Mémoires de Vidocq - Tome II - Eugène-François Vidocq - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1828

Mémoires de Vidocq - Tome II darmowy ebook

Eugène-François Vidocq

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Opis ebooka Mémoires de Vidocq - Tome II - Eugène-François Vidocq

Mémoires de Vidocq, chef de la police de sureté jusqu’en 1827, aujourd’hui propriétaire et fabricant de papier a Saint-Mandé.

Opinie o ebooku Mémoires de Vidocq - Tome II - Eugène-François Vidocq

Fragment ebooka Mémoires de Vidocq - Tome II - Eugène-François Vidocq

A Propos
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.

A Propos Vidocq:

Aventurier, voleur, bagnard, puis indicateur de police, il devient chef de la brigade de la Sureté parisienne en 1811. En 1827, Vidocq démissionne de ses fonctions de chef de la Sureté. Il s'installe a Saint-Mandé, pres de Paris, et crée une petite usine de papier. Il invente le papier infalsifiable. En 1828, il publie des Mémoires qui connaissent un grand succes, et qui inspirent notamment a Honoré de Balzac son personnage de Vautrin. Ruiné par son affaire d'usine de papier, il occupe a nouveau durant sept mois le poste de chef de la sureté en 1832, puis quitte définitivement le service public et fonde en 1833 le Bureau de renseignements pour le commerce, la premiere agence de détective privée, qui fournit aux commerçants, moyennant finance, des services de renseignement et de surveillance économique, ainsi que des informations sur les conjoints volages.

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CHAPITRE XV.

 

Un receleur. – Dénonciation. – Premiers rapports avec la police. – Départ de Lyon. – La méprise.

 

D’apres les dangers que je courais en restant avec Roman et sa troupe, on peut se faire une idée de la joie que je ressentis de les avoir quittés. Il était évident que le gouvernement, une fois solidement assis, prendrait les mesures les plus efficaces pour la sureté de l’intérieur. Les débris de ces bandes qui, sous le nom de Chevaliers du Soleil ou de Compagnie de Jésus, devaient leur formation a l’espoir d’une réaction politique, ajournée indéfiniment, ne pouvaient manquer d’etre anéantis, aussitôt qu’on le voudrait. Le seul prétexte honnete de leur brigandage, le royalisme, n’existait plus, et quoique les Hiver, les Lepretre, les Boulanger, les Bastide, les Jausion, et autres fils de famille, se fissent encore une gloire d’attaquer les courriers, parce qu’ils y trouvaient leur profit, il commençait a n’etre plus du bon ton de prouver que l’on pensait bien en s’appropriant par un coup de main l’argent de l’état. Tous ces incroyables, a qui il avait semblé piquant d’entraver, le pistolet au poing, la circulation des dépeches et la concentration du produit des impôts, rentraient dans leurs foyers, ceux qui en avaient, ou tâchaient de se faire oublier ailleurs, loin du théâtre de leurs exploits. En définitive, l’ordre se rétablissait, et l’on touchait au terme ou des brigands, quelque fut leur couleur ou leur motif, ne jouiraient plus de la moindre considération. J’aurais eu le désir, dans de telles circonstances, de m’enrôler dans une bande de voleurs, que, abstraction faite de l’infamie que je ne redoutais plus, je m’en fusse bien gardé, par la certitude d’arriver promptement a l’échafaud. Mais une autre pensée m’animait, je voulais fuir, a quelque prix que ce fut, les occasions et les voies du crime ; je voulais rester libre. J’ignorais comment ce vou se réaliserait ; n’importe, mon parti était pris : j’avais fait, comme on dit, une croix sur le bagne. Pressé que j’étais de m’en éloigner de plus en plus, je me dirigeai sur Lyon, évitant les grandes routes jusqu’aux environs d’Orange ; la, je trouvai des rouliers provençaux, dont le chargement m’eut bientôt révélé qu’ils allaient suivre le meme chemin que moi. Je liai conversation avec eux, et comme ils me paraissaient d’assez bonnes gens, je n’hésitai pas a leur dire que j’étais déserteur, et qu’ils me rendraient un tres grand service, si, pour m’aider a mettre en défaut la vigilance des gendarmes, ils consentaient a m’impatroniser parmi eux. Cette proposition ne leur causa aucune espece de surprise : il semblait qu’ils se fussent attendus que je réclamerais l’abri de leur inviolabilité. A cette époque, et surtout dans le midi, il n’était pas rare de rencontrer des braves, qui, pour fuir leurs drapeaux, s’en remettaient ainsi prudemment a la garde de Dieu. Il était donc tout naturel que l’on fut disposé a m’en croire sur parole. Les rouliers me firent bon accueil ; quelque argent que je laissai voir a dessein acheva de les intéresser a mon sort. Il fut convenu que je passerais pour le fils du maître des voitures qui composaient le convoi. En conséquence, on m’affubla d’une blouse ; et comme j’étais censé faire mon premier voyage, on me décora de rubans et de bouquets, joyeux insignes qui, dans chaque auberge, me valurent les félicitations de tout le monde.

Nouveau Jean de Paris, je m’acquittai assez bien de mon rôle ; mais les largesses nécessaires pour le soutenir convenablement porterent a ma bourse de si rudes atteintes, qu’en arrivant a la Guillotiere, ou je me séparai de mes gens, il me restait en tout vingt-huit sous. Avec de si minces ressources, il n’y avait pas a songer aux hôtels de la place des Terreaux. Apres avoir erré quelque temps dans les rues sales et noires de la seconde ville de France, je remarquai, rue des Quatre-Chapeaux, une espece de taverne, ou je pensais que l’on pourrait me servir un souper proportionné a l’état de mes finances. Je ne m’étais pas trompé : le souper fut médiocre, et trop tôt terminé. Rester sur son appétit est déja un désagrément ; ne savoir ou trouver un gîte en est un autre. Quand j’eus essuyé mon couteau, qui pourtant n’était pas trop gras, je m’attristai par l’idée que j’allais etre réduit a passer la nuit a la belle étoile, lorsqu’a une table, voisine de la mienne, j’entendis parler cet allemand corrompu, qui est usité dans quelques cantons des Pays-Bas, et que je comprenais parfaitement. Les interlocuteurs étaient un homme et une femme déja sur le retour ; je les reconnus pour des Juifs. Instruit qu’a Lyon, comme dans beaucoup d’autres villes, les gens de cette caste tiennent des maisons garnies, ou l’on admet volontiers les voyageurs en contrebande, je leur demandai s’ils ne pourraient pas m’indiquer une auberge. Je ne pouvais mieux m’adresser : le Juif et sa femme étaient des logeurs. Ils offrirent de devenir mes hôtes, et je les accompagnai chez eux, rue Thomassin. Six lits garnissaient le local dans lequel on m’installa ; aucun d’eux n’était occupé, et pourtant il était dix heures ; je crus que je n’aurais pas de camarades de chambrée, et je m’endormis dans cette persuasion.

A mon réveil, des mots d’une langue qui m’était familiere, viennent jusqu’a moi.

– « Voila six plombes et une meche qui crossent, dit une voix qui ne m’était pas inconnue ;… tu pioncesencore. (Voila six heures et demie qui sonnent ; tu dors encore.)

– » Je crois bien ;… nous avons voulu maquiller a la sargue chez un orphelin, mais le pautre était chaud ; j’ai vu le moment ou il faudrait jouer du vingt-deux ;… et alors il y aurait eu du raisinet. (Nous avons voulu voler cette nuit chez un orfevre, mais le bourgeois était sur ses gardes ; j’ai vu le moment ou il faudrait jouer du poignard ; et alors il y aurait eu du sang !)

– » Ah ! ah ! tu as peur d’aller a l’abbaye de Monte-a-regret… Mais en goupinant comme ça, on n’affurepas d’auber. (Ah ! ah ! tu as peur d’aller a la guillotine… Mais en travaillant de la sorte, on n’attrape pas d’argent.)

– » J’aimerais mieux faire suer le chene sur le grand trimard, que d’écorner les boucards : on a toujours les lieges sur le dos. (J’aimerais mieux assassiner sur la grande route que de forcer des boutiques ;… on a toujours les gendarmes sur le dos.)

– » Enfin, vous n’avez rien grinchi… Il y avait pourtant de belles foufieres, des coucous, des brides d’Orient.Le guinal n’aura rien a mettre au fourgat. (Enfin, vous n’avez rien pris… Il y avait pourtant de belles tabatieres, des montres, des chaînes d’or. Le Juif n’aura rien a recéler.)

– » Non. Le carouble s’est esquinté dans la serrante ; le rifflard a battu morasse, et il a fallu se donner de l’air. (Non. La fausse clef s’est cassée dans la serrure ; le bourgeois a crié au secours, et il a fallu se sauver.)

– » Hé ! les autres, dit un troisieme interlocuteur, ne balancez donc pas tant le chiffon rouge ; il y a la un chene qui peut preter loche. (Ne remuez pas tant la langue ; il y a la un homme qui peut preter l’oreille.)

L’avis était tardif : cependant on se tut. J’entr’ouvris les yeux pour voir la figure de mes compagnons de chambrée, mais mon lit étant le plus bas de tous, je ne pus rien apercevoir. Je restais immobile pour faire croire a mon sommeil, lorsqu’un des causeurs s’étant levé, je reconnus un évadé du bagne de Toulon, Neveu, parti quelques jours avant moi. Son camarade saute du lit,… c’est Cadet-Paul, autre évadé ;… un troisieme, un quatrieme individu se mettent sur leur séant, ce sont aussi des forçats.

Il y avait de quoi se croire encore a la salle n° 3. Enfin, je quitte a mon tour le grabat ; a peine ai-je mis le pied sur le carreau, qu’un cri général s’éleve : « C’est Vidocq ! ! ! On s’empresse ; on me félicite. L’un des voleurs du garde-meuble, Charles Deschamps, qui s’était sauvé peu de jours apres moi, me dit que tout le bagne était dans l’admiration de mon audace et de mes succes. Neuf heures sonnent : on m’emmene déjeuner aux Brotaux, ou je trouve les freres Quinet, Bonnefoi, Robineau, Métral, Lemat, tous fameux dans le midi. On m’accable de prévenances, on me procure de l’argent, des habits, et jusqu’a une maîtresse.

J’étais la, comme on voit, dans la meme position qu’a Nantes. Je ne me souciais pas plus qu’en Bretagne, d’exercer le métier de mes amis,mais je devais recevoir de ma mere un secours pécuniaire, et il fallait vivre en attendant. J’imaginai que je parviendrais a me faire nourrir quelque temps sans travailler. Je me proposais rigoureusement de n’etre qu’en subsistance parmi les voleurs ; mais l’homme propose, et Dieu dispose. Les évadés, mécontents de ce que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, j’évitais de concourir aux vols qu’ils commettaient chaque jour, me firent dénoncer sous main pour se débarrasser d’un témoin importun, et qui pouvait devenir dangereux. Ils présumaient bien que je parviendrais a m’échapper, mais ils comptaient qu’une fois reconnu par la police, et n’ayant plus d’autre refuge que leur bande, je me déciderais a prendre parti avec eux. Dans cette circonstance, comme dans toutes celles du meme genre ou je me suis trouvé, si l’on tenait tant a m’embaucher, c’est que l’on avait une haute opinion de mon intelligence, de mon adresse, et surtout de ma force, qualité précieuse dans une profession ou le profit est trop souvent rapproché du péril.

Arreté, passage Saint-Côme, chez Adele Buffin, je fus conduit a la prison de Roanne. Des les premiers mots de mon interrogatoire, je reconnus que j’avais été vendu. Dans la fureur ou me jeta cette découverte, je pris un parti violent, qui fut en quelque sorte mon début dans une carriere tout a fait nouvelle pour moi. J’écrivis a M. Dubois, commissaire général de police, pour lui demander a l’entretenir en particulier. Le meme soir, on me conduisit dans son cabinet. Apres lui avoir expliqué ma position, je lui proposai de le mettre sur les traces des freres Quinet, alors poursuivis pour avoir assassiné la femme d’un maçon de la rue Belle-Cordiere. J’offris en outre de donner les moyens de se saisir de tous les individus logés tant chez le Juif que chez Caffin, menuisier, rue Écorche-Bouf. Je ne mettais a ce service d’autre prix que la liberté de quitter Lyon. M. Dubois devait avoir été plus d’une fois dupe de pareilles propositions ; je vis qu’il hésitait a s’en rapporter a moi. « Vous doutez de ma bonne foi, lui dis-je, la suspecteriez-vous encore, si m’étant échappé dans le trajet pour retourner a la prison, je revenais me constituer votre prisonnier ? – Non, me répondit-il. – Eh bien ! vous me reverrez bientôt, pourvu que vous consentiez a ne faire a mes surveillants aucune recommandation particuliere. » Il accéda a ma demande : l’on m’emmena. Arrivé au coin de la rue de la Lanterne, je renverse les deux estafiers qui me tenaient sous les bras, et je regagne a toutes jambes l’Hôtel de Ville, ou je retrouve M. Dubois. Cette prompte apparition le surprit beaucoup ; mais, certain des lors qu’il pouvait compter sur moi, il permit que je me retirasse en liberté.

Le lendemain, je vis le Juif, qu’on nommait Vidal ; il m’annonça que nos amis étaient allés loger a la Croix-Rousse, dans une maison qu’il m’indiqua. Je m’y rendis. On connaissait mon évasion, mais, comme on était loin de soupçonner mes relations avec le commissaire général de police, et qu’on ne supposait pas que j’eusse deviné d’ou partait le coup qui m’avait frappé, on me fit un accueil fort amical. Dans la conversation, je recueillis sur les freres Quinet des détails que je transmis la meme nuit a M. Dubois, qui, bien convaincu de ma sincérité, me mit en rapport avec M. Garnier, secrétaire général de police, aujourd’hui commissaire a Paris. Je donnai a ce fonctionnaire tous les renseignements nécessaires, et je dois dire qu’il opéra de son côté avec beaucoup de tact et d’activité.

Deux jours avant qu’on effectuât, d’apres mes indications, une descente chez Vidal, je me fis arreter de nouveau. On me reconduisit dans la prison de Roanne, ou arriverent le lendemain Vidal lui-meme, Caffin, Neveu, Cadet-Paul, Deschamps, et plusieurs autres qu’on avait pris du meme coup de filet ; je restai d’abord sans communication avec eux, parce que j’avais jugé convenable de me faire mettre au secret. Quand j’en sortis, au bout de quelques jours, pour etre réuni aux autres prisonniers, je feignis une grande surprise de trouver la tout mon monde. Personne ne paraissait avoir la moindre idée du rôle que j’avais joué dans les arrestations. Neveu, seul, me regardait avec une espece de défiance ; je lui en demandai la cause ; il m’avoua qu’a la maniere dont on l’avait fouillé et interrogé, il ne pouvait s’empecher de croire que j’étais le dénonciateur. Je jouai l’indignation, et, dans la crainte que cette opinion ne prît de la consistance, je réunis les prisonniers, je leur fis part des soupçons de Neveu, en leur demandant s’ils me croyaient capable de vendre mes camarades ; tous répondirent négativement, et Neveu se vit contraint de me faire des excuses. Il était bien important pour moi que ces soupçons se dissipassent ainsi, car j’étais réservé a une mort certaine s’ils se fussent confirmés. On avait vu a Roanne plusieurs exemples de cette justice distributive que les détenus exerçaient entre eux. Un nommé Moissel, soupçonné d’avoir fait des révélations, relativement a un vol de vases sacrés, avait été assommé dans les cours, sans qu’on put jamais découvrir avec certitude quel était l’assassin. Plus récemment, un autre individu, accusé d’une indiscrétion du meme genre, avait été trouvé un matin pendu avec un lien de paille aux barreaux d’une fenetre ; les recherches n’avaient pas eu plus de succes.

Sur ces entrefaites, M. Dubois me manda a son cabinet, ou, pour écarter tout soupçon, on me conduisit avec d’autres détenus, comme s’il se fut agi d’un interrogatoire. J’entrai le premier : le commissaire général me dit qu’il venait d’arriver a Lyon plusieurs voleurs de Paris, fort adroits, et d’autant plus dangereux, que, munis de papiers en regle, ils pouvaient attendre en toute sécurité l’occasion de faire quelque coup, pour disparaître aussitôt apres : c’étaient Jallier dit Boubance, Bouthey dit Cadet,Garard, Buchard, Mollin dit le Chapellier, Marquis dit Main-d’Or,et quelques autres moins fameux. Ces noms, sous lesquels ils me furent désignés, m’étaient alors tout a fait inconnus ; je le déclarai a M. Dubois, en ajoutant qu’il était possible qu’ils fussent faux. Il voulait me faire relâcher immédiatement, pour qu’en voyant ces individus dans quelque lieu public, je pusse m’assurer s’ils ne m’avaient jamais passé sous les yeux ; mais je lui fis observer qu’une mise en liberté aussi brusque ne manquerait pas de me compromettre vis-a-vis des détenus, dans le cas ou le bien du service exigerait qu’on m’écrouât de nouveau. La réflexion parut juste, et il fut convenu qu’on aviserait au moyen de me faire sortir le lendemain sans inconvénient.

Neveu, qui se trouvait parmi les détenus extraits en meme temps que moi pour subir l’interrogatoire, me succéda dans le cabinet du commissaire général. Apres quelques instants, je l’en vis sortir fort échauffé : je lui demandai ce qui lui était advenu.

« – Croirais-tu, me dit-il, que le curieux m’ademandé si je voulais macaroner des pegres de la grande vergne, qui viennent d’arriver ici ?… S’il n’y a que moi pour les enflaquer, ils pourront bien décarer de belle. (Croirais-tu que le commissaire m’a demandé si je voulais faire découvrir des voleurs qui viennent d’arriver de Paris ? S’il n’y a que moi pour les faire arreter, ils sont bien surs de se sauver.)

» – Je ne te croyais pas si Job, repris-je, songeant rapidement au moyen de tirer parti de cette circonstance… J’ai promis de reconobrer tous les grinchisseurs, et de les faire arquepincer. (Je ne te croyais pas si niais… Moi, j’ai promis de reconnaître tous les voleurs, et de les faire arreter.)

» – Comment ! tu te ferais cuisinier ;… d’ailleurs tu ne les conobres pas. (Comment ! tu te ferais mouchard ;… d’ailleurs tu ne les connais pas.)

» – Qu’importe ?… on me laissera fourmiller dans la vergne, et je trouverai bien moyen de me cavaler, tandis que tu seras encore avec le chat. (Qu’importe ? on me laissera courir la ville, et je trouverai bien moyen de m’évader, tandis que toi tu resteras avec le geôlier.) »

Neveu fut frappé de cette idée ; il témoignait un vif regret d’avoir repoussé les offres du commissaire général ; et comme je ne pouvais me passer de lui pour aller a la découverte, je le pressai fortement de revenir sur sa premiere décision ; il y consentit, et M. Dubois, que j’avais prévenu, nous fît conduire tous deux un soir, a la porte du grand théâtre, puis aux Célestins, ou Neveu me signala tous nos hommes. Nous nous retirâmes ensuite, escortés par les agents de police, qui nous serraient de fort pres. Pour le succes de mon plan et pour ne pas me rendre suspect, il fallait pourtant faire une tentative, qui confirmât au moins l’espoir que j’avais donné a mon compagnon ; je lui fis part de mon projet : en passant rue Merciere, nous entrâmes brusquement dans un passage, dont je tirai la porte sur nous, et pendant que les agents couraient a l’autre issue, nous sortîmes tranquillement par ou nous étions entrés. Lorsqu’ils revinrent, tout honteux de leur gaucherie, nous étions déja loin.

Deux jours apres, Neveu, dont on n’avait plus besoin, et qui ne pouvait plus me soupçonner, fut arreté de nouveau. Pour moi, connaissant alors les voleurs qu’on voulait découvrir, je les signalai aux agents de police, dans l’église de Saint-Nizier, ou ils s’étaient réunis un dimanche, dans l’espoir de faire quelque coup a la sortie du salut. Ne pouvant plus etre utile a l’autorité, je quittai ensuite Lyon pour me rendre a Paris, ou, grâce a M. Dubois, j’étais sur d’arriver sans etre inquiété.

Je partis en diligence par la route de la Bourgogne ; on ne voyageait alors que de jour. A Lucy-le-Bois, ou j’avais couché comme tous les voyageurs, on m’oublia au moment du départ, et lorsque je m’éveillai, la voiture était partie depuis plus de deux heures ; j’espérais la rejoindre a la faveur des inégalités de la route, qui est tres montueuse dans ces cantons ; mais, en approchant Saint-Brice, je pus me convaincre qu’elle avait trop d’avance sur moi pour qu’il me fut possible de la rattraper ; je ralentis alors le pas. Un individu qui cheminait dans la meme direction, me voyant tout en nage, me regarda avec attention, et me demanda si je venais de Lucy-le-Bois ; je lui dis qu’effectivement j’en venais, et la conversation en resta la. Cet homme s’arreta a Saint-Brice, tandis que je poussai jusqu’a Auxerre. Excédé de fatigue, j’entrai dans une auberge, ou, apres avoir dîné, je m’empressai de demander un lit.

Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé par un grand bruit qui se faisait a ma porte. On frappait a coups redoublés ; je me leve demi habillé ; j’ouvre, et mes yeux encore troublés par le sommeil entrevoient des écharpes tricolores, des culottes jaunes et des parements rouges. C’est le commissaire de police flanqué d’un maréchal-des-logis et de deux gendarmes ; a cet aspect, je ne suis pas maître d’une premiere émotion : « Voyez comme il pâlit, dit-on a mes côtés… Il n’y a pas de doute, c’est lui. » Je leve les yeux, je reconnais l’homme qui m’avait parlé a Saint-Brice, mais rien ne m’expliquait encore le motif de cette subite invasion.

– « Procédons méthodiquement, dit le commissaire… : cinq pieds cinq pouces,… c’est bien ça,… cheveux blonds,… sourcils et barbe idem,… front ordinaire,… yeux gris,… nez fort,… bouche moyenne,… menton rond,… visage plein,… teint coloré,… assez forte corpulence. »

– C’est lui, s’écrient le maréchal-des-logis, les deux gendarmes et l’homme de Saint-Brice.

– « Oui, c’est bien lui, dit a son tour le commissaire… Redingote bleue,… culotte de casimir gris,… gilet blanc,… cravate noire. C’était a peu pres mon costume. »

– « Eh bien ! ne l’avais-je pas dit, observe avec une satisfaction marquée l’officieux guide des sbires… c’est un des voleurs ! »

Le signalement s’accordait parfaitement avec le mien, Pourtant je n’avais rien volé ; mais dans ma situation, je ne devais pas moins en concevoir des inquiétudes. Peut-etre n’était-ce qu’une méprise ; peut-etre aussi… l’assistance s’agitait, transportée de joie. « Paix donc s’écria le commissaire, puis tournant le feuillet, il continua. On le reconnaîtra facilement a son accent italien tres prononcé… Il a de plus le pouce de la main droite fortement endommagé par un coup de feu. » Je parlai devant eux ; je montrai ma main droite, elle était en fort bon état. Tous les assistants se regarderent ; l’homme de Saint-Brice, surtout, parut singulierement déconcerté ; pour moi, je me sentais débarrassé d’un poids énorme. Le commissaire, que je questionnai a mon tour, m’apprit que la nuit précédente un vol considérable avait été commis a Saint-Brice. Un des individus soupçonnés d’y avoir participé portait des vetements semblables aux miens, et il y avait identité de signalement. C’était a ce concours de circonstances, a cet étrange jeu du hasard qu’était due la désagréable visite que je venais de recevoir. On me fit des excuses que j’accueillis de bonne grâce, fort heureux d’en etre quitte a si bon marché ; toutefois, dans la crainte de quelque nouvelle catastrophe, je montai le soir meme dans une patache qui me transporta a Paris, d’ou je filai aussitôt sur Arras.


CHAPITRE XVI.

 

Séjour a Arras. – Travestissements. – Le faux Autrichien. – Départ. – Séjour a Rouen. – Arrestation.

 

Plusieurs raisons que l’on devine ne permettaient pas que je me rendisse directement a la maison paternelle : je descendis chez une de mes tantes, qui m’apprit la mort de mon pere. Cette triste nouvelle me fut bientôt confirmée par ma mere, qui me reçut avec une tendresse bien faite pour contraster avec les traitements affreux que j’avais éprouvés dans les deux années qui venaient de s’écouler. Elle ne désirait rien tant que de me conserver pres d’elle ; mais il fallait que je restasse constamment caché ; je m’y résignai : pendant trois mois, je ne quittai pas la maison. Au bout de ce temps, la captivité commençant a me peser, je m’avisai de sortir, tantôt sous un déguisement, tantôt sous un autre. Je pensais n’avoir pas été reconnu, lorsque tout a coup le bruit se répandit que j’étais dans, la ville ; toute la police se mit en quete pour m’arreter ; a chaque instant on faisait des visites chez ma mere, mais toujours sans découvrir ma cachette : ce n’est pas qu’elle ne fut assez vaste, puisqu’elle avait dix pieds de long sur six de large ; mais je l’avais si adroitement dissimulée, qu’une personne qui plus tard acheta la maison, l’habita pres de quatre ans sans soupçonner l’existence de cette piece ; et probablement elle l’ignorerait encore, si je ne la lui eusse pas révélée.

Fort de cette retraite, hors de laquelle je croyais qu’il serait difficile de me surprendre, je repris bientôt le cours de mes excursions. Un jour de mardi gras, je poussai meme l’imprudence jusqu’a paraître au bal Saint-Jacques, au milieu de plus de deux cents personnes. J’étais en costume de marquis ; une femme avec laquelle j’avais eu des liaisons m’ayant reconnu, fit part de sa découverte a une autre femme, qui croyait avoir eu a se plaindre de moi, de sorte qu’en moins d’un quart d’heure tout le monde su sous quels habits Vidocq était caché. Le bruit en vint aux oreilles de deux sergents de ville, Delrue et Carpentier, qui faisaient un service de police au bal. Le premier, s’approchant de moi, me dit a voix basse qu’il désirait me parler en particulier. Un esclandre eut été fort dangereux ; je sortis. Arrivé dans la cour, Delrue me demanda mon nom. Je ne fus pas embarrassé pour lui en donner un autre que le mien, en lui proposant avec politesse de me démasquer s’il l’exigeait. « Je ne l’exige pas, me dit-il ; cependant je ne serais pas fâché de vous voir. – En ce cas, répondis-je, ayez la complaisance de dénouer les cordons de mon masque, qui se sont melés… » Plein de confiance, Delrue passe derriere moi ; au meme instant, je le renverse par un brusque mouvement d’arriere corps ; un coup de poing envoie rouler son accolyte a terre. Sans attendre qu’ils se relevent, je fuis a toutes jambes dans la direction des remparts, comptant les escalader et gagner la campagne ; mais a peine ai-je fait quelques pas, que, sans m’en douter, je me trouve engagé dans un cul-de-sac, qui avait cessé d’etre une rue depuis que j’avais quitté Arras.

Pendant que je me fourvoyais de la sorte, un bruit de souliers ferrés m’annonça que les deux sergents s’étaient mis a ma poursuite ; bientôt je les vis arriver sur moi sabre en main. J’étais sans armes… Je saisis la grosse clef de la maison, comme si c’eut été un pistolet ; et, faisant mine de les coucher en joue, je les force a me livrer passage. « Passe tin quemin, François, me dit Carpentier d’une voix altérée ;… n’va mie faire de betises ». Je ne me le fis pas dire deux fois : en quelques minutes je fus dans mon réduit.

L’aventure s’ébruita, malgré les efforts que firent, pour la tenir secrete, les deux sergents qu’elle couvrit de ridicule. Ce qu’il y eut de fâcheux pour moi, c’est que les autorités redoublerent de surveillance, a tel point qu’il me devint tout-a-fait impossible de sortir. Je restai ainsi claquemuré pendant deux mois, qui me semblerent deux siecles. Ne pouvant plus alors y tenir, je me décidai a quitter Arras : on me fit une pacotille de dentelles, et, par une belle nuit, je m’éloignai, muni d’un passe-port qu’un nommé Blondel, l’un de mes amis, m’avait preté ; le signalement ne pouvait pas m’aller, mais faute de mieux, il fallait bien que je m’en accommodasse ; au surplus, on ne me fit en route aucune objection.

Je vins a Paris, ou, tout en m’occupant du placement de mes marchandises, je faisais indirectement quelques démarches, afin de voir s’il ne serait pas possible d’obtenir la révision de mon proces. J’appris qu’il fallait, au préalable, se constituer prisonnier ; mais je ne pus jamais me résoudre a me mettre de nouveau en contact avec des scélérats que j’appréciais trop bien. Ce n’était pas la restreinte qui me faisait horreur ; j’aurais volontiers consenti a etre enfermé seul entre quatre murs ; ce qui le prouve, c’est que je demandai alors au ministere a finir mon temps a Arras, dans la prison des fous ; mais la supplique resta sans réponse.

Cependant mes dentelles étaient vendues, mais avec trop peu de bénéfice pour que je pusse songer a me faire de ce commerce un moyen d’existence. Un commis voyageur, qui logeait rue Saint-Martin, dans le meme hôtel que moi, et auquel je touchai quelques mots de ma position, me proposa de me faire entrer chez une marchande de nouveautés qui courait les foires. La place me fut effectivement donnée, mais je ne l’occupai que dix mois : quelques désagréments de service me forcerent a la quitter pour revenir encore une fois a Arras.

Je ne tardai pas a reprendre le cours de mes excursions semi-nocturnes. Dans la maison d’une jeune personne a laquelle je rendais quelques soins, venait tres fréquemment la fille d’un gendarme. Je songeai a tirer parti de cette circonstance, pour etre informé a l’avance de tout ce qui se tramerait contre moi. La fille du gendarme ne me connaissait pas ; mais comme dans Arras, j’étais le sujet presque habituel des entretiens, il n’était pas extraordinaire qu’elle parlât de moi, et souvent, en des termes fort singuliers. « Oh ! me dit-elle un jour, on finira par l’attraper, ce coquin-la ; il y a d’abord notre lieutenant (M. Dumortier, aujourd’hui commissaire de police a Abbeville) qui lui en veut trop pour ne pas venir a bout de le pincer ; je gage qu’il donnerait de bien bon cour un jour de sa paie pour le tenir. – Si j’étais a la place de votre lieutenant, et que j’eusse bien envie de prendre Vidocq, repartis-je, il me semble qu’il ne m’échapperait pas.

– » A vous, comme aux autres ;… il est toujours armé jusqu’aux dents. Vous savez bien qu’on dit qu’il a tiré deux coups de pistolets a M. Delrue et a M. Carpentier… Et puis ce n’est pas tout, est-ce qu’il ne se change pas a volonté en botte de foin.

– » En botte de foin ? m’écriai-je, tout surpris de la nouvelle faculté qu’on m’accordait… en botte de foin ?… mais comment ?

– » Oui, monsieur… Mon pere le poursuivait un jour ; au moment de lui mettre la main sur le collet, il ne saisit qu’une botte de foin… Il n’y a pas a dire, toute la brigade a vu la botte de foin, qui a été brulée dans la cour du quartier. »

Je ne revenais pas de cette histoire. On m’expliqua depuis que les agents de l’autorité, ne pouvant venir a bout de se saisir de moi, l’avaient répandue et accréditée en désespoir de cause, parmi les superstitieux Artésiens. C’est par le meme motif, qu’ils insinuaient obligeamment que j’étais la doublure de certain loup-garou, dont les apparitions tres problématiques glaçaient d’effroi les fortes tetes du pays. Heureusement ces terreurs n’étaient pas partagées par quelques jolies femmes a qui j’inspirais de l’intéret, et si le démon de la jalousie ne se fut tout a coup emparé de l’une d’entre elles, les autorités ne se seraient peut-etre pas de long-temps occupées de moi. Dans son dépit, elle fut indiscrete, et la police, qui ne savait trop ce que j’étais devenu, acquit encore une fois la certitude que j’habitais Arras.

Un soir que, sans défiance et seulement armé d’un bâton, je revenais de la rue d’Amiens, en traversant le pont situé au bout de la rue des Goguets, je fus assailli par sept a huit individus. C’étaient des sergents de ville déguisés ; ils me saisirent par mes vetements ; et déja ils se croyaient assurés de leur capture, lorsque, me débarrassant par une vigoureuse secousse, je franchis le parapet et me jetai dans la riviere. On était en décembre ; les eaux étaient hautes, le courant tres rapide ; aucun des agents n’eut la fantaisie de me suivre ; ils supposaient d’ailleurs qu’en allant m’attendre sur le bord, je ne leur échapperais pas ; mais un égout que je remontai me fournit l’occasion de déconcerter leur prévoyance, et ils m’attendaient encore, que déja j’étais installé dans la maison de ma mere.

Chaque jour je courais de nouveaux dangers, et chaque jour la nécessité la plus pressante me suggérait de nouveaux expédients de salut. Cependant, a la longue, suivant ma coutume, je me lassai d’une liberté que le besoin de me cacher rendait illusoire. Des religieuses de la rue de… m’avaient quelque temps hébergé. Je résolus de renoncer a leur hospitalité, et je revai en meme temps au moyen de me montrer en public sans inconvénient. Quelques milliers de prisonniers autrichiens étaient alors entassés dans la citadelle d’Arras, d’ou ils sortaient pour travailler chez les bourgeois, ou dans les campagnes environnantes ; il me vint a l’idée que la présence de ces étrangers pourrait m’etre utile. Comme je parlais allemand, je liai conversation avec l’un d’entre eux, et je réussis a lui inspirer assez de confiance pour qu’il me confessât qu’il était dans l’intention de s’évader… Ce projet était favorable a mes vues ; ce prisonnier était embarrassé de ses vetements de Kaiserlick ; je lui offris les miens en échange, et, moyennant quelque argent que je lui donnai, il se trouva trop heureux de me céder ses papiers. Des ce moment, je fus Autrichien aux yeux des Autrichiens eux-memes, qui, appartenant a différents corps, ne se connaissaient pas entre eux.

Sous ce nouveau travestissement, je me liai avec une jeune veuve qui avait un établissement de mercerie dans la rue de… ; elle me trouvait de l’intelligence ; elle voulut que je m’installasse chez elle ; et bientôt nous courumes ensemble les foires et les marchés. Il était évident que je ne pouvais la seconder qu’en me faisant comprendre des acheteurs. Je me forgeai un baragouin semi tudesque, semi français ; que l’on entendait a merveille, et qui me devint si familier, qu’insensiblement j’oubliai presque que je savais une autre langue. Du reste, l’illusion était si complete, qu’apres quatre mois de cohabitation, la veuve ne soupçonnait pas le moins du monde que le soi-disant Kaiserlick était un de ses amis d’enfance. Cependant elle me traitait si bien, qu’il me devint impossible de la tromper plus long-temps : un jour je me risquai a lui dire enfin qui j’étais, et jamais femme, je crois, ne fut plus étonnée. Mais, loin de me nuire dans son esprit, la confidence ne fit en quelque sorte que rendre notre liaison plus intime, tant les femmes sont éprises parfois de ce qui s’offre a elles sous les apparences du mystere ou de l’aventureux ! et puis n’éprouvent-elles pas toujours du charme a connaître un mauvais sujet ? Qui, mieux que moi, a pu se convaincre que souvent elles sont la providence des forçats évadés et des condamnés fugitifs ?

Onze mois s’écoulerent sans que rien vînt troubler ma sécurité. L’habitude qu’on avait pris de me voir dans la ville, mes fréquentes rencontres avec des agents de police, qui n’avaient meme pas fait attention a moi, tout semblait annoncer la continuation de ce bien-etre, lorsqu’un jour que nous venions de nous mettre a table dans l’arriere-boutique, trois figures de gendarmes se montrent, a travers une porte vitrée ; j’allais servir le potage ; la cuillere me tombe des mains. Mais, revenant bientôt de la stupéfaction ou m’avait jeté cette incursion inattendue, je m’élance vers la porte, je mets le verrou, puis sautant par une croisée, je monte au grenier, d’ou, gagnant par les toits la maison voisine, je descends précipitamment l’escalier qui doit me conduire dans la rue. Arrivé a la porte, elle est gardée par deux gendarmes… Heureusement ce sont des nouveaux venus qui ne connaissent aucune de mes physionomies. « Montez donc, leur dis-je, le brigadier tient l’homme, mais il se débat… Montez, vous donnerez un coup de main ;… moi je vais chercher la garde. » Les deux gendarmes se hâtent de monter et je disparais.

Il était évident qu’on m’avait vendu a la police ; mon amie d’enfance était incapable d’une pareille noirceur, mais elle avait sans doute commis quelque indiscrétion. Maintenant qu’on avait l’éveil sur moi, devais-je rester a Arras ? il eut fallu me condamner a ne plus sortir de ma cachette. Je ne pus me résigner a une vie si misérable, et je pris la résolution d’abandonner définitivement la ville. La merciere voulut a toute force me suivre : elle avait des moyens de transport ; ses marchandises furent promptement emballées. Nous partîmes ensemble ; et comme cela se pratique presque toujours en pareil cas, la police fut informée la derniere de la disparition d’une femme dont il ne lui était pas permis d’ignorer les démarches. D’apres une vieille idée, on présuma que nous gagnerions la Belgique, comme si la Belgique eut encore été un pays de refuge ; et tandis qu’on se mettait a notre poursuite dans la direction de l’ancienne frontiere, nous nous avancions tranquillement vers la Normandie par des chemins de traverse, que ma compagne avait appris a connaître dans ses explorations mercantiles.

C’était a Rouen que nous avions projeté de fixer notre séjour. Arrivé dans cette ville, j’avais sur moi le passe-port de Blondel, que je m’étais procuré a Arras ; le signalement qu’il me donnait était si différent du mien, qu’il était indispensable de me mettre un peu mieux en regle.

Pour y parvenir, il fallait tromper une police devenue d’autant plus vigilante et ombrageuse, que les communications des émigrés en Angleterre se faisaient par le littoral de la Normandie. Voici comment je m’y pris. Je me rendis a l’Hôtel de Ville, ou je fis viser mon passe-port pour le Havre. Un visa s’obtient d’ordinaire assez facilement ; il suffit que le passe-port ne soit pas périmé ; le mien ne l’était pas. La formalité remplie, je sors ; deux minutes apres, je rentre dans le bureau, je m’informe si l’on n’a pas trouvé un portefeuille… personne ne peut m’en donner des nouvelles ; alors je suis désespéré ; des affaires pressantes m’appellent au Havre ; je dois partir le soir meme et je n’ai plus de passe-port.

« N’est-ce que cela ? me dit un employé… Avec le registre des visas, on va vous donner un passe-port par duplicata. » C’était ce que je voulais ; le nom de Blondel me fut conservé, mais du moins, cette fois, il s’appliquait a mon signalement. Pour compléter l’effet de ma ruse, non seulement je partis pour le Havre, ainsi que je l’avais annoncé, mais encore je fis réclamer par les petites affiches le portefeuille, qui n’était sorti de mes mains que pour passer dans celles de ma compagne.

Au moyen de ce petit tour d’adresse, ma réhabilitation était complete. Muni d’excellents papiers, il ne me restait plus qu’a faire une fin honnete ; j’y songeai sérieusement. En conséquence, je pris, rue Martainville, un magasin de mercerie et de bonneterie, ou nous faisions de si bonnes affaires, que ma mere, a qui j’avais fait sous main tenir de mes nouvelles, se décida a venir nous joindre. Pendant un an, je fus réellement heureux ; mon commerce prenait de la consistance, mes relations s’étendaient, le crédit se fondait, et plus d’une maison de banque de Rouen se rappelle peut-etre encore le temps ou la signature de Blondel était en faveur sur la place ; enfin, apres tant d’orages, je me croyais arrivé au port, quand un incident que je n’avais pu prévoir fit commencer pour moi une nouvelle série de vicissitudes… La merciere avec laquelle je vivais, cette femme qui m’avait donné les plus fortes preuves de dévouement et d’amour, ne s’avisa-t-elle pas de bruler d’autres feux que ceux que j’avais allumés dans son cour. J’aurais voulu pouvoir me dissimuler cette infidélité, mais le délit était flagrant ; il ne restait pas meme a la coupable la ressource de ces dénégations bien soutenues, a l’abri desquelles un mari commode peut se figurer qu’il ignore.

Autrefois, je n’eusse pas subi un tel affront sans me livrer a toute la fougue de ma colere :… comme l’on change avec le temps ! Témoin de mon malheur, je signifiai froidement l’arret d’une séparation que je résolus aussitôt : prieres, supplications, promesses d’une meilleure conduite, rien ne put me fléchir : je fus inexorable… J’aurais pu pardonner sans doute, ne fut-ce que par reconnaissance ; mais qui me répondait que celle qui avait été ma bienfaitrice romprait avec mon rival ? et ne devais-je pas craindre que dans un moment d’épanchement, elle ne me compromît par quelque confidence ? Nous fîmes donc par moitié le partage de nos marchandises ; mon associée me quitta ; depuis, je n’ai plus entendu parler d’elle.

Dégouté du séjour de Rouen par cette aventure, qui avait fait du bruit, je repris le métier de marchand forain ; mes tournées comprenaient les arrondissements de Mantes, Saint-Germain et Versailles, ou je me formai en peu de temps une excellente clientele ; mes bénéfices devinrent assez considérables pour que je pusse louer a Versailles, rue de la Fontaine, un magasin avec un pied-a-terre, que ma mere habitait pendant mes voyages. Ma conduite était alors exempte de tous reproches ; j’étais généralement estimé dans le cercle que je parcourais ; enfin, je croyais avoir lassé cette fatalité qui me rejetait sans cesse dans les voies du déshonneur, dont tous mes efforts tendaient a m’éloigner, quand, dénoncé par un camarade d’enfance, qui se vengeait ainsi de quelques démelés que nous avions eus ensemble, je fus arreté a mon retour de la foire de Mantes. Quoique je soutinsse opiniâtrement que je n’étais pas Vidocq, mais Blondel, comme l’indiquait mon passe-port, on me transféra a Saint-Denis, d’ou je devais etre dirigé sur Douai. Aux soins extraordinaires qu’on prit pour empecher mon évasion, je vis que j’étais recommandé ; un coup d’oil que je jetai sur la feuille de la gendarmerie me révéla meme une précaution d’un genre tout particulier : voici comment j’y étais désigné.

SURVEILLANCE SPÉCIALE.

« Vidocq (Eugene-François), condamné a mort par contumace. Cet homme est excessivement entreprenant et dangereux. »

Ainsi, pour tenir en haleine la vigilance de mes gardiens, on me représentait comme un grand criminel. Je partis de Saint-Denis, en charrette, garrotté de maniere a ne pouvoir faire un mouvement, et jusqu’a Louvres l’escorte ne cessa d’avoir les yeux sur moi ; ces dispositions annonçaient des rigueurs qu’il m’importait de prévenir ; je retrouvai toute cette énergie a laquelle j’avais déja du tant de fois la liberté.

On nous avait déposés dans le clocher de Louvres, transformé en prison ; je fis apporter deux matelas, une couverture et des draps, qui, coupés et tressés, devaient nous servir a descendre dans le cimetiere ; un barreau fut scié avec les couteaux de trois déserteurs enfermés avec nous ; et a deux heures du matin, je me risquai le premier. Parvenu a l’extrémité de la corde, je m’aperçus qu’il s’en fallait de pres de quinze pieds qu’elle n’atteignît le sol : il n’y avait pas a hésiter ; je me laissai tomber. Mais, comme dans ma chute sous les remparts de Lille, je me foulai le pied gauche, et il me devint presque impossible de marcher ; j’essayais néanmoins de franchir les murs du cimetiere, lorsque j’entendis tourner doucement la clef dans la serrure. C’était le geôlier et son chien, qui n’avaient pas meilleur nez l’un que l’autre : d’abord le geôlier passa sous la corde sans la voir, et le mâtin pres d’une fosse ou je m’étais tapis, sans me sentir. Leur ronde faite, ils se retirerent ; je pensais que mes compagnons suivraient mon exemple ; mais personne ne venant, j’escaladai l’enceinte ; me voila dans la campagne. La douleur de mon pied devient de plus en plus aiguë… Cependant je brave la souffrance ; le courage me rend des forces, et je m’éloigne assez rapidement. J’avais a peu pres parcouru un quart de lieue ; tout a coup j’entends sonner le tocsin ; on était alors a la mi-mai. Aux premieres lueurs du jour, je vois quelques paysans armés sortir de leurs habitations pour se répandre dans la plaine ; probablement ils ignoraient de quoi il s’agissait ; mais ma jambe éclopée était un indice qui devait me rendre suspect ; j’étais un visage inconnu ; il était évident que les premiers qui me rencontreraient voudraient, a tout événement, s’assurer de ma personne… Valide, j’eusse déconcerté toutes les poursuites ; il n’y avait plus qu’a me laisser empoigner, et je n’avais pas fait deux cents pas, que, rejoint par les gendarmes, qui parcouraient la campagne, je fus appréhendé au corps, et ramené dans le maudit clocher.

La triste issue de cette tentative ne me découragea pas. A Bapaume, on nous avait mis a la citadelle, dans une ancienne salle de police, placée sous la surveillance d’un poste de conscrits du 30e de ligne ; une seule sentinelle nous gardait ; elle était au bas de la fenetre, et assez rapprochée des prisonniers pour qu’ils pussent entrer en conversation avec elle ; c’est ce que je fis. Le soldat a qui je m’adressai me parut d’assez bonne composition ; j’imaginai qu’il me serait aisé de le corrompre… Je lui offris cinquante francs pour nous laisser évader pendant sa faction. Il refusa d’abord, mais, au ton de sa voix et a certain clignotement de ses yeux, je crus m’apercevoir qu’il était impatient de tenir la somme ; seulement il n’osait pas. Afin de l’enhardir, j’augmentai la dose, je lui montrai trois louis, et il me répondit qu’il était pret a nous seconder ; en meme temps, il m’apprit que son tour reviendrait de minuit a deux heures. Nos conventions faites, je mis la main a l’ouvre ; la muraille fut percée de maniere a nous livrer passage ; nous n’attendions plus que le moment opportun pour sortir. Enfin, minuit sonne, le soldat vient m’annoncer qu’il est la ; je lui donne les trois louis, et j’active les dispositions nécessaires. Quand tout est pret, j’appelle : Est-il temps ? dis-je a la sentinelle. « – Oui, dépechez-vous », me répondit-elle, apres avoir un instant hésité. Je trouve singulier qu’elle ne m’ait pas répondu de suite ; je crois entrevoir quelque chose de louche dans cette conduite ; je prete l’oreille, il me semble entendre marcher ; a la clarté de la lune, j’aperçois aussi l’ombre de plusieurs hommes sur les glacis ; plus de doute, nous sommes trahis. Cependant, il peut se faire que j’aie trop précipité mon jugement ; pour m’en assurer, je prends de la paille, je fais a la hâte un mannequin, que j’habille ; je le présente a l’issue que nous avions pratiquée ; au meme instant, un coup de sabre a pourfendre une enclume m’apprend que je l’ai échappé belle, et me confirme de plus en plus dans cette opinion, qu’il ne faut pas toujours se fier aux conscrits. Soudain la prison est envahie par les gendarmes ; on dresse un proces-verbal, on nous interroge, on veut tout savoir ; je déclare que j’ai donné trois louis ; le conscrit nie ; je persiste dans ma déclaration ; on le fouille, et l’argent se retrouve dans ses souliers ; on le met au cachot.

Quant a nous, on nous fit de terribles menaces, mais comme on ne pouvait pas nous punir, on se contenta de doubler nos gardes… Il n’y avait plus moyen de s’échapper, a moins d’une de ces occasions que j’épiais sans cesse ; elle se présenta plus tôt que je ne l’aurais espéré. Le lendemain était le jour de notre départ ; nous étions descendus dans la cour de la caserne ; il y régnait une grande confusion, causée par la présence simultanée d’un nouveau transport de condamnés et d’un détachement de conscrits des Ardennes, qui se rendaient au camp de Boulogne. Les adjudants disputaient le terrain aux gendarmes pour former les pelotons et faire l’appel. Pendant que chacun comptait ses hommes, je me glisse furtivement dans la civiere d’une voiture de bagage qui se disposait a sortir de la cour… Je traversai ainsi la ville, immobile, et me faisant petit autant que je le pouvais, afin de n’etre pas découvert. Une fois hors des remparts, il ne me restait plus qu’a m’esquiver ; je saisis le moment ou le charretier, toujours altéré, comme les gens de son espece, était entré dans un bouchon pour se rafraîchir ; et tandis que ses chevaux l’attendaient sur la route, j’allégeai sa voiture d’un poids dont il ne la supposait pas chargée. J’allai aussitôt me cacher dans un champ de colza ; et quand la nuit fut venue, je m’orientai.