Méditations poétiques - Alphonse (de) Lamartine - ebook
Kategoria: Poezja i dramat Język: francuski Rok wydania: 1820

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Alphonse (de) Lamartine

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Opis ebooka Méditations poétiques - Alphonse (de) Lamartine

Ce recueil est un des plus beaux fleurons de la poésie romantique. On pourrait disserter pendant des heures, mais le plus simple est de le lire...

Opinie o ebooku Méditations poétiques - Alphonse (de) Lamartine

Fragment ebooka Méditations poétiques - Alphonse (de) Lamartine

A Propos
PRÉFACE.
Partie 1 - DES DESTINÉES DE LA POÉSIE.

A Propos Lamartine:

Alphonse de Lamartine, de son nom complet Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine, né a Mâcon le 21 octobre 1790 et mort a Paris le 28 février 1869, est un poete et prosateur en meme temps qu'un homme politique français. Il représente l'une des grandes figures du romantisme poétique en France. Alphonse de Lamartine naît dans une famille de petite noblesse attachée au roi et a la religion catholique a Mâcon : il passe son enfance et son adolescence en Bourgogne du sud, en particulier a Milly. Apres un voyage en Italie et une éphémere fonction militaire aupres de Louis XVIII, il revient en Bourgogne ou il mene une vie de jeune homme oisif, séducteur et perdant beaucoup d'argent au jeu. En 1816 il rencontre Julie Charles a Aix-les-Bains et vit avec elle un amour tragique puisque Julie mourra quelques mois plus tard. Il écrit alors les poemes des Méditations dont le recueil est publié en 1820 et obtient un grand succes. Alphonse épouse Marianne-Elisa Birch, une jeune Anglaise, en 1820, et occupe des fonctions de secrétaire d'ambassade en Italie avant de démissionner en 1830. Il publie alors d'autres poemes comme, en 1823, Nouvelles Méditations poétiques et La mort de Socrate, ou, en juin 1830, Harmonies Poétiques et Religieuses apres avoir été élu a l’Académie française en 1829. En 1830, il entre en politique et se rallie a la Monarchie de juillet mais échoue a la députation. Il voyage alors en Orient visite la Grece, le Liban et les lieux saints du christianisme. En 1833, il est élu député et le restera jusqu'en 1851 : il évolue du royalisme au républicanisme et prononce des discours remarqués et joue un rôle important au moment de la Révolution de 1848 mais il se retire de la politique apres sa lourde défaite lors de l'élection présidentielle qui porte au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848. Lourdement endetté, il doit vendre Milly en 1860 et écrire des ouvres alimentaires comme de nombreuses compilations historiques (peu solides aux yeux des historiens d'aujourd'hui) ou son Cours familier de littérature (1856-1869) a côté de textes plus réussis mais mineurs comme Le tailleur de pierre de Saint-Point (1851) ou Graziella (1852). Son dernier grand poeme La vigne et la maison est écrit en 1857. Alphonse de Lamartine meurt en 1869 presque octogénaire et repose dans le caveau familial au cimetiere communal, le long du mur du parc du château de Saint-Point qu'il a habité et transformé depuis 1820. Le lyrisme associé a une expression harmonieuse fait la qualité des meilleurs poemes de Lamartine, la partie la plus marquante de son ouvre étant constituée par les poemes pleins de sensibilité inspirés par Julie Charles, avec les themes romantiques de la nature, de la mort, de l'amour (Le Lac, L'Isolement, L'Automne … ) mais l'ouvre - immense : 127 volumes - est en grande partie vieillie avec de nombreux textes de faible valeur (poemes religieux et poemes de circonstances par exemple). Certains de ses contemporains étaient déja tres séveres avec lui comme Flaubert qui parle de « lyrisme poitrinaire »[réf. nécessaire] ou Rimbaud, qui écrit : « Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille » (Lettre du voyant).

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PRÉFACE.

 

L’homme se plaît a remonter a sa source ; le fleuve n’y remonte pas. C’est que l’homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent, l’avenir, ne sont qu’un pour Dieu. L’homme est Dieu par la pensée. Il voit, il sent, il vit a tous les points de son existence a la fois. Il se contemple lui-meme, il se comprend, il se possede, il se ressuscite et il se juge dans les années qu’il a déja vécues. En un mot, il revit tant qu’il lui plaît de revivre par ses souvenirs. C’est souffrance quelquefois, mais c’est sa grandeur. Revivons donc un moment, et voyons comment je naquis avec une parcelle de ce qu’on appelle poésie dans ma nature, et comment cette parcelle de feu divin s’alluma en moi a mon insu, jeta quelques fugitives lueurs dans ma jeunesse, et s’évapora plus tard dans les grands vents de mon équinoxe et dans la fumée de ma vie.

J’étais né impressionnable et sensible. Ces deux qualités sont les deux premiers éléments de toute poésie. Les choses extérieures a peine aperçues laissaient une vive et profonde empreinte en moi ; et, quand elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient présentes dans ce qu’on nomme l’imagination, c’est-a-dire la mémoire, qui revoit et qui repeint en nous. Mais, de plus, ces images ainsi revues et repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces images, mon cour se melait a ces impressions. J’aimais et j’incorporais en moi ce qui m’avait frappé. J’étais une glace vivante qu’aucune poussiere de ce monde n’avait encore ternie, et qui réverbérait l’ouvre de Dieu ! De la a chanter ce cantique intérieur qui s’éleve en nous il n’y avait pas loin. Il ne me manquait que la voix ; cette voix que je cherchais et qui balbutiait sur mes levres d’enfant, c’était la poésie. Voici les plus lointaines traces que je retrouve, au fond de mes souvenirs presque effacés, des premieres révélations du sentiment poétique qui allait me saisir a mon insu, et me faire a mon tour chanter des vers au bord de mon nid, comme l’oiseau.

J’avais dix ans ; nous vivions a la campagne. Les soirées d’hiver étaient longues ; la lecture en abrégeait les heures. Pendant que notre mere berçait du pied une de mes petites sours dans son berceau, et qu’elle allaitait l’autre sur un long canapé d’Utrecht rouge et râpé, a l’angle du salon, mon pere lisait. Moi je jouais a terre a ses pieds avec des morceaux de sureau que le jardinier avait coupés pour moi dans le jardin ; je faisais sortir la moelle du bois a l’aide d’une baguette de fusil. J’y creusais des trous a distances égales, j’en refermais aux deux extrémités l’orifice, et j’en taillais ainsi des flutes que j’allais essayer le lendemain avec mes camarades les enfants du village, et qui résonnaient mélodieusement au printemps sous les saules, au bord du ruisseau, dans les prés.

Mon pere avait une voix sonore, douce, grave, vibrante comme les palpitations d’une corde de harpe, ou la vie des entrailles auxquelles on l’a arrachée semble avoir laissé le gémissement d’un nerf animé. Cette voix, qu’il avait beaucoup exercée dans sa jeunesse en jouant la tragédie et la comédie dans les loisirs de ses garnisons, n’était point déclamatoire, mais pathétique. Elle empruntait un attendrissement d’organe et une suavité de son de plus, de l’heure, du lieu, du recueillement de la soirée, de la présence de ces petits enfants jouant ou dormant autour de lui, du bruit monotone de ce berceau a qui le mouvement était imprimé par le bout de la pantoufle de notre mere, et de l’aspect de cette belle jeune femme qu’il adorait, et qu’il se plaisait a distraire des perpétuels soucis de sa maternité.

Il lisait dans un grand et beau volume relié en peau et a tranche dorée (c’était un volume des ouvres de Voltaire) la tragédie de Mérope. Sa voix changeait d’accents avec le rôle. C’était tantôt le tyran cruel, tantôt la mere tremblante, tantôt le fils errant et persécuté ; puis les larmes de la reconnaissance, puis les soupçons de l’usurpateur, puis la fureur, la désolation, le coup de poignard, les larmes, les sanglots, la mort, le livre qui se refermait, le long silence qui suit les fortes commotions du cour.

Tout en creusant mes flutes de sureau, j’écoutais, je comprenais, je sentais ; ce drame de mere et de fils se déroulait précisément tout entier dans l’ordre d’idées et de sentiments le plus a la portée de mon intelligence et de mon cour. Je me figurais Mérope dans ma mere ; moi dans le fils disparu et reconnu retombant dans ses bras, arraché de son sein. De plus, ce langage cadencé comme une danse de mots dans l’oreille, ces belles images qui font voir ce qu’on entend, ces hémistiches qui reposent le son pour le précipiter ensuite plus rapide, ces consonances de la fin des vers qui sont comme des échos répercutés ou le meme sentiment se prolonge dans le meme son, cette symétrie des rimes qui correspond matériellement a je ne sais quel instinct de symétrie morale cachée au fond de notre nature, et qui pourrait bien etre une contre-empreinte de l’ordre divin, du rhythme incréé dans l’univers ; enfin cette solennité de la voix de mon pere, qui transfigurait sa parole ordinairement simple, et qui me rappelait l’accent religieux des psalmodies du pretre le dimanche dans l’église de Milly ; tout cela suscitait vivement mon attention, ma curiosité, mon émotion meme. Je me disais intérieurement : « Voila une langue que je voudrais bien savoir, que je voudrais bien parler quand je serai grand. » Et quand neuf heures sonnaient a la grosse horloge de noyer de la cuisine, et que j’avais fait ma priere et embrassé mon pere et ma mere, je repassais en m’endormant ces vers, comme un homme qui vient d’etre ballotté par les vagues sent encore, apres etre descendu a terre, le roulis de la mer, et croit que son lit nage sur les flots.

Depuis cette lecture de Mérope, je cherchais toujours de préférence des ouvrages qui contenaient des vers, parmi les volumes oubliés sur la table de mon pere ou sur le piano de ma mere, au salon. La Henriade, toute seche et toute déclamatoire qu’elle fut, me ravissait. Ce n’était que l’amour du son, mais ce son était pour moi une musique. On me faisait bien apprendre aussi par cour quelques fables de La Fontaine ; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page, me rebutaient. D’ailleurs, ces histoires d’animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoistes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cour. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoiste d’un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naive et bonne d’un enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du lait pour les levres et pour les cours de cet âge. Ce livre me répugnait ; je ne savais pas pourquoi. Je l’ai su depuis : c’est qu’il n’est pas bon. Comment le livre serait-il bon ? l’homme ne l’était pas. On dirait qu’on lui a donné par dérision le nom du bon La Fontaine. La Fontaine était un philosophe de beaucoup d’esprit, mais un philosophe cynique. Que penser d’une nation qui commence l’éducation de ses enfants par les leçons d’un cynique ? Cet homme, qui ne connaissait pas son fils, qui vivait sans famille, qui écrivait des contes orduriers en cheveux blancs pour provoquer les sens de la jeunesse, qui mendiait dans des dédicaces adulatrices l’aumône des riches financiers du temps pour payer ses faiblesses ; cet homme dont Racine, Corneille, Boileau, Fénelon, Bossuet, les poëtes, les écrivains ses contemporains, ne parlent pas, ou ne parlent qu’avec une espece de pitié comme d’un vieux enfant, n’était ni un sage ni un homme naif. Il avait la philosophie du sans-souci et la naiveté de l’égoisme. Douze vers sonores, sublimes, religieux, d’Athalie m’effaçaient de l’oreille toutes les cigales, tous les corbeaux et tous les renards de cette ménagerie puérile. J’étais né sérieux et tendre ; il me fallait des lors une langue selon mon âme. Jamais je n’ai pu depuis, revenir de mon antipathie contre les fables.

Une autre impression de ces premieres années confirma, je ne sais comment, mon inclination d’enfant pour les vers.

Un jour que j’accompagnais mon pere a la chasse, la voix des chiens égarés nous conduisit sur le revers d’une montagne boisée, dont les pentes, entrecoupées de châtaigniers et de petits prés, sont semées des quelques chaumieres et de deux ou trois maisonnettes blanchies a la chaux, un peu plus riches que les masures de paysans, et entourées chacune d’un verger, d’un jardin, d’une haie vive, d’une cour rustique. Mon pere, ayant retrouvé les chiens et les ayant remis en laisse avec leur collier de grelots, cherchait de l’oil un sentier qui menait a une de ces maisons, pour m’y faire déjeuner et reposer un moment, car nous avions marché depuis l’aube du jour. Cette maison était habitée par un de ses amis, vieil officier des armées du roi, retiré du service, et finissant ses jours dans ces montagnes natales, entre une servante et un chien. C’était une belle journée d’automne. Les rayons du soleil du matin, dorant de teintes bronzées les châtaigniers et de teintes pourpres les fleches de deux ou trois jeunes peupliers, venaient se réverbérer sur le mur blanc de la petite maison, et entraient avec la brise chaude par une petite fenetre ouverte encadrée de lierre, comme pour l’inonder de lumiere, de gaieté et de parfum. Des pigeons roucoulaient sur le mur d’appui d’une étroite terrasse, d’ou la source domestique tombait dans le verger par un conduit de bois creux, comme dans les villages suisses. Nous appuyâmes le pouce sur le loquet, nous traversâmes la cour ; le chien aboya sans colere, et vint me lécher les mains en battant l’air de sa queue, signe d’hospitalité pour les enfants. La vieille servante me mena a la cuisine pour me couper une tranche de pain bis, puis au verger pour me cueillir des peches de vigne. Mon pere était entré chez son ami. Quand j’eus mon pain a la main et mes peches dans mon chapeau, la bonne femme me ramena a la maison rejoindre mon pere.

Je le trouvai dans un petit cabinet de travail, causant avec son ami. Cet ami était un beau vieillard a cheveux blancs comme la neige, a l’aspect militaire, a l’oil vif, a la bouche gracieuse et mélancolique, au geste franc, a la voix mâle, mais un peu cassée. Il était assis entre la fenetre ouverte et une petite table a écrire, sur laquelle les rayons du soleil, découpés par les feuilles d’arbres, flottaient aux ondulations du vent, qui agitaient les branches du peuplier comme une eau courante moirée d’ombre et de jour. Deux pigeons apprivoisés becquetaient les pages d’un gros livre ouvert sous le coude du vieillard. Il y avait sur la table une écritoire en bois de rose avec deux petites coupes d’argent ciselé, l’une pour la liqueur noire, l’autre pour le sable d’or. Au milieu de la table, on voyait de belles feuilles de papier vélin blanc comme l’albâtre, longues et larges comme celles des grands livres de plain-chant que j’admirais le dimanche a l’église sur le pupitre du sacristain. Ces feuilles de papier étaient liées ensemble par le dos avec des nouds d’un petit ruban bleu de ciel qui aurait fait envie aux collerettes des jeunes filles de Milly. Sur la premiere de ces feuilles, ou la plume a blanches ailes était couchée depuis l’arrivée de mon pere, on voyait quelque chose d’écrit. C’étaient des lignes régulieres, espacées, égales, tracées avec la regle et le compas, d’une forme et d’une netteté admirables, entre deux larges marges blanches encadrées elles-memes dans de jolis dessins de fleurs a l’encre bleue. Je n’ai pas besoin d’ajouter que ces lignes étaient des vers. Le vieillard était poëte ; et, comme sa médiocrité n’était pas aussi dorée que celle d’Horace, et qu’il ne pouvait pas payer a des imprimeurs l’impression de ses reves champetres, il se faisait a lui-meme des éditions soignées de ses ouvres en manuscrits qui ne lui coutaient que son temps et l’huile de sa lampe ; il espérait confusément qu’apres lui la gloire tardive, comme disent les anciens, la meilleure, la plus impartiale et la plus durable des gloires, ouvrirait un jour le coffret de cedre dans lequel il renfermait ses manuscrits poétiques, et le vengerait du silence et de l’obscurité dans lesquels la fortune ensevelissait son génie vivant. Mon pere et lui causaient de ses ouvrages pendant que je mangeais mes peches et mon pain, dont je jetais les miettes aux deux pigeons. Le vieillard, enchanté d’avoir un auditeur inattendu, lut a mon pere un fragment du poëme interrompu. C’était la description d’une fontaine sous des châtaigniers, au bord de laquelle des jeunes filles déposent leurs cruches a l’ombre, et cueillent des pervenches et de marguerites pour se faire des couronnes ; un mendiant survenait et racontait aux jeunes bergeres l’histoire d’Aréthuse, de Narcisse, d’Hylas, des dryades, des naiades, de Thétis, d’Amphitrite et de toutes les nymphes qui ont touché a l’eau douce ou a l’eau salée. Car ce vieillard était de son temps, et en ce temps-la aucun poëte ne se serait permis d’appeler les choses par leur nom. Il fallait avoir un dictionnaire mythologique sous son chevet, si l’on voulait rever des vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné a ce qu’on nommait la muse, au lieu d’une lyre a sept cordes de convention, les fibres memes du cour de l’homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l’âme et de la nature.

Quoi qu’il en soit, mon pere, qui était trop poli pour s’ennuyer de mauvais vers au foyer meme du poëte, donna quelques éloges aux rimes du vieillard, siffla ses chiens, et me ramena a la maison. Je lui demandai en chemin quelles étaient donc ces jolies lignes égales, symétriques, espacées, encadrées de roses, liées de rubans, qui étaient sur la table. Il me répondit que c’étaient des vers, et que notre hôte était un poëte. Cette réponse me frappa. Cette scene me fit une longue impression ; et depuis ce jour-la, toutes les fois que j’entendais parler d’un poëte, je me représentais un beau vieillard assis aupres d’une fenetre ouverte a large horizon, dans une maisonnette au bord de grands bois, au murmure d’une source, aux rayons d’un soleil d’été tombant sur sa plume, et écrivant entre ses oiseaux et son chien des histoires merveilleuses, dans une langue de musique dont les paroles chantaient comme les cordes de la harpe de ma mere, touchées par les ailes invisibles du vent dans le jardin de Milly. Une telle image, a laquelle se melait sans doute le souvenir des peches, du pain bis, de la bonne servante, des pigeons privés, du chien caressant, était de nature a me donner un grand gout pour les poëtes, et je me promettais bien de ressembler a ce vieillard et de faire ce qu’il faisait quand je serais vieux. Les beaux versets des psaumes de David, que notre mere nous récitait le dimanche en nous les traduisant pour nous remplir l’imagination de piété, me paraissaient aussi une langue bien supérieure a ces misérables puérilités de La Fontaine, et je comprenais que c’était ainsi qu’on devait parler a Dieu.

Ce furent la mes premieres notions et mes premiers avant-gouts de poésie. Ils s’effacerent longtemps et entierement sous le pénible travail de traduction obligée des poëtes grecs et latins qu’on m’imposa ensuite comme a tous les enfants dans les études de college. Il y a de quoi dégouter le genre humain de tout sentiment poétique. La peine qu’un malheureux enfant se donne a apprendre une langue morte, et a chercher dans un dictionnaire le sens français du mot qu’il lit en latin ou en grec dans Homere, dans Pindare ou dans Horace, lui enleve toute la volupté de cour ou d’esprit que lui ferait la poésie meme, s’il la lisait couramment en âge de raison. Il cherche, au lieu de jouir. Il maudit le mot sans avoir le loisir de penser au sens. C’est le pionnier qui pioche la cendre ou la lave dans les fouilles de Pompéi ou d’Herculanum, pour arracher du sol, a la sueur de son front, tantôt un bras, tantôt un pied, tantôt une boucle de cheveux de la statue qu’il déterre, au lieu du voluptueux contemplateur qui possede de l’oil la Vénus restaurée sur son piédestal, dans son jour, dans sa grâce et dans sa nudité, parmi les divinités de l’art du Vatican ou du palais Pitti a Florence.

Quant a la poésie française, les fragments qu’on nous faisait étudier chez les jésuites consistaient en quelques pitoyables rapsodies du P. Ducereau et de Mme Deshoulieres, dans quelques épîtres de Boileau sur l’Équivoque, sur les bruits de Paris, et sur le mauvais dîner du restaurateur Mignot. Heureux encore quand on nous permettait de lire l’épître a Antoine,

Son jardinier d’Auteuil,

Qui dirige chez lui l’if et le chevrefeuil,

et quelques plaisanteries de sacristie, empruntées au Lutrin !

Qu’espérer de la poésie d’une nation qui ne donne pour modele du beau dans les vers a sa jeunesse que des poëmes burlesques, et qui, au lieu de l’enthousiasme, enseigne la parodie a des cours et a des imaginations de quinze ans ?

Aussi je n’eus pas une aspiration de poésie pendant toutes ces études classiques. Je n’en retrouvais quelque étincelle dans mon âme que pendant les vacances, a la fin de l’année. Je venais passer alors six délicieuses semaines pres de ma mere, de mon pere, de mes sours, dans la petite maison de campagne qu’ils habitaient. Je retrouvais sur les rayons poudreux du salon la Jérusalem délivrée du Tasse et le Télémaque de Fénelon. Je les emportais dans le jardin, sous une petite marge d’ombre que le berceau de charmille étend le soir sur l’herbe d’une allée. Je me couchais a côté de mes livres chéris, et je respirais en liberté les songes qui s’exhalaient pour mon imagination de leurs pages, pendant que l’odeur des roses, de giroflées et des oillets des plates-bandes, m’enivrait des exhalaisons de ce sol, dont j’étais moi-meme un pauvre cep transplanté !

Ce ne fut donc qu’apres mes études terminées que je commençai a avoir quelques vagues pressentiments de poésie. C’est Ossian, apres le Tasse, qui me révéla ce monde des images et des sentiments que j’aimai tant depuis a évoquer avec leurs voix. J’emportais un volume d’Ossian sur les montagnes ; je le lisais ou il avait été inspiré, sous les sapins, dans les nuages, a travers les brumes d’automne, assis pres des déchirures des torrents, aux frissons des vents du nord, au bouillonnement des eaux de neige dans les ravins. Ossian fut l’Homere de mes premieres années ; je lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. C’est la tristesse de l’Océan. Je n’essayai que tres rarement de l’imiter ; mais je m’en assimilai involontairement le vague, la reverie, l’anéantissement dans la contemplation, le regard fixe sur des apparitions confuses dans le lointain. C’était pour moi une mer apres le naufrage, sur laquelle flottent, a la lueur de la lune, quelques débris ; ou l’on entrevoit quelques figures de jeunes filles élevant leurs bras blancs, déroulant leurs cheveux humides sur l’écume des vagues ; ou l’on distingue des voix plaintives entrecoupées du mugissement des flots contre l’écueil. C’est le livre non écrit de la reverie, dont les pages sont couvertes de caracteres énigmatiques et flottants avec lesquels l’imagination fait et défait ses propres poëmes, comme l’oil reveur avec les nuées fait et défait ses paysages.

Je n’écrivais rien de moi-meme encore. Seulement, quand je m’asseyais au bord des bois de sapins, sur quelque promontoire des lacs de la Suisse, ou quand j’avais passé des journées entieres a errer sur les greves sonores des mers d’Italie, et que je m’adossais a quelque débris de môle ou de temple pour regarder la mer ou pour écouter l’inépuisable balbutiement des vagues a mes pieds, des mondes de poésie roulaient dans mon cour et dans mes yeux ! je composais pour moi seul, sans les écrire, des poëmes aussi vastes que la nature, aussi resplendissants que le ciel, aussi pathétiques que les gémissements de brises de mer dans les tetes des pin-liéges et dans les feuilles des lentisques, qui coupent le vent comme autant de petits glaives, pour le faire pleurer et sangloter dans des millions de petites voix. La nuit me surprenait souvent ainsi, sans pouvoir m’arracher au charme des fictions dont mon imagination s’enchantait elle-meme. Oh ! quels poëmes, si j’avais pu et si j’avais su les chanter aux autres alors comme je me les chantais intérieurement ! Mais ce qu’il y a de plus divin dans le cour de l’homme n’en sort jamais, faute de langue pour etre articulé ici-bas. L’âme est infinie, et les langues ne sont qu’un petit nombre de signes façonnés par l’usage pour les besoins de communication du vulgaire des hommes. Ce sont des instruments a vingt-quatre cordes pour rendre des myriades de notes que la passion, la pensée, la reverie, l’amour, la priere, la nature et Dieu, font entendre dans l’âme humaine. Comment contenir l’infini dans ce bourdonnement d’un insecte au bord de sa ruche, que la ruche voisine ne comprend meme pas ? Je renonçais a chanter, non faute de mélodies intérieures, mais faute de voix et de notes pour les révéler.

Cependant je lisais beaucoup, et surtout les poëtes. A force de les lire, je voulus quelquefois les imiter. A mes retours de voyage, pour passer les hivers tristes et longs a la campagne, dans la maison sans distraction de mon pere, j’ébauchai plusieurs poëmes épiques, j’écrivais en entier cinq ou six tragédies. Cet exercice m’assouplit la main et l’oreille aux rhythmes. J’écrivis aussi un ou deux volumes d’élégies amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier de Bertin et de Parny. Ces deux poëtes faisaient les délices de la jeunesse. L’imagination, toujours tres sobre d’élans et alors tres desséchée par le matérialisme de la littérature impériale, ne concevait rien de plus idéal que ces petits vers corrects et harmonieux de Parny, exprimant a petites doses les fumées d’un verre de vin de Champagne, les agaceries, les frissons, les ivresses froides, les ruptures, les réconciliations, les langueurs d’un amour de bonne compagnie qui changeait de nom a chaque livre. Je fis comme mes modeles, quelquefois peut-etre aussi bien qu’eux. Je copiai avec soin, pendant un automne pluvieux, quatre livres d’élégies, formant ensemble deux volumes sur du beau papier vélin, et gravées plutôt qu’écrites d’une plume plus amoureuse que mes vers. Je me proposais de publier un jour ce recueil quand j’irais a Paris, et de me faire un nom dans un des médaillons de cette guirlande de voluptueux immortels qui n’ont cueilli de la vie humaine que les roses et les myrtes, qui commencent a Anacréon, a Bion, a Moschus, qui se continuent par Properce, Ovide, Tibulle, et qui finissent a Chaulieu, a La Fare, a Parny.

Mais la nature en avait autrement décidé. A peine mes deux volumes étaient-ils copiés, que le mensonge, le vide, la légereté, le néant de ces pauvretés sensuelles plus ou moins bien rimées m’apparut. La pointe de feu des premieres grandes passions réelles n’eut qu’a toucher et a bruler mon cour, pour y effacer toutes ces puérilités et tous ces plagiats d’une fausse littérature. Des que j’aimai, je rougis de ces profanations de la poésie aux sensualités grossieres. L’amour fut pour moi le charbon de feu qui brule, mais qui purifie les levres. Je pris un jour mes deux volumes d’élégies, je les relus avec un profond mépris de moi-meme, je demandai pardon a Dieu du temps que j’avais perdu a les écrire, je les jetai au brasier, je les regardai noircir et se tordre avec leur belle reliure de maroquin vert sans regret ni pitié, et je vis monter la fumée comme celle d’un sacrifice de bonne odeur a Dieu et au véritable amour.

Je changeai a cette époque de vie et de lectures. Le service militaire, les longues absences, les attachements sérieux, les amitiés plus saines, le retour a mes instincts naturellement religieux cultivés de nouveau en moi par la Béatrice de ma jeunesse, le dégout des légeretés du cour, le sentiment grave de l’existence et de son but, puis enfin la mort de ce que j’avais aimé, qui mit un sceau de deuil sur ma physionomie comme sur mes levres ; tout cela, sans éteindre en moi la poésie, la refoula bien loin et longtemps dans mes pensées. Je passai huit ans sans écrire un vers.

Quand les longs loisirs et le vide des attachements perdus me rendirent cette espece de chant intérieur qu’on appelle poésie, ma voix était changée, et ce chant était triste comme la vie réelle. Toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient, au lieu de chanter. Je n’imitais plus personne, je m’exprimais moi-meme pour moi-meme. Ce n’était pas un art, c’était un soulagement de mon propre cour, qui se berçait de ses propres sanglots. Je ne pensais a personne en écrivant ça et la ces vers, si ce n’est a une ombre et a Dieu. Ces vers étaient un gémissement dans la solitude, dans les bois, sur la mer ; voila tout. Je n’étais pas devenu plus poëte, j’étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai. C’est la le véritable art : etre touché ; oublier tout art pour atteindre le souverain art, la nature :

Ce fut tout le secret du succes si inattendu pour moi des Méditations, quand elles me furent arrachées, presque malgré moi, par des amis a qui j’en avais lu quelques fragments a Paris. Le public entendit une âme sans la voir, et vit un homme au lieu d’un livre. Depuis J. J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, c’était le poëte qu’il attendait. Ce poëte était jeune, malhabile, médiocre ; mais il était sincere. Il alla droit au cour, il eut des soupirs pour échos et des larmes pour applaudissements.

Je ne jouis pas de cette fleur de renommée qui s’attacha a mon nom des le lendemain de la publication de ce premier volume des Méditations. Trois jours apres je quittai Paris pour aller occuper un poste diplomatique a l’étranger. Louis XVIII, qui avait de l’Auguste dans le caractere littéraire, se fit lire, par le duc de Duras, mon petit volume, dont les journaux et les salons retentissaient. Il crut qu’une nouvelle Mantoue promettait a son regne un nouveau Virgile. Il ordonna a M. Siméon, son ministre de l’intérieur, de m’envoyer, de sa part, l’édition des classiques de Didot, seul présent que j’aie jamais reçu des cours. Il signa le lendemain ma nomination a un emploi de secrétaire d’ambassade, qui lui fut présentée par M. Pasquier, son ministre des affaires étrangeres. Le roi ne me vit pas. Il était loin de se douter qu’il me connaissait beaucoup de figure, et que le poëte dont il redisait déja les vers était un de ces jeunes officiers de ses gardes qu’il avait souvent paru remarquer, et a qui il avait une ou deux fois adressé la parole quand je galopais aux roues de sa voiture, dans les courses a Versailles ou a Saint-Germain.

Ces vers cependant furent pendant longtemps l’objet des critiques, des dénigrements et des railleries du vieux parti littéraire classique, qui se sentait détrôné par cette nouveauté. Le Constitutionnel et la Minerve, journaux tres illibéraux en matiere de sentiment et de gout, s’acharnerent pendant sept a huit ans contre mon nom. Ils m’affublerent d’ironies, ils m’aguerrirent aux épigrammes. Le vent les emporta, mes mauvais vers resterent dans le cour des jeunes gens et des femmes, ces précurseurs de toute postérité. Je vivais loin de la France, j’étudiais mon métier, j’écrivais encore de temps en temps les impressions de ma vie en méditations, en harmonies, en poëmes ; je n’avais aucune impatience de célébrité, aucune susceptibilité d’amour-propre, aucune jalousie d’auteur. Je n’étais pas auteur, j’étais ce que les modernes appellent un amateur, ce que les anciens appelaient un curieux de littérature, comme je suppose qu’Horace, Cicéron, Scipion, César lui-meme, l’étaient de leur temps. La poésie n’était pas mon métier ; c’était un accident, une aventure heureuse, une bonne fortune dans ma vie. J’aspirais a tout autre chose, je me destinais a d’autres travaux. Chanter n’est pas vivre : c’est se délasser ou se consoler par sa propre voix. Heureux temps ! bien des jours et bien des événements m’en séparent.

Et aujourd’hui je reçois continuellement des lettres d’inconnus qui ne cessent de me dire : « Pourquoi ne chantez-vous plus ? Nous écoutons encore. » Ces amis invisibles de mes vers ne se sont donc jamais rendu compte de la nature de mon faible talent et de la nature de la poésie elle-meme ? Ils croient apparemment que le cour humain est une lyre toujours montée et toujours complete, que l’on peut interroger du doigt a chaque heure de la vie, et dont aucune corde ne se détend, ne s’assourdit ou ne se brise avec les années et sous les vicissitudes de l’âme ? Cela peut etre vrai pour des poëtes souverains, infatigables, immortels ou toujours rajeunis par leur génie, comme Homere, Virgile, Racine, Voltaire, Dante, Pétrarque, Byron, et d’autres que je nommerais s’ils n’étaient pas mes émules et mes contemporains. Ces hommes exceptionnels ne sont que pensée, cette pensée n’est en eux que poésie, leur existence tout entiere n’est qu’un développement continu et progressif de ce don de l’enthousiasme poétique, que la nature a allumé en eux en les faisant naître, qu’ils respirent avec l’air, et qui ne s’évapore qu’avec leur dernier soupir. Quant a moi, je n’ai pas été doué ainsi. La poésie ne m’a jamais possédé tout entier. Je ne lui ai donné dans mon âme et dans ma vie seulement que la place que l’homme donne au chant dans sa journée : des moments le matin, des moments le soir, avant et apres le travail sérieux et quotidien. Le rossignol lui-meme, ce chant de la nature incarné dans les bois, ne se fait entendre qu’a ces deux heures du soleil qui se leve et du soleil qui se couche, et encore dans une seule saison de l’année. La vie est la vie, elle n’est pas un hymne de joie ou un hymne de tristesse perpétuel. L’homme qui chanterait toujours ne serait pas un homme, ce serait une voix.

L’idéal d’une vie humaine a toujours été pour moi celui-ci : la poésie de l’amour et du bonheur au commencement de la vie ; le travail, la guerre, la politique, la philosophie, toute la partie active qui demande la lutte, la sueur, le sang, le courage, le dévouement, au milieu ; et enfin le soir, quand le jour baisse, quand le bruit s’éteint, quand les ombres descendent, quand le repos approche, quand la tâche est faite, une seconde poésie ; mais la poésie religieuse alors, la poésie qui se détache entierement de la terre et qui aspire uniquement a Dieu, comme le chant de l’alouette au-dessus des nuages. Je ne comprends donc le poëte que sous deux âges et sous deux formes : a vingt ans, sous la forme d’un beau jeune homme qui aime, qui reve, qui pleure en attendant la vie active ; a quatre-vingts ans, sous la forme d’un vieillard qui se repose de la vie, assis a ses derniers soleils contre le mur du temple, et qui envoie devant lui au Dieu de son espérance ses extases de résignation, de confiance et d’adoration, dont ses longs jours ont fait déborder ses levres. Ainsi fut David, le plus lyrique, le plus pieux et le plus pathétique a la fois des hommes qui chanterent leur propre cour ici-bas. D’abord une harpe a la main, puis une épée et un sceptre, puis une lyre sacrée ; poëte au printemps de ses années, guerrier et roi au milieu, prophete a la fin, voila l’homme d’inspiration complet ! Cette poésie des derniers jours, pour en etre plus grave, n’en est pas moins céleste : au contraire, elle se purifie et se divinise en remontant au seul etre qui mérite d’etre éternellement contemplé et chanté, l’Etre infini ! C’est encore la seve du cour de l’homme, formée de larmes, d’amour, de délires, de tristesses ou de voluptés ; mais ce cour, muri par les longs soleils de la vie, n’en est pas moins savoureux : il est comme l’arbre d’encens que j’ai vu dans les sables de la Judée, dont la seve en vieillissant devient parfum, et qui passe des jardins, ou on le cueillait a l’ombre, sur l’autel, ou on le brule a la gloire de Jéhovah.

Une naive et touchante image de ces deux natures de poésie et des deux autres natures de sons que rend l’âme du poëte aux différents âges, me revient de loin a la mémoire au moment ou j’écris ces lignes.

Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes petites sours et moi, a un jeu que nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait a plier une baguette d’osier en demi-cercle ou en arc a angle tres aigu, a en rapprocher les extrémités par un fil semblable a la corde sur laquelle on ajuste la fleche, a nouer ensuite des cheveux d’inégale grandeur aux deux côtés de l’arc, comme sont disposées les fibres d’une harpe, et a exposer cette petite harpe au vent. Le vent d’été, qui dort et qui respire alternativement d’une haleine folle, faisait frissonner le réseau, et en tirait des sons d’une ténuité presque imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des sapins. Nous pretions tour a tour l’oreille, et nous nous imaginions que c’étaient les esprits célestes qui chantaient. Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux fins, jeunes, blonds et soyeux coupés aux tresses pendantes de mes sours ; mais un jour nous voulumes éprouver si les anges joueraient les memes mélodies sur des cordes d’un autre âge, empruntées a un autre front. Une bonne tante de mon pere, qui vivait a la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient blanchi la belle tete avant l’âge, surveillait nos jeux en travaillant de l’aiguille, a côté de nous, dans le jardin. Elle se preta a notre enfantillage, et coupa avec ses ciseaux une longue meche de ses cheveux, qu’elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une seconde harpe, et, la plaçant a côté de la premiere, nous les écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent mieux tendus, soit qu’ils fussent d’une nature plus élastique et plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l’une des petites harpes que dans l’autre, nous trouvâmes que les esprits de l’air chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux blonds d’enfants ; et, depuis ce jour, nous importunions souvent notre tante pour qu’elle nous laissât dépouiller par nos mains son beau front.

Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons différents selon l’âge de leurs fibres, mais aussi mélodieux a travers le réseau blanc qu’a travers le réseau blond de ces cordes vivantes, ces deux harpes ne sont-elles pas l’image puérile, mais exacte, des deux poésies appropriées aux deux âges de l’homme ? Songe et joie dans la jeunesse ; hymne et piété dans les dernieres années ? Un salut et un adieu a l’existence et a la nature, mais un adieu qui est un salut aussi ! un salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint a la vision de Dieu qui se leve tard, mais qui se leve plus visible sur l’horizon du soir de la vie humaine !

Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la poussiere des vagues soulevées par le vent, a ce milieu de la traversée ou l’on ne voit plus le bord de la vie d’ou l’on est parti, ou l’on ne voit pas encore le bord ou l’on doit aborder, si on aborde ; tout est dans la main de Celui qui dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d’avance les palpitations du cour du moucheron et de l’homme comme les circonvolutions des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu’il aura voulu. Mais si, apres les sueurs, les labeurs, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir, d’inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers a la fin de mes jours ce que je fus au commencement : un poëte, un adorateur, un chantre de sa création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-meme ou pour les hommes, je chanterai pour lui ; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini, et mes vers, au lieu d’etre des retours sur moi-meme, des plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du cour ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant, devant son Créateur.

LAMARTINE.

2 juillet 1849.


Partie 1
DES DESTINÉES DE LA POÉSIE.