Les Quarante-cinq - Tome II - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1848

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka Les Quarante-cinq - Tome II - Alexandre Dumas

La suite de «La reine Margot» et de «La dame de Monsoreau». Située entre le le 26 octobre 1585 et le 10 juin 1586, l'intrigue met en scene cette garde gasconne d'Henri III. Et nous retrouvons Chicot...

Opinie o ebooku Les Quarante-cinq - Tome II - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Quarante-cinq - Tome II - Alexandre Dumas

A Propos
XXXII – Messieurs les bourgeois de Paris
XXXIII – Frere Borromée
XXXIV – Chicot latiniste

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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XXXII – Messieurs les bourgeois de Paris

 

M. de Mayenne, dont on s’occupait tant au Louvre, et qui s’en doutait si peu, partit de l’hôtel de Guise par une porte de derriere, et tout botté, a cheval, comme s’il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre, avec trois gentilshommes.

M. d’Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.

M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux quarante-cinq : quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les antichambres ; quinze dans la cour et quatorze au logis.

Nous disons quatorze, parce qu’Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une mission particuliere, ne se trouvait point parmi ses compagnons.

Mais comme la suite de M. de Mayenne n’était de nature a inspirer aucune crainte, la seconde compagnie reçut l’autorisation de rentrer a la caserne.

M. de Mayenne, introduit pres de Sa Majesté, lui fit avec respect une visite que le roi accueillit avec affection.

– Eh bien ! mon cousin, lui demanda le roi, vous voila donc venu visiter Paris ?

– Oui, sire, dit Mayenne ; j’ai cru devoir venir, au nom de mes freres et au mien, rappeler a Votre Majesté qu’elle n’a pas de plus fideles sujets que nous.

– Par la mordieu ! dit Henri, la chose est si connue, qu’a part le plaisir que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous épargner ce petit voyage.

Il faut bien certainement qu’il y ait eu une autre cause.

– Sire, j’ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne fut altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis quelque temps.

– Quels bruits ? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si dangereux aux plus intimes.

– Comment ! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n’aurait rien oui dire qui nous fut défavorable ?

– Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne souffrirais pas qu’on dit ici du mal de MM. de Guise ; et comme on sait cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n’en dit pas, duc.

– Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d’etre venu, puisque j’ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles dispositions ; seulement, j’avouerai que ma précipitation aura été inutile.

– Oh ! duc, Paris est une bonne ville d’ou l’on a toujours quelque service a tirer, fit le roi.

– Oui, sire, mais nous avons nos affaires a Soissons.

– Lesquelles, duc ?

– Celles de Votre Majesté, sire.

– C’est vrai, c’est vrai, Mayenne : continuez donc a les faire comme vous ayez commencé ; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite de mes serviteurs.

Le duc se retira en souriant.

Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.

Loignac fît un signe a Ernauton qui dit un mot a son valet et se mit a suivre les quatre cavaliers.

Le valet courut a l’écurie, et Ernauton suivit a pied.

Il n’y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne ; l’indiscrétion de Perducas de Pincorney avait fait connaître l’arrivée a Paris d’un prince de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient commencé a sortir de leurs maisons et a éventer sa trace.

Mayenne n’était pas difficile a reconnaître a ses larges épaules, a sa taille arrondie et a sa barbe en écuelle, comme dit l’Étoile.

On l’avait donc suivi jusqu’aux portes du Louvre, et, la, les memes compagnons l’attendaient pour le reprendre a sa sortie et l’accompagner jusqu’aux portes de son hôtel.

En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant :

– Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu ; vrai Dieu ! vous allez nous compromettre.

Le duc n’en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes lorsqu’il arriva a l’hôtel Saint-Denis ou il avait élu domicile.

Ce fut une grande facilité donnée a Ernauton de suivre le duc, sans etre remarqué.

Au moment ou le duc rentrait et ou il se retournait pour saluer, dans un des gentilshommes qui saluaient en meme temps que lui, il crut reconnaître le cavalier qui accompagnait ou qu’accompagnait le page qu’il avait fait entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange curiosité a l’endroit du supplice de Salcede.

Presque au meme instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une litiere fendit la foule. Mayneville alla au devant d’elle : un des rideaux s’écarta, et, grâce a un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son page et la dame de la porte Saint-Antoine.

Mayneville et la dame échangerent quelques mots, la litiere disparut sous le porche de l’hôtel ; Mayneville suivit la litiere, et la porte se referma. Un instant apres, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita a rentrer chez eux, afin que la malveillance ne put tirer aucun parti de leur rassemblement.

Tout le monde s’éloigna sur cette invitation, a l’exception de dix hommes qui étaient entrés a la suite du duc.

Ernauton s’éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres s’éloignaient, fit semblant de s’éloigner.

Les dix élus qui étaient restés, a l’exclusion de tous autres, étaient les députés de la Ligue, envoyés a M. de Mayenne pour le remercier d’etre venu, mais en meme temps pour le conjurer de décider son frere a venir.

En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déja entrevus pendant la soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas d’imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l’appui d’un chef sur lequel on put compter.

Bussy-Leclerc venait annoncer qu’il avait exercé trois couvents au maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c’est-a-dire mis en disponibilité un effectif de mille hommes.

Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le peuple du palais. Il pouvait offrir a la fois le conseil et l’action ; représenter le conseil par deux cents robes noires, l’action par deux cents hoquetons.

Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles et de la rue Saint-Denis.

Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de plus, de l’Université de Paris.

Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espece formant un contingent de cinq cents hommes.

Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux, catholiques enragés.

Un potier d’étain qui s’appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des faubourgs.

Maître Nicolas Poulain, l’ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.

Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sure, eut entendu ces révélations et ces offres :

– J’admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu’elle vient sans doute me proposer, je ne le vois pas.

Maître Lachapelle-Marteau s’appreta aussitôt a faire un discours en trois points ; il était fort prolixe, la chose était connue ; Mayenne frissonna.

– Faisons vite, dit-il.

Bussy-Leclerc coupa la parole a Marteau.

– Voici, dit-il. Nous avons soif d’un changement ; nous sommes les plus forts, et nous voulons en conséquence ce changement : c’est court, clair et précis.

– Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver a ce changement ?

– Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l’audace, il me semble que l’idée de l’Union venant de nos chefs, c’était a nos chefs et non a nous d’indiquer le but.

– Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison : le but doit etre indiqué par ceux qui ont l’honneur d’etre vos chefs ; mais c’est ici le cas de vous répéter que le général doit etre le juge du moment de livrer la bataille, et qu’il a beau voir ses troupes rangées, armées et animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu’il croit devoir le faire.

– Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons déja eu l’honneur de vous le dire.

– Pressée de quoi, monsieur Crucé ? demanda Mayenne.

– Mais d’arriver.

– A quoi ?

– A notre but ; nous avons notre plan aussi, nous.

– Alors, c’est différent, dit Mayenne ; si vous avez votre plan, je n’ai plus rien a dire.

– Oui, monseigneur ; mais pouvons-nous compter sur votre aide ?

– Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, a mon frere et a moi.

– C’est probable, monseigneur, qu’il vous agréera.

– Voyons ce plan, alors.

Les ligueurs se regarderent : deux ou trois firent signe a Lachapelle-Marteau de parler.

Lachapelle-Marteau s’avança et parut solliciter du duc la permission de s’expliquer.

– Dites, fit le duc.

– Le voici, monseigneur, dit Marteau : il nous est venu, a Leclerc, a Crucé et a moi ; nous l’avons médité, et il est probable que son résultat est certain.

– Au fait, monsieur Marteau, au fait.

– Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de la ville entre elles : le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple, l’Hôtel-de-Ville, l’Arsenal et le Louvre.

– C’est vrai, dit le duc.

– Tous ces points sont défendus par des garnisons a demeure, mais peu difficiles a forcer, parce qu’elles ne peuvent s’attendre a un coup de main.

– J’admets encore ceci, dit le duc.

– Cependant la ville se trouve en outre défendue, d’abord par le chevalier du guet avec ses archers, lesquels promenent aux endroits en péril la véritable défense de Paris.

Voici ce que nous avons imaginé :

Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge a la Couture-Sainte-Catherine.

Le coup de main peut se faire sans éclat, l’endroit étant désert et écarté.

Mayenne secoua la tete.

– Si désert et si écarté qu’il soit, dit-il, on n’enfonce pas une bonne porte, et l’on ne tire pas une vingtaine de coups d’arquebuse sans un peu d’éclat.

– Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau ; un des archers du chevalier du guet est a nous. Au milieu de la nuit nous irons frapper a la porte, deux ou trois seulement : l’archer ouvrira : il ira prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n’a rien d’étrange : une fois par mois, a peu pres, le roi mande cet officier pour des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui expédient le chevalier du guet.

– Qui égorgent, c’est-a-dire ?

– Oui, monseigneur. Voila donc les premiers ordres de défense interceptés. Il est vrai que d’autres magistrats, d’autres fonctionnaires peuvent etre mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. Il y a M. le président, il y a M. d’O, il y a M. de Chiverny, M. le procureur Laguesle ; eh bien ! on forcera leurs maisons a la meme heure : la Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera comme on aura traité M. le chevalier du guet.

– Ah ! ah ! fit le duc, qui trouvait la chose grave.

– Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d’en finir avec les hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques.

– Tout cela est a merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m’avez pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable château-fort, ou veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le roi, si timide qu’il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier du guet ; il mettra l’épée a la main, et, pensez-y bien, il est le roi ; sa présence fera beaucoup d’effet sur les bourgeois, et vous vous ferez battre.

– Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre, monseigneur, et quatre mille hommes qui n’aiment pas assez le Valois pour que sa présence produise sur eux l’effet que vous dites.

– Vous croyez que cela suffira ?

– Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.

– Et les Suisses ? Il y en a quatre mille, messieurs.

– Oui, mais ils sont a Lagny, et Lagny est a huit lieues de Paris ; donc, en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux messagers pour faire la course a cheval, huit heures aux Suisses pour faire la route a pied, cela fera dix heures ; et ils arriveront juste a temps pour etre arretés aux barrieres, car, en dix heures, nous serons maîtres de toute la ville.

– Eh bien, soit, j’admets tout cela ; le chevalier du guet est égorgé, les politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les obstacles sont renversés, enfin : vous avez arreté sans doute ce que vous feriez alors ?

– Nous faisons un gouvernement d’honnetes gens que nous sommes, dit Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons rien de plus. Un peu d’ambition peut-etre fera désirer a quelques-uns d’entre nous d’etre dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d’une compagnie de milice ; eh bien ! monsieur le duc, nous le serons, mais voila tout ; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.

– Monsieur Brigard, vous parlez d’or, dit le duc ; oui, vous etes honnetes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun mélange.

– Oh ! non, non ! s’écrierent plusieurs voix ; pas de lie avec le bon vin.

– A merveille ! dit le duc, voila parler. Maintenant, voyons : ça, monsieur le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais peuple dans l’Île-de-France ?

Nicolas Poulain, qui ne s’était pas mis une seule fois en avant, s’avança comme malgré lui.

– Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n’y en a que trop.

– Pouvez-vous nous donner a peu pres le chiffre de cette populace ?

– Oui, a peu pres.

– Estimez donc, maître Poulain.

Poulain se mit a compter sur ses doigts.

– Voleurs, trois a quatre mille ;

Oisifs et mendiants, deux mille a deux mille cinq cents ;

Larrons d’occasion, quinze cents a deux mille ;

Assassins, quatre a cinq cents.

– Bon ! voila, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-la ?

– Plaît-il, monseigneur ? interrogea Poulain.

– Je demande s’ils sont catholiques ou huguenots.

Poulain se mit a rire.

– Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d’une seule : leur Dieu est l’or, et le sang est leur prophete.

– Bien, voila pour la religion religieuse, si l’on peut dire cela ; et maintenant, en religion politique, qu’en dirons-nous ? Sont-ils valois, ligueurs, politiques zélés, ou navarrais ?

– Ils sont bandits et pillards.

– Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre ces gens pour alliés.

– Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c’est bien ce qui me contrarie.

– Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur ? demanderent avec surprise quelques membres de la députation.

– Ah ! c’est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-la qui n’ont pas d’opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant qu’il n’y a plus a Paris de magistrats, plus de force publique, plus de royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront a piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons pendant que vous occuperez le Louvre : tantôt ils se mettront avec les Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu’ils seront toujours les plus forts.

– Diable, firent les députés en se regardant entre eux.

– Je crois que c’est assez grave pour qu’on y pense, n’est-ce pas, messieurs ? dit le duc. Quant a moi, je m’en occupe fort, et je chercherai un moyen de parer a cet inconvénient, car votre intéret avant le nôtre, c’est la devise de mon frere et la mienne.

Les députés firent entendre un murmure d’approbation.

– Messieurs, maintenant permettez a un homme qui a fait vingt-quatre lieues a cheval dans sa nuit et dans sa journée, d’aller dormir quelques heures ; il n’y a pas péril dans la demeure, quant a présent du moins, tandis que si vous agissez il y en aurait : ce n’est point votre avis peut-etre ?

– Oh ! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.

– Tres bien.

– Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion…

– Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit Mayenne ; demain peut-etre, apres-demain au plus tard.

Et prenant effectivement congé d’eux, il les laissa tout étourdis de cette prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n’avaient pas meme songé.

Mais a peine avait-il disparu qu’une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit et qu’une femme s’élança dans la salle.

– La duchesse ! s’écrierent les députés.

– Oui, messieurs ! s’écria-t-elle, et qui vient vous tirer d’embarras, meme !

Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en meme temps craignaient son enthousiasme, s’empresserent autour d’elle.

– Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n’ont pu faire les Hébreux, Judith seule l’a fait ; espérez, moi aussi, j’ai mon plan.

Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants baiserent, elle sortit par la porte qui avait déja donné passage a Mayenne.

– Tudieu ! s’écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en suivant la duchesse, je crois décidément que voila l’homme de la famille.

– Ouf ! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur son front a la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien etre hors de tout ceci.


XXXIII – Frere Borromée

 

Il était dix heures du soir a peu pres : MM. les députés s’en retournaient assez contrits, et a chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs maisons particulieres, ils se quittaient en échangeant leurs civilités.

Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le dernier, réfléchissant profondément a la situation perplexe qui lui avait fait pousser l’exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de notre dernier chapitre.

En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulierement pour lui, fertile en événements.

Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu’il venait d’entendre, et se disant que si l’Ombre avait jugé a propos de le pousser a une dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait jamais de n’avoir pas révélé le plan de manouvre si naivement développé par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.

Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-Réal, espece de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé a celui dans lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu’aux genoux.

Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans cette rue.

Nicolas Poulain espérait que l’humilité monacale lui céderait le haut pavé, a lui homme d’épée ; mais il n’en fut rien : le moine courait comme un cerf au lancer ; il courait si fort qu’il eut renversé une muraille, et Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n’etre point renversé.

Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons, l’évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient passer tous deux, qui tiennent a ne pas s’embrasser, et qui se trouvent toujours ramenés dans les bras l’un de l’autre.

Poulain jura, le moine sacra, et l’homme de robe, moins patient que l’homme d’épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la muraille.

Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se reconnurent.

– Frere Borromée ! dit Poulain.

– Maître Nicolas Poulain ! s’écria le moine.

– Comment vous portez-vous ? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien.

– Tres mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile a calmer que le laique, car vous m’avez mis en retard et j’étais fort pressé.

– Diable d’homme que vous etes ! répliqua Poulain ; toujours belliqueux comme un Romain ! Mais ou diable courez-vous a cette heure avec tant de hâte ? est-ce que le prieuré brule ?

– Non pas ; mais j’étais allé chez madame la duchesse pour parler a Mayneville.

– Chez quelle duchesse ?

– Il n’y en a qu’une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler a Mayneville, dit Borromée, qui d’abord avait cru pouvoir répondre catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas etre trop communicatif avec le curieux.

– Alors, reprit Nicolas Poulain, qu’alliez-vous faire chez madame de Montpensier ?

– Eh ! mon Dieu ! c’est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse spécieuse ; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de devenir son directeur ; il avait accepté, mais un scrupule de conscience l’a pris, et il refuse. L’entrevue était fixée a demain : je dois donc, de la part de dom Modeste Gorenflot, dire a la duchesse qu’elle ne compte plus sur lui.

– Tres bien ; mais vous n’avez pas l’air d’aller du côté de l’hôtel de Guise, mon tres cher frere ; je dirai meme plus, c’est que vous lui tournez parfaitement le dos.

– C’est vrai, reprit frere Borromée, puisque j’en viens.

– Mais ou allez-vous alors ?

– On m’a dit, a l’hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite a M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé a l’hôtel Saint-Denis.

– Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est a l’hôtel Saint-Denis, et la duchesse est pres du duc ; mais, compere, a quoi bon, je vous prie, jouer au fin avec moi ? Ce n’est pas d’ordinaire le trésorier qu’on envoie faire les commissions du couvent.

– Aupres d’une princesse, pourquoi pas ?

– Et ce n’est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux confessions de madame la duchesse de Montpensier.

– A quoi donc croirais-je ?

– Que diable ! mon cher, vous savez bien la distance qu’il y a du prieuré au milieu de la route, puisque vous me l’avez fait mesurer : prenez garde ! vous m’en dites si peu que j’en croirai peut-etre beaucoup trop.

– Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain ; je ne sais rien autre chose. Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus madame la duchesse.

– Vous la trouverez toujours chez elle ou elle reviendra et ou vous auriez pu l’attendre.

– Ah ! dame ! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M. le duc.

– Allons donc.

– Car enfin vous le connaissez : si une fois je le laisse partir chez sa maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.

– Voila qui est parlé. Maintenant que je sais a qui vous avez affaire, je vous laisse ; adieu, et bonne chance.

Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui étaient adressés, un leste bonsoir a Nicolas Poulain, et s’élança dans la voie ouverte.

– Allons, allons : il y a encore quelque chose de nouveau, se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s’effaçait peu a peu dans l’ombre ; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui se passe ? est-ce que je prendrais gout par hasard au métier que je suis condamné a faire ? fi donc !

Et il s’alla coucher, non point avec le calme d’une bonne conscience, mais avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si fausses qu’elles soient, l’appui d’un plus fort que nous.

Pendant ce temps Borromée continuait sa course, a laquelle il imprimait une vitesse qui lui donnait l’espérance de rattraper le temps perdu.

Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans doute, pour etre bien informé, des raisons qu’il n’avait pas cru devoir détailler a maître Nicolas Poulain.

Toujours est-il qu’il arriva suant et soufflant a l’hôtel Saint-Denis, au moment ou le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M. de Mayenne allait congédier sa sour pour etre libre d’aller rendre visite a cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait a se plaindre.

Le frere et la sour, apres plusieurs commentaires sur l’accueil du roi et sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants.

Le roi n’avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile a attaquer.

L’important était d’organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis que le roi abandonnait son frere et qu’il oubliait Henri de Navarre. De ces deux derniers ennemis, le duc d’Anjou, avec sa sourde ambition, était le seul a craindre ; quant a Henri de Navarre, on le savait par des espions bien renseignés, il ne s’occupait que de faire l’amour a ses trois ou quatre maîtresses.

– Paris était préparé, disait tout haut Mayenne ; mais leur alliance avec la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais royalistes ; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés : cette rupture, avec le caractere inconstant de Henri, ne pouvait pas tarder a avoir lieu.

Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons.

– Moi, disait tout bas la duchesse, j’avais besoin de dix hommes répandus dans tous les quartiers de Paris pour soulever Paris apres ce coup que je médite ; j’ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien.

Ils en étaient la, l’un de son dialogue, l’autre de ses apartés, lorsque Mayneville entra tout a coup, annonçant que Borromée voulait parler a M. le duc.

– Borromée ! fit le duc surpris, qu’est-ce que cela ?

– C’est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m’envoyâtes de Nancy, quand je demandai a Votre Altesse un homme d’action et un homme d’esprit.

– Je me rappelle ! je vous répondis que j’avais les deux en un seul, et je vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s’appelle-t-il Borromée ?

– Oui, monseigneur, de nom et d’uniforme ; il s’appelle Borromée, et est jacobin.

– Borroville, jacobin !

– Oui, monseigneur.

– Et pourquoi donc est-il jacobin ? Le diable doit bien rire, s’il l’a reconnu sous le froc.

– Pourquoi il est jacobin ? La duchesse fit un signe a Mayneville. Vous le saurez plus tard, continua celui-ci, c’est notre secret, monseigneur ; et, en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frere Borromée, comme il vous plaira.

– Oui, d’autant plus que sa visite m’inquiete, dit madame de Montpensier.

– Et moi aussi, je l’avoue, dit Mayneville.

– Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.

Quant au duc, il flottait entre le désir d’entendre le messager et la crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse.

Il regardait a la porte et a l’horloge. La porte s’ouvrit, et l’horloge sonna onze heures.

– Eh ! Borroville, dit le duc, ne pouvant s’empecher de rire, malgré un peu de mauvaise humeur, comme vous voila déguisé, mon ami !

– Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal a mon aise sous cette diable de robe ; mais enfin, il faut ce qu’il faut, comme disait M. de Guise le pere.

– Ce n’est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-la, Borroville, dit le duc ; ne m’en gardez donc point rancune, je vous prie.

– Non, monseigneur, c’est madame la duchesse ; mais je ne lui en veux pas, puisque j’y suis pour son service.

– Bien, merci, capitaine ; et maintenant, voyons, qu’avez-vous a nous dire si tard ?

– Ce que malheureusement je n’ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car j’avais tout le prieuré sur les bras.

– Eh bien ! maintenant parlez.

– Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours a M. le duc d’Anjou.

– Bah ! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-la ; voila trois ans qu’on nous la chante.

– Oh ! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme sure.

– Hum ! dit Mayenne, avec un mouvement de tete pareil a celui d’un cheval qui se cabre, comme sure ?

– Aujourd’hui meme, c’est-a-dire la nuit derniere, a deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. Il prend la mer a Dieppe et porte a Anvers trois mille hommes.

– Oh ! oh ! fit le duc ; et qui vous a dit cela, Borroville ?

– Un homme qui lui-meme part pour la Navarre, monseigneur.

– Pour la Navarre ! chez Henri ?

– Oui, monseigneur.

– Et de la part de qui va-t-il chez Henri ?

– De la part du roi ; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une lettre du roi.

– Quel est cet homme ?

– Il s’appelle Robert Briquet.

– Apres ?

– C’est un grand ami de dom Gorenflot.

– Un grand ami de dom Gorenflot ?

– Ils se tutoient.

– Ambassadeur du roi ?

– Ceci, j’en suis assuré ; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une lettre de créance, et c’est un de nos moines qui a fait la commission.

– Et ce moine ?

– C’est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-la meme que vous avez remarqué, madame la duchesse.

– Et il ne vous a pas communiqué cette lettre ? dit Mayenne ; le maladroit !

– Monseigneur, le roi ne la lui a point remise ; il l’a fait porter au messager par des gens a lui.

– Il faut avoir cette lettre, morbleu !

– Certainement qu’il faut l’avoir, dit la duchesse.

– Comment n’avez-vous point songé a cela ? dit Mayneville.

– J’y avais si bien pensé que j’avais voulu adjoindre au messager un de mes hommes, un Hercule ; mais Robert Briquet s’en est défié et l’a renvoyé.

– Il fallait y aller vous-meme.

– Impossible.

– Pourquoi cela ?

– Il me connaît.

– Pour moine, mais pas pour capitaine, j’espere ?

– Ma foi, je n’en sais rien : ce Robert Briquet a l’oil fort embarrassant.

– Quel homme est-ce donc ? demanda Mayenne.

– Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et taciturne.

– Ah ! ah ! et maniant l’épée ?

– Comme celui qui l’a inventée, monseigneur.

– Figure longue ?

– Monseigneur, il a toutes les figures.

– Ami du prieur ?

– Du temps qu’il était simple moine.

– Oh ! j’ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je m’éclaircirai.

– Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-la doit marcher rondement.

– Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, ou est mon frere.

– Mais le prieuré, monseigneur ?

– Etes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire a dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire croire ?

– Vous direz a M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de la mission de M. de Joyeuse.

– Oui, monseigneur.

– Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne ? dit la duchesse.

– Je l’oublie si peu que je m’en charge, répondit Mayenne. Qu’on me selle un cheval frais, Mayneville.

Puis il ajouta tout bas :

– Vivrait-il encore ? Oh ! oui, il doit vivre !


XXXIV – Chicot latiniste

 

Apres le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché d’un pas rapide.

Mais aussi, des qu’ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du pont de Juvisy sur l’Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le privilege de voir par derriere et qui ne voyait plus ni Ernauton ni Sainte-Maline, Chicot s’arreta au point culminant de la butte, interrogea l’horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la riviere, tout enfin, jusqu’aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derriere les grands ormes du chemin, et sur de n’avoir aperçu personne qui le genât ou l’espionnât, il s’assit au revers d’un fossé, le dos appuyé contre un arbre et commença ce qu’il appelait son examen de conscience.

Il avait deux bourses d’argent, car il s’était aperçu que le sachet remis par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets arrondis et roulants qui ressemblaient fort a de l’or ou a de l’argent monnayé.

Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé dessus, l’autre brodé dessous.

– C’est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c’est charmant de la part du roi ! Son nom, ses armes ! on n’est pas plus généreux et plus stupide !

Décidément, jamais je ne ferai rien de lui.

Ma parole d’honneur, continua Chicot, si une chose m’étonne, c’est que ce bon et excellent roi n’ait pas du meme coup fait broder sur la meme bourse la lettre qu’il m’envoie porter a son beau-frere, et mon reçu. Pourquoi nous gener ? Tout le monde politique est au grand air aujourd’hui : politiquons comme tout le monde. Bah ! quand on assassinerait un peu ce pauvre Chicot, comme on a déja fait du courrier que ce meme Henri envoyait a Rome a M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voila tout ; et les amis sont si communs par le temps qui court, qu’on peut en etre prodigue.

Que Dieu choisit mal quand il choisit !

Maintenant, voyons d’abord ce qu’il y a d’argent dans la bourse, nous examinerons la lettre apres : cent écus ! juste la meme somme que j’ai empruntée a Gorenflot. Ah ! pardon, ne calomnions pas : voila un petit paquet… de l’or d’Espagne, cinq quadruples. Allons ! allons ! c’est délicat ; il est bien gentil, Henriquet ! eh ! en vérité, n’étaient les chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui enverrais un gros baiser.

Maintenant cette bourse-la me gene ; il me semble que les oiseaux, en passant au-dessus de ma tete, me prennent pour un émissaire royal et vont se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants.

Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple sac de toile de Gorenflot, y fit passer l’argent et l’or, en disant aux écus :

– Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous venez du meme pays.

Puis, tirant a son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un caillou qu’il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et le lança, comme un frondeur fait d’une pierre, dans l’Orge qui serpentait au-dessous du pont.

L’eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprerent la calme surface, et allerent, en s’élargissant, se briser contre ses bords.

– Voila pour moi, dit Chicot ; maintenant travaillons pour Henri.

Et il prit la lettre qu’il avait posée a terre pour lancer la bourse plus facilement dans la riviere.

Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois.

Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d’un pas aussi fier que si, au lieu de bois, il eut porté des reliques.

Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les laissa passer.

Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l’enveloppe et en brisa le sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s’il se fut agi d’une simple lettre de procureur.

Puis il reprit l’enveloppe qu’il roula entre ses deux mains, le sceau qu’il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.

– Maintenant, dit Chicot, voyons le style.

Et il déploya la lettre et lut :

« Notre tres cher frere, cet amour profond que vous portait notre tres cher frere et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voutes du Louvre et me tient au cour opiniâtrement. »

Chicot salua.

« Aussi me répugne-t-il d’avoir a vous entretenir d’objets tristes et fâcheux ; mais vous etes fort dans la fortune contraire ; aussi je n’hésite plus a vous communiquer de ces choses qu’on ne dit qu’a des amis vaillants et éprouvés. »

Chicot interrompit et salua de nouveau.

« D’ailleurs, continua-t-il, j’ai un intéret royal a vous persuader cet intéret : c’est l’honneur de mon nom et du vôtre, mon frere.

Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés d’ennemis. Chicot vous l’expliquera. »

– Chicotus explicabit ! dit Chicot, ou plutôt evolvet, ce qui est infiniment plus élégant.

« Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets quotidiens de scandale a votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur ! mais votre femme, qu’a mon grand regret je nomme ma sour, devrait avoir ce souci pour vous en mon lieu et place… ce qu’elle ne fait. »

– Oh ! oh ! dit Chicot continuant ses traductions latines : Quaeque omittit facere. C’est dur.

« Je vous engage donc a veiller, mon frere, a ce que les intelligences de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis communs, n’apportent honte et dommage a la maison de Bourbon. Faites un bon exemple aussitôt que vous serez sur du fait, et assurez-vous du fait aussitôt que vous aurez oui Chicot expliquant ma lettre. »

– Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem.

Poursuivons, dit Chicot.

« Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de votre héritage, mon frere, point précieux auquel Dieu m’interdit de songer ; car, hélas ! moi, je suis condamné d’avance a ne pas revivre dans ma postérité.

Les deux complices que, comme frere et comme roi, je vous dénonce, s’assemblent la plupart du temps en un petit château qu’on appelle Loignac. Ils choisissent le prétexte d’une chasse ; ce château est en outre un foyer d’intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont point étrangers ; car vous savez, a n’en pas douter, mon cher Henri, de quel étrange amour ma sour a poursuivi Henri de Guise et mon propre frere, M. d’Anjou, du temps que je portais ce nom moi-meme, et qu’il s’appelait, lui, duc d’Alençon. »

– Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et germanum meum, etc.

« Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout pret d’ailleurs a vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de Chicot, que je vous envoie. »

– Age, auctore Chicoto. Bon ! me voila conseiller du royaume de Navarre.

« Votre affectionné, etc., etc. »

Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tete entre ses deux mains.

– Oh ! fit-il, voila, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui me prouve qu’en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans un pire.

En vérité, j’aime mieux Mayenne.

Et cependant, a part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne pas, la lettre est d’un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri de la pâte qui sert d’ordinaire a faire les maris, cette lettre le brouille du meme coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et meme avec l’Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, a Pau, il faut qu’il ait quelque espion la-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.

D’un autre côté, cette lettre va m’attirer force désagréments si je rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez curieux pour chercher a savoir ce que l’on m’envoie faire en Béarn.

Or, je serais bien imprévoyant si je ne m’attendais point a la rencontre de quelqu’un de ces curieux-la.

Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque chose.

Deuxieme point.

Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu’il a demandé une mission pres du roi Henri ?

La tranquillité était son but.

Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.

Ce n’est point l’affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui l’empecheront d’atteindre l’âge heureux de quatre-vingts ans.

Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu’on est jeune.

Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.

Non, car il faut réciprocité en toute chose ; c’est la devise de Chicot.

Chicot poursuivra donc son voyage.

Mais Chicot est homme d’esprit, et Chicot prendra ses précautions. En conséquence, il n’aura sur lui que de l’argent, afin que si l’on tue Chicot, on ne fasse tort qu’a lui.

Chicot va donc mettre la derniere main a ce qu’il a commencé, c’est-a-dire qu’il va traduire d’un bout a l’autre cette belle épître en latin, et se l’incruster dans la mémoire ou déja elle est gravée aux deux tiers ; puis il achetera un cheval, parce que réellement, de Juvisy a Pau, il faut mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.

Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que ces petits morceaux s’en aillent, réduits a l’état d’atomes, les uns dans l’Orge, les autres dans l’air, et que le reste enfin soit confié a la terre, notre mere commune, dans le sein de laquelle tout retourne, meme les sottises des rois.

Quand Chicot aura fini ce qu’il commence…

Et Chicot s’interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de la lettre s’en alla donc par eau, l’autre tiers par l’air, et le troisieme tiers disparut dans un trou creusé a cet effet avec un instrument qui n’était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer l’un et l’autre, et que Chicot portait a sa ceinture.

Lorsqu’il eut fini cette opération il continua :

– Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses, et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnete estomac qu’il est.

En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du theme latin que nous avons décidé de faire ; je crois que nous allons composer un assez joli morceau.

Tout a coup Chicot s’arreta ; il venait de s’apercevoir qu’il ne pouvait traduire en latin le mot Louvre ; cela le contrariait fort.

Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il avait déja fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eut fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n’était plus latin, mais grec.

Quant a Margarita, il n’y pensait point ; la traduction, a son avis, n’eut point été exacte.

Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne, conduisit Chicot jusqu’a Corbeil, ville agréable, ou le hardi messager regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d’un rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes les alentours de la cathédrale.

Nous ne décrirons point le festin qu’il fit ; nous n’essaierons point de peindre le cheval qu’il acheta dans l’écurie de l’hôtelier ; ce serait nous imposer une tâche trop rigoureuse ; disons seulement que le repas fut assez long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience était moins grande, la matiere de pres d’un volume.