Vie et aventures de Martin Chuzzlewit - Tome II - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1843

Vie et aventures de Martin Chuzzlewit - Tome II darmowy ebook

Charles Dickens

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Opis ebooka Vie et aventures de Martin Chuzzlewit - Tome II - Charles Dickens

Le jeune Martin Chuzzlewit est amoureux de Mary, orpheline recueillie par son grand-pere, le riche Martin Chuzzlewit senior. Mais avant que Martin junior puisse épouser Mary, son grand-pere souhaite que qu'il découvre la valeur de l'argent gagné par le travail. Pour cela, il le déshérite et le confie a un membre de la famille éloigné, l'hypocrite Mr. Pecksnif. Celui-ci a des vues sur l'héritage Chuzzlewit, il reve meme de marier une de ses filles a Martin Junior. Mais rapidement le jeune Martin découvre la véritable nature de ce personnage et décide de partir en Amérique avec son ami et serviteur, Mark Tapley...

Opinie o ebooku Vie et aventures de Martin Chuzzlewit - Tome II - Charles Dickens

Fragment ebooka Vie et aventures de Martin Chuzzlewit - Tome II - Charles Dickens

A Propos
Chapitre 1 - Rencontre imprévue ; aperçu qui promet.
Chapitre 2 - Ou l’on verra que les anciens amis peuvent non-seulement se révéler avec une physionomie nouvelle, mais encore sous de fausses couleurs ; que les gens sont disposés a mordre, et que chien qui mord peut bien se faire mordre a son tour.

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Rencontre imprévue ; aperçu qui promet.

Les lois sympathiques qui existent entre les barbes et les oiseaux, et la cause secrete de cette attraction en vertu de laquelle celui qui rase les unes fait souvent commerce des autres, voila des questions dignes d’exercer le raisonnement subtil des corps savants ; d’autant plus que leur examen pourrait bien n’aboutir a aucune conclusion définitive. Il suffira de savoir que l’artiste capillaire qui avait l’honneur de loger mistress Gamp a son premier étage, cumulait la double profession de barbier et d’oiselier, et que ce n’était pas chez lui le fait d’une fantaisie originale, car il avait en ce genre, dans les rues voisines et dans les faubourgs de la ville, une légion de rivaux.

Ce digne logeur se nommait en réalité Paul Sweedlepipe. Mais on l’appelait généralement Poll Sweedlepipe ; et généralement aussi on était persuadé, entre amis et voisins, que c’était la son vrai nom de bapteme.

Hors l’escalier et l’appartement particulier du barbier logeur, la maison de Poll Sweedlepipe n’était qu’un vaste nid d’oiseaux. Des coqs de combat habitaient la cuisine ; des faisans arrachaient dans le grenier la splendeur de leur plumage doré ; des poules pattues perchaient dans la cave ; des hiboux étaient en possession de la chambre a coucher ; et des échantillons de tout le menu fretin des oiseaux gazouillaient et babillaient dans la boutique. L’escalier était consacré aux lapins. La, dans des compartiments faits de pieces et de morceaux avec toute sorte de caisses d’emballage, de boîtes, de débris de comptoirs et de coffres a thé, ces rongeurs pullulaient sans fin, et joignaient leur tribut aux bouffées compliquées qui, sans distinction de personnes, saluaient impartialement a son entrée tout nez qui se hasardait dans l’agréable boutique de barbier tenue par Sweedlepipe.

Cela n’empechait pas bien des nez de fréquenter cette maison, principalement le dimanche matin, avant l’heure du service religieux. Les archeveques eux-memes se rasent ou ont besoin qu’on les rase le dimanche, et la barbe pousse aussi bien apres les douze heures sonnées dans la nuit du samedi, meme au menton des plus humbles ouvriers, qui, faute d’avoir le moyen de se donner un valet de chambre a l’année, prennent un frater a la minute, et le payent… fi de cette sale monnaie de cuivre !… en vils sous. Poll Sweedlepipe rasait donc pour ses péchés tout venant a un penny par tete, et coupait les cheveux a tous les chalands moyennant deux pence ; et comme il était célibataire et qu’il travaillait en sus dans la partie des oiseaux, Poll faisait passablement ses affaires.

C’était un petit homme déja vieillot ; sa main droite, gluante et froide, ne pouvait perdre son gout de savon a barbe, au contact meme des lapins et des oiseaux. Poll avait quelque chose de l’oiseau, non du faucon ou de l’aigle, mais du moineau qui se niche au haut des cheminées et montre du gout pour la société de l’homme. Cependant il n’était point querelleur comme le moineau, mais bien plutôt pacifique comme la colombe. Il se rengorgeait en marchant, et a cet égard il offrait une certaine analogie avec le pigeon, aussi bien que par sa parole plate et insipide, dont la monotonie rappelait le roucoulement de cet oiseau. Il était extremement curieux, le soir, quand il se tenait sur le pas de la porte de sa boutique, guettant les voisins ; avec sa tete penchée de côté et ses yeux pétillants et moqueurs, il avait un reflet de la malice du corbeau. Cependant Poll n’avait pas plus de fiel qu’un rouge-gorge. Par bonheur aussi, lorsqu’une de ses facultés ornithologiques était sur le point de l’entraîner trop loin, elle était adoucie, tempérée, mélangée neutralisée par son essence de barbier ; de meme que son chef dénudé, autrement dit sa tete de pie rasée, se perdait sous une perruque de boucles noires bien tire-bouchonnées, séparées par une raie de côté et un front ras et découvert jusqu’a l’os coronal, signe caractéristique de l’immense capacité de son intelligence.

Poll avait une petite voix criarde et aiguë qui aurait pu autoriser les mauvais plaisants de Kingsgate-Street a insister davantage sur le nom de femme[1] qu’on lui avait donné. Il avait de plus le cour tendre : car, lorsqu’il avait la bonne fortune de recevoir une commande de soixante a quatre-vingts moineaux pour une partie de tir, il faisait observer, d’un ton compatissant, qu’il était bien étrange que les moineaux eussent été créés et mis au monde pour ce genre d’exercice. Quant a demander si les hommes n’avaient pas plutôt été faits pour tuer les moineaux, c’est une question philosophique que Poll ne se posa jamais.

Poll, en costume d’oiselier, portait un habit de velours, de grands bas bleus, des bottines, une cravate en soie de couleur éclatante et un vaste chapeau. Lorsqu’il se livrait a ses occupations plus paisibles de barbier, il était généralement visible avec un tablier d’une propreté suspecte, une veste de flanelle et une culotte courte de velours a côtes. C’est dans ce dernier accoutrement, mais avec son tablier relevé et roulé autour de sa veste, pour indiquer que la boutique était close jusqu’au lendemain, qu’un soir, quelques semaines apres les événements rapportés dans notre précédent chapitre, il ferma sa porte et resta quelque temps sur les marches de sa maison de Kingsgate-Street, attendant, l’oreille au guet, que la sonnette felée qui remuait encore a l’intérieur de son logis eut cessé de retentir. Car M. Sweedlepipe n’aurait pas cru prudent, auparavant, de laisser la maison toute seule.

« C’est bien, dit Poll, la plus obstinée petite sonnette qu’on ait jamais entendue. Enfin la voila qui se tait. »

En prononçant ces paroles, il roula son tablier encore plus étroitement et se précipita dans la rue. Au moment meme ou il tournait pour entrer dans Holborn, il se rua contre un jeune gentleman en habit de livrée. Ce jeune gentleman était hardi, quoique petit, et, témoignant son déplaisir en termes énergiques, il alla droit au barbier :

« Imbécile que vous etes ! cria-t-il. Vous ne pouvez donc pas regarder devant vous ? vous ne pouvez donc pas faire attention ou vous marchez, hein ? Pourquoi donc est-ce faire que vous avez des yeux… hein ? Ah ! oui. Oh ! nous allons voir. »

Le jeune gentleman articula ces derniers mots d’un ton tres-élevé et avec une énergie effrayante, comme s’ils contenaient en eux-memes le principe de la menace la plus terrible. Mais a peine les eut-il proférés, que sa colere fit place a la surprise, et que le bon petit homme s’écria d’un accent radouci :

« Tiens, c’est Polly !

– Tiens ! c’est vous ? s’écria Poll. Pour sur, ce n’est pas possible !

– Non, ce n’est pas moi, répliqua le jeune gentleman. C’est mon fils, mon fils aîné. Il fait honneur a son pere, n’est-ce pas, Polly ? »

Et, tout content de cette fine plaisanterie, il se balança sur le trottoir et se livra a des évolutions pour mieux faire admirer sa tournure, sans s’inquiéter s’il genait les passants, qui n’étaient pas a l’unisson de sa belle humeur.

« Je ne l’aurais pas cru, dit Poll. Comment ! vous avez donc quitté votre ancienne place ?

– Si je l’ai quittée ! répliqua son jeune ami, qui, pendant ce temps, avait fourré ses mains dans les poches de sa belle culotte de peau blanche, et qui se dandinait aux côtés du barbier. Savez-vous, Polly, reconnaître une paire de bottes a revers quand elles vous crevent les yeux ? Regardez-moi ceci !

– Ma-gni-fique ! s’écria M. Sweedlepipe.

– Vous connaissez-vous en boutons repoussés ? Ne regardez pas les miens, si vous n’etes pas bon juge, car ces tetes de lion sont faites pour des hommes de gout, et non pour des snobs.

– Ma-gni-fique ! s’écria de nouveau le barbier. Et ce beau frac épinards a galons d’or ! et cette cocarde au chapeau !

– Un peu, mon cher, répliqua le jeune garçon. Cependant ne parlons pas de la cocarde : car, excepté qu’elle ne tourne pas, elle ressemble au ventilateur qui se trouvait chez Todgers a la fenetre de la cuisine. N’avez-vous pas vu le nom de la vieille dame imprimé dans le journal ?

– Non, répondit le barbier. Est-ce qu’elle est en faillite ?

– Si elle n’y est pas déja, elle y sera, dit Bailey. Ses affaires ne pourront jamais marcher sans moi. Eh bien ! comment allez-vous ?

– Oh ! parfaitement, dit Poll. Demeurez-vous de ce côté de la ville, ou bien venez-vous me voir ? était-ce le motif qui vous amenait dans Holborn ?

– Je n’ai aucun motif pour venir dans Holborn, répondit Bailey d’un air blessé. Toutes mes occupations sont dans le West-End. J’ai un fameux maître a présent : un homme dont vous auriez bien du mal a voir la figure, a cause de ses favoris, ni les favoris, a cause de la teinture qui les couvre. Voila un gentleman, parlez-moi de ça ! Voudriez-vous faire un petit tour en cabriolet ? Mais ce n’est peut-etre pas prudent de vous faire cette proposition : vous pourriez vous trouver mal, rien que de me voir tourner le trottoir au petit trot. »

Pour donner une légere idée de la maniere dont il accomplissait cette opération, M Bailey se mit a imiter les mouvements d’un cheval lancé au grand trot, et il cabrait si haut sa tete en reculant contre une pompe, qu’il fit tomber son chapeau.

« Eh bien ! dit Bailey, ce cheval, c’est l’oncle de Capricorne et le frere de Chou-Fleur. Depuis que nous l’avons, il a passé a travers les vitres de deux boutiques de marchands de chandelles, et on l’avait vendu parce qu’il avait tué sa bourgeoise. C’est ça un cheval, j’espere !

– Ah ! vous ne m’acheterez plus jamais de linottes, dit Poll en regardant son jeune ami d’un air mélancolique. Vous n’aurez plus besoin d’acheter des linottes pour les suspendre au-dessus de l’évier !

– Je ne pense pas, répliqua Bailey. J’ai mieux que ça. Je ne veux plus avoir affaire a aucun oiseau au-dessous d’un paon, et encore c’est trop commun. Eh bien ! comment allez-vous ?

– Oh ! parfaitement, » dit Poll.

Il fit la meme réponse que la premiere fois, parce que M. Bailey lui avait fait la meme question, et M. Bailey lui avait répété sa question, parce que c’était une occasion d’écarter les jambes, de plier le genou, de faire sonner ses bottes a revers, enfin de développer ses grâces cavalieres, et de prendre une pose d’écuyer d’hippodrome.

« Et ou allez-vous comme ça, mon vieux ? demanda le petit roué avec la meme effronterie, car Bailey était le personnage important de la conversation, tandis que le gentil barbier n’était la que comme un enfant.

– Je vais de ce pas chercher ma locataire pour la ramener a la maison, dit Paul.

– Une femme ! s’écria M. Bailey. Je savais bien ! Je l’aurais parié vingt livres sterling. »

Le petit barbier se hâta d’expliquer que la personne en question n’était ni une jeune femme ni une jolie femme, mais bien une garde-malade qui, depuis quelques semaines, avait servi de femme de ménage a un gentleman, mais qui, ce soir-la, devait céder la place a la ménagere en titre, la femme meme du bourgeois.

« Il est marié tout nouvellement, et ce soir meme il ramene chez lui sa jeune femme. En conséquence, je vais chercher ma locataire et sa malle chez M. Chuzzlewit, la maison derriere le bureau de poste.

– Chez Jonas Chuzzlewit ? dit Bailey.

– Oui, dit Paul ; tout juste ce nom-la. Est-ce que vous le connaissez ?

– Oh ! non, ma foi ! s’écria M. Bailey, moins que rien. Et elle, apparemment, je ne la connais pas non plus, n’est-ce pas ? Avec ça que c’est par moi qu’ils ont lié connaissance.

– Ah ! dit Paul.

– Ah ! répéta M. Bailey en clignant de l’oil ; et c’est qu’elle n’est pas mal, savez-vous ? Mais sa sour était la plus jolie. C’est celle-la qui était une vraie Merry[2], une vraie Roger-Bontemps. Je me suis bien des fois amusé a la lutiner dans notre vieux temps. »

M. Bailey parlait comme s’il avait déja une jambe aux trois quarts enfoncée dans la tombe, et comme si le fait était advenu a vingt ou trente ans de distance. Paul Sweedlepipe, bon homme s’il en fut jamais, était tellement fasciné par l’aplomb précoce, par les façons protectrices du jeune gentleman, et par ses bottes, sa cocarde et sa livrée, qu’il sentit un brouillard nébuleux flotter devant ses yeux, et crut voir devant lui, non plus le Bailey qu’il avait connu enfant dans la pension bourgeoise de mistress Todgers pour les messieurs du commerce, non plus ce Bailey qu’il avait vu, l’année précédente, venir lui acheter de temps en temps de petits oiseaux a un penny la piece ; mais bien un brillant résumé de tous les grooms a la mode de Londres, la quintessence de toute l’écurie-pédie du temps, une machine a haute pression qui, a force de fonctionner depuis de longues années, était grosse a crever d’expériences condensées. Et en vérité, bien que dans l’épaisse atmosphere de la maison Todgers le génie de M. Bailey eut toujours brillé d’un vif éclat a cet égard, il éclipsait si bien a présent le temps et l’espace, que ceux qui le voyaient n’en pouvaient croire leurs yeux, sans un renversement de toutes les lois naturelles. C’était pourtant bien le petit Bailey qu’ils voyaient arpenter les trottoirs riches et palpables de Holborn-Hill ; et cependant ses clignements d’yeux, ses pensées, ses actes, ses propos, annonçaient un vieux routier. C’était comme un mystere des anciens jours dans une jeune peau. Créature inexplicable : espece de sphinx en culotte courte et bottes a revers. Pour le barbier, il n’y avait que deux partis a prendre : ou perdre la tete, ou accepter Bailey tel qu’il était. Il s’arreta sagement a ce dernier parti.

M. Bailey fut assez bon pour continuer a lui tenir compagnie et a le régaler, en chemin, d’une conversation intéressante sur divers sujets agréables ; entre autres, sur le mérite comparatif, au point de vue général, des chevaux qui ont des bas blancs et de ceux qui n’en ont pas. Quant au genre de queue préférable, M. Bailey avait a cet égard ses opinions particulieres ; il les exposait volontiers, mais en priant ses amis de ne point se laisser influencer par son jugement, sachant bien qu’il avait le malheur de différer d’avis avec quelques hautes autorités. Il fit accepter a M. Sweedlepipe un verre de certaine liqueur de sa façon, inventée, lui dit-il, par un membre du Jockey-Club. Et comme en ce moment ils touchaient presque au but de la course du barbier, Bailey fit observer a Paul qu’ayant une heure a dépenser, et connaissant les Jonas, il ne serait pas fâché, sauf sa permission, d’etre présenté a Mme Gamp.

Paul frappa a la porte de Jonas Chuzzlewit. Justement ce fut Mme Gamp qui vint ouvrir ; circonstance dont le barbier profita pour mettre en rapport ces deux personnages éminents. Dans la double spécialité de la profession exercée par Mme Gamp, il y avait ceci de bon que la brave veuve s’intéressait également a la jeunesse et a la vieillesse. Elle accueillit donc M. Bailey avec infiniment de cordialité.

« C’est bien aimable a vous, dit-elle a son propriétaire, d’etre venu et d’avoir amené en meme temps un si charmant garçon. Mais je crains que vous ne soyez obligé d’entrer, car le jeune couple n’a pas encore paru sur l’horizon.

– Ils sont en retard, n’est-ce pas ? demanda le propriétaire quand Mme Gamp les eut fait descendre a la cuisine.

– Oui, monsieur, pour des gens qui doivent venir sur les ailes de l’Amour, » dit Mme Gamp.

M. Bailey s’informa si les Ailes de l’Amour avait jamais gagné un prix aux courses, ou pouvait preter a un pari raisonnable a l’occasion ; et en apprenant que ce n’était pas un cheval, mais simplement une expression poétique ou figurée, il laissa percer un profond dédain. Mme Gamp était tellement étonnée de ses manieres élégantes et de sa parfaite aisance, qu’elle allait communiquer a voix basse a son propriétaire la question énigmatique pour elle de savoir si M. Bailey était un homme ou un enfant, quand M. Sweedlepipe, devinant sa pensée, la prévint a temps et lui dit :

« Il connaît mistress Chuzzlewit.

– Il n’y a rien qu’il ne connaisse, dit Mme Gamp ; je le parierais. Toute la malice du monde est dans son petit doigt. »

M. Bailey reçut cela comme un compliment et répondit en ajustant sa cravate :

« Je ne dis pas non.

– Puisque vous connaissez mistress Chuzzlewit, fit observer Mme Gamp, p’t-etre bien savez-vous son nom de bapteme ?

– Charity ! dit Bailey.

– Ça n’est pas ça ! s’écria Mme Gamp.

– Cherry alors, dit Belley. Cherry est l’abréviation de son nom, mais cela revient au meme.

– Ça ne commence pas du tout par un C, répliqua Mme Gamp en secouant la tete. Ça commence par une M.

– Eh ! quoi ! cria M. Bailey, faisant voler d’un coup de son pied gauche sur le parquet un petit nuage de poussiere, alors il a donc été épouser Merry ! »

Comme ces mots offraient quelque mystere, Mme Gamp l’invita a les expliquer ; ce que M. Bailey se mit en devoir de faire, et la dame l’écoutait avec la plus profonde attention. Il était au beau milieu de son récit, quand un bruit de roues et deux coups sonores appliqués a la porte de la rue annoncerent l’arrivée du nouveau couple. Priant M. Bailey de réserver ce qu’il avait encore a dire pour le moment ou elle s’en reviendrait chez elle, Mme Gamp prit la chandelle et s’élança pour recevoir avec force compliments la jeune maîtresse de céans.

« Je vous souhaite de grand cour toute félicité et toute joie, dit Mme Gamp, qui fit un beau salut quand les deux époux entrerent dans la maison ; et a vous aussi, monsieur. Votre chere jolie dame paraît un peu fatiguée du voyage, M. Chuzzlewit.

– C’est de m’avoir embeté tout le temps, dit M. Jonas d’un ton d’humeur. Alors, éclairez-nous !

– Par ici, madame, s’il vous plaît, dit Mme Gamp, montant devant eux. On a tout arrangé du mieux possible ; mais il y a bien des choses que vous aurez a changer, quand vous aurez eu le temps de vous reconnaître. Ah ! quelle charmante personne !… Mais, ajouta intérieurement Mme Gamp, vous n’avez pas l’air d’etre aussi gaie que votre mari, il faut l’avouer. »

C’était la vérité ; la jeune épouse ne paraissait pas gaie du tout. La mort, qui était entrée dans la maison avant l’époque du mariage, y avait laissé son ombre. L’air était lourd et malsain ; les chambres étaient sombres ; d’épaisses ténebres remplissaient chaque crevasse et chaque coin. Dans l’angle du foyer était assis, tel qu’un etre de mauvais augure, le vieux commis, les yeux fixés sur quelques sarments desséchés qui se consumaient dans le poele. Il se leva et regarda la nouvelle débarquée.

« Ainsi, monsieur Chuff, dit négligemment Jonas, tout en époussetant ses bottes, vous voila encore dans le monde des vivants ?…

– Oui, monsieur, il est encore dans le monde des vivants, répliqua M. Gamp, et M. Chuffey peut bien vous en rendre grâce, comme je le lui ai répété mille et mille fois. »

M. Jonas n’était pas de tres-bonne humeur ; car il se borna a dire, en tournant ses yeux autour de lui :

« Nous n’avons plus besoin de vos services, vous savez, mistress Gamp.

– Je pars immédiatement, monsieur, répondit la garde-malade, a moins qu’il n’y ait quelque chose que je puisse faire pour vous, madame. »

Elle ajouta, avec un regard d’excessive douceur et sans cesser de fouiller dans sa poche :

« N’y a-t-il rien que je puisse faire pour vous, mon petit colibri ?

– Non, dit Merry toute en larmes, vous ferez mieux de partir tout de suite. »

Avec une oillade mélangée de sensibilité et de malice ; avec un oil braqué sur le marié et l’autre sur l’épouse ; avec une expression fine, tant spirituelle que spiritueuse, tout a fait conforme a sa profession et particuliere a son art, mistress Gamp fouilla plus activement que jamais dans sa poche, d’ou elle tira une carte imprimée et copiée textuellement sur son enseigne. Puis elle dit a voix basse :

« Seriez-vous assez bonne, ma colombe mignonne, ma chere jeune petite dame, pour mettre ceci quelque part ou vous puissiez le retrouver en cas de besoin ? Je suis avantageusement connue de plusieurs dames, et c’est ma carte. Mon nom est Gamp ; je suis Gamp de nature. Demeurant presque porte a porte, je prendrai la liberté de me présenter ici de temps en temps, et de m’informer de l’état de votre santé… et de votre esprit, mon cher poulet ! »

Puis avec d’innombrables oillades, clignements d’yeux, acces de toux, mouvements de tete, sourires et salutations, le tout pour établir le fait d’une intelligence mystérieuse et confidentielle entre elle et la jeune mariée, mistress Gamp appela la bénédiction du ciel sur la maison, et ensuite elle fit d’autres oillades, d’autres clignements, toussa, remua la tete, sourit et salua jusque hors de la chambre.

« Je le dis et je le soutiendrais, quand bien meme je serais conduite en martyre sur l’échafaud, fit observer a demi-voix Mme Gamp quand elle fut au bas de l’escalier, cette jeune femme ne paraît pas tres-gaie pour le quart d’heure.

– Ah ! attendez donc que vous l’entendiez rire, dit Bailey.

– Hem ! s’écria Mme Gamp avec une sorte de gémissement, j’attendrai, mon petit. »

Ils n’ajouterent pas un mot de plus dans la maison ; Mme Gamp mit son chapeau ; M. Sweedlepipe chargea sur ses épaules la caisse de Mme Gamp, et M. Bailey les accompagna vers Kingsgate-Street en racontant a Mme Gamp, chemin faisant, l’origine et les progres de sa liaison avec mistress Chuzzlewit et sa sour. Par un étrange effet de sa précocité juvénile, il s’imaginait avoir fait la conquete de mistress Gamp et se sentait tres-flatté de la passion malheureuse qu’elle avait prise pour lui.

Comme la porte se fermait lourdement sur ces trois personnages, mistress Jonas se laissa tomber dans un fauteuil et sentit un étrange frisson lui courir tout le long du corps, tandis qu’elle parcourait la chambre du regard. Cette chambre était a peu pres dans l’état ou elle l’avait connue, mais elle paraissait plus sinistre encore. La jeune femme s’était imaginée que la chambre serait illuminée pour la recevoir.

« Cela n’est pas assez bon pour vous, je suppose ? dit Jonas suivant son regard.

– Dame ! c’est que la chambre est bien triste, dit Merry, essayant de se remettre.

– Ce n’est encore rien, ça sera bien plus triste encore, si vous faites de ces grimaces-la. Vous etes gentille en vérité de bouder des votre arrivée !… Tudieu ! vous n’étiez pas si morne que ça, quand il s’agissait de me tourmenter. Voyons ! la fille est en bas ; sonnez pour le souper, tandis que je vais ôter mes bottes. »

Elle le suivit des yeux jusqu’a ce qu’il eut quitté la chambre et se leva pour sonner. Mais au meme instant, le vieux Chuffey posa doucement sa main sur le bras de Merry.

« Vous n’etes pas mariés ? demanda-t-il d’un ton d’anxiété. Vous n’etes pas encore mariés ?

– Si, depuis un mois. Bonté du ciel, qu’est-ce que vous avez donc ?

– Rien, » répondit-il, et il s’écarta d’elle.

Mais dans la crainte et l’étonnement qu’elle éprouvait elle se retourna et le vit lever ses mains tremblantes au-dessus de sa tete et elle l’entendit crier :

« Ô malheur ! malheur ! malheur sur cette maison maudite !… »

– Telle fut la bienvenue de Merry dans la demeure conjugale.


Chapitre 2 Ou l’on verra que les anciens amis peuvent non-seulement se révéler avec une physionomie nouvelle, mais encore sous de fausses couleurs ; que les gens sont disposés a mordre, et que chien qui mord peut bien se faire mordre a son tour.

M. Bailey junior (car ce personnage agréable, jadis si nécessaire a tous les pensionnaires de la maison Todgers, s’était régulierement posé dans le monde sous ce nom sans se préoccuper d’obtenir du Parlement une permission positive a cet égard sous forme de bill particulier, ce qui, de toutes les sortes de bills, est bien la dépense la plus absurde), M. Bailey junior, tout juste assez grand pour etre aperçu par un oil qui l’eut cherché soigneusement, tandis qu’a moitié caché par le tablier du cabriolet de son maître, il promenait un regard indolent sur la société, parcourait Pall Mall en long et en large vers l’heure de midi, en attendant son « bourgeois. » Le cheval de race qui avait Capricorne pour neveu et Chou-Fleur pour frere se montrait a la hauteur de son lignage en rongeant son mors jusqu’a ce que sa poitrine fut couverte d’écume et en se cabrant comme un coursier héraldique ; son harnais plaqué et ses brides de beau cuir breveté brillaient au soleil, a la vive admiration des piétons ; M. Bailey jouissait intérieurement, mais sans le laisser voir. Il semblait dire : « C’est une brouette, mes bons amis, une pure et simple brouette ; je vous ferais voir bien autre chose si je voulais ! » Et il poursuivait sa course, en assurant sur le rebord du tablier ses petits bras épinards, comme s’il avait été accroché par les aisselles.

M. Bailey avait une haute opinion du frere de Chou-Fleur et il estimait beaucoup son mérite ; cependant il avait soin de ne lui en rien dire. Au contraire meme, il avait pour habitude, en conduisant cet animal, de lui lancer des mots peu respectueux, sinon injurieux, par exemple : « Que je te voie !… Qu’est-ce que c’est que ça ?… Ou diable vas-tu donc ?… Ah ! ça ne te convient pas, drôle !… » et autres observations de ce genre a bâtons rompus. Ces apostrophes, qu’il accompagnait en tirant la bride ou faisant siffler son fouet, amenaient plus d’une lutte violente entre le cocher et le cheval, et ces conflits d’autorité se terminaient maintes fois dans une boutique de porcelaines, ou finissaient par d’autres accrocs, ainsi que M. Bailey l’avait raconté déja a son ami Poll Sweedlepipe.

Au moment ou nous sommes arrivés, M. Bailey, qui avait la tete montée, se montrait plus tranchant que jamais dans les devoirs de son emploi ; en conséquence, le fougueux cheval s’était mis a ne marcher presque que sur ses jambes de derriere, et il prenait avec le cabriolet des attitudes excentriques, qui étaient pour les passants un véritable sujet de stupéfaction. Mais M. Bailey, sans se laisser troubler le moins du monde, trouvait encore moyen de lancer une grele de plaisanteries sur tous ceux qui se hasardaient a traverser devant lui. Par exemple, si un charbonnier avec sa pleine charge dans sa charrette obstruait un moment la voie, il lui criait : « Eh bien, jeune homme, qui est-ce qui a pu vous confier une charrette ? » Aux vieilles dames qui essayaient de passer, mais qui revenaient bien vite sur leurs pas, il demandait si elles n’allaient pas a l’hôpital commander leur enterrement. Il invitait, par des paroles amicales, tous les gamins a grimper derriere sa voiture, pour avoir le plaisir de les faire dégringoler a coups de fouet. Puis, quand il s’était mis en frais de belle humeur, il courait au grand galop autour de Saint-James-Square, et revenait déboucher au pas dans Pall Mall par une autre entrée, comme si dans l’intervalle il n’avait fait qu’aller a pas de tortue.

M. Bailey avait fréquemment renouvelé ces escapades, au grand péril de l’étalage de pommes situé au coins de la rue, lequel n’avait échappé que par miracle et pouvait désormais, apres tant d’assauts, passer pour imprenable, lorsqu’il fut appelé a la porte d’une certaine maison de Pall Mall et, tournant court, obéit aussitôt a cet ordre et sauta a bas du cabriolet. Il tint la bride quelques minutes, tandis que le frere de Chou-Fleur secouait vivement la tete, ouvrait ses naseaux et piaffait. Deux personnes monterent dans la voiture ; l’une d’elles prit les guides et se lança au grand trot. Ce ne fut qu’apres avoir couru inutilement plusieurs centaines de pas que M. Bailey parvint a poser sa petite jambe sur le marche-pied et a installer finalement ses bottes sur l’étroite planchette qui se trouvait derriere la voiture. C’est la qu’il était curieux a voir : perché tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, jetant les yeux tantôt d’un côté du cabriolet, tantôt de l’autre, essayant meme, mais ce n’était qu’une frime, de regarder par-dessus le léger véhicule, tandis qu’il passait a travers les charrettes et les équipages. M. Bailey était de la tete aux pieds le vrai groom de Newmarket.

Quant au maître de M. Bailey, sa tenue, pendant qu’il conduisait, justifiait completement la description enthousiaste que le jeune garçon en avait faite a Poll ébahi. Sur sa tete, ses joues, son menton et sa levre supérieure, il y avait tout un monde de cheveux et de poils du noir de jais le plus brillant. Ses habits, d’une coupe savante, étaient des plus a la mode et du prix le plus élevé. Son gilet était chamarré de fleurs or et azur, vert et rose tendre ; sur sa poitrine étincelaient des bijoux et des chaînes précieuses ; ses doigts, surchargés de bagues brillantes, étaient aussi embarrassées de leurs mouvements que ces mouches d’été qui viennent de s’échapper du fond d’un pot enduit de miel. Les rayons du soleil se reflétaient dans son chapeau bien lisse et dans ses bottes vernies, comme dans une glace parfaitement unie. Et cependant, bien que ce personnage eut changé de nom et de surface, c’était Tigg tout bonnement. Bien qu’il se fut retourné et qu’il eut fait peau neuve, comme on sait que cela est arrivé quelquefois a de prétendus grands hommes ; bien qu’il ne fut plus Montague Tigg, mais Tigg Montague, c’était toujours Tigg, le meme Tigg, le satanique, le galant, le martial Tigg. Le cuivre avait été bruni, vernissé, restauré, remis a neuf ; mais c’est égal, c’était toujours le vrai métal de Tigg.

A côté de lui était assis un gentleman souriant, qui paraissait un commerçant, beaucoup moins prétentieux que son compagnon, et que celui-ci appelait du nom de David. Surement ce n’était pas le David du… Quelle désignation emploierons-nous ?… Du triumvirat des Boules d’or ? Ce n’était pas le David garçon de comptoir aux Armes des Lombards ? Pardon : c’était bien le meme homme.

« Les appointements du secrétaire, David, dit M. Montague, maintenant que l’office est établi, sont de huit cents livres sterling par an, avec le logement, le chauffage et l’éclairage en sus. Il a droit a vingt-cinq actions naturellement. Est-ce suffisant ? »

David sourit, inclina la tete et toussa derriere un petit portefeuille a clef qu’il portait avec lui, d’un air qui proclamait assez haut que c’était lui qui était le secrétaire en question.

« Si cela est suffisant, dit Montague, je vais le proposer au Conseil, en vertu de mes pouvoirs de président. »

Le secrétaire sourit de nouveau, finit par rire tout de bon, et dit en frottant malignement son nez avec un coin du portefeuille :

« C’était une idée excellente, savez-vous ?

– Qu’est-ce qui était une idée excellente, David ? demanda M. Montague.

– L’Anglo-Bengali, répondit le secrétaire en riant du bout des levres.

– La Compagnie Anglo-Bengali de prets sans intéret et d’assurances sur la vie, c’est certainement une entreprise excellente, David, dit M. Montague.

– Excellente, en effet, dans un sens, s’écria le secrétaire avec un nouvel éclat de rire.

– Dans le seul sens important, fit observer le président. Le sens numéro un, David.

– Et, demanda le secrétaire avec un autre rire, quel sera le capital versé d’apres le prochain prospectus ?

– Deux chiffres, suivis d’autant de zéros que l’imprimeur en pourra aligner. Ah ! ah ! ah ! »

Cette plaisanterie les fit rire a qui mieux mieux. Le secrétaire, pour sa part, s’abandonna a une gaieté tellement immodérée, qu’en trépignant il donna une secousse au tablier qu’il repoussa fortement, et faillit du meme coup lancer le frere de Chou-Fleur dans un étalage d’huîtres, sans compter que M. Bailey reçut un choc si soudain, qu’il perdit pied un moment, et se trouva, comme une jeune image de la Renommée, suspendu a la courroie de la capote.

« Quel original vous faites ! s’écria David d’un ton d’admiration, quand cette petite alarme fut passée.

– Dites un génie ! David, un génie !

– Eh bien ! oui, sur mon âme, vous etes un génie, dit David. J’avais toujours reconnu chez vous celui de la blague ; mais j’étais a cent lieues de vous croire tant de talent dans ce genre. Qui aurait jamais pu s’en douter ?

– Je grandis avec les circonstances, David. Voila le caractere particulier du génie. Si en ce moment vous veniez a perdre contre moi un pari de cent livres sterling, et que vous dussiez me le payer (chose tout a fait impossible), vous verriez comme je grandirais a l’instant… moralement parlant. »

M. Tigg avait parfaitement raison : il avait grandi avec les circonstances, et en spéculant sur une plus large échelle, il était devenu un homme supérieur.

« Ah ! ah ! s’écria le secrétaire en posant la main avec une familiarité croissante sur le bras du président ; quand je vous regarde, et quand je songe que votre propriété du Bengale… Ah ! ah ! ah ! »

La réticence voilée sous ces paroles ne divertit pas moins M. Tigg que son ami, car il se mit a rire aussi de bon cour.

« Que votre propriété du Bengale, poursuivit David, forme la garantie du fonds social et répond a toutes les réclamations qu’on pourrait élever contre la Compagnie ; quand je vous regarde et quand je songe a cela, je suis capable de tomber en convulsion, comme si l’on me chatouillait avec le bout d’une plume.

– Il faut que ce soit une propriété diablement magnifique, pour pouvoir faire face a toute réclamation. Rien que l’assurance contre les tigres est une idée qui vaut a elle seule toutes les mines du Pérou. »

David ne pouvait que répondre entre deux éclats de rire :

« Oh ! quel drôle de corps vous faites ! »

Et il continua de rire, de se tenir les côtes, de s’essuyer les yeux sans autre observation.

« Une idée excellente ! reprit Tigg, revenant au bout de quelques temps a la premiere remarque de son compagnon ; certainement que c’était une idée capitale : et cette idée-la m’appartient.

– Non, non, dit David, c’est a moi. Pas de ça : n’allez pas me voler cet honneur-la. Ne vous ai-je pas confié que j’avais mis de côté quelques livres sterling ?

– Oui, vous me l’avez dit, répliqua Tigg. Et moi, ne vous ai-je pas dit que je m’étais procuré quelques livres sterling de mon côté ?

– Assurément, répondit David avec chaleur ; mais l’idée n’est pas la. Qui est-ce qui a dit que, si nous mettions cet argent ensemble, nous pourrions monter un Office et faire un puff ?

– Et qui est-ce qui a dit, répliqua M. Tigg, que, si nous établissions la chose sur une échelle assez large, nous pourrions monter un Office et faire un puff sans apporter un sou ? Soyez donc raisonnable, calme et juste, et vous reconnaîtrez que l’idée vient de moi.

– En cela, avoua David a regret, vous aviez l’avantage sur moi, j’en conviens ; mais je ne me mets pas a votre niveau. Je ne réclame que ma part d’honneur dans notre invention commerciale.

– Vous avez tout l’honneur que vous méritez, dit Tigg. Vous vous acquittez admirablement de tout le menu travail de la société et de toutes les acquisitions de détail : plans, livres, circulaires, prospectus, plumes, encre et papier, cire et pains a cacheter. Vous etes minutieux au premier degré ; je ne disputerai pas la-dessus ; mais quant au département de l’intelligence, David, au département de l’invention et de la poésie…

– Il vous appartient completement, dit l’ami. Cela ne fait pas de doute ; mais avec le grand train que vous étalez, les riches objets dont vous vous entourez, avec la vie que vous menez, j’ose dire que c’est un département joliment confortable.

– A-t-il atteint le but ? demanda Tigg. Est-il bien Anglo-Bengali ?

– Oui, dit David.

– Eussiez-vous pu entreprendre l’affaire par vous-meme ?

– Non, dit David.

– Ah ! ah ! s’écria Tigg en riant. Alors contentez-vous donc de votre position et de vos profits, David, mon bon ami, et bénissez le jour ou nous nous sommes connus au comptoir de notre oncle commun : car ç’a été pour vous un jour d’or. »

On a pu comprendre aisément, d’apres la conversation de ces honnetes industriels, qu’ils s’étaient embarqués dans une entreprise assez vaste, et qu’ils s’adressaient en toute sécurité a la masse du public, retranchés qu’ils étaient dans la position d’un homme qui a tout a gagner et rien a perdre ; et l’entreprise, fondée sur ce grand principe, marchait assez bien.

La Compagnie Anglo-Bengali de prets sans intéret et d’assurances sur la vie naquit un beau matin, non pas a l’état d’enfance, mais bien comme une société aussi grande que pere et mere, qui marche sans assistance a grands pas, faisant des affaires a droite et a gauche. Elle avait une succursale au premier étage au-dessus d’un tailleur, dans une maison du West-End de Londres, et dans une rue neuve de la Cité de vastes bureaux embrassant la partie supérieure d’une maison spacieuse, toute resplendissante de stuc et de glaces, avec des stores de filigrane a chaque croisée offrant sur leur encadrement les mots : Anglo-Bengali. Sur le montant de la porte on avait peint également en grandes lettres : Bureaux de la Compagnie Anglo-Bengali de prets sans intéret et d’assurances sur la vie, et sur la porte était une grande plaque de cuivre avec la meme inscription. Cette plaque, qu’on tenait toujours tres-brillante comme une amorce alléchante, regardait effrontément les passants, apres les heures de bureau les jours ouvrables, et tout le long de la journée les dimanches ; la banque n’avait l’air de rien aupres d’elle. Au dedans, les bureaux avaient été récemment recrépis, peint, revetus de papiers, planchéiés, garnis de tables, de sieges, munis enfin de meubles aussi solides que couteux, et destinés (comme la Compagnie) a durer éternellement. Et les affaires ! voyez ces livres de caisse a peau verte avec le dos rouge ; voyez les almanachs de la cour, les livres d’adresses, les agendas, les calendriers, les boîtes a lettres, les pese-lettres, un étalage de seaux a incendie pour éteindre un feu des la premiere étincelle et préserver l’immense richesse en billets de banque et obligations appartenant a la Compagnie ; voyez les caisses de fer, l’horloge, le timbre de l’Office ! Rien n’y manque. Tout y annonce de la sécurité. Et la solidité, donc ! voyez les blocs massifs de marbre dont se composent les cheminées, ainsi que la somptueuse balustrade qui garnit le faîte de la maison. Et la publicité ! Ces mots : Compagnie Anglo-Bengali de prets sans intéret et d’assurances sur la vie, sont imprimés jusque sur les seaux a charbon ; partout ils sont reproduits, au point d’éblouir les yeux et de vous donner le vertige ; ils sont gravés en tete de tout le papier a lettres et forment un enroulement autour du cachet ; ils brillent sur les boutons du portier et se retrouvent vingt fois dans toutes les circulaires, dans tous les avis au public ou David Crimple, esquire, secrétaire et directeur résident, « prend la liberté d’attirer votre attention sur le tableau ci-joint des avantages offerts par la Compagnie Anglo-Bengali de prets sans intéret et d’assurances sur la vie ; vous y verrez démontré de la maniere la plus péremptoire que votre plus légere participation a l’affaire sera pour vous une tirelire perpétuelle, un boni toujours croissant, une véritable martingale : car personne ne court le moindre risque dans la transaction, si ce n’est l’Office qui, dans son exces de libéralité, est a peu pres sur de perdre. Ce fait que vous soumet David Crimple, esquire (et les preuves sont solides, il vous prie de le croire), est la meilleure garantie que puisse fournir le Conseil d’administration en faveur de la durée et de la stabilité de l’ouvre. »

Ce gentleman, soit dit en passant, s’appelait de son vrai nom M. Crimp[3] ; mais, comme ce nom pretait a de fâcheuses interprétations de la part des mauvais plaisants, David l’avait changé en Crimple.

De peur, malgré toutes ces preuves et pieces a l’appui, que quelque malavisé ne se méfiât encore de la « Compagnie Anglo-Bengali de prets sans intéret et d’assurances sur la vie, » et n’eut un doute a l’égard du tigre, du cabriolet ou de la personne de Tigg Montague, esquire (de Pall Mall et du Bengale), ou de tout autre nom de la liste imaginaire des directeurs, il y avait a l’entrée un garçon de bureau, créature surprenante, qui était vetu d’un vaste gilet rouge et d’un habit court en drap couleur gris de fer ; ce garçon de bureau inspirait plus de confiance aux incrédules que l’établissement tout entier n’eut pu le faire sans lui. Il n’y avait aucune connivence entre lui et la Direction ; personne ne savait ou il avait servi jusqu’alors ; il n’avait donné et on ne lui avait demandé ni certificats ni explications. D’un côté comme de l’autre on n’avait posé aucune question. Cet etre mystérieux, confiant dans son physique, l’avait invoqué pour les besoins de la situation, et il avait été engagé aussitôt aux conditions qu’il avait fixées lui-meme. Elles étaient élevées sans doute : mais notre homme savait que personne ne pouvait porter une aussi vaste étendue de gilet que lui, et il sentait combien sa capacité pouvait etre utile a un semblable établissement. Lorsqu’il était assis sur un siege qu’on avait disposé pour lui dans un coin du bureau, avec son brillant chapeau suspendu a une patere au-dessus de sa tete, qui dont eut pu mettre en doute le caractere respectable de l’affaire ? L’engouement se multipliant par chaque pouce carré de son vaste gilet rouge (comme dans le probleme des clous d’un fer a cheval), le total de l’estimation monta a un chiffre énorme. On avait vu des gens qui venaient prendre une assurance sur leur vie pour milles livres sterling et qui, en jetant les yeux sur le garçon de bureau, demandaient avec instance, avant que le titre de propriété fut rempli, que l’assurance fut portée a deux mille livres. Et cependant cet homme n’était pas un géant ; son habit était plutôt petit que grand : tout le charme était dans son gilet. La respectabilité, la sécurité, la propriété soit au Bengale soit ailleurs, la responsabilité bien garantie de la compagnie a laquelle appartenait cette enseigne vivante, tout se résumait dans son gilet.

Des compagnies rivales s’étaient efforcées de le débaucher a leur profit ; Lombard-Street lui-meme lui avait fait des offres ; de riches sociétés lui avaient glissé ce mot séducteur : « Nous vous ferons huissier ! » Mais il était demeuré fidele a l’Anglo-Bengali. Que ce fut un malin ou un niais, un finaud ou un jocrisse, personne n’a jamais pu le savoir ; mais il paraissait avoir foi dans l’Anglo-Bengali. Il était grave au milieu de sa besogne imaginaire ; et, bien qu’il n’eut rien a faire et encore moins a penser, il avait les allures solennelles et méditatives d’un homme accablé du poids de ses nombreuses fonctions et pénétré de l’importance du trésor que la Compagnie possédait dans son coffre-fort.

Au moment ou le cabriolet s’arretait devant la porte, cet employé se montra nu-tete sur le trottoir en criant tres-haut : « Place au Président ! Place au Président, s’il vous plaît ! » a la grande admiration des assistants dont, cela va sans dire, l’attention était de cette maniere attirée sur la Compagnie Anglo-Bengali. M. Tigg descendit gracieusement, suivi du directeur gérant (qui se tenait a une distance respectueuse), et monta l’escalier, précédé encore par le garçon de bureau qui criait tout en s’avançant : « Avec votre permission ! avec votre permission ! Le président du Conseil, Gentle-MEN ! » Il enfla encore sa voix de stentor pour annoncer de meme le président dans le bureau, ou quelques modestes clients étaient occupés a régler leurs affaires, et l’introduisit dans une salle majestueuse, étiquetée Salle du Conseil. La porte de ce sanctuaire se referma immédiatement et déroba le grand capitaliste aux regards du vulgaire.

La Salle du Conseil était garnie d’un tapis de Turquie, d’un buffet, d’un portrait de Tigg Montague, esquire, dans ses fonctions de président, d’un fauteuil de bureau, avec un marteau d’ivoire et une petite clochette a poignée ; d’une table longue, garnie a intervalles égaux de cahiers de papier buvard, de papier ministre, de plumes neuves et d’écritoires. Le président ayant pris place avec une grande solennité, le secrétaire s’établit a la gauche, et le garçon de bureau se posa roide et droit derriere eux, formant avec son gilet un fond de tableau a teinte chaude. C’était la le Conseil ; le reste n’était qu’une petite fiction : histoire de rire.

« Bullamy ! dit M. Tigg.

– Monsieur !… répondit le garçon.

– Allez porter mes compliments au fonctionnaire médical et prévenez-le que je désire le voir. »

Bullamy se racla le gosier et se précipita dans l’Office en criant : « Le président du Conseil désire voir le fonctionnaire médical. Passage, s’il vous plaît ! passage, s’il vous plaît ! »

Il ne tarda pas a revenir avec le gentleman en question ; et au moment ou il ouvrit a deux battants la porte de la salle du Conseil, soit pour en sortir soit pour y rentrer, les clients naifs se mirent a tordre le cou et a se dresser sur la pointe de leurs pieds, s’efforçant de glisser au moins un regard dans les profondeurs de cette salle mystérieuse.

« Jobling, mon cher ami, dit M. Tigg, comment cela va-t-il ? Bullamy, allez attendre a la porte. Crimple, ne nous quittez pas. Jobling, mon bon ami, je me réjouis de vous voir.

– Et vous, monsieur Montague, comment allez-vous, hein ? dit le fonctionnaire médical, s’étalant avec complaisance dans un excellent fauteuil (tous les fauteuils de la salle du Conseil étaient excellents) et tirant une belle tabatiere d’or de la poche de son gilet de satin noir : comment allez-vous ? Un peu fatigué des affaires, hein ? S’il en est ainsi, prenez du repos. Un peu de fievre causée par le vin, n’est-il pas vrai ? S’il en est ainsi, buvez de l’eau. Rien du tout et en santé parfaite ? En ce cas, prenez un lunch[4]. A cette heure du jour, rien de plus favorable qu’un lunch, monsieur Montague, pour fortifier les sucs gastriques. »

Le fonctionnaire médical (le meme qui avait suivi jusqu’a sa tombe le pauvre vieil Anthony Chuzzlewit et qui avait soigné, au Bull, le malade de mistress Gamp) sourit en prononçant ces paroles, et ajouta comme par hasard, tout en secouant quelques grains de tabacs éparpillés sur son jabot : « Moi-meme je prends toujours le lunch a cette heure-ci, vous savez.

– Bullamy ! dit le président en secouant la petite sonnette.

– Monsieur !

– Le lunch.

– Ce n’est pas a cause de moi, j’espere ? dit le docteur. Vous etes trop bon. Je vous remercie. Je suis vraiment honteux. Ah ! ah ! si j’avais été un praticien rigide, monsieur Montague, je ne vous eusse pas donné cette consultation gratis : car vous pouvez etre certain, mon cher monsieur, que si vous ne vous faites pas un devoir de prendre le lunch, vous ne tarderez pas a tomber entre mes mains. Permettez-moi de fournir un exemple a l’appui. Voici la jambe de M. Crimple… »

Le directeur gérant tressaillit par un mouvement involontaire : car le docteur, dans la chaleur de sa démonstration, lui prit la jambe qu’il posa en travers de la sienne, comme s’il voulait la lui couper.

« Vous observerez, d’apres la jambe de M. Crimple, poursuivit le docteur en relevant ses poignets et mesurant ce membre avec ses deux mains, que la ou s’emboîte le genou de M. Crimple, la, c’est-a-dire entre l’os et la jointure, il y a une certaine quantité d’huile animale.

– Pourquoi citez-vous ma jambe comme exemple ? dit M. Crimple qui la regarda avec une certaine expression d’anxiété. Elle ne differe en rien des autres, n’est-il pas vrai ?

– Ne vous inquiétez pas, mon bon monsieur, répliqua le docteur, secouant la tete, de savoir si elle est, oui ou non, semblable aux autres jambes.

– Pardon, je m’en inquiete, dit David.

– Je prends un exemple particulier, monsieur Montague, dit le docteur, pour rendre évidente mon observation. Dans cette partie de la jambe de M. Crimple il y a, monsieur, une certaine quantité d’huile animale. Dans chacune des jointures de M. Crimple il se trouve, monsieur, plus ou moins de la meme matiere. Tres-bien. Si M. Crimple néglige de prendre ses repas ou manque a se donner une mesure convenable de repos, cette huile diminuera et finira par s’épuiser. Quelle en sera la conséquence ? Les os de M. Crimple s’enfonceront dans leurs jointures, et M. Crimple deviendra un homme misérable, chétif et rabougri ! »

Le docteur laissa retomber tout a coup la jambe de M. Crimple, comme si elle était déja dans cette agréable situation ; puis il rabaissa ses poignets de chemise et regarda le président d’un air de triomphe.

« Dans notre profession, monsieur, dit-il, nous connaissons quelques-uns des secrets de la nature. C’est tout simple. Nous étudions dans ce but ; c’est pour cela que nous passons par le college et l’université ; et c’est par la que nous prenons rang dans la société. C’est une chose extraordinaire de voir combien généralement l’on est ignorant sur ces matieres. Maintenant, ou supposez-vous… (Ici le docteur ferma un oil et se renversa en souriant dans son fauteuil, tandis qu’il formait avec ses mains un triangle dont ses deux pouces étaient la base), maintenant, ou supposez-vous que soit l’estomac de M. Crimple ? »

M. Crimple, plus agité encore que précédemment, posa sa main immédiatement au-dessus de son gilet.

« Pas du tout, cria le docteur, pas du tout. C’est une erreur populaire ! Mon bon monsieur, vous etes tout a fait dans l’erreur.

– Je le sens la, dit Crimple, quand il est dérangé ; voila tout ce que je sais.

– Vous croyez l’y sentir, répliqua le docteur ; mais la science en sait plus long. » Il ajouta, en touchant une des nombreuses bagues qui ornaient ses doigts en vertu de legs différents, et en hochant légerement la tete : « Il y avait autrefois un de mes malades, un gentleman qui me fit l’honneur de me mentionner d’une maniere tout a fait favorable dans son testament, « en témoignage », comme il voulut bien le dire, « du zele soutenu, du talent et de la conscience de mon ami et médecin John Jobling, Esquire, M. R. C. S.[5]. » Ce gentleman fut tellement dominé par l’idée qu’il avait passé toute sa vie a se méprendre sur la position locale de cet organe important, lorsque je lui démontrai son erreur, en vertu de ma réputation de docteur, qu’il fondit en larmes, tira sa main hors du lit et me dit : « Jobling, Dieu vous bénisse ! » Immédiatement apres, il cessa de parler, et finalement il fut enterré a Brixton.

– Place, s’il vous plaît ! cria Bullamy, du dehors. Place, s’il vous plaît ! Rafraîchissements pour la salle du Conseil !

– Ah ! dit gaiement le docteur en se frottant les mains et rapprochant son fauteuil de la table, voila la véritable assurance sur la vie, monsieur Montague ; voila la meilleure police de toutes les sociétés d’assurance, mon cher monsieur. Soyons prévoyants, c’est-a-dire mangeons et buvons tant que nous pourrons. N’est-ce pas, monsieur Crimple ? »

Le directeur gérant fit d’un air boudeur un signe d’approbation, comme si le plaisir de remplir son estomac était grandement dérangé par le trouble apporté dans les idées préconçues de ce gentleman sur la position de cet organe. Mais l’aspect du garçon de bureau et de son aide avec un plateau couvert d’une serviette blanche comme la neige, qui laissa voir, quand on l’eut relevée, une paire de poulets froids rôtis, flanqués de viandes en terrine et d’une salade fraîche, eut bientôt rétabli sa bonne humeur. Cette disposition favorable fut encore rehaussée par l’arrivée d’une bouteille d’excellent madere et d’une autre bouteille de champagne ; et bientôt maître David attaqua le repas avec un appétit a peine inférieur a celui du fonctionnaire médical.

Le lunch fut élégamment servi avec une profusion de riches cristaux, de vaisselle plate et de porcelaine, qui semblait témoigner qu’une table somptueuse formait un chapitre assez important des fonctions du directeur de l’Anglo-Bengali. Pendant ce temps le fonctionnaire médical devenait de plus en plus joyeux et enluminé, si bien que chaque bouchée qu’il absorbait, chaque gorgée de vin qu’il avalait, paraissait donner un nouvel éclat a ses yeux et faire jaillir de nouveaux rubis sur son nez et sur son front.

Dans certains quartiers de Londres et de la banlieue M. Jobling était, ainsi qu’on a pu le remarquer déja, un personnage tres-populaire. Il possédait un menton éminemment spirituel et une voix pompeuse dont la rudesse n’empechait pas quelques notes pénétrantes d’arriver au cour, comme un rayon de lumiere qui traverse la couche empourprée d’un vin vieux de Bourgogne premiere qualité. Sa cravate et son jabot étaient toujours des plus blancs, ses habits des plus noirs et des plus luisants, sa chaîne de montre en or des plus lourdes, et ses breloques des plus volumineuses. Ses bottes, dont le vernis était des plus irréprochables, craquaient toujours lorsqu’il marchait. Peut-etre savait-il mieux qu’aucun homme au monde secouer la tete, se frotter les mains, se chauffer devant le feu, et il avait une façon particuliere de faire claquer ses levres et de dire : « Ah ! » de temps en temps, pendant que les malades lui soumettaient les diagnostics de leur souffrance, qui inspirait une grande confiance. Il semblait faire entendre par la : « Je sais mieux que vous ce que vous allez me conter ; mais continuez, continuez. » Comme il parlait imperturbablement en toute occasion, soit qu’il eut ou non quelque chose a dire, on s’accordait généralement a reconnaître « qu’il était plein d’anecdotes, » et son expérience ainsi que le profit qu’il en avait du tirer étaient regardés pour cette raison comme une chose qui passait toute créance. Ses malades du beau sexe ne pouvaient trop l’apprécier ; et, parmi ses admirateurs mâles, les plus froids disaient toujours de lui a leurs amis : « Quelle que soit l’habileté de Jobling dans l’exercice de sa profession (et l’on ne pouvait nier qu’il jouît d’une haute réputation), le docteur est un des plus aimables compagnons que vous ayez jamais connus ! »

Pour bien des motifs, et principalement a cause de ses relations avec des négociants et leurs familles, Jobling était exactement la personne que la Compagnie Anglo-Bengali avait besoin de s’attacher comme fonctionnaire médical. Mais Jobling aussi était trop fin pour se lier plus étroitement avec la Compagnie que par les appointements d’un fonctionnaire payé (et tres-bien payé), et pour permettre, s’il pouvait l’empecher, qu’on prît au dehors le change sur la nature de ses relations. Aussi s’arrangeait-il toujours pour expliquer l’affaire de la maniere suivante a un malade qui lui posait la question :

« En ce qui regarde l’Anglo-Bengali, mon cher monsieur, mes informations sont bornées, tres-bornées. Je suis le fonctionnaire médical de la Compagnie, en vertu d’une certaine rétribution mensuelle. Toute peine mérite salaire ; Bis dat qui cito dat ! (Du savoir classique, Jobling ! pensait le malade ; cet homme a de la lecture !) Je reçois régulierement cette rétribution et par conséquent je suis forcé, autant que je sache, de dire du bien de l’établissement. (Rien d’aussi honorable que la conduite de Jobling, pensait le malade, qui venait lui-meme de payer la note de Jobling). Si vous m’adressez des questions, mon cher ami, dit le docteur, au sujet de la responsabilité ou du capital de la Compagnie, je me trouverai embarrassé pour vous répondre ; car je n’ai pas la bosse des chiffres ; et, comme je ne suis porteur d’aucun titre, je ne saurais sans indiscrétion m’immiscer dans ces matieres. La discrétion, et votre aimable dame partagera surement ma façon de penser, doit etre l’une des qualités caractéristiques du médecin. (Rien de plus honnete, ni de plus distingué, que les sentiments de M. Jobling, pensait le patient.) Tres-bien, mon cher monsieur, voila l’affaire. Vous ne connaissez pas M. Montague ? J’en suis fâché. Un bien bel homme, un véritable gentleman. Il a des propriétés dans l’Inde, a ce qu’on m’a assuré. Une magnifique maison et le reste a l’avenant, un mobilier des plus élégants et des plus somptueux. Des tableaux qui, meme au point de vue anatomique, sont parfaits ! Dans le cas ou vous penseriez a lier quelque affaire avec la Compagnie, je vous recommanderai, vous pouvez y compter. Je puis, en conscience, vous présenter comme un sujet valide. Si je me connais a la constitution de quelqu’un, c’est la vôtre ; et cette petite indisposition lui a fait plus de bien, madame, dit le docteur en se tournant vers la femme du malade, que s’il avait avalé la moitié des absurdes bouteilles qu’il y a dans mon officine. Car ce sont de vraies betises (pour confesser la vérité, la moitié d’entre elles au moins ne mérite pas mieux), si on les compare a une constitution telle que celle-ci ! (Jobling est le plus aimable homme que j’aie jamais rencontré de ma vie, pensait le malade ; ma parole d’honneur, je réfléchirai a ce qu’il me dit la !)

– Docteur, voici ce matin pour vous une commission de quatre nouvelles polices et une prime a le recevoir, dit Crimple, qui, apres le lunch, regarda quelques papiers apportés par le garçon de bureau. C’est bon !

– Jobling, mon cher ami, dit Tigg, Dieu vous conserve de longs jours !

– Non, non, dit le docteur. Quelle folie ! Sur ma parole, je n’ai aucun droit a recevoir la commission. Réellement je n’en ai aucun. C’est comme si je prenais votre mouchoir dans votre poche. Je ne vous envoie personne. Je me borne a dire ce qui est a ma connaissance. Mes malades me demandent ce que je sais, et je leur réponds en leur apprenant ce que je sais. Pas autre chose. La défiance est mon côté faible, voila la vérité ; et, a cet égard, je n’ai pas changé depuis mon enfance. C’est-a-dire, ajouta le docteur en remplissant son verre, la défiance vis-a-vis d’autres personnes que vous. Quant a dire que je n’aurais pas pleine confiance moi-meme dans cette compagnie si je n’avais pas placé mon argent ailleurs pour plusieurs années, c’est une autre question. »

Il chercha a se donner l’air d’un homme pour qui la chose ne fait pas de doute ; mais, sentant qu’il n’y réussissait que médiocrement, il changea de theme et se mit a vanter le vin.

« A propos de vin, dit-il, cela me rappelle un des meilleurs verres de vieux porto léger que j’aie jamais bus de ma vie ; c’était a un enterrement. Vous ne connaissez pas par hasard cette affaire, monsieur Montague ? » demanda-t-il en lui présentant une carte.

Tigg prit la carte et dit :

« Ce n’est pas lui que vous avez enterré, j’espere ? S’il est enterré, nous ne désirons nullement l’honneur de sa compagnie.

– Ah ! ah ! dit en riant le docteur ; non, pas tout a fait. Cependant il s’est trouvé honorablement compris dans cette affaire.

– Oh ! dit Tigg en caressant sa moustache, au moment ou il jetait les yeux sur le nom que portait la carte ; je me souviens. Non, il n’est pas encore venu ici. »

A peine avait-il prononcé ces paroles que Bullamy entra et remit une carte au fonctionnaire médical.

« Quand on parle du soleil…, dit le docteur en se levant.

– On est sur d’en voir les rayons, n’est-ce pas ? acheva Tigg.

– Eh bien, non, monsieur Montague, non, répliqua le docteur. N’employons pas ici cette métaphore, car le gentleman est fort loin de la justifier.

– Tant mieux ! dit Tigg. Tant mieux pour l’Anglo-Bengali. Bullamy, desservez la table et emportez tout cela par l’autre porte. Monsieur Crimple, a la besogne.

– L’introduirai-je ? demanda Jobling.

– Je vous en serai éternellement reconnaissant, » répondit Tigg en baisant sa main et souriant avec douceur.

Le docteur passa dans le bureau extérieur, d’ou il revint immédiatement avec Jonas Chuzzlewit.

« Monsieur Montague, dit Jobling, permettez-moi de vous présenter mon ami M. Chuzzlewit. Mon cher monsieur Jonas, je vous présente l’un de mes meilleurs amis, notre président. Maintenant, savez-vous bien, ajouta-t-il en se reprenant avec une finesse parfaite et promenant un sourire autour de lui, que voici une singuliere preuve de la force de l’exemple ? C’est réellement une tres-remarquable preuve de la force de l’exemple. Je dis notre président. Pourquoi notre président ? Parce qu’il n’est point mon président. Je n’ai d’autre rapport avec la Compagnie que de lui donner, moyennant rétribution, moyennant honoraires, mon humble avis comme médecin, tout juste comme je le donnerais soit a Jack Noakes, soit a Tom Styles. Alors pourquoi ai-je dit notre président ? Tout simplement parce que j’entends cette formule constamment répétée autour de moi. Telle est, chez ce bipede qui s’appelle l’homme, l’opération involontaire de la faculté morale de l’imitation. Monsieur Crimple, je crois que vous ne prisez plus ? Vous avez tort. Vous devriez priser. »

Tandis que le docteur se livrait a ces observations et les faisait suivre d’une prise sonore et prolongée, Jonas s’assit a la table du Conseil, de l’air gauche et maladroit que le lecteur lui connaît bien. Il nous arrive a tous communément, mais surtout aux esprits vulgaires, de nous laisser imposer par les beaux habits et les meubles magnifiques. Jonas en subissait plus que personne l’influence.

« Maintenant, je sais que vous avez, messieurs, une affaire discuter ensemble, dit le docteur, et votre temps est précieux. Le mien l’est aussi, car bien des existences reposent sur moi dans la salle voisine, et, apres que j’aurai vaqué a ce soin, j’aurai a faire toute une tournée de visites. A présent que j’ai eu le plaisir de vous mettre en rapport, je puis aller a mes occupations. Au revoir ! Mais, avant que je parte, permettez-moi, monsieur Montague, de vous dire encore ces deux mots du gentleman qui est assis aupres de vous : ce gentleman a fait plus, monsieur (ici, le docteur frappa solennellement sur sa tabatiere), pour me réconcilier avec l’humanité, qu’aucun homme mort ou vivant. Au revoir !

En achevant ces paroles, Jobling s’élança vivement hors de la chambre et procéda, dans son département officiel, a passer en revue les gens qui étaient venus prendre des assurances sur la vie ; il mit a cette opération la conscience ferme d’un homme qui accomplit son devoir sans se dissimuler la grande difficulté qu’il avait a accueillir de nouveaux assurés dans la Compagnie Anglo-Bengali. Il leur tâtait le pouls, inspectait leur langue, écoutait le jeu de leurs poumons, examinait leur poitrine et ainsi de suite, comme s’il ne savait pas bien d’avance que, dans quelque état qu’ils fussent, la Compagnie Anglo-Bengali s’empresserait d’accepter leurs polices d’assurance ; il en était pourtant bien convaincu ; il suffisait de le connaître. Il était trop Jobling pour cela. D’autres auraient pu s’y méprendre, je ne dis pas, mais Jobling… allons donc !

M. Crimple s’éloigna aussi pour ses courses de la matinée ; Jonas Chuzzlewit et Tigg demeurerent seuls ensemble.

Tigg rapprocha son fauteuil de celui de Jonas et dit d’une maniere séduisante :

« J’ai appris de notre ami que vous aviez pensé a…

– Oh ! ma foi, alors il s’est trompé en disant cela, s’écria Jonas qui l’interrompit. Je ne lui ai nullement confié ma pensée. S’il a pris sous son bonnet que je venais ici dans telle ou telle intention, c’est une découverte de son cru. Je ne suis nullement engagé par la. »

Jonas mit une certaine aigreur dans cette réponse ; car, sans parler de la méfiance habituelle de son caractere, il était dans sa nature de chercher a se venger des beaux habits et des meubles magnifiques en raison de l’impuissance ou il se sentait d’échapper a leur influence.

« Si je viens ici pour faire une question ou deux et emporter un ou deux documents afin d’y réfléchir ensuite a loisir, je ne m’engage a rien. Que ce soit bien entendu entre nous.

– Mon cher ami, s’écria Tigg en le frappant sur l’épaule, j’aime votre franchise. Quand des hommes comme vous et moi entrent en conversation, ils évitent tout malentendu possible. Pourquoi vous déguiserais-je ce que vous savez si bien, et ce que le vulgaire ne doit pas meme soupçonner ? Nous autres Compagnies nous sommes des oiseaux de proie, de purs oiseaux de proie. La seule question est de savoir si en soignant nos intérets nous pouvons aussi servir les vôtres ; si en mettant double ouate a notre nid nous pouvons en mettre une au vôtre. Oh ! vous possédez notre secret. Vous etes dans les coulisses. Nous voulons donc avoir le mérite de jouer cartes sur table avec vous, puisque nous savons bien que nous ne pouvons faire autrement. »

Des le premier moment ou nous avons produit Jonas aux yeux de nos lecteurs, nous avons fait observer qu’il y a dans la fourberie comme dans l’innocence une certaine ingénuité, et que Jonas, toutes les fois qu’il s’agissait d’un trait de friponnerie, était le plus crédule des hommes. Si M. Tigg avait voulu présenter l’affaire sous un jour honorable, Jonas n’eut pas manqué de le soupçonner, l’autre eut-il été un parfait modele de probité ; mais quand Tigg répondit tout d’abord a la mauvaise opinion de Jonas sur tout et sur chacun, Jonas commença a trouver que c’était un brave garçon avec qui l’on pouvait s’expliquer librement.

Il changea donc d’attitude dans son fauteuil ; il n’en fut pas moins disgracieux, mais il se donna l’air plus arrogant, souriant en lui-meme a sa vanité misérable.

« Vous n’etes pas maladroit en affaires, dit-il, monsieur Montague ; vous savez prendre les gens, a ce que je vois.

– Chut ! chut ! fit Tigg, avec un geste confidentiel et en montrant ses dents blanches ; nous ne sommes pas des enfants, monsieur Chuzzlewit ; nous sommes des hommes faits, je suppose. »

Jonas fit voir qu’il était de son avis ; puis étendant pour la premiere fois ses jambes et posant un de ses poings sur la hanche pour montrer qu’il se trouvait la comme chez lui :

« La vérité est… dit-il.

– Ne parlez pas de vérité, interrompit Tigg avec une autre grimace bouffonne. Pas de blague ! »

Jonas, enchanté de cette saillie, reprit ainsi :

« Eh bien ! pour dire les choses par le menu…

– Voila qui va mieux, murmura Tigg ; beaucoup mieux !

– Je n’ai pas eu a m’applaudir des relations que j’ai eues avec une ou deux des anciennes compagnies… que j’ai eues autrefois, je veux dire. Elles faisaient des objections qu’elles n’avaient pas le droit de faire, elles posaient des questions qu’elles n’avaient pas le droit de poser, et le prenaient de trop haut pour mon gout. »

En faisant ces observations, il baissa les yeux et regarda curieusement son interlocuteur.

Jonas fit une si longue pause, que M. Tigg crut devoir venir a son secours et dit, de la maniere la plus gracieuse :

« Prenez donc un verre de vin.

– Non, non, répondit Jonas en secouant la tete d’un air avisé ; pas de cela ; je vous remercie. Pas de vin en affaire. C’est tres-bien pour vous peut-etre ; mais moi, ça ne me va pas.

– Quel vieux renard vous faites, monsieur Chuzzlewit ! » dit Tigg, s’adossant a son fauteuil, et lançant a Jonas une oillade a travers ses yeux a demi fermés.

Jonas secoua de nouveau la tete, comme pour dire : « Vous avez parfaitement raison ; » puis il reprit, d’un ton badin :

« Pas si vieux cependant que je n’aie été prendre femme. Vous me direz que c’est une sottise de plus. Peut-etre bien, d’autant plus qu’elle est jeune. Mais comme on ne sait jamais ce qui peut arriver a ces diables de femmes, je songe a assurer la vie de la mienne. Il est bien naturel, vous savez, qu’un homme se ménage quelque consolation dans le cas ou il viendrait a subir une pareille perte.

– S’il y a quelque consolation possible dans des circonstances qui brisent le cour, murmura Tigg, avec les yeux fermés comme précédemment.

– Tout juste, répliqua Jonas, s’il y a quelque consolation possible. Maintenant, supposons que je fasse ici cette assurance : je voudrais que ce fut a bon marché, avec des conditions faciles et sans que ma femme en fut instruite ; ce que je voudrais d’autant plus éviter qu’une femme ne manque jamais, si vous lui parlez de ces sortes de sujets, de s’imaginer qu’elle va mourir tout de suite.

– C’est réel, s’écria Tigg, se baisant la main en l’honneur du beau sexe. Vous avez parfaitement raison. Ce sont de petits etres doux, faibles et fragiles !

– Or, dit Jonas, vous savez, d’une part pour ce motif, et de l’autre parce que j’ai été maltraité dans d’autres compagnies, il me serait bien égal de patronner la vôtre. Mais je désire savoir quelle sureté elle présente. La vér…

– N’allez pas dire la vérité ! s’écria Tigg, levant sa main chargée de bagues. N’employez pas, s’il vous plaît, cette expression des écoles du dimanche !

– Pour parler par le menu, dit Jonas, quelles sont vos suretés ?

– Le capital versé, mon cher monsieur, dit Tigg en indiquant quelques papiers épars sur la table, est jusqu’a présent…

– Oh ! je connais ça : je sais ce que c’est que tous ces versements-la.

– Ah ! vraiment ! s’écria Tigg, s’arretant court.

– Mais je m’en flatte. »

Tigg retourna les papiers et, se rapprochant encore de Jonas, il lui dit a l’oreille :

« Je sais bien que vous le savez : je le sais bien. Regardez-moi. »

Jonas n’avait guere l’habitude de contempler les gens en face ; mais sur cette invitation, il se dérangea un peu pour se mettre au point de vue des traits du président. Celui-ci s’adossa a son fauteuil afin de mieux poser.

– Me reconnaissez-vous ? demanda-t-il, en élevant ses sourcils. Vous rappelez-vous ? Ne m’avez-vous pas vu déja ?

– Quand je suis entré ici, il m’a semblé, dit Jonas, le considérant, que j’avais un souvenir de vos traits ; mais je ne saurais préciser en quel lieu je vous ai vu. Non, je ne m’en souviens pas, meme maintenant. Était-ce dans la rue ?

– N’était-ce pas dans le parloir de Pecksniff ? dit Tigg.

– Dans le parloir de Pecksniff ! répéta Jonas en reprenant longuement haleine. Voudriez-vous dire le jour ou…

– Oui, cria Tigg ; le jour ou il y eut une charmante, une délicieuse petite assemblée de famille, a laquelle vous et votre respectable pere assistiez.

– Ne parlez pas de lui ! dit Jonas. Il est mort, et il ne reviendra pas.

– Il est mort ! s’écria Tigg. Quoi ! ce vénérable vieux gentleman est mort !… Vous lui ressemblez beaucoup. »

Jonas ne reçut pas du tout ce compliment avec faveur, peut-etre a cause de l’opinion particuliere qu’il avait du plus ou moins d’agrément des traits de son pere décédé ; peut-etre aussi parce qu’il n’était pas tres-flatté de découvrir que Montague et Tigg ne faisaient qu’une seule et meme personne. Ce gentleman s’en aperçut, et, touchant familierement la manche de Jonas, il l’emmena pres de la fenetre. A partir de ce moment, M. Montague déploya une verve et une gaieté remarquables.

« Me trouvez-vous métamorphosé depuis cette époque ? demanda-t-il. Parlez sincerement. »

Jonas regarda attentivement Tigg, son gilet et ses bijoux, puis il répondit :

– Étais-je bien pané, a cette époque ? demanda Montague.

– Parfaitement pané, » dit Jonas.

M. Montague lui montra la rue ou Bailey l’attendait avec le cabriolet.

« C’est gentil, on peut meme dire brillant. Eh bien ! devinez a qui cela appartient ?

– Je n’en sais rien.

– A moi. Comment trouvez-vous cet appartement ?

– Il doit avoir couté beaucoup d’argent, dit Jonas.

– Vous avez raison. Il est a moi aussi. »

Tigg ajouta a voix basse en le poussant un peu du coude :

« Pourquoi ne prendriez-vous pas des assurances, au lieu d’en payer ? Voila ce que devrait faire un homme comme vous. Associons-nous ! »

Jonas le regarda tout stupéfait :

« Trouvez-vous qu’il y ait assez de monde dans cette rue ? demanda Montague, appelant son attention sur la foule qui se pressait au dehors.

– En masse, dit Jonas, qui jeta sur la rue un coup d’oil rapide et reporta aussitôt apres son attention sur Tigg.

– Il y a, dit ce dernier, des tableaux de statistique d’apres lesquels vous pouvez savoir, a peu de chose pres, combien de personnes vont et viennent dans cette rue du matin au soir. Je puis vous dire combien il y en a qui entrent ici, par la seule raison qu’il y a un bureau, sans rien en savoir de plus que s’il s’agissait des pyramides. Ah ! ah ! ah ! associons-nous. Vous serez a bon marché dans l’affaire. »

Jonas le regardait, de plus en plus ébahi.

« Je puis vous dire, ajouta Tigg a demi-voix, combien d’entre eux acheteront des annuités, prendront des assurances, nous apporteront leur argent sous milles formes, de mille manieres, nous forceront a l’accepter, mettront leur confiance en nous comme si nous étions l’Hôtel de la Monnaie ; et pourtant ils ne nous connaissent pas plus que vous ne connaissez le balayeur du coin de la rue ; moins encore peut-etre. Ha ! ha ! ha ! »

Peu a peu Jonas se laissa aller a sourire.

« Yah ! dit Montague en lui donnant dans la poitrine un coup amical ; vous etes trop fort pour nous, mon vieux chien. Sans cela, je ne vous eusse pas mis ainsi dans la confidence. Voulez-vous dîner avec moi demain dans Pall Mall ?

– Volontiers, dit Jonas.

– C’est bien entendu, s’écria Montague. Attendez un peu. Prenez ces papiers et examinez-les. Voyez, ajouta-t-il en ramassant sur la table quelques feuilles imprimées : B. est un petit marchand, un commis, un ecclésiastique, un artiste, un auteur, en un mot, ce que vous voudrez.

– Oui, dit Jonas, regardant avec intéret par-dessus l’épaule de Tigg. Tres-bien.

– B. a besoin d’emprunter. Disons cinquante ou cent livres sterling ; peut-etre davantage, mais n’importe. B. s’appuie sur deux cautions. B. est accepté. Les deux cautions s’engagent. B. assure sa vie pour le double du chiffre ordinaire, et procure deux assurances d’amis, pour patronner l’office. Ah ! ah ! ah ! N’est-ce pas une bonne idée ?

– Ma foi, oui, une idée excellente ! s’écria Jonas. Mais le fait-il ainsi réellement ?

– S’il le fait ainsi ! répéta le président. B. est fanatisé, mon cher, et il fera tout ce qu’on voudra. Comprenez-vous ? Eh bien ! cette idée-la est de mon cru.

– Elle vous fait honneur, Dieu me bénisse, elle vous fait honneur.

– Je le crois, répliqua le président, et je suis fier de vous l’entendre dire. B. paye le plus haut intéret légal…

– Ce n’est pas trop, interrompit Jonas.

– Bien ! tres-bien !… Et ce n’est pas trop beau non plus, de la part de la loi, de nous tenir si serrés, infortunées victimes que nous sommes, quand elle demande pour elle-meme a tous ses clients un intéret si prodigieux. Mais comme dit le proverbe : « La charité commence a la maison et la justice a la porte voisine. » Bien ! la loi nous tenant donc si serrés, nous n’avons pas de raison pour etre bien tendres a l’endroit de B. En conséquence, nous mettons a la charge de B. l’intéret régulier : nous gagnons la prime de B. et celle des amis de B., et nous imputons a B. les frais du traité ; et soit que nous l’acceptions ou non, nous portons a son compte les frais « d’enquete » (pour cela nous avons un homme, a une livre sterling par semaine), et, de plus, nous faisons payer a B. quelque chose pour le secrétaire. En résumé, mon cher ami, nous poussons B. par monts et par vaux, et il nous constitue sur sa personne un petit revenu diablement gentil. Ah ! ah ! ah ! En réalité, dit Tigg, montrant son cabriolet, je vous mene B. bon train, et c’est un fier cheval pur sang. Ah ! ah ! ah ! »

Jonas s’amusa infiniment de ces saillies : c’était le genre d’esprit qui lui convenait le mieux.

« Alors, dit Tigg Montague, nous accordons des annuités aux termes les plus bas et les plus avantageux qu’on connaisse sur le marché ; et les vieilles dames, les vieux gentlemen du pays les achetent. Ah ! ah ! ah ! Et nous les payons… peut-etre. Ah ! ah ! ah !

– Mais cela n’est pas sans entraîner quelque responsabilité, dit Jonas d’un air de doute.

– Quant a la responsabilité, je la prends sur moi, dit Tigg Montague. Je suis ici pour répondre de tout. Je suis le seul responsable dans l’établissement. Ah ! ah ! ah ! Et puis, il y a les assurances sur la vie sans intéret, les polices, etc. C’est tres-profitable, tres-confortable. L’argent est versé, vous comprenez, cela se répete chaque année : la bonne farce !

– Mais quand ça commencera a rentrer ?… observa Jonas. C’est fort bien, tant que l’Office est encore nouveau : mais lorsque les assurés commenceront a mourir, voila ce qui me tracasse.

– Au premier coup d’oil, mon cher ami, dit Montague, pour vous montrer combien vous jugez sainement les choses, nous avons eu une couple de chiennes de morts qui nous ont réduits a un piano a queue.

– Qui vous ont réduits a quoi ? s’écria Jonas.

– Je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée, dit Tigg Montague, que j’ai tiré de l’argent de toutes les pieces de mon mobilier, et que je me suis trouvé sans autre ressource au monde qu’un grand piano seulement. Et il était tellement haut, qu’a peine pouvais-je m’asseoir dessus. Mais, mon cher ami, nous avons surmonté la difficulté. Cette semaine-la, nous avons émis bon nombre de polices nouvelles (un joli cadeau, par parenthese, que nous avons fait la aux solliciteurs !), et nous sommes remontés bientôt sur notre bete. Si, un de ces jours, les chances venaient a tourner péniblement par quelque déces, ainsi que vous me le faisiez observer tres-judicieusement, alors… »

Il acheva sa phrase tellement bas qu’il était impossible d’entendre autre chose qu’un mot isolé, et encore prononcé imparfaitement. Ce mot était :

« Filer.

– En vérité, vous avez un front d’airain, dit Jonas, dans le paroxysme de l’admiration.

– Ma foi ! va pour un front d’airain, mon cher ami, quand on gagne de l’or en échange.

Le président jeta cette exclamation en l’accompagnant d’un éclat de rire qui le secoua de la tete aux pieds. Il ajouta :

« Dînerez-vous avec moi demain ?

– A quelle heure ? demanda Jonas.

– A sept heures. Voici ma carte. Prenez les pieces. Je vois que vous serez des nôtres !

– Je ne connais rien a tout ça, dit Jonas. Il y a la bien des choses a examiner d’abord.

– Eh bien, dit Montague, en le frappant sur l’épaule, vous examinerez autant et comme il vous plaira. Mais vous serez des nôtres, j’en suis convaincu. Vous étiez né pour cela. Bullamy ! »

Obéissant a cet ordre et a l’appel de la petite sonnette, le gilet apparut. Chargé d’indiquer a Jonas la sortie, il passa devant ce gentleman, et cria comme a l’ordinaire de sa voix retentissante : « Place, s’il vous plaît, place, s’il vous plaît ! pour un gentleman qui sort du Conseil, place, s’il vous plaît ! »

M. Montague, qui était resté seul, réfléchit quelques moments, puis il dit en élevant le ton :

« Nadgett est-il dans l’Office ?

– Il y est, monsieur, » répondit ce dernier.

Aussitôt Nadgett entra, fermant sur lui la porte de la chambre du Conseil avec autant de soin que s’il s’agissait de comploter un assassinat.

C’était l’homme qu’on avait chargé de prendre les renseignements, a une livre sterling par semaine. Il n’y avait chez Nadgett ni vertu ni mérite a mener secretement et avec la plus grande discrétion toutes ses opérations anglo-bengalaises : car il était né pour etre le mystere vivant. C’était un petit vieillard sec et maigre, qui semblait avoir mis sous le secret jusqu’au sang meme caché dans ses veines ; personne n’aurait voulu parier qu’il en possédât six onces dans tout son corps. Comment vivait-il ? c’était un secret. Ou vivait-il ? c’était un secret. Et meme, qui était-il ? c’était encore un secret. Dans son vieux portefeuille moisi, il se trouvait bon nombre de cartes contradictoires : d’apres les unes, il s’intitulait négociant en charbons ; d’apres les autres, négociant en vins : d’apres les unes, agent de commission ; d’apres les autres, collecteur de taxes ; d’apres d’autres enfin, comptable, comme si en réalité il n’était pas bien sur lui-meme du secret de sa propre existence. Il avait toujours dans la Cité des rendez-vous ou il ne venait jamais personne. Durant des heures entieres il restait assis a la Bourse, occupé a contempler les allants et venants, et il en faisait autant au Garraway et dans les autres cafés d’affaires ; la, on l’avait vu quelquefois sécher devant le feu un mouchoir de poche tres-humide, et jeter un regard par-dessus son épaule pour voir s’il apercevait son individu qui ne se montrait jamais. Il était rongé par la poussiere, râpé jusqu’a la corde, misérablement vetu ; il avait toujours du duvet sur les jambes et sur le dos ; et il tenait son linge tellement secret, en se boutonnant jusqu’au cou et s’enveloppant de son habit, que peut-etre n’en avait-il pas. Disons la vérité, il est plus que probable qu’il n’en avait pas. Il portait un gant sale en poil de castor qu’il tenait suspendu devant lui au bout de son index, soit qu’il marchât, soit qu’il fut assis ; mais le frere jumeau de ce gant était aussi un secret. Quelques personnes disaient que M. Nadgett avait fait banqueroute ; d’autres, que depuis son enfance il était compris, a la Chancellerie, dans un ancien proces encore pendant ; mais tout cela était un mystere. Il portait sur lui des morceaux de cire a cacheter, et il avait toujours dans sa poche un vieux cachet de cuivre d’hiéroglyphique figure, et souvent aussi il rédigeait secretement des lettres pour les rendez-vous imaginaires dont nous avons parlé. Mais ces lettres ne semblaient jamais etre a l’adresse de personne : il les fourrait seulement dans un coin secret de son habit, et au bout de quelques semaines, il se les remettait a lui-meme, tout surpris de les retrouver jaunies. Enfin, c’était un homme si mystérieux, que, s’il fut mort en laissant un million de fortune ou en ne laissant que deux sous vaillant, tout le monde eut trouvé la chose également naturelle, et n’eut pas manqué de dire : « C’est précisément a cela que je m’attendais. » Il appartenait d’ailleurs a une certaine classe, a une race particuliere a la Cité, de gens qui sont les uns pour les autres un mystere vivant aussi indéchiffrable que pour le reste de l’humanité.

« Monsieur Nadgett, dit Montague en transcrivant l’adresse de Jonas Chuzzlewit sur un carré de papier, d’apres la carte qui était encore sur la table, je désire avoir personnellement des renseignements au sujet de ce nom. Ne vous inquiétez pas. Apportez-moi tout ce que vous aurez pu recueillir, a moi seul, monsieur Nadgett. »

Nadgett posa ses lunettes sur son nez et lut attentivement le nom ; puis il regarda le président par-dessus ses verres, et inclina la tete ; puis il remit les lunettes dans leur étui et dans sa poche. Cela fait, il considéra sans ses lunettes le papier placé sous ses yeux, et en meme temps il tira son portefeuille d’un endroit écarté qui devait exister vers le milieu de son épine dorsale. Tout vaste qu’il était, ce portefeuille était bourré de pieces diverses ; mais Nadgett y trouva une place pour le nouveau document. Apres avoir fermé soigneusement son portefeuille, il le replongea par un tour de main solennel dans la région secrete d’ou il l’avait exhibé.

Il se retira en saluant de nouveau et sans prononcer une seule parole, n’ouvrant de la porte que juste ce qu’il lui fallait pour passer, et la refermant avec le meme soin qu’il avait mis a la fermer précédemment. Le président du Conseil employa le reste de la matinée a apposer sa signature en témoignage du bon accueil fait a diverses demandes nouvelles de placements a rentes viageres et d’assurances. La Compagnie prenait, a ce qu’il paraît, un bel essor, car les demandes pleuvaient gentiment.