Poil de carotte - Jules Renard - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1894

Poil de carotte darmowy ebook

Jules Renard

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Opis ebooka Poil de carotte - Jules Renard

« Tout le monde ne peut pas etre orphelin. »

Opinie o ebooku Poil de carotte - Jules Renard

Fragment ebooka Poil de carotte - Jules Renard

A Propos
Chapitre 1 - Les poules
Chapitre 2 - Les perdrix
Chapitre 3 - Le cauchemar
Chapitre 4 - Sauf votre respect
Chapitre 5 - Le Pot

A Propos Renard:

C'est un peu par hasard qu'il naît en Mayenne : son pere y travaillait a ce moment-la a la construction du chemin de fer. Il a vécu tout ce qu’il a écrit. Dans ses ouvres ou dans son Journal, il écrit tout ce qu’il vit, pour ne pas le dire ni le laisser paraître. Il écrit aussi pour briller et ne plus douter de lui-meme, car ses parents ne l’ont guere aimé. Et bientôt, a ses inquiétudes s’en joint une autre : la peur de trahir la vérité par l’emploi des mauvais mots ou de trop de mots. Pendant une grande partie de sa vie, une question l’obsede : faut-il préférer l’exactitude d’une phrase ou la beauté poétique d’une image ? C'est aussi une mine d'informations sur la vie littéraire. Le succes n’est pas pour tout de suite. Il habite début 1888 l’Hôtel des Étrangers, 24 rue Tronchet, pres de sa fiancée qui habite 44 rue du Rocher (la rue du Rocher sera son adresse parisienne jusqu’a sa mort en 1910). Son mariage améliore sa situation financiere. Lorsqu’en 1889 de jeunes écrivains fondent le Mercure de France, Renard est un des principaux actionnaires. Il est élu maire de Chitry-les-Mines le 15 mai 1904 et membre de l'Académie Goncourt en octobre 1907, grâce a Octave Mirbeau, qui a du menacer de démissionner pour assurer son succes. Il est mort d'artériosclérose a l'âge de 46 ans.

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Chapitre 1 Les poules

-Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les poules.

C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenetre. La-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré noir de sa porte ouverte.

-Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic a l'aîné de ses trois enfants.

-Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, indolent et poltron.

-Et toi, Ernestine?

-Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!

Grand frere Félix et soeur Ernestine levent a peine la tete pour répondre. Ils lisent, tres intéressés, les coudes sur la table, presque front contre front.

-Dieu, que je suis bete! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de Carotte, va fermer les poules! Elle donne ce petit nom d'amour a son dernier né, parce qu'il a les cheveux roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue a rien sous la table, se dresse et dit avec timidité:

-Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.

-Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. Dépechez-vous, s'il te plaît!

-On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.

-Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frere.

Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en etre indigne, il lutte déja contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement, sa mere lui promet une gifle.

-Au moins, éclairez-moi, dit-il.

Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable, Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du corridor.

-Je t'attendrai la, dit-elle.

Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent fait vaciller la lumiere et l'éteint.

Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met a trembler dans les ténebres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des renards, des loups meme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tete en avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie:

-Taisez-vous donc, c'est moi!

Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumiere, il lui semble qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.

Mais grand frere Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:

-Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.


Chapitre 2 Les perdrix

Comme a l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle contient deux perdrix. Grand frere Félix les inscrit sur une ardoise pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte, il est spécialement chargé d'achever les pieces blessées. Il doit ce privilege a la dureté bien connue de son coeur sec.

Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.

Madame Lepic: Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?

Poil de Carotte: Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, a mon tour.

Madame Lepic: L'ardoise est trop haute pour toi.

Poil de Carotte: Alors, j'aimerais autant les plumer.

Madame Lepic: Ce n'est pas l'affaire des hommes.

Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les indications d'usage:

-Serre-les la, tu sais bien, au cou, a rebrousse-plume.

Une piece dans chaque main derriere son dos, il commence.

Monsieur Lepic: Deux a la fois, mâtin!

Poil de Carotte: C'est pour aller plus vite.

Madame Lepic: Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.

Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tete haute afin de ne rien voir, il serre plus fort.

Elles s'obstinent.

Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la tete sur le bout de son soulier.

-Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frere Félix et soeur Ernestine.

-Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres betes! je ne voudrais pas etre a leur place, entre ses griffes.

M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.

-Voila! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.

Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang coule, un peu de cervelle.

-Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?

Grand Félix dit: -C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.

C'est le Chien

M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frere Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle des choses.

Tout a coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.

-Chtt! fait M. Lepic.

Pyrame grogne plus fort.

-Imbécile! dit madame Lepic.

Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, les dents serrées. Grand frere Félix jure et bientôt one s'entend plus.

-Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!

Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, il casse sa voix en éclats.

La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien couché qui leur tient tete.

Les vitres crissent, le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme jappe.

Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-etre et rentre tranquillement chez lui, a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour voler.

Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il n'ouvre pas la porte.

Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.

Aujourd'hui il triche.

Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et tourne autour de la maison en gardien fidele, il les trompe et reste collé derriere la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse lui réussit.

Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il leve les yeux, il aperçoit par une petite fenetre, au-dessus de la porte, trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.

Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge trop. Les soupçons s'éveilleraient.

De nouveau, il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.

Or, comme la derniere fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, Poil de Carotte dit tout de meme par habitude

-C'est le chien qui revait.


Chapitre 3 Le cauchemar

Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or, si le jour il possede tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. Il ronfle expres, sans aucun doute.

La grande chambre, glaciale meme en aout, contient deux lits. L'un est celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, a côté de sa mere, au fond.

Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce a ne point respirer trop fort.

Mais des qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.

Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.

Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:

-Qu'est-ce que tu as?

-Il a le cauchemar, dit madame Lepic.

Et elle chantonne, a la maniere des nourrices, un air berceur qui semble indien.

Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit ou il repose, a côté de sa mere, au fond.


Chapitre 4 Sauf votre respect

Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, a l'âge ou les autres communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, il a trop attendu, n'osant demander.

Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.

Quelle prétention!

Une autre nuit, il s'est revé commodément installé contre une borne, a l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il s'éveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son étonnement!

Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, maternelle. Et meme, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de Carotte déjeune avant de se lever.

Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, ou madame Lepic, avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! tres peu.

A son chevet, grand frere Félix et soeur Ernestine observent Poil de Carotte d'un air sournois, prets a éclater de rire au premier signal. Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée a son enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire a grand frere Félix et a soeur Ernestine:

-Attention! préparez-vous!

-Oui, maman.

Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés comme pour leur demander:

-Y etes-vous?

leve lentement, lentement la derniere cuillerée, l'enfonce jusqu'a la gorge, dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui dit, a la fois goguenarde et dégoutée:

-Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la tienne encore, de celle d'hier.

-Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure espérée.

Il s'y habitue, et quand on s'habitue a une chose, elle finit par n'etre plus drôle du tout.


Chapitre 5 Le Pot

Comme il lui est arrivé déja plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile. A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.

L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, des que la nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premiere précaution, il ne peut espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une deuxieme précaution.

Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.

-Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?

D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincerement, il ne puisse reculer, soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand frere Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige pas toujours a s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier; c'est selon.

Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles et les noyers ragent dans les prés.

-Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apres avoir délibéré sans hâte, je n'ai pas envie.

Il dit bonsoir a tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du corridor, a droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de suite, madame Lepic ne fera pas attention a lui, et il essaie de s'endormir avec ce reve.

A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.

-Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.

Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie toujours d'en mettre un. D'ailleurs, a quoi bon ce pot, puisque Poil de Carotte prend ses précautions?

Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.

-Tôt ou tard, il faudra que je cede, se dit-il. Or, plus je résiste, plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes draps auront le temps de sécher a la chaleur de mon corps. Je suis sur, par expérience, que maman n'y verra goutte.

Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un bon somme.

 

Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. -Oh! oh! dit-il, ça se gâte!

Tout a l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.

Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée a clef. La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir.

Pourtant il se leve et va tâter la porte et les barreaux de la fenetre. Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot qu'il sait absent.

Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.

-Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'etre entendu, car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, qu'il appelait.

Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le désastre. Bientôt une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise, il se cogne a la cheminée dont il leve violemment le tablier et il s'abat entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.

Le noir de la chambre s'épaissit.

 

Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle reniflait de travers.

-Quelle drôle d'odeur! dit-elle.

-Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.

Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est pas longue a trouver.

-J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépeche de dire Poil de Carotte, qui juge que c'est la son meilleur moyen de défense.

-Menteur! menteur! dit madame Lepic.

Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:

-Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?

Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.

Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:

-Misérable! tu perds donc le sens! Te voila donc dénaturé! Tu vis donc comme les betes! On donnerait un pot a une bete, qu'elle saurait s'en servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle, folle!

Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, la, au pied du lit. Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore a ne rien voir, il aurait du toupet.

Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:

-Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, moi je ne sais plus. Arrangez vous.