Paris et Londres en 1793 - Le Marquis de Saint-Évremont - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1859

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Charles Dickens

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Opis ebooka Paris et Londres en 1793 - Le Marquis de Saint-Évremont - Charles Dickens

Pour quel terrible secret le docteur Manette a-t-il passé dix-huit ans de sa vie enfermé dans la prison de la Bastille? C'est ce que Charles Darnay, devenu son gendre apres avoir échappé a une condamnation a mort en Angleterre pour crime de haute trahison, va essayer de découvrir. Mais qui est vraiment Charles Darnay?... Un roman passionnant, sur fond de Révolution Française, avec une foule de personnages héroiques ou misérables, qui tient le lecteur en haleine jusqu'a son surprenant dénouement.

Opinie o ebooku Paris et Londres en 1793 - Le Marquis de Saint-Évremont - Charles Dickens

Fragment ebooka Paris et Londres en 1793 - Le Marquis de Saint-Évremont - Charles Dickens

A Propos
Partie 1 - RÉSURRECTION.
Chapitre 1 - En 1775.
Chapitre 2 - La malle-poste.
Chapitre 3 - Les ombres de la nuit.
Chapitre 4 - Préliminaires.
Chapitre 5 - La boutique du marchand de vin.

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Partie 1
RÉSURRECTION.


Chapitre 1 En 1775.

C’était le meilleur et le pire de tous les temps, le siecle de la folie et celui de la sagesse ; une époque de foi et d’incrédulité ; une période de lumieres et de ténebres, d’espérance et de désespoir, ou l’on avait devant soi l’horizon le plus brillant, la nuit la plus profonde ; ou l’on allait droit au ciel et tout droit a l’enfer.

Bref, c’était un siecle si différent du nôtre, que, suivant l’opinion des autorités les plus marquantes, on ne peut en parler qu’au superlatif, soit en bien, soit en mal.

En ce temps-la, un roi pourvu d’une forte mâchoire, et une reine ayant un laid visage, régnaient en Angleterre, pendant qu’un roi pourvu d’une mâchoire non moins forte, et une reine ayant un beau visage, occupaient le trône de France.

Dans l’un et dans l’autre pays, il était plus clair que le cristal, pour tous les grands de l’État, que le miracle de la multiplication des pains se renouvelait tous les jours, et que l’ordre des choses établi ne devait jamais changer.

A cette époque favorisée du ciel, des révélations de l’autre monde étaient, comme aujourd’hui, concédées a la Grande-Bretagne.

Un prophete, simple garde du corps, avait annoncé que le jour ou mistress Southcott accomplirait sa vingt-cinquieme année, un gouffre, déja pret a s’ouvrir, engloutirait Londres et Westminster ; et c’est tout au plus s’il y avait douze ans que l’esprit de Cock-Lane avait frappé ses messages, absolument comme les esprits de l’année derniere (entierement dépourvus d’originalité) nous ont frappé les leurs.

De simples nouvelles, d’un ordre beaucoup plus terrestre, étaient parvenues depuis peu en Angleterre, relativement a un congres formé en Amérique par des sujets de la Grande-Bretagne ; nouvelles qui, chose étrange, acquirent plus d’importance pour les humains que toutes les communications transmises par la race des médiums.

La France, moins favorisée en matiere de spiritisme, roulait avec quiétude sur une pente d’une douceur infinie. Elle faisait du papier monnaie qu’elle se hâtait de dépenser ; et, sous la conduite de ses pasteurs chrétiens, se divertissait a des actes remplis d’humanité, par exemple, a bruler vif un jeune homme, apres lui avoir coupé les mains et arraché la langue, pour ne pas s’etre agenouillé, sous la pluie, en l’honneur d’une procession de moines crasseux, qui passait a cinquante metres de l’endroit ou il se trouvait.

Le jour de ce martyre, il poussait dans les grands bois de France et de Norvege des arbres que le Destin, puissant bucheron, avait déja marqués pour etre abattus, afin que de leurs madriers on put construire un échafaudage mobile, pourvu d’un couteau et d’un sac, et dont l’histoire devait garder un terrible souvenir.

Ce jour-la, sous les hangars de quelques-uns des laboureurs qui cultivaient les terres des environs de Paris, s’abritaient de grossieres charrettes couvertes de boue, flairées par les cochons et servant de perchoir aux volailles, que la Mort, fermiere universelle, avait déja choisies pour en faire les pourvoyeuses de la hache révolutionnaire.

Mais, bien qu’ils agissent sans cesse, le Destin et la Mort ne travaillent qu’en silence, et personne n’entendait le bruit étouffé de leurs pas, d’autant plus qu’il suffisait de soupçonner leur éveil, pour se faire accuser de traîtrise et d’athéisme.

En Angleterre, c’est a peine s’il y avait assez d’ordre, et si la vie et les biens des habitants étaient suffisamment protégés pour justifier la jactance nationale. Des vols a main armée, d’audacieuses effractions, avaient lieu chaque nuit au sein meme de la capitale. Les familles étaient publiquement averties de ne pas quitter la ville sans avoir déposé leurs meubles chez le tapissier, afin d’etre plus sures de les retrouver a leur retour. Le brigand nocturne se transformait, a la clarté du soleil, en marchand de la Cité ; reconnu et défié par son confrere, il l’arretait en vertu de son titre de capitaine, lui cassait galamment la tete, et s’enfuyait a cheval.

Le courrier tombait dans une embuscade ou l’attendaient sept voleurs ; trois de ceux-ci étaient tués par le garde qui accompagnait les dépeches, et qui, manquant de munitions, était tué a son tour par le quatrieme bandit ; apres quoi la malle était pillée a loisir.

Le lord-maire de Londres, ce puissant potentat, se voyait contraint d’obéir a un détrousseur qui lui demandait la bourse ou la vie, et qui dépouillait l’illustre personnage, en présence de ses nombreux laquais.

Les prisonniers se battaient avec la geôle, et la loi, dans sa majesté, déchargeait a bout portant ses espingoles sur les mutins.

Des filous enlevaient les croix de diamant sur la poitrine des nobles lords, jusque dans les salons de la cour. Des mousquetaires allaient au quartier Saint-Gilles pour y saisir des marchandises de contrebande ; la canaille tirait sur les mousquetaires, les mousquetaires sur la canaille, et personne ne s’inquiétait d’un fait qui s’éloignait peu de la voie commune.

Au milieu de tout cela le bourreau, fort occupé, était mis sans cesse en réquisition. Tantôt il pendait en longues rangées des criminels de toute espece ; tantôt il étranglait le samedi un briseur de volets arreté le mardi précédent ; le matin il marquait a Newgate les gens a la douzaine, et le soir il brulait des pamphlets a la porte de Westminster. Aujourd’hui, c’était la vie d’un horrible assassin qu’il allait prendre ; demain, celle d’un misérable qui avait volé douze sous a l’enfant d’un fermier.

Tout cela se passait en France et en Angleterre en l’an de grâce 1775 ; et dans ce milieu, tandis que le Destin et la Mort travaillaient inaperçus, les deux rois a la forte mâchoire, et les deux reines, l’une belle, l’autre laide, marchaient avec fracas portant leur droit divin d’une main haute et ferme. Ainsi, disons-nous, cette bonne vieille année 1775 conduisait leurs grandeurs, et des myriades d’infimes créatures, sur les divers chemins qu’elles avaient a parcourir.


Chapitre 2 La malle-poste.

C’était la route de Douvres qui, un vendredi soir de la fin de novembre, se déployait devant le premier personnage a qui notre histoire ait affaire.

Entre cet individu et l’horizon était la malle-poste, qui gravissait péniblement la côte escarpée de Shooter.

Notre homme barbotait dans la boue, ainsi que les autres voyageurs ; non pas qu’en pareille circonstance la marche leur fut agréable ; mais parce que les harnais étaient si pesants, la montée si rapide, la malle si lourde et la boue si épaisse, que les chevaux s’étaient arretés déja trois fois, avec la pensée subversive de retourner a leur écurie. Néanmoins, l’action combinée des renes, du fouet, du garde et du conducteur, s’étant opposée, en vertu des lois de la guerre, a ce dessein, qui prouvait que les animaux sont doués de raison, l’attelage, forcé de capituler, était rentré dans le devoir.

La tete baissée, la queue frémissante, les quatre chevaux enfonçaient dans la boue, se débattaient, glissaient, tombaient lourdement, et menaçaient de se mettre en pieces.

Toutes les fois qu’apres une halte prudente le conducteur les forçait a repartir, le cheval de devant, qui se trouvait a côté du fouet, secouait violemment la tete et semblait nier que la voiture put jamais parvenir au sommet de la montagne.

Chacune de ces bruyantes dénégations faisait tressaillir notre voyageur, et lui troublait l’esprit. Un brouillard fumeux emplissait tous les bas-fonds, et rampait sur la colline, ainsi qu’une âme en peine qui cherche a se reposer ; brouillard froid et gluant, qui s’élevait avec lenteur et poussait péniblement dans l’air ses vagues épaisses et fétides.

La lumiere projetée par les lanternes de la voiture, enfermée dans un cercle de brume, éclairait a peine quelques metres de la route, et la vapeur qui s’élevait des chevaux en nage se confondait avec le brouillard dont ils étaient environnés.

Deux autres voyageurs marchaient a côté de la voiture. Enveloppés jusqu’aux sourcils, et portant des bottes fortes, aucun de ces trois hommes, d’apres ce qu’il en voyait, n’aurait pu soupçonner la figure de son voisin ; et ce qu’il pensait n’était pas moins caché a l’esprit des deux autres, que sa personne aux yeux de ses compagnons.

A cette époque, on ne savait pas trop se défier des gens qu’on rencontrait en route ; chacun d’eux pouvait etre un bandit, ou tout au moins affilié a des voleurs. Rien n’était plus ordinaire que de trouver dans chaque maison située au bord des chemins, auberge ou cabaret, depuis le maître de poste jusqu’au garçon d’écurie, quelque sacripant soldé par un Mandarin quelconque.

C’est a cela que pensait le garde qui accompagnait la malle de Douvres, ce vendredi soir du mois de novembre 1775, tandis que, perché derriere la voiture, il battait des pieds la paille qui lui servait de tapis, et avait l’oil et la main sur un coffre ou un tromblon chargé jusqu’a la gueule reposait sur huit pistolets de fontes, également chargés a balle et couchés sur un lit d’armes blanches.

Comme il arrivait chaque soir, le garde suspectait les voyageurs, qui se soupçonnaient mutuellement, ainsi que le garde et le cocher, qui a son tour ne répondait que de ses chevaux et aurait juré en conscience, sur les deux Testaments, que les pauvres betes n’étaient pas de force a faire une pareille corvée.

« Allons ! hue ! s’écria le conducteur ; un dernier coup de collier, et vous serez au bout de vos peines, damnées rosses que vous etes ! j’aurai eu assez de mal a vous faire arriver… Joé ! quelle heure est-il ?

– Onze heures dix minutes, répondit le garde.

– Miséricorde ! s’écria le cocher avec impatience. Onze heures dix ! et pas en haut de la montagne. Psitt ! hue ! vieilles rosses ! »

Le cheval de tete, arreté par un violent coup de fouet au milieu de ses plus vives dénégations, fit un nouvel effort, entraîna le reste de l’attelage, et la malle-poste de Douvres se remit en marche, escortée des trois voyageurs qui barbotaient dans la boue.

Ils s’étaient arretés chaque fois que s’arretait la voiture, et ils s’en écartaient le moins possible. Celui d’entre eux qui aurait eu l’audace de proposer a son voisin d’aller un peu en avant, au milieu du brouillard et des ténebres, se serait fait prendre pour un voleur et mis en position de recevoir une balle dans le corps.

On était enfin au sommet de la montagne ; les chevaux reprenaient haleine, le garde avait quitté son siege afin d’enrayer pour la descente, et d’ouvrir la portiere aux voyageurs qui allaient remonter en voiture.

« Psitt ! Joé ! » cria le cocher en regardant au bas de son siege.

Et tous les deux écouterent.

« Un cheval monte la côte au galop, Joé.

– Au grand galop, Tom, reprit le garde en sautant sur son siege. Gentlemen, ajouta-t-il, apres avoir armé son tromblon, au nom du roi, je réclame votre assistance. »

Le voyageur qui fait partie de notre histoire allait entrer dans la voiture, ou les deux autres se disposaient a le suivre ; il resta sur le marchepied, et ses deux compagnons, derriere lui, sur la route.

Tous les trois regardaient tour a tour le garde et le conducteur. Ceux-ci tournaient la tete en arriere, et le cheval aux vives dénégations dressait les oreilles en regardant derriere lui sans qu’on l’en empechât.

L’immobilité qui succédait tout a coup au roulement pénible de la malle-poste ajoutait au silence de la nuit, dont elle augmentait le calme funebre. Le souffle haletant des chevaux communiquait une sorte de frisson a la voiture, et peut-etre le cour des trois compagnons de voyage battait-il assez fort pour qu’on put en compter les battements. Dans tous les cas, c’était le silence d’individus hors d’haleine, qui n’osent pas respirer, et dont le pouls est précipité par l’attente.

Un cheval franchissait la montagne d’un galop rapide, et approchait de plus en plus.

« Hola ! cria le garde de toute la puissance de ses poumons, arretez ou je fais feu ! »

Il fut immédiatement obéi, et du fond du brouillard une voix enrouée s’écria :

« Est-ce la malle-poste de Douvres ?

– Peu vous importe ! répondit le garde.

– Est-ce la malle-poste de Douvres ?

– Qu’avez-vous besoin de le savoir ?

– J’ai affaire a un voyageur.

– De qui voulez-vous parler ?

– De M. Jarvis Lorry. »

L’individu qui était sur le marchepied de la voiture fit un mouvement, et sembla dire que c’était de lui qu’il s’agissait. Le cocher, le garde et les deux autres le regarderent avec défiance.

« Restez ou vous etes, ou sans cela vous etes mort, répondit le garde a la voix qui sortait du brouillard. Voyageur du nom de Lorry, veuillez répondre avec franchise.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda celui-ci d’une voix douce et vibrante. Qui a besoin de me parler ? Est-ce vous, Jerry ?

– Je n’aime pas la voix de ce Jerry, murmura le garde entre ses dents ; elle est plus enrouée que de raison.

– Oui, monsieur Lerry, je vous apporte une lettre de chez Tellsone.

– Je connais ce messager, » dit le gentleman en s’adressant au garde, et en mettant pied a terre, assisté avec plus de hâte que de politesse par les deux autres voyageurs, qui s’élancerent dans la voiture, dont ils s’empresserent de fermer la portiere et de relever les glaces.

« Vous pouvez lui permettre d’approcher, continua M. Lorry, vous n’avez rien a craindre.

– C’est possible, mais tout le monde n’en est pas convaincu, répondit le garde en se parlant a lui-meme. Hola ! eh !

– Eh bien ? demanda Jerry, plus enroué qu’auparavant.

– Écoutez-moi : avancez, mais au pas ; et si par hasard il y a des fontes a la selle qui vous porte, n’y glissez pas la main ; je suis diablement prompt a la méprise, et quand je me trompe, mon erreur prend la forme d’une balle. Maintenant que vous etes averti, montrez-nous votre figure. »

La silhouette d’un cheval et de son cavalier se dessina vaguement a travers le brouillard, et s’approcha de la malle-poste. Arrivé aupres de Lorry, le messager arreta sa monture et tendit un papier au voyageur.

Le cheval était hors d’haleine, et tous deux étaient couverts de boue, depuis le sabot de la bete jusqu’au chapeau du cavalier.

« Garde, reprit le voyageur avec calme, je vous répete que vous n’avez rien a craindre. J’appartiens a la banque Tellsone et Cie, – vous devez connaître la maison Tellsone, de Londres, – je vais a Paris pour affaires. Ai-je le temps de lire ce billet ? Il y aura une couronne pour boire.

– Cela dépend de sa longueur… Si vous ne devez pas… »

M. Lorry s’approcha de la lanterne, ouvrit la lettre qu’il tenait a la main, et lut a haute voix la phrase suivante :

« Attendez mademoiselle a Douvres ! »

« Ce n’est pas long, comme vous voyez, dit-il au garde ; et s’adressant a l’émissaire : Vous direz a la maison que je vous ai répondu par le mot : Ressuscité.

– Quelle singuliere réponse ! s’écria Jerry de sa voix la plus rauque.

– Portez-la néanmoins a ces messieurs, ils auront ainsi la preuve que j’ai reçu leur billet. Bonsoir, Jerry, bonsoir ; retournez la-bas le plus vite possible. »

En disant ces mots, le gentleman ouvrit la portiere et monta dans la voiture, sans etre, cette fois, assisté par ses compagnons de voyage. Ceux-ci avaient caché d’une maniere expéditive leurs bourses et leurs montres dans leurs grandes bottes, et faisaient semblant d’etre plongés dans le plus profond sommeil, afin de se dispenser d’agir.

La portiere refermée, la malle-poste s’ébranla, et, descendant la côte, s’enfonça dans un brouillard de plus en plus épais.

Le garde, qui avait fini par remettre son tromblon a sa place, examina les pistolets qu’il portait a la ceinture, et jeta un coup d’oil sur une petite caisse ou étaient renfermés quelques outils de maréchal, une couple de torches, un briquet et de l’amadou. Si les lanternes de la voiture avaient été soufflées et brisées, comme il arrivait de temps a autre, il n’avait qu’a s’enfermer dans l’intérieur, et a battre le briquet avec courage, pour obtenir de la lumiere au bout de cinq minutes, en supposant qu’il eut de la chance.

« Tom ! dit le garde a voix basse par-dessus la voiture.

– Qu’est-ce que c’est, Joé ?

– As-tu entendu ce message ?

– Oui.

– Qu’en penses-tu ?

– Rien du tout.

– Ni moi non plus, » répondit le garde, tout surpris de cette coincidence d’opinion entre lui et le cocher.

Une fois seul, au milieu du brouillard et des ténebres, Jerry avait mis pied a terre, non-seulement pour soulager sa bete, mais encore pour essuyer la boue qui lui couvrait le visage, et pour secouer son chapeau, dont les retroussis pouvaient contenir environ deux litres d’eau.

Lorsqu’il eut terminé cette double opération, il se retourna du côté de Londres, et, tenant son cheval par la bride, il se mit a descendre la montagne.

« Apres une pareille course, ma vieille, dit-il a sa monture, je ne me fierai a vos quatre jambes que lorsque nous serons en plaine. Oui, ma vieille. Ressuscité ! Quelle singuliere réponse ! Cela ne serait pas ton affaire ; non, Jerry, non, tu serais dans une fâcheuse position, si la mode allait prendre de revenir ici-bas. »


Chapitre 3 Les ombres de la nuit.

Chose étonnante, pour qui veut y réfléchir, que tous les hommes soient constitués de façon a etre les uns pour les autres un mystere impénétrable. Lorsque j’entre dans une grande ville pendant la nuit, c’est pour moi une considération grave que de penser que chacune de ces maisons groupées dans l’ombre a des secrets qui lui appartiennent ; que chacune des chambres qu’elles renferment a son propre secret, et que chacun des cours qui battent dans ces milliers de poitrines est un secret pour le cour qui lui est le plus cher et le plus proche !

Il y a dans ce mystere quelque chose qui ajoute a ce que la mort a de terrible et de poignant. Je ne pourrai plus tourner le feuillet de ce livre aimé que j’espérais vainement lire jusqu’au bout. Je ne sonderai plus du regard cette eau profonde ou, a la lueur des éclairs, j’ai aperçu un trésor. Il était écrit que le livre se fermerait pour toujours, aussitôt que j’en aurais déchiffré la premiere feuille. Il était dit que l’onde, ou je plongeais mes yeux avides, se couvrirait d’une glace éternelle, au moment ou la lumiere se jouait a sa surface, et que je resterais sur le rivage, dans mon ignorance des richesses qui s’y trouvaient contenues.

Mon voisin, mon ami est mort ; celle que j’aimais, qui était la joie et le bonheur de mon âme, a cessé de vivre. C’est l’inexorable continuité du secret qui fut toujours au fond de leur âme, comme il en est un en moi que j’emporterai dans la tombe. Y a-t-il, dans les cimetieres de cette cité que je traverse, un dormeur plus impénétrable que ne le sont, pour moi, dans leur for intérieur, les habitants affairés de ses rues les plus vivantes, ou que moi-meme je ne le suis pour eux tous ?

Le pauvre messager de Tellsone avait a cet égard, en sa qualité d’homme, exactement la meme puissance que le roi, le premier ministre de l’État, ou le plus riche marchand de la capitale. Ainsi des trois voyageurs enfermés dans la malle-poste de Douvres ; chacun était pour les deux autres un mystere aussi complet que s’il avait été dans son carrosse a quatre ou a six chevaux, et que le territoire d’un ou deux comtés l’eut séparé de son voisin.

L’émissaire de la banque trottinait du côté de Londres ; il s’arretait presque a chaque taverne, mais il se tenait a l’écart, ne disait rien, et portait son chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils. Les yeux du pauvre homme se trouvaient, du reste, parfaitement en rapport avec ces mesures de prudence ; noirs a la surface, mais sans profondeur aucune, ils se rapprochaient l’un de l’autre, comme s’ils avaient craint, en se séparant, d’etre surpris, chacun de son côté, dans quelque besogne compromettante. Les regards qu’ils jetaient sous les bords retroussés d’un vieux chapeau, ressemblant a un crachoir a trois cornes, et par-dessus l’immense cache-nez, qui de la paupiere descendait jusqu’aux genoux, avait une expression sinistre. Voulait-il boire, l’émissaire de Tellsone se découvrait la bouche, y versait la liqueur qu’il tenait de la main droite, et laissait retomber l’immense cache-nez des que l’opération était faite.

« Non, Jerry, non, se disait-il pendant qu’il trottinait sur la route, en ruminant la réponse qu’il rapportait a ces messieurs. Non, Jerry, ce ne serait pas ton affaire. Ressuscité ! Corps de mon âme ! je suppose, Dieu me pardonne ! que le gentleman avait bu ! »

Cette réponse lui causait de telles perplexités, qu’a diverses reprises il avait ôté son chapeau pour se gratter la tete. Excepté sur le sommet du crâne, ou il était misérablement chauve, le messager de Tellsone avait des cheveux noirs et roides, inégalement répartis, et vaguant dans toutes les directions, depuis la base de l’occiput jusque, pour ainsi dire, a l’origine d’un nez large et camard. Ces cheveux hérissés rappelaient tellement les broussailles de fer qui garnissaient la crete de certains murs, que les plus habiles sauteurs n’auraient pas accepté notre homme au cheval fondu, en raison de cette chevelure menaçante.

Tandis qu’il revenait a Londres, rapportant le message qu’il devait délivrer au watchman[1] établi a la porte de Tellsone, afin que celui-ci put, a son tour, le transmettre a qui de droit, les ombres de la nuit formaient a ses yeux des contours bizarres, suscités par le message dont il était porteur ; et a ceux de la vieille jument certaines formes qui naissaient des inquiétudes de la pauvre bete, inquiétudes nombreuses, si l’on en juge par les écarts que faisait la maigre haquenée pour s’éloigner des fantômes qu’elle voyait sur la route.

La malle-poste de Douvres, pendant ce temps-la, roulait pesamment, grinçait, tintait, raclait, bondissait et cahotait les trois individus mystérieux que renfermait son intérieur. Il est probable que les ombres de la nuit se révélaient a ces messieurs, ainsi qu’a l’émissaire et a sa bete, sous la forme que leurs suggéraient leurs préoccupations, et leurs paupieres gonflées par le sommeil.

Parmi celles qui hantaient la malle-poste de Douvres était la maison Tellsone. M. Lorry, un bras dans la courroie qui l’empechait de tomber sur son voisin, et le retenait a sa place quand la voiture faisait un bond trop fort, se penchait en avant et balançait la tete, les yeux a demi fermés ; bientôt les lanternes, qui scintillaient obscurément a travers les vitres brumeuses, le corps massif du voyageur qui était en face de lui, se transformerent en maison de banque et firent un nombre prodigieux d’affaires. Le tintement des harnais fut le cliquetis des écus ; et, en moins de cinq minutes il fut payé plus de bons et de lettres de change que Tellsone et Cie, malgré leurs immenses relations, n’en payaient en un jour. Puis les caveaux de la Banque, remplis de valeurs et de secrets importants, s’ouvrirent devant M. Lorry, qui les parcourut, tenant d’une main une chandelle fumeuse, de l’autre un paquet d’énormes clefs, et qui les trouva précisément dans le meme état qu’a sa derniere inspection.

Mais, bien qu’il fut toujours chez Tellsone, et qu’il n’eut pas quitté la voiture, dont il sentait vaguement la présence, comme on a le souvenir d’une plaie couverte d’opium, il ne cessa pendant toute la nuit d’etre sous l’impression de cette idée qu’il allait a Paris pour déterrer un mort et le sortir du tombeau.

Parmi cette multitude de faces livides qui surgissaient devant lui, quelle était celle du revenant qu’il allait déterrer ?

Rien ne le lui indiquait. Tous ces visages étaient celui d’un homme de quarante-cinq ans, et ne différaient entre eux que par les passions qu’ils exprimaient, et par l’aspect plus ou moins effrayant de leur masque décharné. L’orgueil, le mépris, la colere, le soupçon, l’entetement, la stupidité, la faiblesse et le désespoir passaient devant ses yeux tour a tour, ainsi qu’une variété de joues osseuses, de teints cadavéreux, de mains amaigries, de squelettes desséchés. Mais au fond, c’était toujours la meme figure, la meme tete prématurément blanchie.

Pour la centieme fois, notre voyageur adressa au spectre la question suivante :

« Combien y a-t-il que vous etes enterré ?

– Bientôt dix-huit ans ! répondit le spectre, qui cent fois lui avait dit la meme chose.

– N’aviez-vous pas renoncé a l’espérance de revoir le jour ?

– Depuis longtemps.

– Vous savez que vous etes rappelé a la vie ?

– On m’en a prévenu.

– Etes-vous content de revivre ?

– Je ne sais pas.

– Faut-il que je vous l’amene, ou viendrez-vous la chercher ? »

A cette question, les réponses étaient contradictoires ; parfois le spectre murmurait d’une voix brisée :

« Il faut attendre ; sa présence me tuerait, si vous l’ameniez trop tôt. »

Parfois il disait avec amour et en fondant en larmes :

« Conduisez-moi pres d’elle. »

Ou bien il s’écriait d’un air égaré :

« Que voulez-vous dire ? je ne connais personne, et je ne vous comprends pas. »

Apres ce dialogue imaginaire, M. Lorry, toujours en pensée, creusait, creusait, creusait, tantôt avec une beche, tantôt avec une grosse clef, tantôt avec ses ongles, pour délivre le malheureux qu’il devait rendre au jour. Le spectre finissait par etre tiré de sa fosse, la figure et les cheveux remplis de terre sépulcrale, et retombait tout a coup, ne laissant qu’un peu de cendres a la place qu’il occupait.

Le gentleman se réveillait en sursaut, et baissait la glace, afin de se replonger dans la réalité, en sentant la pluie et le brouillard lui mouiller le front et les joues.

Mais les yeux ouverts, regardant tour a tour le ciel brumeux, la lueur mouvante qui s’échappait des lanternes, la haie dont le chemin était bordé, M. Lorry voyait au dehors les memes formes que celles dont il était assailli a l’intérieur. La maison Tellsone, les affaires du jour précédent, les caveaux de la Banque et leurs mysteres, le billet qu’il avait reçu, la réponse qu’il avait faite a Jerry : tout cela était dans le brouillard ; et du milieu de ces images, a la fois confuses et d’une incroyable réalité, s’élevait un spectre livide qu’il interrogeait de nouveau :

« Combien y a-t-il que vous etes enterré ?

– Bientôt dix-huit ans.

– Etes-vous satisfait de revivre ?

– Je ne sais pas. »

Et il creusait, creusait, creusait encore, jusqu’a ce qu’un voyageur, faisant un mouvement d’impatience, lui dit sechement de fermer la glace.

Il remettait son bras dans la courroie, se demandait quels pouvaient etre ses compagnons de voyage ; et, de conjecture en conjecture, il en arrivait a retrouver dans les deux masses endormies la maison de banque, le spectre aux yeux caves, et se reprenait a dire :

« Combien y a-t-il que vous etes enterré ?

– Bientôt dix-huit ans.

– N’aviez-vous pas renoncé a l’espérance de revoir le jour ?

– Depuis longtemps. »

Ces derniers mots vibraient encore a son oreille, aussi distinctement que les paroles les plus nettes qu’on lui eut jamais dites, lorsqu’il s’éveilla tout a coup et vit s’enfuir les ombres de la nuit, que chassait la venue du jour.

Il mit la tete a la portiere et dirigea ses regards vers le soleil levant. Un sillon, ou le laboureur avait laissé la charrue, frappa ses yeux ; plus loin on voyait un jeune bois, dont les branches avaient conservé de nombreuses feuilles d’un rouge vif et d’un jaune d’or. La terre était humide et froide ; mais le ciel était pur, et le soleil répandait partout sa lumiere féconde et brillante.

« Dix-huit ans ! murmura M. Lorry, en contemplant le soleil. Ô divin créateur du jour ! etre enterré vivant pendant dix-huit années ! »


Chapitre 4 Préliminaires.

Lorsque, dans le courant de l’apres-midi, la malle-poste fut arrivée sans encombre au terme de son voyage, le premier garçon de l’hôtel du Roi George ouvrit la portiere de la voiture, ainsi qu’il en avait l’habitude. Il le fit avec un certain respect ; car, a cette époque, venir de Londres, en hiver, par le courrier, passait par une action aventureuse, et l’on félicitait le voyageur assez courageux pour l’entreprendre.

De nos trois personnages, un seul restait a complimenter de son audace ; les deux autres étaient descendus sur la route pour se rendre a leur destination respective.

L’intérieur de la malle, avec sa paille humide et fangeuse, sa mauvaise odeur et son obscurité, pouvait passer pour un chenil ; et celui qui l’occupait, se secouant au milieu de sa litiere, enveloppé d’un manteau a longs poils, couvert d’une casquette a oreilles ballantes, et crotté jusqu’a l’échine, offrait assez de ressemblance avec un chien de grande espece.

« Garçon, demanda M. Lorry, n’y a-t-il pas un paquebot qui part demain pour Calais ?

– Oui, monsieur ; si le temps se soutient et que le vent ne soit pas contraire, la marée sera favorable, et l’on en profitera vers deux heures de l’apres-midi. Faut-il préparer le lit de monsieur ?

– Je ne me coucherai pas a présent ; mais donnez-moi une chambre, et faites venir un barbier.

– Monsieur déjeune, alors ? Fort bien. Par ici, monsieur ; conduisez monsieur a la Concorde ! Monsieur trouvera un bon feu. Accompagnez monsieur et tirez-lui ses bottes. Allez chercher le barbier, et faites-le monter a la Concorde. »

Toujours donnée aux voyageurs qui arrivaient par la malle-poste, et ceux-ci ne manquaient jamais d’etre enveloppés jusqu’aux oreilles, la chambre dite de la Concorde présentait cette particularité bizarre qu’on n’y voyait entrer qu’une seule espece d’individus, et qu’il en sortait les types les plus divers. Conséquemment, un autre garçon, deux porteurs, plusieurs filles et l’hôtesse allaient et venaient de l’office, de la cuisine, de la lingerie a la chambre en question, lorsqu’un personnage ayant la soixantaine, vetu d’un habillement complet en drap marron, un peu usé, mais d’une propreté rigoureuse, d’une excellente coupe, et mis selon toutes les regles, sortit de la Concorde pour se rendre a la salle a manger.

Celle-ci était déserte. Une petite table, évidemment préparée pour l’homme vetu de marron, se trouvait mise aupres de la cheminée. Le gentleman s’en approcha, s’assit au coin du feu et demeura dans une immobilité aussi complete que s’il avait posé pour qu’on fît son portrait. C’était un homme méthodique et rangé, du moins il en avait l’air ; une main sur chaque genou, semblant preter l’oreille au tic-tac sonore de la grosse montre qui, sous son gilet a basques, mesurait la fuite du temps, il paraissait opposer son âge, et sa gravité, aux caprices et a la nature éphémere de la flamme.

Il avait la jambe bien faite, le pied mince et cambré, ce dont, je crois, il était fier, car ses bas de soie marron, d’une fraîcheur irréprochable et d’une extreme finesse, étaient tirés avec soin et collaient sur la peau ; les souliers ne montraient pas moins de recherche, et si les boucles en étaient simples, elles ne manquaient pas d’élégance. Son linge, bien qu’il ne fut pas d’une finesse en rapport avec la qualité des bas, était d’une blancheur aussi pure que celle de la crete des vagues. Il était coiffé d’une petite perruque blonde, frisée, luisante et juste a la tete, qui avait la prétention de représenter les cheveux, et qu’on aurait prise pour de la soie, ou pour du verre filé.

Sous cette jolie petite perruque, un visage, habituellement impassible, était néanmoins éclairé par des yeux brillants et humides, qui avaient du couter jadis bien de la peine a leur propriétaire pour acquérir le calme et la réserve exigés par Tellsone. Les joues avaient la fraîcheur de la santé, et la figure, bien qu’elle portât des rides, ne laissait voir aucune trace d’inquiétudes. Peut-etre les vieux célibataires, employés confidentiels de Tellsone et Cie, n’avaient-ils que les soucis des autres ; et il est possible que les anxiétés de seconde main ne soient pas de plus longue durée que les habits de hasard.

M. Lorry, pour compléter sa ressemblance avec un homme qui fait faire son portrait et qui pose, ne tarda pas a s’endormir. Il se réveilla lorsqu’on apporta son déjeuner, et dit au garçon, en se tournant vers la table :

« Vous direz que l’on face tous les préparatifs nécessaires pour recevoir une jeune femme qui arrivera dans la soirée. Elle demandera M. Jarvis Lorry, ou peut-etre l’agent de la maison Tellsone. Vous me préviendrez aussitôt.

– Oui, monsieur ; la banque Tellsone, de Londres ?

– Certes.

– Fort bien, monsieur ; nous avons souvent l’honneur de traiter ces messieurs lorsqu’ils vont de Paris a Londres, et réciproquement ; on voyage beaucoup dans la maison Tellsone.

– Oui ; nous avons en France un comptoir tout aussi important que notre maison d’Angleterre.

– Monsieur voyage rarement. Il me semble que je n’ai pas eu l’honneur de le voir aussi souvent que les autres.

– En effet, mon dernier voyage en France remonte a quinze années.

– Vraiment ! monsieur. Je n’étais pas encore ici, et depuis cette époque l’hôtel a changé de mains.

– Je le croirais volontiers.

– Mais je parie tout ce qu’on voudra, monsieur, que la maison Tellsone était déja prospere, il y a au moins, je ne dis pas quinze ans, mais cinquante.

– Vous pourriez tripler votre chiffre, mettre plus d’un siecle et demi, et ne pas approcher de la vérité.

– Ah bah ! »

Le garçon arrondit la bouche et les yeux, fit un pas en arriere, jeta sous le bras gauche la serviette qu’il tenait de la main droite, et se posant carrément, regarda le voyageur boire et manger, comme s’il avait été au sommet d’un beffroi ou d’un observatoire.

Lorsque M. Lorry eut fini de déjeuner, il alla faire un tour sur le rivage.

La petite ville de Douvres, tortueuse et repliée sur elle-meme, paraissait fuir la mer, et cacher sa tete dans la falaise, comme une autruche effrayée. La baie offrait aux yeux l’aspect d’un désert de vagues ou les flots, livrés a leurs caprices, n’agissaient que pour détruire ; ils se précipitaient vers la ville en rugissant, assaillaient la côte avec fureur, et dispersaient au hasard les débris qu’ils enlevaient aux rochers.

L’air qui circulait autour des maisons situées pres du rivage avait une odeur de marée tellement forte, qu’on aurait pu supposer que les poissons malades venaient s’y baigner, comme en été les gens débiles vont se plonger dans la mer.

Le port de Douvres, ou la peche se faisait alors sur une assez petite échelle, était vers le soir un lieu de promenade assez fréquenté, surtout a l’heure de la marée montante. On y voyait de petits négociants, ne faisant nulle part aucune affaire, réaliser parfois d’immenses fortunes, dont l’origine demeurait inexplicable ; et, chose digne de remarque, personne dans le voisinage ne pouvait souffrir les allumeurs de réverberes.

Quand, au déclin du jour, l’atmosphere, qui par intervalle avait permis d’entrevoir les côtes de France, se chargea de nouveau d’un épais brouillard, les pensées de M. Lorry parurent également s’assombrir ; et, lorsque le soleil fut couché, notre voyageur, qui se retrouvait dans la grande salle de l’hôtel, attendant son repas du soir, comme il y avait attendu son déjeuner, se mit a creuser, creuser, creuser, en esprit, la masse de charbons ardents qu’il avait sous les yeux.

Apres le dîner, une bouteille d’excellent vin de Bordeaux ayant produit son effet habituel, qui est de faire oublier les préoccupations du jour, M. Lorry avait suspendu son travail imaginaire, et se reposait dans une entiere quiétude. Il y avait déja longtemps qu’il savourait cette oisiveté pleine de charmes, et il finissait de se verser un dernier verre de vin avec autant de satisfaction qu’en éprouva jamais un homme au teint fleuri, et d’un certain âge, qui arrive au fond de la bouteille, lorsque le bruit d’une voiture résonna sur le pavé, et s’arreta devant la porte du Roi George.

« C’est elle ! » dit M. Jarvis Lorry, en posant son verre sans y avoir touché.

Cinq minutes apres, le garçon vint annoncer que miss Manette arrivait de Londres, et qu’elle faisait demander le gentleman de la maison Tellsone.

« Déja ! » répondit celui-ci, qui hasarda quelques observations.

Mais la jeune miss avait dîné en route, elle ne voulait rien prendre, et témoignait le plus vif désir de voir immédiatement le représentant de Tellsone et Cie, si la chose était possible.

M. Lorry ne pouvait que se résigner et obéir ; il vida son verre, ajusta sa petite perruque, et suivit le garçon chez miss Manette.

Il entra dans une vaste piece garnie d’un mobilier funebre, recouvert de crin noir, et encombrée de tables d’un aspect lugubre. Celle qui occupait le milieu de la chambre, et ou étaient posés deux flambeaux, avait été si souvent frottée d’huile, que les deux bougies, dont elle réfléchissait obscurément la lumiere, paraissaient bruler au fond d’un tombeau d’acajou, et devoir etre exhumées de la tombe, si l’on voulait en obtenir le plus léger service. Il était si difficile de rien reconnaître, au milieu de cette vague obscurité, que M. Lorry, cherchant en tâtonnant son chemin sur le tapis râpé, supposa que miss Manette se trouvait dans la chambre voisine.

Toutefois, quand il eut dépassé les deux bougies, il aperçut aupres du feu, entre la table et la cheminée, une jeune fille de dix-sept ans, couverte d’un manteau de voyage, et tenant a la main le chapeau qu’elle venait d’ôter.

Comme il regardait cette jolie taille, petite et mince, cette profusion de cheveux d’un blond doré, ces yeux bleus qui l’interrogeaient avec ardeur, ce front pur, doué d’une faculté singuliere de se contracter vivement, et dont l’expression actuelle participait a la fois de la surprise, de l’embarras, de la crainte et de la curiosité, M. Lorry vit passer tout a coup l’image d’une enfant qu’il avait jadis tenue dans ses bras, de Calais a Douvres, par une froide journée ou la grele tombait avec force et ou la mer était orageuse.

L’image s’effaça comme un souffle qui aurait effleuré la glace placée derriere la jeune fille ; un trumeau encadré d’une guirlande de petits cupidons noirs, plus ou moins endommagés, qui présentaient des fruits a de noires divinités du sexe féminin.

M. Lorry fit a miss Manette un salut dans toutes ses regles.

« Veuillez vous asseoir, monsieur, dit une voix fraîche et douce avec un faible accent étranger.

– Je vous baise les mains, répondit M. Lorry, qui fit un second salut d’un air respectueux, et prit le siege qui lui était offert.

– Monsieur, reprit la jeune fille, j’ai reçu hier, de la banque, une lettre ou l’on m’apprend que des nouvelles… une découverte…

– Le mot importe peu a la chose, mademoiselle ; l’un et l’autre, d’ailleurs, peuvent également convenir.

– C’est au sujet de la petite fortune que m’a laissée mon pere… Pauvre pere, je ne l’ai jamais connu ; il y a si longtemps qu’il est mort !… »

M. Lorry s’agita sur sa chaise, et lança un regard troublé aux petits cupidons noirs qui entouraient la glace, comme s’il y avait eu dans les paniers de ceux-ci quelque chose qui put lui venir en aide.

« D’apres les termes de cette lettre, il faut me rendre a Paris, ou je dois trouver un représentant de la maison Tellsone, que ces messieurs ont été assez bons pour y envoyer a mon sujet.

– C’est moi-meme.

– Je m’en doutais, monsieur. »

Elle le salua profondément (les jeunes filles, a cette époque, faisaient la révérence), elle le salua, disons-nous, avec le désir de lui exprimer tout le respect dont elle était pénétrée pour son âge et ses lumieres.

Le voyageur s’inclina pour la troisieme fois.

« J’ai répondu a ces messieurs, qui m’ont toujours témoigné tant de bonté, poursuivit miss Manette, que, puisqu’il était nécessaire que je me rendisse en France, je m’estimerais bien heureuse, moi qui suis orpheline et qui n’ai personne qui puisse m’accompagner, s’il m’était permis de me placer sous la protection de ce digne gentleman. Celui-ci avait déja quitté Londres ; mais on lui a dépeché une estafette pour le prier de m’attendre ici.

– Je me trouvais déja fort honoré de la mission qui m’avait été confiée, répliqua M. Lorry ; je me trouve maintenant fort heureux d’avoir a la remplir.

– Merci mille fois, monsieur ; je vous suis bien reconnaissante… On me disait encore, dans cette lettre, que la personne en question me communiquerait les détails de cette affaire, et que je devais m’attendre a ce qu’ils fussent de la nature la plus surprenante. Je me suis préparée du mieux que j’ai pu, a recevoir ces détails, et j’ai le plus vif désir de les connaître.

– Assurément ! dit M. Lorry, vous savez que je dois d’abord… »

Il ajusta de nouveau sa petite perruque, et dit, apres un instant de silence :

« C’est une affaire tres-difficile a entamer. »

Dans son trouble, et ne sachant comment il entrerait en matiere, le gentleman arreta son regard sur la figure de miss Manette. Le front de la jeune fille avait cette expression caractéristique dont nous avons parlé plus haut, et qui, pour etre singuliere, n’en était pas moins charmante.

« Vous ne m’etes pas completement étranger, monsieur, dit miss Manette, en allongeant la main comme pour saisir une ombre au passage.

– Croyez-vous ? » répondit M. Lorry avec un sourire, et les deux bras tendus vers elle.

La ligne expressive qui se dessinait entre les sourcils, au-dessus d’un petit nez féminin d’une extreme délicatesse, devint encore plus profonde, et miss Manette, qui jusqu’alors s’était tenue debout pres de son fauteuil, s’assit d’un air reveur.

Le vieillard la contempla en silence, et reprenant la parole des qu’elle se tourna vers lui :

« Je crois, lui dit-il, ne pas pouvoir mieux faire, tant que nous serons dans votre patrie adoptive, que de vous parler comme si vous étiez Anglaise.

– Je vous serai obligée, monsieur.

– Je suis un homme d’affaires, miss Manette, et la mission que j’ai a remplir n’est elle-meme qu’une affaire. Veuillez donc me considérer, je vous prie, comme une simple machine parlante ; je ne suis vraiment pas autre chose. Ceci bien établi, je vais, si vous le permettez, vous raconter l’histoire de l’un des clients de notre maison.

– L’histoire de… » interrompit miss Manette.

M. Lorry fit semblant de se méprendre sur le sens de cette interruption.

« Oui, reprit-il en toute hâte, de l’un de nos clients ; c’est ainsi, qu’en matiere de banque, nous appelons les personnes avec qui nous sommes en relation. C’était un Français, un homme de science, un docteur en médecine fort distingué…

– Natif de Beauvais ?

– Mon Dieu ! oui, comme monsieur votre pere, et jouissant, ainsi que le docteur Manette, d’une tres-grande réputation a Paris, ou il était venu s’établir. C’est dans cette derniere ville, que j’ai eu l’honneur de le connaître ; nos relations étaient de simples relations d’affaires, mais confidentielles. Je me trouvais alors attaché a notre maison de Paris…

– Puis-je vous demander a quelle époque, monsieur ?

– Il y a vingt ans, miss Manette. Ce docteur était marié ; il avait épousé une Anglaise, et j’étais chargé de ses affaires et de sa procuration. Toute sa fortune était, comme celle de beaucoup de Français, dans les mains de Tellsone et Cie, d’ou il résulte que j’ai été son fondé de pouvoir, comme celui de beaucoup d’autres clients. De simples relations d’affaires, miss, ou le sentiment n’avait rien a démeler. J’ai passé de l’une a l’autre, dans tout le cours de ma vie, comme je le fais a l’égard des personnes qui viennent toucher le montant d’une lettre de change, ou déposer des fonds. (Je n’ai aucun sentiment, je ne suis qu’une vraie machine.) Ce docteur…

– Mais c’est l’histoire de mon pere ! s’écria miss Manette en se levant ; et je crois me rappeler, monsieur, qu’a la mort de ma mere, c’est vous qui m’avez conduite a Londres, j’en ai la presque certitude. »

M. Lorry s’empara de la main tremblante qui s’avançait vers la sienne, et, l’ayant portée a ses levres avec une grâce cérémonieuse, il fit rasseoir la jeune fille, posa la main gauche sur le fauteuil de cette derniere, et se servit de sa main droite pour se frotter le menton, ajuster sa petite perruque, ou pour appuyer ses paroles du mouvement de son index.

« Vous avez raison, c’était moi, dit-il en regardant miss Manette, qui levait les yeux vers lui, vous voyez combien j’étais dans le vrai lorsque j’affirmais tout a l’heure que je n’ai pas le moindre sentiment, et que les seules relations que je garde avec mes semblables ne sont que des rapports d’affaires ; sans cela je vous aurais revue depuis cette époque. Depuis lors, vous avez bien été pupille de la maison Tellsone ; mais j’étais chargé d’une autre ligne d’opérations. Des sentiments ! je n’ai pas le temps, pas la chance d’en avoir : je passe toute ma vie a défricher des broussailles pécuniaires. »

Apres avoir ainsi caractérisé l’emploi de ses jours, M. Lorry porta les deux mains a sa tete pour aplatir la petite perruque, chose completement inutile, et reprit l’attitude qu’il avait auparavant.

« Ainsi que vous l’avez remarqué, miss, poursuivit-il, cette histoire est celle de monsieur votre pere. Supposez maintenant que le docteur ne soit pas mort a l’époque… calmez-vous, je vous en prie ! Comme vous voila tremblante !… »

Elle avait saisi le poignet de M. Lorry, et s’y cramponnait d’une façon convulsive.

« Voyons, dit le gentleman d’une voix douce, en retirant sa main gauche du fauteuil pour la poser sur les doigts suppliants qui le serraient avec force, voyons, chere miss, un peu de calme, nous parlons d’affaires. Je vous disais donc… »

Il s’arreta déconcerté par le regard de la jeune fille.

« Supposons, comme je le disais tout a l’heure, reprit-il en faisant un effort sur lui-meme, supposons que M. Manette, au lieu de mourir, ait seulement disparu ; qu’il ait été impossible de le retrouver, bien qu’on ait eu quelque soupçon de l’affreux endroit ou il pouvait etre captif ; supposons qu’il ait eu pour ennemi l’un de ces hommes qui, de l’autre côté du détroit, jouissent d’un privilege, dont les plus téméraires ne parlent qu’a voix basse, tel que celui de remplir quelque blanc seing, en vertu duquel un malheureux est jeté en prison, ou il s’éteint dans le désespoir et l’oubli ; supposons que la femme de ce malheureux ait vainement supplié le roi et la reine, les ministres, la magistrature et le clergé, de lui permettre d’avoir des nouvelles de son mari, l’histoire de monsieur votre pere serait exactement celle du docteur de Beauvais.

– Je vous en supplie, monsieur, continuez.

– Certainement, je vais tout dire. Vous aurez la force de l’entendre ?

– Je veux tout supporter, si ce n’est l’incertitude.

– A merveille ! Vous avez plus de sang-froid, vous vous possédez mieux. (L’accent de M. Lorry démentait ses paroles). Une simple affaire ! ne le considérez pas autrement ; une affaire qu’il faut terminer. Je continue : si la femme du docteur en avait conçu tant de chagrin avant la naissance…

– De sa fille, monsieur.

– Précisément. Il s’agit d’une simple affaire, miss, ne vous désolez pas. Si la femme du docteur, voulant épargner a sa fille les angoisses que lui faisaient subir les tortures du captif, avait dit a l’enfant, des qu’elle put la comprendre, que son pere était mort !… Au nom du ciel pourquoi vous mettre a genoux.

– Pour que vous me disiez la vérité ; je vous en prie, monsieur, vous etes si bon !

– Une simple affaire, miss, vous me confondez ; comment pourrai-je traiter la chose, si vous me troublez ainsi ? Il faut conserver notre sang-froid. Si vous étiez assez bonne pour me dire quel est le total de neuf pence, multiplié par neuf ; ou combien trente guinées contiennent de shillings, je serais beaucoup plus a mon aise, plus rassuré a votre égard. »

Miss Manette, sans répondre directement a cette question, reprit assez d’empire sur elle-meme pour calmer a son tour M. Lorry.

« C’est tres-bien, reprit l’homme de banque, tres-bien, chere demoiselle ; du courage ! c’est une affaire sérieuse. Madame votre mere prit donc la résolution de vous cacher l’emprisonnement du docteur ; et, lorsqu’elle mourut de chagrin, sans avoir pu obtenir les moindres nouvelles de son mari, elle vous laissa un avenir calme et paisible qui vous permit de croître en beauté, sans que votre jeunesse fut assombrie par l’inquiétude dévorante qui lui avait brisé le cour. »

En disant ces mots, il abaissa un regard ému sur les cheveux ondoyants de miss Manette, qu’il se représentait blanchis avant l’âge par une douleur sans espoir.

« Le docteur et sa femme, poursuivit-il, n’avaient qu’une fortune médiocre, et vous possédez aujourd’hui tout ce qui leur a jamais appartenu. Nous n’avons rien découvert a cet égard ; il ne s’agit nullement pour vous ni d’une somme ni d’une propriété quelconque… »

Il sentit les doigts de la jeune fille lui serrer plus fortement le poignet, et s’arreter court. Les lignes expressives du front de miss Manette, qui avaient si vivement frappé M. Lorry, témoignaient d’une souffrance et d’une horreur profondes.

« On l’a retrouvé, balbutia le digne homme ; il vit encore. Il est bien changé, bien vieilli ; ce n’est plus qu’une ombre ; mais enfin il est vivant. Un ancien serviteur qui habite Paris lui a donné asile, et c’est a ce propos que nous nous rendons en France, moi pour établir son identité, s’il est possible de le reconnaître, et vous, chere demoiselle, pour le rappeler a la vie, et l’entourer de soins et d’amour. »

Un frisson parcourut tous les membres de la jeune fille.

« Ce n’est pas lui que je vais trouver, dit-elle a demi-voix, c’est un spectre.

– Allons, chere miss, interrompit M. Lorry, en frappant sur les mains de sa compagne ; vous savez tout maintenant, vous n’avez rien a craindre. Nous partons pour la France, ou nous attend monsieur votre pere ; le temps est beau ; la marée favorable ; notre voyage ne sera ni long ni difficile.

– J’étais libre, j’étais heureuse, continua miss Manette parlant toujours comme en reve ; et son ombre ne m’est jamais apparue pour me reprocher ma joie !

– Encore une chose, reprit M. Lorry, qui appuya sur ses paroles, dans l’espérance d’attirer l’attention de la jeune fille ; le docteur ne porte plus son nom. Il est inutile de se demander pourquoi ; inutile de rechercher si on l’avait oublié dans son cachot, ou si la détention qu’il devait subir avait une longueur déterminée. La moindre enquete a son égard serait non-seulement une chose vaine, mais elle pourrait etre dangereuse ; il est beaucoup plus sage de n’en dire mot a personne, et de revenir immédiatement a Londres avec l’ancien prisonnier. Moi-meme, qui suis couvert par ma double qualité d’Anglais et d’agent d’une maison fort importante pour le crédit de la France, je crois devoir éviter de faire allusion a cette affaire. Je n’ai pas un seul écrit ou le fait soit mentionné ; mes lettres de créance, les papiers qui doivent m’ouvrir certaines portes, les paroles que je dois répondre, tout est compris dans ce simple mot : Ressuscité ! Mais elle ne m’entend pas ! Qu’est-ce que c’est, miss Manette ?… »

Completement immobile, ne s’étant pas meme renversée dans son fauteuil, les yeux ouverts et la terreur sur le front, la jeune fille avait perdu connaissance. Elle serrait toujours avec tant de force le bras du gentleman, que celui-ci, n’osant pas s’arracher a son étreinte, de peur de la blesser, appela du secours, sans bouger de place.

Une femme tout effarée, dont M. Lorry, malgré son émotion, remarqua les cheveux rouges, la figure colorée, la robe étroite, la coiffure ébouriffée, couronnée d’un chapeau ressemblant a un boisseau, accourut dans la chambre, arracha prestement le représentant de Tellsone aux doigts crispés de la jeune fille, et l’envoya, d’un revers de main, tomber contre le mur.

« Elle était faite pour etre un homme, pensa M. Lorry en touchant la muraille.

– Que faites-vous la, vous autres ? mugit cette virago en s’adressant aux gens de l’hôtel. Pourquoi n’allez-vous pas chercher du vinaigre au lieu de me regarder comme une bete curieuse ? Je ne suis pas quelque chose de si beau a voir. Vite, un flacon, des sels, de l’eau froide ! »

Tandis que chacun s’enfuyait a la recherche de ces réconfortants, la femme au chapeau bizarre étendait miss Manette sur le canapé, et la soignait avec autant de douceur que d’adresse.

« Ma toute belle ! ma fauvette ! murmurait cette femme, d’une voix émue, en déployant avec orgueil la chevelure de la jeune fille. Et vous, l’homme en brun ! s’écria-t-elle en se retournant vers M. Lorry, ne pouviez-vous pas lui faire part de vos nouvelles sans la mettre dans cet état-la ? Voyez-vous sa pâleur, ses mains froides, ses yeux morts ! Est-ce le fait d’un banquier, je vous le demande ? »

Excessivement embarrassé de répondre a cette question, M. Lorry détourna les yeux d’un air humble et contrit, pendant que la forte femme, ayant chassé de nouveau les gens de l’hôtel par un : « Vous allez voir ! » qui les menaçait d’une correction quelconque, ramenait peu a peu la jeune fille a elle-meme, et arrivait, par ses caresses, a lui faire poser la tete sur sa vigoureuse épaule.

« J’espere qu’elle est remise tout a fait, murmura M. Lorry.

– Ce n’est pas de votre faute, l’homme en brun, si la chose n’est pas plus grave. Pauvre jolie mignonne !

– Accompagnez-vous miss Manette a Paris ? demanda le gentleman apres un nouveau silence.

– Ah vraiment ! riposta la forte femme, si j’étais destinée a traverser la mer, croyez-vous que le Providence m’eut fait naître dans une île ? »

Cette seconde question n’étant pas moins embarrassante que la premiere, M. Lorry se retira dans sa chambre afin d’y réfléchir.


Chapitre 5 La boutique du marchand de vin.

Une énorme piece de vin s’était brisée dans la rue ; c’était en déchargeant la voiture que l’accident était arrivé : la barrique avait roulé jusqu’a terre, les cercles s’étaient rompus, et les débris du tonneau gisaient sur le pavé, au seuil de la porte d’une boutique de marchand de vin.

Tous les gens du voisinage avaient suspendu leur travail ou leur oisiveté, pour accourir sur le théâtre de l’accident, et pour boire le vin qui s’y trouvait répandu.

Les pavés inégaux, faisant saillie dans toutes les directions, comme si, en les jetant au hasard, on n’avait eu d’autre but que d’estropier les passants, avaient retenu la liqueur divisée par petites flaques. Chacune de ces flaques était entourée d’un groupe d’individus, plus ou moins nombreux, qui se bousculaient a l’envi. Quelques hommes agenouillés, faisant une écuelle de leurs deux mains, puisaient le précieux liquide et s’empressaient de le boire, ou le défendait contre les femmes qui, penchées sur leurs épaules, essayaient de humer la liqueur avant qu’elle eut filé entre leurs doigts.

D’autres individus, hommes et femmes, plongeaient dans les flaques vineuses de petits gobelets de terre ébréchés, ou les mouchoirs qui leur servaient de marmottes, et les meres en exprimaient ensuite le contenu dans la bouche des enfants. Ceux-ci faisaient en toute hâte de petites chaussées de boue afin de retenir le vin qui fuyait entre les pierres, ou, dirigés par des spectateurs placés aux fenetres, couraient dans tous les sens pour arreter les rigoles qui se formaient dans de nouvelles directions. Un certain nombre s’était emparé des éclats du tonneau, couverts de lie et de fange, et les suçaient, les mâchaient avec délices.

Bientôt la portion du pavé qui s’étendait devant le cabaret fut, non-seulement a sec, mais la boue en avait été si bien ramassée, qu’on l’aurait attribué au passage d’un balayeur soigneux, si quelqu’un, parmi les habitants du quartier, avait pu croire a la présence de ce fonctionnaire, inconnu dans le faubourg.

Un bruit perçant d’éclats de rire et de voix joyeuses, voix d’hommes, de femmes et d’enfants, retentissait dans la rue ou cette buvette avait lieu. Un peu de rudesse et beaucoup d’enjouement caractérisaient le plaisir de cette foule ; un esprit de sociabilité particuliere se faisait remarquer dans tous les groupes, ainsi qu’un entraînement visible de chacun a se rapprocher des autres, qui, chez les moins malheureux, ou chez les plus réjouis, se traduisait par des embrassements folâtres, des toasts, des poignées de main et des rondes animées.

Lorsque le vin eut entierement disparu, laissant entre les pavés les mille rigoles qu’y avaient tracées les buveurs, ces démonstrations cesserent tout a coup, ainsi qu’elles avaient commencé ; le scieur de bois, dont la scie était plantée dans une buche, alla se remettre a la besogne ; la femme, qui avait laissé sur le pas de sa porte le gueux rempli de cendres chaudes ou elle essayait de réchauffer ses pieds, ses mains et son enfant amaigri, se dirigea vers sa demeure.

Les ouvriers aux bras nus, aux cheveux emmelés et poudreux, a la face cadavéreuse, qui, du fond des caves, étaient apparus a la clarté de ce jour d’hiver, redescendirent a leurs ateliers respectifs, et une sombre tristesse plana de nouveau sur ces lieux ou elle sembla moins déplacée que le soleil et la joie.

C’était du vin rouge qui avait coulé dans cette rue obscure du faubourg Saint-Antoine, et qui avait taché les pavés, taché ces mains, ces visages, ces pieds nus. Le scieur de bois laissait des marques rouges sur les buches qu’il prenait. La femme, qui allaitait son enfant, portait au front des taches rouges que lui avaient faites le haillon replacé autour de sa tete. Ceux qui avaient mâché les douelles rougies de la barrique avaient autour de la bouche les traces qu’on voit aux levres des tigres, et l’un de ces hommes d’humeur plaisante, la tete sortie presque en entier d’un sale bonnet de coton flottant sur son épaule, trempa son doigt dans la bourbe vineuse, et griffonna sur la muraille le mot : SANG.

Un jour devait venir ou le sang coulerait sur le pavé des rues, et laisserait des taches rouges au front et aux mains de la plupart de ceux qui se trouvaient la.

Depuis que le nuage, écarté un instant par un rayon furtif, assombrissait de nouveau la physionomie de Saint-Antoine, d’épaisses ténebres enveloppaient tout le faubourg. Le froid, la crasse, l’ignorance, la maladie et la misere formaient le cortege du bienheureux patron : de puissants seigneurs, surtout la faim, qui les domine tous.

Des individus, sans cesse broyés entre des meules inexorables, frissonnaient dans tous les coins, entraient dans les maisons, débouchaient des allées, regardaient aux portes, aux fenetres, grelottaient dans chaque guenille agitée par le vent. La meule impitoyable, qui les broyait de la sorte, n’est pas celle du moulin fabuleux qui transforme les vieillards en jeunes gens, mais bien les jeunes gens en vieillards. L’enfance, elle-meme, avait la figure vieille, la voix creuse ; et dans les rides précoces de son visage, ainsi qu’au masque sillonné de ses peres, la faim avait gravé sa signature.

On la retrouvait partout : dans les haillons étendus sur les cordes et flottant aux perches qui sortaient de chaque fenetre ; dans la paille, les chiffons, les menus copeaux qui, a l’intérieur, garnissaient les paillasses. La faim répétait son nom dans chaque fragment de buchette que débitait le scieur de bois ; elle regardait les passants du haut des cheminées froides et vides, et surgissait de la rue fangeuse, dont les ordures ne renfermaient pas un seul débris d’un seul objet qui se mange.

La faim se montrait sur les tablettes du boulanger, sur chaque mauvais pain de sa fournée peu abondante ; elle se voyait dans le fromage et les saucisses de chien mort que vendait le charcutier. On entendait bruire ses os décharnés parmi les marrons qui étaient secoués sur le feu, et dans les quelques gouttes d’huile, mises a regret au fond de la poele, ou crépitaient de menues tranches de pommes de terre.

La faim était logée dans tous les replis de cette rue tortueuse, encombrée d’immondices, ou aboutissaient d’autres rues, également tortueuses, sales et puantes, peuplées de bonnets de coton, et de guenilles sentant la crasse, et ou chaque objet visible, pâle, maladif ou sordide, paraissait un présage de malheur.

On entrevoyait dans ces physionomies d’animal traqué sans repos ni treve, que la bete fauve pourrait bien un jour faire volte-face et répondre aux abois. Parmi ces spectres abattus, qui fuyaient d’un air craintif, il se trouvait des yeux remplis d’éclairs, des levres serrées, pâlies par la rage, et des fronts contractés, ou les rides tordues et noueuses ressemblaient a des cordes, au souvenir de la potence qu’ils pouvaient subir et peut-etre infliger.

On retrouvait l’image de la faim dans les enseignes des boutiques, dans les maigres lambeaux de viande peints au-dessus de la porte du boucher, dans l’ombre du pain sec et noir qui indiquait la boulangerie, dans les buveurs qui, barbouillés sur la porte du cabaret, grimaçaient au-dessus de leurs verres de petit vin frelaté, et qui, l’oil en feu, se penchaient l’un vers l’autre pour se faire de mutuelles confidences.

Tout ce qui s’offrait a la vue était chétif et pauvre, excepté les outils et les armes ; le tranchant des couteaux et des haches était brillant et affilé, les marteaux du forgeron étaient lourds, et les fusils nombreux dans la boutique de l’armurier.

La voie publique n’avait pas de trottoirs, et la pavé boiteux, avec ses flaques de boue et d’eau fangeuse, arrivait jusqu’aux murailles. Par contre, le ruisseau coulait au milieu de la rue, quand toutefois il venait a couler, ce qui n’arrivait qu’apres une forte averse ; et prenant alors des allures excentriques, il inondait les rez-de-chaussée et les caves.

Au-dessus du ruisseau, en travers de la rue, pendaient, de loin en loin, de grossieres lanternes, attachées a une corde ; et le soir, quand l’allumeur les avait descendues, éclairées et remontées, un certain nombre de lumignons fumeux se balançaient au-dessus de vous d’une façon maladive, comme s’ils avaient été sur les flots. Ils s’agitaient, il est vrai, au-dessus d’une mer orageuse, et le navire et l’équipage étaient menacés par la tempete. Un jour devait venir ou les épouvantails décharnés qui peuplaient cette région auraient, dans leur oisiveté et leur faim, regardé si longtemps l’allumeur de réverberes, qu’ils songeraient a se servir de ses poulies et de ses cordes pour hisser des hommes a côté de ses lanternes, afin d’éclairer d’une lueur plus vive les ténebres de leur affreuse condition. Mais ce jour était loin encore ; et les vents qui passaient sur la France secouaient en vain les guenilles, de ces épouvantails : les oiseaux, a la voix douce et au riche plumage, n’y voyaient aucun avertissement.

La boutique du marchand de vin, au seuil de laquelle s’était brisée la barrique, faisait le coin de la rue, et paraissait moins pauvre que la plupart de ses voisines. Sur le pas de la porte se tenait le cabaretier qui, vetu d’une culotte verte et d’un gilet jaune, avait regardé la foule se disputer le vin répandu.

« Cela m’est égal, dit-il en haussant les épaules, quand la derniere goutte fut essuyée. Qui casse les verres les paye ; ceux qui ont été cause de l’accident me donneront une autre piece. Eh ! Gaspard ! s’écria-t-il en s’adressant a l’homme qui écrivait le mot SANG sur la muraille, qu’est-ce que tu fais donc la ? »

Gaspard montra du doigt le mot qu’il venait de tracer, et mit dans son geste une expression significative, ainsi qu’il arrive souvent aux gens du peuple ; mais il manqua son but, et produisit un effet contraire a celui qu’il attendait, comme il arrive souvent encore aux personnes de sa classe.

« Est-ce que tu as perdu la tete ? lui demanda le marchand de vin, qui traversa la rue, prit une poignée de boue, et effaça la plaisanterie de Gaspard. A quoi bon l’écrire en public, je te le demande ? Est-ce qu’il n’y a pas d’autres endroits ou l’on puisse graver de pareils mots ? »

En terminant cette phrase, le marchand de vin, peut-etre sans y penser, peut-etre avec intention, posa la main gauche sur le cour de l’artisan. Celui-ci pressa la main du cabaretier, fit un saut prodigieux, retomba dans une attitude fantastique, en rattrapant son soulier rougi, qu’il avait jeté en l’air, et s’arreta ferme sur la pointe du pied. Plaisant railleur, qui paraissait tout disposé a mettre ses railleries en pratique.

« Rechausse-toi, dit l’autre, appelle du vin ce qui est du vin, et que tout cela soit fini. »

Le cabaretier essuya sa main boueuse sur l’épaule de Gaspard avec autant de sang-froid que s’il l’avait salie a cette intention ; retraversa la rue et rentra dans sa boutique. Il pouvait avoir trente et quelques années ; son encolure était celle d’un taureau, il avait l’air martial, et sans doute beaucoup de chaleur naturelle ; car, bien que le froid fut assez vif, il portait sa veste sur son épaule ; ses manches de chemise étaient relevées, ses bras nus jusqu’au coude, et pour toute coiffure il n’avait que ses cheveux noirs et crépus, coupés autour de la tete. Sa peau était brune, ses yeux étaient grands, pleins de franchise et largement écartés. En somme, il paraissait un garçon de belle humeur, mais sa colere devait etre implacable. Évidemment c’était un homme résolu, qu’il ne fallait pas rencontrer sur un chemin étroit, bordé d’un précipice, car rien au monde ne devait le déranger de sa route.

Mme Defarge, son épouse, était assise au comptoir lorsqu’il rentra dans la boutique. C’était une femme vigoureusement taillée, a peu pres du meme âge que son mari, et dont le regard vigilant ne paraissait rien voir de ce qui se passait autour d’elle. Une grande et belle main, chargée de bagues pesantes, un visage impassible, des traits fortement accusés, un sang-froid imperturbable la caractérisaient tout d’abord, et quelque chose en elle vous faisait prédire qu’elle se trompait rarement a son préjudice, dans les comptes dont elle était chargée.

Tres-sensible au froid, Mme Defarge était enveloppée de fourrures et avait autour de la tete un fichu de couleur éclatante qui, néanmoins, laissait a découvert d’énormes boucles d’oreille. Elle avait pres d’elle son tricot, et venait de le poser pour se curer les dents. Le coude droit soutenu par la main gauche, la cabaretiere ne fit pas un geste, ne détourna pas meme les yeux lorsqu’entra son mari ; mais elle toussa légerement, sans changer d’attitude. Ce léger acces de toux, joint a un mouvement imperceptible des sourcils noirs et bien marqués de la dame, suggéra au mari l’idée de chercher dans la boutique, si pendant son absence il n’était pas entré de nouveaux buveurs. Il promena son regard autour de la salle, et l’arreta sur un homme d’un certain âge, et sur une jeune fille qui étaient assis dans un coin.

Deux individus jouaient aux cartes, deux autres finissaient une partie de dominos ; trois grands gaillards étaient debout pres du comptoir, ou ils faisaient durer le plus possible un tout petit verre de vin. M. Defarge, au moment ou il passa derriere eux, observa que le monsieur d’un certain âge adressait a sa compagne un regard qui signifiait : « Voila notre homme ! »

« Eh ! que diable venez-vous faire dans cette galere ? » se demanda M. Defarge.

Il ne sembla pas néanmoins faire attention aux deux étrangers, et se mit a causer avec les trois camarades qui se tenaient pres du comptoir.

« Jacques, lui demanda l’un des trois buveurs, est-ce qu’ils ont tout ramassé ?

– Jusqu’a la derniere goutte, Jacques. »

Apres cet échange de noms de bapteme, Mme Defarge, qui continuait a faire usage de son cure-dents, toussa de nouveau et releva les sourcils.

« Il est si rare que ces pauvres diables connaissent le gout du vin ! reprit le second buveur, en s’adressant au cabaretier ; la plupart d’entre eux n’ont jamais, leur vie durant, que celui du pain noir, et celui de la mort a la fin de leurs jours.

– Tres-vrai, Jacques, répondit encore M. Defarge. »

Apres ce second échange de noms de bapteme, la femme du marchand de vin, se servant toujours de son cure-dents avec le meme sang-froid, toussa et releva les sourcils.

« C’est une rude existence que la vie du pauvre monde, Jacques !

– Il n’en connaît que l’amertume, dit le troisieme buveur, en posant son verre sur le comptoir et en faisant claquer ses levres.

– Tu as raison, Jacques, » répondit toujours le cabaretier.

Au moment ou avait lieu ce troisieme échange de noms de bapteme, Mme Defarge mit son cure-dents de côté, releva les sourcils et s’agita légerement sur sa chaise.

« C’est vrai. Chut ! murmura le mari, c’est ma femme, messieurs. »

Les trois buveurs ôterent leurs chapeaux et saluerent Mme Defarge. Elle répondit a leurs hommages en inclinant la tete, et en leur adressant un regard rapide ; puis elle jeta les yeux comme par hasard autour de la boutique, reprit son tricot, avec le plus grand calme, et parut donner a son ouvrage toute l’attention dont elle était susceptible.

« Je vous souhaite le bonjour, messieurs, dit le mari aux trois Jacques, sans quitter sa femme du regard. La chambre garnie que vous désirez voir, et dont vous me parliez tout a l’heure, au moment ou je suis allé dans la rue, est au sixieme, l’escalier a gauche, au fond de la petite cour, par ici ; mais je me rappelle que l’un de vous l’a déja visitée, il pourra vous montrer le chemin. Au revoir, messieurs. »

Les trois camarades payerent, et sortirent de la boutique.

M. Defarge, appuyé sur le comptoir, paraissait étudier l’ouvrage de sa femme, qui tricotait toujours, lorsque le monsieur d’un certain âge s’étant avancé, lui demanda s’il pouvait lui dire un mot.

« Tres-certainement, monsieur, » et le marchand de vin se dirigea vers la porte, avec son interlocuteur.

La conversation fut breve ; a la premiere parole le cabaretier fit un mouvement de surprise, et manifesta le plus vif intéret ; la seconde phrase était a peine achevée, que d’un signe il engagea l’inconnu a le suivre, ainsi que la jeune fille qui l’avait accompagné, et tous les trois s’éloignerent.

Quant a Mme Defarge, le front calme, les yeux baissés, elle tricotait rapidement, et ne vit rien de ce qui se passait au seuil de la boutique.

M. Lorry et miss Manette furent conduits par le marchand de vin a l’escalier que venaient de prendre les trois Jacques. Il fallait, pour y arriver, traverser une petite cour humide et puante, commune a plusieurs maisons habitées par un nombre considérable de locataires. Des qu’il eut pénétré sous la voute obscure ou débouchait l’escalier, M. Defarge s’agenouilla devant la fille de son ancien maître, et lui baisa la main. Une transformation complete s’était opérée chez le cabaretier : ce n’était plus le bon vivant, a la figure ouverte et riante, mais un homme grave, discret et menaçant.

« Ne vous pressez pas, c’est un peu haut, et l’escalier est tres-roide, dit-il d’une voix sombre, en s’adressant a M. Lorry.

– Il est seul ? murmura le gentleman.

– Bonté divine ! Qui donc serait aupres de lui ? répliqua le marchand de vin, également a voix basse.

– Il est toujours seul ?

– Toujours !

– Est-il bien changé ?

– S’il est changé ! »

Le marchand de vin s’arreta pour frapper la muraille, et proféra entre les dents une imprécation effroyable. Nulle réponse ne pouvait etre plus significative, et M. Lorry s’attrista de plus en plus a mesure qu’ils avançaient.

L’escalier d’une maison de pareil ordre, avec ses accessoires, est encore actuellement, dans les anciens quartiers de Paris, une chose assez révoltante ; mais, a cette époque, il était difficile, a quiconque n’y était pas habitué, d’en supporter la vue et l’odeur. Chaque appartement, ou plutôt chaque piece de cette ruche a six étages, déposait ses ordures sur le carré, et jetait le reste par la fenetre. Cette masse de débris en décomposition aurait été plus que suffisante pour vicier l’air le plus vif, alors meme que la misere n’y aurait pas ajouté ses effluves ; et ces deux sources combinées l’empechaient d’etre respirable.

C’est au milieu de cette atmosphere empoisonnée que se dressait la voie sombre et fangeuse, suivie par le marchand de vin et ses deux compagnons. M. Lorry s’était reposé trois fois, par besoin personnel et par pitié pour miss Manette, dont l’agitation devenait de plus en plus vive. Chacune de ces pauses avaient eu lieu pres d’un jour de souffrance, dont les barreaux laissaient échapper la partie la moins corrompue de l’atmosphere, tandis que les miasmes empestés rampaient a l’intérieur, ou ils s’accumulaient sans cesse. A travers cette grille, couverte de sanie dégoutante, on avait l’avant-gout, plutôt que la vue, d’une massa confuse de maisons voisines ; et, a l’exception du sommet des tours de Notre-Dame, on n’apercevait rien qui rappelât une vie saine ou des aspirations honnetes.

Nos amis gagnerent enfin la derniere marche de l’escalier, ou ils se reposerent une quatrieme fois. Un second escalier, encore plus roide et plus étroit, a vrai dire une échelle, conduisait au grenier.

Le marchand de vin, toujours un peu en avant, et toujours du côté de M. Lorry, comme s’il avait redouté les questions de la jeune fille, s’arreta, fouilla dans la poche de la veste qu’il portait sur son épaule, et en tira une clef.

« Est-ce qu’il est enfermé ? demanda M. Lorry avec surprise.

– Comme vous dites, répliqua M. Defarge.

– Vous croyez que c’est nécessaire ?

– Indispensable.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il a vécu trop longtemps sous les verrous, et qu’il aurait peur, qu’il se tuerait, ferait je ne sais quelle extravagance, s’il trouvait la porte ouverte.

– Est-il possible ! s’écria M. Lorry.

– Certes, répondit le cabaretier avec amertume. L’heureux monde que celui ou pareille chose est non-seulement possible, mais ou, comme tant d’autres faits qui lui sont analogues, elle se passe chaque jour a la face du ciel ! Mais continuons. »

Ce dialogue avait eu lieu a voix basse, et la jeune fille n’en avait rien entendu ; toutefois son émotion était si vive, sa terreur si profonde, que M. Lorry crut devoir lui adresser quelques mots.

« Chere miss, du courage ! lui dit-il ; une affaire importante… le plus cruel est de franchir la porte, et puis tout sera fini. Pensez aux consolations, au bonheur que vous lui apportez. Chere enfant, laissez-vous soutenir par cet excellent Defarge. Tres-bien, mon cher ami ; allons, enfant, du courage, c’est une affaire… une affaire… »

L’échelle était courte ; ils arriverent bientôt a son extrémité. L’espece de corridor ou ils déboucherent faisait un brusque détour, et ils se virent en face de trois hommes qui, rapprochés les uns des autres, avaient les yeux collés a une fente de la muraille, et regardaient avec une extreme attention. Ces hommes se retournerent en entendant marcher aupres d’eux, et M. Lorry reconnut les trois buveurs qui un instant auparavant étaient a côté de Mme Defarge.

« Votre visite m’a tellement surpris que je les avais oubliés, dit le marchand de vin. Laissez-nous, camarades, nous avons affaire ici. »

Les trois hommes s’éloignerent et disparurent en silence. Des qu’ils furent passés, le cabaretier se dirigea vers la seule porte qu’on aperçut dans le corridor.

« Faites-vous de M. Manette un objet de curiosité ? lui demanda tout bas M. Lorry, avec une certaine irritation.

– Je le montre seulement a quelques élus.

– Croyez-vous que ce soit bien ?

– Je le pense.

– Quels sont les gens a qui vous le montrez ainsi ?

– Des gens de cour, des hommes qui portent mon nom (je m’appelle Jacques), et pour qui ce spectacle est salutaire. Vous etes Anglais, vous, c’est autre chose. »

M. Defarge se baissa, mit un oil a la crevasse de la muraille ; puis s’étant redressé, frappa deux ou trois coups a la porte, sans autre intention que de faire un bruit quelconque ; c’est pour le meme motif qu’il fit grincer la clef dans la serrure.

La porte s’ouvrit avec lenteur, le cabaretier avança la tete, il proféra certaines paroles auxquelles répondit une voix faible ; et se retournant du côté de M. Lorry et de miss Manette, il leur fit signe de venir. M. Lorry sentit chanceler la jeune fille, et la soutint dans ses bras au moment ou elle allait tomber.

« Du courage, enfant ! balbutia-t-il, le front trempé d’une moiteur qui n’avait rien de commun avec les affaires, du courage ! vous voyez bien qu’il faut entrer !

– J’ai peur, répondit-elle en frissonnant.

– Peur de quoi, chere miss ?

– De lui, de mon pere ! »

Effrayé de l’état ou il voyait sa compagne, et troublé par les signes que lui faisait le marchand de vin, M. Lorry prit un parti désespéré ; il souleva la jeune fille et se précipita avec elle dans la mansarde, ou, la faisant asseoir, il continua de la soutenir.

Defarge, apres avoir fermé la porte a double tour, retira la clef de la serrure, et la conserva dans la main. Tout cela méthodiquement et avec bruit. Enfin, il alla d’un pas mesuré jusqu’a la fenetre, et se retourna du côté des visiteurs.

Le galetas ou ils venaient d’entrer, construit pour y mettre du bois, était completement sombre ; la fenetre, c’est-a-dire ce que nous avons nommé ainsi, n’était qu’une breche a la toiture, close par une porte, non vitrée, que surmontait une grosse poulie au moyen de laquelle étaient hissés les fagots et tous les gros objets qu’on voulait mettre au grenier. Les deux battants de cette porte, a peine entr’ouverts, sans doute a cause du froid, laissaient pénétrer si peu de jour dans ce taudis, qu’il fallait une bien longue habitude de l’obscurité pour y faire une besogne exigeant un peu de soin.

Quelqu’un cependant y travaillait avec application ; la figure tournée vers la fenetre, pres de laquelle le marchand de vin se tenait debout, un vieillard, assis sur un escabeau, la tete penchée sur son ouvrage, faisait une paire de souliers qui l’absorbait entierement.