Les pérégrinations escapades et aventures de Claude La Ramée et de son cousin Labiche - Eugène Nyon - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1879

Les pérégrinations escapades et aventures de Claude La Ramée et de son cousin Labiche darmowy ebook

Eugène Nyon

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Opis ebooka Les pérégrinations escapades et aventures de Claude La Ramée et de son cousin Labiche - Eugène Nyon

Claude La Ramée est le fils d'un cultivateur, il reve d'aventures et un jour il part avec son cousin Labiche et cent sous en poche, des reves plein la tete. Autant Claude est plein de fougue, autant Labiche pense surtout a manger, entierement dominé par sa gourmandise. Cetet faiblesse ruine bientôt nos deux amis. Privé d'argent, ils décident de vendre quelques effets de leur grand-pere. En fouillant ceux-ci, ils trouvent deux louis d'or qui ne feront pas long feu devant la boulimie de Labiche. Leurs aventures ne font que débuter...

Opinie o ebooku Les pérégrinations escapades et aventures de Claude La Ramée et de son cousin Labiche - Eugène Nyon

Fragment ebooka Les pérégrinations escapades et aventures de Claude La Ramée et de son cousin Labiche - Eugène Nyon

A Propos
AVANT-PROPOS
CHAPITRE PREMIER

A Propos Nyon:

Eugene Nyon est un vaudevilliste et romancier français, auteur notamment de romans historiques et de récits didactiques destinés a la jeunesse. Son récit le plus connu est «Le Colon de Mettray», qui a pour cadre la colonie pénitentiaire de Mettray. Eugene Nyon a également collaboré a plusieurs revues, dont la «Revue pour tous», sous le nom d'Amédée Achard, et le «Messager des dames et des demoiselles», auquel il contribuait des chroniques parisiennes sous le nom de comtesse de Sabran et dont il fut un temps directeur. Dans le domaine théâtral, son plus illustre collaborateur fut Eugene Labiche. (Wikipedia)

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AVANT-PROPOS

Une affiche placardée sur tous les murs de la Capitale annonçait, il y a quelque temps, que l’ouverture de la chasse aurait lieu le 25 aout.

– Ah ! ah ! me dis-je, en me frottant les mains, bravo !

J’ai toujours été grand amateur de chasse. Malheureusement, je dois vous avouer ici que je suis loin d’y etre aussi adroit que Nemrod, ce fameux chasseur devant le Seigneur ; car il m’est arrivé souvent, et il m’arrive encore, apres une longue journée de promenade au milieu des luzernes et des regains, de revenir au logis sans la moindre petite alouette. Je ne suis pas, comme vous le voyez, de ceux a qui elles tombent toutes rôties dans le bec ; aussi, pour dissimuler ma honte, me suis-je vu forcé souvent de commettre un larcin que je confesse en toute humilité. Je passais ma fureur sur d’infortunées betteraves fort inoffensives, et, entassant mes victimes dans les profondeurs de mon carnier, je pouvais alors rentrer a Paris sans me voir exposé aux mille quolibets des passants, réduits au silence par l’aspect formidable de mon sac a gibier.

Néanmoins la vue de la bienheureuse affiche me fit tressaillir de joie ; et le 25 aout ; plein d’une noble ardeur et fort galamment équipé, je me mis en route le fusil sur l’épaule. Vous dire que ce jour-la je ne fus pas heureux, ce serait mentir, et je m’en garderai bien, car c’est un fort vilain péché ; seulement la chasse que je fis est d’une nature toute différente de celle que vous supposez. Vous allez en juger.

Il était environ midi, et je marchais a travers champs depuis le matin, effrayant de mes coups de fusil les perdrix et les cailles qui se sauvaient en me narguant, quand je fis la rencontre d’un jeune homme de fort bonne mine. Il pouvait avoir environ dix-huit ans ; et, a son accoutrement de chasse des plus élégants, il était aisé de voir que la fortune prodiguait ses faveurs a ce jeune homme. Telles étaient au moins les réflexions que je faisais a part moi, au moment ou il m’aborda.

– Chut !… me dit-il, silence !… ne bougez pas !

En effet, son chien venait de tomber en arret. Par une manouvre adroite, le jeune homme, tournant l’animal, se plaça de maniere que la piece de gibier partît devant lui.

« Pille ! Médor, pille la ! » fit-il ; et une compagnie de perdrix s’envola avec bruit. Ses deux coups porterent, et Médor ne tarda pas a lui rapporter deux superbes perdrix rouges qu’il mit avec beaucoup de sang-froid dans son carnier. Je l’avais regardé faire, sans songer que j’avais un fusil entre les mains.

– Ah ça, a quoi diable pensez-vous donc, Monsieur ? me dit-il. Comment, mon chien fait partir une compagnie entiere, au moins douze pieces ; vous savez que je n’ai que deux coups, et vous ne tirez pas ?

– Ma foi ! lui répondis-je, j’admirais votre adresse, et j’avais assez a faire.

Il se mit a rire tout en rechargeant son fusil, et je le vis tirer de son carnier un énorme cahier de papier, auquel il allait arracher de quoi faire des bourres.

– Peste ! m’écriai-je, vous ne manquerez pas de bourres aujourd’hui !

– Ni demain… ni apres-demain, répondit-il en riant toujours ; j’en ai au moins pour un mois… C’est une exécution que je fais, Monsieur ; ce cahier contient bien des souvenirs de mon enfance, et comme ces souvenirs n’ont rien de flatteur pour moi, je veux les anéantir.

– Vous avez eu une enfance orageuse ? lui demandai-je en me rapprochant.

– Ah ! ah ! reprit-il en me regardant finement, je vous crois plus habile questionneur que chasseur adroit ; votre question frise la curiosité, savez-vous ?

– Eh ! pourquoi ne l’avouerais-je pas ?… Oui, ma curiosité est vivement excitée ; vous avez la un cahier qui contient les impressions de votre enfance…

– Dites les tribulations, interrompit-il. Tenez, Monsieur, lisez le titre…

Il me passa le cahier, et je lus sur la premiere page, tracés en gros caracteres, ces deux mots : Mes Escapades.

– La premiere, continua-t-il, a entraîné toutes les autres. Et c’est la l’histoire de tous ceux qui font un pas en dehors de ce qui est bien ; une faute les conduit a une faute plus grande. C’est un enchaînement inévitable ; et, si ce cahier était publié, Monsieur, ce serait une leçon pour la jeunesse.

– Eh bien ! pourquoi ne le serait-il pas, m’écriai-je avidement.

– Non, jamais !… Ne m’en parlez pas, dit-il avec assez d’agitation. On y verrait des choses que je tiens a cacher ; et ce qui amuserait les autres, ce qui les ferait rire, me ferait mourir de honte. Croiriez-vous, Monsieur, que j’ai servi dans une troupe de baladins… que j’ai été paillasse ?

– Eh bien ? lui fis-je d’un ton encourageant, qu’importe, si par votre conduite vous avez reconquis une position honorable… si…

– Ici, Monsieur, je vous arrete… Ce n’est pas ma conduite, c’est la Providence qui m’a fait ce que je suis aujourd’hui… Oui, Monsieur, la Providence, qui sans doute eut pitié de mon repentir et de mes longues tribulations… Il y a dans ma vie du Gil Blas et du Figaro. J’ai déja fait presque tous les métiers ; j’ai passé de miseres en miseres, et cela avec des circonstances si comiques, que je me prends quelquefois a en rire tout seul de souvenir. Mais j’en rirais de bien meilleur cour, si c’était le hasard qui m’eut jeté dans ces positions et non ma faute. Au reste, Monsieur, continua-t-il, vous paraissez tellement curieux de parcourir les pages de ce cahier, si j’en juge a la maniere dont vous y portez les yeux, que je me ferais un reproche de vous priver de ce plaisir. Voici la-bas une touffe d’arbres ; allez vous asseoir a l’ombre, et lisez. Moi, je vais continuer ma chasse, si vous voulez bien me donner quelques-unes de ces bourres dont vous vous etes fait un collier ; et je reviendrai vous trouver dans deux heures… Au revoir, Monsieur.

– Bonne chasse !

– Bonne lecture !

Mon jeune homme fut exact. Au bout de deux heures il était revenu avec deux lievres et une demi-douzaine de cailles.

– Eh bien ? me dit-il.

– Eh bien ! Monsieur, m’écriai-je, je ne vous quitte plus que vous ne m’ayez permis de publier vos Escapades.

– Y pensez-vous ?

– Si bien, que je vais vous décider d’un mot. Si vous avez a vous reprocher quelques peccadilles, la publication de ce cahier sera une expiation. Hein ? que dites vous de cela ?

– Je dis… je dis que votre insistance ne me permet pas de refuser… Et puis, peut-etre avez-vous raison… Allons ! tenez, je me décide a vous donner Mes Escapades ; faites-en ce qu’il vous plaira, et si vous voulez me débarrasser de ce lievre et de ces deux perdrix, j’irai demain matin juger du mérite de votre cuisiniere.

– Accepté ! m’écriai-je en serrant vivement le manuscrit, apres avoir fourré dans mon carnier le lievre, dont j’eus bien soin de laisser passer les pattes.

Cette fois, je rentrai a Paris d’un pas ferme, le jarret tendu, regardant fierement les passants, comme le geai paré des plumes du paon, et tout joyeux de la chasse manuscrite que j’avais faite. A peine arrivé chez moi, je me hâtai de me mettre a mon bureau, afin de vous composer, chers lecteurs, avec ma chasse, un plat de mon métier.

Il ne me reste plus qu’a faire des voux pour que vous le trouviez a votre gout ; car le succes de son livre est pour l’auteur mille fois plus agréable que ne le sont pour le mélomane les plus doux accords du plus harmonieux piano.


CHAPITRE PREMIER

 

La maison de mon pere. – Portrait de ma mere. – Le coin du feu. – Je prends du gout pour les aventures. – Mon cousin Labiche.

 

Mon pere était un vieux soldat de l’empire, auquel il devait le grade de maréchal-des-logis dans les dragons et sept ou huit bons coups de sabre, dont le mieux appliqué lui traversait la figure du nord-est au sud-ouest. Cette immense balafre nuisait étrangement a l’aspect de bonté que, sans elle, le visage de mon pere eut nécessairement présenté ; et elle lui donnait l’air si dur et si rébarbatif, que je ne puis y penser encore sans me sentir saisi de ce tremblement involontaire qui me prenait toujours quand il me regardait entre deux yeux. Cependant, c’était bien le meilleur homme que la terre eut porté ; et ma mere ne cessait de me répéter que, pour le bon cour, on ne trouverait pas son pareil de Bordeaux a Pékin.

C’était, comme il s’appelait lui-meme, un brigand de la Loire. Il avait été licencié en 1815, et ses voisins l’avaient vu, apres les Cent-Jours, rentrer sombre et soucieux dans la petite maison que lui avait laissée un de ses oncles, il y avait déja trois ou quatre ans. Cette maison, il ne la quitta plus : c’est la que je suis né, la que je fus élevé, la que moururent mon pere et ma mere. Il me semble que je la vois encore, et je l’ai tant de fois parcourue, que l’on pourrait m’y mener les yeux bandés sans craindre que je m’égarasse dans les chambres qui la composent. C’était une petite maison faisant partie d’une ferme, avec porte charretiere sur la route qui conduit d’Envermen a Dieppe, cour garnie de volaille, mare bourbeuse au milieu pour l’ébattement particulier des canards. De grands peupliers, s’élevant devant la maison, procuraient la fraîcheur au logis, et un saule dressait ses branches flexibles au milieu de la cour. Quant a la maison, elle ne possédait qu’un étage, et, quoique peu luxueuse, donnait a chaque passant l’envie de s’y reposer.

Il est vrai de dire que ma mere l’entretenait avec un soin digne de tous éloges. C’est que c’était une excellente ménagere que ma mere ! Elle était toujours la premiere levée dans la maison ; et il fallait voir avec quelle exactitude elle me faisait sauter a bas du lit, chaque matin, a six heures précises, malgré mes grimaces et mes contorsions.

« Allons ! allons ! criait-elle, en me secouant par le bras, pas de paresse ! »

Malheureusement, j’en avais une assez forte dose ! mais il n’y avait pas moyen de résister a ma mere. Elle était Picarde, par conséquent passablement entetée ; et, quand elle voulait une chose, elle la voulait bien : ce qui ne l’empechait pas de vivre en parfaite intelligence avec mon pere, lequel avait pris le sage parti de lui céder en tout.

« Que voulez-vous, disait-il souvent, j’ai fait assez longtemps la guerre pour avoir la paix dans mon ménage. »

Ma mere avait du etre fort belle autrefois. Elle avait un nez aquilin appointi par l’âge ; avant d’etre profondément encavés, ses yeux devaient etre a fleur de tete, et je me suis laissé dire que, avant d’avoir les cheveux gris, elle les avait eus du plus beau blond ; enfin ses dents étaient jadis magnifiques, a en juger par celle qui lui restait. Il est bon de faire savoir ici que ma mere était de dix bonnes années plus âgée que mon pere, ce qui ne l’empechait pas d’etre alerte, vive, entendue et laborieuse. Dans tout le pays on la réputait femme de tete ; par exemple, de meme qu’elle était la premiere levée dans la maison, c’était elle aussi dont les yeux se fermaient les premiers. Elle avait a peine avalé sa derniere bouchée, qu’elle roulait son grand fauteuil devant notre vaste cheminée, et que la, les pieds sur les chenets, elle se laissait aller au sommeil qui la tourmentait des avant le dessert. Je dis dessert, car, quoique simples fermiers, nous ne faisions jamais un repas sans nous donner cette jouissance de citadins. Ma mere donc s’étendait dans son fauteuil, pendant que mon pere se promenait chaque soir dans la cour en fumant sa pipe. Ma charge a moi durant ce temps était d’attiser le feu, d’y jeter du sarment, et j’étais souvent aidé dans cette occupation par mon cousin Labiche, qui ne manquait jamais un soir de venir, attiré qu’il était par les lectures que nous faisions au coin du feu.

Oh ! le coin du feu ! c’était mon ardent désir depuis six heures du matin que j’avais quitté mon lit. J’y pensais tout en travaillant aux champs, a côté de ma mere ; j’y pensais en mangeant ; je crois meme que si je n’avais pas dormi d’un si vigoureux sommeil, j’y aurais pensé en dormant. C’est que c’était un plaisir bien grand ! Quand mon pere avait fini sa pipe, il ne manquait jamais d’envoyer ma mere se coucher ; du reste elle ne demandait pas mieux, et il me disait :

« Claude, prends un livre, mon garçon, et lis-moi quelque chose. »

Or, la bibliotheque de mon pere ne se composait guere que de huit ou dix volumes : les Victoires et Conquetes et Mathieu Lonsberg, les deux livres qu’il estimait le plus ; puis Gil Blas, Don Quichotte et les Aventures de Robinson Crusoé, les trois ouvrages que j’aimais le mieux. Alors la lecture commençait, et c’était pour mon cousin Labiche et pour moi une source de jouissances toujours nouvelles ; car, quant a mon pere, il ne tardait pas a ronfler comme l’orgue de la paroisse. Livrés a nous-memes, mon cousin Labiche et moi, nous dévorions les volumes ; Gil Blas et Robinson nous intéressaient au-dela de toute expression.

« Oh ! si nous pouvions aussi avoir des aventures ! » disions-nous tous deux.

Mon cousin Labiche préférait Gil Blas ; il eut volontiers consenti a passer par les memes épreuves, en en exceptant toutefois la rencontre avec les voleurs, qui le faisait frissonner. Mais il n’aimait pas Robinson, et il tremblait rien qu’a l’idée d’éprouver un sort pareil au sien, parce que, disait-il, Robinson avait du rester bien des fois sans manger. C’était la le nec plus ultra du malheur, au dire de mon cousin Labiche, intrépide mangeur, comme le lecteur pourra en juger par la suite.

Cependant, ces lectures me portaient au cerveau ; je ne revais plus qu’aventures, que naufrages, que rencontres de brigands. Dans mes jours de repos et de promenade, je m’égarais dans la campagne, cherchant un lieu isolé ; la je me figurais etre dans une île déserte, privé de nourriture, et obligé de fournir a mes besoins. Je laissais mon estomac pâtir pour donner plus de vérité a la position, et je ne feignais de découvrir une nourriture quelconque que lorsque la faim me forçait a tirer de ma poche un morceau de pain que j’avais apporté et que je dévorais alors a belles dents.

Ce genre de récréation était fort peu du gout de mon cousin Labiche. Sans doute il aimait beaucoup les aventures ; mais quand il avait faim, il aimait encore mieux la table. Aussi ne venait-il jamais partager mes excursions robinsoniennes. C’était un bien drôle de corps que mon cousin Labiche. Il n’était plus âgé que moi que de deux ans seulement, et on l’eut cru mon aîné de cinq bonnes années au moins. Il paraissait avoir environ dix-huit ans, mais il n’en avait réellement que quatorze ; et, en raison inverse, j’avais douze ans et j’en paraissais a peine dix, surtout aupres de lui. Qu’on se figure un grand corps maigre, entré dans une culotte courte, car ses parents, afin d’éviter l’achat de costumes a son usage, lui faisaient user la garde-robe d’un grand-pere mort a Dieppe, dans la magistrature (il était huissier). Qu’on se figure donc mon long cousin fourré dans une culotte vert-pomme, avec des bas chinés, un grand gilet de perse, et un immense habit cannelle. Il ne lui eut plus manqué que la canne a corbin et les ailes de pigeon, pour achever la caricature. Qu’on joigne a cela un caractere tellement craintif que le plus petit enfant du village l’eut effrayé, et un appétit tellement formidable que la plus grosse galette de pâte ferme ne lui eut pas fait peur. Son appétit, comme on le voit, était plus courageux que son caractere.

Voila trait pour trait le portrait de mon cousin Labiche ; on verra plus tard comment il se décida a suivre la carriere des Gil Blas et des Robinson.