Les Quarante-cinq - Tome III - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1848

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka Les Quarante-cinq - Tome III - Alexandre Dumas

La suite de «La reine Margot» et de «La dame de Monsoreau». Située entre le le 26 octobre 1585 et le 10 juin 1586, l'intrigue met en scene cette garde gasconne d'Henri III. Et nous retrouvons Chicot...

Opinie o ebooku Les Quarante-cinq - Tome III - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Quarante-cinq - Tome III - Alexandre Dumas

A Propos
LXIV – Préparatifs de bataille
LXV – Monseigneur

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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LXIV – Préparatifs de bataille

 

Le camp du nouveau duc de Brabant était assis sur les deux rives de l’Escaut : l’armée, bien disciplinée, était cependant agitée d’un esprit d’agitation facile a comprendre.

En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d’Anjou, non point par sympathie pour le susdit duc, mais pour etre aussi désagréables que possible a l’Espagne, et aux catholiques de France et d’Angleterre ; ils se battaient donc plutôt par amour-propre que par conviction ou par dévoument, et l’on sentait bien que la campagne une fois finie, ils abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions.

D’ailleurs ces conditions, le duc d’Anjou laissait toujours croire qu’a l’heure venue, il irait au devant d’elles. Son mot favori était : « Henri de Navarre s’est bien fait catholique, pourquoi François de France ne se ferait-il pas huguenot ? »

De l’autre côté, au contraire, c’est-a-dire chez l’ennemi, existaient, en opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes distincts, une cause parfaitement arretée, le tout parfaitement pur d’ambition ou de colere.

Anvers avait d’abord eu l’intention de se donner, mais a ses conditions et a son heure ; elle ne refusait pas précisément François, mais elle se réservait d’attendre, forte par son assiette, par le courage et l’expérience belliqueuse de ses habitants ; elle savait d’ailleurs qu’en étendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine, elle trouvait Alexandre Farnese dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas d’urgence, n’accepterait-elle pas les secours de l’Espagne contre Anjou, comme elle avait accepté le secours d’Anjou contre l’Espagne ?

Quitte, apres cela, a repousser l’Espagne apres que l’Espagne l’aurait aidée a repousser Anjou.

Ces républicains monotones avaient pour eux la force d’airain du bon sens.

Tout a coup ils virent apparaître une flotte a l’embouchure de l’Escaut, et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France, et que ce grand amiral de France amenait un secours a leur ennemi.

Depuis qu’il était venu mettre le siege devant Anvers, le duc d’Anjou était devenu naturellement l’ennemi des Anversois.

En apercevant cette flotte, et en apprenant l’arrivée de Joyeuse, les calvinistes du duc d’Anjou firent une grimace presque égale a celle que faisaient les Flamands. Les calvinistes étaient fort braves, mais en meme temps fort jaloux ; ils passaient facilement sur les questions d’argent, mais n’aimaient point qu’on vînt rogner leurs lauriers, surtout avec des épées qui avaient servi a saigner tant de huguenots au jour de la Saint-Barthélemy.

De la, force querelles qui commencerent le soir meme de l’arrivée de Joyeuse, et se continuerent triomphalement le lendemain et le surlendemain.

Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders servaient de champ clos, et l’on jetait dans le fleuve beaucoup plus de morts qu’une affaire en rase campagne n’en eut couté aux Français. Si le siege d’Anvers, comme celui de Troie, eut duré neuf ans, les assiégés n’eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les assiégeants ; ceux-ci se fussent certainement détruits eux-memes.

François faisait, dans toutes ces querelles, l’office de médiateur, mais non sans d’énormes difficultés ; il y avait des engagements pris avec les huguenots français : blesser ceux-ci, c’était se retirer l’appui moral des huguenots flamands, qui pouvaient l’aider dans Anvers.

D’un autre côté, brusquer les catholiques envoyés par le roi pour se faire tuer a son service, était pour le duc d’Anjou chose non seulement impolitique, mais encore compromettante.

L’arrivée de ce renfort, sur lequel le duc d’Anjou lui-meme ne comptait pas, avait bouleversé les Espagnols, et de leur côté les Lorrains en crevaient de fureur.

C’était bien quelque chose pour le duc d’Anjou que de jouir a la fois de cette double satisfaction.

Mais le duc ne ménageait point ainsi tous les partis sans que la discipline de son armée en souffrît fort.

Joyeuse, a qui la mission n’avait jamais souri, on se le rappelle, se trouvait mal a l’aise au milieu de cette réunion d’hommes si divers de sentiments ; il sentait instinctivement que le temps des succes était passé. Quelque chose comme le pressentiment d’un grand échec courait dans l’air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de capitaine, il déplorait d’etre venu de si loin pour partager une défaite.

Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d’Anjou avait eu grand tort de mettre le siege devant Anvers. Le prince d’Orange, qui lui avait donné ce traître conseil, avait disparu depuis que le conseil avait été suivi, et l’on ne savait pas ce qu’il était devenu. Son armée était en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc d’Anjou l’appui de cette armée ; cependant on n’entendait point dire le moins du monde qu’il y eut division entre les soldats de Guillaume et les Anversois, et la nouvelle d’un seul duel entre les assiégés n’était pas venue réjouir les assiégeants depuis qu’ils avaient assis leur camp devant la place.

Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siege, c’est que cette ville importante d’Anvers était presque une capitale : or, posséder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c’est un avantage réel ; mais prendre d’assaut la deuxieme capitale de ses futurs États, c’était s’exposer a la désaffection des Flamands, et Joyeuse connaissait trop bien les Flamands pour espérer, en supposant que le duc d’Anjou prît Anvers, qu’ils ne se vengeraient pas tôt ou tard de cette prise, et avec usure.

Cette opinion, Joyeuse l’exposait tout haut dans la tente du duc, cette nuit meme ou nous avons introduit nos lecteurs dans le camp français.

Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc était assis ou plutôt couché sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit de repos, et il écoutait, non point les avis du grand amiral de France, mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.

Aurilly, par ses lâches complaisances, par ses basses flatteries et par ses continuelles assiduités, avait enchaîné la faveur du prince ; jamais il ne l’avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu’il avait évité l’écueil ou la Mole, Coconnas, Bussy et tant d’autres s’étaient brisés.

Avec son luth, avec ses messages d’amour, avec ses renseignements exacts sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manouvres habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu’il convoitait, quelle que fut cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande fortune, adroitement disposée en cas de revers ; de sorte qu’il paraissait toujours etre le pauvre musicien Aurilly, courant apres un écu, et chantant comme les cigales lorsqu’il avait faim.

L’influence de cet homme était immense parce qu’elle était secrete.

Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses développements de stratégie et détourner l’attention du duc, Joyeuse se retira en arriere, interrompant tout net le fil de son discours.

François avait l’air de ne pas écouter, mais il écoutait réellement ; aussi cette impatience de Joyeuse ne lui échappa-t-elle point, et, sur-le-champ :

– Monsieur l’amiral, dit-il, qu’avez-vous ?

– Rien, monseigneur ; j’attends seulement que Votre Altesse ait le loisir de m’écouter.

– Mais j’écoute, monsieur de Joyeuse, j’écoute, répondit allegrement le duc. Ah ! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien épaissi par la guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis écouter deux personnes parlant ensemble, quand César dictait sept lettres a la fois !

– Monseigneur, répondit Joyeuse en lançant au pauvre musicien un coup d’oil sous lequel celui-ci plia avec son humilité ordinaire, je ne suis pas un chanteur pour avoir besoin que l’on m’accompagne quand je parle.

– Bon, bon, duc ; taisez-vous, Aurilly.

Aurilly s’inclina.

– Donc, continua François, vous n’approuvez pas mon coup de main sur Anvers, monsieur de Joyeuse ?

– Non, monseigneur.

– J’ai adopté ce plan en conseil, cependant.

– Aussi, monseigneur, n’est-ce qu’avec une grande réserve que je prends la parole, apres tant d’expérimentés capitaines.

Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui.

Plusieurs voix s’éleverent pour affirmer au grand amiral que son avis était le leur.

D’autres, sans parler, firent des signes d’assentiment.

– Comte de Saint-Aignan, dit le prince a l’un de ses plus braves colonels, vous n’etes pas de l’avis de M. de Joyeuse, vous ?

– Si fait, monseigneur, répondit M. de Saint-Aignan.

– Ah ! c’est que, comme vous faisiez la grimace…

Chacun se mit a rire. Joyeuse pâlit, le comte rougit.

– Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l’habitude de donner son avis de cette façon, c’est un conseiller peu poli, voila tout.

– Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu tort de me reprocher une infirmité contractée a son service ; j’ai, a la prise de Cateau-Cambrésis, reçu un coup de pique dans la tete, et, depuis ce temps j’ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces dont se plaint Son Altesse… Ce n’est pas, toutefois, une excuse que je vous donne, monsieur de Joyeuse, c’est une explication, dit fierement le comte en se retournant.

– Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c’est un reproche que vous faites, et vous avez raison.

Le sang monta au visage du duc François.

– Et a qui ce reproche ? dit-il.

– Mais, a moi, probablement, monseigneur.

– Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse, a vous qu’il ne connaît pas ?

– Parce que j’ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.

– Mais enfin, s’écria le prince, il faut que ma position se dessine dans le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais ou, m’a parlé d’une royauté. Ou est-elle, cette royauté ? dans Anvers. Ou est-il, lui ! dans Anvers aussi, probablement. Eh bien ! il faut prendre Anvers, et, Anvers pris, nous saurons a quoi nous en tenir.

– Eh ! monseigneur, vous le savez déja, sur mon âme, ou vous seriez en vérité moins bon politique qu’on ne le dit. Qui vous a donné le conseil de prendre Anvers ? M. le prince d’Orange, qui a disparu au moment de se mettre en campagne ; M. le prince d’Orange, qui, tout en faisant Votre Altesse duc de Brabant, s’est réservé la lieutenance générale du duché ; le prince d’Orange, qui a intéret a ruiner les Espagnols par vous et vous par les Espagnols ; M. le prince d’Orange, qui vous remplacera, qui vous succédera, s’il ne vous remplace et ne vous succede déja ; le prince d’Orange… Eh ! monseigneur, jusqu’a présent en suivant les conseils du prince d’Orange, vous n’avez fait qu’indisposer les Flamands. Vienne un revers, et tous ceux qui n’osent vous regarder en face courront apres vous comme ces chiens timides qui ne courent qu’apres les fuyards.

– Quoi ! vous supposez que je puisse etre battu par des marchands de laine, par des buveurs de biere ?

– Ces marchands de laine, ces buveurs de biere ont donné fort a faire au roi Philippe de Valois, a l’empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui étaient trois princes d’assez bonne maison, monseigneur, pour que la comparaison ne puisse pas vous etre trop désagréable.

– Ainsi, vous craignez un échec ?

– Oui, monseigneur, je le crains.

– Vous ne serez donc pas la, monsieur de Joyeuse ?

– Pourquoi donc n’y serais-je point ?

– Parce que je m’étonne que vous doutiez a ce point de votre propre bravoure, que vous vous voyiez déja en fuite devant les Flamands : en tout cas, rassurez-vous : ces prudents commerçants ont l’habitude, quand ils marchent au combat, de s’affubler de trop lourdes armures pour qu’ils aient la chance de vous atteindre, courussent-ils apres vous.

– Monseigneur, je ne doute pas de mon courage ; monseigneur, je serai au premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d’autres le seront au dernier, voila tout.

– Mais enfin votre raisonnement n’est pas logique, monsieur de Joyeuse : vous approuvez que j’aie pris les petites places.

– J’approuve que vous preniez ce qui ne se défend point.

– Eh bien ! apres avoir pris les petites places qui ne se défendaient pas, comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu’elle se défend, ou plutôt parce qu’elle menace de se défendre.

– Et Votre Altesse a tort : mieux vaut reculer sur un terrain sur que de trébucher dans un fossé en continuant de marcher en avant.

– Soit, je trébucherai, mais je ne reculerai pas.

– Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s’inclinant, et nous, de notre côté, nous ferons comme voudra Votre Altesse ; nous sommes ici pour lui obéir.

– Ce n’est pas répondre, duc.

– C’est cependant la seule réponse que je puisse faire a Votre Altesse.

– Voyons, prouvez-moi que j’ai tort ; je ne demande pas mieux que de me rendre a votre avis.

– Monseigneur, voyez l’armée du prince d’Orange, elle était vôtre, n’est-ce pas ? Eh bien ! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans Anvers, ce qui est bien différent ; voyez le Taciturne, comme vous l’appelez vous-meme : il était votre ami et votre conseiller ; non seulement vous ne savez pas ce qu’est devenu le conseiller, mais encore vous croyez etre sur que l’ami s’est changé en ennemi ; voyez les Flamands : lorsque vous étiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en vous voyant arriver ; maintenant ils ferment leurs portes a votre vue et braquent leurs canons a votre approche, ni plus ni moins que si vous étiez le duc d’Albe. Eh bien ! je vous le dis : Flamands et Hollandais, Anvers et Orange n’attendent qu’une occasion de s’unir contre vous, et ce moment sera celui ou vous crierez feu a votre maître d’artillerie.

– Eh bien ! répondit le duc d’Anjou, on battra du meme coup Anvers et Orange, Flamands et Hollandais.

– Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner l’assaut a Anvers, en supposant que nous n’ayons affaire qu’aux Anversois, et que tandis que nous donnerons l’assaut, le Taciturne tombera sur nous sans rien dire, avec ces éternels huit ou dix mille hommes, toujours détruits et toujours renaissants, a l’aide desquels depuis dix ou douze ans il tient en échec le duc d’Albe, don Juan Requesens et le duc de Parme.

– Ainsi, vous persistez dans votre opinion ?

– Dans laquelle ?

– Que nous serons battus.

– Immanquablement.

– Eh bien ! c’est facile a éviter, pour votre part, du moins, monsieur de Joyeuse, continua aigrement le prince ; mon frere vous a envoyé vers moi pour me soutenir ; votre responsabilité est a couvert, si je vous donne congé en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d’etre soutenu.

– Votre Altesse peut me donner congé, dit Joyeuse ; mais, a la veille d’une bataille, ce serait une honte pour moi que l’accepter.

Un long murmure d’approbation accueillit les paroles de Joyeuse ; le prince comprit qu’il avait été trop loin.

– Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme, vous ne voulez pas m’entendre. Il me semble pourtant que j’ai raison, ou plutôt que, dans la position ou je suis, je ne puis avouer tout haut que j’ai eu tort ; vous me reprochez mes fautes, je les connais : j’ai été trop jaloux de l’honneur de mon nom ; j’ai trop voulu prouver la supériorité des armes françaises, donc j’ai tort. Mais le mal est fait ; en voulez-vous commettre un pire ? Nous voici devant des gens armés, c’est-a-dire devant des hommes qui nous disputent ce qu’ils m’ont offert. Voulez-vous que je leur cede ? Demain alors, ils reprendront piece a piece ce que j’ai conquis ; non, l’épée est tirée, frappons, ou sinon nous serons frappés ; voila mon sentiment.

– Du moment ou Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai d’ajouter un mot ; je suis ici pour vous obéir, monseigneur, et d’aussi grand cour, croyez-le bien, si vous me conduisez a la mort, que si vous me menez a la victoire ; cependant… mais non, monseigneur.

– Quoi ?

– Non, je veux et dois me taire.

– Non, par Dieu ! dites, amiral ; dites, je le veux.

– Alors en particulier, monseigneur.

– En particulier ?

– Oui, s’il plaît a Votre Altesse.

Tous se leverent et reculerent jusqu’aux extrémités de la spacieuse tente de François.

– Parlez, dit celui-ci.

– Monseigneur peut prendre indifféremment un revers que lui infligerait l’Espagne, un échec qui rendrait triomphants ces buveurs de biere flamands, ou ce prince d’Orange a double face ; mais s’accommoderait-il aussi volontiers de faire rire a ses dépens M. le duc de Guise ?

François fronça le sourcil.

– M. de Guise ? dit-il ; eh ! qu’a-t-il a faire dans tout ceci ?

– M. de Guise, continua Joyeuse, a tenté, dit-on, de faire assassiner monseigneur ; si Salcede ne l’a pas avoué sur l’échafaud, il l’a avoué a la gene. Or, c’est une grande joie a offrir au Lorrain, qui joue un grand rôle dans tout ceci, ou je m’y trompe fort, que de nous faire battre sous Anvers, et de lui procurer, qui sait ? sans bourse délier, cette mort d’un fils de France, qu’il avait promis de payer si cher a Salcede. Lisez l’histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont pour habitude d’engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus illustres et des meilleurs chevaliers français.

Le duc secoua la tete.

– Eh bien ! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s’il le faut, au Lorrain maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me voir fuyant. J’ai soif de gloire, Joyeuse ; car, seul de mon nom, j’ai encore des batailles a gagner.

– Et Cateau-Cambrésis que vous oubliez, monseigneur ; il est vrai que vous etes le seul.

– Comparez donc cette escarmouche a Jarnac et a Moncontour, Joyeuse, et faites le compte de ce que je redois a mon bien-aimé frere Henri. Non, non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre ; je suis un prince français, moi.

Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse, s’étaient éloignés :

– Messieurs, ajouta-t-il, l’assaut tient toujours ; la pluie a cessé, les terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit.

Joyeuse s’inclina.

– Monseigneur voudra bien détailler ses ordres, dit-il, nous les attendons.

– Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galere amirale, n’est-ce pas, monsieur de Joyeuse ?

– Oui, monseigneur.

– Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n’ayant dans le port que des vaisseaux marchands ; alors vous viendrez vous embosser en face du quai. La, si le quai est défendu, vous foudroierez la ville en tentant un débarquement avec vos quinze cents hommes.

Du reste de l’armée je ferai deux colonnes, l’une commandée par M. le comte de Saint-Aignan, l’autre commandée par moi-meme. Toutes deux tenteront l’escalade par surprise au moment ou les premiers coups de canon partiront.

La cavalerie demeurera en réserve, en cas d’échec, pour protéger la retraite de la colonne repoussée.

De ces trois attaques, l’une réussira certainement. Le premier corps, établi sur le rempart, tirera une fusée pour rallier a lui les autres corps.

– Mais il faut tout prévoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que vous ne croyez pas supposable, c’est-a-dire que les trois colonnes d’attaque soient repoussées toutes trois.

– Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos batteries, et nous nous répandons dans les polders, ou les Anversois ne se hasarderont point a nous venir chercher.

On s’inclina en signe d’adhésion.

– Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence.

Qu’on éveille les troupes endormies, qu’on embarque avec ordre ; que pas un feu, pas un coup de mousquet ne révelent notre dessein. Vous serez dans le port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre départ. Nous, qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en meme temps que vous.

Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu’ici ne craindra point de traverser l’Escaut avec nous.

Les capitaines quitterent la tente du prince, et donnerent leurs ordres avec les précautions indiquées.

Bientôt, toute cette fourmiliere humaine fit entendre son murmure confus : mais on pouvait croire que c’était celui du vent, se jouant dans les gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders.

L’amiral s’était rendu a son bord.


LXV – Monseigneur

 

Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprets, hostiles de M. le duc d’Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur attribuant toute la mauvaise volonté possible.

Anvers était comme une ruche quand vient le soir, calme et déserte a l’extérieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.

Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues, barricadaient leurs maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient avec les bataillons du prince d’Orange, dont une partie déja était en garnison a Anvers, et dont l’autre partie rentrait par fractions, qui, aussitôt rentrées, s’égrenaient dans la ville.

Lorsque tout fut pret pour une vigoureuse défense, le prince d’Orange, par un soir sombre et sans lune, entra a son tour dans la ville sans manifestation aucune, mais avec le calme et la fermeté qui présidaient a l’accomplissement de toutes ses résolutions, lorsque ces résolutions étaient une fois prises.

Il descendit a l’Hôtel-de-Ville, ou ses affidés avaient tout préparé pour son installation.

La il reçut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en revue les officiers des troupes soldées, puis enfin reçut les principaux officiers qu’il mit au courant de ses projets.

Parmi ses projets, le plus arreté était de profiter de la manifestation du duc d’Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d’Anjou en arrivait ou le Taciturne avait voulu l’amener, et celui-la voyait avec joie ce nouveau compétiteur a la souveraine puissance se perdre comme les autres.

Le soir meme ou le duc d’Anjou s’appretait a attaquer, comme nous l’avons vu, le prince d’Orange, qui était depuis deux jours dans la ville, tenait conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.

A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince d’Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le prince d’Orange secouait la tete comme un homme surpris de cette incertitude.

Mais, a chaque hochement de tete, le commandant de la place répondait :

– Prince, vous savez que c’est chose convenue, que monseigneur doit venir : attendons donc monseigneur.

Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne ; mais tout en fronçant le sourcil et en rongeant ses ongles d’impatience, il attendait.

Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds battements, et semblait demander au balancier d’accélérer la venue du personnage attendu si impatiemment.

Neuf heures du soir sonnerent : l’incertitude était devenue une anxiété réelle ; quelques vedettes prétendaient avoir aperçu du mouvement dans le camp français.

Une petite barque plate comme le bassin d’une balance avait été expédiée sur l’Escaut ; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du côté de la terre que de ce qui se passait du côté de la mer, avaient désiré avoir des nouvelles précises de la flotte française : la petite barque n’était point revenue.

Le prince d’Orange se leva, et, mordant de colere ses gants de buffle, il dit aux Anversois :

– Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu’Anvers sera prise et brulée quand il arrivera : la ville, alors, pourra juger de la différence qui existe sous ce rapport entre les Français et les Espagnols.

Ces paroles n’étaient point faites pour rassurer messieurs les officiers civils, aussi se regarderent-ils avec beaucoup d’émotion.

En ce moment, un espion qu’on avait envoyé sur la route de Malines, et qui avait poussé son cheval jusqu’a Saint-Nicolas, revint en annonçant qu’il n’avait rien vu ni entendu qui annonçât le moins du monde la venue de la personne que l’on attendait.

– Messieurs, s’écria le Taciturne a cette nouvelle, vous le voyez, nous attendrions inutilement ; faisons nous-memes nos affaires ; le temps nous presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d’avoir confiance en des talents supérieurs ; mais vous voyez qu’avant tout, c’est sur soi-meme qu’il faut se reposer.

Délibérons donc, messieurs.

Il n’avait point achevé, que la portiere de la salle se souleva et qu’un valet de la ville apparut et prononça ce seul mot qui, dans un pareil moment, paraissait en valoir mille autres :

– Monseigneur !

Dans l’accent de cet homme, dans cette joie qu’il n’avait pu s’empecher de manifester en accomplissant son devoir d’huissier, on pouvait lire l’enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu’on appelait de ce nom vague et respectueux :

Monseigneur !

A peine le son de cette voix tremblante d’émotion s’était-il éteint, qu’un homme d’une taille élevée et impérieuse, portant avec une grâce supreme le manteau qui l’enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua courtoisement ceux qui se trouvaient la.

Mais au premier regard son oil fier et perçant démela le prince au milieu des officiers. Il marcha droit a lui et lui offrit la main.

Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect.

Ils s’appelerent monseigneur l’un l’autre.

Apres ce bref échange de civilités, l’inconnu se débarrassa de son manteau.

Il était vetu d’un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de longues bottes de cuir.

Il était armé d’une longue épée qui semblait faire partie, non de son costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance a son côté ; une petite dague était passée a sa ceinture, pres d’une aumôniere gonflée de papiers.

Au moment ou il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont nous avons parlé, toutes souillées de poussiere et de boue.

Ses éperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu’un son sinistre a chaque pas qu’il faisait sur les dalles.

Il prit place a la table du conseil.

– Eh bien ! ou en sommes-nous, monseigneur ? demanda-t-il.

– Monseigneur, répondit le Taciturne, vous avez du voir en venant jusqu’ici que les rues étaient barricadées.

– J’ai vu cela.

– Et les maisons crénelées, ajouta un officier.

– Quant a cela, je n’ai pu le voir ; mais c’est d’une bonne précaution.

– Et les chaînes doublées, dit un autre.

– A merveille, répliqua l’inconnu d’un ton insouciant.

– Monseigneur n’approuve point ces préparatifs de défense ? demanda une voix avec un accent sensible d’inquiétude et de désappointement.

– Si fait, dit l’inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les circonstances ou nous nous trouvons, elles soient fort utiles ; elles fatiguent le soldat et inquietent le bourgeois. Vous avez un plan d’attaque et de défense, je suppose ?

– Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, répondit le bourgmestre.

– Dites, messieurs, dites.

– Monseigneur est arrivé un peu tard, ajouta le prince, et, en l’attendant, j’ai du agir.

– Et vous avez bien fait, monseigneur ; d’ailleurs, on sait que lorsque vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n’ai point perdu mon temps en route.

Puis, se retournant du côté des bourgeois :

– Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu’un mouvement se prépare dans le camp des Français ; ils se disposent a une attaque ; mais comme nous ne savons de quel côté l’attaque aura lieu, nous avons fait disposer le canon de telle sorte qu’il soit partagé avec égalité sur toute l’étendue du rempart.

– C’est sage, répondit l’inconnu avec un léger sourire, et regardant a la dérobée le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre, parler de guerre tous les bourgeois.

– Il en a été de meme de nos troupes civiques, continua le bourgmestre, elles sont réparties par postes doubles sur toute l’étendue des murailles, et ont ordre de courir a l’instant meme au point d’attaque.

L’inconnu ne répondit rien ; il semblait attendre que le prince d’Orange parlât a son tour.

– Cependant, continua le bourgmestre, l’avis du plus grand nombre des membres du conseil est qu’il semble impossible que les Français méditent autre chose qu’une feinte.

– Et dans quel but cette feinte ? demanda l’inconnu.

– Dans le but de nous intimider et de nous amener a un arrangement a l’amiable qui livre la ville aux Français.

L’inconnu regarda de nouveau le prince d’Orange : on eut dit qu’il était étranger a tout ce qui se passait, tant il écoutait toutes ces paroles avec une insouciance qui tenait du dédain.

– Cependant, dit une voix inquiete, ce soir on a cru remarquer dans le camp des préparatifs d’attaque.

– Soupçons sans certitude, reprit le bourgmestre. J’ai moi-meme examiné le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg : les canons paraissaient cloués au sol, les hommes se préparaient au sommeil sans aucune émotion, M. le duc d’Anjou donnait a dîner dans sa tente.

L’inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d’Orange. Cette fois il lui sembla qu’un léger sourire crispait la levre du Taciturne, tandis que, d’un mouvement a peine visible, ses épaules dédaigneuses accompagnaient ce sourire.

– Eh ! messieurs, dit l’inconnu, vous etes dans l’erreur complete ; ce n’est point une attaque furtive qu’on vous prépare en ce moment, c’est un bel et bon assaut que vous allez essuyer.

– Vraiment ?

– Vos plans, si naturels qu’ils vous paraissent, sont incomplets.

– Cependant, monseigneur… firent les bourgeois, humiliés que l’on parut douter de leurs connaissances en stratégie.

– Incomplets, reprit l’inconnu, en ceci, que vous vous attendez a un choc, et que vous avez pris toutes vos précautions pour cet événement.

– Sans doute.

– Eh bien ! ce choc, messieurs, si vous m’en croyez…

– Achevez, monseigneur.

– Vous ne l’attendrez pas, vous le donnerez.

– A la bonne heure ! s’écria le prince d’Orange, voila parler.

– En ce moment, continua l’inconnu, qui comprit des lors qu’il allait trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent.

– Comment savez-vous cela, monseigneur ? s’écrierent tous ensemble le bourgmestre et les autres membres du conseil.

– Je le sais, dit l’inconnu.

Un murmure de doute passa comme un souffle dans l’assemblée, mais, si léger qu’il fut, il effleura les oreilles de l’habile homme de guerre qui venait d’etre introduit sur la scene pour y jouer, selon toute probabilité, le premier rôle.

– En doutez-vous ? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme habitué a lutter contre toutes les appréhensions, tous les amours-propres et tous les préjugés bourgeois.

– Nous n’en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que cependant Votre Altesse nous permette de lui dire…

– Dites.

– Que s’il en était ainsi…

– Apres ?

– Nous en aurions des nouvelles.

– Par qui ?

– Par notre espion de marine.

En ce moment un homme poussé par l’huissier entra lourdement dans la salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s’avançant moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d’Orange.

– Ah ! ah ! dit le bourgmestre, c’est toi, mon ami.

– Moi-meme, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu.

– Monseigneur, dit le bourgmestre, c’est l’homme que nous avons envoyé a la découverte.

A ce mot de monseigneur, lequel ne s’adressait pas au prince d’Orange, l’espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s’avança précipitamment pour mieux voir celui que l’on désignait par ce titre.

Le nouveau venu était un de ces marins flamands dont le type est si reconnaissable, étant si accentué : la tete carrée, les yeux bleus, le col court et les épaules larges ; il froissait entre ses grosses mains son bonnet de laine humide, et lorsqu’il fut pres des officiers, on vit qu’il laissait sur les dalles une large trace d’eau.

C’est que ses vetements grossiers étaient littéralement trempés et dégouttants.

– Oh ! oh ! voila un brave qui est revenu a la nage, dit l’inconnu en regardant le marin avec cette habitude de l’autorité, qui impose soudain au soldat et au serviteur, parce qu’elle implique a la fois le commandement et la caresse.

– Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l’Escaut est large et rapide aussi, monseigneur.

– Parle, Goes, parle, continua l’inconnu, sachant bien le prix de la faveur qu’il faisait a un simple matelot en l’appelant par son nom.

Aussi, a partir de ce moment, l’inconnu parut exister seul pour Goes, et s’adressant a lui, quoique envoyé par un autre, c’était peut-etre a cet autre qu’il eut du rendre compte de sa mission :

– Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque ; j’ai passé avec le mot d’ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur l’Escaut avec nos bâtiments, et j’ai poussé jusqu’a ces damnés Français. Ah ! pardon, monseigneur.

Goes s’arreta.

– Va, va, dit l’inconnu en souriant, je ne serai qu’a moitié damné.

– Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner…

L’inconnu fit un signe de tete. Goes continua :

– Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge, j’ai entendu une voix qui criait :

– Hola de la barque, que voulez-vous ?

Je croyais que c’était a moi que l’interpellation était adressée, et j’allais répondre une chose ou l’autre, quand j’entendis crier derriere moi :

– Canot amiral.

L’inconnu regarda les officiers avec un signe de tete qui signifiait :

– Que vous avais-je dit ?

– Au meme instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je sentis un choc épouvantable ; ma barque s’enfonça ; l’eau me couvrit la tete ; je roulai dans un abîme sans fond ; mais les tourbillons de l’Escaut me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel.

C’était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse a bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n’ai pas été broyé ou noyé.

– Merci, brave Goes, merci, dit le prince d’Orange, heureux de voir que ses prévisions s’étaient réalisées ; va, et tais-toi.

Et étendant le bras de son côté, il lui mit une bourse dans la main.

Cependant le marin semblait attendre quelque chose : c’était le congé de l’inconnu.

Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira, visiblement plus satisfait de ce signe qu’il ne l’avait été du cadeau du prince d’Orange.

– Eh bien, demanda l’inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce rapport ? doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez-vous que c’était pour passer la nuit a bord que M. de Joyeuse se rendait du camp a la galere amirale ?

– Mais, vous devinez donc, monseigneur ? dirent les bourgeois.

– Pas plus que monseigneur le prince d’Orange, qui est en toutes choses de mon avis, je suis sur. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigné, et, surtout, je connais ceux qui sont la de l’autre côté.

Et sa main désignait les polders.

– De sorte, continua-t-il, qu’il m’eut bien étonné de ne pas les voir attaquer cette nuit.

Donc, tenez-vous prets, messieurs ; car, si vous leur en donnez le temps, ils attaqueront sérieusement.

– Ces messieurs me rendront la justice d’avouer qu’avant votre arrivée, monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez maintenant.

– Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les Français vont attaquer ?

– Voici les probabilités : l’infanterie est catholique, elle se battra seule. Cela veut dire qu’elle attaquera d’un côté ; la cavalerie est calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est a M. de Joyeuse, il arrive de Paris ; la cour sait dans quel but il est parti, il voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés.

– Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre.

– Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, a la garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie au moment ou les Français s’y attendront le moins. Ils croient attaquer : qu’ils soient prévenus et attaqués eux-memes ; si vous les attendez a l’assaut, vous etes perdus, car a l’assaut le Français n’a pas d’égal, comme vous n’avez pas d’égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous défendez l’approche de vos villes.

Le front des Flamands rayonna.

– Que disais-je, messieurs ? fit le Taciturne.

– Ce m’est un grand honneur, dit l’inconnu, d’avoir été, sans le savoir, du meme avis que le premier capitaine du siecle.

Tous deux s’inclinerent courtoisement.

– Donc, poursuivit l’inconnu, c’est chose dite, vous faites une furieuse sortie sur l’infanterie et la cavalerie. J’espere que vos officiers conduiront cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants.

– Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont forcer notre barrage ; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au milieu de la ville dans deux heures.

– Vous avez vous-memes six vieux navires et trente barques a Sainte-Marie, c’est-a-dire a une lieue d’ici, n’est-ce pas ? C’est votre barricade maritime, c’est votre chaîne fermant l’Escaut.

– Oui, monseigneur, c’est cela meme. Comment connaissez-vous tous ces détails ?

L’inconnu sourit.

– Je les connais, comme vous voyez, dit-il ; c’est la qu’est le sort de la bataille.

– Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort a nos braves marins.

– Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui étaient la ; vingt hommes intelligents, braves et dévoués suffiront.

Les Anversois ouvrirent de grands yeux.

– Voulez-vous, dit l’inconnu, détruire la flotte française tout entiere aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques ?

– Hum ! firent les Anversois en se regardant, ils n’étaient pas déja si vieux nos vaisseaux, elles n’étaient pas déja si vieilles nos barques.

– Eh bien ! estimez-les, dit l’inconnu, et l’on vous en paiera la valeur.

– Voila, dit tout bas le Taciturne a l’inconnu, les hommes contre lesquels j’ai chaque jour a lutter. Oh ! s’il n’y avait que les événements, je les eusse déja surmontés.

– Voyons, messieurs, reprit l’inconnu en portant la main a son aumôniere, qui regorgeait, comme nous l’avons dit, estimez, mais estimez vite ; vous allez etre payés en traites sur vous-memes, j’espere que vous les trouverez bonnes.

– Monseigneur, dit le bourgmestre, apres un instant de délibération avec les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des commerçants et non des seigneurs ; il faut donc nous pardonner certaines hésitations, car notre âme, voyez-vous, n’est point en notre corps, mais en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances ou, pour le bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos barrages comme vous l’entendrez.

– Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c’est affaire a vous. Il m’eut fallu six mois a moi pour obtenir ce que vous venez d’enlever en dix minutes.

– Je dispose donc de votre barrage, messieurs ; mais voici de quelle façon j’en dispose :

Les Français, la galere amirale en tete, vont essayer de forcer le passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt braves que j’y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés, ils fuient dans une barque apres avoir mis le feu a votre barrage chargé de matieres inflammables.

– Et, vous l’entendez, s’écria le Taciturne, la flotte française brule tout entiere.

– Oui, tout entiere, dit l’inconnu ; alors, plus de retraite par mer, plus de retraite a travers les polders, car vous lâchez les écluses de Malines, de Berchem, de Lier, de Duffel et d’Anvers. Repoussés d’abord par vous, poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n’aura qu’un flux et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis.

Les officiers pousserent un cri de joie.

– Il n’y a qu’un inconvénient, dit le prince.

– Lequel, monseigneur ? demanda l’inconnu.

– C’est qu’il faudrait toute une journée pour expédier les ordres différents aux différentes villes, et que nous n’avons qu’une heure.

– Une heure suffit, répondit celui qu’on appelait monseigneur.

– Mais qui préviendra la flottille ?

– Elle est prévenue.

– Par qui ?

– Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur achetais.

– Mais Malines, Lier, Duffel ?

– Je suis passé par Malines et par Lier, et j’ai envoyé un agent sur a Duffel. A onze heures les Français seront battus, a minuit la flotte sera brulée, a une heure les Français seront en pleine retraite, a deux heures Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses canaux hors de leur lit : alors toute la plaine deviendra un océan furieux qui noiera maisons, champs, bois, villages, c’est vrai ; mais qui, en meme temps, je vous le répete, noiera les Français, et cela de telle façon, qu’il n’en rentrera pas un seul en France.

Un silence d’admiration et presque d’effroi accueillit ces paroles ; puis, tout a coup, les Flamands éclaterent en applaudissements.

Le prince d’Orange fit deux pas vers l’inconnu et lui tendit la main.

– Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est pret de notre côté ?

– Tout, répondit l’inconnu. Et tenez, je crois que du côté des Français tout est pret aussi.

Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portiere.

– Messeigneurs et messieurs, dit l’officier, nous recevons l’avis que les Français sont en marche et s’avancent vers la ville.

– Aux armes ! cria le bourgmestre.

– Aux armes ! répéterent les assistants.

– Un instant, messieurs, interrompit l’inconnu de sa voix mâle et impérieuse ; vous oubliez de me laisser vous faire une derniere recommandation plus importante que toutes les autres.

– Faites ! faites ! s’écrierent toutes les voix.

– Les Français vont etre surpris, donc ce ne sera pas meme un combat, pas meme une retraite, mais une fuite : pour les poursuivre, il faut etre légers. Cuirasses bas, morbleu ! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous avez perdues. Cuirasses bas ! messieurs, cuirasses bas !

Et l’inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle.

– Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua l’inconnu ; en attendant, allez sur la place de l’Hôtel-de-Ville, ou vous trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.

– Merci, monseigneur, dit le prince a l’inconnu, vous venez de sauver a la fois la Belgique et la Hollande.

– Prince, vous me comblez, répondit celui-ci.

– Est-ce que Votre Altesse consentira a tirer l’épée contre les Français ? demanda le prince.

– Je m’arrangerai de maniere a combattre en face des huguenots, répondit l’inconnu en s’inclinant avec un sourire que lui eut envié son sombre compagnon, et que Dieu seul comprit.