Pot-Bouille - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1882

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Emile Zola

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Opis ebooka Pot-Bouille - Emile Zola

Pot-Bouille est un roman d’Émile Zola publié en 1882, le dixieme de la série les Rougon-Macquart. Le mot Pot-Bouille désignait au xixe siecle en langage familier la cuisine ordinaire des ménages, en gros synonyme de popote. Mais il n’est pas question ici de cuisine, sinon au sens figuré : Zola veut en effet nous montrer l’envers du décor d’un grand immeuble parisien ou, derriere un luxe de façade, vivent des familles bourgeoises dont le comportement quotidien est aussi peu ragoutant qu’un médiocre brouet, un Pot-Bouille.

Opinie o ebooku Pot-Bouille - Emile Zola

Fragment ebooka Pot-Bouille - Emile Zola

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Rue Neuve-Saint-Augustin, un embarras de voitures arreta le fiacre chargé de trois malles, qui amenait Octave de la gare de Lyon. Le jeune homme baissa la glace d’une portiere, malgré le froid déja vif de cette sombre apres-midi de novembre. Il restait surpris de la brusque tombée du jour, dans ce quartier aux rues étranglées, toutes grouillantes de foule. Les jurons des cochers tapant sur les chevaux qui s’ébrouaient, les coudoiements sans fin des trottoirs, la file pressée des boutiques débordantes de commis et de clients, l’étourdissaient ; car, s’il avait revé Paris plus propre, il ne l’espérait pas d’un commerce aussi âpre, il le sentait publiquement ouvert aux appétits des gaillards solides.

Le cocher s’était penché.

– C’est bien passage Choiseul ?

– Mais non, rue de Choiseul… Une maison neuve, je crois.

Et le fiacre n’eut qu’a tourner, la maison se trouvait la seconde, une grande maison de quatre étages, dont la pierre gardait une pâleur a peine roussie, au milieu du plâtre rouillé des vieilles façades voisines. Octave, qui était descendu sur le trottoir, la mesurait, l’étudiait d’un regard machinal, depuis le magasin de soierie du rez-de-chaussée et de l’entresol, jusqu’aux fenetres en retrait du quatrieme, ouvrant sur une étroite terrasse. Au premier, des tetes de femme soutenaient un balcon a rampe de fonte tres ouvragée. Les fenetres avaient des encadrements compliqués, taillés a la grosse sur des poncifs ; et, en bas, au-dessus de la porte cochere, plus chargée encore d’ornements, deux amours déroulaient un cartouche, ou était le numéro, qu’un bec de gaz intérieur éclairait la nuit.

Un gros monsieur blond, qui sortait du vestibule, s’arreta net, en apercevant Octave.

– Comment ! vous voila ! cria-t-il. Mais je ne comptais sur vous que demain !

– Ma foi, répondit le jeune homme, j’ai quitté Plassans un jour plus tôt… Est-ce que la chambre n’est pas prete ?

– Oh ! si… J’avais loué depuis quinze jours, et j’ai meublé ça tout de suite, comme vous me le demandiez. Attendez, je veux vous installer.

Il rentra, malgré les instances d’Octave. Le cocher avait descendu les trois malles. Debout dans la loge du concierge, un homme digne, a longue face rasée de diplomate, parcourait gravement le Moniteur. Il daigna pourtant s’inquiéter de ces malles qu’on déposait sous sa porte ; et, s’avançant, il demanda a son locataire, l’architecte du troisieme, comme il le nommait :

– Monsieur Campardon, est-ce la personne ?

– Oui, monsieur Gourd, c’est M. Octave Mouret, pour qui j’ai loué la chambre du quatrieme. Il couchera la-haut et il prendra ses repas chez nous… M. Mouret est un ami des parents de ma femme, que je vous recommande.

Octave regardait l’entrée, aux panneaux de faux marbre, et dont la voute était décorée de rosaces. La cour, au fond, pavée et cimentée, avait un grand air de propreté froide ; seul, un cocher, a la porte des écuries, frottait un mors avec une peau. Jamais le soleil ne devait descendre la.

Cependant, M. Gourd examinait les malles. Il les poussa du pied, devint respectueux devant leur poids, et parla d’aller chercher un commissionnaire, pour les faire monter par l’escalier de service.

– Madame Gourd, je sors, cria-t-il en se penchant dans la loge.

Cette loge était un petit salon, aux glaces claires, garni d’une moquette a fleurs rouges et meublé de palissandre ; et, par une porte entrouverte, on apercevait un coin de la chambre a coucher, un lit drapé de reps grenat. Mme Gourd, tres grasse, coiffée de rubans jaunes, était allongée dans un fauteuil, les mains jointes, a ne rien faire.

– Eh bien ! montons, dit l’architecte.

Et, comme il poussait la porte d’acajou du vestibule, il ajouta, en voyant l’impression causée au jeune homme par la calotte de velours noir et les pantoufles bleu ciel de M. Gourd :

– Vous savez, c’est l’ancien valet de chambre du duc de Vaugelade.

– Ah ! dit simplement Octave.

– Parfaitement, et il a épousé la veuve d’un petit huissier de Mort-la-Ville. Ils possedent meme une maison la-bas. Mais ils attendent d’avoir trois mille francs de rente pour s’y retirer… Oh ! des concierges convenables !

Le vestibule et l’escalier étaient d’un luxe violent. En bas, une figure de femme, une sorte de Napolitaine toute dorée, portait sur la tete une amphore, d’ou sortaient trois becs de gaz, garnis de globes dépolis. Les panneaux de faux marbre, blancs a bordures roses, montaient régulierement dans la cage ronde ; tandis que la rampe de fonte, a bois d’acajou, imitait le vieil argent, avec des épanouissements de feuilles d’or. Un tapis rouge, retenu par des tringles de cuivre, couvrait les marches. Mais ce qui frappa surtout Octave, ce fut, en entrant, une chaleur de serre, une haleine tiede qu’une bouche lui soufflait au visage.

– Tiens ! dit-il, l’escalier est chauffé ?

– Sans doute, répondit Campardon. Maintenant, tous les propriétaires qui se respectent, font cette dépense… La maison est tres bien, tres bien…

Il tournait la tete, comme s’il en eut sondé les murs, de son oil d’architecte.

– Mon cher, vous allez voir, elle est tout a fait bien… Et habitée rien que par des gens comme il faut !

Alors, montant avec lenteur, il nomma les locataires. A chaque étage, il y avait deux appartements, l’un sur la rue, l’autre sur la cour, et dont les portes d’acajou verni se faisaient face. D’abord, il dit un mot de M. Auguste Vabre : c’était le fils aîné du propriétaire ; il avait pris, au printemps, le magasin de soierie du rez-de-chaussée, et occupait également tout l’entresol. Ensuite, au premier, se trouvaient, sur la cour, l’autre fils du propriétaire, M. Théophile Vabre, avec sa dame, et sur la rue, le propriétaire lui-meme, un ancien notaire de Versailles, qui logeait du reste chez son gendre, M. Duveyrier, conseiller a la cour d’appel.

– Un gaillard qui n’a pas quarante-cinq ans, dit en s’arretant Campardon, hein ? c’est joli !

Il monta deux marches, et se tournant brusquement, il ajouta :

– Eau et gaz a tous les étages.

Sous la haute fenetre de chaque palier, dont les vitres, bordées d’une grecque, éclairaient l’escalier d’un jour blanc, se trouvait une étroite banquette de velours. L’architecte fit remarquer que les personnes âgées pouvaient s’asseoir. Puis, comme il dépassait le second étage, sans nommer les locataires :

– Et la ? demanda Octave, en désignant la porte du grand appartement.

– Oh ! la, dit-il, des gens qu’on ne voit pas, que personne ne connaît… La maison s’en passerait volontiers. Enfin, on trouve des taches partout…

Il eut un petit souffle de mépris.

– Le monsieur fait des livres, je crois.

Mais, au troisieme, son rire de satisfaction reparut. L’appartement sur la cour était divisé en deux : il y avait la Mme Juzeur, une petite femme bien malheureuse, et un monsieur tres distingué, qui avait loué une chambre, ou il venait une fois par semaine, pour des affaires. Tout en donnant ces explications, Campardon ouvrait la porte de l’autre appartement.

– Ici, nous sommes chez moi, reprit-il. Attendez, il faut que je prenne votre clef… Nous allons monter d’abord a votre chambre, et vous verrez ma femme ensuite.

Pendant les deux minutes qu’il resta seul, Octave se sentit pénétrer par le silence grave de l’escalier. Il se pencha sur la rampe, dans l’air tiede qui venait du vestibule ; il leva la tete, écoutant si aucun bruit ne tombait d’en haut. C’était une paix morte de salon bourgeois, soigneusement clos, ou n’entrait pas un souffle du dehors. Derriere les belles portes d’acajou luisant, il y avait comme des abîmes d’honneteté.

– Vous aurez d’excellents voisins, dit Campardon, qui avait reparu avec la clef : sur la rue, les Josserand, toute une famille, le pere caissier a la cristallerie Saint-Joseph, deux filles a marier ; et, pres de vous, un petit ménage d’employés, les Pichon, des gens qui ne roulent pas sur l’or, mais d’une éducation parfaite… Il faut que tout se loue, n’est-ce pas ? meme dans une maison comme celle-ci.

A partir du troisieme, le tapis rouge cessait et était remplacé par une simple toile grise. Octave en éprouva une légere contrariété d’amour-propre. L’escalier, peu a peu, l’avait empli de respect ; il était tout ému d’habiter une maison si bien, selon l’expression de l’architecte. Comme il s’engageait, derriere celui-ci, dans le couloir qui conduisait a sa chambre, il aperçut, par une porte entrouverte, une jeune femme debout devant un berceau. Elle leva la tete, au bruit. Elle était blonde, avec des yeux clairs et vides ; et il n’emporta que ce regard, tres distinct, car la jeune femme, tout d’un coup rougissante, poussa la porte, de l’air honteux d’une personne surprise.

Campardon s’était tourné, pour répéter :

– Eau et gaz a tous les étages, mon cher.

Puis, il montra une porte qui communiquait avec l’escalier de service. En haut, étaient les chambres de domestique. Et, s’arretant au fond du couloir :

– Enfin, nous voici chez vous.

La chambre, carrée, assez grande, tapissée d’un papier gris a fleurs bleues, était meublée tres simplement. Pres de l’alcôve, se trouvait ménagé un cabinet de toilette, juste la place de se laver les mains. Octave alla droit a la fenetre, d’ou tombait une clarté verdâtre. La cour s’enfonçait, triste et propre, avec son pavé régulier, sa fontaine dont le robinet de cuivre luisait. Et toujours pas un etre, pas un bruit ; rien que les fenetres uniformes, sans une cage d’oiseau, sans un pot de fleurs, étalant la monotonie de leurs rideaux blancs. Pour cacher le grand mur nu de la maison de gauche, qui fermait le carré de la cour, on y avait répété les fenetres, de fausses fenetres peintes, aux persiennes éternellement closes, derriere lesquelles semblait se continuer la vie murée des appartements voisins.

– Mais je serai parfaitement ! cria Octave enchanté.

– N’est-ce pas ? dit Campardon. Mon Dieu ! j’ai fait comme pour moi ; et, d’ailleurs, j’ai suivi les instructions contenues dans vos lettres… Alors, le mobilier vous plaît ? C’est tout ce qu’il faut pour un jeune homme. Plus tard, vous verrez.

Et, comme Octave lui serrait les mains, en le remerciant, en s’excusant de lui avoir donné tout ce tracas, il reprit d’un air sérieux :

– Seulement, mon brave, pas de tapage ici, surtout pas de femme !… Parole d’honneur ! si vous ameniez une femme, ça ferait une révolution.

– Soyez tranquille ! murmura le jeune homme, un peu inquiet.

– Non, laissez-moi vous dire, c’est moi qui serais compromis… Vous avez vu la maison. Tous bourgeois, et d’une moralité ! meme, entre nous, ils raffinent trop. Jamais un mot, jamais plus de bruit que vous ne venez d’en entendre… Ah bien ! M. Gourd irait chercher M. Vabre, nous serions propres tous les deux ! Mon cher, je vous le demande pour ma tranquillité : respectez la maison.

Octave, que tant d’honneteté gagnait, jura de la respecter. Alors, Campardon, jetant autour de lui un regard de méfiance, et baissant la voix, comme si l’on eut pu l’entendre, ajouta, l’oil allumé :

– Dehors, ça ne regarde personne. Hein ? Paris est assez grand, on a de la place… Moi, au fond, je suis un artiste, je m’en fiche !

Un commissionnaire montait les malles. Quand l’installation fut terminée, l’architecte assista paternellement a la toilette d’Octave. Puis, se levant :

– Maintenant, descendons voir ma femme.

Au troisieme, la femme de chambre, une fille mince, noiraude et coquette, dit que madame était occupée. Campardon, pour mettre a l’aise son jeune ami, et lancé d’ailleurs par ses premieres explications, lui fit visiter l’appartement : d’abord, le grand salon blanc et or, tres orné de moulures rapportées, entre un petit salon vert qu’il avait transformé en cabinet de travail, et la chambre a coucher, ou ils ne purent entrer, mais dont il lui indiqua la forme étranglée et le papier mauve. Comme il l’introduisait ensuite dans la salle a manger, toute en faux bois, avec une complication extraordinaire de baguettes et de caissons, Octave séduit s’écria :

– C’est tres riche !

Au plafond, deux grandes fentes coupaient les caissons, et, dans un coin, la peinture qui s’était écaillée, montrait le plâtre.

– Oui, ça fait de l’effet, dit lentement l’architecte, les yeux fixés sur le plafond. Vous comprenez, ces maisons-la, c’est bâti pour faire de l’effet… Seulement, il ne faudrait pas trop fouiller les murs. Ça n’a pas douze ans et ça part déja… On met la façade en belle pierre, avec des machines sculptées ; on vernit l’escalier a trois couches ; on dore et on peinturlure les appartements ; et ça flatte le monde, ça inspire de la considération… Oh ! c’est encore solide, ça durera toujours autant que nous !

Il lui fit traverser de nouveau l’antichambre, que des vitres dépolies éclairaient. A gauche, donnant sur la cour, il y avait une seconde chambre, ou couchait sa fille Angele ; et, toute blanche, elle était, par cette apres-midi de novembre, d’une tristesse de tombe. Puis, au fond du couloir, se trouvait la cuisine, dans laquelle il tint absolument a le conduire, disant qu’il fallait tout connaître.

– Entrez donc, répétait-il en poussant la porte.

Un terrible bruit s’en échappa. La fenetre, malgré le froid, était grande ouverte. Accoudées a la barre d’appui, la femme de chambre noiraude et une cuisiniere grasse, une vieille débordante, se penchaient dans le puits étroit d’une cour intérieure, ou s’éclairaient, face a face, les cuisines de chaque étage. Elles criaient ensemble, les reins tendus, pendant que, du fond de ce boyau, montaient des éclats de voix canailles, melés a des rires et a des jurons. C’était comme la déverse d’un égout : toute la domesticité de la maison était la, a se satisfaire. Octave se rappela la majesté bourgeoise du grand escalier.

Mais les deux femmes, averties par un instinct, s’étaient retournées. Elles resterent saisies, en apercevant leur maître avec un monsieur. Il y eut un léger sifflement, des fenetres se refermerent, tout retomba a un silence de mort.

– Qu’est-ce donc, Lisa ? demanda Campardon.

– Monsieur, répondit la femme de chambre tres excitée, c’est encore cette malpropre d’Adele. Elle a jeté une tripée de lapin par la fenetre… Monsieur devrait bien parler a M. Josserand.

Campardon resta grave, désireux de ne pas s’engager. Il revint dans son cabinet de travail, en disant a Octave :

– Vous avez tout vu. A chaque étage, les appartements se répetent. Moi, j’en ai pour deux mille cinq cents francs, et au troisieme ! Les loyers augmentant tous les jours… M. Vabre doit se faire dans les vingt-deux mille francs avec son immeuble. Et ça montera encore, car il est question d’ouvrir une large voie, de la place de la Bourse au nouvel Opéra… Une maison dont il a eu le terrain pour rien, il n’y a pas douze ans, apres ce grand incendie, allumé par la bonne d’un droguiste !

Comme ils entraient, Octave aperçut, au-dessus d’une table a dessin, dans le plein jour de la fenetre, une image de sainteté richement encadrée, une Vierge montrant, hors de sa poitrine ouverte, un cour énorme qui flambait. Il ne put réprimer un mouvement de surprise ; il regarda Campardon, qu’il avait connu tres farceur a Plassans.

– Ah ! je ne vous ai pas dit, reprit celui-ci avec une rougeur légere, j’ai été nommé architecte diocésain, oui, a Évreux. Oh ! une misere comme argent, en tout a peine deux mille francs par an. Mais il n’y a rien a faire, de temps a autre un voyage ; pour le reste, j’ai la-bas un inspecteur… Et, voyez-vous, c’est beaucoup, quand on peut mettre sur ses cartes : architecte du gouvernement. Vous ne vous imaginez pas les travaux que cela me procure dans la haute société.

En parlant, il regardait la Vierge au cour embrasé.

– Apres tout, continua-t-il dans un brusque acces de franchise, moi, je m’en fiche, de leurs machines !

Mais, Octave s’étant mis a rire, l’architecte fut pris de peur. Pourquoi se confier a ce jeune homme ? Il eut un regard oblique, se donna un air de componction, tâcha de rattraper sa phrase.

– Je m’en fiche et je ne m’en fiche pas… Mon Dieu ! oui, j’y arrive. Vous verrez, vous verrez, mon ami : quand vous aurez un peu vécu, vous ferez comme tout le monde.

Et il parla de ses quarante-deux ans, du vide de l’existence, posa pour une mélancolie qui jurait avec sa grosse santé. Dans la tete d’artiste qu’il s’était faite, les cheveux en coup de vent, la barbe taillée a la Henri IV, on retrouvait le crâne plat et la mâchoire carrée d’un bourgeois d’esprit borné, aux appétits voraces. Plus jeune, il avait eu une gaieté fatigante.

Les yeux d’Octave s’étaient arretés sur un numéro de la Gazette de France, qui traînait parmi des plans. Alors, Campardon, de plus en plus gené, sonna la femme de chambre pour savoir si madame était libre enfin. Oui, le docteur partait, madame allait venir.

– Est-ce que Mme Campardon est souffrante ? demanda le jeune homme.

– Non, elle est comme d’habitude, dit l’architecte d’une voix ennuyée.

– Ah ! et qu’a-t-elle donc ?

Repris d’embarras, il ne répondit pas directement.

– Vous savez, les femmes, il y a toujours quelque chose qui se casse… Elle est ainsi depuis treize ans, depuis ses couches… Autrement, elle se porte comme un charme. Vous allez meme la trouver engraissée.

Octave n’insista pas. Justement, Lisa revenait, apportant une carte ; et l’architecte s’excusa, se précipita vers le salon, en priant le jeune homme de causer avec sa femme, pour prendre patience. Celui-ci, par la porte vivement ouverte et refermée, avait aperçu, au milieu de la grande piece blanc et or, la tache noire d’une soutane.

Au meme moment, Mme Campardon entrait par l’antichambre. Il ne la reconnaissait pas. Autrefois, étant gamin, lorsqu’il l’avait connue a Plassans, chez son pere, M. Domergue, conducteur des ponts et chaussées, elle était maigre et laide, chétive a vingt ans comme une fillette qui souffre de la crise de sa puberté ; et il la retrouvait dodue, d’un teint clair et reposé de nonne, avec des yeux tendres, des fossettes, un air de chatte gourmande. Si elle n’avait pu devenir jolie, elle s’était murie vers les trente ans, prenant une saveur douce et une bonne odeur fraîche de fruit d’automne. Il remarqua seulement qu’elle marchait avec difficulté, la taille roulante, vetue d’un long peignoir de soie réséda ; ce qui lui donnait une langueur.

– Mais vous etes un homme, maintenant ! dit-elle gaiement, les mains tendues. Comme vous avez poussé, depuis notre dernier voyage !

Et elle le regardait, grand, brun, beau garçon, avec ses moustaches et sa barbe soignées. Quand il dit son âge, vingt-deux ans, elle se récria : il en paraissait vingt-cinq au moins. Lui, que la présence d’une femme, meme de la derniere des servantes, emplissait d’un ravissement, riait d’un rire perlé, en la caressant de ses yeux couleur de vieil or, d’une douceur de velours.

– Ah ! oui, répétait-il mollement, j’ai poussé, j’ai poussé… Vous rappelez-vous, quand votre cousine Gasparine m’achetait des billes ?

Ensuite, il lui donna des nouvelles de ses parents. M. et Mme Domergue vivaient heureux, dans la maison ou ils s’étaient retirés ; ils se plaignaient seulement d’etre bien seuls, ils gardaient rancune a Campardon de leur avoir enlevé ainsi leur petite Rose, pendant un séjour fait a Plassans, pour des travaux. Puis, le jeune homme tâcha de ramener la conversation sur la cousine Gasparine, ayant une ancienne curiosité de galopin précoce a satisfaire, au sujet d’une aventure jadis inexpliquée : le coup de passion de l’architecte pour Gasparine, une grande belle fille pauvre, et son brusque mariage avec la maigre Rose qui avait trente mille francs de dot, et toute une scene de larmes, et une brouille, une fuite de l’abandonnée a Paris, aupres d’une tante couturiere. Mais Mme Campardon, dont la chair paisible gardait une pâleur rosée, parut ne pas comprendre. Il ne put en tirer aucun détail.

– Et vos parents ? demanda-t-elle a son tour. Comment se portent M. et Mme Mouret ?

– Tres bien, je vous remercie, répondit-il. Ma mere ne sort plus de son jardin. Vous retrouveriez la maison de la rue de la Banne, telle que vous l’avez laissée.

Mme Campardon, qui semblait ne pouvoir rester longtemps debout sans fatigue, s’était assise sur une haute chaise a dessiner, les jambes allongées dans son peignoir ; et lui, approchant un siege bas, levait la tete pour lui parler, de son air d’adoration habituel. Avec ses larges épaules, il était femme, il avait un sens des femmes qui, tout de suite, le mettait dans leur cour. Aussi, au bout de dix minutes, tous deux causaient-ils déja comme de vieilles amies.

– Me voila donc votre pensionnaire ? disait-il en passant sur sa barbe une main belle, aux ongles correctement taillés. Nous ferons bon ménage, vous verrez… Que vous avez été charmante, de vous souvenir du gamin de Plassans et de vous occuper de tout, au premier mot !

Mais elle se défendait.

– Non, ne me remerciez pas. Je suis bien trop paresseuse, je ne bouge plus. C’est Achille qui a tout arrangé… Et, d’ailleurs, ne suffisait-il pas que ma mere nous confiât votre désir de prendre pension dans une famille, pour que nous songions a vous ouvrir notre maison ? Vous ne tomberez pas chez des étrangers, et cela nous fera de la compagnie.

Alors, il conta ses affaires. Apres avoir enfin obtenu le diplôme de bachelier, pour contenter sa famille, il venait de passer trois ans a Marseille, dans une grande maison d’indiennes imprimées, dont la fabrique se trouvait aux environs de Plassans. Le commerce le passionnait, le commerce du luxe de la femme, ou il entre une séduction, une possession lente par des paroles dorées et des regards adulateurs. Et il raconta, avec des rires de victoire, comment il avait gagné les cinq mille francs, sans lesquels, d’une prudence de juif sous les dehors d’un étourdi aimable, il ne se serait jamais risqué a Paris.

– Imaginez-vous, ils avaient une indienne pompadour, un ancien dessin, une merveille… Personne ne mordait ; c’était dans les caves depuis deux ans… Alors, comme j’allais faire le Var et les Basses-Alpes, j’eus l’idée d’acheter tout le solde et de le placer pour mon compte. Oh ! un succes, un succes fou ! Les femmes s’arrachaient les coupons ; il n’y en a pas une, aujourd’hui, qui n’ait la-bas de mon indienne sur le corps… Il faut dire que je les roulais si gentiment ! Elles étaient toutes a moi, j’aurais fait d’elles ce que j’aurais voulu.

Et il riait, pendant que Mme Campardon, séduite, troublée par la pensée de cette indienne pompadour, le questionnait. Des petits bouquets sur fond écru, n’est-ce pas ? Elle en avait cherché partout pour un peignoir d’été.

– J’ai voyagé deux ans, c’est assez, reprit-il. D’ailleurs, il faut bien conquérir Paris… Je vais immédiatement chercher quelque chose.

– Comment ! s’écria-t-elle, Achille ne vous a pas raconté ? Mais il a pour vous une situation, et a deux pas d’ici !

Il remerciait, s’étonnant comme en pays de Cocagne, demandant par plaisanterie s’il n’allait pas trouver, le soir, une femme et cent mille francs de rente dans sa chambre, lorsqu’une enfant de quatorze ans, longue et laide, avec des cheveux d’un blond fade, poussa la porte et jeta un léger cri d’effarouchement.

– Entre et n’aie pas peur, dit Mme Campardon. C’est M. Octave Mouret, dont tu nous as entendu parler.

Puis, se tournant vers celui-ci :

– Ma fille Angele… Nous ne l’avions pas emmenée, lors de notre dernier voyage. Elle était si délicate ! Mais la voila qui se remplit un peu.

Angele, avec la gene maussade des filles dans l’âge ingrat, était venue se placer derriere sa mere. Elle coulait des regards sur le jeune homme souriant. Presque aussitôt, Campardon reparut, l’air animé ; et il ne put se tenir, il conta l’heureuse chance a sa femme, en quelques phrases coupées : l’abbé Mauduit, vicaire a Saint-Roch, pour des travaux ; une simple réparation, mais qui pouvait le mener loin. Puis, contrarié d’avoir causé devant Octave, frémissant encore, il tapa dans ses mains, en disant :

– Allons, allons, que faisons-nous ?

– Mais vous sortiez, dit Octave. Je ne veux pas vous déranger.

– Achille, murmura Mme Campardon, cette place, chez les Hédouin…

– Tiens ! c’est vrai, s’écria l’architecte. Mon cher, une place de premier commis, dans une maison de nouveautés. J’y connais quelqu’un, qui a parlé pour vous… On vous attend. Il n’est pas quatre heures, voulez-vous que je vous présente ?

Octave hésitait, inquiet du noud de sa cravate, troublé dans sa passion d’une mise correcte. Pourtant, il se décida, lorsque Mme Campardon lui eut juré qu’il était tres convenable. D’un mouvement languissant, elle avait tendu le front a son mari, qui la baisait avec une effusion de tendresse, répétant :

– Adieu, mon chat… adieu, ma cocotte…

– Vous savez, on dîne a sept heures, dit-elle en les accompagnant a travers le salon, ou ils cherchaient leurs chapeaux.

Angele les suivait, sans grâce. Mais son professeur de piano l’attendait, et tout de suite elle tapa sur l’instrument, de ses doigts secs. Octave, qui s’attardait dans l’antichambre a remercier encore, eut la voix couverte. Et, comme il descendait l’escalier, le piano sembla le poursuivre : au milieu du silence tiede, chez Mme Juzeur, chez les Vabre, chez les Duveyrier, d’autres pianos répondaient, jouant a chaque étage d’autres airs qui sortaient, lointains et religieux, du recueillement des portes.

En bas, Campardon tourna dans la rue Neuve-Saint-Augustin. Il se taisait, de l’air absorbé d’un homme qui cherche une transition.

– Vous vous rappelez Mlle Gasparine ? demanda-t-il enfin. Elle est premiere demoiselle chez les Hédouin… Vous allez la voir.

Octave crut l’occasion venue de contenter sa curiosité.

– Ah ! dit-il. Elle loge chez vous ?

– Non ! non ! s’écria l’architecte vivement et comme blessé.

Puis, le jeune homme ayant paru surpris de sa violence, il continua, gené, avec douceur :

– Non, elle et ma femme ne se voient plus… Vous savez, dans les familles… Moi, je l’ai rencontrée, et je n’ai pu lui refuser la main, n’est-ce pas ? d’autant plus qu’elle ne roule guere sur l’or, la pauvre fille. Ça fait que, maintenant, elles ont par moi de leurs nouvelles… Dans ces vieilles querelles, il faut laisser le temps fermer les blessures.

Octave se décidait a l’interroger carrément sur son mariage, lorsque l’architecte coupa court, en disant :

– Nous y voila !

C’était, a l’encoignure des rues Neuve-Saint-Augustin et de la Michodiere, un magasin de nouveautés dont la porte ouvrait sur le triangle étroit de la place Gaillon. Barrant deux fenetres de l’entresol, une enseigne portait, en grandes lettres dédorées : Au Bonheur des Dames, maison fondée en 1822 ; tandis que, sur les glaces sans tain des vitrines, on lisait, peinte en rouge, la raison sociale : Deleuze, Hédouin et Cie.

– Cela n’a pas le chic moderne, mais c’est honnete et c’est solide, expliquait rapidement Campardon. M. Hédouin, un ancien commis, a épousé la fille de l’aîné des Deleuze, qui est mort il y a deux ans ; de sorte que la maison est dirigée maintenant par le jeune ménage, le vieil oncle Deleuze et un autre associé, je crois, qui tous deux se tiennent a l’écart… Vous verrez Mme Hédouin. Oh ! une femme de tete !… Entrons.

Justement, M. Hédouin était a Lille, pour un achat de toile. Ce fut Mme Hédouin qui les reçut. Elle était debout, un porte-plume derriere l’oreille, donnant des ordres a deux garçons de magasin qui rangeaient des pieces d’étoffe dans des cases ; et elle lui apparut si grande, si admirablement belle avec son visage régulier et ses bandeaux unis, si gravement souriante dans sa robe noire, sur laquelle tranchaient un col plat et une petite cravate d’homme, qu’Octave, peu timide de sa nature pourtant, balbutia. Tout fut réglé en quelques mots.

– Eh bien ! dit-elle de son air tranquille, avec sa grâce accoutumée de marchande, puisque vous etes libre, visitez le magasin.

Elle appela un commis, lui confia Octave ; puis, apres avoir répondu poliment, sur une question de Campardon, que Mlle Gasparine était en course, elle tourna le dos, elle continua sa besogne, jetant des ordres de sa voix douce et breve.

– Pas la, Alexandre… Mettez les soies en haut… Ce n’est plus la meme marque, prenez garde !

Campardon, hésitant, dit enfin a Octave qu’il repasserait le prendre, pour le dîner. Alors, pendant deux heures, le jeune homme visita le magasin. Il le trouva mal éclairé, petit, encombré de marchandises, qui débordaient du sous-sol, s’entassaient dans les coins, ne laissaient que des passages étranglés entre des murailles hautes de ballots. A plusieurs reprises, il s’y rencontra avec Mme Hédouin, affairée, filant par les plus étroits couloirs, sans jamais accrocher un bout de sa robe. Elle semblait l’âme vive et équilibrée de la maison, dont tout le personnel obéissait au moindre signe de ses mains blanches. Octave était blessé qu’elle ne le regardât pas davantage. Vers sept heures moins un quart, comme il remontait une derniere fois du sous-sol, on lui dit que Campardon était au premier, avec Mlle Gasparine. Il y avait la un comptoir de lingerie, que tenait cette demoiselle. Mais, en haut de l’escalier tournant, derriere une pyramide faite de pieces de calicot symétriquement rangées, le jeune homme s’arreta net, en entendant l’architecte tutoyer Gasparine.

– Je te jure que non ! criait-il, s’oubliant jusqu’a hausser la voix.

Il y eut un silence.

– Comment se porte-t-elle ? demanda la jeune femme.

– Mon Dieu ! toujours la meme chose. Ça va, ça vient… Elle sent bien que c’est fini, maintenant. Jamais ça ne se remettra.

Gasparine reprit d’une voix apitoyée :

– Mon pauvre ami, c’est toi qui es a plaindre. Enfin, puisque tu as pu t’arranger d’une autre façon… Dis-lui combien je suis chagrine de la savoir toujours souffrante…

Campardon, sans la laisser achever, l’avait saisie aux épaules et la baisait rudement sur les levres, dans l’air chauffé de gaz, qui s’alourdissait déja sous le plafond bas. Elle lui rendit son baiser, en murmurant :

– Si tu peux, demain matin, a six heures… Je resterai couchée. Frappe trois coups.

Octave, étourdi, commençant a comprendre, toussa et se montra. Une autre surprise l’attendait : la cousine Gasparine s’était séchée, maigre, anguleuse, la mâchoire saillante, les cheveux durs ; et elle n’avait gardé que ses grands yeux superbes, dans son visage devenu terreux. Avec son front jaloux, sa bouche ardente et volontaire, elle le troubla, autant que Rose l’avait charmé, par son épanouissement tardif de blonde indolente.

Cependant, Gasparine fut polie, sans effusion. Elle se souvenait de Plassans, elle parla au jeune homme des jours d’autrefois. Quand ils descendirent, Campardon et lui, elle leur serra la main. En bas, Mme Hédouin dit simplement a Octave :

– A demain, monsieur.

Dans la rue, assourdi par les fiacres, bousculé par les passants, le jeune homme ne put s’empecher de faire remarquer que cette dame était tres belle, mais qu’elle n’avait pas l’air aimable. Sur le pavé noir et boueux, des vitrines claires de magasins fraîchement décorés, flambant de gaz, jetaient des carrés de vive lumiere ; tandis que de vieilles boutiques, aux étalages obscurs, attristaient la chaussée de trous d’ombre, éclairées seulement a l’intérieur par des lampes fumeuses, qui brulaient comme des étoiles lointaines. Rue Neuve-Saint-Augustin, un peu avant de tourner dans la rue de Choiseul, l’architecte salua, en passant devant une de ces boutiques.

Une jeune femme, mince et élégante, drapée dans un mantelet de soie, se tenait debout sur le seuil, tirant a elle un petit garçon de trois ans, pour qu’il ne se fit pas écraser. Elle causait avec une vieille dame en cheveux, la marchande sans doute, qu’elle tutoyait. Octave ne pouvait distinguer ses traits, dans ce cadre de ténebres, sous les reflets dansants des becs de gaz voisins ; elle lui parut jolie, il ne voyait que deux yeux ardents, qui se fixerent un instant sur lui comme deux flammes. Derriere, la boutique s’enfonçait, humide, pareille a une cave, d’ou montait une vague odeur de salpetre.

– C’est Mme Valérie, la femme de M. Théophile Vabre, le fils cadet du propriétaire : vous savez, les gens du premier ? reprit Campardon, quand il eut fait quelques pas. Oh ! une dame bien charmante !… Elle est née dans cette boutique, une des merceries les plus achalandées du quartier, que ses parents, M. et Mme Louhette, tiennent encore, pour s’occuper. Ils y ont gagné des sous, je vous en réponds !

Mais Octave ne comprenait pas le commerce de la sorte, dans ces trous du vieux Paris, ou jadis une piece d’étoffe suffisait d’enseigne. Il jura que, pour rien au monde, il ne consentirait a vivre au fond d’un pareil caveau. On devait y empoigner de jolies douleurs !

Tout en causant, ils avaient monté l’escalier. On les attendait. Mme Campardon s’était mise en robe de soie grise, coiffée coquettement, tres soignée dans toute sa personne. Campardon la baisa sur le cou, avec une émotion de bon mari.

– Bonsoir, mon chat… bonsoir, ma cocotte…

Et l’on passa dans la salle a manger. Le dîner fut charmant. Mme Campardon causa d’abord des Deleuze et des Hédouin : une famille respectée de tout le quartier, et dont les membres étaient bien connus, un cousin papetier rue Gaillon, un oncle marchand de parapluies passage Choiseul, des neveux et des nieces établis un peu partout aux alentours. Puis, la conversation tourna, on s’occupa d’Angele, raide sur sa chaise, mangeant avec des gestes cassés. Sa mere l’élevait a la maison, c’était plus sur ; et, ne voulant pas en dire davantage, elle clignait les yeux, pour faire entendre que les demoiselles apprennent de vilaines choses dans les pensionnats. Sournoisement, la jeune fille venait de poser son assiette en équilibre sur son couteau. Lisa, qui servait, ayant failli la casser, s’écria :

– C’est votre faute, mademoiselle !

Un fou rire, violemment contenu, passa sur le visage d’Angele. Mme Campardon s’était contentée de hocher la tete ; et, quand Lisa fut sortie pour aller chercher le dessert, elle fit d’elle un grand éloge : tres intelligente, tres active, une fille de Paris sachant toujours se retourner. On aurait pu se passer de Victoire, la cuisiniere, qui n’était plus tres propre, a cause de son grand âge ; mais elle avait vu naître monsieur chez son pere, c’était une ruine de famille qu’ils respectaient. Puis, comme la femme de chambre rentrait avec des pommes cuites :

– Conduite irréprochable, continua Mme Campardon a l’oreille d’Octave. Je n’ai encore rien découvert… Un seul jour de sortie par mois pour aller embrasser sa vieille tante, qui demeure tres loin.

Octave regardait Lisa. A la voir, nerveuse, la poitrine plate, les paupieres meurtries, cette pensée lui vint qu’elle devait faire une sacrée noce, chez sa vieille tante. Du reste, il approuvait fortement la mere, qui continuait a lui soumettre ses idées sur l’éducation : une jeune fille est une responsabilité si lourde, il fallait écarter d’elle jusqu’aux souffles de la rue. Et, pendant ce temps, Angele, chaque fois que Lisa se penchait pres de sa chaise pour changer une assiette, lui pinçait les cuisses, dans une rage d’intimité, sans que ni l’une ni l’autre, tres sérieuses, eussent seulement un battement de paupieres.

– On doit etre vertueux pour soi, dit l’architecte doctement, comme conclusion a des pensées qu’il n’exprimait pas. Moi, je me fiche de l’opinion, je suis un artiste !

Apres le dîner, on resta jusqu’a minuit au salon. C’était une débauche, pour feter l’arrivée d’Octave. Mme Campardon paraissait tres lasse ; peu a peu, elle s’abandonnait, renversée sur un canapé.

– Tu souffres, mon chat ? lui demanda son mari.

– Non, répondit-elle a demi-voix. C’est toujours la meme chose.

Elle le regarda, puis doucement :

– Tu l’as vue chez les Hédouin ?

– Oui… Elle m’a demandé de tes nouvelles.

Des larmes montaient aux yeux de Rose.

– Elle se porte bien, elle !

– Voyons, voyons, dit l’architecte en lui mettant de petits baisers sur les cheveux, oubliant qu’ils n’étaient pas seuls. Tu vas encore te faire du mal… Ne sais-tu pas que je t’aime tout de meme, ma pauvre cocotte !

Octave, qui, discretement, était allé a la fenetre, comme pour regarder dans la rue, revint étudier le visage de Mme Campardon, la curiosité remise en éveil, se demandant si elle savait. Mais elle avait repris sa face aimable et dolente, elle se pelotonnait au fond du canapé, en femme qui se fait son plaisir, forcément résignée a sa part de caresses.

Enfin, Octave leur souhaita une bonne nuit. Son bougeoir a la main, il était encore sur le palier, lorsqu’il entendit un bruit de robes de soie frôlant les marches. Par politesse, il s’effaça. C’étaient évidemment les dames du quatrieme, Mme Josserand et ses deux filles, qui revenaient de soirée. Quand elles passerent, la mere, une femme corpulente et superbe, le dévisagea ; tandis que l’aînée des demoiselles s’écartait d’un air reche, et que la cadette, étourdiment, le regardait avec un rire, dans la vive clarté de la bougie. Elle était charmante, celle-la, la mine chiffonnée, le teint clair, les cheveux châtains, dorés de reflets blonds ; et elle avait une grâce hardie, la libre allure d’une jeune mariée, rentrant d’un bal dans une toilette compliquée de nouds et de dentelles, comme les filles a marier n’en portent pas. Les traînes disparurent le long de la rampe, une porte se referma. Octave restait tout amusé de la gaieté de ses yeux.

Lentement, il monta a son tour. Un seul bec de gaz brulait, l’escalier s’endormait dans une chaleur lourde. Il lui sembla plus recueilli, avec ses portes chastes, ses portes de riche acajou, fermées sur des alcôves honnetes. Pas un soupir ne passait, c’était un silence de gens bien élevés qui retiennent leur souffle. Cependant, un léger bruit se fit entendre, il se pencha et aperçut M. Gourd, en pantoufles et en calotte, éteignant le dernier bec de gaz. Alors, tout s’abîma, la maison tomba a la solennité des ténebres, comme anéantie dans la distinction et la décence de son sommeil.

Octave, pourtant, eut beaucoup de peine a s’endormir. Il se retournait fiévreusement, la cervelle occupée des figures nouvelles qu’il avait vues. Pourquoi diable les Campardon se montraient-ils si aimables ? Est-ce qu’ils revaient, plus tard, de lui donner leur fille ? Peut-etre aussi le mari le prenait-il en pension pour occuper et égayer sa femme ? Et cette pauvre dame, quelle drôle de maladie pouvait-elle avoir ? Puis, ses idées se brouillerent davantage, il vit passer des ombres : la petite Mme Pichon, sa voisine, avec ses regards vides et clairs ; la belle Mme Hédouin, correcte et sérieuse dans sa robe noire ; et les yeux ardents de Mme Valérie ; et le rire gai de Mlle Josserand. Comme il en poussait en quelques heures, sur le pavé de Paris ! Toujours il avait revé cela, des dames qui le prendraient par la main et qui l’aideraient dans ses affaires. Mais celles-la revenaient, se melaient avec une obstination fatigante. Il ne savait laquelle choisir, il s’efforçait de garder sa voix tendre, ses gestes câlins. Et, brusquement, accablé, exaspéré, il céda a son fond de brutalité, au dédain féroce qu’il avait de la femme, sous son air d’adoration amoureuse.

– Vont-elles me laisser dormir a la fin ! dit-il a voix haute, en se remettant violemment sur le dos. La premiere qui voudra, je m’en fiche ! et toutes a la fois, si ça leur plaît !… Dormons, il fera jour demain.


Chapitre 2

 

Lorsque Mme Josserand, précédée de ses demoiselles, quitta la soirée de Mme Dambreville, qui habitait un quatrieme, rue de Rivoli, au coin de la rue de l’Oratoire, elle referma rudement la porte de la rue, dans l’éclat brusque d’une colere qu’elle contenait depuis deux heures. Berthe, sa fille cadette, venait encore de manquer un mariage.

– Eh bien ! que faites-vous la ? dit-elle avec emportement aux jeunes filles, arretées sous les arcades et regardant passer des fiacres. Marchez donc !… Si vous croyez que nous allons prendre une voiture ! Pour dépenser encore deux francs, n’est-ce pas ?

Et, comme Hortense, l’aînée, murmurait :

– Ça va etre gentil, avec cette boue. Mes souliers n’en sortiront pas.

– Marchez ! reprit la mere, tout a fait furieuse. Quand vous n’aurez plus de souliers, vous resterez couchées, voila tout. Ça avance a grand-chose, qu’on vous sorte !

Berthe et Hortense, baissant la tete, tournerent dans la rue de l’Oratoire. Elles relevaient le plus haut possible leurs longues jupes sur leurs crinolines, les épaules serrées et grelottantes sous de minces sorties de bal. Mme Josserand venait derriere, drapée dans une vieille fourrure, des ventres de petits-gris râpés comme des peaux de chat. Toutes trois, sans chapeau, avaient les cheveux enveloppés d’une dentelle, coiffure qui faisait retourner les derniers passants, surpris de les voir filer le long des maisons, une par une, le dos arrondi, les yeux sur les flaques. Et l’exaspération de la mere montait encore, au souvenir de tant de retours semblables, depuis trois hivers, dans l’empetrement des toilettes, dans la crotte noire des rues et les ricanements des polissons attardés. Non, décidément, elle en avait assez, de trimbaler ses demoiselles aux quatre bouts de Paris, sans oser se permettre le luxe d’un fiacre, de peur d’avoir le lendemain a retrancher un plat du dîner !

– Et ça fait des mariages ! dit-elle tout haut, en revenant a Mme Dambreville, parlant seule pour se soulager, sans meme s’adresser a ses filles, qui avaient enfilé la rue Saint Honoré. Ils sont jolis, ses mariages ! Un tas de pimbeches qui lui arrivent on ne sait d’ou ! Ah ! si l’on n’y était pas forcé !… C’est comme son dernier succes, cette nouvelle mariée qu’elle a sortie, afin de nous montrer que ça ne ratait pas toujours : un bel exemple ! une malheureuse enfant qu’il a fallu remettre au couvent pendant six mois, apres une faute, pour la reblanchir !

Les jeunes filles traversaient la place du Palais-Royal, lorsqu’une averse tomba. Ce fut une déroute. Elles s’arreterent, glissant, pataugeant, regardant de nouveau les voitures qui roulaient a vide.

– Marchez ! cria la mere, impitoyable. C’est trop pres maintenant, ça ne vaut pas quarante sous… Et votre frere Léon qui a refusé de s’en aller avec nous, de crainte qu’on ne le laissât payer ! Tant mieux s’il fait ses affaires chez cette dame ! mais nous pouvons dire que ce n’est guere propre. Une femme qui a dépassé la cinquantaine et qui ne reçoit que des jeunes gens ! Une ancienne pas grand-chose qu’un personnage a fait épouser a cet imbécile de Dambreville, en le nommant chef de bureau !

Hortense et Berthe trottaient sous la pluie, l’une devant l’autre, sans avoir l’air d’entendre. Quand leur mere se soulageait ainsi, lâchant tout, oubliant le rigorisme de belle éducation ou elle les tenait, il était convenu qu’elles devenaient sourdes. Pourtant, Berthe se révolta, en entrant dans la rue de l’Échelles sombre et déserte.

– Allons, bon ! dit-elle, voila mon talon qui part… Je ne peux plus aller, moi !

Mme Josserand devint terrible.

– Voulez-vous bien marcher !… Est-ce que je me plains ? Est-ce que c’est ma place, d’etre dans la rue a cette heure, par un temps pareil ?… Encore si vous aviez un pere comme les autres ! Mais non, monsieur reste chez lui a se goberger. C’est toujours mon tour de vous conduire dans le monde, jamais il n’accepterait la corvée. Eh bien ! je vous déclare que j’en ai par-dessus la tete. Votre pere vous sortira, s’il veut ; moi, du diable si je vous promene désormais dans des maisons ou l’on me vexe !… Un homme qui m’a trompée sur ses capacités et dont je suis encore a tirer un agrément ! Ah ! Seigneur Dieu ! en voila un que je n’épouserais pas, si c’était a refaire !

Les jeunes filles ne protestaient plus. Elles connaissaient ce chapitre intarissable des espoirs brisés de leur mere. La dentelle collée au visage, les souliers trempés, elles suivirent rapidement la rue Sainte-Anne. Mais, rue de Choiseul, a la porte de sa maison, une derniere humiliation attendait Mme Josserand : la voiture des Duveyrier qui rentraient, l’éclaboussa.

Dans l’escalier, la mere et les demoiselles, éreintées, enragées, avaient retrouvé leur grâce, lorsqu’elles avaient du passer devant Octave. Seulement, leur porte refermée, elles s’étaient jetées a travers l’appartement obscur, se cognant aux meubles, se précipitant dans la salle a manger, ou M. Josserand écrivait, a la lueur pauvre d’une petite lampe.

– Manqué ! cria Mme Josserand, en se laissant aller sur une chaise.

Et, d’un geste brutal, elle arracha la dentelle qui lui enveloppait la tete, elle rejeta sur le dossier sa fourrure, et apparut en robe feu garnie de satin noir, énorme, décolletée tres bas, avec des épaules encore belles, pareilles a des cuisses luisantes de cavale. Sa face carrée, aux joues tombantes, au nez trop fort, exprimait une fureur tragique de reine qui se contient pour ne pas tomber a des mots de poissarde.

– Ah ! dit simplement M. Josserand, ahuri par cette entrée violente.

Il battait des paupieres, pris d’inquiétude. Sa femme l’anéantissait, quand elle étalait cette gorge de géante, dont il croyait sentir l’écroulement sur sa nuque. Vetu d’une vieille redingote usée qu’il achevait chez lui, le visage comme trempé et effacé dans trente-cinq années de bureau, il la regarda un instant de ses gros yeux bleus, aux regards éteints. Puis, apres avoir rejeté derriere ses oreilles les boucles de ses cheveux grisonnants, tres gené, ne trouvant pas un mot, il essaya de se remettre au travail.

– Mais vous ne comprenez donc pas ! reprit Mme Josserand d’une voix aiguë, je vous dis que voila encore un mariage a la riviere, et c’est le quatrieme !

– Oui, oui, je sais, le quatrieme, murmura-t-il. C’est ennuyeux, bien ennuyeux…

Et, pour échapper a la nudité terrifiante de sa femme, il se tourna vers ses filles, avec un bon sourire. Elles se débarrassaient également de leurs dentelles et de leurs sorties de bal, l’aînée en bleu, la cadette en rose ; et leurs toilettes, de coupe trop libre, de garnitures trop riches, étaient comme une provocation. Hortense, le teint jaune, le visage gâté par le nez de sa mere, qui lui donnait un air d’obstination dédaigneuse, venait d’avoir vingt-trois ans et en paraissait vingt-huit ; tandis que Berthe, de deux ans plus jeune, gardait toute une grâce d’enfance, ayant bien les memes traits, mais plus fins, éclatants de blancheur, et menacée seulement du masque épais de la famille vers la cinquantaine.

– Quand vous nous regarderez toutes les trois ! cria Mme Josserand. Et, pour l’amour de Dieu ! lâchez vos écritures, qui me portent sur les nerfs !

– Mais, ma bonne, dit-il paisiblement, je fais des bandes.

– Ah ! oui, vos bandes a trois francs le mille !… Si c’est avec ces trois francs-la que vous espérez marier vos filles !

Sous la maigre lueur de la petite lampe, la table était en effet semée de larges feuilles de papier gris, des bandes imprimées dont M. Josserand remplissait les blancs, pour un grand éditeur, qui avait plusieurs publications périodiques. Comme ses appointements de caissier ne suffisaient point, il passait des nuits entieres a ce travail ingrat, se cachant, pris de honte a l’idée qu’on pouvait découvrir leur gene.

– Trois francs, c’est trois francs, répondit-il de sa voix lente et fatiguée. Ces trois francs-la vous permettent d’ajouter des rubans a vos robes et d’offrir des gâteaux a vos gens du mardi.

Il regretta tout de suite sa phrase, car il sentit qu’elle frappait Mme Josserand en plein cour, dans la plaie sensible de son orgueil. Un flot de sang empourpra ses épaules, elle parut sur le point d’éclater en paroles vengeresses ; puis, par un effort de dignité, elle bégaya seulement :

– Ah ! mon Dieu !… ah ! mon Dieu !

Et elle regarda ses filles, elle écrasa magistralement son mari sous un haussement de ses terribles épaules, comme pour dire : « Hein ? vous l’entendez ? quel crétin ! » Les filles hocherent la tete. Alors, se voyant battu, laissant a regret sa plume, le pere ouvrit le journal le Temps, qu’il apportait chaque soir de son bureau.

– Saturnin dort ? demanda sechement Mme Josserand, parlant de son fils cadet.

– Il y a longtemps, répondit-il. J’ai également renvoyé Adele… Et Léon, vous l’avez vu, chez les Dambreville ?

– Parbleu ! il y couche ! lâcha-t-elle dans un cri de rancune, qu’elle ne put retenir.

Le pere, surpris, eut la naiveté d’ajouter :

– Ah ! tu crois ?

Hortense et Berthe étaient devenues sourdes. Elles eurent pourtant un faible sourire, en affectant de s’occuper de leurs chaussures, qui étaient dans un pitoyable état. Pour faire diversion, Mme Josserand chercha une autre querelle a M. Josserand : elle le priait de remporter son journal chaque matin, de ne pas le laisser traîner tout un jour dans l’appartement, comme la veille par exemple ; justement un numéro ou il y avait un proces abominable, que ses filles auraient pu lire. Elle reconnaissait bien la son peu de moralité.

– Alors, on va se coucher ? demanda Hortense. Moi, j’ai faim.

– Oh ! et moi donc ! dit Berthe. Je creve.

– Comment ! vous avez faim ! cria Mme Josserand, outrée. Vous n’avez donc pas mangé de la brioche, la-bas ? En voila des dindes ! Mais on mange !… Moi, j’ai mangé.

Ces demoiselles résisterent. Elles avaient faim, elles en étaient malades. Et la mere finit par les accompagner a la cuisine, pour voir s’il ne restait pas quelque chose. Aussitôt, furtivement, le pere se remit a ses bandes. Il savait bien que, sans ses bandes, le luxe du ménage aurait disparu ; et c’était pourquoi, malgré les dédains et les querelles injustes, il s’entetait jusqu’au jour dans ce travail secret, heureux comme un brave homme lorsqu’il s’imaginait qu’un bout de dentelle en plus déciderait d’un riche mariage. Puisqu’on rognait déja sur la nourriture, sans pouvoir suffire aux toilettes et aux réceptions du mardi, il se résignait a sa besogne de martyr, vetu de loques, pendant que la mere et les filles battaient les salons, avec des fleurs dans les cheveux.

– Mais c’est une infection, ici ! cria Mme Josserand en entrant dans la cuisine. Dire que je ne puis pas obtenir de ce torchon d’Adele qu’elle laisse la fenetre entrouverte ! Elle prétend que, le matin, la piece est gelée.

Elle était allée ouvrir la fenetre, et de l’étroite cour de service montait une humidité glaciale, une odeur fade de cave moisie. La bougie que Berthe avait allumée, faisait danser sur le mur d’en face des ombres colossales d’épaules nues.

– Et comme c’est tenu ! continuait Mme Josserand, flairant partout, mettant son nez dans les endroits malpropres. Elle n’a pas lavé sa table depuis quinze jours… Voila des assiettes d’avant-hier. Ma parole, c’est dégoutant !… Et son évier, tenez ! sentez-moi un peu son évier !

Sa colere se fouettait. Elle bousculait la vaisselle de ses bras blanchis de poudre de riz et chargés de cercles d’or ; elle traînait sa robe feu au milieu des taches, accrochant des ustensiles jetés sous les tables, compromettant parmi les épluchures son luxe laborieux. Enfin, la vue d’un couteau ébréché la fit éclater.

– Je la flanque demain matin a la porte !

– Tu seras bien avancée, dit tranquillement Hortense. Nous n’en gardons pas une. C’est la premiere qui soit restée trois mois… Des qu’elles sont un peu propres et qu’elles savent faire une sauce blanche, elles filent.

Mme Josserand pinça les levres. En effet, Adele seule, débarquée a peine de sa Bretagne, bete et pouilleuse, pouvait tenir dans cette misere vaniteuse de bourgeois, qui abusaient de son ignorance et de sa saleté pour la mal nourrir. Vingt fois déja, a propos d’un peigne trouvé sur le pain ou d’un fricot abominable qui leur donnait des coliques, ils avaient parlé de la renvoyer ; puis, ils se résignaient, devant l’embarras de la remplacer, car les voleuses elles-memes refusaient d’entrer chez eux, dans cette « boîte », ou les morceaux de sucre étaient comptés.

– C’est que je ne vois rien du tout ! murmura Berthe, qui fouillait une armoire.

Les planches avaient le vide mélancolique et le faux luxe des familles ou l’on achete de la basse viande, afin de pouvoir mettre des fleurs sur la table. Il ne traînait la que des assiettes de porcelaine a filets dorés, absolument nettes, une brosse a pain dont le manche se désargentait, des burettes ou l’huile et le vinaigre avaient séché ; et pas une croute oubliée, pas une miette de desserte, ni un fruit, ni une sucrerie, ni un restant de fromage. On sentait que la faim d’Adele, jamais contentée, torchait, jusqu’a dédorer les plats, les rares fonds de sauce laissés par les maîtres.

– Mais elle a donc mangé tout le lapin ! cria Mme Josserand.

– C’est vrai, dit Hortense, il restait le morceau de la queue… Ah ! non, le voici. Aussi ça m’étonnait qu’elle eut osé… Vous savez, je le prends. Il est froid, mais tant pis !

Berthe furetait de son côté, inutilement. Enfin, elle mit la main sur une bouteille, dans laquelle sa mere avait délayé un vieux pot de confiture de façon a fabriquer du sirop de groseille pour ses soirées. Elle s’en versa un demi-verre, en disant :

– Tiens, une idée ! je vais tremper du pain la-dedans, moi !… Puisqu’il n’y a que ça !

Mais Mme Josserand, inquiete, la regardait avec sévérité.

– Ne te gene pas, emplis le verre pendant que tu y es !… Demain, n’est-ce pas ? j’offrirai de l’eau a ces dames et a ces messieurs ?

Heureusement, un nouveau méfait d’Adele interrompit sa réprimande. Elle tournait toujours, cherchant des crimes, lorsqu’elle aperçut un volume sur la table ; et ce fut une explosion supreme.

– Ah ! la sale ! elle a encore apporté mon Lamartine dans la cuisine !

C’était un exemplaire de Jocelyn. Elle le prit, le frotta, comme si elle l’eut essuyé ; et elle répétait qu’elle lui avait défendu vingt fois de le traîner ainsi partout, pour écrire ses comptes dessus. Berthe et Hortense, cependant, s’étaient partagé le petit morceau de pain qui restait ; puis, emportant leur souper, elles avaient dit qu’elles voulaient se déshabiller d’abord. La mere jeta sur le fourneau glacé un dernier coup d’oil, et retourna dans la salle a manger, en tenant son Lamartine étroitement serré sous la chair débordante de son bras.

M. Josserand continua d’écrire. Il espérait que sa femme se contenterait de l’accabler d’un regard de mépris, en traversant la piece pour aller se coucher. Mais elle se laissa tomber de nouveau sur une chaise, en face de lui, et le regarda fixement, sans parler. Il sentait ce regard, il était pris d’une telle anxiété, que sa plume crevait le papier mince des bandes.

– C’est donc vous qui avez empeché Adele de faire une creme pour demain soir ? dit-elle enfin.

Il se décida a lever la tete, stupéfait.

– Moi, ma bonne ?

– Oh ! vous allez encore dire non, comme toujours… Alors, pourquoi n’a-t-elle pas fait la creme que je lui ai commandée ?… Vous savez bien que demain, avant notre soirée, nous avons a dîner l’oncle Bachelard, dont la fete tombe tres mal, juste un jour de réception. S’il n’y a pas une creme, il faudra une glace, et voila encore cinq francs jetés a l’eau !

Il n’essaya pas de se disculper. N’osant reprendre son travail, il se mit a jouer avec son porte-plume. Un silence régna.

– Demain matin, reprit Mme Josserand, vous me ferez le plaisir d’entrer chez les Campardon et de leur rappeler tres poliment, si vous pouvez, que nous comptons sur eux pour le soir… Leur jeune homme est arrivé cette apres-midi. Priez-les de l’amener. Entendez-vous, je veux qu’il vienne.

– Quel jeune homme ?

– Un jeune homme, ce serait trop long a vous, expliquer… J’ai pris mes renseignements. Il faut bien que j’essaye de tout, puisque vous me lâchez vos filles sur les bras, comme un paquet de sottises, sans plus vous occuper de leur mariage que de celui du grand Turc.

Cette idée ralluma sa colere.

– Vous le voyez, je me contiens, mais j’en ai, oh ! j’en ai par-dessus la tete !… Ne dites rien, monsieur, ne dites rien, ou vraiment j’éclate…

Il ne dit rien, et elle éclata quand meme.

– A la fin, c’est insoutenable ! Je vous avertis, moi, que je file un de ces quatre matins, et que je vous plante la, avec vos deux cruches de filles… Est-ce que j’étais née pour cette vie de sans-le-sou ? Toujours couper les liards en quatre, se refuser jusqu’a une paire de bottines, ne pas meme pouvoir recevoir ses amis d’une façon propre ! Et tout cela par votre faute !… Ah ! ne remuez pas la tete, ne m’exaspérez pas davantage ! Oui, par votre faute !… Vous m’avez trompée, monsieur, ignoblement trompée. On n’épouse pas une femme, quand on est décidé a la laisser manquer de tout. Vous faisiez le fanfaron, vous posiez pour un bel avenir, vous étiez l’ami des fils de votre patron, de ces freres Bernheim, qui, depuis, se sont si bien fichus de vous… Comment ? vous osez prétendre qu’ils ne se sont pas fichus de vous ? Mais vous devriez etre leur associé, a cette heure ! C’est vous qui avez fait leur cristallerie ce qu’elle est, une des premieres maisons de Paris, et vous etes resté leur caissier, un subalterne, un homme a gages… Tenez ! vous manquez de cour, taisez-vous.

– J’ai huit mille francs, murmura l’employé. C’est un beau poste.

– Un beau poste, apres plus de trente ans de service ! reprit Mme Josserand. On vous mange, et vous etes ravi… Savez-vous ce que j’aurais fait, moi ? eh bien ! j’aurais mis vingt fois la maison dans ma poche. C’était si facile, j’avais vu ça en vous épousant, je n’ai cessé de vous y pousser depuis. Mais il fallait de l’initiative et de l’intelligence, il s’agissait de ne pas s’endormir sur son rond de cuir, comme un empoté.

– Voyons, interrompit M. Josserand, vas-tu maintenant me reprocher d’avoir été honnete ?

Elle se leva, s’avança vers lui, en brandissant son Lamartine.

– Honnete ! comment l’entendez-vous ?… Soyez d’abord honnete envers moi. Les autres ne viennent qu’ensuite, j’espere ! Et, je vous le répete, monsieur, c’est ne pas etre honnete que de mettre une jeune fille dedans, en ayant l’air de vouloir etre riche un jour, puis en s’abrutissant a garder la caisse des autres. Vrai, j’ai été filoutée d’une jolie façon !… Ah ! si c’était a refaire, et si j’avais seulement connu votre famille !

Elle marchait violemment. Il ne put retenir un commencement d’impatience, malgré son grand désir de paix.

– Tu devrais aller te coucher, Éléonore, dit-il. Il est plus d’une heure, et je t’assure que ce travail est pressé… Ma famille ne t’a rien fait, n’en parle pas.

– Tiens ! pourquoi donc ? Votre famille n’est pas plus sacrée qu’une autre, je pense… Personne n’ignore, a Clermont, que votre pere, apres avoir vendu son étude d’avoué, s’est laissé ruiner par une bonne. Vous auriez marié vos filles depuis longtemps, s’il n’avait pas couru la gueuse, a soixante-dix ans passés. Encore un qui m’a filoutée !

M. Josserand avait pâli. Il répondit d’une voix tremblante, qui peu a peu s’élevait :

– Écoutez, ne nous jetons pas une fois de plus nos familles a la tete… Votre pere ne m’a jamais payé votre dot, les trente mille francs qu’il avait promis.

– Hein ? quoi ? trente mille francs !

– Parfaitement, ne faites pas l’étonnée… Et si mon pere a éprouvé des malheurs, le vôtre s’est conduit d’une façon indigne a notre égard. Jamais je n’ai vu clair dans sa succession, il y a eu la toutes sortes de tripotages, pour que le pensionnat de la rue des Fossés-Saint-Victor restât au mari de votre sour, ce pion râpé qui ne nous salue plus aujourd’hui… Nous avons été volés comme dans un bois.

Mme Josserand, toute blanche, s’étranglait, devant la révolte inconcevable de son mari.

– Ne dites pas du mal de papa ! Il a été l’honneur de l’enseignement pendant quarante ans. Allez donc parler de l’institution Bachelard dans le quartier du Panthéon !… Et quant a ma sour et a mon beau-frere, ils sont ce qu’ils sont, ils m’ont volée, je le sais ; mais ce n’est pas a vous de le dire, je ne le souffrirai pas, entendez-vous !… Est-ce que je vous parle, moi, de votre sour des Andelys, qui s’est sauvée avec un officier ! Oh ! c’est propre, de votre côté !

– Un officier qui l’a épousée, madame… Il y a encore l’oncle Bachelard, votre frere, un homme sans mours…

– Mais vous devenez fou, monsieur ! Il est riche, il gagne ce qu’il veut dans la commission, et il a promis de doter Berthe… Vous ne respectez donc rien ?

– Ah ! oui, doter Berthe ! Voulez-vous parier qu’il ne donnera pas un sou, et que nous aurons supporté inutilement ses habitudes répugnantes ? Il me fait honte, quand il vient ici. Un menteur, un noceur, un exploiteur qui spécule sur la situation, qui depuis quinze ans, en nous voyant a genoux devant sa fortune, m’emmene chaque samedi passer deux heures dans son bureau, pour que je vérifie ses écritures ! Ça lui économise cent sous… Nous en sommes encore a connaître la couleur de ses cadeaux.

Mme Josserand, l’haleine coupée, se recueillit un instant. Puis, elle poussa ce dernier cri :

– Vous avez bien un neveu dans la police, monsieur !

Il y eut un nouveau silence. La petite lampe pâlissait, des bandes volaient sous les gestes fiévreux de M. Josserand ; et il regardait sa femme en face, sa femme décolletée, décidé a tout dire et frémissant de son courage.

– Avec huit mille francs, on peut faire beaucoup de choses, reprit-il. Vous vous plaignez toujours. Mais il fallait ne pas mettre la maison sur un pied supérieur a notre fortune. C’est votre maladie de recevoir et de rendre des visites, de prendre un jour, de donner du thé et des gâteaux…

Elle ne le laissa pas achever.

– Nous y voila ! Enfermez-moi tout de suite dans une boîte. Reprochez-moi de ne pas sortir nue comme la main… Et vos filles, monsieur, qui épouseront-elles, si nous ne voyons personne ? Il n’y a pas foule déja… Sacrifiez-vous donc, pour qu’on vous juge ensuite avec cette bassesse de cour !

– Tous, madame, nous nous sommes sacrifiés. Léon a du s’effacer devant ses sours ; et il a quitté la maison, ne comptant plus que sur lui-meme. Quant a Saturnin, le pauvre enfant, il ne sait pas meme lire… Moi, je me prive de tout, je passe les nuits…

– Pourquoi avez-vous fait des filles, monsieur ?… Vous n’allez peut-etre pas leur reprocher leur instruction ? A votre place, un autre homme se glorifierait du brevet de capacité d’Hortense et des talents de Berthe, qui a encore ravi tout le monde, ce soir, avec sa valse des Bords de l’Oise, et dont la derniere peinture, certainement, enchantera demain nos invités… Mais vous, monsieur, vous n’etes pas meme un pere, vous auriez envoyé vos enfants garder les vaches, au lieu de les mettre en pension.

– Eh ! j’avais pris une assurance sur la tete de Berthe. N’est-ce pas vous, madame, qui, au quatrieme versement, vous etes servie de l’argent pour faire recouvrir le meuble du salon ? Et, depuis, vous avez meme négocié les primes versées.

– Certes ! puisque vous nous laissez mourir de faim… Ah ! vous pourrez bien vous mordre les doigts, si vos filles coiffent sainte Catherine.

– Me mordre les doigts !… Mais, tonnerre de Dieu ! c’est vous qui mettez les maris en fuite, avec vos toilettes et vos soirées ridicules !

Jamais M. Josserand n’était allé si loin. Mme Josserand, suffoquée, bégayait les mots : « Moi, moi, ridicule ! » lorsque la porte s’ouvrit : Hortense et Berthe revenaient, en jupon et en camisole, dépeignées, les pieds dans des savates.

– Ah bien ! ce qu’il fait froid, chez nous ! dit Berthe en grelottant. Ça vous gele les morceaux dans la bouche… Ici, au moins, il y a du feu, ce soir.

Et toutes deux traînerent des chaises, s’assirent contre le poele, qui gardait un reste de tiédeur. Hortense tenait du bout des doigts son os de lapin, qu’elle épluchait savamment. Berthe trempait des mouillettes dans son verre de sirop. D’ailleurs, les parents, lancés, ne parurent pas meme s’apercevoir de leur entrée. Ils continuerent.

– Ridicule, ridicule, monsieur !… Je ne le serai plus, ridicule ! Je veux qu’on me coupe la tete, si j’use encore une paire de gants pour les marier… A votre tour ! Et tâchez de n’etre pas plus ridicule que moi !

– Parbleu ! madame, maintenant que vous les avez promenées et compromises partout ! Mariez-les, ne les mariez pas, je m’en fiche !

– Je m’en fiche plus encore, monsieur Josserand ! Je m’en fiche tellement, que je vais les flanquer a la rue, si vous me poussez davantage. Pour peu que le cour vous en dise, vous pouvez meme les suivre, la porte est ouverte… Ah ! Seigneur ! quel débarras !

Ces demoiselles écoutaient tranquillement, habituées a ces explications vives. Elles mangeaient toujours, leur camisole tombée des épaules, frottant doucement leur peau nue contre la faience tiede du poele ; et elles étaient charmantes de jeunesse, dans ce débraillé, avec leur faim goulue et leurs gros yeux de sommeil.

– Vous avez bien tort de vous disputer, dit enfin Hortense, la bouche pleine. Maman se fait du mauvais sang, et papa sera encore malade demain, a son bureau… Il me semble que nous sommes assez grandes pour nous marier toutes seules.

Ce fut une diversion. Le pere, a bout de force, feignit de se remettre a ses bandes ; et il restait le nez sur le papier, ne pouvant écrire, les mains agitées d’un tremblement. Cependant, la mere, qui tournait dans la piece comme une bonne lâchée, s’était plantée devant Hortense.

– Si tu parles pour toi, cria-t-elle, tu es joliment godiche !… Jamais ton Verdier ne t’épousera.

– Ça, c’est mon affaire, répondit carrément la jeune fille.

Apres avoir refusé avec mépris cinq ou six prétendants, un petit employé, le fils d’un tailleur, d’autres garçons qu’elle trouvait sans avenir, elle s’était décidée pour un avocat, rencontré chez les Dambreville et âgé déja de quarante ans. Elle le jugeait tres fort, destiné a une grande fortune. Mais le malheur était que Verdier vivait depuis quinze ans avec une maîtresse, qui passait meme pour sa femme, dans leur quartier. Du reste, elle le savait et ne s’en montrait pas autrement inquiete.

– Mon enfant, dit le pere en levant de nouveau la tete, je t’avais priée de ne pas songer a ce mariage… Tu connais la situation.

Elle s’arreta de sucer son os, et d’un air d’impatience :

– Apres ?… Verdier m’a promis de la lâcher. C’est une dinde.

– Hortense, tu as tort de parler de la sorte… Et si ce garçon te lâche aussi, un jour, pour retourner avec celle que tu lui auras fait quitter ?

– Ça, c’est mon affaire, répéta la jeune fille de sa voix breve.

Berthe écoutait, au courant de cette histoire, dont elle discutait journellement les éventualités avec sa sour. D’ailleurs, comme son pere, elle était pour la pauvre femme, qu’on parlait de mettre a la rue, apres quinze ans de ménage. Mais Mme Josserand intervint.

– Laissez donc ! ces malheureuses finissent toujours par retourner au ruisseau. Seulement, c’est Verdier qui n’aura jamais la force de s’en séparer… Il te fait aller, ma chere. A ta place, je ne l’attendrais pas une seconde, je tâcherais d’en trouver un autre.

La voix d’Hortense devint plus aigre, tandis que deux taches livides lui montaient aux joues.

– Maman, tu sais comment je suis… Je le veux et je l’aurai. Jamais je n’en épouserai un autre, quand je devrais l’attendre cent ans.

La mere haussa les épaules.

– Et tu traites les autres de dindes !

Mais la jeune fille s’était levée, frémissante.

– Hein ? ne tombe pas sur moi ! cria-t-elle. J’ai fini mon lapin, j’aime mieux aller me coucher… Puisque tu n’arrives pas a nous marier, il faut bien nous permettre de le faire a notre guise.

Et elle se retira, elle referma violemment la porte. Mme Josserand s’était tournée avec majesté vers son mari. Elle eut ce mot profond :

– Voila, monsieur, comment vous les avez élevées !

M. Josserand ne protesta pas, occupé a se cribler un ongle de petits points d’encre, en attendant de pouvoir écrire. Berthe, qui avait achevé son pain, trempait un doigt dans le verre, pour finir son sirop. Elle était bien, le dos brulant, et ne se pressait pas, peu désireuse d’aller supporter, dans leur chambre, l’humeur querelleuse de sa sour.

– Ah ! c’est la récompense ! continua Mme Josserand, en reprenant sa promenade a travers la salle a manger. Pendant vingt ans, on s’échine autour de ces demoiselles, on se met sur la paille pour en faire des femmes distinguées, et elles ne vous donnent seulement pas la satisfaction de les marier a votre gout… Encore si on leur avait refusé quelque chose ! mais je n’ai jamais gardé un centime, rognant sur mes toilettes, les habillant comme si nous avions eu cinquante mille francs de rente… Non, vraiment, c’est trop bete ! Lorsque ces mâtines-la vous ont une éducation soignée, juste ce qu’il faut de religion, des airs de filles riches, elles vous lâchent, elles parlent d’épouser des avocats, des aventuriers qui vivent dans la débauche !

Elle s’arreta devant Berthe, et, la menaçant du doigt :

– Toi, si tu tournes comme ta sour, tu auras affaire a moi.

Puis, elle recommença a piétiner, parlant pour elle, sautant d’une idée a une autre, se contredisant avec une carrure de femme qui a toujours raison.

– J’ai fait ce que j’ai du faire, et ce serait a refaire que je le referais… Dans la vie, il n’y a que les plus honteux qui perdent. L’argent est l’argent : quand on n’en a pas, le plus court est de se coucher. Moi, lorsque j’ai eu vingt sous, j’ai toujours dit que j’en avais quarante ; car toute la sagesse est la, il vaut mieux faire envie que pitié… On a beau avoir reçu de l’instruction, si l’on n’est pas bien mis, les gens vous méprisent. Ce n’est pas juste, mais c’est ainsi… Je porterais plutôt des jupons sales qu’une robe d’indienne. Mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet, quand vous avez du monde a dîner… Et ceux qui disent le contraire sont des imbéciles !

Elle regardait fixement son mari, auquel ces dernieres pensées s’adressaient. Celui-ci, épuisé, refusant une nouvelle bataille, eut la lâcheté de déclarer :

– C’est bien vrai, il n’y a que l’argent aujourd’hui.

– Tu entends, reprit Mme Josserand en revenant sur sa fille. Marche droit et tâche de nous donner des satisfactions… Comment as-tu encore raté ce mariage ?

Berthe comprit que son tour était venu.

– Je ne sais pas, maman, murmura-t-elle.

– Un sous-chef de bureau, continuait la mere ; pas trente ans, un avenir superbe. Tous les mois, ça vous apporte son argent ; c’est solide, il n’y a que ça… Tu as encore fait quelque betise, comme avec les autres ?

– Je t’assure que non, maman… Il se sera renseigné, il aura su que je n’avais pas le sou.

Mais Mme Josserand se récriait.

– Et la dot que ton oncle doit te donner ! Tout le monde la connaît, cette dot… Non, il y a autre chose, il a rompu trop brusquement… En dansant, vous avez passé dans le petit salon.

Berthe se troubla.

– Oui, maman… Et meme, comme nous étions seuls, il a voulu de vilaines choses, il m’a embrassée, en m’empoignant comme ça. Alors, j’ai eu peur, je l’ai poussé contre un meuble…

Sa mere l’interrompit, reprise de fureur.

– Poussé contre un meuble, ah ! la malheureuse, poussé contre un meuble !

– Mais, maman, il me tenait…

– Apres ?… Il vous tenait, la belle affaire ! Mettez donc ces cruches-la en pension ! Qu’est-ce qu’on vous apprend, dites !

Un flot de sang avait envahi les épaules et les joues de la jeune fille. Des larmes lui montaient aux yeux, dans une confusion de vierge violentée.

– Ce n’est pas ma faute, il avait l’air si méchant… Moi, j’ignore ce qu’il faut faire.

– Ce qu’il faut faire ! elle demande ce qu’il faut faire !… Eh ! ne vous ai-je pas dit cent fois le ridicule de vos effarouchements. Vous etes appelée a vivre dans le monde. Quand un homme est brutal, c’est qu’il vous aime, et il y a toujours moyen de le remettre a sa place d’une façon gentille… Pour un baiser, derriere une porte ! en vérité, est-ce que vous devriez nous parler de ça, a nous, vos parents ? Et vous poussez les gens contre un meuble, et vous ratez des mariages !

Elle prit un air doctoral, elle continua :

– C’est fini, je désespere, vous etes stupide, ma fille… Il faudrait tout vous seriner, et cela devient genant. Puisque vous n’avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l’air ; enfin, on peche un mari… Si vous croyez que ça vous arrange les yeux, de pleurer comme une bete !

Berthe sanglotait.

– Vous m’agacez, ne pleurez donc plus… Monsieur Josserand, ordonnez donc a votre fille de ne pas s’abîmer le visage a pleurer ainsi. Ce sera le comble, si elle devient laide !

– Mon enfant, dit le pere, sois raisonnable, écoute ta mere qui est de bon conseil. Il ne faut pas t’enlaidir, ma chérie.

– Et ce qui m’irrite, c’est qu’elle n’est pas trop mal, quand elle veut, reprit Mme Josserand. Voyons, essuie tes yeux, regarde-moi comme si j’étais un monsieur en train de te faire la cour… Tu souris, tu laisses tomber ton éventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes doigts… Ce n’est pas ça. Tu te rengorges, tu as l’air d’une poule malade… Renverse donc la tete, dégage ton cou : il est assez jeune pour que tu le montres.

– Alors, comme ça, maman ?

– Oui, c’est mieux… Et ne sois pas raide, aie la taille souple. Les hommes n’aiment pas les planches… Surtout, s’ils vont trop loin, ne fais pas la niaise. Un homme qui va trop loin est flambé, ma chere.

Deux heures sonnaient a la pendule du salon ; et, dans l’excitation de cette veille prolongée, dans son désir devenu furieux d’un mariage immédiat, la mere s’oubliait a penser tout haut, tournant et retournant sa fille comme une poupée de carton. Celle-ci, molle, sans volonté, s’abandonnait ; mais elle avait le cour tres gros, une peur et une honte la serraient a la gorge. Brusquement, au milieu d’un rire perlé que sa mere la forçait a essayer, elle éclata en sanglots, le visage bouleversé, balbutiant :

– Non ! non ! ça me fait de la peine !

Mme Josserand demeura une seconde outrée et stupéfaite. Depuis sa sortie de chez les Dambreville, sa main était chaude, il y avait des claques dans l’air. Alors, a toute volée, elle gifla Berthe.

– Tiens ! tu m’embetes a la fin… ! Quel pot ! Ma parole, les hommes ont raison !

Dans la secousse, son Lamartine, qu’elle ne lâchait pas, était tombé. Elle le ramassa, l’essuya, et sans ajouter une parole, traînant royalement sa robe de bal, elle passa dans la chambre a coucher.

– Ça devait finir par la, murmura M. Josserand, qui n’osa pas retenir sa fille, partie, elle aussi, en se tenant la joue et en pleurant plus fort.

Mais, comme Berthe traversait l’antichambre a tâtons, elle trouva levé son frere Saturnin, qui écoutait, pieds nus. Saturnin était un grand garçon de vingt-cinq ans, dégingandé, aux yeux étranges, resté enfant a la suite d’une fievre cérébrale. Sans etre fou, il terrifiait la maison par des crises de violence aveugle, lorsqu’on le contrariait. Seule, Berthe le domptait d’un regard. Il l’avait soignée, gamine encore, pendant une longue maladie, obéissant comme un chien a ses caprices de petite fille souffrante ; et, depuis qu’il l’avait sauvée, il s’était pris pour elle d’une adoration ou il entrait de tous les amours.

– Elle t’a encore battue ? demanda-t-il d’une voix basse et ardente.

Berthe, inquiete de le rencontrer la, essaya de le renvoyer.

– Va te coucher, ça ne te regarde pas.

– Si, ça me regarde. Je ne veux pas qu’elle te batte, moi !… Elle m’a réveillé, tant elle criait… Qu’elle ne recommence pas, ou je cogne !

Alors, elle lui saisit les poignets et lui parla comme a une bete révoltée. Il se soumit tout de suite, il bégaya avec des larmes de petit garçon :

– Ça te fait bien du mal, n’est-ce pas ?… Ou est ton mal, que je le baise ?

Et, ayant trouvé sa joue, dans l’obscurité, il la baisa, il la mouilla de ses pleurs, en répétant :

– C’est guéri, c’est guéri.

Cependant, M. Josserand, resté seul, avait laissé tomber sa plume, le cour trop gonflé de chagrin. Au bout de quelques minutes, il se leva pour aller doucement écouter aux portes. Mme Josserand ronflait. Dans la chambre de ses filles, on ne pleurait pas. L’appartement était noir et paisible. Alors, il revint, un peu soulagé. Il arrangea la lampe qui charbonnait, et recommença mécaniquement a écrire. Deux grosses larmes, qu’il ne sentait point, roulerent sur les bandes, dans le silence solennel de la maison endormie.