuliere, comme par l’effet d’un spasme nerveux. Mais, quant a dire si c’était paralysie, ou chagrin, ou rire intérieur, il n’y avait que lui qui put le savoir. En général, l’expression des traits est d’un grand secours pour deviner la pensée d’un homme ou pour traduire fidelement ses paroles ; mais la physionomie ordinaire de Newman Noggs était un probleme qui défiait l’interprete le plus ingénieux.

« Retournez a la maison, » dit M. Nickleby apres avoir fait encore quelques pas, et il fit les gros yeux a son clerc, comme s’il grondait un chien.

Newman n’attendit pas son reste, et le voila parti au travers de la rue, perdu dans la foule et disparu en un instant.

« C’est bien raisonnable ! certainement oui, se disait en marmottant entre ses dents M. Nickleby. Voyez comme c’est raisonnable ! Mon frere n’a jamais rien fait pour moi, et je n’ai jamais compté sur lui. Eh bien ! a peine a-t-il rendu le dernier souffle, qu’il faut que l’on se tourne vers moi, comme le soutien d’une grande diablesse de femme et de ses deux grands coquins d’enfants, le fils et la fille. Qu’est-ce qu’ils me sont, apres tout ? Je ne les ai jamais vus. »

Tout entier a ses réflexions et a bien d’autres de meme nature, M. Nickleby continua son chemin vers le Strand, et, reprenant sa lettre pour s’assurer du numéro de la maison ou il avait affaire, il s’arreta a une porte bâtarde, a peu pres au milieu de ce carrefour populeux.

C’était la maison de quelque artiste en miniature, car il y avait un grand cadre doré accroché a la porte, dans lequel s’étalaient, sur un fond de velours noir, deux portraits d’uniformes de marine, dont sortaient deux figures sacrifiées au costume ; on n’y avait pas oublié les télescopes. Il y avait aussi un jeune homme en uniforme du plus beau vermillon ; celui-la brandissait un sabre. Un autre portrait, dans le style littéraire, était orné d’un front haut, d’une écritoire et d’une plume, avec accompagnement de rideau. De plus, on y voyait la représentation touchante d’une jeune dame occupée a lire un manuscrit dans une foret profonde, avec un charmant portrait en pied d’un petit enfant a grosse tete, assis sur un tabouret, les jambes en raccourci, et les genoux cagneux en forme de cuillers a sel. Avec ces petits chefs-d’ouvre, il y avait encore je ne sais combien de tetes de vieillards, dames et messieurs, se faisant des mines les uns aux autres, sur un ciel bleu ou brun. Enfin, une carte des prix, écrite d’une main élégante, et décorée d’une bordure en relief.

M. Nickleby jeta en passant un oil de mépris sur ces frivolités, et frappa deux coups de marteau : l’expérience, répétée une seconde, puis une troisieme fois, réussit a faire apparaître une petite bonne, qui vint ouvrir la porte avec une figure extraordinairement malpropre.

« Mme Nickleby est-elle a la maison ? demanda Ralph d’un ton bourru.

– Son nom n’est pas Nickleby, dit la servante. C’est la Creevy que vous voulez dire ? »

M. Nickleby montra une grande indignation de se voir ainsi rectifié par la chambriere, et lui demanda rudement ce que cela signifiait. Elle allait lui en donner l’explication, lorsqu’on entendit une voix, qui partait du haut d’un escalier perpendiculaire au fond du corridor, crier en bas :

« Qu’est-ce qu’on demande ?

– Mme Nickleby, dit Ralph.

– C’est le second étage, Hannah, dit la meme voix ; que vous etes donc imbécile ! Le second étage y est-il ?

– Je viens d’entendre sortir quelqu’un, mais je pense que c’est la mansarde qui est allée se faire décrotter, répondit Hannah.

– Vous auriez du y regarder, continua la dame invisible. Montrez a ce monsieur ou est la sonnette dans la rue, qu’il ne frappe plus une autre fois deux coups de marteau pour le second étage. Je n’autorise le marteau que lorsque la sonnette est cassée, et encore, on ne doit donner que deux petits coups secs.

– Bon ! dit Ralph, entrant sans plus de façon dans le couloir. Je vous demande pardon. Est-ce la Mme la… Comment donc ?

– Creevy…, la Creevy, reprit la voix, accompagnée cette fois d’une coiffe jaune qui se laissa voir par-dessus la rampe.

– Je voudrais vous dire un mot, madame, avec votre permission, » dit Ralph.

La voix répondit que le monsieur n’avait qu’a monter ; mais c’était déja fait, et il fut reçu au premier étage par la propriétaire de la coiffe jaune, avec une robe assortie ; la dame aussi paraissait etre de la meme couleur. Miss la Creevy était une jeune mignonne de cinquante ans ; et le salon de miss la Creevy n’était guere que la répétition, sur une plus large échelle, du cadre doré pendu dans la rue ; seulement il était un peu plus sale.

« Ah ! dit miss la Creevy toussant délicatement derriere sa mitaine de soie noire. Une miniature, je présume ? Vous avez la, monsieur, des traits bien caractérisés : le portrait ne peut qu’y gagner. Avez-vous déja posé ?

– Je vois, madame, que vous vous méprenez sur mes intentions, répliqua Nickleby avec sa brusquerie ordinaire. Je n’ai pas d’argent a perdre en miniatures, madame, ni personne, Dieu merci ! a qui donner la mienne, si je l’avais. En vous voyant au haut de l’escalier, j’ai voulu seulement vous adresser une question sur quelques locataires que vous avez ici. »

Miss la Creevy toussa de nouveau : cette fois, c’était pour cacher son désappointement.

« Oh ! tres bien ! dit-elle.

– D’apres ce que je vous ai entendu dire tout a l’heure a votre servante, je suppose que l’étage supérieur vous appartient, madame ? » dit Nickleby.

Mme la Creevy répondit qu’en effet le haut de la maison lui appartenait, et comme elle n’avait pas pour le moment besoin de l’appartement du second, elle était dans l’habitude de le mettre en location. Il y avait meme, a l’heure qu’il est, une dame de province qui l’occupait avec ses deux enfants.

 

« Une veuve, madame ? dit Ralph.

– Oui, elle est veuve, répondit la dame.

– Une pauvre veuve, madame, dit Ralph en appuyant de toutes ses forces sur ce petit adjectif, qui en dit plus qu’il n’est gros.

– Mais j’ai peur, en effet, qu’elle ne soit pauvre, reprit miss la Creevy.

– Je puis vous garantir qu’elle l’est, madame, dit Ralph. Aussi, qu’est-ce qu’une pauvre veuve comme elle avait besoin d’une maison comme la vôtre, madame ?

– C’est bien vrai, répliqua miss la Creevy, qui n’était pas du tout fâchée d’entendre ce compliment a l’adresse de ses appartements, on ne peut plus vrai.

– Je connais mieux que personne sa position, madame, dit Ralph. Au fait, je suis un de ses parents, et je crois devoir vous prévenir de ne pas la garder chez vous, madame.

– J’ai lieu d’espérer pourtant que, s’il y avait impossibilité pour elle de remplir ses obligations pécuniaires, dit miss la Creevy toussant encore, la famille de la dame ne manquerait pas…

– Non, non, elle n’en ferait rien, interrompit Ralph avec vivacité. Ne comptez pas la-dessus.

– Si je croyais cela, dit miss la Creevy, ce serait bien différent.

– En ce cas, madame, vous pouvez le croire, dit Ralph, et vous régler la-dessus. C’est moi qui suis la famille, madame ; du moins, je ne pense pas qu’ils aient d’autre parent que moi, et je crois de mon devoir de vous faire savoir que je ne suis pas en état de les soutenir dans leurs folles dépenses. Pour combien de temps ont-ils pris cet appartement ?

– A la semaine seulement, répliqua miss la Creevy. Mme Nickleby m’a payé la premiere d’avance.

– Alors, vous ferez bien de les mettre dehors au bout des huit jours, dit Ralph. Ils n’ont rien de mieux a faire que de retourner en province ; ils ne feront qu’embarrasser tout le monde ici.

– Certainement, dit miss la Creevy en se frottant les mains. Si Mme Nickleby a pris l’appartement sans avoir le moyen de le payer, ce ne serait pas la une belle conduite pour une dame.

– C’est cependant comme cela, madame, dit Ralph.

– Et, naturellement, continua miss la Creevy, moi, qui suis pour le moment… hem !… une pauvre femme sans défense, je ne puis pas risquer de perdre mon loyer.

– Vous avez bien raison, madame, dit Ralph.

– Cependant, je dois dire en meme temps, ajouta miss la Creevy, qui hésitait naivement entre son bon cour et son intéret, que je n’ai pas le moindre reproche a faire a cette dame ; elle est extremement affable et gracieuse, la pauvre femme, malgré l’accablement ou elle paraît. Je n’ai rien a dire non plus contre ses enfants ; on ne peut pas voir un jeune homme et une jeune demoiselle plus aimables ni mieux élevés.

– Tres bien, madame, dit Ralph prenant le chemin de la porte, car ces éloges donnés a la misere ne faisait que l’agacer ; j’ai fait mon devoir, et peut-etre plus que je ne devais ; je sais bien que personne ne me saura gré de ce que je viens de vous dire.

– Soyez sur, monsieur, que moi du moins je vous en suis tres obligée, dit miss la Creevy d’un ton gracieux. Voulez-vous me faire l’honneur de regarder quelques échantillons de mes portraits ?

– Vous etes trop bonne, madame, dit M. Nickleby pressé de sortir ; mais comme j’ai encore a faire visite la-haut et que mon temps est précieux, je ne puis vraiment pas.

– Quelque jour que vous passerez par ici, je serai tres heureuse si… dit miss la Creevy. Mais voulez-vous etre assez bon pour emporter une carte de mes prix ? Merci, bonjour !

– Bonjour, madame, dit Ralph, se hâtant de fermer la porte derriere lui pour couper court a la conversation. A présent, a ma belle-sour. Bah ! »

Il grimpe donc un autre étage sur le meme escalier perpendiculaire, vrai chef-d’ouvre de mécanique, uniquement composé de marches angulaires : il s’arrete, pour reprendre haleine, sur le palier, ou l’avait déja devancé la servante, car miss la Creevy avait eu la politesse de l’envoyer annoncer monsieur ; et, nous lui devons cette justice, que depuis sa premiere entrevue avec lui, elle avait fait une infinité d’essais plus ou moins heureux pour nettoyer sa sale figure en l’essuyant sur un tablier plus sale encore.

« Quel nom ? fit la bonne.

– Nickleby, répliqua Ralph.

– Eh ! madame Nickleby, dit-elle en ouvrant la porte toute grande, voici M. Nickleby. »

Une dame en grand deuil se leva pour recevoir M. Ralph Nickleby, mais elle se sentit incapable de faire un pas vers lui et s’appuya sur le bras d’une jeune fille délicate mais d’une rare beauté, qui venait de prendre place pres d’elle et qui pouvait avoir dix-sept ans. Un jeune homme qui paraissait plus âgé qu’elle d’un an ou deux s’avança vers Ralph qu’il salua du nom de : mon oncle.

« Oh ! grommela Ralph d’un air renfrogné, c’est vous qui etes Nicolas ? je suppose.

– C’est mon nom, monsieur, répliqua le jeune homme.

– Tenez, prenez mon chapeau, dit Ralph d’un ton impérieux. Eh bien ! madame, comment allez-vous ? Il faut surmonter vos chagrins, madame. Il faut faire comme moi.

– La perte que j’ai faite n’est pas une perte ordinaire, dit Mme Nickleby en portant son mouchoir a ses yeux.

– C’est une perte, madame, qui n’a rien d’extraordinaire, reprit-il en boutonnant froidement son spencer. Il meurt des maris tous les jours, madame, et des femmes aussi.

– Et des freres aussi, monsieur, dit Nicolas avec un coup d’oil indigné.

– Oui, monsieur, et des petits chiens aussi, et des roquets, répliqua son oncle en prenant une chaise. Vous ne m’avez pas dit, madame, dans votre lettre, ce qu’avait eu mon frere ?

– Les docteurs n’ont pas donné a sa maladie de nom particulier, dit Mme Nickleby fondant en larmes. Nous n’avons que trop de raisons de croire qu’il est mort le cour brisé.

– Peuh ! dit Ralph, je ne connais pas de maladie de ce nom la. Je comprends qu’un homme meure pour s’etre brisé le cou ; qu’il se brise un bras et qu’il en souffre ; on peut se briser la tete, se briser une jambe, se briser le nez, mais un cour brisé ! Cela ne veut rien dire, c’est l’argot du temps. Quand un homme ne peut pas payer ses dettes, il meurt le cour brisé, et sa veuve devient un martyr.

– En tout cas, dit tranquillement Nicolas, il me semble qu’il y a des gens qui n’ont pas de cour a briser.

– Tiens ! quel âge a ce garçon ? demanda Ralph en se retournant avec sa chaise et toisant son neveu des pieds a la tete avec un souverain mépris.

– Nicolas va avoir dix-neuf ans, répliqua la veuve.

– Dix-neuf ! Eh ! dit Ralph, et comment comptez-vous gagner votre pain, monsieur ?

– Sans vivre aux dépens du revenu de ma mere, répliqua Nicolas le cour gros.

– Vous ne vivriez toujours pas aux dépens de grand’chose, riposta l’oncle avec un coup d’oil de dédain.

– Si petit qu’il soit, dit Nicolas rouge de colere, ce n’est pas a vous que je m’adresserai pour l’augmenter.

– Nicolas, mon cher, maîtrisez-vous, dit Mme Nickleby avec inquiétude.

– Mon cher Nicolas, je t’en prie, disait la jeune fille avec tendresse.

– Vous ferez mieux de vous taire, monsieur, dit Ralph ; par ma foi, voila un beau début, madame Nickleby, un beau début ! »

Mme Nickleby, sans répliquer, fit un geste suppliant a Nicolas pour qu’il se tînt tranquille : et l’oncle et le neveu se dévisagerent l’un l’autre pendant quelques secondes sans dire un mot. La figure du vieux était sombre, ses traits durs et repoussants. La physionomie du jeune homme était ouverte, belle et généreuse. Les yeux du vieux pétillaient d’avarice et d’astuce. Ceux du jeune homme brillaient de l’éclat d’une ardeur vive et intelligente. Toute sa personne était un peu délicate, mais virile et bien prise, et, sans parler de la beauté pleine de grâce que donne la jeunesse, il y avait dans son port et dans son regard une étincelle du feu qui animait son jeune cour et qui tenait en respect le vieux rusé.

Combien un tel contraste, tout saisissant qu’il peut etre pour ceux qui en sont témoins, est-il plus saisissant encore pour celui des deux adversaires qui se sent atteint et frappé dans son infériorité. C’est un trait aigu qui lui perce et lui pénetre l’âme. Ralph le sentit descendre au fond de son cour ; sa haine pour Nicolas data de ce moment décisif.

Ce regard fixe et provoquant ne pouvait pas durer toujours. Ce fut Ralph qui céda : il détourna les yeux avec un dédain affecté, en appelant Nicolas un mioche. C’est un mot de reproche dont les hommes plus âgés font quelquefois usage avec la jeunesse : peut-etre veulent-ils par la faire croire a la société (qui ne s’y trompe pas) que, s’ils pouvaient redevenir jeunes, ils en seraient bien fâchés.

« Eh bien ! madame, dit Ralph avec impatience, les créanciers ont tout saisi, m’avez-vous dit, et il ne vous reste rien du tout ?

– Rien, répliqua Mme Nickleby.

– Et vous avez dépensé le peu d’argent que vous aviez pour venir voir a Londres ce que je pourrais faire pour vous ?

– J’espérais, dit Mme Nickleby d’une voix défaillante, que vous seriez a meme de faire quelque chose pour les enfants de votre frere. J’obéissais au vou qu’il m’avait exprimé a son lit de mort, en venant faire appel a la bonté de votre cour en leur faveur.

– Je ne sais pas comment cela se fait, murmura Ralph en se promenant de long en large dans la chambre ; mais toutes les fois qu’un homme meurt sans laisser de bien, il croit toujours avoir le droit de disposer de celui des autres. A quoi votre fille est-elle bonne ? madame.

– Catherine a été bien élevée, dit avec un soupir Mme Nickleby. Dites a votre oncle, mon enfant, jusqu’ou vous etes allée dans le français et les arts d’agrément. »

La pauvre fille allait hasarder quelques mots, quand son oncle lui coupa la parole sans cérémonie.

« Il faut que nous essayions de vous mettre en apprentissage dans quelque institution, dit-il ; vous n’avez pas été élevée, j’espere, trop délicatement pour cela ?

– Non certainement, mon oncle, répéta la jeune fille en pleurant ; je suis résolue a faire tout ce qui peut me procurer un abri et du pain.

– C’est bon, c’est bon, dit Ralph un peu radouci, soit par la beauté de sa niece, soit par pitié pour son malheur (pensez l’un et dites l’autre) ; vous en essayerez, et si l’épreuve est trop rude pour vous, peut-etre supporterez-vous mieux les travaux du tambour et de l’aiguille. » Puis, se tournant du côté de son neveu : « Et vous, monsieur, avez-vous jamais fait quelque chose ?

– Non, répondit brusquement Nicolas.

– Non ? J’en étais sur, dit Ralph. C’est donc comme cela que mon frere élevait ses enfants, madame ?

– Il n’y a pas longtemps que Nicolas a achevé l’éducation qu’a pu lui donner son pauvre pere, qui songeait a…

– A faire de lui quelque jour quelque chose, dit Ralph ; je connais cela : c’est une vieille histoire ; on songe toujours, on ne fait jamais. Si mon frere avait été un homme actif et prudent, il vous aurait laissée riche, madame. Et s’il avait lancé son fils dans le monde, comme mon pere l’a fait avec moi, quoique je fusse plus jeune que ce garçon-la au moins de dix-huit mois, il se trouverait aujourd’hui en position de vous aider, au lieu de vous etre a charge et d’ajouter a votre embarras. Mon frere, madame Nickleby, a toujours été un homme imprévoyant, irréfléchi, et personne, j’en suis sur, n’a de meilleures raisons de le savoir que vous. »

Cet appel insidieux donna a la veuve la tentation de croire qu’elle aurait peut-etre en effet pu faire un placement plus avantageux de ses vingt-cinq mille francs de dot, et elle ne put s’empecher de réfléchir combien en ce moment une somme si considérable aurait été précieuse. Ces réflexions douloureuses précipiterent encore ses larmes, et, sous l’empire de son chagrin, cette femme, qui n’était pas méchante, elle n’était que faible apres tout, se mit d’abord a gémir sur son triste sort, puis a remarquer, avec force soupirs, qu’assurément elle avait toujours été l’esclave du pauvre Nicolas, qu’elle lui avait souvent dit qu’elle aurait pu faire un mariage plus avantageux (on l’avait demandée tant de fois !), qu’elle n’avait jamais su du vivant de son mari ou allait l’argent, mais que, s’il avait eu plus de confiance en elle, ils en seraient tous plus a leur aise aujourd’hui. Elle ne se fit pas faute d’ajouter bien d’autres récriminations encore familieres a la plupart des dames, soit en puissance de mari, soit apres leur veuvage, et peut-etre en tout temps. Mme Nickleby termina en déplorant que ce cher défunt n’eut jamais daigné profiter de ses avis, excepté en une occasion unique. Hélas ! c’était l’exacte vérité, il ne l’avait fait qu’une fois, et cette fois-la il s’était ruiné.

M. Ralph Nickleby entendait tout cela avec un demi-sourire, et, quand la veuve eut fini, il reprit tranquillement la question au point ou elle était avant l’explosion rétrospective de sa belle-sour.

« Etes-vous dans l’intention de travailler, monsieur ? demanda-t-il a son neveu en fronçant le sourcil.

– Comment ne l’aurais-je pas ? répliqua Nicolas avec hauteur.

– Alors voyez, monsieur, dit l’oncle ; voici un avis qui a frappé mes yeux ce matin, et dont vous devez remercier votre étoile. »

Apres cet exorde, M. Ralph Nickleby tira de sa poche un journal, le déplia, et, apres avoir cherché quelques moments dans les annonces, lut cet avertissement :

« ÉDUCATION. Académie de M. Wackford Squeers, a Dotheboys-Hall, dans le délicieux village de Dotheboys, pres de Greta-Bridge en Yorkshire ; les jeunes gens sont nourris, vetus, fournis de livres de classe et d’argent de poche, pourvus de toutes les choses nécessaires, instruits dans toutes les langues anciennes et modernes, les mathématiques, l’orthographe, la géométrie, l’astronomie, la trigonométrie, la sphere, l’algebre, la panne (si on le demande), l’écriture, l’arithmétique, les fortifications et toutes les autres branches de littérature classique. Conditions : Vingt guinées (520 fr.), pas de mémoires, pas de vacances, régime de nourriture incomparable. M. Squeers est en ville et se tient tous les jours d’une heure a quatre, a la Tete-de-Sarrasin, Snow-Hill. N. B. On demande aussi un sous-maître capable : traitement annuel, 125 fr. On prendrait de préférence un maître es arts. »

« Voila ! dit Ralph reployant son journal ; qu’il obtienne cette position, et sa fortune est faite.

– Mais il n’est pas maître es arts, dit Mme Nickleby.

– Pour cela, répliqua Ralph, pour cela, je pense qu’on passera par la-dessus.

– Mais le traitement est si peu de chose, et c’est si loin, mon oncle, dit Catherine d’une voix émue.

– Laissez, ma chere Catherine, laissez dire votre oncle, dit Mme Nickleby ; il sait mieux que nous ce qu’il y a a faire.

– Je dis, répéta Ralph d’un ton aigre, qu’il obtienne cette position et sa fortune est faite. S’il n’en veut pas, qu’il se tire d’affaire tout seul. Sans amis, sans argent, sans recommandations, sans connaissances de quoi que ce soit, qu’il trouve un emploi honnete a Londres qui lui paye seulement ses souliers, et je lui donne vingt-cinq mille francs, c’est-a-dire (en se reprenant) je les lui donnerais si je les avais.

– Pauvre garçon ! dit la jeune demoiselle. Oh ! mon oncle, faut-il sitôt nous séparer !

– Ne fatiguez donc pas votre oncle de vos objections, au moment ou il n’a pas d’autre pensée que votre bien, ma fille, dit Mme Nickleby. Nicolas, mon cher, n’avez-vous rien a dire ?

– Si, ma mere, si, dit Nicolas qui était resté jusque-la silencieux et pensif. Si je suis assez heureux, monsieur, pour etre nommé a cet emploi dont je ne suis pas sur de bien remplir toutes les conditions, que deviendront ma mere et ma sour apres mon départ ?

– Dans ce cas, monsieur, mais seulement dans ce cas, je me charge de pourvoir a leurs besoins, en les plaçant dans une sphere d’existence indépendante. Ce sera mon premier soin : elles ne resteront pas huit jours apres votre départ dans la situation ou elles sont, c’est mon affaire.

– Alors, dit Nicolas s’avançant gaiement pour serrer la main de son oncle, je suis pret a faire tout ce que vous voudrez. Essayons tout de suite mon sort chez M. Squeers ; mais s’il allait me refuser ?

– Il ne vous refusera pas, dit Ralph ; il sera bien aise de vous prendre a ma recommandation. Rendez vous utile dans sa maison, et vous réussirez en peu de temps a devenir son associé. Tenez, songez un peu ; mon Dieu ! s’il venait a mourir, eh bien ! voila votre fortune faite.

– Oh ! bien sur, je comprends, dit le pauvre Nicolas, l’esprit charmé de mille visions que son ardeur et son inexpérience évoquaient dans son cerveau ; ou bien je suppose que quelque jeune gentilhomme, élevé dans le Hall de Dotheboys, allât prendre du gout pour moi et me faire nommer par son pere en qualité de précepteur attaché a ses voyages quand il quittera l’établissement, et puis qu’en revenant du continent il me procurât quelque jolie place. Hein ! mon oncle !

– Ah ! c’est sur ! dit Ralph avec un rire moqueur.

– Et qui sait ? si en venant me voir quand je serai établi (car il n’y manquera pas naturellement), il ne s’éprendra pas de Catherine, qui tiendra son ménage et… ne l’épousera pas, hein ! mon oncle, qui sait ?

– Comment donc ? mais assurément. Et Ralph ricanait plus fort.

– Oh ! que nous serions heureux, s’écria Nicolas dans son enthousiasme. La douleur du départ ne serait rien au prix de la joie du retour. Catherine sera une femme superbe, et moi si fier de l’entendre dire, et ma mere si heureuse de se retrouver avec nous. Et tout ce triste passé sera si doucement effacé, et… » Et Nicolas, succombant sous l’image d’un avenir trop beau pour qu’il put en supporter l’idée, commença un sourire qui finit par un torrent de larmes.

Cette bonne et simple famille, née et nourrie dans la solitude, tout a fait étrangere a ce qu’on appelle le monde, c’est-a-dire a ce tas de coquins qu’on est convenu, dans un certain argot, d’appeler le monde, fondait en larmes. Ils melaient leurs pleurs en pensant a leur séparation prochaine ; puis, quand ce premier éclat de sensibilité fut apaisé, ils se livrerent a tous les transports d’une joie inespérée en voyant s’ouvrir devant eux cet horizon brillant. Mais M. Ralph Nickleby s’empressa de leur rappeler qu’il ne fallait par perdre de temps, de peur qu’un candidat plus heureux n’allât couper l’herbe sous le pied a Nicolas et renverser du meme coup tous leurs châteaux en Espagne. Cette réflexion opportune coupa court a la conversation. Nicolas ayant copié avec exactitude l’adresse de M. Squeers, l’oncle et le neveu sortirent ensemble a la recherche de ce parfait gentleman : Nicolas fermement convaincu qu’il avait fait a son parent une grande injustice lorsqu’il l’avait pris en antipathie a la premiere vue ; et Mme Nickleby faisant de son mieux pour catéchiser sa fille et lui persuader que certainement M. Ralph valait beaucoup mieux qu’il ne paraissait ; Mlle Nickleby lui faisant observer avec respect qu’il n’avait pas de peine a cela.

A dire vrai, l’opinion de la bonne dame avait été singulierement modifiée par l’adresse de M. Nickleby a flatter son amour-propre. Il avait eu l’air de s’en rapporter a sa haute intelligence, il avait fait un compliment indirect a la supériorité de son mérite. On est toujours flattée de ces sortes de choses, et quoiqu’elle eut tendrement aimé son mari et fut encore folle de tendresse pour ses enfants, il avait su faire vibrer si a propos une des ces fibres discordantes du cour humain dont il ne connaissait pas les bonnes qualités, mais dont nul ne connaissait mieux les faiblesses, qu’elle avait fini par se considérer sérieusement, d’apres lui, comme une aimable et douloureuse victime de l’imprudence de feu son époux.


Chapitre 4 Nicolas et son oncle (pour ne pas laisser échapper une si belle occasion) rendent visite a M. Wackford Squeers, maître de pension dans le Yorkshire.

 

Snow-Hill[1] ! Qu’est-ce que peut etre ce Snow-Hill se demandent les bonnes gens des villes de province ou passent les diligences du Nord quand ils y voient inscrit ce mot mystérieux en grandes lettres d’or sur un fond noir avec un splendide écusson ? On finit toujours par se faire une idée vague et par avoir une notion confuse d’un endroit dont le nom frappe souvent nos yeux ou nos oreilles. Jugez du nombre prodigieux de suppositions en l’air auxquelles pretait ce nom de Snow-Hill. Snow-Hill, c’est déja par soi-meme un nom bien fait pour piquer la curiosité. Mais Snow-Hill, en compagnie d’une tete de Sarrasin, représentant a notre esprit par un affreux accouplement d’idées quelque chose d’âpre et de rébarbatif. Quelque contrée glaciale et désolée, en proie a la bise perçante et aux terribles ouragans de l’hiver. Quelque lande, solitaire dans le jour, et la nuit… rien que d’y penser, c’est a faire frémir d’honnetes gens. Quelque coupe-gorge redouté des voyageurs isolés, le rendez-vous d’infâmes brigands. Voila, j’imagine, comment on devait se figurer ce Snow-Hill inconnu dans les campagnes éloignées, que la Tete de Sarrasin, comme une apparition lugubre, traverse en courant tous les jours ou toutes les nuits avec l’exactitude fatale attribuée aux revenants, poursuivant résolument sa course rapide par tous les temps, et semblant porter un défi aux éléments memes conjurés.

La réalité est un peu différente, mais elle n’est pas non plus tout a fait a dédaigner. C’est la, au cour de Londres, au centre de l’activité des affaires, au milieu d’un tourbillon de mouvement et de bruit, et comme pour refouler le courant abondant du fleuve de vie qui y afflue sans cesse de différents quartiers et vient baigner le pied de ses murs, c’est la que se dresse, debout… Newgate[2]. La, dans la rue populeuse sur laquelle il plane d’un air sombre, a quelques pas de ses maisons sales et délabrées, a l’endroit meme ou les marchands de soupe au poisson et de fruits gâtés exercent leur commerce, on a cent fois vu des etres humains, a travers un tumulte de sons dont n’approche pas le fracas des grandes villes, des hommes vigoureux et sains, lancés dans la mort par bandes de quatre, six ou huit ; scene horrible, rendue plus horrible encore par le spectacle des derniers sanglots de la vie ; et chaque fenetre, chaque toit, et chaque mur et chaque pilier avait ses curieux qui venaient en rassasier leurs yeux, pendant que le malheureux agonisant, dans toute cette masse de figures frémissantes et le nez en l’air, n’en rencontrait pas une, pas une qui consolât son dernier regard par l’expression d’une pitié compatissante.

Pres de la prison, et par conséquent aussi de Smithfield et du comptoir, c’est-a-dire de tout le bruit et le tumulte de la Cité, juste a l’endroit de Snow-Hill ou les chevaux d’omnibus qui partent pour l’est de la ville sont tentés de se laisser tomber expres, et ou ceux des cabriolets de louage qui vont vers l’ouest tombent souvent par accident, est située la cour intérieure de l’auberge dite de la Tete-de-Sarrasin. En effet, deux tetes de Sarrasins, avec leurs larges épaules, montent la garde a son portail. Il fut un temps ou elles étaient exposées a se voir la nuit jetées par terre par quelques aimables tapageurs de la métropole, qui mettaient leur gloire a se signaler par ces exploits nocturnes. Mais, depuis quelque temps, on les a laissées en paix maîtresse du terrain, peut-etre parce que ce genre de gaieté folâtre a changé de paroisse et s’est transporté a Saint-James, ou elle préfere s’exercer sur les marteaux de porte, plus portatifs, et sur le fil de fer des cordons de sonnette, plus commode pour en faire des cure-dents. Pour cette raison ou pour toute autre, les tetes sont la, fideles au poste, et vous pouvez les voir qui vous regardent de mauvais oil de chaque côté de la porte cochere. L’auberge elle-meme, ornée d’une autre tete de Sarrasin, vous fait aussi mauvaise mine du fond de la cour, et, quand vous passez plus loin, sur les panneaux de toutes les diligences rouges qui y sont rangées a la file, brille d’un éclat éblouissant un diminutif de tete de Sarrasin, qui a un air de famille avec les grosses tetes a la porte, en sorte que décidément le style général du monument n’est ni de l’ordre corinthien, ni de l’ordre dorique, mais bien de l’ordre sarracénique.

En avançant dans la cour, vous trouvez a gauche le bureau d’enregistrement, et, a droite, la tour de l’église du Saint-Sépulcre, qui s’élance dans le ciel a perte de vue, avec une galerie de chambres a coucher tout autour. Tout a fait au-dessus de votre tete, vous remarquez une fenetre avec ce mot : Café, peint en caracteres lisibles sur le devant, et puis, en regardant derriere cette fenetre, vous pourriez apercevoir de plus, en ce moment, M. Wackford Squeers, les mains dans ses poches.

L’extérieur de M. Squeers ne prévenait pas en sa faveur. Il n’avait qu’un oil, et je ne sais si c’est un préjugé, mais généralement on en préfere un de plus. L’oil qu’il possédait n’était certainement pas sans utilité, mais ce n’était assurément pas un oil d’agrément, car il était d’un vert gris quant a la couleur, et, quant a la forme, il ressemblait assez a ces impostes vitrés qui couronnent d’un éventail la porte d’entrée de nos maisons. Le coin de l’oil ridé et ratatiné lui donnait une physionomie sinistre, surtout quand il voulait sourire, car alors son expression prenait quelque chose de traître et de faux. Il avait les cheveux plats et luisants, excepté a leur racine ou ils se redressaient roides comme une brosse de son front bas et protubérant ; le tout en harmonie avec sa voix rude et ses manieres grossieres. Il pouvait avoir de cinquante a cinquante-trois ans ; sa taille était un peu au-dessous de la moyenne. Il portait au col une cravate blanche a longs bouts ; son costume tout scolastique était entierement noir, mais les manches de son habit étant beaucoup trop longues et les canons de son pantalon beaucoup trop courts, il n’avait pas l’air a son aise dans ses vetements, et paraissait surtout dans un état d’étonnement perpétuel de se voir si bien mis.

M. Squeers se tenait dans une stalle, pres d’une cheminée du café, avec une table devant lui telle qu’on en voit dans tous les cafés, mais il y en avait deux autres dans les encoignures de forme et de dimension extraordinaires, pour s’accommoder aux angles de la cloison. Sur un coin de la banquette était une toute petite malle de bois blanc attachée avec un misérable bout de ficelle. Et sur cette malle était perché un atome de petit garçon dont on voyait pendiller les bottines lacées et la culotte de peau. Il avait la tete enfoncée dans les épaules jusqu’aux oreilles, les mains étalées sur ses genoux, et jetant de temps en temps un coup d’oil furtif du côté du maître de pension avec des signes manifestes d’appréhension et de terreur.

 

« Trois heures et demie passées ! murmurait M. Squeers, détournant les yeux de la fenetre pour les reporter d’un air de mauvaise humeur sur la pendule du café, il ne viendra personne aujourd’hui. »

A cette pensée, M. Squeers, profondément vexé, regarda le petit garçon dans l’espérance qu’il ferait quelque chose pour mériter d’etre battu. Mais comme l’enfant ne faisait rien du tout, il se contenta de lui donner une paire de taloches, en lui disant de ne pas recommencer.

« A la Saint-Jean, continua-t-il de grommeler entre ses dents, j’ai emmené dix petits garçons. Dix fois cinq, cela fait cinq mille francs. Je retourne demain a huit heures du matin, et je n’en ai encore que trois, – trois quelque chose, et n’est pas grand chose, – trois fois cinq font quinze, quinze cents francs. Que diable fait-on de tous les enfants ? Qu’est-ce qui passe par la tete des parents ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ?… »

Ici le petit garçon qui trônait sur la malle fut pris d’un éternuement violent.

« Eh bien ! monsieur, dit l’instituteur en se retournant avec colere, qu’est-ce que cela, monsieur ?

– Pardon, monsieur, ce n’est rien, répliqua l’enfant.

– Rien, monsieur ? s’écria M. Squeers.

– Pardon, monsieur, c’est que j’éternuais, répliqua le pauvre garçon tremblant a faire trembler sous lui sa petite malle.

– Ah ! vous éternuez, n’est-ce pas ? Alors pourquoi donc me disiez-vous que vous ne faisiez rien, monsieur ? »

Faute de trouver une meilleure réponse a cette question, le petit garçon s’enfonça les poings dans les yeux et se mit a pleurer, sur quoi M. Squeers lui donna d’un côté sur la face un coup qui l’aurait descendu de son siege, s’il ne lui en avait pas donné un second sur l’autre joue, qui le remit en selle.

« C’est bon ! attendez que je vous tienne en Yorkshire, mon petit monsieur, dit M. Squeers, et je vous donnerai votre reste. Avez-vous bientôt fini de crier, monsieur ?

– Oui, i, i, dit en sanglotant l’enfant, qui frottait de toutes ses forces sa figure humide de pleurs avec la Complainte du mendiant sur un mouchoir de calicot imprimé.

– En ce cas, que ce soit fini tout de suite, entendez-vous ? »

Comme cette injonction était accompagnée d’un geste menaçant et prononcée d’un ton féroce, le petit garçon se frotta bien plus fort encore, comme pour renforcer ses larmes, et, sauf le retour de quelques sanglots étouffés, il ne donna plus carriere a ses émotions.

« M. Squeers, dit le garçon d’auberge passant la tete en ce moment par la porte entr’ouverte, voici un gentleman qui vous demande au comptoir.

 

– Faites entrer le gentleman, répondit M. Squeers adoucissant sa voix. Et vous, petit drôle, mettez votre mouchoir dans votre poche, ou je vais vous assassiner quand le gentleman sera parti. »

L’instituteur avait a peine eu le temps de prononcer ces menaces a demi-voix, quand l’étranger entra. Feignant de ne pas le voir, M. Squeers fit semblant d’etre occupé a tailler une plume, et a donner a son éleve des conseils paternels.

« Mon cher enfant, disait M. Squeers, chacun a ses épreuves en ce monde. Cette épreuve, il est vrai prématurée, qui fait gonfler votre jeune cour, et qui vous fait sortir les yeux de la tete a force de pleurer, qu’est-ce que c’est apres tout ? rien, moins que rien. Vous quittez vos amis, mais vous allez retrouver en moi un pere, mon cher enfant, et une mere véritable en Mme Squeers, au délicieux village de Dotheboys, pres de Greta-bridge dans le Yorkshire, ou les jeunes gens sont nourris, habillés, fournis de livres classiques, d’argent de poche, blanchis, pourvus de toutes les choses nécessaires…

– C’est monsieur, dit l’étranger arretant l’instituteur au milieu de la récitation de son prospectus, qui est M. Squeers, je pense ?

– Moi-meme, monsieur, dit M. Squeers, simulant une extreme surprise.

– C’est vous, monsieur, qui avez mis une annonce dans le journal le Times ?

– Le Morning-Post, le Chronicle, le Heraldet l’Advertiser, concernant l’Académie, intitulée : « Dotheboys-Hall au délicieux village de Dotheboys, pres de Greta-bridge, dans le Yorkshire, » ajouta M. Squeers. Vous venez pour affaire, monsieur ? je le vois a ces petits messieurs qui sont a vos côtés. Comment vous portez-vous, mes petits amis, et vous, monsieur, comment vous portez-vous ? »

En meme temps, il donnait des petits coups caressants sur la tete de deux enfants aux yeux caves et d’une structure délicate, que l’étranger avait amenés avec lui, et semblait attendre de plus amples renseignements.

« Je suis dans la couleur a l’huile. je m’appelle Snawley, monsieur, » dit le nouveau venu.

Squeers inclina la tete comme s’il voulait dire « Vous portez la un bien joli nom.

– J’ai l’intention, M. Squeers, de placer mes enfants chez vous.

– Ce n’est peut-etre pas a moi de le dire, monsieur, répliqua Squeers, mais je ne pense pas que vous puissiez trouver mieux.

– Hein, dit l’autre, c’est vingt livres sterling pour l’année, n’est-ce pas, M. Squeers ?

– Vingt guinées[3], reprit le maître de pension avec un sourire persuasif.

– Vingt livres chacun, s’il vous plaît, M. Squeers, dit M. Snawley d’un air solennel.

– Vraiment, je ne crois pas cela possible, répliqua M. Squeers comme si c’était la premiere fois qu’il eut a réfléchir sur une pareille proposition. Laissez-moi voir : quatre fois cinq font vingt ; multipliez par deux, et retranchez… Allons, il ne faut pas que nous nous tenions a vingt-cinq francs. Tenez, vous me recommanderez a vos connaissances, et j’en passerai par la.

– Ce ne sont pas de gros mangeurs, dit M. Snawley.

– Oh ! cela n’y fait rien, repartit M. Squeers, nous ne faisons pas du tout attention a l’appétit des enfants dans notre établissement. » C’était bien vrai, le malheureux ! Ce n’était que trop vrai.

« Tout le luxe de santé que peut donner le Yorkshire, continua M. Squeers, toutes les beautés morales que Mme Squeers peut inculquer a la jeunesse, enfin tout le confort domestique qu’on peut désirer pour un enfant, ils l’auront, M. Snawley.

– C’est particulierement sur leur moralité que je vous prierai de veiller, dit M. Snawley.

– J’en suis charmé, monsieur, reprit M. Squeers, se redressant glorieusement ; ils seront justement venus tout droit a la véritable école de la moralité, monsieur.

– Vous etes vous-meme un homme moral, dit le pere.

– Mais je m’en flatte, monsieur, répliqua Squeers.

– Je me suis assuré que vous l’etes, dit M. Snawley ; j’ai pris des informations pres d’un de vos répondants, qui m’a dit que vous étiez tres pieux.

– C’est vrai, monsieur ; j’espere que je suis connu pour cela.

– C’est comme moi, reprit l’autre. Je voudrais vous dire un petit mot en particulier dans le cabinet voisin.

– Volontiers, dit Squeers avec un rire forcé. Mes chers petits, voulez-vous causer une minute avec votre nouveau camarade ? C’est un de nos éleves, monsieur ; il s’appelle Belling ; il est de Taunton, monsieur.

– Ah ! vraiment ! reprit M. Snawley, regardant le pauvre petit souffre-douleur comme si c’était quelque curiosité naturelle extraordinaire.

– Il part demain avec moi, monsieur, dit Squeers. Voila ses effets sur lesquels il est assis. Tous les pensionnaires doivent apporter, monsieur, deux habillements complets, six chemises, six paires de bas, deux bonnets de nuit, deux mouchoirs de poche, deux paires de souliers, deux chapeaux et un rasoir.

– Un rasoir ! s’écria M. Snawley, tout en passant dans le cabinet voisin : pourquoi faire ?

– Pour se raser, » répondit Squeers d’un ton grave et mesuré.

Ces trois mots n’avaient pas l’air de dire grand’chose, mais il devait y avoir dans la maniere dont ils furent articulés de quoi attirer l’attention, car l’instituteur et son interlocuteur se regarderent fixement l’un l’autre pendant quelques secondes, et finirent par échanger ensemble un sourire tres significatif.

Snawley était un homme a la peau luisante, au nez épaté ; il avait des vetements de couleur sombre, de longues guetres noires, et tout son extérieur respirait une expression de sainte mortification : son sourire inexpliqué n’en était que plus remarquable.

« Jusqu’a quel âge gardez-vous donc les enfants dans votre pension ? demanda-t-il a la fin.

– Tout le temps que leurs parents payent exactement leur trimestre a mon agent de Londres, a moins qu’ils ne se sauvent de chez moi, répliqua M. Squeers. Voyons, expliquons-nous, je vois que nous nous entendons. Qu’est-ce que c’est que ces petits garçons ? des enfants naturels ?

– Non, répondit Snawley, soutenant le regard scrutateur que lui dardait l’oil unique de l’instituteur.

– Ah ! je croyais, dit froidement M. Squeers. Nous en avons beaucoup ; tenez, j’en ai un la.

– Celui qui est dans le cabinet voisin ? » dit Snawley.

Squeers répondit par un signe affirmatif. Son visiteur jeta un nouveau coup d’oil sur le petit garçon de la malle, et se retourna d’un air parfaitement désappointé en voyant qu’il ressemblait tout a fait aux autres enfants. « C’est extraordinaire, dit-il, je n’aurais jamais cru cela.

– Eh bien ! c’en est un, lui répéta Squeers. Mais les vôtres, qu’est-ce que vous alliez me dire ?

– Voila ! dit Snawley : le fait est que je ne suis pas leur pere ; je ne suis que leur beau-pere.

– Oh ! c’est donc ça, dit le maître de pension. A la bonne heure. Je me demandais aussi pourquoi, diable ! vous alliez les envoyer en Yorkshire. Ha ! ha ! Oh ! maintenant, je comprends.

– Voyez-vous ! j’ai épousé la mere, poursuivit Snawley. C’est trop couteux de garder des enfants a la maison, et, comme elle a quelque argent a elle, j’ai peur (les femmes sont si peu raisonnables, monsieur Squeers) qu’elle ne soit tentée de le gaspiller pour eux, ce qui les ruinerait, vous comprenez.

– Je comprends, dit Squeers se rejetant en arriere dans son fauteuil, et lui faisant signe de la main de ne pas parler trop haut.

– C’est la, continua M. Snawley, ce qui m’a fait prendre le parti de les mettre dans quelque bonne pension, un peu loin, ou il n’y eut pas de congés, pas de ces absurdes vacances qui dérangent deux fois par an les enfants pour les envoyer a la maison, et ou ils puissent un peu se dégrossir ; vous comprenez ?

– Les payements seront réguliers, et qu’il n’en soit plus parlé, dit Squeers avec un signe de tete.

– C’est cela exactement, poursuivit l’autre. Cependant, attention a la moralité.

– Soyez tranquille.

– Vous ne permettez pas, je suppose, d’écrire trop souvent a la maison, dit le beau-pere avec un peu d’hésitation.

– Jamais, excepté une circulaire a Noël, pour dire qu’ils n’ont jamais été aussi heureux, et qu’ils esperent qu’on ne les enverra jamais chercher, répondit M. Squeers.

– Je ne pouvais rien désirer de mieux, dit le beau-pere en se frottant les mains.

– A présent, dit Squeers, que nous nous comprenons tous les deux, me permettrez-vous de vous demander si vous me tenez pour un homme d’une haute vertu, régulier et d’une conduite exemplaire dans sa vie privée, et si vous n’avez pas, sous le rapport de mes devoirs comme instituteur de la jeunesse, la plus entiere confiance dans mon intégrité scrupuleuse, ma libéralité, mes principes religieux et ma capacité ?

– Certainement, je l’ai, répliqua le beau-pere en renvoyant au maître de pension le meme ricanement.

– Alors, peut-etre ne verrez-vous pas d’inconvénient a le certifier, si j’envoie aux informations pres de vous ?

– Pas le moins du monde.

– Vous etes mon homme ! dit Squeers prenant une plume. Voila ce que j’appelle faire des affaires, et c’est comme cela que je les aime. »

Puis, ayant inscrit l’adresse de M. Snawley, le vertueux instituteur n’eut plus qu’a remplir un devoir encore plus agréable, celui d’inscrire aussi a la recette le payement du premier quartier d’avance, opération a peine terminée, quand on entendit une autre voix demandant M. Squeers.

« Le voici. Qu’est-ce que c’est ?

– Seulement une petite affaire, monsieur, dit Ralph Nickleby s’introduisant, sans autre formalité, avec Nicolas a ses côtés. N’est-ce pas vous qui avez fait insérer une annonce dans les journaux ce matin ?

– C’est moi, monsieur. Par ici, s’il vous plaît, dit Squeers qui était allé reprendre sa place dans la salle pres de la cheminée. Ne voulez-vous pas vous asseoir ?

– Si fait, répondit Ralph le faisant comme il le disait, et mettant son chapeau sur la table qui était devant lui. Voici mon neveu, M. Nicolas Nickleby.

– Comment vous portez-vous, monsieur ? » dit Squeers.

Nicolas salua, répondit qu’il se portait bien, et sembla fort étonné de voir l’extérieur du propriétaire de Dotheboys-Hall : il s’attendait a mieux.

« Peut-etre que vous me reconnaissez ? dit Ralph regardant de pres le maître de pension.

– Oui, c’est vous qui régliez tous les six mois un petit compte avec moi, il y a quelques années, quand je venais a la ville, n’est-ce pas, monsieur ? répondit Squeers.

– Tout juste.

– C’était pour les parents d’un éleve nommé Dorker, qui a eu le malheur…

– Le malheur de mourir a Dotheboys-Hall, dit Ralph, finissant la phrase.

– Je me le rappelle tres bien, monsieur, reprit Squeers. Ah, monsieur, que Mme Squeers a été bonne pour cet enfant ! ç’aurait été le sien qu’elle ne l’aurait pas mieux soigné. Quelles attentions maternelles pendant sa maladie ! Des rôties et du thé chaud qu’on lui donnait tous les soirs et tous les matins, quand il ne pouvait plus rien avaler ; une chandelle dans sa chambre la nuit meme de sa mort ; le meilleur dictionnaire qu’on put trouver dans la maison, qu’on lui envoya pour reposer sa tete ! Apres tout, je n’ai pas de regret a ces sacrifices. On est bien heureux de penser qu’on n’a rien eu a se reprocher avec lui. »

Ralph sourit, mais d’un air qui n’était pas du tout souriant, et jeta les yeux sur les personnes qui se trouvaient la.

« Ce sont quelques-uns de mes éleves, dit Wackford Squeers, montrant du doigt le petit garçon assis sur sa malle et les deux petits garçons assis sur le parquet, qui avaient passé tout ce temps-la a se regarder les uns les autres sans dire un mot, et a se disloquer le corps en une foule de contorsions étonnantes, selon l’usage des petits garçons qui en sont a leur premiere entrevue. Quant a ce gentleman, monsieur, c’est un pere d’éleve qui était assez bon pour me faire compliment du systeme d’éducation adopté a Dotheboys-Hall, situé, monsieur, au délicieux village de Greta-Bridge, dans le Yorkshire, ou les jeunes gens sont nourris, habillés, blanchis, fournis de livres classiques et d’argent de poche…

– Oui, nous savons tout cela, dit Ralph d’un air ennuyé en l’interrompant. Cela se trouve dans les annonces.

– Vous avez parfaitement raison, monsieur ; cela s’y trouve en effet, répliqua Squeers.

– Et ce n’est pas seulement dans les annonces, Dieu merci ! dit M. Snawley. Je suis obligé, en conscience, de vous garantir, et je suis heureux de saisir cette occasion de le faire, que je considere M. Squeers comme un gentleman de haute vertu, régulier, d’une conduite exemplaire, et…

– Je n’en fais aucun doute, monsieur, interrompit Ralph pour arreter ce torrent de louanges, aucun doute, assurément. Mais parlons de notre affaire.

– De tout mon cour, monsieur, dit Squeers. N’ajournez jamais une affaire, c’est le premier précepte que nous inculquons a nos éleves de la classe commerciale. Maître Belling, mon cher petit, rappelez-vous toujours ce précepte, entendez-vous ?

– Oui, monsieur, répondit maître Belling.

– Il se le rappelle, croyez-vous ? dit Ralph.

– Répétez-le au gentleman, dit Squeers.

– Jamais ne…, commença maître Belling.

– C’est tres bien, dit Squeers ; allons, continuez.

– Jamais ne…, et maître Belling en restait encore la.

– A…, lui souffla Nicolas par bonté d’âme.

– Achevez… une affaire, dit maître Belling. Jamais… n’achevez… une affaire.

– Tres bien, monsieur, dit Squeers dardant un regard sombre au coupable. Vous et moi nous aurons a achever tantôt une petite affaire ensemble pour régler nos comptes.

– Quant a présent, dit Ralph, nous ferions peut-etre bien de finir la nôtre.

– Comme il vous fera plaisir, dit Squeers.

– Eh bien ! reprit Ralph, ce ne sera pas long : j’espere qu’elle sera aussitôt conclue qu’entamée. Vous avez demandé dans les annonces un sous-maître capable, monsieur ?

– Précisément, dit Squeers.

– Et vous en voulez réellement un ?

– Certainement, répondit Squeers.

– Le voici, dit Ralph. Mon neveu Nicolas, tout frais émoulu des classes, la tete pleine de science, et la poche vide, est tout juste l’homme qu’il vous faut.

– J’ai peur, dit Squeers embarrassé d’une telle demande pour un jeune homme de la tournure de Nicolas, j’ai peur que ce jeune monsieur ne puisse pas me convenir.

– Que si, dit Ralph, il vous conviendra. » A Nicolas. « Ne vous découragez pas, monsieur ; d’ici a huit jours vous enseignerez toute la jeune noblesse de Dotheboys-Hall, ou il faudrait que ce gentleman fut plus obstiné que je ne suppose.

– Je crains, monsieur, dit Nicolas, s’adressant a M. Squeers, que votre refus ne vienne de ma jeunesse et de ce que je ne suis pas maître es arts.

– Il est certain qu’il vaudrait mieux avoir pris quelque degré dans l’université, répliqua Squeers, se donnant un air aussi grave qu’il le pouvait, et extremement troublé du contraste de la simplicité du neveu et des manieres aisées de l’oncle, mais surtout de l’allusion incompréhensible faite par le dernier a la jeune noblesse de son école.

– Tenez, monsieur, dit Ralph, je vais vous présenter l’affaire sous son véritable jour en deux secondes.

– Vous m’obligerez, reprit Squeers.

– Voici, dit Ralph, un garçon, ou un adolescent, ou un gaillard, ou un jeune homme, ou un mirliflore, ou un tout ce que vous voudrez de dix-huit a dix-neuf ans.

– Pour cela, je le vois, observa le maître de pension.

– Et moi aussi, dit M. Snawley, croyant de son devoir de soutenir au besoin son nouvel ami.

– Son pere est mort, continua Ralph, il ne connaît pas du tout le monde, il n’a aucune ressource, et sent le besoin de faire quelque chose. Je vous le recommande pour entrer dans votre splendide établissement, comme le premier pas qui peut mettre sur le chemin de la fortune, s’il sait en profiter : vous comprenez ?

– Qui est-ce qui ne comprendrait pas cela ? répliqua Squeers imitant le rire malicieux avec lequel le vieux renard regardait son candide neveu.

– Pour ma part, je le comprends aussi, dit Nicolas avec vivacité.

– Vous voyez, il le comprend, dit Ralph du meme ton dur et sec. Si quelque boutade capricieuse lui faisait rejeter cette occasion magnifique avant de l’avoir mise a profit, je me regarde comme dégagé de tout devoir d’assistance envers sa sour et sa mere. Examinez-le, et songez a tout le parti que vous en pouvez tirer pour bien des choses. A présent la question est de savoir si, pendant quelque temps, a tout événement, il ne fera pas mieux votre affaire que vingt autres candidats auxquels vous pourriez vous adresser dans les conditions ordinaires. N’est-ce pas la une question qui mérite réflexion ?

– Certainement si, dit Squeers répondant par un signe de tete au signe de tete de Ralph.

– Bien, répliqua Ralph ; laissez-moi vous dire deux mots. »

Les deux mots furent dits a part en moins de deux minutes, et M. Wackford Squeers annonça que M. Nicolas Nickleby était, a partir de ce moment, nommé officiellement et installé dans les fonctions de premier maître auxiliaire a Dotheboys-Hall.

 

« C’est a la recommandation de votre oncle que vous le devez, monsieur Nickleby, » dit Wackford Squeers ; Nicolas ivre de joie, a la vue d’un pareil succes, serra avec chaleur la main de son oncle ; je crois qu’il aurait presque encensé Squeers lui-meme, comme une divinité bienfaisante.

« Il a un air original, se disait Nicolas, mais quoi ! Person avait un air original, le docteur Johnson aussi ; tous ces savants plongés dans leurs livres sont comme cela. »

« Monsieur Nickleby, c’est a huit heures du matin que nous prenons demain la diligence, dit Squeers, il faut que vous soyez ici un quart d’heure d’avance, parce que nous avons ces éleves a emmener avec nous.

– Je n’y manquerai pas, monsieur, dit Nicolas.

– J’ai payé votre place, grommela Ralph, ainsi vous n’aurez a vous occuper de rien que de vous mettre chaudement. »

Encore un acte de générosité de la part de son oncle ! Nicolas fut si touché de cette bonté inattendue qu’a peine s’il pouvait trouver des paroles pour lui exprimer sa reconnaissance. Le fait est qu’il se confondait encore en remerciements, quand ils prirent congé du maître de pension, et traverserent la grande porte de la Tete-de-Sarrasin.

« Je serai ici demain matin pour vous voir embarquer comme il faut, dit Ralph. Surtout pas de reculade.

– Je vous remercie, monsieur, répliqua Nicolas, jamais je n’oublierai tant de bonté.

– Tâchez de ne pas l’oublier, reprit l’oncle. maintenant vous ferez bien d’aller chez vous faire votre malle. Croyez-vous pouvoir trouver le chemin de Golden-square auparavant ?

– Certainement, dit Nicolas, d’ailleurs il me sera toujours facile de le demander.

– Eh bien ! alors, vous remettrez ces papiers a mon clerc, dit Ralph en lui donnant un petit paquet, et vous lui direz de m’attendre a la maison. »

Nicolas se chargea gaiement du message, et disant a son digne oncle un adieu cordial, auquel le vieux gentleman répondit avec sa tendresse de cour ordinaire par un grognement, il se mit en route promptement pour faire sa commission.

Il arriva tout droit a Golden-square ; M. Noggs, qui venait de sortir quelques minutes pour aller au cabaret, ouvrait justement la porte avec son loquet, lorsque Nicolas montait les marches.

« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda Noggs en montrant le paquet.

– Des papiers de la part de mon oncle, répondit Nicolas, et vous aurez la bonté de l’attendre ici jusqu’a son retour, s’il vous plaît.

– Oncle ! cria Noggs.

– M. Nickleby, dit Nicolas par forme d’explication.

– Entrez, » dit Newman.

Sans dire un mot de plus il fit passer Nicolas par le corridor, le conduisit dans l’espece de garde-manger du fond qui lui servait de bureau, le planta sur une chaise, et escaladant son tabouret, il s’assit, les bras pendants tout du long, les yeux braqués sur lui comme d’un observatoire.

« Il n’y a pas de réponse ? » dit Nicolas, déposant le paquet sur une table a côté de lui.

Newman ne disait rien, mais il croisa les bras, et portant la tete en avant, comme pour examiner de plus pres la figure de Nicolas, il étudiait attentivement tous ses traits.

« Pas de réponse ? » dit Nicolas parlant tres haut, dans l’idée qu’apparemment Newman Noggs était sourd.

Newman étendit les mains sur ses genoux, et, sans prononcer une syllabe, continua de passer l’examen détaillé de la figure du nouveau venu.

C’était un procédé si étrange de la part d’un homme qu’il n’avait jamais vu ni connu, et l’extérieur du personnage était si bizarre, que Nicolas, qui ne manquait pas de finesse pour saisir le ridicule des gens, ne put réprimer un sourire en demandant a M. Noggs s’il n’avait pas d’autres instructions a lui donner.

Noggs secoua la tete avec un soupir ; sur quoi Nicolas se leva, et, prétextant qu’il n’avait pas de temps a perdre, lui souhaita le bonjour.

Voici un grand effort pour Newman Noggs, et personne n’a jamais pu savoir tout ce qu’il couta a ses habitudes timides et silencieuses ; eh bien ! quoique l’autre lui fut entierement inconnu, il prit son courage a deux mains et dit a haute voix et d’une haleine que, si le jeune gentleman n’avait pas de répugnance a l’honorer d’une pareille confidence, il voudrait bien savoir ce que son oncle allait faire pour lui.

Nicolas n’avait pas de répugnance le moins du monde a répondre a cette question : bien au contraire il était charmé de trouver une occasion de causer sur le sujet qui occupait tout entier sa pensée. Aussi il se rassit, et, entraîné par l’ardeur de son imagination, il fit une description brillante et animée de tous les honneurs et les avantages dont il allait etre comblé par suite de sa nomination a ce foyer d’instruction qu’on appelait Dotheboys-Hall.

 

« Mais qu’est-ce qu’il vous prend ? etes-vous malade ? » dit Nicolas s’interrompant brusquement a la vue d’une grande variété d’attitudes fantastiques auxquelles se livrait son interlocuteur qui, passant les mains sous son tabouret, faisait claquer ses doigts, comme s’il en brisait tous les os.

Nexman Noggs, sans répondre un mot, continua a jouer des épaules et a faire craquer ses doigts ; pendant tout ce temps-la il avait un sourire horrible, un regard sans but, les yeux hors de la tete ; on aurait dit un spectre.

Nicolas crut d’abord que le mystérieux inconnu avait une attaque de nerfs, mais, apres réflexion, il s’arreta a la pensée qu’il avait bu, auquel cas il était prudent de s’esquiver sans perdre de temps. Il réussit a gagner la porte, l’ouvrir, s’évader et, en jetant les yeux derriere lui, il vit Newman Noggs encore occupé a se livrer aux memes exercices, avec des gestes extraordinaires et des craquements de doigts plus retentissants que jamais.