Michel Strogoff - Jules Verne - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1874

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Jules Verne

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Opis ebooka Michel Strogoff - Jules Verne

Michel Strogoff est un roman de Jules Verne paru en 1875 écrit spécialement pour la visite du Tsar a Paris. Ce livre fut d'ailleurs approuvé par les autorités russes avant sa parution. Ce roman décrit le périple de Michel Strogoff, courrier du tsar de Russie, de Moscou a Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale. Sa mission est d'avertir le frere du tsar, sans nouvelles de Moscou, de l'arrivée imminente des hordes tartares menées par le traitre Ivan Ogareff pour envahir la Sibérie. Sur cette route pleine d'obstacles, il trouvera la belle Nadia, ainsi que les journalistes européens Harry Blount et Alcide Jolivet.

Opinie o ebooku Michel Strogoff - Jules Verne

Fragment ebooka Michel Strogoff - Jules Verne

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - Une fete au palais-neuf
Chapitre 2 - Russes et tartares
Chapitre 3 - Michel Strogoff
A Propos Verne:

Jules Gabriel Verne (February 8, 1828–March 24, 1905) was a French author who pioneered the science-fiction genre. He is best known for novels such as Journey To The Center Of The Earth (1864), Twenty Thousand Leagues Under The Sea (1870), and Around the World in Eighty Days (1873). Verne wrote about space, air, and underwater travel before air travel and practical submarines were invented, and before practical means of space travel had been devised. He is the third most translated author in the world, according to Index Translationum. Some of his books have been made into films. Verne, along with Hugo Gernsback and H. G. Wells, is often popularly referred to as the "Father of Science Fiction". Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Une fete au palais-neuf

«Sire, une nouvelle dépeche.

—D'ou vient-elle?

—De Tomsk.

—Le fil est coupé au dela de cette ville?

—Il est coupé depuis hier.

—D'heure en heure, général, fais passer un télégramme a Tomsk, et que l'on me tienne au courant.

—Oui, sire,» répondit le général Kissoff.

Ces paroles étaient échangées a deux heures du matin, au moment ou la fete, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.

Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de Paulowsky n'avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire. Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient a l'infini a travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la «vieille maison de pierres», ou tant de drames terribles s'étaient accomplis autrefois, et dont les échos se réveillerent, cette nuit-la, pour répercuter des motifs de quadrilles.

Le grand maréchal de la cour était, d'ailleurs, bien secondé dans ses délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-memes a l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants, les dames d'atour, revetues de leurs costumes de gala, donnaient vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et civils de l'ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le signal de la «polonaise» retentit, quand les invité de tout rang prirent part a cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mélange des longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de décorations offrit-il un coup d'oeil indescriptible, sous la lumiere de cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.

Ce fut un éblouissement.

D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possede le Palais-Neuf, faisait a ce cortege de hauts personnages et de femmes splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche voute, avec ses dorures, adoucies déja sous la patine du temps, était comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des portieres, accidentés de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds, qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.

A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la lumiere dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légere, se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu'ils s'arretaient aux embrasures des fenetres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers, confusément estompés dans l'ombre, qui profilaient ça et la leurs énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil horizontalement couché sur l'épaule, et dont le casque pointu s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'éclat des feux lancés au dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-etre que le pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel de trompette, se melant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes claires au milieu de l'harmonie générale.

Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur les grands cônes de lumiere que projetaient les fenetres du Palais-Neuf. C'étaient des bateaux qui descendaient le cours d'une riviere, dont les eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les premieres assises des terrasses.

Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fete, et auquel le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux souverains, était simplement vetu d'un uniforme d'officier des chasseurs de la garde. Ce n'était point affectation de sa part, mais habitude d'un homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et c'est meme ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants escadrons, splendidement revetus des brillants uniformes du Caucase.

Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le front soucieux cependant, allait d'un groupe a l'autre, mais il parlait peu, et meme il ne semblait preter qu'une vague attention, soit aux propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient pres de lui les principaux États de l'Europe. Deux ou trois de ces perspicaces hommes politiques—physionomistes par état—avaient bien cru observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d'inquiétude, dont la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fut permis de l'interroger a ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des chasseurs de la garde était, a n'en pas douter, que ses secretes préoccupations ne troublassent cette fete en aucune façon, et comme il était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est habitué a obéir, meme en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent pas un instant.

Cependant, le général Kissoff attendait que l'officier auquel il venait de communiquer la dépeche expédiée de Tomsk lui donnât l'ordre de se retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme, il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta meme involontairement a la garde de son épée et remonta vers ses yeux, qu'elle voila un instant. On eut dit que l'éclat des lumieres le blessait et qu'il recherchait l'obscurité pour mieux voir en lui-meme.

«Ainsi, reprit-il apres avoir conduit le général Kissoff dans l'embrasure d'une fenetre, depuis hier nous sommes sans communication avec le grand-duc mon frere?

—Sans communication, sire, et il est a craindre que les dépeches ne puissent bientôt plus passer la frontiere sibérienne.

—Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que celles de la Transbaikalie, ont reçu l'ordre de marcher immédiatement sur Irkoutsk?

—Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu faire parvenir au dela du lac Baikal.

—Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Sémipalatinsk, de Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis le début de l'invasion?

—Oui, sire, nos dépeches leur parviennent, et nous avons la certitude, a l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au dela de l'Irtyche et de l'Obi.

—Et du traître Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?

—Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne saurait affirmer s'il a passé ou non la frontiere.

—Que son signalement soit immédiatement envoyé a Nijni-Novgorod, a Perm, a Ékaterinbourg, a Kassimow, a Tioumen, a Ichim, a Omsk, a Élamsk, a Kolyvan, a Tomsk, a tous les postes télégraphiques avec lesquels le fil correspond encore!

—Les ordres de Votre Majesté vont etre exécutés a l'instant, répondit le général Kissoff.

—Silence sur tout ceci!»

Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, apres s'etre incliné, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientôt les salons, sans que son départ eut été remarqué.

Quant a l'officier, il resta reveur pendant quelques instants, et lorsqu'il revint se meler aux divers groupes de militaires et d'hommes politiques qui s'étaient formés sur plusieurs points des salons, son visage avait repris tout le calme dont il s'était un moment départi.

Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement échangées, n'était pas aussi ignoré que l'officier des chasseurs de la garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas officiellement, il est vrai, ni meme officieusement, puisque les langues n'étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts personnages avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui s'accomplissaient au dela de la frontiere. En tout cas, ce qu'ils ne savaient peut-etre qu'a peu pres, ce dont ils ne s'entretenaient pas, meme entre membres du corps diplomatique, deux invités qu'aucun uniforme, aucune décoration ne signalait a cette réception du Palais-Neuf, en causaient a voix basse et paraissaient avoir reçu des informations assez précises.

Comment, par quelle voie, grâce a quel entregent, ces deux simples mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus considérables, soupçonnaient a peine? on n'eut pu le dire. Était-ce chez eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens supplémentaire, qui leur permettait de voir au dela de cet horizon limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair particulier pour dépister les nouvelles les plus secretes? Grâce a cette habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l'information et par l'information, leur nature s'était-elle donc transformée? on eut été tenté de l'admettre.

De ces deux hommes, l'un était Anglais, l'autre Français, tous deux grands et maigres,—celui-ci brun comme les méridionaux de la Provence,—celui-la roux comme un gentleman du Lancashire. L'Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d'un ressort qui opérait a intervalles réguliers. Au contraire, le Gallo-Romain, vif, pétulant, s'exprimait tout a la fois des levres, des yeux, des mains, ayant vingt manieres de rendre sa pensée, lorsque son interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement stéréotypée dans son cerveau.

Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu pres ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était «tout yeux», l'Anglais était «tout oreilles».

En effet, l'appareil optique de l'un avait été singulierement perfectionné par l'usage. La sensibilité de sa rétine devait etre aussi instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement a la disposition d'un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait donc au plus haut degré ce que l'on appelle «la mémoire de l'oeil».

L'Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt ans, il l'eut reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont constaté que les oreilles humaines ne sont «qu'a peu pres» immobiles, on aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant, se tordant, s'obliquant, cherchaient a percevoir les sons d'une façon quelque peu apparente pour le naturaliste.

Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de l'ouie chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur métier, car l'Anglais était un correspondant du Daily-Telegraph, et le Français, un correspondant du… . De quel journal ou de quels journaux, il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il répondait plaisamment qu'il correspondait avec «sa cousine Madeleine». Au fond, ce Français, sous son apparence légere, était tres-perspicace et tres-fin. Tout en parlant un peu a tort et a travers, peut-etre pour mieux cacher son désir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité meme le servait a se taire, et peut-etre était-il plus serré, plus discret que son confrere du Daily-Telegraph.

Et si tous deux assistaient a cette fete, donnée au Palais-Neuf dans la nuit du 15 au 16 juillet, c'était en qualité de journalistes, et pour la plus grande édification de leurs lecteurs.

Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission en ce monde, qu'ils aimaient a se lancer comme des furets sur la piste des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les rebutait pour réussir, qu'ils possédaient l'imperturbable sang-froid et la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce steeple-chase, de cette chasse a l'information, ils enjambaient les haies, ils franchissaient les rivieres, ils sautaient les banquettes avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver «bons premiers» ou mourir!

D'ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l'argent,—le plus sur, le plus rapide, le plus parfait élément d'information connu jusqu'a ce jour. Il faut ajouter aussi, et a leur honneur, que ni l'un ni l'autre ne regardaient ni n'écoutaient jamais par-dessus les murs de la vie privée, et qu'ils n'opéraient que lorsque des intérets politiques ou sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu'on appelle depuis quelques années «le grand reportage politique et militaire».

Seulement, on verra, en les suivant de pres, qu'ils avaient la plupart du temps une singuliere façon d'envisager les faits et surtout leurs conséquences, ayant chacun «leur maniere a eux» de voir et d'apprécier. Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s'épargnaient en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce a les en blâmer.

Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la premiere fois a cette fete du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractere, jointe a une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu sympathiques l'un a l'autre. Cependant, ils ne s'éviterent pas et chercherent plutôt a se pressentir réciproquement sur les nouvelles du jour. C'étaient deux chasseurs, apres tout, chassant sur le meme territoire, dans les memes réserves. Ce que l'un manquait pouvait etre avantageusement tiré par l'autre, et leur intéret meme voulait qu'ils fussent a portée de se voir et de s'entendre.

Ce soir-la, ils étaient donc tous les deux a l'affut. Il y avait, en effet, quelque chose dans l'air.

«Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide Jolivet, ça vaut son coup de fusil!»

Les deux correspondants furent donc amenés a causer l'un avec l'autre pendant le bal, quelques instants apres la sortie du général Kissoff, et ils le firent en se tâtant un peu.

«Vraiment, monsieur, cette petite fete est charmante! dit d'un air aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette phrase éminemment française.

—J'ai déja télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount, en employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l'admiration quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.

—Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en meme temps a ma cousine… .

—Votre cousine?… répéta Harry Blount d'un ton surpris, en interrompant son confrere.

—Oui,… reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine… C'est avec elle que je corresponds! Elle aime a etre informée vite et bien, ma cousine!.. J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fete, une sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.

—Pour moi, il m'a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait peut-etre dissimuler sa pensée a ce sujet.

—Et, naturellement, vous l'avez fait «rayonner» dans les colonnes du Daily-Telegraph.

—Précisément.

—Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s'est passé a Zakret en 1812?

—Je me le rappelle comme si j'y avais été, monsieur, répondit le correspondant anglais.

—Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fete donnée en son honneur, on annonça a l'empereur Alexandre que Napoléon venait de passer le Niémen avec l'avant-garde française. Cependant, l'empereur ne quitta pas la fete, et, malgré l'extreme gravité d'une nouvelle qui pouvait lui couter l'empire, il ne laissa pas percer plus d'inquiétude… .

—Que ne vient d'en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a appris que les fils télégraphiques venaient d'etre coupés entre la frontiere et le gouvernement d'Irkoutsk.

—Ah! vous connaissez ce détail?

—Je le connais.

—Quant a moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon dernier télégramme est allé jusqu'a Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec une certaine satisfaction.

—Et le mien jusqu'a Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d'un ton non moins satisfait.

—Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de Nikolaevsk?

—Oui, monsieur, en meme temps qu'on télégraphiait aux Cosaques du gouvernement de Tobolsk de se concentrer.

—Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'étaient également connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura des demain quelque chose!

—Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du Daily-Telegraph, monsieur Jolivet.

—Voila! Quand on voit tout ce qui se passe!…

—Et quand on écoute tout ce qui se dit!…

—Une intéressante campagne a suivre, monsieur Blount.

—Je la suivrai, monsieur Jolivet.

—Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins sur peut-etre que le parquet de ce salon!

—Moins sur, oui, mais… .

—Mais aussi moins glissant!» répondit Alcide Jolivet, qui retint son collegue, au moment ou celui-ci allait perdre l'équilibre en se reculant.

Et, la-dessus, les deux correspondants se séparerent, assez contents, en somme, de savoir que l'un n'avait pas distancé l'autre. En effet, ils étaient a deux de jeu.

En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent ouvertes. La se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement servies et chargées a profusion de porcelaines précieuses et de vaisselle d'or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce chef-d'oeuvre d'orfevrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les mille pieces du plus admirable service qui fut jamais sorti des manufactures de Sevres.

Les invités du Palais-Neuf commencerent alors a se diriger vers les salles du souper.

A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.

«Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la premiere fois.

—Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.

—Un courrier a l'instant!»

L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste piece y attenant. C'était un cabinet de travail, tres-simplement meublé en vieux chene, et situé a l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre autres plusieurs toiles signées d'Horace Vernet, étaient suspendus au mur.

L'officier ouvrit vivement la fenetre, comme si l'oxygene eut manqué a ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que distillait une belle nuit de juillet.

Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s'arrondissait une enceinte fortifiée, dans laquelle s'élevaient deux cathédrales, trois palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois villes distinctes, Kitai-Gorod, Beloi-Gorod, Zemlianoi-Gorod, immenses quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes verts, surmontés de croix d'argent. Une petite riviere, au cours sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble formait une curieuse mosaique de maisons diversement colorées, qui s'enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.

Cette riviere, c'était la Moskowa, cette ville, c'était Moscou, cette enceinte fortifiée, c'était le Kremlin, et l'officier des chasseurs de la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c'était le czar.


Chapitre 2 Russes et tartares

Si le czar avait si inopinément quitté les salons du Palais-Neuf, au moment ou la fete qu'il donnait aux autorités civiles et militaires et aux principaux notables de Moscou était dans tout son éclat, c'est que de graves événements s'accomplissaient alors au dela des frontieres de l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaçait de soustraire a l'autonomie russe les provinces sibériennes.

La Russie asiatique ou Sibérie couvre une aire superficielle de cinq cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d'habitants. Elle s'étend depuis les monts Ourals, qui la séparent de la Russie d'Europe, jusqu'au littoral de l'océan Pacifique. Au sud, c'est le Turkestan et l'empire chinois qui la délimitent suivant une frontiere assez indéterminée; au nord, c'est l'océan Glacial depuis la mer de Kara jusqu'au détroit de Behring. Elle est divisée en gouvernements ou provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Omsk, de Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux d'Okhotsk et de Kamtschatka, et possede deux pays, maintenant soumis a la domination moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.

Cette immense étendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrés de l'ouest a l'est, est a la fois une terre de déportation pour les criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frappés d'expulsion.

Deux gouverneurs généraux représentent l'autorité supreme des czars en ce vaste pays. L'un réside a Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale; l'autre réside a Tobolsk, capitale de la Sibérie occidentale. La riviere Tchouna; un affluent du fleuve Yenisei, sépare les deux Sibéries.

Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont quelques-unes sont véritablement d'une extreme fertilité. Aucune voie ferrée ne dessert les mines précieuses qui font, sur de vastes étendues, le sol sibérien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa surface. On y voyage en tarentass ou en télegue, l'été; en traîneau, l'hiver.

Une seule communication, mais une communication électrique, joint les deux frontieres ouest et est de la Sibérie au moyen d'un fil qui mesure plus de huit mille verstes de long (8,536 kilometres). [1] A sa sortie de l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk, Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk, Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya, Alexandrowskoë, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par chaque mot lancé a son extreme limite. [2] D'Irkoutsk un embranchement va se souder a Kiakhta sur la frontiere mongole, et de la, a trente kopeks par mot, la poste transporte les dépeches a Péking en quatorze jours.

C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg a Nikolaevsk, qui avait été coupé, d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et Kolyvan.

C'est pourquoi le czar, apres la communication que venait de lui faire pour la seconde fois le général Kissoff, n'avait-il répondu que par ces seuls mots: «Un courrier a l'instant!»

Le czar était, depuis quelques instants, immobile a la fenetre de son cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le grand maître de police apparut sur le seuil.

«Entre, général, dit le czar d'une voix breve, et dis-moi tout ce que tu sais d'Ivan Ogareff.

—C'est un homme extremement dangereux, sire, répondit le grand maître de police.

—Il avait rang de colonel?

—Oui, sire.

—C'était un officier intelligent?

—Tres-intelligent, mais impossible a maîtriser, et d'une ambition effrénée qui ne reculait devant rien. Il s'est bientôt jeté dans de secretes intrigues, et c'est alors qu'il a été cassé de son grade par Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie.

—A quelle époque?

—Il y a deux ans. Gracié apres six mois d'exil par la faveur de Votre Majesté, il est rentré en Russie.

—Et, depuis cette époque, n'est-il pas retourné en Sibérie?

—Oui, sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois,» répondit le grand maître de police.

Et il ajouta, en baissant un peu la voix:

«Il fut un temps, sire, ou, quand on allait en Sibérie, on n'en revenait pas!

—Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!»

Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe savait pardonner.

Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu'il n'était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les franchir. Or, il n'en était pas ainsi sous le nouveau regne, et le grand maître de police le déplorait sincerement! Comment! plus de condamnation a perpétuité pour d'autres crimes que les crimes de droit commun! Comment! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk, d'Irkoutsk! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait admettre cette façon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar l'interrogeât de nouveau.

Les questions ne se firent pas attendre.

«Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentré une seconde fois en Russie apres ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le véritable but est resté inconnu?

—Il y est rentré.

—Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?

—Non, sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du jour ou il a été gracié!»

Le front du czar se plissa un instant. Peut-etre le grand maître de police put-il craindre d'avoir été trop loin,—bien que son entetement dans ses idées fut au moins égal au dévouement sans bornes qu'il avait pour son maître; mais le czar, dédaignant ces reproches indirects touchant sa politique intérieure, continua brievement la série de ses questions:

«En dernier lieu, ou était Ivan Ogareff?

—Dans le gouvernement de Perm.

—En quelle ville?

—A Perm meme.

—Qu'y faisait-il?

—Il semblait inoccupé, et sa conduite n'offrait rien de suspect.

—Il n'était pas sous la surveillance de la haute police?

—Non, sire.

—A quel moment a-t-il quitté Perm?

—Vers le mois de mars.

—Pour aller?…

—On l'ignore.

—Et, depuis cette époque, on ne sait ce qu'il est devenu?

—On ne le sait.

—Eh bien, je le sais, moi! répondit le czar. Des avis anonymes, qui n'ont pas passé par les bureaux de la police, m'ont été adressés, et, en présence des faits qui s'accomplissent maintenant au dela de la frontiere, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!

—Voulez-vous dire, sire, s'écria le grand maître de police, qu'Ivan Ogareff a la main dans l'invasion tartare?

—Oui, général, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff, apres avoir quitté le gouvernement de Perm, a passé les monts Ourals. Il s'est jeté en Sibérie, dans les steppes kirghises, et, la, il a tenté, non sans succes, de soulever ces populations nomades. Il est alors descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. La, aux khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouvé des chefs disposés a jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibériennes et a provoquer une invasion générale de l'empire russe en Asie. Le mouvement a été fomenté secretement, mais il vient d'éclater comme un coup de foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coupés entre la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale! De plus, Ivan Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter a la vie de mon frere!»

Le czar s'était animé en parlant et marchait a pas précipités. Le grand maître de police ne répondit rien, mais il se disait, a part lui, qu'au temps ou les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exilé, les projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se réaliser.

Quelques instants s'écoulerent, pendant lesquels il garda le silence. Puis, s'approchant du czar, qui s'était jeté sur un fauteuil:

«Votre Majesté, dit-il, a sans doute donné des ordres pour que cette invasion fut repoussée au plus vite?

—Oui, répondit le czar. Le dernier télégramme qui a pu passer a Nijni-Oudinsk a du mettre en mouvement les troupes des gouvernements d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour et du lac Baikal. En meme temps, les régiments de Perm et de Nijni-Novgorod et les Cosaques de la frontiere se dirigent a marche forcée vers les monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant qu'ils puissent se trouver en face des colonnes tartares!

—Et le frere de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, en ce moment isolé dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication directe avec Moscou?

—Non.

—Mais il doit savoir, par les dernieres dépeches, quelles sont les mesures prises par Votre Majesté et quels secours il doit attendre des gouvernements les plus rapprochés de celui d'Irkoutsk?

—Il le sait, répondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan Ogareff, en meme temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de traître, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharné. C'est au grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa premiere disgrâce, et, ce qu'il y a de plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet d'Ivan Ogareff est donc de se rendre a Irkoutsk, et la, sous un faux nom, d'offrir ses services au grand-duc. Puis, apres qu'il aura capté sa confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la ville, et avec elle mon frere, dont la vie est directement menacée. Voila ce que je sais par mes rapports, voila ce que ne sait pas le grand-duc, et voila ce qu'il faut qu'il sache!

—Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux… .

—Je l'attends.

—Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand maître de police, car permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux rébellions que cette terre sibérienne!

—Veux-tu dire, général, que les exilés feraient cause commune avec les envahisseurs? s'écria le czar. qui ne fut pas maître de lui-meme devant cette insinuation du grand maître de police.

—Que Votre Majesté m'excuse!… répondit en balbutiant le grand maître de police, car c'était bien véritablement la pensée que lui avait suggérée son esprit inquiet et défiant.

—Je crois aux exilés plus de patriotisme! reprit le czar.

—Il y a d'autres condamnés que les exilés politiques en Sibérie, répondit le grand maître de police.

—Les criminels! Oh! général, ceux-la je te les abandonne! C'est le rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulevement, ou plutôt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre la Russie, contre ce pays, que les exilés n'ont pas perdu toute espérance de revoir… et qu'ils reverront!… Non, jamais un Russe ne se liguera avec un Tartare pour affaiblir, ne fut-ce qu'une heure, la puissance moscovite!»

Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique tenait momentanément éloignés. La clémence, qui était le fond de sa justice, quand il pouvait en diriger lui-meme les effets, les adoucissements considérables qu'il avait adoptés dans l'application des ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne pouvait se méprendre. Mais, meme sans ce puissant élément de succes apporté a l'invasion tartare, les circonstances n'en étaient pas moins tres-graves, car il était a craindre qu'une grande partie de la population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.

Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la moyenne, et comptent environ quatre cent mille «tentes», soit deux millions d'âmes. De ces diverses tribus, les unes sont indépendantes, et les autres reconnaissent la souveraineté, soit de la Russie, soit des khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est-a-dire des plus redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en meme temps la plus considérable, et ses campements occupent tout l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche, de l'Ichim supérieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde, qui occupe les contrées situées dans l'est de la moyenne, s'étend jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations kirghises se soulevaient, c'était l'envahissement de la Russie asiatique, et, tout d'abord, la séparation de la Sibérie, a l'est de l'Yenisei.

Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre, sont plutôt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats réguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, «un front serré ou un carré de bonne infanterie résiste a une masse do Kirghis dix fois plus nombreux, et un seul canon peut on détruire une quantité effroyable.»

Soit, mais encore faut-il que ce carré de bonne infanterie arrive dans le pays soulevé, et que les bouches a feu quittent les parcs des provinces russes, qui sont éloignées de deux ou trois mille verstes. Or, sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg a Irkoutsk, les steppes, souvent marécageuses, ne sont pas aisément praticables, et plusieurs semaines s'écouleraient certainement avant que les troupes russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.

Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibérie occidentale qui est destinée a tenir en respect les populations kirghises. La sont les limites que ces nomades, incompletement soumis, ont plus d'une fois insultées, et, au ministere de la guerre, on avait tout lieu de penser qu'Omsk était déja tres-menacé. La ligne des colonies militaires, c'est-a-dire de ces postes de Cosaques qui sont échelonnés depuis Omsk jusqu'a Sémipalatinsk, devait avoir été forcée en plusieurs points. Or, il était a craindre que les «grands sultans» qui gouvernent les districts kirghis n'eussent accepté volontairement ou subi involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et qu'a la haine provoquée par l'asservissement ne se fut jointe la haine due a l'antagonisme des religions grecque et musulmane.

Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient, aussi bien par la force que par la persuasion, a soustraire les hordes kirghises a la domination moscovite.

Quelques mots seulement sur ces Tartares.

Les Tartares appartiennent plus spécialement a deux races distinctes, la race caucasique et la race mongole.

La race caucasique, celle, a dit Abel de Rémusat, «qui est regardée en Europe comme le type de la beauté de notre espece, parce que tous les peuples de cette partie du monde en sont issus,» réunit sous une meme dénomination les Turcs et les indigenes de souche persane.

La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les Thibétains.

Les Tartares, qui menaçaient alors l'empire russe, étaient de race caucasique et occupaient plus particulierement le Turkestan. Ce vaste pays est divisé en différents États, qui sont gouvernés par des khans, d'ou la dénomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.

A cette époque, le khanat le plus important et le plus redoutable était celui de Boukhara. La Russie avait déja eu a lutter plusieurs fois avec ses chefs, qui, dans un intéret personnel et pour leur imposer un autre joug, avaient soutenu l'indépendance des Kirghis contre la domination moscovite. Le chef actuel, Féofar-Khan, marchait sur les traces de ses prédécesseurs.

Ce Khanat de Boukhara s'étend du nord au sud, entre les trente-septieme et quarante et unieme paralleles, et de l'est a l'ouest, entre les soixante et unieme et soixante-sixieme degrés de longitude, c'est-a-dire sur une surface d'environ dix mille lieues carrées.

On compte dans cet État une population de deux millions cinq cent mille habitants, une armée de soixante mille hommes, portée au triple en temps de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche, varié dans ses productions animales, végétales, minérales, et qui a été agrandi par l'accession des territoires de Balkh, d'Aukoi et de Meimaneh. Il possede dix-neuf villes considérables. Boukhara, ceinte d'une muraille mesurant plus de huit milles anglais et flanquée de tours, cité glorieuse qui fut illustrée par les Avicenne et autres savants du Xe siecle, est regardée comme le centre de la science musulmane et rangée parmi les plus célebres de l'Asie centrale; Samarcande, qui possede le tombeau de Tamerlan et palais célebre ou l'on garde cette pierre bleue sur laquelle chaque nouveau khan doit venir s'asseoir a son avenement, est défendue par une citadelle extremement forte; Karschi, avec sa triple enceinte, située dans une oasis qu'entoure un marais peuplé de tortues et de lézards, est presque imprenable; Tschardjoui est défendue par une population de pres de vingt mille âmes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata, Djizah, Paikande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes difficiles a réduire. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes, isolé par ses steppes, est donc un État véritablement redoutable, et la Russie serait forcée de lui opposer des forces importantes.

Or, c'était l'ambitieux et farouche Féofar qui gouvernait alors ce coin de la Tartarie. Appuyé sur les autres khans,—principalement ceux de Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposés a se jeter dans des entreprises cheres a l'instinct tartare,—aidé des chefs qui commandaient a toutes les hordes de l'Asie centrale, il s'était mis a la tete de cette invasion, dont Ivan Ogareff était l'âme. Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine, avait régularisé le mouvement de maniere a couper la grande route sibérienne. Fou, en vérité, s'il croyait pouvoir entamer l'empire moscovite! Sous son inspiration, l'émir—c'est le titre que prennent les khans de Boukhara—avait lancé ses hordes au dela de la frontiere russe. Il avait envahi le gouvernement de Sémipalatinsk, et les Cosaques, qui se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient du reculer devant lui. Il s'était avancé plus loin que le lac Balkhach, entraînant les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrôlant ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui résistaient, il se transportait d'une ville a l'autre, suivi de ces impedimenta de souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes et ses esclaves,—le tout avec l'audace impudente d'un Gengis-Khan moderne.

Ou était-il en ce moment? Jusqu'ou ses soldats étaient-ils parvenus a l'heure ou la nouvelle de l'invasion arrivait a Moscou? A quel point de la Sibérie les troupes russes avaient-elles du reculer? on ne pouvait le savoir. Les communications étaient interrompues. Le fil, entre Kolyvan et Tomsk, avait-il été brisé par quelques éclaireurs de l'armée tartare, ou l'émir était-il arrivé jusqu'aux provinces de l'Yeniseisk? Toute la basse Sibérie occidentale était-elle en feu? Le soulevement s'étendait-il déja jusqu'aux régions de l'est? on ne pouvait le dire. Le seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l'été ne peuvent arreter, qui vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne pouvait plus se propager a travers la steppe, et il n'était plus possible de prévenir le grand-duc, enfermé dans Irkoutsk, du danger dont le menaçait la trahison d'Ivan Ogareff.

Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait, a cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents verstes (5,323 kilometres) qui séparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait, pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer a la fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais, avec de la tete et du coeur, on va loin!

«Trouverai-je cette tete et ce coeur?» se demandait le czar.


Chapitre 3 Michel Strogoff

La porte du cabinet impérial s'ouvrit bientôt, et l'huissier annonça le général Kissoff.

«Ce courrier? demanda vivement le czar.

—Il est la, sire, répondit le général Kissoff.

—Tu as trouvé l'homme qu'il fallait?

—J'ose en répondre a Votre Majesté.

—Il était de service au palais?

—Oui, sire.

—Tu le connais?

—Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succes des missions difficiles.

—A l'étranger?

—En Sibérie meme.

—D'ou est-il?

—D'Omsk. C'est un Sibérien.

—Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?

—Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour réussir la ou d'autres échoueraient peut-etre.

—Son âge?

—Trente ans.

—C'est un homme vigoureux?

—Sire, il peut supporter jusqu'aux dernieres limites le froid, la faim, la soif, la fatigue.

—Il a un corps de fer?

—Oui, sire.

—Et un coeur?…

—Un coeur d'or.

—Il se nomme?…

—Michel Strogoff.

—Est-il pret a partir?

—Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté.

—Qu'il vienne,» dit le czar.

Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le cabinet impérial.

Michel Strogoff était haut de taille, vigoureux, épaules larges, poitrine vaste. Sa tete puissante présentait les beaux caracteres de la race caucasique.

Ses membres, bien attachés, étaient autant de leviers, disposés mécaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce beau et solide garçon, bien campé, bien planté, n'eut pas été facile a déplacer malgré lui, car, lorsqu'il avait posé ses deux pieds sur le sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracinés. Sur sa tete, carrée du haut, large de front, se crépelait une chevelure abondante, qui s'échappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite. Lorsque sa face, ordinairement pâle, venait a se modifier, c'était uniquement sous un battement plus rapide du coeur, sous l'influence d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artérielle. Ses yeux étaient d'un bleu foncé, avec un regard droit, franc, inaltérable, et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers, contractés faiblement, témoignaient d'un courage élevé, «ce courage sans colere des héros», suivant l'expression des physiologistes. Son nez puissant, large de narines, dominait une bouche symétrique avec les levres un peu saillantes de l'etre généreux et bon.

Michel Strogoff avait le tempérament de l'homme décidé, qui prend rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l'incertitude, qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne piétine pas dans l'indécision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester immobile comme un soldat devant son supérieur; mais, lorsqu'il marchait, son allure dénotait une grande aisance, une remarquable netteté de mouvements,—ce qui prouvait a la fois la confiance et la volonté vivace de son esprit. C'était un de ces hommes dont la main semble toujours «pleine des cheveux de l'occasion», figure un peu forcée, mais qui les peint d'un trait.

Michel Strogoff était vetu d'un élégant uniforme militaire, qui se rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne, bottes, éperons, pantalon demi-collant, pelisse bordée de fourrure et agrémentée de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine brillaient une croix et plusieurs médailles.

Michel Strogoff appartenait au corps spécial des courriers du czar, et il avait rang d'officier parmi ces hommes d'élite. Ce qui se sentait particulierement dans sa démarche, dans sa physionomie, dans toute sa personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il était «un exécuteur d'ordres». Il possédait donc l'une des qualités les plus recommandables en Russie, suivant l'observation du célebre romancier Tourgueneff, qualité qui conduit aux plus hautes positions de l'empire moscovite.

En vérité, si un homme pouvait mener a bien ce voyage de Moscou a Irkoutsk, a travers une contrée envahie, surmonter les obstacles et braver les périls de toutes sortes, c'était, entre tous, Michel Strogoff,

Circonstance tres-favorable a la réussite de ses projets, Michel Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et il en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir déja parcouru, mais parce qu'il était d'origine sibérienne.

Son pere, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la ville d'Omsk, située dans le gouvernement de ce nom, et sa mere, Marfa Strogoff, y demeurait encore. C'était la, au milieu des steppes sauvages des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibérien avait élevé son fils Michel «a la dure», suivant l'expression populaire. De sa véritable profession, Pierre Strogoff était chasseur. Été comme hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui dépassent quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, il courait la plaine durcie, les halliers de mélezes et de bouleaux, les forets de sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le gros gibier a la fourche ou au couteau. Le gros gibier n'était rien de moins que l'ours sibérien, redoutable et féroce animal dont la taille égale celle de ses congéneres des mers glaciales. Pierre Strogoff avait tué plus de trente-neuf ours, c'est-a-dire que le quarantieme était tombé sous ses coups,—et l'on sait, a en croire les légendes cynégétiques de la Russie, combien de chasseurs ont été heureux jusqu'au trente-neuvieme ours, qui ont succombé devant le quarantieme!

Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu meme une égratignure le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina», c'est-a-dire la fourche, pour venir en aide a son pere, armé seulement du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours, tout seul,—ce qui n'était rien;—mais, apres l'avoir dépouillé, il avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'a la maison paternelle, distante de plusieurs verstes,—ce qui indiquait chez l'enfant une vigueur peu commune.

Cette vie lui profita, et, arrivé a l'âge de l'homme fait, il était capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, la ou d'autres se fussent morfondus a l'air. Doué de sens d'une finesse extreme, guidé par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le brouillard interceptait tout horizon, lors meme qu'il se trouvait dans le pays des hautes latitudes, ou la nuit polaires se prolonge pendant de longs jours, il retrouvait son chemin, la ou d'autres n'eussent pu diriger leurs pas. Tous les secrets de son pere lui étaient connus. Il avait appris a se guider sur des symptômes presque imperceptibles, projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches d'arbre, émanations apportées des dernieres limites de l'horizon, foulée d'herbes dans la foret, sons vagues qui traversaient l'air, détonations lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphere embrumée, mille détails qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était non moins vrai, un coeur d'or.

L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mere, la vieille Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff, a Omsk, sur les bords de l'Irtyche, la ou le vieux chasseur et elle vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le coeur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le pourrait,—promesse qui fut toujours religieusement tenue.

Il avait été décidé que Michel Strogoff, a vingt ans, entrerait au service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite, eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission qui l'entraîna jusqu'a Petropolowski, dans le Kamtschatka, a l'extreme limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit rapidement son chemin.

Quant aux congés qui lui revenaient de droit, apres ces lointaines missions, jamais il ne négligea de les consacrer a sa vieille mere,—fut-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la premiere fois, Michel Strogoff, qui venait d'etre tres-employé dans le sud de l'empire, n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siecles! Or, son congé réglementaire allait lui etre accordé dans quelques jours, et il avait déja fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc introduit en présence du czar, dans la plus complete ignorance de ce que l'empereur attendait de lui.

Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques instants et l'observa d'un oeil pénétrant, tandis que Michel Strogoff demeurait absolument immobile.

Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna pres de son bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il lui dicta a voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.

La lettre libellée, le czar la relut avec une extreme attention, puis il la signa, apres avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,» qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle des empereurs de Russie.

La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet aux armes impériales.

Le czar, se relevant alors, dit a Michel Strogoff de s'approcher.

Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau immobile, pret a répondre.

Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux. Puis, d'une voix breve:

«Ton nom? demanda-t-il.

—Michel Strogoff, sire.

—Ton grade?

—Capitaine au corps des courriers du czar.

—Tu connais la Sibérie?

—Je suis Sibérien.

—Tu es né?…

—A Omsk.

—As-tu des parents a Omsk?

—Oui, sire.

—Quels parents?

—Ma vieille mere.

Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant la lettre qu'il tenait a la main:

«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de remettre en mains propres au grand-duc et a nul autre que lui.

—Je la remettrai, sire.

—Le grand-duc est a Irkoutsk.

—J'irai a Irkoutsk.

—Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par des Tartares, qui auront intéret a intercepter cette lettre.

—Je le traverserai.

—Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera peut-etre sur ta route.

—Je m'en méfierai.

—Passeras-tu par Omsk?

—C'est mon chemin, sire.

—Si tu vois ta mere, tu risques d'etre reconnu. Il ne faut pas que tu voies ta mere!»

Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.

«Je ne la verrai pas, dit-il.

—Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni ou tu vas!

—Je le jure.

—Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute la Sibérie et peut-etre la vie du grand-duc mon frere.

—Cette lettre sera remise a Son Altesse le grand-duc.

—Ainsi tu passeras quand meme?

Je passerai, ou l'on me tuera.

—J'ai besoin que tu vives!

—Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff lui avait répondu.

«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour mon frere et pour moi!»

Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet impérial, et, quelques instants apres, le Palais-Neuf.

«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.

—Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut etre assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.

—C'est un homme, en effet,» dit le czar.