Les Naufragés du Jonathan - Jules Verne - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1909

Les Naufragés du Jonathan darmowy ebook

Jules Verne

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Opis ebooka Les Naufragés du Jonathan - Jules Verne

Un groupe de naufragés d'un millier de personnes se retrouve sur l'île Hoste, pres du Cap Horn. L'homme qui les a sauvés, le Kaw-Djer, devient (ou redevient) leur dirigeant a chaque crise que subit cette population, bien qu'il soit anarchiste, «obligé d'aller a l'encontre de ses idées».Ce roman est ressenti de maniere tres diverse selon les lecteurs. Certains retiennent avant tout le caractere autocratique du Kaw-Djer. D'autres, a l'image de Francis Kacassin voient en Jules Verne un «défenseur de toutes les minorités opprimées en quete de leur indépendance» et résument l'opinion de Jules Verne par la devise «De chacun selon ses capacités, a chacun selon ses besoins».

Opinie o ebooku Les Naufragés du Jonathan - Jules Verne

Fragment ebooka Les Naufragés du Jonathan - Jules Verne

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - Le guanaque
Chapitre 2 - Mystérieuse existence
Chapitre 3 - La fin d’un pays libre
Chapitre 4 - A la côte
Chapitre 5 - Les naufragés
Partie 2

A Propos Verne:

Jules Gabriel Verne (February 8, 1828–March 24, 1905) was a French author who pioneered the science-fiction genre. He is best known for novels such as Journey To The Center Of The Earth (1864), Twenty Thousand Leagues Under The Sea (1870), and Around the World in Eighty Days (1873). Verne wrote about space, air, and underwater travel before air travel and practical submarines were invented, and before practical means of space travel had been devised. He is the third most translated author in the world, according to Index Translationum. Some of his books have been made into films. Verne, along with Hugo Gernsback and H. G. Wells, is often popularly referred to as the "Father of Science Fiction". Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Le guanaque

 

C’était un gracieux animal, le cou long et d’une courbure élégante, la croupe arrondie, les jambes nerveuses et effilées, les flancs effacés, la robe d’un roux fauve tacheté de blanc, la queue courte, en panache, tres fournie de poils. Son nom dans le pays : guanaco ; en français : guanaque. Vus de loin, ces ruminants ont souvent donné l’illusion de chevaux montés, et plus d’un voyageur, trompé par cette apparence, a pris pour une bande de cavaliers un de leurs troupeaux passant au galop a l’horizon.

Seule créature visible dans cette région déserte, ce guanaque vint s’arreter sur la crete d’un monticule, au milieu d’une vaste prairie ou les joncs se frôlaient bruyamment et dardaient leurs pointes aiguës entre des touffes de plantes épineuses. Le museau tourné au vent, il aspirait les émanations qu’une légere brise apportait de l’Est. L’oil attentif, l’oreille dressée, pivotante, il écoutait, pret a prendre la fuite au moindre bruit suspect.

La plaine ne présentait pas une surface uniformément plate. Ça et la, elle était vallonnée de bosses que les grandes pluies orageuses, en ravinant la terre, avaient laissées apres elles. Abrité par un de ces épaulements, a faible distance du monticule, rampait un indigene, un Indien, que le guanaque ne pouvait apercevoir. Aux trois quarts nu, n’ayant pour tout vetement que les lambeaux d’une peau de bete, il avançait sans bruit, se faufilant dans l’herbe, de maniere a se rapprocher du gibier convoité sans l’effaroucher. Celui-ci, cependant, avait la notion d’un péril imminent et commençait a donner des signes d’inquiétude.

Soudain, un lasso coupa l’air en sifflant et se déroula vers l’animal. La longue courroie n’atteignit pas le but ; elle glissa et, de la croupe, tomba sur le sol.

Le coup était manqué. Le guanaque s’était enfui a toutes jambes. Il avait déja disparu derriere un massif d’arbres, lorsque l’Indien arriva au sommet du monticule.

Mais, si le guanaque ne courait plus aucun danger, l’homme était menacé a son tour.

Apres avoir ramené a lui le lasso dont le bout était fixé a sa ceinture, il se préparait a redescendre, quand un furieux rugissement éclata a quelques pas de lui. Presque aussitôt, un fauve s’abattit a ses pieds.

C’était un jaguar de grande taille, au pelage grisâtre marbré de tachetures noires a centres plus clairs imitant la pupille d’un oil.

L’indigene connaissait la férocité de cet animal capable de l’étrangler d’un seul coup de mâchoire. Il recula d’un bond. Par malheur, une pierre qui roula sous son pied lui fit perdre l’équilibre. La main haute, il essaya de se défendre a l’aide d’une sorte de couteau, fait d’un os de phoque tres effilé, qu’il était parvenu a tirer de sa ceinture. Un instant meme, il espéra pouvoir se relever et se mettre en meilleure posture. Il n’en eut pas le temps. Le jaguar légerement touché le chargea avec fureur. Renversé, les griffes du fauve déchirant sa poitrine, il était perdu.

Juste a ce moment retentit la détonation seche d’une carabine. Le jaguar, le cour traversé d’une balle, s’abattit foudroyé.

A cent pas de la une légere vapeur blanche voltigeait au-dessus d’un des rocs de la falaise. Debout sur ce roc, se tenait un homme, sa carabine encore épaulée.

De type arien tres accusé, cet homme n’était pas un compatriote du blessé. Il n’avait pas la peau brune, bien qu’il fut fortement hâlé, ni le nez élargi dans un profond enfoncement des orbites, ni les pommettes saillantes, ni le front bas sous un angle fuyant, ni les petits yeux de la race indigene. Au contraire, sa physionomie était intelligente, son front vaste et zébré des multiples rides du penseur.

Ce personnage portait, coupés ras, des cheveux grisonnants comme sa barbe. Toutefois on n’aurait pu, a dix ans pres, indiquer son âge, compris sans doute entre la quarantaine et la cinquantaine. Il était de haute taille, et paraissait doué d’une force athlétique, d’une constitution vigoureuse, d’une santé inattaquable. Les traits de son visage étaient énergiques et graves, et toute sa personne exprimait la fierté, bien différente de l’orgueilleuse vanité des sots, ce qui lui donnait une véritable noblesse d’attitude et de gestes.

Comprenant qu’il ne serait pas nécessaire de décharger une seconde fois sa carabine, le nouveau venu l’abaissa, la désarma, la mit sous son bras, puis se retourna vers le Sud.

Dans cette direction, en contrebas de la falaise se développait une large étendue de mer. L’homme, se penchant, appela : « Karroly !… » et ajouta deux ou trois mots dans une langue rude et gutturale.

Quelques minutes plus tard, par une coupure de la falaise, apparut un adolescent d’environ dix-sept ans, que suivit de pres un homme dans la maturité de l’âge. Assurément, tous deux étaient Indiens, a en juger par leur type bien différent de celui de ce blanc, qui venait de prouver son adresse par un si brillant coup de fusil. Bien musclé, larges épaules, torse puissant, grosse tete carrée portée sur un cou robuste, taille de cinq pieds, tres brun de peau, tres noir de cheveux, des yeux perçants sous une arcade sourciliere peu fournie, barbe réduite a quelques poils, tel était l’homme, qui paraissait avoir dépassé la quarantaine. Les caracteres de l’animalité, mais d’une animalité douce et caressante, le disputaient a ceux de l’humanité, chez cet etre de race inférieure, qu’on eut été tenté de comparer, plutôt qu’a un fauve, a un bon et fidele chien, a l’un de ces courageux terre-neuve, qui peuvent devenir le compagnon, mieux que le compagnon, l’ami de leur maître. Et ce fut bien comme un de ces dévoués animaux qu’il accourut a l’appel de son nom.

Quant au jeune garçon, son fils selon toute apparence, dont le corps souple comme celui d’un serpent était entierement nu, il semblait tres supérieur a son pere au point de vue intellectuel. Son front plus développé, ses yeux pleins de feu, exprimaient l’intelligence et, ce qui vaut mieux encore, la droiture et la franchise.

Lorsque les trois personnages furent réunis, les deux hommes échangerent quelques mots dans ce langage indigene caractérisé par une aspiration courte a la moitié de la plupart des mots, puis tous se dirigerent vers le blessé, qui gisait sur le sol pres du jaguar abattu.

Le malheureux avait perdu connaissance. Le sang coulait de sa poitrine labourée par les griffes de la bete féroce. Cependant, ses yeux fermés se rouvrirent lorsqu’il sentit une main écarter son grossier vetement.

En apercevant celui qui venait a son secours son regard s’éclaira d’une faible lueur de joie, et ses levres décolorées murmurerent un nom :

« Le Kaw-djer ! »

Le Kaw-djer, un mot qui signifie l’ami, le bienfaiteur, le sauveur, en langue indigene, et ce beau nom appartenait évidemment a ce blanc, car celui-ci fit un signe affirmatif.

Pendant qu’il donnait les premiers soins au blessé, Karroly redescendit par la coupée de la falaise pour revenir bientôt avec un carnier renfermant une trousse et quelques flacons pleins du suc de certaines plantes du pays. Tandis que l’Indien soutenait sur ses genoux la tete du blessé, dont la poitrine était a découvert, le Kaw-djer lava les blessures et en étancha le sang. Il rapprocha ensuite les levres des plaies, qui furent recouvertes par des tampons de charpie imbibée du contenu de l’un des flacons, puis, détachant sa ceinture de laine, il en entoura la poitrine de l’indigene, de maniere a maintenir tout le pansement.

Le malheureux survivrait-il ? Le Kaw-djer ne le pensait pas. Aucun remede ne pourrait sans doute provoquer la cicatrisation de ces déchirures, qui semblaient intéresser jusqu’a l’estomac et jusqu’aux poumons.

Karroly, profitant de ce que les yeux du blessé venaient de se rouvrir, demanda :

« Ou est ta tribu ?…

– La… la…, murmura l’indigene, en indiquant de la main la direction de l’Est.

– Ce doit etre, a huit ou dix milles d’ici, sur la rive du canal, dit le Kaw-djer, ce campement dont nous avons aperçu les feux la nuit derniere. »

Karroly approuva de la tete.

« Il n’est que quatre heures, ajouta le Kaw-djer, mais le flot va bientôt monter. Nous ne pourrons partir qu’au soleil levant…

– Oui », dit Karroly.

Le Kaw-djer reprit :

« Halg et toi, vous allez transporter cet homme et vous l’étendrez dans la barque. Nous ne pouvons rien de plus pour lui. »

Karroly et son fils se mirent en devoir d’obéir. Chargés du blessé, ils commencerent a descendre vers la greve. L’un d’eux reviendrait ensuite chercher le jaguar, dont la dépouille se vendrait cher aux trafiquants étrangers.

Pendant que ses compagnons s’acquittaient de cette double besogne, le Kaw-djer s’éloigna de quelques pas et escalada l’un des rochers qui dentelaient la falaise. De la, son regard rayonnait vers tous les points de l’horizon.

A ses pieds, se découpait un littoral capricieusement dessiné, qui formait la limite nord d’un canal large de plusieurs lieues. La rive opposée, que des bras de mer échancraient a perte de vue, s’estompait en vagues linéaments, semis d’îles et d’îlots qui semblaient des vapeurs dans le lointain. Ni a l’Est, ni a l’Ouest on n’apercevait les extrémités de ce canal, le long duquel courait la haute et puissante falaise.

Vers le Nord, se développaient interminablement des prairies et des plaines, zébrées de nombreux cours d’eau qui se déversaient dans la mer, soit en torrents tumultueux, soit par des chutes retentissantes. De la surface de ces immenses prairies jaillissaient, par endroits, des îlots de verdure, forets épaisses, au milieu desquelles on eut vainement cherché un village, et dont les cimes s’empourpraient des rayons du soleil alors a son déclin. Au-dela, bornant l’horizon de ce côté, se profilaient les masses pesantes d’une chaîne de montagnes, que couronnait la blancheur éclatante des glaciers.

Dans la direction de l’Est, le relief du pays s’accentuait plus encore. A l’aplomb du littoral, la falaise se haussait par étages successifs, puis se redressait enfin brusquement en pics aigus qui allaient se perdre dans les zones élevées du ciel.

La contrée paraissait totalement déserte. Meme solitude aussi sur le canal. Pas une embarcation en vue, fut-ce un canot d’écorce, ou une pirogue a voiles. Enfin, si loin que le regard put atteindre, ni des îles du Sud, ni d’aucun point du littoral, ni d’aucune saillie de la falaise ne s’élevait une fumée témoignant de la présence de créatures humaines.

Le jour en était arrivé a cette heure, toujours empreinte de quelque mélancolie, qui précede immédiatement le crépuscule. De grands oiseaux planeurs, en quete de leur gîte nocturne, fendaient l’air de leurs troupes bruyantes.

Le Kaw-djer, les bras croisés, debout sur la roche qu’il avait gravie, gardait une immobilité de statue. Mais une extase illuminait son visage, ses paupieres palpitaient, ses yeux étincelaient d’une sorte d’enthousiasme sacré, pendant qu’il contemplait cette étendue prodigieuse de terre et de mer, derniere parcelle du globe qui n’appartînt a personne, derniere région qui ne fut pas courbée sous le joug des lois.

Longtemps, il demeura ainsi, baigné dans la lumiere et fouetté par la brise, puis il ouvrit les bras, les tendit vers l’espace, et un profond soupir gonfla sa poitrine, comme s’il eut voulu embrasser d’une étreinte, aspirer d’une haleine tout l’infini. Alors, tandis que son regard semblait braver le ciel et parcourait orgueilleusement la terre, de ses levres s’échappa un cri, qui résumait son appétit sauvage d’une liberté absolue, sans limite.

Ce cri, c’était celui des anarchistes de tous les pays, c’était la formule célebre, si caractéristique qu’on l’emploie couramment comme un synonyme de leur nom, dans laquelle est contenue en quatre mots toute la doctrine de cette secte redoutable.

« Ni Dieu, ni maître !… » proclamait-il d’une voix éclatante, tandis que, le corps a demi penché au-dessus des flots, hors de l’arete de la falaise, il semblait, d’un geste farouche, balayer l’immense horizon.


Chapitre 2 Mystérieuse existence

 

Les géographes désignent sous le nom de Magellanie l’ensemble des îles et îlots groupés, entre l’Atlantique et le Pacifique, a la pointe sud du continent américain. Les terres les plus australes de ce continent, c’est-a-dire le territoire patagon, prolongées par les deux vastes presqu’îles du Roi Guillaume et de Brunswick, se terminent par un des caps de cette derniere, le cap Froward. Tout ce qui ne leur est pas directement rattaché, tout ce qui en est séparé par le détroit de Magellan, constitue ce domaine, auquel a été justement réservé le nom de l’illustre navigateur portugais du XVIe siecle.

La conséquence de cette disposition géographique, c’est que, jusqu’en 1881, cette partie du Nouveau-Monde n’était rattachée a aucun État civilisé, pas meme a ses plus proches voisins, le Chili et la République Argentine, qui se disputaient alors les pampas de la Patagonie. La Magellanie n’appartenait a personne, et des colonies pouvaient s’y fonder en conservant leur entiere indépendance.

Elle n’est cependant pas d’une étendue insignifiante, cette contrée qui, sur une aire de cinquante mille kilometres superficiels, comprend, outre un grand nombre d’autres îles de moindre importance, la Terre de Feu, la Terre de Désolation, les îles Clarence, Hoste, Navarin, plus l’archipel du cap Horn, formé lui-meme des îles Grévy, Wollaston, Freycinet, Hermitte, Herschell, et des îlots et récifs, par lesquels s’acheve en poussiere la masse énorme du continent américain.

Des diverses parcelles de la Magellanie, la Terre de Feu est de beaucoup la plus vaste. Au Nord et a l’Ouest, elle a pour limite un littoral tres déchiqueté, depuis le promontoire d’Espiritu Santo jusqu’au Magdalena Sound. Apres avoir projeté vers l’Ouest une presqu’île tout effilochée que domine le mont Sarmiento, elle se prolonge, au Sud-Est, par la pointe de San-Diego, sorte de sphinx accroupi dont la queue trempe dans les eaux du détroit de Lemaire.

C’est dans cette grande île, au mois d’avril 1880, que se sont passés les faits qui viennent d’etre racontés. Ce canal que le Kaw-djer avait sous les yeux pendant sa fiévreuse méditation, c’est le canal du Beagle, qui court au sud de la Terre de Feu et dont la rive opposée est formée par les îles Gordon, Hoste, Navarin et Picton. Plus au Sud encore, s’éparpille le capricieux archipel du cap Horn.

Pres de dix ans avant le jour choisi comme point de départ a ce récit, celui que les Indiens devaient plus tard appeler le Kaw-djer avait été pour la premiere fois rencontré sur le littoral fuégien. Comment s’y était-il transporté ? Sans doute a bord de l’un des nombreux bâtiments, voiliers et steamers, qui suivent les détours du labyrinthe maritime de la Magellanie et des îles qui la prolongent sur l’Océan Pacifique, en faisant avec les indigenes le commerce des pelleteries de guanaques, de vigognes, de nandous et de loups marins.

La présence de cet étranger pouvait s’expliquer aisément de la sorte, mais, quant a savoir quel était son nom, de quelle nationalité il relevait, s’il se rattachait par sa naissance a l’Ancien ou au Nouveau-Monde, c’étaient la autant de questions auxquelles il eut été malaisé de répondre.

On ignorait tout de lui. Nul, d’ailleurs, il convient de l’ajouter, n’avait jamais cherché a se renseigner a son sujet. Dans ce pays ou n’existait aucune autorité, qui aurait eu qualité pour l’interroger ? Il n’était pas dans un de ces États organisés ou la police s’inquiete du passé des gens et ou il est impossible de demeurer longtemps inconnu. Ici, personne n’était dépositaire d’une puissance quelconque, et l’on pouvait vivre en dehors de toutes coutumes, de toutes lois, dans la plus complete liberté.

Pendant les deux premieres années qui suivirent son arrivée a la Terre de Feu, le Kaw-djer ne chercha pas a se fixer sur un point plutôt que sur un autre. Sillonnant la contrée de ses courses vagabondes, il se mit en relations avec les indigenes, mais sans jamais approcher des rares factoreries exploitées ça et la par des colons de race blanche. S’il entrait en rapports avec un des navires relâchant en quelque point de l’archipel, c’était toujours par l’intermédiaire d’un Fuégien, et uniquement pour renouveler ses munitions et ses substances pharmaceutiques. Ces achats, il les payait, soit au moyen d’échanges, soit en monnaie espagnole ou anglaise, dont il ne semblait pas dépourvu.

Le reste du temps, il allait de tribus en tribus, de campements en campements. Il vivait, comme les indigenes, des produits de sa chasse et de sa peche, tantôt parmi les familles du littoral, tantôt chez les peuplades de l’intérieur, partageant leur ajoupa ou leur tente, soignant les malades, secourant les veuves et les orphelins, adoré par ces pauvres gens, qui ne tarderent pas a lui décerner le glorieux surnom sous lequel il était connu maintenant d’un bout a l’autre de l’archipel.

Que le Kaw-djer fut un homme instruit, aucun doute a cet égard, et il avait du faire notamment des études tres completes en médecine. Il connaissait aussi plusieurs langues, et Français, Anglais, Allemands, Espagnols et Norvégiens auraient pu indifféremment le prendre pour un compatriote. A son bagage de polyglotte, cet énigmatique personnage n’avait pas tardé a ajouter le yaghon. Il parlait couramment cet idiome, qui est le plus employé dans la Magellanie, et dont les missionnaires se sont servis pour traduire quelques passages de la Bible.

Loin d’etre inhabitable, ainsi qu’on le croit généralement, la Magellanie, ou le Kaw-djer avait fixé sa vie, est tres supérieure a la réputation que lui ont value les récits de ses premiers explorateurs. Certes, il serait exagéré de la transformer en paradis terrestre, et l’on aurait mauvaise grâce a contester que sa pointe extreme, le cap Horn, ne soit balayée par des tempetes dont la fréquence n’a d’égale que la fureur. Mais il ne manque pas de pays, en Europe meme, qui nourrissent une population nombreuse, bien que les conditions d’existence y soient beaucoup plus rudes. Si le climat y est humide au plus haut point, cet archipel doit a la mer qui l’entoure une incontestable régularité de température, et il n’a pas a subir les froids rigoureux de la Russie septentrionale, de la Suede et de la Norvege. La moyenne thermométrique ne descend pas au-dessous de cinq degrés centigrades en hiver si elle ne s’éleve pas au-dessus de quinze degrés en été.

A défaut d’observations météorologiques, l’aspect de ces îles aurait du mettre en garde contre toute appréciation d’un pessimisme exagéré. La végétation y atteint une ampleur qui lui serait interdite dans la zone glaciale. Il y existe d’immenses pâturages qui suffiraient a la nourriture d’innombrables troupeaux, et de vastes forets ou se rencontrent en abondance le hetre antarctique, le bouleau, l’épine-vinette et l’écorce de Winter. Sans aucun doute, nos végétaux comestibles s’y acclimateraient aisément, et beaucoup d’entre eux, jusques et y compris le froment, pourraient y prospérer.

Pourtant, cette contrée, qui n’est pas inhabitable, est a peu pres inhabitée. Sa population ne comprend qu’un petit nombre d’Indiens, catalogués sous le nom de Fuégiens ou de Pecherais, véritables sauvages au dernier rang de l’humanité, qui vivent presque entierement nus et menent, a travers ces vastes solitudes, une vie errante et misérable.

Longtemps déja avant l’époque ou commence cette histoire, le Chili, en fondant la station de Punta-Arenas sur le détroit de Magellan, avait paru preter quelque attention a ces régions méconnues. Mais a cela s’était borné son effort, et, malgré la prospérité de sa colonie, il n’avait fait aucune tentative pour prendre pied sur l’archipel magellanique proprement dit.

Quelle succession d’événements avait conduit le Kaw-djer dans cette contrée ignorée de la plupart des hommes ? Cela aussi était un mystere, mais ce mystere, du moins, le cri lancé du haut de la falaise, comme un défi au ciel et comme un remerciement passionné a la terre, permettait de le percer en partie.

« Ni Dieu, ni maître ! » c’est la formule classique des anarchistes. Il était donc a supposer que le Kaw-djer appartenait, lui aussi, a cette secte, foule hétéroclite de criminels et d’illuminés. Ceux-la, rongés d’envie et de haine, toujours prets a la violence et au meurtre ; ceux-ci, véritables poetes qui revent une humanité chimérique d’ou le mal serait banni a jamais par la suppression des lois imaginées pour le combattre.

A laquelle de ces deux classes appartenait le Kaw-djer ? Était-il un de ces libertaires aigris, un de ces apologistes de l’action directe et de la propagande par le fait, et, successivement rejeté par toutes les nations, n’avait-il trouvé de refuge qu’a cette extrémité du monde habitable ?

Une telle hypothese se serait mal accordée avec la bonté dont il avait donné tant de preuves depuis son arrivée dans l’archipel magellanique. Qui s’était acharné si souvent a sauver des existences humaines n’avait jamais du songer a en détruire. Qu’il fut anarchiste, oui, puisqu’il le proclamait lui-meme, mais alors il appartenait a la section des reveurs et non a celle des professionnels de la bombe et du couteau. S’il en était effectivement ainsi, son exil ne devait etre que le dénouement logique d’un drame intérieur, et non pas un châtiment édicté par une volonté étrangere. Sans doute, tout enivré par son reve, il n’avait pu supporter ces regles d’airain qui, dans l’Univers civilisé, conduisent l’homme en laisse du berceau jusqu’a la mort, et un moment était venu ou l’air lui avait semblé irrespirable dans cette foret de lois innombrables par lesquelles les citoyens achetent, au prix de leur indépendance, un peu de bien-etre et de sécurité. Son caractere lui interdisant de vouloir imposer par la force ses idées et ses répugnances, il n’avait pu, des lors, que partir a la recherche d’un pays ou l’on ne connut pas l’esclavage, et c’est ainsi peut-etre qu’il avait échoué finalement en Magellanie, le seul point, sur toute la surface de la terre, ou régnât encore la liberté intégrale.

Pendant les premiers temps de son séjour, deux ans environ, le Kaw-djer ne quitta point la grande île ou il avait débarqué.

La confiance qu’il inspirait aux indigenes, son influence sur leurs tribus ne tarda pas a s’accroître. On venait le consulter des autres îles parcourues par des Indiens Canoës, ou Indiens a pirogues, dont la race est quelque peu différente de celle des Yacanas qui peuplent la Terre de Feu. Ces misérables Pecherais, qui vivent, comme leurs congéneres, de chasse et de peche, se rendaient pres du « Bienfaiteur », quand celui-ci se trouvait sur le littoral du canal du Beagle. Le Kaw-djer ne refusait a personne ses conseils ni ses soins. Souvent meme, dans certaines circonstances graves, lorsque sévissait quelque épidémie, il risqua sans marchander sa vie pour combattre le fléau. Bientôt sa renommée se répandit dans toute la contrée. Elle franchit le détroit de Magellan. On sut qu’un étranger, installé sur la Terre de Feu, avait reçu des indigenes reconnaissants le titre de Kaw-djer, et, a plusieurs reprises, il fut sollicité de venir a Punta-Arenas. Mais il répondit invariablement par un refus dont aucune instance ne put triompher. Il semblait qu’il ne voulut pas remettre le pied la ou il ne sentait plus le sol libre.

Vers la fin de la deuxieme année de son séjour, il se produisit un incident dont les conséquences devaient avoir une certaine influence sur sa vie ultérieure.

Si le Kaw-djer s’obstinait a ne pas aller a la bourgade chilienne de Punta-Arenas, qui est située sur le territoire de la Patagonie, les Patagons ne se privent pas d’envahir parfois le territoire magellanique. Eux et leurs chevaux transportés en quelques heures sur la rive sud du détroit de Magellan, ils font de longues excursions, ce qu’on appelle en Amérique de grands raids, d’une extrémité a l’autre de la Terre de Feu, attaquant les Fuégiens, les rançonnant, les pillant, s’emparant des enfants qu’ils emmenent en esclavage dans les tribus patagones.

Entre les Patagons ou Tchnelts et les Fuégiens, il existe des différences ethniques assez sensibles sous le rapport de la race et des mours, les premiers étant infiniment plus redoutables que les seconds. Ceux-ci vivent de la peche et ne se réunissent guere que par familles, tandis que ceux-la sont chasseurs et forment des tribus compactes sous l’autorité d’un chef. En outre, la taille des Fuégiens est un peu inférieure a celle de leurs voisins du continent. On les reconnaît a leur grosse tete carrée, aux pommettes saillantes de leur face, a leurs sourcils clairsemés, a la dépression de leur crâne. En somme, on les tient pour des etres assez misérables, dont la race n’est pas pres de finir cependant, car le nombre des enfants est considérable, autant, pourrait-on dire, que celui des chiens qui grouillent autour des campements.

Quant aux Patagons, ils sont de haute stature, vigoureux et bien proportionnés. Dénués de barbe, ils laissent pendre leurs longs cheveux noirs maintenus sur le front par un bandeau. Leur figure olivâtre est plus large aux mâchoires qu’aux tempes, leurs yeux s’allongent quelque peu suivant le type mongol, et, de part et d’autre d’un nez largement épaté, leurs yeux brillent du fond d’orbites assez rétrécies. Intrépides et infatigables cavaliers, il leur faut de larges espaces a franchir avec leurs non moins infatigables montures, d’immenses pâturages pour la nourriture de leurs chevaux, des terrains de chasse ou ils poursuivent le guanaque, la vigogne et le nandou.

Plus d’une fois, le Kaw-djer les avait rencontrés pendant leurs incursions sur la Terre de Feu, mais jusqu’alors il n’avait jamais pris contact avec ces farouches déprédateurs, que le Chili et l’Argentine sont impuissants a contenir.

Ce fut en novembre 1872, alors que ses pérégrinations l’avaient conduit sur la côte ouest de la Fuégie, pres du détroit de Magellan, que le Kaw-djer eut pour la premiere fois a intervenir contre eux, en faveur de Pecherais de la baie Inutile.

Cette baie, limitée au Nord par des marécages, forme une profonde découpure a peu pres en face de l’emplacement ou Sarmiento avait établi sa colonie de Port-Famine, de sinistre mémoire.

Un parti de Tchnelts, apres avoir débarqué sur la rive sud de la baie Inutile, attaqua un campement de Yacanas, qui ne comptait qu’une vingtaine de familles. La supériorité numérique se trouvait du côté des assaillants, en meme temps plus robustes et mieux armés que les indigenes.

Ceux-ci essayerent de lutter cependant, sous le commandement d’un Indien Canoë qui venait d’arriver au campement avec sa pirogue.

Cet homme s’appelait Karroly. Il faisait le métier de pilote et guidait les bâtiments de cabotage qui s’aventurent sur le canal du Beagle et entre les îles de l’archipel du cap Horn. C’est en revenant de conduire un navire a Punta-Arenas qu’il avait relâché dans la baie Inutile.

Karroly organisa la résistance et, aidé des Yacanas, tenta de repousser les agresseurs. Mais la partie était par trop inégale. Les Pecherais ne pouvaient opposer une défense sérieuse. Le campement fut envahi, les tentes furent renversées, le sang coula. Les familles furent dispersées.

Pendant la lutte, le fils de Karroly, Halg, alors âgé de neuf ans environ, était resté dans la pirogue, ou il attendait son pere, lorsque deux Patagons se précipiterent de son côté.

Le jeune garçon ne voulut pas s’éloigner de la greve, ce qui l’eut mis hors d’atteinte, mais ce qui eut aussi empeché son pere de chercher refuge a bord de la pirogue.

Un des Tchnelts sauta dans l’embarcation et saisit l’enfant entre ses bras.

A ce moment, Karroly fuyait le campement au pouvoir des agresseurs. Il courut au secours de son fils que le Tchnelt emportait. Une fleche envoyée par l’autre Patagon siffla a son oreille sans le toucher.

Avant qu’un second trait ne fut lancé, la détonation d’une arme a feu retentit. Le ravisseur mortellement frappé roula a terre, tandis que son compagnon prenait la fuite.

Le coup de feu avait été tiré par un homme de race blanche que le hasard amenait sur le lieu du combat. Cet homme, c’était le Kaw-djer.

Il n’y avait pas a s’attarder. La pirogue fut vigoureusement halée par son amarre. Le Kaw-djer et Karroly sauterent a bord avec l’enfant et pousserent au large. Ils étaient déja a une encablure du rivage lorsque les Patagons les couvrirent d’une nuée de fleches dont l’une atteignit Halg a l’épaule.

Cette blessure présentant une certaine gravité, le Kaw-djer ne voulut pas quitter ses compagnons tant que ses soins pouvaient etre nécessaires. C’est pourquoi il resta dans la pirogue, qui contourna la Terre de Feu, suivit le canal du Beagle, et vint enfin s’arreter dans une petite crique bien abritée de l’Île Neuve, ou Karroly avait établi sa résidence.

Alors, il n’y avait plus rien a craindre pour le jeune garçon, dont la blessure était en voie de guérison. Karroly ne savait comment exprimer sa reconnaissance.

Lorsque, sa pirogue amarrée au fond de la crique, l’Indien eut débarqué, il pria le Kaw-djer de le suivre.

« Ma maison est la, lui dit-il ; c’est ici que je vis avec mon fils. Si tu n’y veux rester que quelques jours, tu seras le bienvenu, puis ma pirogue te ramenera de l’autre côté du canal. Si tu veux y rester toujours, ma demeure sera la tienne et je serai ton serviteur. »

A dater de ce jour, le Kaw-djer n’avait plus quitté l’Île Neuve, ni Karroly, ni son enfant. Grâce a lui, l’habitation de l’Indien Canoë était devenue plus confortable, et Karroly fut bientôt a meme d’exercer son métier de pilote dans de meilleures conditions. A sa fragile pirogue fut substituée cette solide chaloupe, la Wel-Kiej, achetée a la suite du naufrage d’un navire norvégien, dans laquelle l’homme blessé par le jaguar venait d’etre déposé.

Mais cette nouvelle existence ne détourna pas le Kaw-djer de son ouvre humanitaire. Ses visites aux familles indigenes ne furent pas supprimées, et il continua de courir partout ou il y avait un service a rendre ou une douleur a guérir.

Plusieurs années se passerent ainsi, et tout portait a croire que le Kaw-djer continuerait a jamais sa vie libre sur cette terre libre, lorsqu’un événement imprévu vint en troubler profondément le cours.


Chapitre 3 La fin d’un pays libre

 

L’Île Neuve commande l’entrée du canal du Beagle par l’Est. Longue de huit kilometres, large de quatre, elle affecte la forme d’un pentagone irrégulier. Les arbres n’y manquent pas, plus particulierement le hetre, le frene, l’écorce de Winter, des myrtacées et quelques cypres de taille moyenne. A la surface des prairies poussent des houx, des berbéris, des fougeres de petite venue. En de certaines places abritées se montre le bon sol, la terre végétale, propre a la culture des légumes. Ailleurs, la ou l’humus existe en couche insuffisante, et plus spécialement aux abords des greves, la nature a brodé sa tapisserie de lichens, de mousses et de lycopodes.

C’était sur cette île, au revers d’une haute falaise, face a la mer, que l’Indien Karroly résidait depuis une dizaine d’années. Il n’aurait pu choisir une station plus favorable. Tous les navires, au sortir du détroit de Lemaire, passent en vue de l’Île Neuve. S’ils cherchent a gagner l’Océan Pacifique en doublant le cap Horn, ils n’ont besoin de personne. Mais si, désireux de trafiquer a travers l’archipel, ils veulent en suivre les divers canaux, un pilote leur est indispensable.

Toutefois, relativement rares sont les navires qui fréquentent les parages magellaniques, et leur nombre n’eut pas suffi a assurer l’existence de Karroly et de son fils. Il s’adonnait donc a la peche et a la chasse, afin de se procurer des objets d’échange qu’il troquait contre tout ce qui était pour eux de premiere nécessité.

Sans doute, cette île de dimensions restreintes ne pouvait renfermer qu’en petit nombre les guanaques et les vigognes, dont la fourrure est recherchée, mais, dans le voisinage, sont d’autres îles d’une étendue beaucoup plus considérable :

Navarin, Hoste, Wollaston, Dawson, sans parler de la Terre de Feu avec ses immenses plaines et ses forets profondes ou ne manquent ni les ruminants ni les fauves.

Longtemps Karroly n’avait eu pour demeure qu’une grotte naturelle creusée dans le granit, préférable en somme a la hutte des Yacanas. Depuis l’arrivée du Kaw-djer, la grotte avait fait place a une maison dont les forets de l’île avaient fourni la charpente, dont les roches avaient fourni les pierres, et dont les myriades de coquillages : térébratules, mactres, tritons, licornes, qui en parsement les greves, avaient fourni la chaux.

A l’intérieur de cette maison, trois chambres. Au milieu, la salle commune a vaste cheminée. A droite, la chambre de Karroly et de son fils. Celle de gauche appartenait au Kaw-djer, qui retrouvait la, rangés sur des rayons, ses papiers et ses livres, pour la plupart ouvrages de médecine, d’économie politique et de sociologie. Une armoire contenait son assortiment de fioles et d’instruments de chirurgie.

C’est dans cette maison qu’il revint avec ses deux compagnons apres son excursion sur la Terre de Feu, dont l’épisode final a servi de theme aux premieres lignes de ce récit. Auparavant, toutefois, la Wel-Kiej s’était dirigée vers le campement de l’Indien blessé. Ce campement était situé a l’extrémité orientale du canal du Beagle. Autour de ses huttes capricieusement groupées au bord d’un ruisseau, gambadaient d’innombrables chiens, dont les aboiements annoncerent l’arrivée de la chaloupe. Dans la prairie avoisinante pâturaient deux chevaux d’un aspect chétif. De minces filets de fumée s’échappaient du toit de quelques ajoupas.

Des que la Wel-Kiej eut été signalée, une soixantaine d’hommes et de femmes apparurent et dévalerent en toute hâte vers le rivage. Une foule d’enfants nus couraient a leur suite.

Lorsque le Kaw-djer mit pied a terre, on s’empressa au devant de lui. Tous voulaient lui presser les mains. L’accueil de ces pauvres Indiens témoignait de leur ardente reconnaissance pour tous les services qu’ils avaient reçus de lui. Il écouta patiemment les uns et les autres. Des meres le conduisirent pres de leurs enfants malades. Elles le remerciaient avec effusion, a demi consolées par sa présence.

Il entra enfin dans l’une des huttes pour en ressortir bientôt, suivi de deux femmes, l’une âgée, l’autre toute jeune qui tenait par la main un petit enfant. C’étaient la mere, la femme et le fils de l’Indien blessé par le jaguar, et qui était mort au cours de la traversée, malgré les soins dont on l’avait entouré.

Son cadavre fut déposé sur la greve, et tous les indigenes du campement l’entourerent. Le Kaw-djer raconta alors les circonstances de la mort du défunt, puis il remit a la voile, en laissant généreusement a la veuve la dépouille du jaguar, dont la fourrure représentait une valeur immense pour ces créatures déshéritées.

Avec la saison d’hiver qui s’approchait, la vie habituelle reprit son cours dans la maison de l’Île Neuve. On reçut la visite de quelques caboteurs falklandais qui vinrent acheter des pelleteries avant que les tourmentes de neige n’eussent rendu ces parages impraticables. Les peaux furent avantageusement vendues ou échangées contre les provisions et les munitions nécessaires pendant la rigoureuse période qui va de juin a septembre.

Dans la derniere semaine de mai, un de ces bâtiments ayant réclamé les services de Karroly, Halg et le Kaw-djer resterent seuls a l’Île Neuve.

Le jeune garçon, alors âgé de dix-sept ans, portait une affection toute filiale au Kaw-djer qui, de son côté, avait pour lui les sentiments du plus tendre des peres. Celui-ci s’était efforcé de développer l’intelligence de cet enfant. Il l’avait tiré de l’état sauvage et en avait fait un etre bien différent de ses compatriotes de la Magellanie si en dehors de toute civilisation.

Le Kaw-djer, il est superflu de le dire, n’avait jamais inspiré au jeune Halg que des idées d’indépendance, celles qui lui étaient cheres entre toutes. Ce n’était pas un maître, c’était un égal que Karroly et son fils devaient voir en lui. De maître, il n’en est pas, il ne peut y en avoir pour un homme digne de ce nom. On n’a de maître que soi-meme, et, d’ailleurs, il n’en est pas besoin d’autre, ni dans le ciel, ni sur la terre.

Cette semence tombait sur un terrain admirablement préparé pour la recevoir. Les Fuégiens ont, en effet, la folie de la liberté. Ils lui sacrifient tout et renoncent pour elle aux avantages que leur assurerait une vie plus sédentaire. Quel que soit le bien-etre relatif dont on les entoure, quelque sécurité qu’on leur assure, rien ne peut les retenir, et ils ne tardent pas a s’enfuir pour reprendre leur éternel vagabondage, affamés, misérables, mais libres.

Au début de juin, l’hiver se jeta sur la Magellanie. Si le froid ne fut pas excessif, toute la région fut balayée a grands coups de rafales. De terribles tourmentes troublerent ces parages, et l’Île Neuve disparut sous la masse des neiges.

Ainsi s’écoulerent juin, juillet, aout. Vers la mi-septembre la température s’adoucit sensiblement, et les caboteurs des Falkland recommencerent a se montrer dans les passes.

Le 19 septembre, Karroly, laissant Halg et Kaw-djer a l’Île Neuve, partit a bord d’un steamer américain qui avait embouqué le canal du Beagle, un pavillon de pilote au mât de misaine. Son absence dura une huitaine de jours.

Lorsque la chaloupe eut ramené l’Indien, le Kaw-djer, selon son habitude, l’interrogea sur les divers incidents du voyage.

« Il n’y a rien eu, répondit Karroly. La mer était belle et la brise favorable.

– Ou as-tu quitté le navire ?

– Au Darwin Sound, a la pointe de l’île Stewart, ou nous avons croisé un aviso qui marchait a contre-bord.

– Ou allait-il ?

– A la Terre de Feu. En revenant, je l’ai retrouvé mouillé dans une anse ou il avait débarqué un détachement de soldats.

– Des soldats !… s’écria le Kaw-djer. De quelle nationalité ?

– Des Chiliens et des Argentins.

– Que faisaient-ils ?

– D’apres ce qu’ils m’ont dit, ils accompagnaient deux commissaires en reconnaissance sur la Terre de Feu et les îles voisines.

– D’ou venaient ces commissaires ?

– De Punta-Arenas, ou le gouverneur avait mis l’aviso a leur disposition. »

Le Kaw-djer ne posa pas d’autres questions. Il demeura pensif. Que signifiait la présence de ces commissaires ? A quelle opération se livraient-ils dans cette partie de la Magellanie ? S’agissait-il d’une exploration géographique ou hydrographique, et leur but était-il de procéder, dans un intéret maritime, a une vérification plus rigoureuse des relevés ?

Le Kaw-djer était plongé dans ses réflexions. Il ne pouvait se défendre contre une vague inquiétude. Cette reconnaissance n’allait-elle pas s’étendre a tout l’archipel magellanique, et l’aviso ne viendrait-il pas mouiller jusque dans les eaux de l’Île Neuve ?

Ce qui donnait une réelle importance a cette nouvelle, c’est que l’expédition était envoyée par les gouvernements du Chili et de l’Argentine. Y avait-il donc accord entre les deux Républiques qui, jusqu’ici, n’avaient jamais pu s’entendre, a propos d’une région sur laquelle toutes deux prétendaient, a tort d’ailleurs, avoir des droits ?

Ces quelques demandes et réponses échangées, le Kaw-djer avait gagné l’extrémité du morne au pied duquel était bâtie la maison. De la, il découvrait une grande étendue de mer, et ses regards se porterent instinctivement vers le Sud, dans la direction de ces derniers sommets de la terre américaine, qui constituent l’archipel du cap Horn. Lui faudrait-il aller jusque-la pour trouver un sol libre ?… Plus loin encore peut-etre ?… Par la pensée, il franchissait le cercle polaire, il se perdait a travers les immenses régions de l’Antarctique dont le mystere impénétrable brave les plus intrépides découvreurs…

Quelle n’aurait pas été la douleur du Kaw-djer s’il avait su a quel point ses craintes étaient justifiées ! Le Gracias a Dios, aviso de la marine chilienne, transportait bien a son bord deux commissaires : M. Idiaste pour le Chili, M. Herrera pour la République Argentine, lesquels avaient reçu de leurs gouvernements respectifs la mission de préparer le partage de la Magellanie entre les deux États qui en réclamaient la possession.

Cette question, qui traînait depuis nombre d’années déja, avait donné lieu a des discussions interminables, sans qu’il fut possible de la résoudre a la satisfaction commune. Une telle situation cependant risquait d’engendrer, en se prolongeant, quelque grave conflit. Non seulement au point de vue commercial, mais au point de vue politique, il importait d’autant plus qu’elle prît fin, que l’absorbante Angleterre n’était pas loin. De son archipel des Falkland, elle pouvait aisément étendre la main jusqu’a la Magellanie. Déja ses caboteurs en fréquentaient assidument les passes, et ses missionnaires ne cessaient d’accroître leur influence sur la population fuégienne. Un beau jour, son pavillon serait planté quelque part, et rien n’est difficile a déraciner comme le pavillon britannique ! Il était temps d’agir.

MM. Idiaste et Herrera, leur exploration achevée, regagnerent, l’un Santiago, l’autre Buenos-Ayres. Un mois plus tard, le 17 janvier 1881, un traité signé dans cette derniere ville entre les deux Républiques mit fin a l’irritant probleme magellanique.

Aux termes de ce traité, la Patagonie était annexée a la République Argentine, a l’exception d’un territoire borné par le 52e degré de latitude et par le 70e méridien a l’ouest de Greenwich. En compensation de ce qui lui était ainsi attribué, le Chili renonçait de son côté a l’île des États et a la partie de la Terre de Feu située a l’est du 68e degré de longitude. Toutes les autres îles sans exception appartenaient au Chili.

Cette convention, qui fixait les droits des deux États, privait la Magellanie de son indépendance. Qu’allait faire le Kaw-djer, dont le pied foulerait désormais un sol devenu chilien ?

Ce fut le 25 février qu’on eut connaissance du traité a l’Île Neuve, ou Karroly, au retour d’un pilotage, en apporta la nouvelle.

Le Kaw-djer ne put retenir un mouvement de colere. Pas une parole ne lui échappa, mais ses yeux s’imprégnerent de haine, et, dans un terrible geste de menace, sa main se tendit vers le Nord. Incapable de maîtriser son agitation, il fit quelques pas désordonnés. On eut dit que le sol se dérobait sous ses pieds, qu’il ne lui offrait plus un point d’appui suffisant.

Enfin, il parvint a reprendre possession de lui-meme. Son visage, un instant convulsé, recouvra sa froideur habituelle. Il alla rejoindre Karroly et l’interrogea d’un ton calme.

« La nouvelle est certaine ?

– Oui, répondit l’Indien. Je l’ai apprise a Punta-Arenas. Il paraît que deux pavillons sont hissés a l’entrée du détroit sur la Terre de Feu : l’un chilien au cap Orange, l’autre argentin au cap Espiritu Santo.

– Et, demanda le Kaw-djer, toutes les îles au sud du canal du Beagle dépendent du Chili ?

– Toutes.

– Meme l’Île Neuve ?

– Oui.

– Cela devait arriver », murmura le Kaw-djer dont une violente émotion altérait la voix.

Puis il regagna la maison et s’enferma dans sa chambre.

Quel était donc cet homme ? Quelles raisons l’avaient contraint a quitter l’un ou l’autre des continents pour s’ensevelir dans la solitude de la Magellanie ? Pourquoi l’humanité semblait-elle etre réduite pour lui a ces quelques tribus fuégiennes ; auxquelles il consacrait toute son existence et tout son dévouement ?

Les événements, dont la réalisation était prochaine et qui vont faire le sujet de ce récit, devaient se charger de renseigner sur le premier point. Quant aux deux autres questions, la vie antérieure du Kaw-djer permet d’y répondre succinctement.

De grande valeur, ayant aussi profondément creusé les sciences politiques que les sciences naturelles, homme de courage et d’action, le Kaw-djer n’était pas le premier savant qui eut commis la double faute de considérer comme certains des principes qui ne sont apres tout que des hypotheses, et de pousser ces principes jusqu’a leurs extremes conséquences. Le nom de quelques-uns de ces réformateurs redoutables est dans toutes les mémoires.

Le socialisme, cette doctrine dont la prétention ne va a rien moins qu’a refaire la société de la base au faîte, n’a pas le mérite de la nouveauté. Apres beaucoup d’autres qui se perdent dans la nuit des temps, Saint-Simon, Fourrier, Proudhon et tutti quanti sont les précurseurs du collectivisme. Des idéologues plus modernes, tels que les Lassalle, les Karl Marx, les Guesde, n’ont fait que reprendre leurs idées, en les modifiant plus ou moins, et en les appuyant sur la socialisation des moyens de production, l’anéantissement du capital, l’abolition de la concurrence, la substitution de la propriété sociale a la propriété individuelle. Aucun d’eux ne veut tenir compte des contingences de la vie. Leur doctrine réclame une application immédiate et totale. Ils exigent l’expropriation en masse, imposent le communisme universel.

Qu’on approuve ou qu’on blâme une telle théorie, le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’elle est audacieuse. Il en est pourtant une qui l’est plus encore : la théorie anarchiste.

La réglementation tyrannique que nécessiterait le fonctionnement de la société collectiviste, les anarchistes la repoussent. Ce qu’ils préconisent, c’est l’individualisme absolu, intégral. Ce qu’ils veulent, c’est la suppression de toute autorité, la destruction de tout lien social.

C’est parmi ces derniers qu’il fallait ranger le Kaw-djer, âme farouche, indomptable, intransigeante, incapable d’obéissance, réfractaire a toutes les lois, imparfaites sans doute, par lesquelles les hommes essaient en tâtonnant de réglementer les rapports sociaux. Certes, il n’avait jamais été compromis dans les violences des propagandistes par le fait. Non pas chassé de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre ou des États-Unis, mais dégouté de leur prétendue civilisation, ayant hâte de secouer le poids d’une autorité quelle qu’elle fut, il avait cherché un coin de la Terre ou un homme put encore vivre en complete indépendance.

Il crut l’avoir trouvé au milieu de cet archipel, aux confins du monde habité. Ce qu’il n’eut rencontré nulle part ailleurs, la Magellanie allait le lui offrir a l’extrémité de l’Amérique du Sud.

Or, voici que le traité signé entre le Chili et la République Argentine faisait perdre a cette région l’indépendance dont elle avait joui jusqu’alors. Voici que, d’apres ce traité, toute la portion des territoires magellaniques située au sud du canal du Beagle passait sous la domination chilienne. Rien de l’archipel n’échapperait a l’autorité du gouverneur de Punta-Arenas, pas meme cette Île Neuve ou le Kaw-djer avait trouvé asile.

Avoir fui si loin, avoir fait tant d’efforts, s’etre imposé une telle existence, pour aboutir a ce résultat !

Le Kaw-djer fut longtemps a se remettre du coup qui le frappait, comme la foudre frappe un arbre en pleine vigueur et l’ébranle jusque dans ses racines. Sa pensée l’entraînait vers l’avenir, un avenir qui ne lui offrait plus aucune sécurité. Des agents viendraient sur cette île, ou l’on savait qu’il avait établi sa résidence. Plusieurs fois, il ne l’ignorait pas, on s’était inquiété de la présence d’un étranger en Magellanie, de ses rapports avec les indigenes, de l’influence qu’il exerçait. Le gouverneur chilien voudrait l’interroger, apprendre qui il était ; on fouillerait sa vie, on l’obligerait a rompre cet incognito auquel il tenait par-dessus tout…

Quelques jours s’écoulerent. Le Kaw-djer n’avait plus reparlé du changement apporté par le traité de partage, mais il était plus sombre que jamais. Que méditait-il donc ? Songeait-il a quitter l’Île Neuve, a se séparer de son fidele Indien, de cet enfant pour lequel il éprouvait une si profonde affection ?…

Ou irait-il ? En quel autre coin du monde retrouverait-il l’indépendance, sans laquelle il semblait qu’il ne put vivre ? Lors meme qu’il se réfugierait sur les dernieres roches magellaniques, fut-ce a l’îlot du cap Horn, échapperait-il a l’autorité chilienne ?…

On était alors au début de mars. La belle saison devait durer pres d’un mois encore, la saison que le Kaw-djer employait a visiter les campements fuégiens, avant que l’hiver eut rendu la mer impraticable. Cependant, il ne s’appretait pas a s’embarquer sur la chaloupe. La Wel-Kiej, dégréée, restait au fond de la crique.

Ce fut seulement le 7 mars, dans l’apres-midi, que le Kaw-djer dit a Karroly :

« Tu pareras la chaloupe pour demain des la premiere heure.

– Un voyage de plusieurs jours ? demanda l’Indien.

– Oui. »

Le Kaw-djer se décidait-il a retourner au milieu des tribus fuégiennes ? Allait-il remettre les pieds sur cette Terre de Feu devenue argentine et chilienne ?…

« Halg doit-il nous accompagner ? interrogea Karroly.

– Oui.

– Et le chien ?

– Zol aussi. »

La Wel-Kiej appareilla des l’aube. Le vent soufflait de l’Est. Un assez fort ressac battait les roches au pied du morne. Dans la direction du Nord, au large, la mer se soulevait en longues houles.

Si l’intention du Kaw-djer eut été de rallier la Terre de Feu, la chaloupe aurait du lutter, car la brise augmentait a mesure que le soleil s’élevait. Mais il n’en fut rien. Sur son ordre, apres avoir contourné l’Île Neuve, on se dirigea vers l’île Navarin dont le double sommet s’estompait vaguement dans les brumes matinales de l’Ouest.

Ce fut a la pointe sud de cette île, l’une des moyennes de l’archipel magellanique, que la Wel-Kiej vint relâcher avant le coucher du soleil, au fond d’une petite anse a rive tres accore, ou la tranquillité devait lui etre assurée pour la nuit.

Le lendemain, la chaloupe, coupant obliquement la baie de Nassau, mit le cap sur l’île Wollaston, pres de laquelle elle mouilla le soir meme.

Le temps devenait mauvais. Le vent fraîchissait en hâlant le Nord-Est. D’épais nuages s’accumulaient a l’horizon. La tempete n’était pas loin. La chaloupe devant, pour se conformer aux instructions du Kaw-djer, continuer a gagner vers le Sud, il importait de choisir les passes ou la mer serait moins dure. C’est ce qui fut fait en quittant l’île Wollaston. Karroly en contourna la partie occidentale de maniere a donner dans le détroit qui sépare l’île Hermitte de l’île Herschell.

Quel but poursuivait le Kaw-djer ? Lorsqu’il aurait atteint les dernieres limites de la Terre, lorsqu’il serait arrivé au cap Horn, lorsqu’il ne verrait plus devant lui que l’immense Océan, que ferait-il ?…

Ce fut a cette extrémité de l’archipel que la chaloupe vint relâcher dans l’apres-midi du 15 mars, non sans avoir couru les plus grands dangers au milieu d’une mer démontée. Aussitôt le Kaw-djer débarqua. Sans rien dire de ses intentions, ayant renvoyé le chien qui cherchait a le suivre, laissant Karroly et Halg sur la greve, il se dirigea vers le cap.

L’île Horn n’est qu’une agglomération chaotique de roches énormes dont les bois flottés, les laminaires gigantesques, apportés par les courants, jonchent la base. Au-dela, des pointes de récifs piquent de centaines de taches noires la blancheur neigeuse du ressac.

On accede assez facilement au sommet peu élevé du cap par son revers septentrional en pentes tres allongées, sur lesquelles se rencontrent quelques parcelles de terre cultivable.

Le Kaw-djer avait entrepris cette ascension.

Qu’allait-il donc faire la-haut ? Voulait-il porter ses regards jusqu’aux limites de l’horizon du Sud ?… Mais qu’y verrait-il, si ce n’est l’immense nappe de la mer ?

La tempete était maintenant a son paroxysme. A mesure qu’il montait, le Kaw-djer était plus furieusement accueilli par le vent déchaîné. Parfois, il lui fallait s’arcbouter pour ne pas etre emporté. Les embruns, violemment projetés, lui cinglaient le visage. D’en bas, Halg et Karroly apercevaient sa silhouette graduellement décroissante. Ils voyaient quelle lutte il soutenait contre la rafale.

Cette pénible ascension exigea pres d’une heure. Parvenu au point culminant, le Kaw-djer s’avança jusqu’au bord de la falaise, et, la, debout dans la tourmente, il demeura immobile, le regard dirigé vers le Sud.

La nuit commençait a se faire du côté de l’Est, mais l’horizon opposé s’éclairait encore des dernieres lueurs du soleil. De gros nuages échevelés par le vent, des haillons de vapeur qui traînaient dans la houle, passaient avec une vitesse d’ouragan. De toutes parts, rien que la mer.

Mais enfin, qu’était venu faire la cet homme a l’âme si profondément troublée ? Avait-il un but, un espoir ?… Ou bien, arrivé a la fin de la Terre, arreté par l’impossible, avait-il soif seulement du grand repos de la mort ?…

Le temps s’écoula, l’obscurité devint complete. Toutes choses disparurent, englouties par les ténebres.

Ce fut la nuit…

Soudain, un éclair brilla faiblement dans l’espace, une détonation vint mourir a la greve.

C’était le coup de canon d’un navire en détresse.


Chapitre 4 A la côte

 

Il était alors huit heures du soir. Le vent, qui depuis un certain temps déja soufflait du Sud-Est, battait en côte avec une prodigieuse violence. Un navire n’aurait pu doubler l’extreme pointe de l’Amérique sans risquer de se perdre corps et biens.

C’était le danger qui menaçait le bâtiment dont cette détonation avait révélé la présence. Sans doute, dans l’impossibilité de porter assez de toile, au milieu de ces rafales furieuses, pour tenir la cape courante, il était invinciblement drossé contre les récifs.

Une demi-heure plus tard, le Kaw-djer n’était plus seul au sommet de l’îlot. Au bruit de la détonation, l’Indien et son fils, s’accrochant aux roches du cap, aux touffes poussées dans les fentes, pour abréger l’escalade, étaient venus le rejoindre.

Un second coup de canon retentit. Dans ces parages déserts, par ce temps déchaîné, quel secours espérait donc le malheureux navire ?

« Il est dans l’Ouest, dit Karroly en constatant que la détonation lui arrivait de ce côté.

– Et il marche tribord amures, approuva le Kaw-djer, car il s’est rapproché du cap depuis le premier coup de canon.

– Il ne doublera pas, affirma Karroly.

– Non, répondit le Kaw-djer, la mer est trop dure… Pourquoi ne prend-il pas un bord au large ?

– Peut-etre qu’il ne le peut pas.

– C’est possible, mais peut-etre aussi n’a-t-il pas aperçu la terre… Il faut la lui montrer… Un feu, allumons un feu ! » s’écria le Kaw-djer.

Fiévreusement ils se hâterent de réunir par brassées des branches seches arrachées aux arbustes qui hérissaient les flancs du cap, les longues herbes et les varechs entassés par le vent dans les anfractuosités, et ils accumulerent ce combustible a la cime de l’énorme croupe.

Le Kaw-djer battit le briquet. Le feu se communiqua a l’amadou, puis aux brindilles, puis, activé par le vent, ne tarda pas a gagner tout le foyer. En moins d’une minute, une colonne de flammes se dressa sur le plateau, se tordit en projetant une lueur intense, tandis que la fumée se rabattait vers le Nord en épais tourbillons. Au rugissement de la tempete se joignaient les crépitements du bois dont les nouds éclataient comme des cartouches.

Le cap Horn est tout indiqué pour porter un phare, qui éclairerait cette limite commune des deux océans. La sécurité de la navigation l’exige, et bien certainement le nombre des sinistres, si fréquents en ces parages, en serait diminué.

Nul doute que, a défaut de phare, le foyer allumé par la main du Kaw-djer n’eut été vu. Le capitaine du navire ne pouvait ignorer a tout le moins qu’il se trouvait a proximité du cap. Renseigné par ce feu sur sa position exacte, il lui serait possible de chercher le salut en se jetant dans les passes sous le vent de l’île Horn.

Mais quels épouvantables dangers comportait cette manouvre dans une obscurité si profonde ! Si aucun pratique de ces parages n’était a bord, combien peu de chances avait-il de se diriger parmi les récifs !

Cependant, le feu continuait a projeter sa lumiere dans la nuit. Halg et Karroly ne cessaient de l’alimenter. Le combustible ne manquait pas et durerait jusqu’au matin, s’il le fallait.

Le Kaw-djer, debout en avant du foyer, essayait vainement de relever la position du navire. Soudain, par une breve déchirure des nuages, la lune illumina l’espace. Un instant, il put apercevoir un grand quatre-mâts, dont la coque noire se découpait sur l’écume de la mer. Le bâtiment courait a l’Est, en effet, et luttait péniblement contre le vent et contre la mer.

Au meme instant, au milieu d’un de ces silences qui séparent les rafales, de sinistres craquements se firent entendre. Les deux mâts d’arriere venaient de se briser au ras de leurs emplantures.

« Il est perdu ! s’écria Karroly.

– A bord ! » commanda le Kaw-djer.

Tous trois, dévalant, non sans risques, les talus du cap, atteignirent la greve en quelques minutes. Le chien sur leurs talons, ils embarquerent dans la chaloupe, qui sortit de la crique, Halg au gouvernail, le Kaw-djer et Karroly aux avirons, car il n’eut pas été possible de larguer un morceau de toile.

Bien que les avirons fussent maniés par des bras vigoureux, la Wel-Kiej eut grand-peine a se dégager des récifs contre lesquels la houle brisait avec fureur. La mer était démontée. La chaloupe, secouée a se démembrer, bondissait, se renversait d’un flanc sur l’autre, se matait parfois, comme disent les marins, toute son étrave hors de l’eau, puis retombait pesamment. De lourds paquets de mer embarquaient, s’écrasaient en douches sur le tillac et roulaient jusqu’a l’arriere. Alourdie par cette charge d’eau, elle risquait de sombrer. Il fallait alors que Halg abandonnât le gouvernail pour manier l’écope.

Malgré tout, la Wel-Kiej s’approchait du navire dont on distinguait maintenant les feux de position. On en apercevait la masse qui tanguait comme une bouée gigantesque plus noire que la mer, plus noire que le ciel. Les deux mâts brisés, retenus par leurs haubans, flottaient a sa suite, tandis que le mât de misaine et le grand mât décrivaient des arcs d’un demi-cercle, en déchirant les brumailles.

« Que fait donc le capitaine, s’écria le Kaw-djer, et comment ne s’est-il pas débarrassé de cette mâture ? Il ne sera pas possible de traîner une pareille queue a travers les passes. »

En effet, il était urgent de couper les agres qui retenaient les mâts tombés a la mer. Mais, sans doute, le navire était en plein désordre. Peut-etre meme n’avait-il plus de capitaine. On eut été tenté de le croire, en constatant l’absence de toute manouvre dans une circonstance si critique.

Cependant l’équipage ne pouvait plus ignorer que le navire était affalé sous la terre et qu’il ne tarderait pas a s’y fracasser. Le foyer allumé au faîte du cap Horn jetait encore des flammes qui s’échevelaient comme des lanieres démesurées, lorsque le brasier s’activait au souffle de la tourmente.

« Il n’y a donc plus personne a bord ! » dit l’Indien, répondant a l’observation du Kaw-djer.

Il se pouvait apres tout que le bâtiment eut été abandonné de son équipage, et que celui-ci s’efforçât en ce moment de gagner la terre dans les embarcations. A moins qu’il ne fut plus qu’un énorme cercueil transportant des mourants et des morts dont les corps allaient se déchirer bientôt sur la pointe des récifs, puisque, durant les accalmies, pas un cri, pas un appel ne se faisait entendre.

La Wel-Kiej arriva enfin par le travers du navire, au moment ou il faisait une embardée sur bâbord, qui faillit la couler. Un heureux coup de barre lui permit de raser la coque le long de laquelle pendaient des agres. L’Indien put adroitement saisir un bout d’aussiere, qui fut, en un tour de main, amarrée a l’avant de la chaloupe.

Puis son fils et lui, le Kaw-djer ensuite enlevant dans ses bras le chien Zol, franchirent les bastingages et retomberent sur le pont.

Non, le navire n’avait point été délaissé. Bien au contraire, une foule éperdue d’hommes, de femmes et d’enfants l’encombrait. Étendus pour la plupart contre les roufs, dans les coursives, on eut compté plusieurs centaines de malheureux au paroxysme de l’épouvante, et qui n’auraient pu rester debout, tant les coups de roulis étaient insoutenables.

Au milieu de l’obscurité, personne n’avait aperçu ces deux hommes et ce jeune garçon qui venaient de sauter a bord.

Le Kaw-djer se précipita vers l’arriere, espérant trouver l’homme de barre a son poste… La barre était abandonnée. Le navire, a sec de toile, allait ou le poussaient la houle et le vent.

Le capitaine, les officiers, ou étaient-ils donc ? Avaient-ils, lâchement, au mépris de tout devoir, déserté leur navire ?

Le Kaw-djer saisit un matelot par le bras.

« Ton commandant ? » interrogea-t-il en anglais.

Cet homme n’eut pas meme l’air de s’apercevoir qu’il était interpellé par un étranger et se borna a hausser les épaules.

« Ton commandant ? reprit le Kaw-djer.

– Élingué par-dessus bord, et plus d’un autre avec », dit le matelot d’un ton d’étrange indifférence.

Ainsi le bâtiment n’avait plus de capitaine, et une partie de son équipage lui manquait.

« Le second ? » demanda le Kaw-djer.

Nouveau haussement d’épaules du matelot évidemment frappé de stupeur.

« Le second ?… répondit-il. Les deux jambes cassées, la tete broyée, affalé dans l’entrepont.

– Mais le lieutenant ?… le maître ?… ou sont-ils ? »

D’un geste, le matelot fit entendre qu’il n’en savait rien.

« Enfin, qui commande a bord ? s’écria le Kaw-djer.

– Vous ! dit Karroly.

– A la barre donc, ordonna le Kaw-djer, et laisse arriver en grand ! »

Karroly et lui revinrent en tout hâte a l’arriere et peserent sur la roue, pour faire abattre le bâtiment. Celui-ci, obéissant péniblement au gouvernail, vint avec lenteur sur bâbord.

« Brasse carré partout ! » commanda le Kaw-djer.

Tombé dans le lit du vent, le navire avait pris un peu d’erre. Peut-etre réussirait-on a passer dans l’Ouest de l’île Horn.

Ou allait ce navire ?… On le saurait plus tard. Quant a son nom et a celui de son port d’attache – Jonathan, San-Francisco – il fut possible de les lire sur la roue, a la lueur d’un falot.

Les violentes embardées rendaient tres difficile la manouvre du gouvernail, dont l’action était, d’ailleurs, peu efficace, le bâtiment n’ayant qu’une faible vitesse propre. Cependant, le Kaw-djer et Karroly essayaient de le maintenir dans la direction de la passe, en s’orientant sur les derniers éclats que, pour quelques minutes encore, continuait a jeter le feu allumé au sommet du cap Horn.

Mais, quelques minutes, il n’en fallait pas plus pour atteindre l’entrée du canal, qui se creusait, sur tribord, entre l’île Hermitte et l’île Horn. Que le bâtiment parvînt a parer les écueils émergeant dans la partie moyenne de ce canal, et il gagnerait peut-etre un mouillage abrité du vent et de la mer. La, on attendrait en sureté jusqu’au lever du jour.

Tout d’abord, Karroly, aidé de quelques matelots dont le trouble était si grand qu’ils ne remarquerent meme pas que des ordres leur étaient donnés par un Indien, se hâta de couper les haubans et galhaubans de bâbord qui retenaient les deux mâts a la traîne. Leurs chocs violents contre la coque eussent fini par la défoncer. Les agres tranchés a coups de hache, la mâture partit en dérive, et il n’y eut plus a s’en occuper. Quant a la Wel-Kiej,sa bosse la ramena vers l’arriere de maniere a prévenir toute collision.

La fureur de la tempete s’accroissait. Les énormes paquets de mer qui embarquaient par-dessus les bastingages augmentaient l’affolement des passagers. Mieux aurait valu que tout ce monde se fut réfugié dans les roufs ou dans l’entrepont. Mais le moyen de se faire entendre et comprendre de ces malheureux ? Il n’y fallait pas songer.

Enfin, non sans d’effrayantes embardées qui exposaient tour a tour ses flancs aux assauts des lames, le bâtiment doubla le cap, frôla les récifs qui le hérissaient a l’Ouest et, sous l’impulsion d’un morceau de toile hissé a l’avant en guise de foc, passa sous le vent de l’île Horn, dont les hauteurs le couvrirent en partie contre les violences de la bourrasque.

Pendant cette accalmie relative, un homme monta sur la dunette et s’approcha de la barre que manouvraient le Kaw-djer et Karroly.

« Qui etes-vous ? demanda-t-il.

– Pilote, répondit le Kaw-djer. Et vous ?

– Maître d’équipage.

– Vos officiers ?

– Morts.

– Tous ?

– Tous.

– Pourquoi n’étiez-vous pas a votre poste ?

– J’ai été assommé par la chute des mâts. Je viens a peine de reprendre connaissance.

– C’est bon. Reposez-vous. Mon compagnon et moi nous suffirons a la tâche. Mais, quand vous le pourrez, réunissez vos hommes. Il faut mettre de l’ordre ici. »

Tout danger n’avait pas disparu, loin de la. Lorsque le navire arriverait a la pointe septentrionale de l’île, il serait pris par le travers et de nouveau exposé a toutes les brutalités des lames et du vent, qui enfilaient le bras de mer entre l’île Horn et l’île Herschell. Aucun moyen, d’ailleurs, d’éviter ce passage. Outre que la côte du cap n’offre aucun abri ou le Jonathanput mouiller, le vent, qui hâlait de plus en plus le Sud, ne tarderait pas a rendre intenable cette partie de l’archipel.

Le Kaw-djer n’avait plus qu’un espoir, gagner vers l’Ouest et atteindre la côte méridionale de l’île Hermitte. Cette côte, assez franche, longue d’une douzaine de milles, n’est pas dépourvue de refuges. Au revers de l’une des pointes, il n’était pas impossible que le Jonathan trouvât un abri. La mer redevenue calme, Karroly essaierait, en choisissant un vent favorable, de gagner le canal du Beagle, et de conduire le navire, bien qu’il fut a peu pres désemparé, a Punta-Arenas par le détroit de Magellan.

Mais, que de périls présentait la navigation jusqu’a l’île Hermitte ! Comment éviter les nombreux récifs dont la mer est semée dans ces parages ? Avec la voilure réduite a un bout de foc, comment assurer la direction dans ces profondes ténebres ?…

Apres une heure terrible, les dernieres roches de l’île Horn furent dépassées et la mer recommença a battre en grand le navire.

Le maître d’équipage, aidé d’une douzaine de matelots, établit alors un tourmentin au mât de misaine. Il ne fallut pas moins d’une demi-heure pour y réussir. Au prix de mille peines, la voile fut enfin hissée a bloc, amurée et bordée a l’aide de palans, non sans que les hommes y eussent employé toute leur vigueur.

Assurément, pour un navire de ce tonnage, l’action de ce morceau de toile serait a peine sensible. Il la ressentit pourtant, et telle était la force du vent, que les sept ou huit milles séparant l’île Horn de l’île Hermitte furent enlevés en moins d’une heure.

Un peu avant onze heures, le Kaw-djer et Karroly commençaient a croire au succes de leur tentative, lorsqu’un effroyable fracas domina un instant les hurlements de la bourrasque.

Le mât de misaine venait de se rompre a une dizaine de pieds au-dessus du pont. Entraînant dans sa chute une partie du grand mât, il tomba en écrasant les bastingages de bâbord et disparut.

Cet accident fit plusieurs victimes, car des cris déchirants s’éleverent. En meme temps, le Jonathan embarqua une lame gigantesque et donna une telle bande qu’il menaça de chavirer.

Il se releva cependant, mais un torrent courut de bâbord a tribord, de l’arriere a l’avant, balayant tout sur son passage. Par bonheur, les agres s’étaient rompus, et les débris de la mature, emportés par la houle, ne menaçaient pas la coque.

Devenu désormais une épave inerte en dérive, le Jonathan ne sentait plus sa barre.

« Nous sommes perdus ! cria une voix.

– Et pas d’embarcations ! gémit une autre.

– Il y a la chaloupe du pilote ! » hurla un troisieme.

La foule se rua vers l’arriere, ou la Wel-Kiej suivait a la traîne.

« Halte ! » commanda le Kaw-djer d’une voix si impérieuse qu’il fut obéi sur-le-champ.

En quelques secondes, le maître d’équipage eut établi un cordon de matelots, qui barra la route aux passagers affolés. Il n’y avait plus qu’a attendre le dénouement.

Une heure apres, Karroly entrevit une énorme masse dans la région du Nord. Par quel miracle le Jonathan avait-il suivi sans dommage le chenal séparant l’île Herschell de l’île Hermitte ? Le certain, c’est qu’il l’avait franchi, puisqu’il avait maintenant devant lui les hauteurs de l’île Wollaston. Mais le flot se faisait alors sentir, et l’île Wollaston fut presque aussitôt laissée sur tribord.

Lequel serait le plus fort, du vent ou du courant ? Le Jonathan,poussé par le premier, allait-il passer a l’Est de l’île Hoste, ou bien, drossé par le second, la doubler par le Sud ? Ni l’un, ni l’autre. Un peu avant une heure du matin, un formidable choc l’ébranla dans toute sa membrure, et il demeura immobile, en donnant une forte gîte sur bâbord.

Le navire américain venait de se mettre au plein sur la côte orientale de cette extrémité de l’île Hoste qui porte le nom de Faux cap Horn.


Chapitre 5 Les naufragés

 

Quinze jours avant cette nuit du 15 au 16 mars, le clipper américain Jonathan avait quitté San-Francisco de Californie, a destination de l’Afrique australe. C’est la une traversée qu’un navire bon marcheur peut accomplir en cinq semaines, s’il est favorisé par le temps.

Ce voilier de trois mille cinq cents tonneaux de jauge était gréé de quatre mâts, le mât de misaine et le grand mât a voiles carrées, les deux autres a voiles auriques et latines : brigantines et fleches. Son commandant, le capitaine Leccar, excellent marin dans la force de l’âge, avait sous ses ordres le second Musgrave, le lieutenant Maddison, le maître Hartlepool et un équipage de vingt-sept hommes, tous Américains.

Le Jonathan n’avait pas été affrété pour un transport de marchandises. C’est un chargement humain qu’il contenait dans ses flancs. Plus de mille émigrants, réunis par une Société de colonisation, s’y étaient embarqués pour la baie de Lagoa, ou le gouvernement portugais leur avait accordé une concession.

La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie a son début. L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le Jonathan emportait aussi du matériel de premiere installation : tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des especes bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour. Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante. D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fut abandonnée a elle-meme. Le Jonathan, de retour a San Francisco, y reprendrait une seconde cargaison qui compléterait la premiere, et, si l’entreprise paraissait réussir, transporterait un autre personnel de colons a la baie de Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est trop pénible, impossible meme dans la mere-patrie, et dont tous les efforts tendent a s’en créer une meilleure en terre étrangere.

Des le début du voyage, les éléments semblerent se liguer contre le succes de l’entreprise. Apres une traversée tres dure, le Jonathann’était arrivé a la hauteur du cap Horn que pour y etre assailli par une des plus furieuses tempetes dont ces parages aient été le théâtre.

Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est pourquoi il donna la route au plus pres, tribord amures, espérant passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, ou il trouverait sans doute un temps plus maniable. On venait a peine d’exécuter ses ordres, quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter secours a ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu.

Ce fut apres cette catastrophe que le Jonathan commença a tirer le canon d’alarme, dont la premiere détonation avait été entendue par le Kaw-djer et par ses compagnons.

Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap, qui lui eut montré son erreur et permis peut-etre de la réparer. A son défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent. Apres beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener a bonne fin, lorsqu’il fut précipité a la mer avec le lieutenant Maddison par la chute de la mâture arriere. Au meme instant, une poulie, violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage a la tete et le jetait évanoui sur le pont.

On sait le reste.

Maintenant, le voyage était terminé. Le Jonathan, solidement encastré entre les pointes des récifs, gisait, a jamais immobile, sur la côte de l’île Hoste. A quelle distance était-il de la terre ? On le saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le navire, emporté par sa force vive, était entré tres avant au milieu des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’a lui que sous forme d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-la du moins. D’autre part, il ne pouvait etre question de couler, la cale qui le supportait ne devant surement pas s’enfoncer sous son poids.

Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool, réussit a la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage. Ils étaient tombés sur les récifs, ou le ressac les roulait, mutilés et sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait a rassurer les autres. Peu a peu, hommes, femmes et enfants allerent chercher sous les roufs ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de Karroly et du maître d’équipage, il continua a veiller pour le salut de tous.

Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, ou régnait un silence relatif, les émigrants ne tarderent pas a s’endormir pour la plupart. Allant d’un extreme a l’autre, les pauvres gens avaient repris confiance des qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eut été toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les avait préparés a subir de telles épreuves. Forts par leur patiente résignation contre les miseres courantes de l’existence, ils étaient désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment, ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer a chacun sa besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie de la classe agricole, certains appartenaient a la classe ouvriere proprement dite, et quelques-uns meme avaient exercé, avant de s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient a leur suite un véritable troupeau d’enfants.

Mais tous avaient ce trait commun d’etre des épaves. Victimes, les uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de force, ceux-la de malheurs immérités, tous avaient du se reconnaître mal adaptés a leur milieu et se résoudre a chercher fortune sous d’autres cieux.

Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la gent humaine ou, a l’exclusion de la richesse, toutes les situations sociales étaient représentées. L’extreme misere, d’ailleurs, en était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été, par quelques-uns, porté a un chiffre vingt et trente fois plus fort. C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre ; c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme, d’ou se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer.

Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitaliere, qu’allait-elle devenir ? Comment allait-elle résoudre l’éternel probleme de la vie ?