Les reveries du promeneur solitaire - Jean-Jacques Rousseau - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1782

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Jean-Jacques Rousseau

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Opis ebooka Les reveries du promeneur solitaire - Jean-Jacques Rousseau

Les reveries du promeneur solitaire tiennent a la fois de l’autobiographie et de la réflexion philosophique : il constitue le dernier des écrits de Rousseau, la partie finale ayant vraisemblablement été conçue quelques semaines avant sa mort, et l’ouvre étant inachevée.

Opinie o ebooku Les reveries du promeneur solitaire - Jean-Jacques Rousseau

Fragment ebooka Les reveries du promeneur solitaire - Jean-Jacques Rousseau

A Propos
Premiere Promenade

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Premiere Promenade

Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frere, de prochain, d'ami, de société que moi-meme. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit. Par un accord unanime ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait etre le plus cruel a mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachaient a eux. J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-memes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'etre se dérober a mon affection. Les voila donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-meme ? Voila ce qui me reste a chercher. Malheureusement cette recherche doit etre précédée d'un coup d'oil sur ma position. C'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe pour arriver d'eux a moi.

Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position, elle me paraît encore un reve. Je m'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil et que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que j'aie fait sans que je m'en aperçusse un saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie a la mort. Tiré je ne sais comment de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos incompréhensible ou je n'aperçois rien du tout ; et plus je pense a ma situation présente et moins je puis comprendre ou je suis.

Eh ! comment aurais-je pu prévoir le destin qui m'attendait ? comment le puis-je concevoir encore aujourd'hui que j'y suis livré ? Pouvais-je dans mon bon sens supposer qu'un jour, moi le meme homme que j'étais, le meme que je suis encore, je passerais, je serais tenu sans le moindre doute pour un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrais l'horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que toute la salutation que me feraient les passants serait de cracher sur moi, qu'une génération tout entiere s'amuserait d'un accord unanime a m'enterrer tout vivant ? Quand cette étrange révolution se fit, pris au dépourvu, j'en fus d'abord bouleversé. Mes agitations, mon indignation me plongerent dans un délire qui n'a pas eu trop de dix ans pour se calmer, et dans cet intervalle, tombé d'erreur en erreur, de faute en faute, de sottise en sottise, j'ai fourni par mes imprudences aux directeurs de ma destinée autant d'instruments qu'ils ont habilement mis en ouvre pour la fixer sans retour. Je me suis débattu longtemps aussi violemment que vainement. Sans adresse, sans art, sans dissimulation, sans prudence, franc, ouvert impatient, emporté, je n'ai fait en me débattant que m'enlacer davantage et leur donner incessamment de nouvelles prises qu'ils n'ont eu garde de négliger. Sentant enfin tous mes efforts inutiles et me tourmentant a pure perte, j'ai pris le seul parti qui me restait a prendre, celui de me soumettre a ma destinée sans plus regimber contre la nécessité. J'ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu'elle me procure et qui ne pouvait s'allier avec le travail continuel d'une résistance aussi pénible qu'infructueuse. Une autre chose a contribué a cette tranquillité. Dans tous les raffinements de leur haine, mes persécuteurs en ont omis un que leur animosité leur a fait oublier ; c'était d'en graduer si bien les effets qu'ils pussent entretenir et renouveler mes douleurs sans cesse en me portant toujours quelque nouvelle atteinte. S'ils avaient eu l'adresse de me laisser quelque lueur d'espérance ils me tiendraient encore par la. Ils pourraient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre, et me navrera ensuite d'un tourment toujours nouveau par mon attente déçue. Mais ils ont d'avance épuisé toutes leurs ressources ; en ne me laissant rien ils se sont tout ôté a eux-memes. La diffamation la dépression, la dérision, l'opprobre dont ils m'ont couvert ne sont pas plus susceptibles d'augmentation que d'adoucissement ; nous sommes également hors d'état, eux de les aggraver et moi de m'y soustraire. Ils se sont tellement pressés de porter a son comble la mesure de ma misere que toute la puissance humaine, aidée de toutes les ruses de l'enfer, n'y saurait plus rien ajouter. La douleur physique elle-meme au lieu d'augmenter mes peines y ferait diversion. En m'arrachant des cris, peut-etre, elle m'épargnerait des gémissements, et les déchirements de mon corps suspendraient ceux de mon cour. Qu'ai-je encore a craindre d'eux puisque tout est fait ? Ne pouvant plus empirera mon état ils ne sauraient plus m'inspirer d'alarmes. L'inquiétude et l'effroi sont des maux dont ils m'ont pour jamais délivré : c'est toujours un soulagement. Les maux réels ont sur moi peu de prise ; je prends aisément mon parti sur ceux que j'éprouve, mais non pas sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchée les combine, les retourne, les étend et les augmente. Leur attente me tourmente cent fois plus que leur présence, et la menace m'est plus terrible que le coup. Sitôt qu'ils arrivent, l'événement, leur ôtant tout ce qu'ils avaient d'imaginaire, les réduit a leur juste valeur. Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les étais figurés, et meme au milieu de ma souffrance je ne laisse pas de me sentir soulagé. Dans cet état, affranchi de toute nouvelle crainte et délivré de l'inquiétude de l'espérance, la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus supportable une situation que rien ne peut empirer, et a mesure que le sentiment s'en émousse par la durée ils n'ont plus de moyens pour le ranimer. Voila le bien que m'ont fait mes persécuteurs en épuisant sans mesure tous les traits de leur animosité. Ils se sont ôté sur moi tout empire, et je puis désormais me moquer d'eux.

Il n'y a pas deux mois encore qu'un plein calme est rétabli dans mon cour. Depuis longtemps je ne.craignais plus rien, mais j'espérais encore, et cet espoir tantôt bercé tantôt frustré était une prise par laquelle mille passions diverses ne cessaient de m'agiter. Un événement aussi triste qu'imprévu vient enfin d'effacer de mon cour ce faible rayon d'espérance et. m'a fait voir ma destinée fixée a jamais sans retour ici-bas. Des lors je me suis résigné sans réserve et j'ai retrouvé la paix. Sitôt que j'ai commencé d'entrevoir la trame dans toute son étendue, j'ai perdu Pour jamais l'idée de ramener de mon vivant le public sur mon compte ; et meme ce retour, ne pouvant plus etre réciproque, me serait désormais bien inutile. Les hommes auraient beau revenir a moi, ils ne me retrouveraient plus. Avec le dédain qu'ils m'ont inspiré leur commerce me serait insipide et meme a charge, et je suis cent fois plus heureux dans ma solitude que je ne pourrais l'etre en vivant avec eux. Ils ont arraché de mon cour toutes les douceurs de la société. Elles n'y pourraient plus germer derechef a mon âge ; il est trop tard. Qu'ils me fassent désormais du bien ou du mal, tout m'est indifférent de leur part, et quoi qu'ils fassent, mes contemporains ne seront jamais rien pour moi. Mais je comptais encore sur l'avenir, et j'espérais qu'une génération meilleure, examinant mieux et les jugements portés par celle- ci sur mon compte et sa conduite avec moi démelerait aisément l'artifice de ceux qui la dirigent et me verrait encore tel que je suis. C'est cet espoir qui m'a fait écrire mes Dialogues, et qui m'a suggéré mille folles tentatives pour les faire passer a la postérité. Cet espoir quoique éloigné, tenait mon âme dans la meme agitation que quand je cherchais encore dans le siecle un cour juste, et mes espérances que j'avais beau jeter au loin me rendaient également le jouet des hommes d'aujourd'hui. J'ai dit dans mes Dialogues sur quoi je fondais cette attente. Je me trompais. Je l'ai senti par bonheur assez a temps pour trouver encore avant ma derniere heure un intervalle de pleine quiétude et de repos absolu. Cet intervalle a commencé a l'époque dont je parle, et j'ai lieu de croire qu'il ne sera plus interrompu.

Il se passe bien peu de jours que de nouvelles réflexions ne me confirment combien j'étais dans l'erreur de compter sur le retour du public, meme dans un autre âge ; puisqu'il est conduit dans ce qui me regarde par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les corps qui m'ont pris en aversion. Les particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent point. Les memes passions s'y perpétuent, et leur haine ardente, immortelle comme le démon qui l'inspire, a toujours la meme activité. Quand tous mes ennemis particuliers seront morts, les médecins, les oratoriens vivront encore, et quand je n'aurais pour persécuteurs que ces deux corps-la, je dois etre sur qu'ils ne laisseront pas plus de paix a ma mémoire apres ma mort qu'ils n'en laissent a ma personne de mon vivant. Peut-etre par trait de temps, les médecins, que j'ai réellement offensés, pourraient-ils s'apaiser. Mais les oratoriens que j'aimais, que j'estimais, en qui j'avais toute confiance et que je n'offensai jamais, les oratoriens, gens d'Eglise et demi-moines seront a jamais implacables, leur propre iniquité fait mon crime que leur amour-propre ne me pardonnera jamais et le public dont ils auront soin d'entretenir et ranimer l'animosité sans cesse, ne s'apaisera pas plus qu'eux.

Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien a espérer ni a craindre en ce monde et m'y voila tranquille au fond de l'abîme, pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu meme.

Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais. Je n'ai plus en ce monde ni prochain, ni semblables, ni freres. Je suis sur la terre comme dans une planete étrangere ou je serais tombé de celle que j'habitais. Si je reconnais autour de moi quelque chose, ce ne sont que des objets affligeants et déchirants pour mon cour, et je ne peux jeter les yeux sur ce qui me touche et m'entoure sans y trouver toujours quelque sujet de dédain qui m'indigne, ou de douleur qui m'afflige Ecartons donc de mon esprit tous les pénibles objets dont je m'occuperais aussi douloureusement qu'inutilement. Seul pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu'en moi la consolation, l'espérance et la paix, je ne dois ni ne veux plus m'occuper que de moi. C'est dans cet état que je reprends la suite de l'examen sévere et sincere que j'appelai jadis mes Confessions. Je consacre mes derniers jours a m'étudier moi-meme et a préparer d'avance le compte que je ne tarderai pas a rendre de moi. Livrons-nous tout entier a la douceur de converser avec mon âme puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent m'ôter. Si a force de réfléchir sur mes dispositions intérieures je parviens a les mettre en meilleur ordre et a corriger le mal qui peut y rester, mes méditations ne seront pas entierement inutiles, et quoique je ne sois plus bon a rien sur la terre je n'aurai pas tout a fait perdu mes derniers jours. Les loisirs de mes promenades journalieres ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j'ai regret d'avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l'écriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les relirai m'en rendra la jouissance. J'oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu'avait mérité mon cour. Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes reveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu'un solitaire qui réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-meme. Du reste toutes les idées étrangeres qui me passent par la tete en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j'ai pensé tout comme il m'est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une nouvelle connaissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentiments et des pensées dont mon esprit fait sa pâture journaliere dans l'étrange état ou je suis. Ces feuilles peuvent donc etre regardées comme un appendice de mes Confessions, mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien a dire qui puisse le mériter. Mon cour s'est purifié a la coupelle de l'adversité, et j'y trouve a peine en le sondant avec soin quelque reste de penchant répréhensible. Qu'aurais-je encore a confesser quand toutes les affections terrestres en sont arrachées ? Je n'ai pas plus a me louer qu'a me blâmer : je suis nul désormais parmi les hommes, et c'est tout ce que je puis etre, n'ayant plus avec eux de relation réelle, de véritable société. Ne pouvant plus faire aucun bien qui ne tourne a mal, ne pouvant plus agir sans nuire a autrui ou a moi-meme m'abstenir est devenu mon unique devoir, et je le remplis autant qu'il est en moi Mais dans ce désouvrement du corps mon âme est encore active, elle produit encore des sentiments, des pensées, et sa vie interne et morale semble encore s'etre accrue par la mort de tout intéret terrestre et temporel. Mon corps n'est plus pour moi qu'un embarras, qu'un obstacle, et je m'en dégage d'avance autant que je puis.

Une situation si singuliere mérite assurément d'etre examinée et décrite, et c'est a cet examen que je consacre mes derniers loisirs. Pour le faire avec succes il y faudrait procéder avec ordre et méthode : mais je suis incapable de ce travail et meme il m'écarterait de mon but qui est de me rendre compte des modifications de mon âme et de leurs successions. Je ferai sur moi-meme a quelque égard les opérations que font les physiciens sur l'air pour en connaître l'état journalier. J'appliquerai le barometre a mon âme, et ces opérations bien dirigées et longtemps répétées me pourraient fournir des résultats aussi surs que les leurs. Mais je n'étends pas jusque-la mon entreprise. Je me contenterai de tenir le registre des opérations sans chercher a les réduire en systeme. Je fais la meme entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n'écrivait ses Essais que pour les autres, et je n'écris mes reveries que pour moi. Si dans mes plus vieux jours, aux approches du départ, je reste, comme je l'espere dans la meme disposition ou je suis, leur lecture me rappellera la douceur que je goute a les écrire et, faisant renaître ainsi pour moi le temps passé, doublera pour ainsi dire mon existence. En dépit des hommes, je saurai gouter encore le charme de la société et je vivrai décrépit avec moi dans un autre âge comme je vivrais avec un moins vieux ami. J'écrivais mes premieres Confessions et mes Dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les dérober aux mains rapaces de mes persécuteurs pour les transmettre, s'il était possible, a d'autres générations. La meme inquiétude ne me tourmente plus pour cet écrit, je sais qu'elle serait inutile, et le désir d'etre mieux connu des hommes s'étant éteint dans mon cour n'y laisse qu'une indifférence profonde sur le sort et de mes vrais écrits et des monuments de mon innocence, qui déja peut-etre ont été tous pour jamais anéantis. Qu'on épie ce que je fais, qu'on s'inquiete de ces feuilles, qu'on s'en empare, qu'on les supprime, qu'on les falsifie, tout cela m'est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si on me les enleve de mon vivant on ne m'enlevera ni le plaisir de les avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les méditations solitaires dont elles sont le fruit et dont la source ne peut ne s'éteindre qu'avec mon âme. Si des mes premieres calamités j'avais su ne point regimber contre ma destinée et prendre le parti que je prends aujourd'hui, tous les efforts des hommes, toutes leurs épouvantables machines eussent été sur moi sans effet, et ils n'auraient pas plus troublé mon repos par toutes leurs trames qu'ils ne peuvent le troubler désormais par tous leurs succes ; qu'ils jouissent a leur gré de mon opprobre, ils ne m'empecheront pas de jouir de mon innocence et d'achever mes jours en paix malgré eux.