Une Fille du Régent - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1844

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka Une Fille du Régent - Alexandre Dumas

1719. Louis XV est mineur et Philippe d'Orléans gouverne la France, c'est la Régence. Philippe d'Orléans a trois enfants qui le déçoivent et veut faire venir a Paris sa fille illégitime, Hélene de Chaverny. Hélene a été élevée dans un couvent pres de Nantes et ignore tout de sa famille. Elle est amoureuse du chevalier Gaston de Chanlay, qu'elle a rencontré lors d'une procession. Gaston révele a Hélene qu'il doit partir a Paris sans en révéler la cause. En fait, Gaston est engagé dans un complot ourdi par la noblesse bretonne déçue par ce pouvoir qu'elle souhaite renverser au profit de Philippe V d'Espagne, petit-fils de Louis XIV. Mais Dubois, proche du régent et chef de la police secrete protege le pouvoir et va faire un jouer un rôle étonnant a Philippe d'Orléans...

Opinie o ebooku Une Fille du Régent - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Une Fille du Régent - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - UNE ABBESSE AU DIX-HUITIEME SIECLE
Chapitre 2 - DÉCIDÉMENT LA FAMILLE SE RANGE.
Chapitre 3 - LE RAT ET LA SOURIS

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 UNE ABBESSE AU DIX-HUITIEME SIECLE

Le 8 février 1719, une chaise armoriée des trois fleurs de lis de France, avec le lambel d’Orléans au chef, entrait, précédée de deux piqueurs et d’un page, sous le porche roman de l’abbaye de Chelles, au moment ou dix heures sonnaient.

Arrivée sous le péristyle, la chaise s’arreta, le page avait déja mis pied a terre, la portiere fut donc ouverte sans retard, et les deux voyageurs qu’elle contenait descendirent.

Celui qui en sortit le premier était un homme de quarante-cinq a quarante-six ans, de petite taille, assez replet, haut en couleur, bien dégagé dans ses mouvements, et ayant, dans tous ses gestes, un certain air de supériorité et de commandement.

L’autre, qui descendit lentement et un a un les trois degrés du marchepied, était petit aussi, mais maigre et cassé ; sa figure, sans etre précisément laide, offrait, malgré l’esprit qui étincelait dans ses yeux et l’expression de malice qui relevait le coin de ses levres, quelque chose de désagréable ; il paraissait tres-sensible au froid, qui, en effet, piquait assez vivement, et suivait son compagnon tout en grelotant sous un vaste manteau.

Le premier de ces deux hommes s’élança rapidement vers l’escalier et en escalada les marches en personne qui connaît les localités, passa dans une vaste antichambre en saluant plusieurs religieuses qui s’inclinerent jusqu’a terre, et courut plutôt qu’il ne marcha vers un salon de réception situé aux entresols, et dans lequel, il faut le dire, on ne remarquait aucune trace de cette austérité qui est, d’ordinaire, la premiere condition de l’intérieur d’un cloître.

Le second, qui avait monté l’escalier lentement, passa par les memes pieces, salua les memes religieuses, qui s’inclinerent presque aussi bas qu’elles l’avaient fait pour son compagnon, qu’il finit par rejoindre au salon, mais sans autrement se presser.

– Et maintenant, dit le premier des deux hommes, attends-moi ici en te réchauffant, j’entre chez elle, et, en dix minutes, j’en finis avec tous les abus que tu m’as signalés ; si elle nie et que j’aie besoin de preuves, je t’appelle.

– Dix minutes ! monseigneur, répondit l’homme au manteau, il se passera plus de deux heures avant que Votre Altesse ait seulement abordé le sujet de la visite. Oh ! madame l’abbesse de Chelles est un grand clerc ; l’ignorez-vous, par hasard ?

Et, en disant ces mots, il s’étendit sans façon dans un fauteuil qu’il avait tiré pres du feu, et allongea ses jambes maigres sur les chenets.

– Eh ! mon Dieu, non, reprit avec impatience celui que l’on qualifiait du titre d’Altesse, et, si je pouvais l’oublier, tu te chargerais de me le rappeler, Dieu merci ! assez souvent. Diable d’homme, va ! pourquoi m’as-tu fait venir ici aujourd’hui, par ce vent et par cette neige ?

– Parce que vous n’avez pas voulu y venir hier, monseigneur.

– Hier, c’était impossible, j’avais rendez-vous justement a cinq heures avec milord Staer.

– Dans une petite maison de la rue des Bons-Enfants. Milord ne demeure donc plus a l’hôtel de l’Ambassade d’Angleterre ?

– Monsieur l’abbé, je vous ai déja défendu de me faire suivre.

– Monseigneur, mon devoir est de vous désobéir.

– Eh bien ! désobéissez-moi, mais laissez-moi mentir a mon aise, sans avoir l’impertinence, pour me prouver que votre police est bien faite, de me faire remarquer que vous vous apercevez que je mens.

– Monseigneur peut etre tranquille, je croirai désormais tout ce qu’il me dira.

– Je ne m’engage pas a vous rendre la pareille, monsieur l’abbé : car ici, justement, vous me paraissez avoir commis quelque erreur.

– Monseigneur, je sais ce que j’ai dit, et non-seulement je répete ce que j’ai dit, mais je l’affirme.

– Mais regarde donc, pas de bruit, pas de lumiere, une paix de cloître ; tes rapports sont mal faits, mon cher ; on voit que nous sommes en retard avec nos agents.

– Hier, monseigneur, il y avait ici, ou vous etes, un orchestre de cinquante musiciens ; la-bas, ou s’agenouille si dévotement cette jeune sour converse, il y avait un buffet ; ce qu’il y avait sur ce buffet, je ne vous le dis pas, mais je le sais ; et, dans cette galerie, la, a gauche, ou un modeste souper de lentilles et de fromage a la creme se prépare pour les saintes filles du Seigneur, on dansait, on buvait et l’on faisait…

– Eh bien ! que faisait-on ?

– Ma foi, monseigneur, on faisait l’amour a deux cents personnes.

– Diable ! diable ! et tu es bien sur de ce que tu me dis la ?

– Un peu plus sur que si je l’avais vu de mes propres yeux ; voila pourquoi vous faites bien de venir aujourd’hui, et pourquoi vous eussiez mieux fait encore de venir hier. Ce genre de vie la ne convient réellement pas a des abbesses, monseigneur.

– Non, n’est-ce pas, c’est bon pour des abbés, l’abbé.

– Je suis un homme politique, monseigneur.

– Eh bien ! ma fille est une abbesse politique, voila tout.

– Oh ! qu’a cela ne tienne, monseigneur, laissons faire, si cela vous convient ; je ne suis pas chatouilleux en morale, moi, vous le savez mieux que personne. Demain on me chansonnera, soit ; mais on m’a chansonné hier et on me chansonnera apres-demain. Qu’est-ce qu’une chanson de plus ? La belle abbesse, d’ou viens-tu ? fera un pendant tres-convenable a : Monsieur l’abbé, ou allez-vous ?

– Allons, allons, c’est bien, attends-moi ici, je vais gronder.

– Croyez-moi, monseigneur, si vous voulez faire de la bonne besogne, grondez ici, grondez devant moi, je serai plus sur de mon affaire ; si vous manquez de raisonnement ou de mémoire, faites moi signe et je viendrai a votre aide, soyez tranquille.

– Oui, tu as raison, dit le personnage qui s’était chargé du rôle de redresseur de torts, et dans lequel, nous l’espérons bien, le lecteur a reconnu le régent Philippe d’Orléans. Oui, il faut que le scandale cesse… un peu au moins ; il faut que l’abbesse de Chelles, désormais, ne reçoive plus que deux fois la semaine ; qu’on ne souffre plus cette cohue et ces danses, et que les clôtures soient rétablies, afin que le premier venu n’entre plus dans ce couvent comme un piqueur dans une foret. Mademoiselle d’Orléans est passée de la dissipation aux idées religieuses ; elle a quitté le Palais-Royal pour Chelles, et cela malgré moi, qui ai fait tout ce que j’ai pu pour l’empecher. Eh bien ! que, pendant cinq jours de la semaine, elle fasse l’abbesse, il lui restera encore deux jours pour faire la grande dame, il me semble que c’est bien assez.

– Tres-bien, monseigneur, tres-bien vous commencez a envisager la chose sous son véritable point de vue.

– N’est-ce pas ce que tu veux, dis ?

– C’est ce qu’il faut ; il me semble qu’une abbesse qui a trente valets de pied, quinze laquais, dix cuisiniers, huit piqueurs, une meute, qui fait des armes, qui joue de la basse, qui sonne du cor, qui saigne, qui purge, qui fait des perruques, qui tourne des pieds de fauteuil, qui tire des coups de pistolet et des feux d’artifice ; il me semble, monseigneur, qu’une abbesse comme celle-la ne doit pas trop s’ennuyer d’etre religieuse.

– Ah ça ! mais, dit le duc a une vieille religieuse qui traversait le salon un trousseau de clefs a la main, n’a-t-on donc pas fait prévenir ma fille de mon arrivée ? Je désirerais savoir si je dois passer chez elle ou l’attendre ici.

– Madame vient, monseigneur, répondit respectueusement la sour en s’inclinant.

– C’est bien heureux ! murmura le régent qui commençait a trouver que la digne abbesse en agissait avec lui un peu bien légerement, et comme fille et comme sujette.

– Allons, monseigneur, rappelez-vous la fameuse parabole de Jésus chassant les marchands du temple ; vous la savez, vous l’avez sue, ou vous deviez la savoir, car je vous l’ai apprise avec bien d’autres choses dans le temps que j’étais votre précepteur ; chassez-moi un peu ces musiciens, ces pharisiens, ces comédiens et ces anatomistes, trois seulement de chaque profession, et cela nous fera une assez jolie escorte, je vous en réponds, pour nous accompagner au retour.

– N’aie pas peur, je me sens en verve de precher.

– Alors, répondit Dubois en se levant, cela tombe a merveille, car la voici.

En effet, en ce moment meme, une porte donnant dans l’intérieur du couvent venait de s’ouvrir, et la personne si impatiemment attendue apparaissait sur le seuil.

Disons, en deux mots, quelle était cette digne personne, qui était parvenue, a force de folies, a soulever la colere de Philippe d’Orléans, c’est-a-dire de l’homme le plus débonnaire et du pere le plus indulgent de France et de Navarre.

Mademoiselle de Chartres, Louise-Adélaide d’Orléans, était la seconde et la plus jolie des trois filles du régent ; elle avait une belle peau, un teint superbe, de beaux yeux, une belle taille et des mains délicates ; ses dents surtout étaient magnifiques, et la princesse palatine, sa grand’mere, les compare a un collier de perles dans un écrin de corail.

De plus, elle dansait bien, chantait mieux encore, lisait la musique a livre ouvert et accompagnait admirablement : elle avait eu pour maître de musique Cauchereau, l’un des premiers artistes de l’Opéra, avec lequel elle avait fait de plus rapides progres que n’en font ordinairement les femmes et surtout les princesses ; il est vrai que mademoiselle d’Orléans mettait une grande assiduité dans ses leçons ; bientôt peut-etre le secret de cette assiduité sera-t-il révélé au lecteur, comme il le fut a la duchesse sa mere.

Au reste, tous ses gouts étaient ceux d’un homme, et elle semblait avoir changé de sexe et de caractere avec son frere Louis ; elle aimait les chiens, les chevaux et les cavalcades ; toute la journée, elle maniait des fleurets, tirait le pistolet ou la carabine, faisait des feux d’artifice, n’aimant rien au monde de ce qui plaît aux femmes, et s’occupant a peine de sa figure, qui, ainsi que nous l’avons dit, en valait la peine.

Cependant, au milieu de tout cela, le talent que préférait mademoiselle de Chartres était la musique ; elle portait sa prédilection pour cet art jusqu’au fanatisme : rarement elle manquait une des représentations de l’Opéra, ou jouait son maître Cauchereau, donnant a l’artiste des preuves de sa sympathie en applaudissant comme une simple femme, et, un soir que cet artiste s’était surpassé dans un grand air, elle alla meme jusqu’a s’écrier : « Ah ! bravo, bravo ! mon cher Cauchereau. »

La duchesse d’Orléans trouva non-seulement l’encouragement un peu vif, mais encore l’exclamation hasardée pour une princesse du sang. Elle décida que mademoiselle de Chartres savait assez de musique comme cela, et Cauchereau, bien payé de ses leçons, reçut l’avis que, l’éducation musicale de son éleve étant terminée, il n’avait plus besoin de se présenter au Palais-Royal.

De plus, la duchesse invita sa fille a aller passer une quinzaine de jours au couvent de Chelles, dont l’abbesse, sour du maréchal de Villars, était une de ses amies.

Sans doute, ce fut pendant cette retraite que mademoiselle de Chartres, qui faisait tout par sauts et par bonds, dit Saint-Simon, prit la résolution de renoncer au monde. Quoi qu’il en soit, vers la semaine sainte de 1718, elle avait demandé a son pere, qui le lui avait accordé, d’aller faire ses pâques a l’abbaye de Chelles ; mais cette fois, les pâques faites, au lieu de revenir prendre au palais sa place de princesse du sang, elle demanda a rester a Chelles comme simple religieuse.

Le duc, qui trouvait qu’il avait déja bien assez d’un moine dans sa famille, c’est ainsi qu’il appelait son fils légitime Louis, sans compter un de ses fils naturels qui était abbé de Saint-Albin, fit tout ce qu’il put pour s’opposer a cette étrange vocation ; mais, sans doute parce qu’elle rencontrait cette opposition, mademoiselle de Chartres s’enteta. Il fallut céder ; et le 25 avril 1718 elle prononça ses voux.

Alors le duc d’Orléans, pensant que sa fille, pour etre religieuse, n’en était pas moins princesse du sang, traita avec mademoiselle de Villars de son abbaye. Douze mille livres de rentes, qu’on assura a la sour du maréchal, firent l’affaire, et mademoiselle de Chartres, en son lieu et place, fut nommée abbesse de Chelles, et elle occupait depuis un an ce poste élevé de si étrange façon, qu’elle avait, comme on l’a vu, soulevé les susceptibilités du régent et de son premier ministre.

C’était donc cette abbesse de Chelles, si longtemps attendue, qui arrivait, se rendant enfin aux ordres de son pere, non plus entourée de cette cour élégante et profane, qui avait disparu avec les premiers rayons du jour ; mais suivie, au contraire, d’un cortege de six religieuses vetues de noir et portant des cierges allumés, ce qui fit penser au régent que sa fille se soumettait d’avance a ses désirs. Plus d’air de fete, plus de frivolité, plus de dévergondage ; mais, au contraire, des mines austeres et le plus sombre appareil.

Cependant le régent pensa que le temps pendant lequel on l’avait fait attendre avait bien pu etre employé a préparer cette lugubre cérémonie.

– Je n’aime pas les hypocrisies, dit-il d’un ton bref, et je pardonne facilement les vices qu’on n’essaye pas de me cacher sous des vertus. Tous ces cierges d’aujourd’hui m’ont bien l’air, madame, du reste des bougies d’hier. Voyons, avez-vous, cette nuit, fané toutes vos fleurs et fatigué tous vos convives, que vous ne puissiez aujourd’hui me montrer ni un seul bouquet ni un seul baladin ?

– Monsieur, dit l’abbesse d’un ton grave, vous arrivez mal si vous venez chercher ici les distractions et les fetes.

– Oui, je le vois, dit le régent en jetant un coup d’oil sur les spectres dont sa fille était accompagnée, et je vois aussi que, si vous avez fait mardi-gras hier, vous l’enterrez aujourd’hui.

– Étiez-vous venu, monsieur, pour me faire subir un interrogatoire ? En tout cas, ce que vous voyez doit répondre aux accusations que l’on aura portées contre moi pres de Votre Altesse.

– Je venais vous dire, madame, reprit le régent, qui commençait a s’impatienter a l’idée qu’on voulait le prendre pour dupe ; je venais vous dire que le genre de vie que vous menez me déplaît : vos déportements d’hier vont mal a une religieuse ; vos austérités d’aujourd’hui sont exagérées pour une princesse du sang. Choisissez, une bonne fois pour toutes, d’etre abbesse ou altesse royale. On commence a fort mal parler de vous dans le monde, et j’ai bien assez de mes ennemis, sans que, du fond de votre couvent, vous me lâchiez aussi les vôtres.

– Hélas ! monsieur, reprit l’abbesse d’un ton résigné, en donnant des festins, des bals et des concerts qu’on citait comme les plus beaux de Paris, je ne suis pas arrivée a plaire a ces ennemis, ni a vous plaire a vous, ni a me plaire a moi-meme, a plus forte raison, quand je vis recluse et retirée. Hier était mon dernier rapport avec le monde ; ce matin, j’ai rompu définitivement avec lui ; et, aujourd’hui, ignorant votre visite, j’avais pris un parti sur lequel je suis décidée a ne pas revenir.

– Et lequel ? demanda le régent, se doutant qu’il était question de quelques-unes de ces nouvelles folies, si familieres a sa fille.

– Approchez-vous de la fenetre et regardez, dit l’abbesse.

Le régent, sur cette invitation, s’approcha en effet de la fenetre, et il vit une cour au milieu de laquelle brulait un grand feu. En meme temps, Dubois, curieux comme s’il eut été un véritable abbé, se glissait pres de lui.

Devant ce feu passaient et repassaient des gens empressés qui jetaient dans les flammes des objets de forme singuliere.

– Qu’est-ce que cela ? demanda le régent a Dubois, qui paraissait aussi surpris que lui.

– Ce qui brille dans ce moment ? demanda l’abbé.

– Oui, reprit le régent.

– Ma foi, monseigneur, ça m’a tout l’air d’une basse.

– C’en est une en effet, dit l’abbesse, c’est la mienne, une excellente basse de Valeri.

– Et vous la brulez ? s’écria le régent.

– Tous ces instruments sont des sources de perdition, dit l’abbesse d’un ton de componction qui indiquait le plus profond repentir.

– Eh ! mais, voila un clavecin, interrompit le duc.

– Mon clavecin, monsieur ; il était si parfait, qu’il m’entraînait a des idées mondaines. Depuis ce matin je l’ai condamné.

– Et qu’est-ce que tous ces cahiers de papier avec lesquels on entretient le feu ? demanda Dubois, que ce spectacle paraissait intéresser au dernier point.

– Ma musique, que je fais bruler.

– Votre musique ? demanda le régent.

– Oui, et meme la vôtre, dit l’abbesse. Regardez bien, et vous verrez passer a son tour votre opéra dePanthée. Vous comprenez que, mon parti une fois pris, l’exécution devait etre générale.

– Ah ça ! mais, pour cette fois, vous etes folle, madame ; allumer son feu avec de la musique, l’entretenir avec des basses et des clavecins, c’est véritablement un trop grand luxe.

– Je fais pénitence, monsieur.

– Hum ! dites plutôt que vous renouvelez votre maison, et que tout cela est pour vous un moyen d’acheter de nouveaux meubles, dégoutée que vous etes sans doute des anciens.

– Non, monseigneur, ce n’est rien de tout cela.

– Eh bien ! qu’est-ce donc ? parlez-moi franchement.

– Eh bien ! c’est que je m’ennuie de m’amuser, et qu’effectivement je songe a faire autre chose.

– Et qu’allez-vous faire ?

– Je vais, de ce pas, visiter, avec mes religieuses, le caveau qui doit recevoir mon corps, et la place que j’occuperai dans ce caveau.

– Le diable m’emporte ! dit l’abbé ; pour cette fois, monseigneur, la tete lui tourne.

– Ce sera fort édifiant, n’est-ce pas, monsieur, continua gravement l’abbesse.

– Certes, et je ne doute meme pas que, si cela se fait, reprit le duc, on n’en rie beaucoup plus que de vos soupers.

– Venez-vous, messieurs ? continua l’abbesse ; je vais me placer quelques instants dans ma biere : c’est une fantaisie que j’ai depuis fort longtemps.

– Eh ! vous avez bien le temps d’y etre, madame, dit le régent. D’ailleurs, vous n’avez pas inventé ce divertissement ; et Charles-Quint, qui s’était fait moine, comme vous vous etes faite religieuse, sans trop savoir pourquoi, y avait pensé avant vous.

– Ainsi vous ne m’accompagnez pas, monseigneur ? dit l’abbesse en s’adressant a son pere.

– Moi ! dit le duc, qui n’avait pas la moindre sympathie pour les idées sombres ; moi, aller voir des caveaux mortuaires ; moi, aller entendre un De profundis !… Non, pardieu ! et la seule chose qui me console de ne pouvoir échapper un jour au De profundis et au caveau ; c’est que j’espere, au moins, que, ce jour-la, je n’entendrai l’un ni ne verrai l’autre.

– Ah ! monsieur, dit l’abbesse d’un air scandalisé, vous ne croyez donc pas a l’immortalité de l’âme !

– Je crois que vous etes folle a lier, ma fille. Diable d’abbé, va ! qui me promet une orgie, et qui m’amene a un enterrement.

– Ma foi, monseigneur, dit Dubois, je crois que j’aimais encore mieux les extravagances d’hier, c’était plus rose.

L’abbesse salua et fit quelques pas vers la porte. Le duc et l’abbé se regardaient, ne sachant s’ils devaient rire ou pleurer.

– Un mot encore, dit le duc a sa fille. Vous etes-vous bien décidée pour cette fois, voyons ; ou n’est-ce qu’une fievre que vous a communiquée votre confesseur ? Si vous etes bien décidée, je n’ai rien a dire ; mais, si ce n’est qu’une fievre, je veux qu’on vous guérisse, morbleu ! J’ai Moreau et Chirac, que je paye pour me traiter moi et les miens.

– Monseigneur, reprit l’abbesse, vous oubliez que je sais assez de médecine pour que j’entreprenne de me guérir moi-meme si je me croyais malade. Je puis donc vous assurer que je ne suis pas malade ; je suis janséniste, voila tout.

– Ah ! s’écria le duc, voici encore de la besogne du pere le Doux ; exécrable bénédictin, va !… Au moins, celui-la, je sais un régime qui le guérira.

– Et lequel ? demanda l’abbesse.

– La Bastille ! répondit le duc.

Et il sortit furieux, suivi de Dubois, qui riait de toutes ses forces.

– Tu vois, lui dit-il apres un long silence et lorsqu’on approcha de Paris, que tes rapports sont absurdes… J’avais bonne grâce a sermonner ; c’est moi qui ai attrapé le sermon.

– Eh bien ! vous etes un heureux pere, voila tout. Je vous fais mon compliment sur les réformes de votre fille cadette, mademoiselle de Chartres ; malheureusement, votre fille aînée, madame la duchesse de Berry…

– Oh ! celle-ci, ne m’en parle pas, Dubois ; c’est mon ulcere. Aussi, pendant que je suis de mauvaise humeur…

– Eh bien ?

– J’ai bonne envie d’en profiter, pour finir avec elle d’un seul coup.

– Elle est au Luxembourg ?

– Je le crois.

– Allons donc au Luxembourg, monseigneur.

– Tu viens avec moi ?

– Je ne vous quitte pas de la nuit.

– Bah !

– J’ai des projets sur vous.

– Sur moi !

– Je vous mene a un souper.

– A un souper de femmes ?

– Oui.

– Combien y en aura-t-il ?

– Deux.

– Et combien d’hommes ?

– Deux.

– C’est donc une partie carrée ? demanda le prince.

– Justement.

– Et je m’y amuserai ?

– Je le crois.

– Prends garde, Dubois ; tu te charges la d’une grande responsabilité.

– Monseigneur aime le nouveau ?

– Oui.

– L’inattendu ?

– Oui.

– Eh bien ! il en verra ; voila tout ce que je peux lui dire.

– Soit, répondit le régent, au Luxembourg d’abord… et puis apres ?…

– Et puis apres faubourg Saint-Antoine.

Et, sur cette détermination nouvelle, le cocher reçut l’ordre de toucher au Luxembourg au lieu de toucher au Palais-Royal.


Chapitre 2 DÉCIDÉMENT LA FAMILLE SE RANGE.

Madame la duchesse de Berry, chez laquelle se rendait le régent, était, quoi qu’il en eut dit, la fille bien-aimée de son cour. Prise, a l’âge de sept ans, d’une maladie que les médecins avaient jugée mortelle et abandonnée par eux, elle était retombée entre les mains de son pere, qui faisait un peu de médecine, comme on le sait, et qui, en la traitant a sa maniere, était parvenu a la sauver. Des lors, cet amour paternel du régent pour elle était devenu de la faiblesse. A partir de cet âge, il avait laissé faire a cette enfant volontaire et hautaine tout ce qu’elle avait voulu. Son éducation, fort négligée, s’était ressentie de cet abandon a sa propre volonté ; ce qui n’avait pas empeché que Louis XIV ne la choisît pour devenir la femme de son petit-fils le duc de Berry.

On sait comment la mort fondit tout a coup sur la triple postérité royale, et comment moururent, en quelques années, le grand dauphin, le duc et la duchesse de Bourgogne et le duc de Berry.

Restée veuve a vingt ans, aimant son pere d’une tendresse presque égale a celle qu’il lui avait vouée, ayant a choisir entre la société de Versailles et celle du Palais-Royal, la duchesse de Berry, belle, jeune, ardente au plaisir, n’avait pas hésité. Elle avait partagé les fetes, les plaisirs et meme quelquefois les orgies du duc ; et soudain d’étranges calomnies, sortant a la fois de Saint-Cyr et de Sceaux, venant de madame de Maintenon et de madame du Maine, s’étaient répandues sur les relations du pere et de la fille. Le duc d’Orléans, avec son insouciance ordinaire, avait laissé ces bruits devenir ce qu’ils pouvaient, et ces bruits étaient devenus et sont restés de belles et bonnes accusations d’inceste, qui, pour n’avoir aucun caractere historique aux yeux des hommes qui connaissent a fond cette époque, n’en sont pas moins une arme aux mains des gens qui ont intéret a noircir la conduite de l’homme privé pour diminuer la grandeur de l’homme politique.

Ce n’était pas tout. Par sa faiblesse sans cesse croissante, le duc d’Orléans avait encore accrédité ces bruits. Il avait donné a sa fille, qui avait déja six cent mille livres de rente, quatre cent mille francs sur sa propre fortune, ce qui portait son revenu a un million. Il lui avait, en outre, abandonné le Luxembourg ; il avait attaché une compagnie de gardes a sa personne ; enfin, ce qui avait exaspéré les prôneurs de la vieille étiquette, il n’avait fait que hausser les épaules lorsque la duchesse de Berry avait traversé Paris précédée de cymbales et de trompettes, ce qui avait scandalisé tous les honnetes gens, et que rire lorsqu’elle avait reçu l’ambassadeur vénitien sur un trône élevé de trois marches, ce qui avait manqué nous brouiller avec la république de Venise.

Il y avait plus : il était sur le point de lui accorder une autre demande non moins exorbitante, qui, certainement, eut amené un soulevement dans la noblesse : c’était un dais a l’Opéra, lorsque, heureusement pour la tranquillité publique et malheureusement pour le bonheur du régent, la duchesse de Berry s’était prise d’amour pour le chevalier de Riom.

Le chevalier de Riom était un cadet d’Auvergne, neveu ou petit-neveu du duc de Lauzun, qui était venu, en 1715, a Paris pour chercher fortune, et qui l’avait trouvée au Luxembourg. Introduit pres de la princesse par madame de Mouchy, dont il était l’amant, il n’avait pas tardé a exercer sur elle cette influence de famille que son oncle, le duc de Lauzun, avait, cinquante ans auparavant, exercée sur la grande Mademoiselle, et bientôt il avait été déclaré amant en titre, malgré l’opposition de son prédécesseur Lahaie, qu’on avait alors envoyé comme attaché a l’ambassade de Danemark.

La duchesse de Berry n’avait donc eu, de compte fait, que deux amants, ce qui, on en conviendra, était presque de la vertu pour une princesse de ce temps-la : Lahaie, qu’elle n’avait jamais avoué, et Riom, qu’elle proclamait tout haut. Ce n’était donc véritablement point une cause suffisante a l’acharnement avec lequel on poursuivait la pauvre princesse. Mais il ne faut point oublier que cet acharnement avait une autre cause, que nous trouvons consignée, non-seulement dans Saint-Simon, mais encore dans toutes les histoires de l’époque : c’est cette fatale promenade dans Paris avec cymbales et clairons, ce malheureux trône a trois marches sur lequel elle avait reçu l’ambassadeur de Venise ; enfin cette exorbitante prétention, ayant déja une compagnie de gardes, d’avoir encore un dais a l’Opéra.

Mais ce n’était pas cette indignation générale, soulevée par la princesse, qui avait fort ému contre sa fille le duc d’Orléans, c’était l’empire qu’elle avait laissé prendre a son amant : Riom, éleve de ce meme duc de Lauzun, qui écrasait le matin la main de la princesse de Monaco avec le talon des bottes qu’il se faisait tirer le soir par la fille de Gaston d’Orléans, et qui avait, a l’endroit des princesses, donné a son neveu de terribles instructions que celui-ci avait suivies a la lettre « Les filles de France, avait-il dit a Riom, veulent etre menées le bâton haut ; » et Riom, plein de confiance dans l’expérience de son oncle, avait en effet si bien dressé la duchesse de Berry, que celle-ci n’osait plus donner une fete sans son avis, paraître a l’Opéra sans sa permission, et mettre une robe sans son conseil.

Il en était résulté que le duc, qui aimait fort sa fille, s’était pris pour Riom, qui l’éloignait de lui, d’une haine aussi forte que celle que son caractere insoucieux lui permettait de ressentir. Sous prétexte de servir les vues de la duchesse, il avait donné un régiment a Riom, puis le gouvernement de la ville de Cognac, puis enfin l’ordre de se rendre dans son gouvernement ; ce qui commençait, pour toutes les personnes qui y voyaient un peu clair, a changer sa faveur en disgrâce.

Aussi la duchesse ne s’y était pas trompée ; elle était accourue au Palais-Royal, quoique relevant de couches, et la, elle avait prié et supplié son pere, mais inutilement ; puis alors elle l’avait boudé, grondé, menacé, mais inutilement encore. Enfin, elle était partie, menaçant le duc de toute sa colere, et lui affirmant que, malgré son ordre, Riom ne partirait pas.

Le duc, le lendemain matin, avait, pour toute réponse, réitéré a Riom l’ordre de partir, et Riom lui avait respectueusement fait dire qu’il obéissait a l’instant meme.

En effet, le meme jour, qui était la veille de celui ou nous sommes arrivés, Riom avait ostensiblement quitté le Luxembourg, et le duc d’Orléans avait été prévenu par Dubois lui-meme que le nouveau gouverneur, suivi de ses équipages, était parti a neuf heures du matin pour Cognac.

Tout cela s’était passé sans que le duc d’Orléans revît sa fille ; aussi, lorsqu’il parlait de profiter de sa colere pour aller en finir avec elle, c’était bien plutôt un pardon qu’il allait lui demander qu’une querelle qu’il allait lui faire.

Dubois, qui le connaissait, n’avait point été la dupe de cette prétendue résolution ; mais Riom était parti pour Cognac, c’était tout ce que demandait Dubois. Il espérait, pendant l’absence, glisser quelque nouveau secrétaire de cabinet ou quelque autre lieutenant des gardes, qui effacerait le souvenir de Riom dans le cour de la princesse. Alors Riom recevrait l’ordre de rejoindre, en Espagne, l’armée du maréchal de Berwick, et il n’en serait plus davantage question qu’il n’était de Lahaie en Danemark.

Tout cela n’était peut-etre pas un projet bien moral ; mais au moins c’était un plan fort logique.

Nous ne savons pas si le ministre avait mis son maître de moitié dans ce plan.

Le carrosse s’arreta devant le Luxembourg, qui était éclairé comme d’habitude. Le duc descendit et monta le perron avec sa vivacité ordinaire. Quant a Dubois, que la duchesse exécrait, il resta pelotonné dans un coin de la voiture.

Au bout d’un instant, le duc reparut a la portiere le visage tout désappointé.

– Ah ! ah ! monseigneur, dit Dubois, est-ce que Votre Altesse serait consignée, par hasard ?

– Non ; mais la duchesse n’est point au Luxembourg.

– Et ou est-elle, aux Carmélites ?

– Elle est a Meudon.

– A Meudon ! au mois de février, et par un temps comme celui-ci ! Monseigneur, cet amour de campagne me paraît suspect.

– Et a moi aussi, je te l’avoue ; que diable peut-elle faire a Meudon ?

– C’est facile a savoir.

– Comment cela ?

– Allons a Meudon.

– Cocher, a Meudon ! dit le régent en sautant dans la voiture. Vous avez vingt-cinq minutes pour y arriver.

– Je ferai observer a monseigneur, dit humblement le cocher, que ses chevaux ont déja fait dix lieues.

– Crevez-les ; mais soyez a Meudon dans vingt-cinq minutes.

Il n’y avait rien a répondre a un ordre si explicite.

Le cocher enveloppa son attelage d’un énergique coup de fouet, et les nobles betes, étonnées que l’on crut avoir besoin de recourir vis-a-vis d’elles a une pareille extrémité, repartirent d’un trot aussi rapide que si elles sortaient de l’écurie.

Pendant toute la route, Dubois fut muet, et le régent préoccupé ; de temps en temps, l’un ou l’autre jetait un regard investigateur sur le chemin ; mais le chemin n’offrait aucune chose qui fut digne d’attirer l’attention du régent et de son ministre ; et l’on arriva a Meudon sans que rien put guider le duc dans le dédale de pensées contradictoires ou il était plongé.

Cette fois, tous deux descendirent : l’explication entre le pere et la fille pouvait etre longue, et Dubois désirait en attendre la fin dans un endroit plus commode qu’une voiture.

Sous le perron, ils trouverent le suisse en grande livrée. Comme le duc était enveloppé de sa redingote fourrée, et Dubois de son manteau, il les arreta. Le duc alors se fit reconnaître.

– Pardon, dit le suisse, mais j’ignorais qu’on attendît monseigneur.

– C’est bien, dit le duc ; attendu ou non, j’arrive. Faites prévenir la princesse par un valet de pied.

– Monseigneur est donc de la cérémonie ? demanda le suisse, qui paraissait visiblement embarrassé, enfermé qu’il était, sans doute, dans une consigne sévere.

– Eh ! sans doute, que monseigneur est de la cérémonie, répondit Dubois coupant la parole au duc d’Orléans, qui allait demander de quelle cérémonie il était question ; et moi aussi, j’en suis.

– Alors je vais faire conduire monseigneur directement a la chapelle ?

Dubois et le duc se regarderent en hommes qui n’y comprennent plus rien.

– A la chapelle ? demanda le duc.

– Oui, monseigneur ; car la cérémonie est commencée depuis pres de vingt minutes.

– Ah ça ! dit le régent en se penchant vers l’oreille de Dubois, est-ce que celle-ci aussi se fait religieuse ?

– Monseigneur, dit Dubois, gageons bien plutôt qu’elle se marie ?

– Mille dieux ! s’écria le régent, il ne manquerait plus que cela.

Et il s’élança sur l’escalier, suivi de Dubois.

– Monseigneur ne veut donc pas que je le fasse conduire ? dit le suisse.

– C’est inutile, cria le régent, déja en haut de l’escalier, je connais le chemin.

Effectivement, avec cette agilité, si étonnante dans un homme de sa corpulence, le régent traversait chambre et corridors, suivi de Dubois, qui, cette fois, prenait a l’aventure ce diabolique intéret de la curiosité, qui faisait de lui le Méphistophéles de cet autre chercheur de l’inconnu, qu’on appelait, non pas Faust, mais Philippe d’Orléans.

Ils arriverent ainsi a la porte de la chapelle, qui paraissait fermée, mais qui s’ouvrit au premier effort qu’ils firent pour la pousser.

Dubois ne s’était pas trompé dans ses conjectures.

Riom, revenu en cachette, apres etre parti ostensiblement, était avec la princesse a genoux devant l’aumônier particulier de madame la duchesse de Berry ; tandis que M. de Pons, parent de Riom, et le marquis de la Rochefoucault, capitaine des gardes de la princesse, tenaient le poële sur leur tete ; MM. de Mouchy et de Lauzun se tenaient, l’un a la gauche de la duchesse, l’autre a la droite de Riom.

– Décidément la fortune est contre nous, monseigneur, dit Dubois ; nous sommes arrivés trop tard de deux minutes.

– Mordieu ! s’écria le duc exaspéré en faisant un pas vers le chour, c’est ce que nous verrons.

– Chut ! monseigneur, dit Dubois, en ma qualité d’abbé, c’est a moi de vous empecher de commettre un sacrilege. Ah ! s’il était utile, je ne dis pas ; mais celui-ci serait en pure perte.

– Ah ça ! mais ils sont donc mariés ? demanda le duc, se reculant, sous l’action de Dubois, a l’ombre d’une colonne.

– Tout ce qu’il y a de plus mariés, monseigneur, et maintenant le diable lui-meme ne les démarierait pas sans l’assistance du saint-pere.

– Eh bien ! j’écrirai a Rome, dit le duc.

– Gardez-vous-en bien, monseigneur ! s’écria Dubois ; n’usez pas votre crédit pour une pareille chose, vous en aurez besoin quand il sera question de me faire nommer cardinal.

– Mais, dit le régent, une pareille mésalliance est intolérable.

– Les mésalliances sont fort a la mode, dit Dubois, et l’on n’entend parler que de cela aujourd’hui : Sa Majesté Louis XIV s’est mésalliée en épousant madame de Maintenon, a laquelle vous faites encore une pension comme a sa veuve. La grande Mademoiselle s’est mésalliée en épousant M. de Lauzun. Vous vous etes mésallié en épousant mademoiselle de Blois, et a telle enseigne que, lorsque vous avez annoncé ce mariage a la princesse palatine votre mere, elle vous a répondu par un soufflet. Enfin, moi-meme, monseigneur, ne m’étais-je pas mésallié en épousant la fille du maître d’école de mon village ? Vous voyez bien, monseigneur, qu’apres tant d’augustes exemples la princesse, votre fille, peut bien se mésallier a son tour.

– Tais-toi, démon, dit le régent.

– D’ailleurs, continua Dubois, voyez-vous, monseigneur, les amours de madame la duchesse de Berry commençaient a faire, grâce aux criailleries de l’abbé de Saint-Sulpice, plus de bruit qu’il ne convient ; c’était un scandale public, que ce mariage secret, qui sera connu demain de tout Paris, va faire cesser ; personne n’aura plus rien a dire, ni vous non plus. Décidément, monseigneur, votre famille se range.

Le duc d’Orléans fit entendre une imprécation terrible, a laquelle Dubois répondit par un de ces ricanements que Méphistophéles lui eut enviés.

– Silence la-bas ! cria le suisse, qui ignorait qui faisait ce bruit, et qui voulait que les époux ne perdissent pas un mot de la pieuse exhortation que leur faisait l’aumônier.

– Silence donc, monseigneur, répéta Dubois, vous voyez bien que vous troublez la cérémonie !

– Tu vas voir, reprit le duc, que, si nous ne nous taisons pas, elle va nous faire mettre a la porte.

– Silence donc ! répéta le suisse en frappant la dalle du chour de sa hallebarde, tandis que la duchesse de Berry envoyait M. de Mouchy savoir qui causait ce scandale.

M. de Mouchy obéit aux ordres de la princesse, et, apercevant dans l’ombre deux personnes qui semblaient se cacher, il s’approcha des interrupteurs, la tete haute, d’un pas hardi.

– Qui donc fait ce bruit ? dit-il, et qui vous a permis, messieurs, d’entrer dans la chapelle ?

– Celui qui aurait bonne envie de vous en faire sortir tous par la fenetre, répondit le régent, mais qui se contente, pour le moment, de vous charger de donner l’ordre a M. de Riom de repartir a l’instant meme pour Cognac, et d’intimer a la duchesse de Berry la défense de se représenter jamais au Palais-Royal.

Et, a ces mots, le régent sortit en faisant signe a Dubois de le suivre, et en laissant le duc de Mouchy et son gros ventre atterrés de cette apparition.

– Au Palais-Royal ! dit le prince en s’élançant dans sa voiture.

– Au Palais-Royal ? reprit vivement Dubois ; non pas, monseigneur, vous oubliez nos conventions ; je vous ai suivi, a la condition que vous me suivriez a votre tour. Cocher, au faubourg Saint-Antoine.

– Va-t’en au diable ! je n’ai pas faim.

– Soit, Votre Altesse ne mangera pas.

– Je ne suis pas en train de m’amuser ?

– Soit, Votre Altesse ne s’amusera pas.

– Et que ferai-je alors, si je ne mange ni ne m’amuse.

– Votre Altesse verra manger et s’amuser les autres, voila tout.

– Que veux-tu dire ?

– Je veux dire que Dieu est en train de faire des miracles pour vous, monseigneur ; et que, comme la chose ne lui arrive pas tous les jours, il ne faut pas abandonner la partie en si beau chemin ; nous en avons déja vu deux ce soir : nous allons assister a un troisieme.

– A un troisieme ?

– Oui, numero Deus impare gaudet ; le nombre impair plaît a Dieu. J’espere que vous n’avez pas oublié votre latin, monseigneur ?

– Explique-toi, voyons, dit le régent dont l’humeur n’était pas, pour le moment, tournée le moins du monde a la plaisanterie ; tu es assez laid, certainement, pour te poser en sphinx ; mais moi je ne suis pas assez jeune pour jouer le rôle d’Odipe.

– Eh bien ! je disais donc, monseigneur, qu’apres avoir vu vos deux filles, qui étaient trop folles, faire leur premier pas vers la sagesse, vous allez voir votre fils, qui était trop sage, faire son premier pas vers la folie.

– Mon fils Louis ?

– Votre fils Louis en personne ; il se dégourdit cette nuit meme, monseigneur, et c’est a ce spectacle, si flatteur pour l’orgueil d’un pere, que je vous ai convié.

Le duc secoua la tete d’un air de doute.

– Oh ! secouez la tete tant que vous voudrez, monseigneur, cela est ainsi, dit Dubois.

– Et de quelle façon se dégourdit-il ? demanda le régent.

– De toutes les façons, monseigneur ; et c’est le chevalier de M*** que j’ai chargé de lui faire faire ses premieres armes ; il soupe a cette heure en partie carrée avec lui et deux femmes.

– Et quelles sont les femmes ? demanda le régent.

– Je n’en connais qu’une, le chevalier s’est chargé d’amener l’autre.

– Et il y a consenti !

– A belles baise-mains.

– Sur mon âme ! Dubois, dit le duc, je crois que, si tu avais vécu du temps du roi Saint-Louis, tu aurais fini par le mener chez la Fillon de l’époque.

Un sourire de triomphe passa sur la figure de singe de Dubois.

– Voila, monseigneur, continua-t-il ; vous vouliez que monsieur Louis tirât une fois l’épée, comme vous le faisiez autrefois, et comme vous avez encore la rage de le faire aujourd’hui, mes précautions sont prises pour cela.

– Vraiment ?

– Oui, le chevalier de M*** lui cherchera, en soupant, une bonne petite querelle d’Allemand, rapportez-vous-en a lui pour cela. Vous vouliez que M. Louis courut quelque bonne chance amoureuse : s’il résiste a la sirene que je lui ai lâchée, c’est un saint Antoine.

– C’est toi qui l’as choisie ?

– Comment donc, monseigneur, quand il s’agit de l’honneur de votre famille, Votre Altesse sait que je ne m’en rapporte qu’a moi. A cette nuit donc l’orgie, a demain le duel. Et demain soir, au moins, notre néophyte pourra signer Louis d’Orléans, sans compromettre la réputation de son auguste mere : car on verra que le jeune homme est de votre sang, ce dont, le diable m’emporte ! a la singuliere conduite qu’il mene, on serait tenté de douter.

– Dubois, tu es un misérable ! dit le duc en riant pour la premiere fois depuis qu’il avait quitté Chelles, et tu vas perdre le fils comme tu as perdu le pere.

– Tant que vous voudrez, monseigneur, répondit Dubois ; il faut qu’il soit prince, oui ou non ; qu’il soit homme ou qu’il soit moine ; qu’il se décide a l’un ou l’autre parti, il en est temps. Vous n’avez qu’un fils, monseigneur, un fils qui a bientôt seize ans, un fils que vous n’envoyez pas a la guerre, sous prétexte qu’il est votre fils unique, et, en réalité, parce que vous ne savez pas comment il s’y conduirait…

– Dubois ! dit le régent.

– Eh bien ! demain, monseigneur, nous serons fixés.

– Pardieu ! la belle affaire, dit le régent.

– Ainsi, reprit Dubois, vous croyez qu’il s’en tirera a son honneur ?

– Ah ça ! maraud, sais-tu bien que tu finis par m’insulter. Il semble que ce soit une chose véritablement impossible que de rendre amoureux un homme de mon sang, et un miracle bien extraordinaire que de faire mettre l’épée a la main a un prince de mon nom. Dubois, mon ami, tu es né abbé et tu mourras abbé.

– Non pas, non pas, monseigneur ! s’écria Dubois ; peste ! je prétends a mieux que cela.

Le régent se mit a rire.

– Au moins tu as une ambition, toi : ce n’est pas comme cet imbécile de Louis qui ne désire rien ; et cette ambition me divertit plus que tu ne peux te l’imaginer.

– Vraiment ! dit Dubois ; je ne croyais pas cependant etre si bouffon.

– Eh bien ! c’était de la modestie, car tu es la plus amusante créature de la terre, quand tu n’en es pas la plus perverse ; aussi je te jure que le jour ou tu seras archeveque…

– Cardinal ! monseigneur.

– Ah ! c’est cardinal que tu veux etre ?

– En attendant que je sois pape.

– Bon, eh bien ! ce jour-la, je te le jure…

– Le jour ou je serai pape.

– Non ; le jour ou tu seras cardinal, on rira bien au Palais-Royal, je te jure.

– On rira bien autrement dans Paris, allez, monseigneur ; mais, comme vous l’avez dit, je suis parfois bouffon et je veux faire rire, voila pourquoi je tiens a etre cardinal.

Et, comme Dubois manifestait cette prétention le carrosse cessa de rouler.


Chapitre 3 LE RAT ET LA SOURIS

Le carrosse s’était arreté dans le faubourg Saint-Antoine, devant une maison masquée par un grand mur derriere lequel montaient plusieurs peupliers, comme pour cacher cette maison aux murs eux-memes.

– Tiens ! dit le régent, c’est de ce côté, ce me semble, que se trouve la petite maison de Nocé.

– Justement ; monseigneur a bonne mémoire. Je la lui ai empruntée pour cette nuit.

– Et as-tu bien fait les choses, au moins, Dubois ? le souper est-il digne d’un prince du sang ?

– Je l’ai commandé moi-meme. Ah ! monsieur Louis ne manquera de rien : il est servi par les laquais de son pere, il est traité par le cuisinier de son pere, il fait l’amour a la…

– A la quoi ?…

– Vous le verrez vous-meme, il faut bien que je vous laisse une surprise, que diable !

– Et les vins ?

– Des vins de votre propre cave, monseigneur ; j’espere que ces liqueurs de famille empecheront le sang de mentir, car il ment depuis trop longtemps déja.

– Tu n’as pas eu tant de peine a faire parler le mien, n’est-ce pas, corrupteur.

– Je suis éloquent, monseigneur ; mais il faut convenir que vous étiez tendre. Entrons.

– Tu as donc la clef ?

– Pardieu !

Et Dubois tira de sa poche une clef qu’il fourra discretement dans la serrure ; la porte tourna sans bruit sur ses gonds, et se referma sur le duc et sur son ministre sans avoir poussé le moindre cri ; c’était une véritable porte de petite maison, connaissant son devoir vis-a-vis des grands seigneurs qui lui faisaient l’honneur de franchir son seuil.

On vit aux persiennes fermées quelques reflets de lumiere, et les laquais en sentinelle dans le vestibule apprirent aux illustres visiteurs que la fete était commencée.

– Tu triomphes, l’abbé ! dit le régent.

– Plaçons-nous vite, monseigneur, répondit Dubois, j’avoue que j’ai hâte de voir comment monsieur Louis s’en tire.

– Et moi aussi, dit le régent.

– Alors suivez-moi, et pas un mot.

Le régent suivit en silence Dubois dans un cabinet qui, par une grande ouverture cintrée, communiquait avec la salle a manger : cette ouverture était remplie de fleurs, a travers les tiges desquelles on pouvait parfaitement voir et entendre les convives.

– Ah ! ah ! dit le régent en reconnaissant le cabinet, je suis en pays de connaissance.

– Plus que vous ne croyez, monseigneur ; mais n’oubliez pas que, quelque chose que vous voyiez ou que vous entendiez, il faut vous taire, ou du moins parler bas.

– Sois tranquille.

Tous deux s’approcherent de l’ouverture qui donnait sur la salle du festin, s’agenouillerent sur un canapé et écarterent les fleurs pour ne rien perdre de ce qui allait se passer.

Le fils du régent, âgé de quinze ans et demi, était assis dans un fauteuil et faisait justement face a son pere ; de l’autre côté de la table, et tournant le dos aux deux curieux, était le chevalier de M… Deux femmes, d’une parure plus éblouissante que réservée, complétaient la partie carrée promise par Dubois au régent : l’une était assise a côté du jeune prince, l’autre a côté du chevalier.

L’amphitryon, qui ne buvait pas, pérorait ; la femme qui était pres de lui faisait la moue, et quand elle ne faisait pas la moue bâillait.

– Ah ça ! dit en essayant de reconnaître la femme placée en face de lui (le duc était myope), il me semble que je connais cette figure-la.

Et il lorgna la femme avec plus d’attention encore. Dubois riait sous cape.

– Mais, voyons donc, continua le régent, une femme brune avec des yeux bleus !

– Une femme brune avec des yeux bleus, reprit Dubois. Allez, monseigneur.

– Cette taille ravissante, ces mains effilées.

– Allez toujours.

– Ce petit museau rose.

– Encore, allez.

– Mais, corbleu ! je ne me trompe pas, c’est la Souris !

– Allons donc !

– Comment, scélérat, tu as été justement choisir la Souris !

– Une fille des plus ravissantes, monseigneur, une nymphe d’Opéra ; il m’a semblé que c’était ce qu’il y avait de mieux pour dégourdir un jeune homme.

– C’était donc la la surprise que tu me ménageais, quand tu m’as dit qu’il était servi par les laquais de son pere, qu’il buvait les vins de son pere et qu’il faisait l’amour a la…

– A la maîtresse de son pere, oui, monseigneur, c’est bien cela.

– Mais, malheureux ! s’écria le duc, c’est presque un inceste que tu as fait la !

– Bah ! dit Dubois, puisqu’on le lance…

– Et la drôlesse accepte de ces parties-la ?

– C’est son état, monseigneur.

– Et avec qui croit-elle etre ?

– Avec un gentilhomme de province qui vient manger sa légitime a Paris.

– Quelle est sa compagne ?

– Ah ! quant a cela, je n’en sais absolument rien. Le chevalier de M… s’est chargé de compléter la partie.

En ce moment, la femme qui était assise pres du chevalier, croyant entendre chuchoter derriere elle, se retourna.

– Eh ! mais, s’écria Dubois stupéfait a son tour, je ne me trompe pas !

– Quoi ?

– L’autre femme…

– Eh bien ! l’autre femme ?… demanda le duc.

La jolie convive se retourna de nouveau.

– C’est Julie ! s’écria Dubois. La malheureuse !

– Ah ! pardieu ! dit le duc, voila qui rend la chose tout a fait complete : ta maîtresse et la mienne ! Parole d’honneur, je donnerais bien des choses pour pouvoir rire a mon aise.

– Attendez, monseigneur, attendez.

– Eh bien ! es-tu fou ? Que diable vas-tu faire, Dubois ? Je t’ordonne de rester. Je suis curieux de voir comment tout cela finira.

– Je vous obéis, monseigneur, dit Dubois ; mais je vous déclare une chose.

– Laquelle ?

– C’est que je ne crois plus a la vertu des femmes !

– Dubois, dit le régent en se renversant sur le canapé pendant que Dubois en faisait autant, tu es adorable, ma parole d’honneur ! laisse-moi rire ou j’étouffe.

– Ma foi, monseigneur, rions, dit Dubois, mais rions doucement ; vous avez raison, il faut voir comment cela finira.

Et tous deux rirent le plus silencieusement qu’ils purent, apres quoi ils reprirent, a leur observatoire, la place qu’ils avaient un instant abandonnée.

La pauvre Souris bâillait a se démonter la mâchoire.

– Savez-vous, monseigneur, dit Dubois, que monsieur Louis n’a pas l’air étourdi du tout ?

– C’est-a-dire que l’on croirait qu’il n’a pas bu.

– Et ces bouteilles vides que nous voyons la-bas, est-ce que vous croyez qu’elles ont fui toutes seules ?

– Tu as raison ; mais néanmoins il est bien grave, le gentilhomme !

– Ayez donc patience ! tenez, il s’anime ; écoutez, il va parler.

En effet, le jeune duc se levant de son fauteuil, repoussa de la main la bouteille que lui tendait la Souris.

– J’ai voulu voir, dit-il sentencieusement, ce que c’est qu’une orgie ; je l’ai vu, et me déclare tant soit peu satisfait. Un sage l’a dit : Ebrietas omne vitium deliquit.

– Que diable chante-t-il la ? dit le duc.

– Cela va mal, murmura Dubois.

– Comment ! monsieur, s’écria la voisine du jeune duc avec un sourire qui fit briller une rangée de dents plus jolies que des perles, comment, vous n’aimez pas a souper ?

– Je n’aime plus manger ni boire, répondit monsieur Louis, quand je n’ai plus ni faim ni soif.

– Le sot ! murmura le régent.

Et il se retourna vers Dubois, qui se mordait les levres.

Le compagnon de monsieur Louis se mit a rire et lui dit :

– Vous exceptez, je l’espere, de cette société nos charmantes convives ?

– Que voulez-vous dire, monsieur ?

– Ah ah ! il se fâche, dit le régent ; bon !

– Bon ! reprit Dubois.

– Je veux dire, monsieur, répondit le chevalier, que vous ne ferez pas l’injure a ces dames de leur témoigner votre peu d’empressement a jouir de leur compagnie, en vous retirant ainsi.

– Il se fait tard, monsieur, dit Louis d’Orléans.

– Bah ! reprit le chevalier, il n’est pas encore minuit.

– Et puis, reprit le duc cherchant une excuse, et puis… je suis fiancé a quelqu’un.

Les dames éclaterent de rire.

– Quel animal ! murmura Dubois.

– Eh bien ! fit le régent.

– Ah ! c’est vrai, j’oubliais ; pardon, Monseigneur.

– Mon cher, dit le chevalier, vous etes province a faire frémir.

– Ah ça ! demanda le régent, comment diable ce jeune homme parle-t-il ainsi a un prince du sang ?

– Il est censé ne pas savoir qui il est, et le croire un simple gentilhomme ; d’ailleurs, je lui ai dit de le pousser.

– Pardon ! monsieur, reprit le jeune prince, vous parlez, je crois ? et comme madame me parlait en meme temps, je n’ai pas entendu ce que vous me disiez.

– Et vous voulez que je répete ce que j’ai dit ? répondit en ricanant le jeune homme.

– Vous me ferez plaisir.

– Eh bien ! je disais que vous étiez province a faire frémir.

– Je m’en applaudis, monsieur, si cela doit me distinguer de certains airs parisiens de ma connaissance, répondit monsieur Louis.

– Allons, allons, pas mal riposté, dit le duc.

– Peuh !… fit Dubois.

– Si c’est pour moi que vous dites cela, monsieur, je vous répondrai que vous n’etes pas poli : ce qui ne serait encore rien vis-a-vis de moi, a qui vous pouvez rendre raison de votre impolitesse, mais ce qui n’a point d’excuse pres de ces dames.

– Ton provocateur va trop loin, l’abbé, dit le régent inquiet ; et, tout a l’heure, ils vont se couper la gorge.

– Eh bien ! nous les arreterons, reprit Dubois.

Le jeune prince ne sourcilla point ; mais, se levant et faisant le tour de la table, il s’approcha de son compagnon de débauche, et lui parla a demi-voix.

– Vois-tu ? dit a Dubois le régent ému ; prenons garde, l’abbé ; que diable ! je ne veux pas qu’on me le tue.

Mais Louis se contenta de dire au jeune homme :

– La main sur la conscience, monsieur, est-ce que vous vous amusez ici ? Quant a moi, je vous déclare que je m’ennuie horriblement. Si nous étions seuls, je vous parlerais d’une question assez importante qui m’occupe en ce moment : c’est sur le sixieme chapitre des Confessions de saint Augustin.

– Comment ! monsieur, dit le chevalier avec un air de stupéfaction, qui, pour cette fois, n’était aucunement joué, vous vous occupez de religion ? c’est tôt, ce me semble…

– Monsieur, dit doctoralement le prince, il n’est jamais trop tôt pour songer a son salut.

Le régent poussa un profond soupir ; Dubois se gratta le bout du nez.

– Foi de gentilhomme ! dit le prince, c’est déshonorant pour la race ; les femmes vont s’endormir.

– Attendons, dit Dubois ; peut-etre, si elles s’endorment, s’enhardira-t-il.

– Ventrebleu ! dit le régent, s’il avait du s’enhardir, ce serait déja fait ; elle lui a lancé des oillades a ressusciter un mort… Et tiens, regarde, renversée comme elle l’est sur ce fauteuil, n’est-elle pas charmante ?

– Tenez, dit Louis, il faut que je vous consulte la-dessus : saint Jérôme prétend que la grâce n’est réellement efficace que lorsqu’elle arrive par la contrition.

– Le diable vous emporte ! s’écria le gentilhomme, si vous aviez bu, je dirais que vous avez le vin mauvais.

– Cette fois-ci, monsieur, reprit le jeune prince, ce sera mon tour de vous faire observer que c’est vous qui etes impoli, et je vous répondrais sur le meme ton, si ce n’était pécher que de preter l’oreille aux injures ; mais, Dieu merci, je suis meilleur chrétien que vous.

– Quand on soupe dans une petite maison, reprit le chevalier, il ne s’agit pas d’etre bon chrétien, mais bon convive. Foin de votre société ! j’aimerais mieux saint Augustin lui-meme, fut-ce apres sa conversion.

Le jeune duc sonna, un laquais se présenta.

– Reconduisez et éclairez monsieur, dit-il d’un air de prince ; quant a moi, je partirai dans un quart d’heure. Chevalier, avez-vous votre voiture ?

– Non, ma foi.

– En ce cas-la, disposez de la mienne, dit le jeune duc ; désespéré de ne pouvoir cultiver votre connaissance, mais, je vous l’ai dit, vos gouts ne sont pas les miens ; d’ailleurs, je retourne dans ma province.

– Pardieu ! dit Dubois, il serait curieux qu’il renvoyât son convive pour rester seul avec les deux femmes.

– Oui, dit le duc, cela serait curieux ; mais cela n’est pas.

En effet, pendant que le duc et Dubois échangeaient quelques mots, le chevalier s’était retiré, et Louis d’Orléans, resté seul avec les deux femmes, véritablement endormies, ayant tiré de la poche de son habit un rouleau de papier, et de celle de sa veste un petit crayon de vermeil, se mit a faire des annotations en marge avec une ardeur toute théologique, au milieu des plats encore fumants et des bouteilles a moitié vides.

– Si ce prince-la fait jamais ombrage a la branche aînée, dit le régent, j’aurai bien du malheur. Qu’on dise maintenant que j’éleve mes enfants dans l’espoir du trône !

– Monseigneur, dit Dubois, je vous jure que j’en suis malade.

– Ah ! Dubois ! ma fille cadette janséniste, ma fille aînée philosophe, mon fils unique théologien ; je suis endiablé, Dubois ! Ma parole d’honneur ; si je ne me retenais, je ferai bruler tous ces etres malfaisants.

– Prenez garde, monseigneur, si vous les faites bruler, on dira que vous continuez le grand roi et la Maintenon.

– Qu’ils vivent donc ! mais comprends-tu, Dubois ? ce niais qui écrit déja des in-folio, c’est a en perdre la tete. Tu verras que, quand je serai mort, il fera bruler mes gravures de Daphnis et de Chloé par le bourreau.

Pendant dix minutes a peu pres, Louis d’Orléans continua ses annotations ; puis, lorsqu’il eut fini, il remit précieusement le manuscrit dans la poche de son habit, se versa un grand verre d’eau, trempa dedans une croute de pain, fit dévotieusement sa petite priere, et savoura avec une espece de volupté ce souper d’anachorete.

– Des macérations ! murmura le régent au désespoir ; mais je te le demande, Dubois, qui diable lui a donc appris cela ?

– Ce n’est pas moi, monseigneur, dit Dubois ; quant a cela, je vous en réponds.

Le prince se leva et sonna de nouveau.

– La voiture est-elle de retour ? demanda-t-il au laquais.

– Oui, monseigneur.

– C’est bien, je m’en vais ; quant a ces dames, vous voyez qu’elles dorment. Quand elles s’éveilleront, vous vous mettrez a leurs ordres.

Le laquais s’inclina, et le prince sortit du pas d’un archeveque qui donne sa bénédiction.

– La peste t’étouffe de m’avoir fait assister a un pareil spectacle ! dit le régent au désespoir.

– Heureux pere, répondit Dubois, trois fois heureux pere que vous etes, monseigneur ! vos enfants se font canoniser d’instinct, et l’on calomnie cette sainte famille ! Par mon chapeau de cardinal, je voudrais que les princes légitimés fussent ici !

– Eh bien ! dit le régent, je leur montrerais comment un pere répare les torts de son fils… Viens, Dubois.

– Je ne vous comprends pas, monseigneur.

– Dubois, le diable m’emporte, la contagion te gagne.

– Moi ?

– Oui, toi !… Il y a la un souper dressé a manger… il y a la du vin débouché a boire… il y a la deux femmes endormies a réveiller… et tu ne comprends pas ! Dubois, j’ai faim ; Dubois, j’ai soif ; entrons et reprenons les choses ou cet imbécile-la les a laissées. Comprends-tu, maintenant ?

– Ma foi, c’est une idée cela, dit Dubois en se frottant les mains ; et vous etes le seul homme, monseigneur, qui soyez toujours a la hauteur de votre réputation.

Les deux femmes dormaient toujours. Dubois et le régent quitterent leur cachette, et entrerent dans la salle a manger. Le prince alla s’asseoir a la place de son fils, et Dubois a celle du chevalier.

Le régent coupa les fils d’une bouteille de vin de Champagne, et le bruit, que fit le bouchon en sautant, réveilla les dormeuses.

– Ah ! vous vous décidez donc a boire ? dit la Souris.

– Et toi a te réveiller, répondit le duc.

Cette voix frappa l’oreille de la pauvre femme comme eut fait une secousse électrique ; elle se frotta les yeux comme si elle n’eut pas été bien sure d’etre éveillée, se leva a demi, et, reconnaissant le régent, retomba sur son fauteuil en prononçant deux fois le nom de Julie.

Quant a celle-ci, elle était comme fascinée par le regard railleur et la tete grimaçante de Dubois.

– Allons, allons, la Souris, dit le duc, je vois que tu es bonne fille : tu m’as donné la préférence ; je t’ai fait inviter par Dubois a souper ; tu avais mille affaires a droite et a gauche, et cependant tu as accepté.

La compagne de la Souris, plus effarouchée qu’elle encore, regardait Dubois, le prince et son amie, rougissait et perdait contenance.

– Qu’avez-vous donc, mademoiselle Julie ? demanda Dubois ; est-ce que monseigneur se tromperait, et seriez-vous, par hasard, venues pour d’autres que pour nous ?

– Je ne dis pas cela, répondit mademoiselle Julie.

La Souris se mit a rire.

– Si c’est monseigneur, dit-elle, qui nous fait venir, il le sait bien, et n’a pas de questions a faire ; si ce n’est pas lui, il est indiscret, et alors je ne réponds pas.

– Eh bien ! quand je te le disais, l’abbé, s’écria le duc en riant comme par secousse, quand je te le disais, que c’était une fille d’esprit !

– Et moi, monseigneur, dit Dubois en versant a boire a ces demoiselles et en effleurant un verre de vin de Champagne de ses levres, quand je vous disais que le vin était excellent !

– Voyons, la Souris, dit le régent, est-ce que tu ne le reconnais pas, ce vin ?

– Ma foi, monseigneur, dit la danseuse, il en est du vin comme des amants.

– Oui, je comprends, tu ne peux pas avoir la mémoire assez large. Décidément, Souris, tu es non-seulement la plus brave, mais encore la plus honnete fille que je connaisse. Ah ! tu n’es pas hypocrite, toi ! continua le duc en poussant un soupir.

– Eh bien ! monseigneur, reprit la Souris, puisque vous le prenez comme cela…

– Eh bien ! quoi ?

– C’est moi qui vais vous interroger.

– Interroge, je répondrai.

– Vous connaissez-vous en reves, monseigneur ?

– Je suis devin.

– Alors, vous pouvez m’expliquer le mien ?

– Mieux que personne, Souris. D’ailleurs, si je restais court dans mon explication, voila l’abbé, qui me compte deux millions par an pour certaines dépenses particulieres qui ont pour but de connaître les bons et les mauvais reves que l’on fait dans mon royaume.

– Eh bien ?

– Eh bien ! si je restais court, l’abbé acheverait. Dis donc ton reve.

– Monseigneur, vous savez que, lasses de vous attendre, Julie et moi, nous nous étions endormies ?

– Oui, je sais cela, vous vous en donniez meme a cour joie quand nous sommes entrés.

– Eh bien ! monseigneur, non-seulement je dormais, mais encore je revais.

– Vraiment !

– Oui, monseigneur. Je ne sais pas si Julie revait ou ne revait pas ; mais, quant a moi, voila ce que je croyais voir…

– Écoute, Dubois, cela m’a l’air de devenir intéressant ?

– A la place ou est M. l’abbé, se trouvait un officier dont je ne m’occupais pas ; il me semblait qu’il était la pour Julie.

– Vous entendez, mademoiselle, dit Dubois ; voila une terrible accusation que l’on porte contre vous.

Julie, qui n’était pas forte, et que, par opposition a la Souris, dont elle partageait ordinairement les excursions amoureuses, on avait nommée le Rat, au lieu de répondre se contenta de rougir.

– Et, a ma place, demanda le duc, qu’y avait-il ? voyons.

– Ah ! voila justement ou j’en voulais venir, dit la Souris ; a la place ou est monseigneur, il y avait, dans mon reve toujours…

– Parbleu ! dit le duc, c’est entendu !

– Il y avait un beau jeune homme de quinze a seize ans ; mais si singulier, qu’on eut dit une jeune fille, si ce n’est qu’il parlait latin.

– Ah ! ma pauvre Souris, s’écria le duc, que me dis-tu la ?

– Enfin, apres une heure de conversations théologiques, de dissertations des plus intéressantes sur saint Jérôme et saint Augustin, d’aperçus extremement lumineux sur Jansénius, ma foi, monseigneur, je l’avoue, il me sembla, dans mon reve toujours, que je m’endormais.

– De sorte que, dans ce moment-ci, reprit le duc, tu reves que tu reves ?

– Oui, et cela me paraît si compliqué, que, ma foi, curieuse d’avoir une explication, ne pouvant arriver a me la donner a moi-meme, jugeant qu’il est inutile de la demander a Julie, je m’adresse a vous, monseigneur, qui etes un grand devin, vous me l’avez dit vous-meme, pour obtenir cette explication…

– Souris, dit le duc en versant de nouveau a boire a sa voisine, goute sérieusement le vin ; je crois que tu as calomnié ton palais.

– En effet, monseigneur, reprit la Souris apres avoir vidé son verre, ce vin me rappelle certain vin que je n’avais encore bu…

– Qu’au Palais-Royal ?

– Ma foi, oui ?

– Eh bien ! si tu n’as bu de ce vin qu’au Palais-Royal, c’est qu’il n’y en a que la, n’est-ce pas ? Tu es assez répandue dans le monde pour rendre cette justice a ma cave.

– Oh ! je la lui rends hautement et de grand cour.

– Or, s’il n’y a de ce vin-la qu’au Palais-Royal, c’est donc moi qui ai envoyé ce vin-la ici.

– Vous, monseigneur ?

– Moi ou Dubois, enfin ; tu sais bien qu’outre la clef de la bourse il a encore la clef de la cave.

– La clef de la cave, cela se peut, dit mademoiselle Julie, qui se décidait enfin a hasarder une parole ; mais celle de la bourse, on ne s’en douterait guere.

– Entends-tu, Dubois ? s’écria le régent.

– Monseigneur, dit l’abbé, comme Votre Altesse a pu le remarquer, l’enfant ne parle pas souvent ; mais, quand elle parle par hasard, c’est comme saint Jean Bouche-d’Or, par sentences.

– Et, si j’ai envoyé ce vin-la ici, ce ne peut etre que pour un duc d’Orléans !

– Mais il y en a deux, dit la Souris.

– Oui-da ! fit le régent.

– Le fils et le pere : Louis d’Orléans, Philippe d’Orléans.

– Tu brules, la Souris, tu brules !

– Comment ! s’écria la danseuse, en se renversant sur son fauteuil et en éclatant de rire, comment, ce jeune homme, cette jeune fille, ce théologien, ce janséniste ?…

– Va donc.

– Que je voyais dans mon reve ?

– Oui.

– La, a votre place ?

– A l’endroit meme ou me voila.

– C’est monseigneur Louis d’Orléans ?

– En personne.

– Ah ! monseigneur, reprit la Souris, que votre fils ne vous ressemble guere, et que je suis bien aise de m’etre réveillée !

– Ce n’est pas comme moi, dit Julie.

– Eh bien ! quand je vous le disais, monseigneur, s’écria Dubois. Julie, mon enfant, continua l’abbé, tu vaux ton pesant d’or.

– Alors, dit le régent, tu m’aimes donc toujours, Souris ?

– Le fait est que j’ai un faible pour vous, monseigneur.

– Malgré tes reves ?

– Oui, monseigneur, et meme quelquefois a cause de mes reves.

– Ce n’est pas bien flatteur, si tous tes reves ressemblent a celui de ce soir.

– Ah ! je prie Votre Altesse de croire que je n’ai pas le cauchemar toutes les nuits.

Et sur cette réponse, qui confirma encore son Altesse Royale dans son opinion, que la Souris était décidément une fille d’esprit, le souper interrompu recommença de plus belle, et dura jusqu’a trois heures du matin.

A laquelle heure, le régent ramena la Souris au Palais-Royal, dans le carrosse de son fils, tandis que Dubois reconduisait Julie chez elle dans la voiture de monseigneur.

Mais, avant de se coucher, le régent, qui n’avait que difficilement vaincu la tristesse que, toute la soirée, il avait essayé de combattre, écrivit une lettre, et sonna son valet de chambre.

– Tenez, lui dit-il, veillez a ce que cette lettre parte ce matin meme par un courrier extraordinaire et ne soit remise qu’en main propre.

Cette lettre était adressée a madame Ursule, supérieure des Ursulines de Clisson.