Souvenirs entomologiques - Livre V - Jean-Henri Fabre - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1897

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Jean-Henri Fabre

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Opinie o ebooku Souvenirs entomologiques - Livre V - Jean-Henri Fabre

Fragment ebooka Souvenirs entomologiques - Livre V - Jean-Henri Fabre

A Propos
AVANT-PROPOS.
Chapitre 1 - LE SCARABÉE SACRÉ. LA PILULE.

A Propos Fabre:

Homme de sciences, humaniste, naturaliste et entomologiste éminent, Jean-Henri Fabre était un écrivain passionné par la nature et un poete, lauréat de l'Académie française et d'un nombre élevé de prix.

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AVANT-PROPOS.

La construction du nid, sauvegarde de la famille, donne l’expression la plus élevée des facultés instinctives. Ingénieux architecte, l’oiseau nous l’enseigne ; encore plus diversifié dans ses talents, l’insecte nous le répete. Il nous dit : « La maternité est la souveraine inspiratrice de l’instinct. » Préposée a la permanence de l’espece, de plus grave intéret que la conservation des individus, elle éveille de merveilleuses prévisions dans l’intellect le plus somnolent ; elle est le foyer trois fois saint ou couvent, puis soudain éclatent ces inconcevables lueurs psychiques qui nous donnent le simulacre d’une infaillible raison. Plus elle s’affirme, plus l’instinct s’éleve.

Les plus dignes de notre attention sous ce rapport sont les hyménopteres, a qui incombent, dans leur plénitude, les soins de la maternité. Tous ces privilégiés des aptitudes instinctives préparent pour leur descendance le vivre et le couvert. A l’intention d’une famille que leurs yeux a facettes ne verront jamais et que néanmoins connaît tres bien la prévision maternelle, ils passent maîtres en une foule d’industries. Tel devient manufacturier en cotonnades et foule des outres d’ouate ; tel s’établit vannier et tresse des corbeilles en morceaux de feuilles ; celui-ci se fait maçon ; il édifie des chambres en ciment, des coupoles en cailloutis ; celui-la monte un atelier de céramique ou la glaise se pétrit en élégantes amphores, en jarres, en pots ventrus ; cet autre s’adonne a l’art du mineur et creuse dans le sol de mystérieux hypogées aux tiedes moiteurs. Mille et mille métiers analogues aux nôtres, souvent meme inconnus de notre industrie, sont en ouvre pour la préparation de la demeure. Viennent apres les vivres des futurs nourrissons : amas de miel, gâteaux de pollen, conserves de gibier savamment paralysé. En de semblables travaux, dont l’objet exclusif est l’avenir de la famille, éclatent, sous le stimulant de la maternité, les plus hautes manifestations de l’instinct.

Pour le reste de la série entomologique, les soins maternels sont en général tres sommaires. Déposer sa ponte en lieux propices ou la larve, a ses risques et périls, puisse trouver gîte et nourriture, voila tout a peu pres dans la majorité des cas. Avec ces rusticités d’éducation, les talents sont inutiles. Lycurgue bannissait de sa république les arts, accusés d’amollir. Ainsi sont bannies les supérieures inspirations de l’instinct chez les insectes élevés a la spartiate. La mere s’affranchit des douces sollicitudes du berceau, et les prérogatives de l’intellect, les meilleures de toutes, s’amoindrissent, s’éteignent, tant il est vrai que, pour la bete comme pour nous, la famille est une source de perfectionnement.

Si l’hyménoptere, soigneux a l’extreme de sa descendance, nous a émerveillés, les autres, abandonnant la leur aux éventualités de la bonne et de la mauvaise fortune, nous paraîtraient, en comparaison, d’un médiocre intéret. Ces autres sont la presque totalité ; du moins, a ma connaissance, dans la faune de nos pays, il n’y a qu’un second exemple d’insectes préparant a leur famille les vivres et le logement comme le font les collecteurs de miel et les enfouisseurs de bourriches de gibier.

Et, chose étrange, ces émules en délicatesses maternelles de la gent apiaire butinant sur les fleurs ne sont autres que les Bousiers, exploiteurs de l’ordure, assainisseurs des gazons contaminés par le troupeau. Des corolles embaumées du parterre il faut passer au monceau de bouse laissé sur la grand’route par le mulet, pour retrouver les meres dévouées et de riches instincts. La nature abonde en pareilles antitheses. Que sont pour elle notre laid et notre beau, notre propre et notre sordide ? Avec l’immondice, elle crée la fleur ; d’un peu de fumier, elle nous extrait le grain béni du froment.

Malgré leur orduriere besogne, les Bousiers occupent rang fort honorable. Par leur taille, en général avantageuse ; leur costume sévere, irréprochablement lustré ; leur tournure replete, ramassée dans sa courte épaisseur ; leur ornementation bizarre, soit du front, soit aussi du thorax, ils font excellente figure dans les boîtes du collectionneur, surtout, quand a nos especes, d’un noir d’ébene le plus souvent, viennent s’adjoindre quelques especes tropicales, ou fulgurent les éclairs de l’or et les rutilances du cuivre poli.

Ils sont les hôtes assidus des troupeaux ; aussi divers exhalent un doux fumet d’acide benzoique, l’aromate des bergeries. Leurs mours pastorales ont frappé les nomenclateurs, qui, trop souvent, hélas ! peu soucieux de l’euphonie, cette fois se sont ravisés pour mettre en tete de leurs diagnoses les dénominations de Mélibée, Tityre, Amyntas, Corydon, Alexis, Mopsus. Il y a la toute la série des appellations bucoliques rendues célebres par les poetes de l’antiquité. Les églogues virgiliennes ont fourni leur vocabulaire a la glorification des Bousiers. Il faudrait remonter aux gracieuses élégances des papillons pour rencontrer nomenclature aussi poétique. La sonnent, empruntés au camp des Grecs et au camp des Troyens, les noms épiques de l’Iliade. C’est peut-etre un peu trop de luxe guerrier pour ces pacifiques fleurs ailées dont les mours ne rappellent en rien les coups de lance des Achille et des Ajax. Bien mieux inspirée est l’appellation bucolique appliquée aux Bousiers ; elle nous dit le caractere dominant de l’insecte, la fréquentation du pâturage.

Les manipulateurs de bouse ont pour chef de file le Scarabée sacré, dont les étranges manouvres attiraient déja l’attention du fellah, dans la vallée du Nil, quelques milliers d’années avant notre ere. Quand il arrosait son carré d’oignons, le paysan égyptien voyait, de temps a autre, le printemps venu, un gros insecte noir passer a proximité et rouler a la hâte, a reculons, une boule en fiente de chameau. Il regardait, ébahi, la machine roulante comme regarde aujourd’hui le paysan de Provence.

Nul n’échappe a la surprise quand il se trouve pour la premiere fois devant le Scarabée, qui, la tete en bas, les longues jambes postérieures en haut, pousse de son mieux la volumineuse pilule, cause de fréquentes et gauches culbutes. A coup sur, devant ce spectacle le fellah naif se demandait ce que pouvait etre cette boule, quel intéret avait la bete noire a la rouler avec tant de véhémence. Le paysan d’aujourd’hui se fait la meme question.

Aux temps antiques des Rhamses et des Thoutmosis, la superstition s’en mela : on vit dans la sphere roulante l’image du monde et sa révolution diurne ; et le Scarabée reçut les honneurs divins : il est le Scarabée sacré des naturalistes modernes, en souvenir de sa gloire d’autrefois.

Depuis six a sept mille ans que le curieux pilulaire fait parler de lui, est-il bien connu dans l’intimité de ses mours ? Sait-on a quel usage précis il destine sa boule ? Sait-on comment il éleve sa famille ? Nullement. Les ouvrages les plus autorisés perpétuent sur son compte de criantes erreurs.

La vieille Égypte racontait que le Scarabée fait rouler sa boule d’orient en occident, sens dans lequel se meut le monde. Il l’enfouit apres sous terre pendant vingt-huit jours, durée d’une révolution lunaire. Cette incubation de quatre semaines anime la race du pilulaire. Le vingt-neuvieme jour, que l’insecte connaît pour etre celui de la conjonction de la lune avec le soleil, et celui de la naissance du monde, il revient a sa boule enterrée ; il l’extrait l’ouvre et la jette dans le Nil. Le cycle se termine. L’immersion dans l’eau sainte fait sortir un Scarabée de la boule.

Ne sourions pas trop de ces récits pharaoniques : quelque peu de vérité s’y trouve, en mélange avec les extravagances de l’astrologie. D’ailleurs une bonne part du sourire reviendrait a notre propre science, car l’erreur fondamentale, consistant a regarder comme berceau du Scarabée la boule que l’on voit rouir a travers champs, persiste encore dans nos livres. Tous les auteurs qui parlent du Scarabée la répetent ; depuis les époques si lointaines ou s’édifiaient les Pyramides, la tradition s’est conservée intacte.

Il est bon de temps en temps de porter la hache dans l’épais fourré des traditions ; il est avantageux de secouer le joug des idées reçues. Il peut se faire que, dégagée de scories encombrantes, la vérité resplendisse enfin, magnifique, bien supérieure a ce qui nous était enseigné. Ces audaces du doute parfois me sont venues ; et bien m’en a pris, notamment, au sujet du Scarabée. L’histoire du pilulaire sacré m’est aujourd’hui connue a fond. Le lecteur verra combien elle dépasse en merveilleux les contes de l’Égypte.

Les premiers chapitres de mes recherches sur l’instinct ont déja montré, de la façon la plus formelle, que les pilules rondes ça et la roulées sur le sol par l’insecte jamais ne contiennent de germe et ne peuvent vraiment pas en contenir. Ce ne sont pas la des habitacles pour l’ouf et la larve ; ce sont des vivres que le Scarabée se hâte d’entraîner loin de la melée pour les enfouir et les consommer dans le recueillement d’un réfectoire souterrain.

Depuis que, sur le plateau des Angles, au voisinage d’Avignon, je recueillais passionnément les bases de mes affirmations contraires aux idées reçues, pres de quarante ans se sont écoulés, et rien n’est venu infirmer mon dire ; loin de la : tout l’a corroboré. La preuve sans réplique aucune est enfin venue avec l’obtention du nid du Scarabée, nid authentique cette fois, récolté en tel nombre que je l’ai désiré, et dans certains cas façonné meme sous mes yeux.

J’ai dit mes vaines tentatives d’autrefois pour trouver la demeure de la larve, j’ai dit le piteux échec de mes éducations en voliere, et peut-etre le lecteur a-t-il compati a mes miseres en me voyant, autour de la ville, cueillir honteusement, a la dérobée, dans un cornet de papier, l’offrande qu’un mulet passant déposait pour mes éleves. Non, certes : dans les conditions ou je me trouvais, l’entreprise n’était pas facile. Mes pensionnaires, grands consommateurs, ou pour mieux dire grands dissipateurs, oubliaient les ennuis de la voliere en se livrant a l’art pour l’art dans les joies du soleil. Les pilules se succédaient, superbement arrondies, puis étaient abandonnées sans emploi apres quelques exercices de roulement. Le monceau de vivres, ma pénible acquisition dans les mysteres de la nuit tombante, se gaspillait avec une désespérante rapidité, et le pain quotidien finissait par manquer. D’ailleurs la filandreuse manne du cheval et du mulet ne convient guere a l’ouvre maternelle, je l’ai appris depuis. Il faut quelque chose de plus homogene, de plus plastique, que seul peut fournir l’intestin un peu relâché du mouton.

Bref, si mes premieres études me mirent au courant des mours publiques du Scarabée, pour divers motifs elles ne m’apprirent rien sur ses mours privées. Le probleme de la nidification restait aussi ténébreux que jamais. Pour le résoudre, sont loin de suffire les ressources étriquées d’une ville et le savant outillage d’un laboratoire. Il faut séjour prolongé a la campagne ; il faut la société d’un troupeau, en plein soleil. Ces conditions, meres d’un succes certain, pourvu que la patience et le bon vouloir s’en melent, je les trouve a souhait dans la solitude de mon village.

Les vivres, mon grand souci d’autrefois, surabondent aujourd’hui. A côté de ma demeure, sur la grande route, des mulets vont et viennent, allant aux travaux des champs, en revenant ; matin et soir des troupeaux de moutons passent pour se rendre au pâturage ou pour rentrer a la bergerie ; retenue par une corde dans un cercle déterminé de pelouse a tondre, la chevre de ma voisine bele a quatre pas de ma porte. Et si dans mon étroit voisinage il y a disette, de jeunes pourvoyeurs, affriandés par un berlingot, vont a la ronde cueillir le menu de mes betes.

Ils arrivent, dix pour un, avec leur cueillette dans les récipients les plus imprévus. Dans cette théorie de choéphores d’un nouveau genre, s’utilise toute chose concave qui tombe sous la main : calotte de vieux chapeau, fragment de tuile, débris de tuyau de poele, fond de toupin, restes de panier, reliques de soulier racornies en nacelle, au besoin meme casquette de collecteur. C’est du nanan cette fois, semblent me dire leurs yeux luisants de joie ; c’est du choisi, premiere qualité. – La marchandise est louée suivant ses mérites et sur-le-champ soldée comme il est convenu. Pour clore la séance de réception, je conduis les approvisionneurs aux volieres et je leur montre le Scarabée roulant sa pilule. Ils admirent la plaisante bete qui semble jouer avec sa boule ; ils rient de ses culbutes, ils s’esclaffent de ses gauches efforts quand il gigote affalé sur le dos. Charmant spectacle, alors surtout que le berlingot fait protubérance au coin de la joue et délicieusement fond. Ainsi s’entretint le zele de mes petits collaborateurs. N’ayons crainte que mes pensionnaires jeunent : leur garde-manger sera largement pourvu.

Ces pensionnaires, qui sont-ils ? Et tout d’abord le Scarabée sacré, le principal sujet de mes recherches actuelles. Le long rideau de collines de Sérignan pourrait bien etre son extreme limite vers le nord. La se termine la flore méditerranéenne, dont les derniers représentants ligneux sont la bruyere en arbre et l’arbousier ; la probablement aussi le grand pilulaire, ami passionné du soleil, met fin a son extension septentrionale. Il abonde sur leurs chaudes pentes tournées au midi et dans l’étroite zone de plaine qu’abrite ce puissant réflecteur. D’apres toutes les apparences, la s’arretent pareillement le gracieux Bolboceras gaulois et le robuste Copris espagnol, tous les deux aussi frileux que lui. A ces curieux bousiers, si peu connus dans l’intimité de leurs mours, adjoignons les Gymnopleures, le Minotaure, les Géotrupes, les Onthophages. A tous je fais les honneurs de mes volieres, car tous, j’en ai d’avance la conviction, nous réservent des surprises dans les détails de leur industrie souterraine.

Mes volieres ont environ un metre cube de capacité. Sauf la façade, en toile métallique, le reste est en menuiserie. J’évite ainsi l’acces trop abondant des pluies, qui convertiraient en boue la couche de terre de mes appareils en plein air. Le trop d’humidité serait fatal aux reclus, qui ne peuvent, dans l’étroit manoir artificiel, prolonger indéfiniment leurs fouilles, comme ils le font en liberté, jusqu’a la rencontre d’un milieu favorable a leurs travaux. Il leur faut terrain perméable, un peu frais, sans jamais tourner au boueux. Le sol des volieres se compose donc de terre sablonneuse, passée au crible, légerement humectée et tassée au point convenable pour éviter les éboulis dans les galeries futures. Son épaisseur n’est guere que de trois décimetres. C’est insuffisant dans certains cas ; mais si quelques-uns d’entre eux, les Géotrupes par exemple, affectionnent les galeries profondes, ils savent tres bien se dédommager suivant l’horizontale de ce que leur refuse la verticale.

La façade en treillis regarde le midi et laisse entrer en plein dans l’habitation les rayons du soleil. Le côté opposé, tourné au nord, se compose de deux volets superposés, mobiles et retenus en place par des crochets ou des verrous. Le supérieur s’ouvre pour la distribution des vivres, l’assainissement du local, l’entrée de nouveaux éleves a mesure que la chasse m’en fournit. C’est la porte de service pour les quotidiens usages. Le volet inférieur, qui maintient en place la couche de terre, ne s’ouvre que dans les grandes occasions, lorsqu’il faut surprendre l’insecte dans les secrets du chez soi et constater l’état des travaux souterrains. Alors les verrous sont retirés ; la planche, munie de charnieres, s’abat, et le sol montre a découvert sa tranche verticale, condition excellente pour scruter de la pointe du couteau, avec tous les soins requis, l’épaisseur de terre ou gît l’ouvrage des Bousiers. Ainsi s’obtiennent avec précision et sans difficultés des détails d’industrie que ne donneraient pas toujours les laborieuses fouilles en plein champ.

Les recherches dans la campagne sont néanmoins indispensables ; elles dépassent bien des fois en importance ce que nous révele l’éducation domestique ; car si quelques Bousiers, insoucieux de la captivité, travaillent en voliere avec l’habituel entrain, d’autres, de caractere plus craintif, mieux doués peut-etre en prudence, se méfient de mes palais de planches et ne me livrent leurs secrets qu’avec une extreme réserve, séduits de temps a autre par la persévérance de mes soins. Et puis faut-il, pour bien conduire ma ménagerie, savoir ce qui se passe au dehors, ne serait-ce que pour etre renseigné sur les époques favorables a mes desseins. Aux études faites en domesticité doivent forcément s’adjoindre, dans une large mesure, les observations sur les lieux memes.

Ici un aide me serait tres utile, ayant loisir, oil perspicace et naive curiosité sour de la mienne. Cet auxiliaire, je l’ai, comme jamais encore je n’en avais trouvé de pareil. C’est un jeune berger ami de la maison. Frotté d’un peu de lecture et désireux de savoir, il ne s’effarouche pas trop des termes de Scarabée, de Géotrupe, de Copris, d’Onthophage, quand je lui dénomme les insectes qu’il a exhumés la veille et qu’il me réserve dans une boîte.

Au pâturage des la premiere aube pendant les mois caniculaires de juillet et d’aout, époque de la nidification des rouleurs de pilules ; le soir, quand la chaleur commence a tomber, au pâturage encore jusque bien avant dans la nuit, il déambule au milieu de mes betes, attirées a la ronde par le fumet des victuailles que seme le troupeau. Stylé comme il convient sur tel et tel autre point de mes problemes entomologiques, il surveille les événements et m’en avertit. Il épie l’occasion, il inspecte les pelouses. De la pointe du couteau, il met a découvert la crypte que trahit sa taupinée ; il gratte, il fouille, il trouve : superbe diversion a ses vagues songeries pastorales.

Ah ! les belles matinées passées ensemble, dans la fraîcheur de l’aube, a la recherche du nid du Scarabée et du Copris. Faraud est la, assis sur quelque tertre et dominant du regard la plebe moutonniere. Rien, pas meme le crouton présenté par une main amie, ne le distrait de ses hautes fonctions. Certes, il n’est pas beau avec son long poil noir emmelé, que souillent mille graines crochues ; il n’est pas beau, mais quel talent dans sa bonne tete de chien pour distinguer le permis et le défendu, pour reconnaître l’absence d’un étourdi oublié derriere un pli du terrain ! Il sait, on le dirait, ma foi, le nombre des moutons confiés a sa vigilance, moutons qui sont les siens, meme sans nul espoir d’un manche de gigot. Il les a comptés du haut de son tertre. Un manque. Voila Faraud parti. Le voici de retour, ramenant au groupe l’égaré. Clairvoyante bete, j’admire ton arithmétique sans parvenir a comprendre de quelle façon ta rude cervelle peut l’avoir acquise. Oui, nous pouvons compter sur toi, brave chien ; nous pouvons, ton maître et moi, rechercher le Bousier a notre aise et disparaître dans le taillis ; en notre absence, nul ne s’écartera, nul ne portera la dent sur la vigne voisine.

C’est ainsi qu’en société du jeune berger et de notre ami commun Faraud, parfois aussi moi-meme unique pasteur a la tete des soixante-dix ouailles belantes, se sont glanés, le matin, avant que le soleil devînt intolérable, les matériaux pour cette histoire du Scarabée sacré et de ses émules.


Chapitre 1 LE SCARABÉE SACRÉ. LA PILULE.

Il serait inutile de revenir sur le Scarabée travaillant au grand jour ou bien consommant son butin sous terre, soit seul, cas habituel, soit en compagnie d’un convive ; ce que j’en ai dit autrefois suffit, et les observations nouvelles n’ajouteraient rien de saillant aux détails fournis par les anciennes. Un point seul mérite de nous arreter. C’est la confection de la pilule sphérique, simples vivres que l’insecte cueille pour son propre usage et achemine vers une salle a manger creusée en lieu propice. Les volieres actuelles, bien mieux conditionnées que celles de mes débuts, permettent de suivre a loisir cette opération, qui nous fournira des documents de haute valeur pour expliquer plus tard le mystérieux travail du nid. Voyons donc, encore une fois, le Scarabée a l’ouvre des victuailles.

Venus du mulet ou mieux du mouton, des vivres frais sont servis. Le fumet du monceau répand la nouvelle a la ronde. D’ici, de la, les Scarabées accourent, étalant et remuant les feuillets roux de leurs antennes, signe de vif empressement. Ceux qui faisaient la sieste sous terre crevent le plafond sablonneux et sortent de leurs caveaux. Les voila tous attablés, non sans querelles entre voisins qui se disputent le meilleur morceau et qui, de brusques revers des larges pattes antérieures, se culbutent les uns les autres. Le calme se fait, et, sans autre noise pour le moment, chacun exploite le point ou l’ont conduit les chances du hasard.

D’habitude, un lopin, rond de lui-meme par a peu pres, est la base de l’ouvre. C’est le noyau qui, grossi de couches superposées, deviendra la pilule finale, du volume d’un abricot. L’ayant dégusté et reconnu a sa convenance, le propriétaire le laisse tel quel ; d’autres fois, il l’épluche légerement, il en ratisse l’écorce souillée de sable. Sur cette base, il s’agit maintenant d’édifier la pelote. Les outils sont le râteau a six dents du chaperon en demi-cercle, et les larges pelles des jambes antérieures, pareillement armées, au bord externe, de vigoureuses dentelures, au nombre de cinq.

Sans se dessaisir un instant du noyau qu’enlacent les quatre jambes postérieures, surtout celles de la troisieme paire, plus longues, l’insecte tourne, un peu de-ci, un peu de-la, sur le dôme de sa pilule naissante, et choisit a la ronde, dans le tas, les matériaux d’accroissement. Le chaperon décortique, éventre, fouille, ratisse ; les pattes antérieures ensemble manouvrent, cueillent et amenent une brassée, aussitôt appliquée sur la masse centrale a petits coups de battoir. Quelques vigoureuses pressions des pelles dentelées tassent au degré voulu la nouvelle couche. Ainsi, brassée par brassée, mise en place dessus, dessous, sur les côtés, s’accroît la bille primitive jusqu’a devenir grosse boule.

Dans son travail, le manufacturier ne quitte jamais la coupole de son ouvre : il pirouette sur lui-meme pour s’occuper de telle et telle autre partie latérale, il s’incline pour façonner la région inférieure jusqu’au point de contact avec le sol ; mais du commencement a la fin la sphere ne bouge sur sa base, et l’insecte la tient constamment enlacée.

Pour obtenir exactement forme ronde, nous avons besoin du tour, dont la rotation supplée a notre maladresse ; pour grossir sa pelote de neige et faire l’énorme boule que ses efforts ne pourront plus ébranler, l’enfant la fait rouler sur la couche neigeuse : le roulement donnera la régularité de forme que refuseraient le travail direct des mains et le coup d’oil inexpert. Plus habile que nous, le Scarabée n’a besoin ni du roulement ni de la rotation ; il pétrit sa boule par couches juxtaposées, sans la remuer de place, sans meme descendre un instant du haut de sa coupole et s’enquérir de l’ensemble par un examen a la distance requise. Le compas de ses jambes courbes lui suffit, compas vivant sphérique, vérificateur du degré de courbure.

Je ne fais, du reste, intervenir ce compas qu’avec une extreme réserve, bien convaincu par une foule d’exemples que l’instinct n’a pas besoin d’un outillage spécial. S’il en fallait une nouvelle preuve, on la trouverait ici. Le Scarabée mâle a les jambes postérieures sensiblement arquées ; au contraire, bien plus habile, apte a des ouvrages dont nous admirerons bientôt l’élégance exquise, supérieure a celle d’une monotone sphere, la femelle a les siennes presque droites.

Si le compas courbe n’a dans tout ceci qu’un rôle secondaire, peut etre meme nul, quelle doit etre la cause régulatrice de la sphéricité ? A ne consulter que l’organisation et les circonstances dans lesquelles le travail est accompli, je n’en vois absolument pas. Il faut remonter plus haut, il faut remonter aux dons instinctifs, guides de l’outillage. Le Scarabée a le don de la sphere comme l’abeille a le don du prisme hexagone. L’un et l’autre arrivent a la perfection géométrique de leur ouvrage sans le concours d’un mécanisme particulier qui leur imposerait forcément la configuration obtenue.

Pour le moment, retenons ceci : le Scarabée fait sa boule en juxtaposant des matériaux cueillis une brassée apres l’autre ; il l’édifie sans la déplacer, sans la retourner. Il n’est pas ouvrier tourneur, mais bien artiste modeleur, qui façonne la bouse sous la pression de ses brassards dentés, comme le modeleur de nos ateliers façonne sa glaise sous la pression du pouce. Et l’ouvre n’est pas une sphere approximative, a surface bosselée ; c’est une sphere correcte, que ne désavouerait pas l’humaine industrie.

Le moment est venu de se retirer avec son butin pour l’enfouir plus loin a peu de profondeur et le consommer en paix. La boule est donc extraite du chantier, et le propriétaire, suivant les us et coutumes, se met aussitôt a la rouler ça et la sur le sol, un peu a l’aventure. S’il n’a pas assisté au début de la chose, quiconque voit la roulante piece poussée par l’insecte a reculons, aisément s’imagine que la forme ronde est la conséquence du mode de charroi. Cela roule, donc cela s’arrondit, de meme que s’arrondirait une informe motte d’argile véhiculée de cette façon. Dans son apparente logique, l’idée est fausse de tout point : nous venons de voir l’exacte sphéricité acquise avant que la pelote ait bougé de place. Le roulement n’est pour rien dans cette précision géométrique ; il se borne a durcir la surface en croute résistante, a la polir un peu, ne serait-ce qu’en incrustant dans la masse les brins grossiers qui pouvaient, au début, la rendre hirsute. Pilule roulée pendant des heures et pilule encore immobile sur le chantier ne different pas de configuration.

A quoi bon cette forme invariablement adoptée des le début de l’ouvre ? Le Scarabée retirerait-il quelque avantage de la courbure sphérique ? Il faudrait avoir des coquilles de noix en guise de verres optiques pour ne pas voir d’emblée que l’insecte est excellemment inspiré quand il pétrit en boule son gâteau. Les vivres, si peu nutritifs alors que le quadruple estomac du mouton en a déja retiré, de guere s’en faut, toute substance assimilable, les vivres, maigre pitance parmi les plus maigres, doivent compenser par la quantité ce qui leur manque en qualité.

Meme condition s’impose aux divers bousiers. Ils sont tous gloutons insatiables ; il faut a tous de volumineuses victuailles, que ne feraient pas soupçonner les modestes dimensions du consommateur. Le copris espagnol, gros comme une forte noisette, amasse sous terre, pour un seul repas, un pâté du volume du poing ; le Géotrupe stercoraire thésaurise, au fond de son puits, une saucisse longue d’un empan et de la grosseur d’un col de bouteille.

A ces puissants mangeurs, la part est faite belle. Ils s’établissent directement sous le monceau déposé par quelque mulet stationnaire ; ils y creusent galeries et salles a manger. Les vivres sont a la porte du logis ; ils lui font couverture. Il suffit de les introduire par brassées n’excédant pas les forces, brassées que l’insecte répete autant qu’il le désire. Au fond de paisibles manoirs dont rien au dehors ne trahit la présence, ainsi s’amassent, de façon tres discrete, des provisions de bouche scandaleuses par leur quantité.

Le Scarabée sacré n’a pas cet avantage de la case sous le monceau ou se cueillent les vivres. D’humeur vagabonde, et, quand vient l’heure du repos, n’aimant guere a voisiner avec ses pareils, insignes larrons, il doit chercher au loin, avec sa récolte, un emplacement pour s’y établir en solitaire. Sa provende est relativement modeste sans doute ; elle ne peut soutenir la comparaison avec les énormes gâteaux du Copris et les opulentes saucisses du Géotrupe. N’importe : si modeste qu’elle soit, elle est, par son volume et son poids, trop au-dessus des forces de l’insecte qui s’aviserait de la porter d’une façon directe. C’est trop lourd, énormément trop lourd pour etre transporté au vol entre les pattes ; c’est absolument impossible a traîner, happé par les crocs des mandibules.

A cet ermite, pressé de se retirer de ce monde, une seule ressource resterait pour amasser, dans sa lointaine cellule, en se servant du transport direct, de quoi suffire au repas du jour : ce serait d’emporter au vol, l’une apres l’autre, des charges en rapport avec ses forces. Mais alors que de voyages, que de temps perdu avec cette récolte par miettes ! et puis, a son retour, ne trouverait-il pas déja desservie la table ou picorent tant de convives ? L’occasion est bonne ; peut-etre de longtemps ne se présentera-t-elle plus. Il convient d’en profiter, et sans retard aucun ; il faut, en une seule fois, prélever sur le chantier d’exploitation de quoi garnir le garde-manger au moins pour une journée.

Alors comment faire ? C’est tout simple. Ce qui ne peut se porter se traîne ; ce qui ne peut se traîner se charrie par roulement, témoin tous nos appareils de chariots montés sur roues. Le Scarabée adopte donc la sphere, la forme roulante par excellence, qui n’a pas besoin d’essieu, qui se prete a merveille aux divers accidents du sol et fournit en chaque point de sa surface l’appui nécessaire au déploiement du moindre effort. Tel est le probleme de mécanique résolu par le pilulaire. La forme sphérique de sa récolte n’est pas l’effet du roulement, elle lui est antérieure ; elle est modelée précisément en vue du roulage futur, qui rendra possible aux forces de l’insecte le charroi du lourd fardeau.

Le Scarabée est fervent ami du soleil, dont il imite l’image par les dentelures rayonnantes de son chaperon arrondi. Il lui faut la vive lumiere pour exploiter le monceau ou se puisent tantôt les vivres et tantôt les matériaux a nidification. Les autres, pour la plupart, Géotrupes, Copris, Onitis, Onthophages, ont des mours ténébreuses ; ils travaillent, invisibles, sous la toiture de l’excrément ; ils ne sont en recherche qu’aux approches de la nuit, dans les lueurs mourantes du crépuscule. Lui, plus confiant, cherche, trouve, exploite dans les liesses du plein jour ; il fait récolte aux heures les plus chaudes et les plus lumineuses, constamment a découvert. Sa cuirasse d’ébene reluit sur le monceau alors que rien ne dénote la présence de nombreux collaborateurs appartenant a d’autres genres et se taillant leur part dans la couche inférieure. A lui la lumiere, aux autres l’obscurité !

Cet amour du soleil sans écran a ses joies, comme le témoigne de temps a autre, par d’allegres trépignements, l’insecte enivré de chaleur ; mais il présente aussi quelques désavantages. Entre Copris, entre Géotrupes voisins de porte, je n’ai jamais surpris de noise au moment de la récolte. Opérant dans les ténebres, chacun ignore ce qui se passe a côté. Le riche monceau dont s’empare l’un d’entre eux ne saurait exciter la convoitise des voisins, n’étant pas aperçu. A cela tiennent peut-etre les relations pacifiques entre bousiers travaillant dans les profondeurs obscures du tas.

Le soupçon est fondé. Le rapt, l’exécrable droit du plus fort, n’est pas l’apanage exclusif de la brute humaine ; la bete aussi le pratique, et le Scarabée particulierement en abuse. Le travail s’effectuant a découvert, chacun sait ou peut savoir ce que font les collegues. On se jalouse mutuellement les pilules, et des rixes éclatent entre le nanti, qui voudrait bien s’en aller, et le pillard, qui trouve plus commode de détrousser un camarade que de se pétrir lui-meme un pain rond dans le tas. Le propriétaire, en vedette au sommet de sa boule, fait face a l’assaillant qui tente l’escalade ; d’un coup de levier de ses brassards, il le repousse au large, culbuté sur le dos. L’autre gigote, se releve, revient. La lutte recommence. Le dénouement n’est pas toujours en faveur du droit. Alors le voleur décampe avec sa prise, et le volé revient au tas s’amasser une autre pilule. Il n’est pas rare qu’au moment de l’assaut survienne un autre larron qui met les contestants d’accord en s’emparant de la chose en litige. J’incline a croire que de pareilles melées ont donné lieu au conte puéril de Scarabées appelés a la rescousse et donnant un coup de main a un confrere dans l’embarras. On a pris d’effrontés larrons pour des aides secourables.

Le Scarabée est donc ardent pillard ; il partage les gouts du Bédouin, son compatriote en Afrique ; lui aussi pratique la razzia. La disette, la faim, mauvaises conseilleres, ne peuvent etre invoquées pour expliquer ce travers. Dans mes volieres, les vivres abondent ; jamais, sans doute, en leurs jours de liberté, mes captifs n’ont connu telle somptuosité de service ; et cependant les rixes sont fréquentes. On se dispute les pilules en de chaudes bourrades, comme si le pain manquait. Certes, le besoin n’est pas ici en cause, car bien des fois le larron abandonne son butin apres l’avoir roulé quelques instants. On pille pour le plaisir de piller. Il y a, comme le dit si bien La Fontaine,

double profit a faire :

son bien premierement, et puis le mal d’autrui.

Étant connue cette propension a détrousser, que peut faire de mieux un Scarabée quand il a consciencieusement confectionné sa boule ? C’est de fuir la compagnie, c’est de quitter le chantier et de s’en aller au loin consommer ses provisions au fond d’une cachette. Ainsi fait-il, et a la hâte : le caractere de ses pareils lui est trop bien connu.

Ici se montre la nécessité d’un charroi facile pour véhiculer, en une seule fois et aussi vite que possible, provisions suffisantes. Le Scarabée aime a travailler en pleine lumiere, au soleil. Son acquis, amassé a la vue de tous, n’a de secrets pour aucun des travailleurs accourus au meme tas. Ainsi s’allument des convoitises, ainsi s’impose la retraite au loin pour éviter le pillage. Cette rapide retraite demande aisé charroi, et celui-ci s’obtient avec la forme ronde donnée a la récolte.

Conclusion inattendue, mais tres logique, je dirais meme évidente : le Scarabée façonne en sphere ses munitions de bouche, parce qu’il est l’ami passionné du soleil. Les divers bousiers travaillant en pleine lumiere, Gymnopleures et Sisyphes de nos régions, se conforment au meme principe mécanique : tous connaissent la sphere, la meilleure machine roulante ; tous s’adonnent a l’art des pilules. Les autres, ouvriers ténébreux, ne pratiquent rien de pareil : leurs amas de vivres sont informes.

La vie en voliere nous fournit quelques autres documents non indignes de l’histoire. Aux provisions renouvelées, tiedes encore, accourent empressés, avons-nous dit, les Scarabées errant a la surface. Les effluves du mets attirent rapidement aussi ceux qui sommeillent sous terre. Des monticules de sable ça et la se soulevent, se crevassent comme pour une éruption, et l’on en voit émerger d’autres convives qui, du plat de la patte, se lustrent les yeux poudreux. La somnolence dans une chambre souterraine et l’épaisse toiture du manoir n’ont pas mis en défaut la finesse de leur flair : les déterrés sont au monceau presque aussi prestement que les autres.

Ces détails remettent en mémoire les faits reconnus, non sans surprise, par une foule d’observateurs sur les plages ensoleillées de Cette, de Palavas, du golfe Jouan et des côtes africaines, jusque dans les solitudes du Sahara. La pullulent, d’autant plus vigoureux et plus actifs que le climat est plus chaud, le Scarabée sacré et ses congéneres : Scarabée semi-ponctué, Scarabée varioleux et autres. Ils abondent, et souvent néanmoins nul ne se montre ; le regard exercé de l’entomologiste ne pourrait en découvrir un.

Mais voici que les choses changent. Pressé par les miseres physiologiques, vous quittez discretement la compagnie et vous dissimulez dans les broussailles. A peine etes-vous relevé, a peine commencez-vous de remettre votre toilette en ordre que, frou ! en voici un, en voici trois, en voici dix qui, venus soudainement on ne sait d’ou, s’abattent sur la provende. Accourent-ils de bien loin, ces affairés vidangeurs ? Non, certes. Fussent-ils avertis par l’odorat a de grandes distances, ce qui n’est pas impossible, ils n’auraient pas eu le temps de se rendre avec pareille promptitude a la toute récente aubaine. Ils étaient donc la, dans un rayon de quelques dizaines de pas, tapis sous terre et sommeillant. Un flair toujours en éveil, meme dans les torpeurs du repos, leur a dit, au fond de leurs retraites, l’heureux événement : et, crevant leurs plafonds, aussitôt ils accourent. En moins de temps qu’il n’en faut pour raconter la chose, une grouillante population anime le désert de tantôt.

Odorat subtil et vigilant, reconnaissons-le, que celui du Scarabée ; odorat sans intermittence dans son activité. Le chien flaire la truffe a travers le sol, mais il est a l’état de veille ; en sens inverse, a travers la terre le pilulaire flaire son mets favori, mais il est a l’état de sommeil. Qui des deux l’emporte sur l’autre en subtilité olfactive ?

La science cueille son bien partout ou elle le trouve, meme dans l’immondice ; et la vérité plane a des hauteurs ou rien ne peut la souiller. Le lecteur voudra donc bien excuser certains détails inévitables dans une histoire de bousiers ; il aura quelque indulgence pour ce qui précede et pour ce qui va suivre. L’atelier dégoutant du manipulateur d’ordure nous acheminera peut-etre a des idées d’un ordre plus élevé que ne le ferait l’officine du parfumeur avec son jasmin et son patchouli.

J’ai accusé le Scarabée de goinfrerie insatiable. Il est temps de prouver mon dire. Dans les volieres, trop exiguës pour se preter au joyeux roulage des pilules, mes pensionnaires dédaignent souvent de s’amasser des provisions et se bornent a consommer sur place. L’occasion est belle : le repas en public nous apprendra, bien mieux que ne le ferait le festin sous terre, ce dont est capable un estomac de bousier.

Un jour d’atmosphere tres chaude, lourde et calme, conditions favorables aux liesses gastronomiques de mes reclus, je surveille, montre en main, un des consommateurs en plein air, depuis huit heures du matin jusqu’a huit heures du soir. Le Scarabée a rencontré, paraît-il, un morceau fort a son gout, car pendant ces douze heures il ne discontinue pas sa bombance, toujours attablé, immobile, au meme point. A huit heures du soir, je lui fais une derniere visite. L’appétit ne paraît pas avoir diminué. Je trouve le glouton en aussi bonnes dispositions que s’il débutait. Le festin a par conséquent duré quelque temps encore, jusqu’a la disparition totale du morceau. Le lendemain, en effet, le Scarabée n’est plus la, et de l’opulente piece attaquée la veille il ne reste que des miettes.

Le tour du cadran et au-dela pour une séance de table, c’est déja fort beau comme goinfrerie ; mais voici qui est beaucoup mieux comme célérité de digestion. Tandis que, a l’avant de la bete, la matiere continuellement se mâche et s’engloutit, a l’arriere, continuellement aussi, elle reparaît, dépouillée de ses particules nutritives et filée en une cordelette noire, semblable au ligneul du cordonnier. Le Scarabée ne fiente qu’a table, tant est prompt son travail digestif. Sa filiere se met a fonctionner des les premieres bouchées ; elle cesse son office peu apres les dernieres. Sans rupture aucune du commencement a la fin du repas, et toujours appendu a l’orifice évacuateur, le fin cordon s’amoncelle en un tas aisément déroulable tant que la dessiccation ne l’a pas gagné.

Cela fonctionne avec la régularité d’un chronometre. Toutes les minutes – soyons plus précis et disons toutes les cinquante-quatre secondes, – une éruption se fait, et le fil s’allonge de trois a quatre millimetres. De loin en loin, je fais intervenir les pinces, je détache le cordon et déroule le tas sur une regle graduée, pour auner le produit. Le total des mensurations me donne, dans les douze heures, une longueur de 2, 88 m. Comme le repas et son complément obligé, le travail de filiere, se sont continués quelque temps encore apres ma derniere visite, faite a huit heures du soir aux lueurs d’une lanterne, on voit que mon sujet a filé, sans interruption dans sa longueur, une cordelette stercorale de trois metres environ.

Étant connus le diametre et la longueur du fil, il est aisé d’en calculer le volume. Sans difficulté non plus, on trouve l’exact volume de l’insecte en mesurant l’eau que son immersion déplace dans un étroit cylindre. Les nombres obtenus ne sont pas dépourvus d’intéret : ils nous apprennent qu’en une seule séance de réfection, en une douzaine d’heures, le Scarabée digere a peu pres son volume de nourriture. Quel estomac, et surtout quelle rapidité, quelle puissance de digestion ! Des les premieres bouchées, les résidus se moulent en un fil qui s’allonge, indéfiniment s’allonge, tant que dure le repas. Dans cet étonnant alambic, qui ne chôme peut-etre jamais, si ce n’est lorsque les victuailles manquent, la matiere ne fait que passer, aussitôt travaillée par les réactifs de l’estomac, aussitôt épuisée. Il est a penser qu’un laboratoire aussi prompt pour assainir l’immondice a quelque rôle a remplir dans l’hygiene générale. Nous aurons occasion de revenir sur ce grave sujet.