Les Grandes espérances - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1861

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Charles Dickens

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Opis ebooka Les Grandes espérances - Charles Dickens

Pip, orphelin élevé par une soeur reveche, vit rongé par la honte: celle d'etre a la charge de son beau-pere, le forgeron Joe Garnery - celle d'avoir aidé, dans les marais, un forçat évadé, Magwitch, et celle ,enfin, de sa pauvreté devant Estella, la pupille de la riche Melle Havisham. Il reve de devenir digne de la conquérir quand on lui annonce que de grandes espérances lui sont permises grâce a un mystérieux mécene. Il part alors pour Londres ou il acquiert le vernis social ,et aussi le snobisme ,du gentilhomme. Tout vacille lorsqu'il apprend que son bienfaiteur n'est autre que Magwitch...

Opinie o ebooku Les Grandes espérances - Charles Dickens

Fragment ebooka Les Grandes espérances - Charles Dickens

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

 

Le nom de famille de mon pere étant Pirrip, et mon nom de bapteme Philip, ma langue enfantine ne put jamais former de ces deux mots rien de plus long et de plus explicite que Pip. C’est ainsi que je m’appelai moi-meme Pip, et que tout le monde m’appela Pip.

Si je donne Pirrip comme le nom de famille de mon pere, c’est d’apres l’autorité de l’épitaphe de son tombeau, et l’attestation de ma sour, Mrs Joe Gargery, qui a épousé le forgeron. N’ayant jamais vu ni mon pere, ni ma mere, meme en portrait puisqu’ils vivaient bien avant les photographes, la premiere idée que je me formai de leur personne fut tirée, avec assez peu de raison, du reste, de leurs pierres tumulaires. La forme des lettres tracées sur celle de mon pere me donna l’idée bizarre que c’était un homme brun, fort, carré, ayant les cheveux noirs et frisés. De la tournure et des caracteres de cette inscription : Et aussi Georgiana, épouse du ci-dessus, je tirai la conclusion enfantine que ma mere avait été une femme faible et maladive. Les cinq petites losanges de pierre, d’environ un pied et demi de longueur, qui étaient rangées avec soin a côté de leur tombe, et dédiées a la mémoire de cinq petits freres qui avaient quitté ce monde apres y etre a peine entrés, firent naître en moi une pensée que j’ai religieusement conservée depuis, c’est qu’ils étaient venus en ce monde couchés sur leurs dos, les mains dans les poches de leurs pantalons, et qu’ils n’étaient jamais sortis de cet état d’immobilité.

Notre pays est une contrée marécageuse, située a vingt milles de la mer, pres de la riviere qui y conduit en serpentant. La premiere impression que j’éprouvai de l’existence des choses extérieures semble m’etre venue par une mémorable apres-midi, froide, tirant vers le soir. A ce moment, je devinai que ce lieu glacé, envahi par les orties, était le cimetiere ; que Philip Pirrip, décédé dans cette paroisse, et Georgiana, sa femme, y étaient enterrés ; que Alexander, Bartholomew, Abraham, Tobias et Roger, fils desdits, y étaient également morts et enterrés ; que ce grand désert plat, au dela du cimetiere, entrecoupé de murailles, de fossés, et de portes, avec des bestiaux qui y paissaient ça et la, se composait de marais ; que cette petite ligne de plomb plus loin était la riviere, et que cette vaste étendue, plus éloignée encore, et d’ou nous venait le vent, était la mer ; et ce petit amas de chairs tremblantes effrayé de tout cela et commençant a crier, était Pip.

« Tais-toi ! s’écria une voix terrible, au moment ou un homme parut au milieu des tombes, pres du portail de l’église. Tiens-toi tranquille, petit drôle, ou je te coupe la gorge ! »

C’était un homme effrayant a voir, vetu tout en gris, avec un anneau de fer a la jambe ; un homme sans chapeau, avec des souliers usés et troués, et une vieille loque autour de la tete ; un homme trempé par la pluie, tout couvert de boue, estropié par les pierres, écorché par les cailloux, déchiré par les épines, piqué par les orties, égratigné par les ronces ; un homme qui boitait, grelottait, grognait, dont les yeux flamboyaient, et dont les dents claquaient, lorsqu’il me saisit par le menton.

« Oh ! monsieur, ne me coupez pas la gorge !… m’écriai-je avec terreur. Je vous en prie, monsieur…, ne me faites pas de mal !…

– Dis-moi ton nom, fit l’homme, et vivement !

– Pip, monsieur…

– Encore une fois, dit l’homme en me fixant, ton nom… ton nom ?…

– Pip… Pip… monsieur…

– Montre-nous ou tu demeures, dit l’homme, montre-nous ta maison. »

J’indiquai du doigt notre village, qu’on apercevait parmi les aulnes et les peupliers, a un mille ou deux de l’église.

L’homme, apres m’avoir examiné pendant quelques minutes, me retourna la tete en bas, les pieds en l’air et vida mes poches. Elles ne contenaient qu’un morceau de pain. Quand je revins a moi, il avait agi si brusquement, et j’avais été si effrayé, que je voyais tout sens dessus dessous, et que le clocher de l’église semblait etre a mes pieds ; quand je revins a moi, dis-je, j’étais assis sur une grosse pierre, ou je tremblais pendant qu’il dévorait mon pain avec avidité.

« Mon jeune gaillard, dit l’homme, en se léchant les levres, tu as des joues bien grasses. »

Je crois qu’effectivement mes joues étaient grasses, bien que je fusse resté petit et faible pour mon âge.

« Du diable si je ne les mangerais pas ! dit l’homme en faisant un signe de tete menaçant, je crois meme que j’en ai quelque envie. »

J’exprimai l’espoir qu’il n’en ferait rien, et je me cramponnai plus solidement a la pierre sur laquelle il m’avait placé, autant pour m’y tenir en équilibre que pour m’empecher de crier.

« Allons, dit l’homme, parle ! ou est ta mere ?

– La, monsieur ! » répondis-je.

Il fit un mouvement, puis quelques pas, et s’arreta pour regarder par-dessus son épaule.

« La, monsieur ! repris-je timidement en montrant la tombe. Aussi Georgiana. C’est ma mere !

– Oh ! dit-il en revenant, et c’est ton pere qui est la étendu a côté de ta mere ?

– Oui, monsieur, dis-je, c’est lui, défunt de cette paroisse.

– Ah ! murmura-t-il en réfléchissant, avec qui demeures-tu, en supposant qu’on te laisse demeurer quelque part, ce dont je ne suis pas certain ?

– Avec ma sour, monsieur… Mrs Joe Gargery, la femme de Joe Gargery, le forgeron, monsieur.

– Le forgeron… hein ? » dit-il en regardant le bas de sa jambe.

Apres avoir pendant un instant promené ses yeux alternativement sur moi et sur sa jambe, il me prit dans ses bras, me souleva, et, me tenant de maniere a ce que ses yeux plongeassent dans les miens, de haut en bas, et les miens dans les siens, de bas en haut, il dit :

« Maintenant, écoute-moi bien, c’est toi qui vas décider si tu dois vivre. Tu sais ce que c’est qu’une lime ?

– Oui, monsieur…

– Tu sais aussi ce que c’est que des vivres ?

– Oui, monsieur… »

Apres chaque question, il me secouait un peu plus fort, comme pour me donner une idée plus sensible de mon abandon et du danger que je courais.

« Tu me trouveras une lime… »

Il me secouait.

« Et tu me trouveras des vivres… »

Il me secouait encore.

« Tu m’apporteras ces deux choses… »

Il me secouait plus fort.

« Ou j’aurai ton cour et ton foie… »

Et il me secouait toujours.

J’étais mortellement effrayé et si étourdi, que je me cramponnai a lui en disant :

« Si vous vouliez bien ne pas tant me secouer, monsieur, peut-etre n’aurais-je pas mal au cour, et peut-etre entendrais-je mieux… »

Il me donna une secousse si terrible, qu’il me sembla voir danser le coq sur son clocher. Alors il me soutint par les bras, dans une position verticale, sur le bloc de pierre, puis il continua en ces termes effrayants :

« Tu m’apporteras demain matin, a la premiere heure, une lime et des vivres. Tu m’apporteras le tout dans la vieille Batterie la-bas. Tu auras soin de ne pas dire un mot, de ne pas faire un signe qui puisse faire penser que tu m’as vu, ou que tu as vu quelque autre personne ; a ces conditions, on te laissera vivre. Si tu manques a cette promesse en quelque maniere que ce soit, ton cour et ton foie te seront arrachés, pour etre rôtis et mangés. Et puis, je ne suis pas seul, ainsi que tu peux le croire. Il y a la un jeune homme avec moi, un jeune homme aupres duquel je suis un ange. Ce jeune homme entend ce que je te dis. Ce jeune homme a un moyen tout particulier de se procurer le cour et le foie des petits gars de ton espece. Il est impossible, a n’importe quel moucheron comme toi, de le fuir ou de se cacher de lui. Tu auras beau fermer la porte au verrou, te croire en sureté dans ton lit bien chaud, te cacher la tete sous les couvertures, et espérer que tu es a l’abri de tout danger, ce jeune homme saura s’approcher de toi et t’ouvrir le ventre. Ce n’est qu’avec de grandes difficultés que j’empeche en ce moment ce jeune homme de te faire du mal. J’ai beaucoup de peine a l’empecher de fouiller tes entrailles. Eh bien ! qu’en dis-tu ? »

Je lui dis que je lui procurerais la lime dont il avait besoin, et toutes les provisions que je pourrais apporter, et que je viendrais le trouver a la Batterie, le lendemain, a la premiere heure.

« Répete apres moi : « Que Dieu me frappe de mort, si je ne fais pas ce que vous m’ordonnez, » fit l’homme.

Je dis ce qu’il voulut, et il me posa a terre.

« Maintenant, reprit-il, souviens-toi de ce que tu promets, souviens-toi de ce jeune homme, et rentre chez toi !

– Bon… bonsoir… monsieur, murmurai-je en tremblant.

– C’est égal ! dit-il en jetant les yeux sur le sol humide. Je voudrais bien etre grenouille ou anguille. »

En meme temps il entoura son corps grelottant avec ses grands bras, en les serrant tellement qu’ils avaient l’air d’y tenir, et s’en alla en boitant le long du mur de l’église. Comme je le regardais s’en aller a travers les ronces et les orties qui couvraient les tertres de gazon, il sembla a ma jeune imagination qu’il éludait, en passant, les mains que les morts étendaient avec précaution hors de leurs tombes, pour le saisir a la cheville et l’attirer chez eux.

Lorsqu’il arriva au pied du mur qui entoure le cimetiere, il l’escalada comme un homme dont les jambes sont roides et engourdies, puis il se retourna pour voir ce que je faisais. Je me tournai alors du côté de la maison, et fis de mes jambes le meilleur usage possible. Mais bientôt, regardant en arriere, je le vis s’avancer vers la riviere, toujours enveloppé de ses bras, et choisissant pour ses pieds malades les grandes pierres jetées ça et la dans les marais, pour servir de passerelles, lorsqu’il avait beaucoup plu ou que la marée y était montée.

Les marais formaient alors une longue ligne noire horizontale, la riviere formait une autre ligne un peu moins large et moins noire, les nuages, eux, formaient de longues lignes rouges et noires, entremelées et menaçantes. Sur le bord de la riviere, je distinguais a peine les deux seuls objets noirs qui se détachaient dans toute la perspective qui s’étendait devant moi : l’un était le fanal destiné a guider les matelots, ressemblant assez a un casque sans houppe placé sur une perche, et qui était fort laid vu de pres ; l’autre, un gibet, avec ses chaînes pendantes, auquel on avait jadis pendu un pirate. L’homme, qui s’avançait en boitant vers ce dernier objet, semblait etre le pirate revenu a la vie, et allant se raccrocher et se reprendre lui-meme. Cette pensée me donna un terrible moment de vertige ; et, en voyant les bestiaux lever leurs tetes vers lui, je me demandais s’ils ne pensaient pas comme moi. Je regardais autour de moi pour voir si je n’apercevais pas l’horrible jeune homme, je n’en vis pas la moindre trace ; mais la frayeur me reprit tellement, que je courus a la maison sans m’arreter.


Chapitre 2

 

 

Ma sour, Mrs Joe Gargery, n’avait pas moins de vingt ans de plus que moi, et elle s’était fait une certaine réputation d’âme charitable aupres des voisins, en m’élevant, comme elle disait, « a la main. » Obligé a cette époque de trouver par moi-meme la signification de ce mot, et sachant parfaitement qu’elle avait une main dure et lourde, que d’habitude elle laissait facilement retomber sur son mari et sur moi, je supposai que Joe Gargery était, lui aussi, élevé a la main.

Ce n’était pas une femme bien avenante que ma sour ; et j’ai toujours conservé l’impression qu’elle avait forcé par la main Joe Gargery a l’épouser. Joe Gargery était un bel homme ; des boucles couleur filasse encadraient sa figure douce et bonasse, et le bleu de ses yeux était si vague et si indécis, qu’on eut eu de la peine a définir l’endroit ou le blanc lui cédait la place, car les deux nuances semblaient se fondre l’une dans l’autre. C’était un bon garçon, doux, obligeant, une bonne nature, un caractere facile, une sorte d’Hercule par sa force, et aussi par sa faiblesse.

Ma sour, Mrs Joe, avec des cheveux et des yeux noirs, avait une peau tellement rouge que je me demandais souvent si, peut-etre, pour sa toilette, elle ne remplaçait pas le savon par une râpe a muscade. C’était une femme grande et osseuse ; elle ne quittait presque jamais un tablier de toile grossiere, attaché par derriere a l’aide de deux cordons, et une bavette imperméable, toujours parsemée d’épingles et d’aiguilles. Ce tablier était la glorification de son mérite et un reproche perpétuellement suspendu sur la tete de Joe. Je n’ai jamais pu deviner pour quelle raison elle le portait, ni pourquoi, si elle voulait absolument le porter, elle ne l’aurait pas changé, au moins une fois par jour.

La forge de Joe attenait a la maison, construite en bois, comme l’étaient a cette époque plus que la plupart des maisons de notre pays. Quand je rentrai du cimetiere, la forge était fermée, et Joe était assis tout seul dans la cuisine. Joe et moi, nous étions compagnons de souffrances, et comme tels nous nous faisions des confidences ; aussi, a peine eus-je soulevé le loquet de la porte et l’eus-je aperçu dans le coin de la cheminée, qu’il me dit :

« Mrs Joe est sortie douze fois pour te chercher, mon petit Pip ; et elle est maintenant dehors une treizieme fois pour compléter la douzaine de boulanger.

– Vraiment ?

– Oui, mon petit Pip, dit Joe ; et ce qu’il y a de pire pour toi, c’est qu’elle a pris Tickler avec elle. »

A cette terrible nouvelle, je me mis a tortiller l’unique bouton de mon gilet et, d’un air abattu, je regardai le feu. Tickler était un jonc flexible, poli a son extrémité par de fréquentes collisions avec mon pauvre corps.

« Elle se levait sans cesse, dit Joe ; elle parlait a Tickler, puis elle s’est précipitée dehors comme une furieuse. Oui, comme une furieuse, » ajouta Joe en tisonnant le feu entre les barreaux de la grille avec le poker.

– Y a-t-il longtemps qu’elle est sortie, Joe ? dis-je, car je le traitais toujours comme un enfant, et le considérais comme mon égal.

– Hem ! dit Joe en regardant le coucou hollandais, il y a bien cinq minutes qu’elle est partie en fureur… mon petit Pip. Elle revient !… Cache-toi derriere la porte, mon petit Pip, et rabats l’essuie-mains sur toi. »

Je suivis ce conseil. Ma sour, Mrs Joe, entra en poussant la porte ouverte, et trouvant une certaine résistance elle en devina aussitôt la cause, et chargea Tickler de ses investigations. Elle finit, je lui servais souvent de projectile conjugal, par me jeter sur Joe, qui, heureux de cette circonstance, me fit passer sous la cheminée, et me protégea tranquillement avec ses longues jambes.

« D’ou viens-tu, petit singe ? dit Mrs Joe en frappant du pied. Dis-moi bien vite ce que tu as fait pour me donner ainsi de l’inquiétude et du tracas, sans cela je saurai bien t’attraper dans ce coin, quand vous seriez cinquante Pips et cinq cents Gargerys.

– Je suis seulement allé jusqu’au cimetiere, dis-je du fond de ma cachette en pleurant et en me grattant.

– Au cimetiere ? répéta ma sour. Sans moi, il y a longtemps que tu y serais allé et que tu n’en serais pas revenu. Qui donc t’a élevé ?

– C’est toi, dis-je.

– Et pourquoi y es-tu allé ? Voila ce que je voudrais savoir, s’écria ma sour.

– Je ne sais pas, dis-je a voix basse.

Je ne sais pas ! reprit ma sour, je ne le ferai plus jamais ! Je connais cela. Je t’abandonnerai un de ces jours, moi qui n’ai jamais quitté ce tablier depuis que tu es au monde. C’est déja bien assez d’etre la femme d’un forgeron, et d’un Gargery encore, sans etre ta mere ! »

Mes pensées s’écarterent du sujet dont il était question, car en regardant le feu d’un air inconsolable, je vis paraître, dans les charbons vengeurs, le fugitif des marais, avec sa jambe ferrée, le mystérieux jeune homme, la lime, les vivres, et le terrible engagement que j’avais pris de commettre un larcin sous ce toit hospitalier.

« Ah ! dit Mrs Joe en remettant Tickler a sa place. Au cimetiere, c’est bien cela ! C’est bien a vous qu’il appartient de parler de cimetiere. Pas un de nous, entre parentheses, n’avait soufflé un mot de cela. Vous pouvez vous en vanter tous les deux, vous m’y conduirez un de ces jours, au cimetiere. Ah ! quel j… o… l… i c… o… u… p… l… e vous ferez sans moi ! »

Pendant qu’elle s’occupait a préparer le thé, Joe tournait sur moi des yeux interrogateurs, comme pour me demander si je prévoyais quelle sorte de couple nous pourrions bien faire a nous deux, si le malheur prédit arrivait. Puis il passa sa main gauche sur ses favoris, en suivant de ses gros yeux bleus les mouvements de Mrs Joe, comme il faisait toujours par les temps d’orage.

Ma sour avait adopté un moyen de nous préparer nos tartines de beurre, qui ne variait jamais. Elle appuyait d’abord vigoureusement et longuement avec sa main gauche, le pain sur la poitrine, ou il ne manquait pas de ramasser sur la bavette, tantôt une épingle, tantôt une aiguille, qui se retrouvait bientôt dans la bouche de l’un de nous. Elle prenait ensuite un peu (tres peu de beurre) a la pointe d’un couteau, et l’étalait sur le pain de la meme maniere qu’un apothicaire prépare un emplâtre, se servant des deux côtés du couteau avec dextérité, et ayant soin de ramasser ce qui dépassait le bord de la croute. Puis elle donnait le dernier coup de couteau sur le bord de l’emplâtre, et elle tranchait une épaisse tartine de pain que, finalement, elle séparait en deux moitiés, l’une pour Joe, l’autre pour moi.

Ce jour-la, j’avais faim, et malgré cela je n’osai pas manger ma tartine. Je sentais que j’avais a réserver quelque chose pour ma terrible connaissance et son allié, plus terrible encore, le jeune homme mystérieux. Je savais que Mrs Joe dirigeait sa maison avec la plus stricte économie, et que mes recherches dans le garde-manger pourraient bien etre infructueuses. Je me décidai donc a cacher ma tartine dans l’une des jambes de mon pantalon.

L’effort de résolution nécessaire a l’accomplissement de ce projet me paraissait terrible. Il produisait sur mon imagination le meme effet que si j’eusse du me précipiter d’une haute maison, ou dans une eau tres profonde, et il me devenait d’autant plus difficile de m’y résoudre finalement, que Joe ignorait tout. Dans l’espece de franc-maçonnerie, déja mentionnée par moi, qui nous unissait comme compagnons des memes souffrances, et dans la camaraderie bienveillante de Joe pour moi, nous avions coutume de comparer nos tartines, a mesure que nous y faisions des breches, en les exposant a notre mutuelle admiration, comme pour stimuler notre ardeur. Ce soir-la, Joe m’invita plusieurs fois a notre lutte amicale en me montrant les progres que faisait la breche ouverte dans sa tartine ; mais, chaque fois, il me trouva avec ma tasse de thé sur un genou et ma tartine intacte sur l’autre. Enfin, je considérai que le sacrifice était inévitable, je devais le faire de la maniere la moins extraordinaire et la plus compatible avec les circonstances. Profitant donc d’un moment ou Joe avait les yeux tournés, je fourrai ma tartine dans une des jambes de mon pantalon.

Joe paraissait évidemment mal a l’aise de ce qu’il supposait etre un manque d’appétit, et il mordait tout pensif a meme sa tartine des bouchées qu’il semblait avaler sans aucun plaisir. Il les tournait et retournait dans sa bouche plus longtemps que de coutume, et finissait par les avaler comme des pilules. Il allait saisir encore une fois, avec ses dents, le pain beurré et avait déja ouvert une bouche d’une dimension fort raisonnable, lorsque, ses yeux tombant sur moi, il s’aperçut que ma tartine avait disparu.

L’étonnement et la consternation avec lesquels Joe avait arreté le pain sur le seuil de sa bouche et me regardait, étaient trop évidents pour échapper a l’observation de ma sour.

Qu’y a-t-il encore ? dit-elle en posant sa tasse sur la table.

– Oh ! oh ! murmurait Joe, en secouant la tete d’un air de sérieuse remontrance, mon petit Pip, mon camarade, tu te feras du mal, ça ne passera pas, tu n’as pas pu la mâcher, mon petit Pip, mon ami !

– Qu’est-ce qu’il y a encore, voyons ? répéta ma sour avec plus d’aigreur que la premiere fois.

– Si tu peux en faire remonter quelque parcelle, en toussant, mon petit Pip, fais-le, mon ami ! dit Joe. Certainement chacun mange comme il l’entend, mais encore, ta santé !… ta santé !… »

A ce moment, ma sour furieuse avait attrapé Joe par ses deux favoris et lui cognait la tete contre le mur, pendant qu’assis dans mon coin je les considérais d’un air vraiment piteux.

« Maintenant, peut-etre vas-tu me dire ce qu’il y a, gros niais que tu es ! » dit ma sour hors d’haleine.

Joe promena sur elle un regard désespéré, prit une bouchée désespérée, puis il me regarda de nouveau :

« Tu sais, mon petit Pip, dit-il d’un ton solennel et confidentiel, comme si nous eussions été seuls, et en logeant sa derniere bouchée dans sa joue, tu sais que toi et moi sommes bons amis, et que je serais le dernier a faire aucun mauvais rapport contre toi ; mais faire un pareil coup… »

Il éloigna sa chaise pour regarder le plancher entre lui et moi ; puis il reprit :

« Avaler un pareil morceau d’un seul coup !

– Il a avalé tout son pain, n’est-ce pas ? s’écria ma sour.

– Tu sais, mon petit Pip, reprit Joe, en me regardant, sans faire la moindre attention a Mrs Joe, et ayant toujours sous la joue sa derniere bouchée, que j’ai avalé aussi, moi qui te parle… et souvent encore… quand j’avais ton âge, et j’ai vu bien des avaleurs, mais je n’ai jamais vu avaler comme toi, mon petit Pip, et je m’étonne que tu n’en sois pas mort ; c’est par une permission du bon Dieu ! »

Ma sour s’élança sur moi, me prit par les cheveux et m’adressa ces paroles terribles :

« Arrive, mauvais garnement, qu’on te soigne ! »

Quelque brute médicale avait, a cette époque, remis en vogue l’eau de goudron, comme un remede tres efficace, et Mrs Joe en avait toujours dans son armoire une certaine provision, croyant qu’elle avait d’autant plus de vertu qu’elle était plus dégoutante. Dans de meilleurs temps, un peu de cet élixir m’avait été administré comme un excellent fortifiant ; je craignis donc ce qui allait arriver, pressentant une nouvelle entrave a mes projets de sortie. Ce soir-la, l’urgence du cas demandait au moins une pinte de cette drogue. Mrs Joe me l’introduisit dans la gorge, pour mon plus grand bien, en me tenant la tete sous son bras, comme un tire-bottes tient une chaussure. Joe en fut quitte pour une demi-pinte, qu’il dut avaler, bon gré, mal gré, pendant qu’il était assis, mâchant tranquillement et méditant devant le feu, parce qu’il avait peut-etre eu mal au cour. Jugeant d’apres moi, je puis dire qu’il y aurait eu mal apres, s’il n’y avait eu mal avant.

La conscience est une chose terrible, quand elle accuse, soit un homme, soit un enfant ; mais quand ce secret fardeau se trouve lié a un autre fardeau, enfoui dans les jambes d’un pantalon, c’est (je puis l’avouer) une grande punition. La pensée que j’allais commettre un crime en volant Mrs Joe, l’idée que je volerais Joe ne me serait jamais venue, car je n’avais jamais pensé qu’il eut aucun droit sur les ustensiles du ménage ; cette pensée, jointe a la nécessité dans laquelle je me trouvais de tenir sans relâche ma main sur ma tartine, pendant que j’étais assis ou que j’allais a la cuisine chercher quelque chose ou faire quelques petites commissions, me rendait presque fou. Alors, quand le vent des marais venait ranimer et faire briller le feu de la cheminée, il me semblait entendre au dehors la voix de l’homme a la jambe ferrée, qui m’avait fait jurer le secret, me criant qu’il ne pouvait ni ne voulait jeuner jusqu’au lendemain, mais qu’il lui fallait manger tout de suite. D’autre fois, je pensais que le jeune homme, qu’il était si difficile d’empecher de plonger ses mains dans mes entrailles, pourrait bien céder a une impatience constitutionnelle, ou se tromper d’heure et se croire des droits a mon cour et a mon foie ce soir meme, au lieu de demain ! S’il est jamais arrivé a quelqu’un de sentir ses cheveux se dresser sur sa tete, ce doit etre a moi. Mais peut-etre cela n’est-il jamais arrivé a personne.

C’était la veille de Noël, et j’étais chargé de remuer, avec une tige en cuivre, la pâte du pudding pour le lendemain, et cela de sept a huit heures, au coucou hollandais. J’essayai de m’acquitter de ce devoir sans me séparer de ma tartine, et cela me fit penser une fois de plus a l’homme chargé de fers, et j’éprouvai alors une certaine tendance a sortir la malheureuse tartine de mon pantalon, mais la chose était bien difficile. Heureusement, je parvins a me glisser jusqu’a ma petite chambre, ou je déposai cette partie de ma conscience.

Écoute ! dis-je, quand j’eus fini avec le pudding, et que je revins prendre encore un peu de chaleur au coin de la cheminée avant qu’on ne m’envoyât coucher. Pourquoi tire-t-on ces grands coups de canon, Joe ?

– Ah ! dit Joe, encore un forçat d’évadé !

– Qu’est-ce que cela veut dire, Joe ? »

Mrs Joe, qui se chargeait toujours de donner des explications, répondit avec aigreur :

« Échappé ! échappé !… » administrant ainsi la définition comme elle administrait l’eau de goudron.

Tandis que Mrs Joe avait la tete penchée sur son ouvrage d’aiguille, je tâchai par des mouvements muets de mes levres de faire entendre a Joe cette question :

« Qu’est-ce qu’un forçat ? »

Joe me fit une réponse grandement élaborée, a en juger les contorsions de sa bouche, mais dont je ne pus former que le seul mot : « Pip !… »

« Un forçat s’est évadé hier soir apres le coup de canon du coucher du soleil, reprit Joe a haute voix, et on a tiré le canon pour en avertir ; et maintenant on tire sans doute encore pour un autre.

– Qu’est-ce qui tire ? demandai-je.

– Qu’est-ce que c’est qu’un garçon comme ça ? fit ma sour en fronçant le sourcil par-dessus son ouvrage. Quel questionneur éternel tu fais… Ne fais pas de questions, et on ne te dira pas de mensonges. »

Je pensais que ce n’était pas tres poli pour elle-meme de me laisser entendre qu’elle me dirait des mensonges, si je lui faisais des questions. Mais elle n’était jamais polie avec moi, excepté quand il y avait du monde.

A ce moment, Joe vint augmenter ma curiosité au plus haut degré, en prenant beaucoup de peine pour ouvrir la bouche toute grande, et lui faire prendre la forme d’un mot qui, au mouvement de ses levres, me parut etre :

« Boudé… »

Je regardai naturellement Mrs Joe et dis :

« Elle ? »

Mais Joe ne parut rien entendre du tout, et il répéta le mouvement avec plus d’énergie encore ; je ne compris pas davantage.

Mistress Joe, dis-je comme derniere ressource, je voudrais bien savoir… si cela ne te fait rien… ou l’on tire le canon ?

– Que Dieu bénisse cet enfant ! s’écria ma sour d’un ton qui faisait croire qu’elle pensait tout le contraire de ce qu’elle disait. Aux pontons !

– Oh ! dis-je en levant les yeux sur Joe, aux pontons ! »

Joe me lança un regard de reproche qui disait :

« Je te l’avais bien dit[1].

– Et s’il te plaît, qu’est-ce que les pontons ? repris-je.

– Voyez-vous, s’écria ma sour en dirigeant sur moi son aiguille et en secouant la tete de mon côté, répondez-lui une fois, et il vous fera de suite une douzaine de questions. Les pontons sont des vaisseaux qui servent de prison, et qu’on trouve en traversant tout droit les marais.

– Je me demande qui on peut mettre dans ces prisons, et pourquoi on y met quelqu’un ? » dis-je d’une maniere générale et avec un désespoir calme.

C’en était trop pour Mrs Joe, qui se leva immédiatement.

« Je vais te le dire, méchant vaurien, fit-elle. Je ne t’ai pas élevé pour que tu fasses mourir personne a petit feu ; je serais a blâmer et non a louer si je l’avais fait. On met sur les pontons ceux qui ont tué, volé, fait des faux et toutes sortes de mauvaises actions, et ces gens-la ont tous commencé comme toi par faire des questions. Maintenant, va te coucher, et dépechons ! »

On ne me donnait jamais de chandelle pour m’aller coucher, et en gagnant cette fois ma chambre dans l’obscurité, ma tete tintait, car Mrs Joe avait tambouriné avec son dé sur mon crâne, en disant ces derniers mots et je sentais avec épouvante que les pontons étaient faits pour moi ; j’étais sur le chemin, c’était évident ! J’avais commencé a faire des questions, et j’étais sur le point de voler Mrs Joe.

Depuis cette époque, bien reculée maintenant, j’ai souvent pensé combien peu de gens savent a quel point on peut compter sur la discrétion des enfants frappés de terreur. Cependant, rien n’est plus déraisonnable que la terreur. J’éprouvais une terreur mortelle en pensant au jeune homme qui en voulait absolument a mon cour et a mes entrailles. J’éprouvais une terreur mortelle au souvenir de mon interlocuteur a la jambe ferrée. J’éprouvais une terreur mortelle de moi-meme, depuis qu’on m’avait arraché ce terrible serment ; je n’avais aucun espoir d’etre délivré de cette terreur par ma toute-puissante sour, qui me rebutait a chaque tentative que je faisais ; et je suis effrayé rien qu’en pensant a ce qu’un ordre quelconque aurait pu m’amener a faire sous l’influence de cette terreur.

Si je dormis un peu cette nuit-la, ce fut pour me sentir entraîné vers les pontons par le courant de la riviere. En passant pres de la potence, je vis un fantôme de pirate, qui me criait dans un porte-voix que je ferais mieux d’aborder et d’etre pendu tout de suite que d’attendre. J’aurais eu peur de dormir, quand meme j’en aurais eu l’envie, car je savais que c’était a la premiere aube que je devais piller le garde-manger. Il ne fallait pas songer a agir la nuit, car je n’avais aucun moyen de me procurer de la lumiere, si ce n’est en battant le briquet, ou une pierre a fusil avec un morceau de fer, ce qui aurait produit un bruit semblable a celui du pirate agitant ses chaînes.

Des que le grand rideau noir qui recouvrait ma petite fenetre eut pris une légere teinte grise, je descendis. Chacun de mes pas, sur le plancher, produisait un craquement qui me semblait crier : « Au voleur !… Réveillez-vous, mistress Joe !… Réveillez-vous !… » Arrivé au garde-manger qui, vu la saison, était plus abondamment garni que de coutume, j’eus un moment de frayeur indescriptible a la vue d’un lievre pendu par les pattes. Il me sembla meme qu’il fixait sur moi un oil beaucoup trop vif pour sa situation. Je n’avais pas le temps de rien vérifier, ni de choisir ; en un mot, je n’avais le temps de rien faire. Je pris du pain, du fromage, une assiette de hachis, que je nouai dans mon mouchoir avec la fameuse tartine de la veille, un peu d’eau-de-vie dans une bouteille de gres, que je transvasai dans une bouteille de verre que j’avais secretement emportée dans ma chambre pour composer ce liquide enivrant appelé « jus de réglisse », remplissant la bouteille de gres avec de l’eau que je trouvai dans une cruche dans le buffet de la cuisine, un os, auquel il ne restait que fort peu de viande, et un magnifique pâté de porc. J’allais partir sans ce splendide morceau, quand j’eus l’idée de monter sur une planche pour voir ce que pouvait contenir ce plat de terre si soigneusement relégué dans le coin le plus obscur de l’armoire et que je découvris le pâté, je m’en emparai avec l’espoir qu’il n’était pas destiné a etre mangé de sitôt, et qu’on ne s’apercevrait pas de sa disparition, de quelque temps au moins.

Une porte de la cuisine donnait acces dans la forge ; je tirai le verrou, j’ouvris cette porte, et je pris une lime parmi les outils de Joe. Puis, je remis toutes les fermetures dans l’état ou je les avais trouvées ; j’ouvris la porte par laquelle j’étais rentré le soir précédent ; je m’élançai dans la rue, et pris ma course vers les marais brumeux.


Chapitre 3

 

 

C’était une matinée de gelée blanche tres humide. J’avais trouvé l’extérieur de la petite fenetre de ma chambre tout mouillé, comme si quelque lutin y avait pleuré toute la nuit, et qu’il lui eut servi de mouchoir de poche. Je retrouvai cette meme humidité sur les haies stériles et sur l’herbe desséchée, suspendue comme de grossieres toiles d’araignée, de rameau en rameau, de brin en brin ; les grilles, les murs étaient dans le meme état, et le brouillard était si épais, que je ne vis qu’en y touchant le poteau au bras de bois qui indique la route de notre village, indication qui ne servait a rien car on ne passait jamais par la. Je levai les yeux avec terreur sur le poteau, ma conscience oppressée en faisant un fantôme, me montrant la rue des Pontons.

Le brouillard devenait encore plus épais, a mesure que j’approchais des marais, de sorte qu’au lieu d’aller vers les objets, il me semblait que c’étaient les objets qui venaient vers moi. Cette sensation était extremement désagréable pour un esprit coupable. Les grilles et les fossés s’élançaient a ma poursuite, a travers le brouillard, et criaient tres distinctement : « Arretez-le ! Arretez-le !… Il emporte un pâté qui n’est pas a lui !… » Les bestiaux y mettaient une ardeur égale et écarquillaient leurs gros yeux en me lançant par leurs naseaux un effroyable : « Hola ! petit voleur !… Au voleur ! Au voleur !… » Un bouf noir, a cravate blanche, auquel ma conscience troublée trouvait un certain air clérical, fixait si obstinément sur moi son oil accusateur, que je ne pus m’empecher de lui dire en passant :

« Je n’ai pas pu faire autrement, monsieur ! Ce n’est pas pour moi que je l’ai pris ! »

Sur ce, il baissa sa grosse tete, souffla par ses naseaux un nuage de vapeur, et disparut apres avoir lancé une ruade majestueuse avec ses pieds de derriere et fait le moulinet avec sa queue.

Je m’avançais toujours vers la riviere. J’avais beau courir, je ne pouvais réchauffer mes pieds, auxquels l’humidité froide semblait rivée comme la chaîne de fer était rivée a la jambe de l’homme que j’allais retrouver. Je connaissais parfaitement bien le chemin de la Batterie, car j’y étais allé une fois, un dimanche, avec Joe, et je me souvenais, qu’assis sur un vieux canon, il m’avait dit que, lorsque je serais son apprenti et directement sous sa dépendance, nous viendrions la passer de bons quarts d’heure. Quoi qu’il en soit, le brouillard m’avait fait prendre un peu trop a droite ; en conséquence, je dus rebrousser chemin le long de la riviere, sur le bord de laquelle il y avait de grosses pierres au milieu de la vase et des pieux, pour contenir la marée. En me hâtant de retrouver mon chemin, je venais de traverser un fossé que je savais n’etre pas éloigné de la Batterie, quand j’aperçus l’homme assis devant moi. Il me tournait le dos, et avait les bras croisés et la tete penchée en avant, sous le poids du sommeil.

Je pensais qu’il serait content de me voir arriver aussi inopinément avec son déjeuner. Je m’approchai donc de lui et le touchai doucement a l’épaule. Il bondit sur ses pieds, mais ce n’était pas le meme homme, c’en était un autre !

Et pourtant cet homme était, comme l’autre, habillé tout en gris ; comme l’autre, il avait un fer a la jambe ; comme l’autre, il boitait, il avait froid, il était enroué ; enfin c’était exactement le meme homme, si ce n’est qu’il n’avait pas le meme visage et qu’il portait un chapeau bas de forme et a larges bords. Je vis tout cela en un moment, car je n’eus qu’un moment pour voir tout cela ; il me lança un gros juron a la tete, puis il voulut me donner un coup de poing ; mais si indécis et si faible qu’il me manqua et faillit lui-meme rouler a terre car ce mouvement le fit chanceler ; alors, il s’enfonça dans le brouillard, en trébuchant deux fois et je le perdis de vue.

« C’est le jeune homme ! » pensai-je en portant la main sur mon cour.

Et je crois que j’aurais aussi ressenti une douleur au foie, si j’avais su ou il était placé.

J’arrivai bientôt a la Batterie. J’y trouvai mon homme, le véritable, s’étreignant toujours et se promenant ça et la en boitant, comme s’il n’eut pas cessé un instant, toute la nuit, de s’étreindre et de se promener en m’attendant. A coup sur, il avait terriblement froid, et je m’attendais presque a le voir tombé inanimé et mourir de froid a mes pieds. Ses yeux annonçaient aussi une faim si épouvantable que, quand je lui tendis la lime, je crois qu’il eut essayé de la manger, s’il n’eut aperçu mon paquet. Cette fois, il ne me mit pas la tete en bas, et me laissa tranquillement sur mes jambes, pendant que j’ouvrais le paquet et que je vidais mes poches.

« Qu’y a-t-il dans cette bouteille ? dit-il.

– De l’eau-de-vie, » répondis-je.

Il avait déja englouti une grande partie du hachis de la maniere la plus singuliere, plutôt comme un homme qui a une hâte extreme de mettre quelque chose en sureté, que comme un homme qui mange ; mais il s’arreta un moment pour boire un peu de liqueur. Pendant tout ce temps, il tremblait avec une telle violence, qu’il avait toute la peine du monde a ne pas briser entre ses dents le goulot de la bouteille.

« Je crois que vous avez la fievre, dis-je.

– Tu pourrais bien avoir raison, mon garçon, répondit-il.

– Il ne fait pas bon ici, repris-je, vous avez dormi dans les marais, ils donnent la fievre et des rhumatismes.

– Je vais toujours manger mon déjeuner, dit-il, avant qu’on ne me mette a mort. J’en ferais autant, quand meme je serais certain d’etre repris et ramené la-bas, aux pontons, apres avoir mangé ; et je te parie que j’avalerai jusqu’au dernier morceau. »

Il mangeait du hachis, du pain, du fromage et du pâté, tout a la fois : jetant dans le brouillard qui nous entourait des yeux inquiets, et souvent arretant, oui, arretant jusqu’au jeu des mâchoires pour écouter. Le moindre bruit, réel ou imaginaire, le murmure de l’eau, ou la respiration d’un animal le faisait soudain tressaillir, et il me disait tout a coup :

« Tu ne me trahis pas, petit diable ?… Tu n’as amené personne avec toi ?

– Non, monsieur !… non !

– Tu n’as dit a personne de te suivre ?

– Non !

– Bien ! disait-il, je te crois. Tu serais un fier limier, en vérité, si a ton âge tu aidais déja a faire prendre une pauvre vermine comme moi, pres de la mort, et traquée de tous côtés, comme je le suis. »

Il se fit dans sa gorge un bruit assez semblable a celui d’une pendule qui va sonner, puis il passa sa manche de toile grossiere sur ses yeux.

Touché de sa désolation, et voyant qu’il revenait toujours au pâté de préférence, je m’enhardis assez pour lui dire :

« Je suis bien aise que vous le trouviez bon.

– Est-ce toi qui as parlé ?

– Je dis que je suis bien aise que vous le trouviez bon…

– Merci, mon garçon, je le trouve excellent. »

Je m’étais souvent amusé a regarder manger un gros chien que nous avions a la maison, et je remarquai qu’il y avait une similitude frappante dans la maniere de manger de ce chien et celle de cet homme. Il donnait des coups de dent secs comme le chien ; il avalait, ou plutôt il happait d’énormes bouchées, trop tôt et trop vite, et regardait de côté et d’autres en mangeant, comme s’il eut craint que, de toutes les directions, on ne vînt lui enlever son pâté. Il était cependant trop préoccupé pour en bien apprécier le mérite, et je pensais que si quelqu’un avait voulu partager son dîner, il se fut jeté sur ce quelqu’un pour lui donner un coup de dent, tout comme aurait pu le faire le chien, en pareille circonstance.

« Je crains bien que vous ne lui laissiez rien, dis-je timidement, apres un silence pendant lequel j’avais hésité a faire cette observation : il n’en reste plus a l’endroit ou j’ai pris celui-ci.

– Lui en laisser ?… A qui ?…dit mon ami, en s’arretant sur un morceau de croute.

– Au jeune homme. A celui dont vous m’avez parlé. A celui qui se cache avec vous.

– Ah ! ah ! reprit-il avec quelque chose comme un éclat de rire ; lui !… oui !… oui !… Il n’a pas besoin de vivres.

– Il semblait pourtant en avoir besoin, » dis-je.

L’homme cessa de manger et me regarda d’un air surpris.

« Il t’a semblé ?… Quand ?…

– Tout a l’heure.

– Ou cela ?

– La-bas !… dis-je, en indiquant du doigt ; la-bas, ou je l’ai trouvé endormi ; je l’avais pris pour vous. »

Il me prit au collet et me regarda d’une maniere telle, que je commençai a croire qu’il était revenu a sa premiere idée de me couper la gorge.

« Il était habillé tout comme vous, seulement, il avait un chapeau, dis-je en tremblant, et… et… (j’étais tres embarrassé pour lui dire ceci), et… il avait les memes raisons que vous pour m’emprunter une lime. N’avez-vous pas entendu le canon hier soir ?

– Alors on a tiré ! se dit-il a lui-meme.

– Je m’étonne que vous ne le sachiez pas, repris-je, car nous l’avons entendu de notre maison, qui est plus éloignée que cet endroit ; et, de plus, nous étions enfermés.

– C’est que, dit-il, quand un homme est dans ma position, avec la tete vide et l’estomac creux, a moitié mort de froid et de faim, il n’entend pendant toute la nuit que le bruit du canon et des voix qui l’appellent… Écoute ! Il voit des soldats avec leurs habits rouges, éclairés par les torches, qui s’avancent et vont l’entourer ; il entend appeler son numéro, il entend résonner les mousquets, il entend le commandement : en joue !… Il entend tout cela, et il n’y a rien. Oui… je les ai vus me poursuivre une partie de la nuit, s’avancer en ordre, ces damnés, en piétinant, piétinant… j’en ai vu cent… et comme ils tiraient !… Oui, j’ai vu le brouillard se dissiper au canon, et, comme par enchantement, faire place au jour !… Mais cet homme ; il avait dit tout le reste comme s’il eut oublié ma réponse ; as-tu remarqué quelque chose de particulier en lui ?

– Il avait la face meurtrie, dis-je, en me souvenant que j’avais remarqué cette particularité.

– Ici, n’est-ce pas ? s’écria l’homme, en frappant sa joue gauche, sans miséricorde, avec le plat de la main.

– Oui… la !

– Ou est-il ? »

En disant ces mots, il déposa dans la poche de sa jaquette grise le peu de nourriture qui restait.

« Montre-moi le chemin qu’il a pris, je le tuerai comme un chien ! Maudit fer, qui m’empeche de marcher ! Passe-moi la lime, mon garçon. »

Je lui indiquai la direction que l’autre avait prise, a travers le brouillard. Il regarda un instant, puis il s’assit sur le bord de l’herbe mouillée et commença a limer le fer de sa jambe, comme un fou, sans s’inquiéter de moi, ni de sa jambe, qui avait une ancienne blessure qui saignait et qu’il traitait aussi brutalement que si elle eut été aussi dépourvue de sensibilité qu’une lime. Je recommençais a avoir peur de lui, maintenant que je le voyais s’animer de cette façon ; de plus j’étais effrayé de rester aussi longtemps dehors de la maison. Je lui dis donc qu’il me fallait partir ; mais il n’y fit pas attention, et je pensai que ce que j’avais de mieux a faire était de m’éloigner. La derniere fois que je le vis, il avait toujours la tete penchée sur son genou, il limait toujours ses fers et murmurait de temps a autre quelque imprécation d’impatience contre ses fers ou contre sa jambe. La derniere fois que je l’entendis, je m’arretai dans le brouillard pour écouter et j’entendis le bruit de la lime qui allait toujours.


Chapitre 4

 

 

Je m’attendais, en rentrant, a trouver dans la cuisine un constable qui allait m’arreter ; mais, non-seulement il n’y avait la aucun constable, mais on n’avait encore rien découvert du vol que j’avais commis. Mrs Joe était tout occupée des préparatifs pour la solennité du jour, et Joe avait été posté sur le pas de la porte de la cuisine pour éviter de recevoir la poussiere, chose que malheureusement sa destinée l’obligeait a recevoir tôt ou tard, toutes les fois qu’il prenait fantaisie a ma sour de balayer les planchers de la maison.

« Ou diable as-tu été ? »

Tel fut le salut de Noël de Mrs Joe, quand moi et ma conscience nous nous présentâmes devant elle.

Je lui dis que j’étais sorti pour entendre chanter les noëls.

« Ah ! bien, observa Mrs Joe, tu aurais pu faire plus mal. »

Je pensais qu’il n’y avait aucun doute a cela.

« Si je n’étais pas la femme d’un forgeron, et ce qui revient au meme, une esclave qui ne quitte jamais son tablier, j’aurais été aussi entendre les noëls, dit Mrs Joe, je ne déteste pas les noëls, et c’est sans doute pour cette raison que je n’en entends jamais.

Joe, qui s’était aventuré dans la cuisine apres moi, pensant que la poussiere était tombée, se frottait le nez avec un petit air de conciliation pendant que sa femme avait les yeux sur lui ; des qu’elle les eut détournés, il mit en croix ses deux index, ce qui signifiait que Mrs Joe était en colere[2]. Cet état était devenu tellement habituel, que Joe et moi nous passions des semaines entieres a nous croiser les doigts, comme les anciens croisés croisaient leurs jambes sur leurs tombes.

Nous devions avoir un dîner splendide, consistant en un gigot de porc mariné aux choux et une paire de volailles rôties et farcies. On avait fait la veille au matin un magnifique mince-pie, (ce qui expliquait qu’on n’eut pas encore découvert la disparition du hachis), et le pudding était en train de bouillir. Ces énormes préparatifs nous forcerent, avec assez peu de cérémonie, a nous passer de déjeuner.

« Je ne vais pas m’amuser a tout salir, apres avoir tout nettoyé, tout lavé comme je l’ai fait, dit Mrs Joe, je vous le promets ! »

On nous servit donc nos tartines dehors, comme si, au lieu d’etre deux a la maison, un homme et un enfant, nous eussions été deux mille hommes en marche forcée ; et nous puisâmes notre part de lait et d’eau a meme un pot sur la table de la cuisine, en ayant l’air de nous excuser humblement de la grande peine que nous lui donnions. Cependant Mrs Joe avait fait voir le jour a des rideaux tout blancs et accroché un volant a fleurs tout neuf au manteau de la cheminée, pour remplacer l’ancien ; elle avait meme découvert tous les ornements du petit parloir donnant sur l’allée, qui n’étaient jamais découverts dans un autre temps, et restaient tous les autres jours de l’année enveloppés dans une froide et brumeuse gaze d’argent, qui s’étendait meme sur les quatre petits caniches en faience blanche qui ornaient le manteau de la cheminée, avec leurs nez noirs et leurs paniers de fleurs a la gueule, en face les uns des autres et se faisant pendant. Mrs Joe était une femme d’une extreme propreté, mais elle s’arrangeait pour rendre sa propreté moins confortable et moins acceptable que la saleté meme. La propreté est comme la religion, bien des gens la rendent insupportable en l’exagérant.

Ma sour avait tant a faire qu’elle n’allait jamais a l’église que par procuration, c’est a dire quand Joe et moi nous y allions. Dans ses habits de travail, Joe avait l’air d’un brave et digne forgeron ; dans ses habits de fete, il avait plutôt l’air d’un épouvantail dans de bonnes conditions que de toute autre chose. Rien de ce qu’il portait ne lui allait, ni ne semblait lui appartenir. Toutes les pieces de son habillement étaient trop grandes pour lui, et lorsqu’a l’occasion de la présente fete il sortit de sa chambre, au son joyeux du carillon, il représentait la Misere revetue des habits prétentieux du dimanche. Quant a moi, je crois que ma sour avait eu quelque vague idée que j’étais un jeune pécheur, dont un policeman-accoucheur s’était emparé, et qu’il lui avait remis pour etre traité selon la majesté outragée de la loi. Je fus donc toujours traité comme si j’eusse insisté pour venir au monde, malgré les regles de la raison, de la religion et de la morale, et malgré les remontrances de mes meilleurs amis. Toutes les fois que j’allais chez le tailleur pour prendre mesure de nouveaux habits, ce dernier avait ordre de me les faire comme ceux des maisons de correction et de ne me laisser sous aucun prétexte, le libre usage de mes membres.

Joe et moi, en nous rendant a l’église, devions nécessairement former un tableau fort émouvant pour les âmes compatissantes. Cependant ce que je souffrais en allant a l’église, n’était rien aupres de ce que je souffrais en moi-meme. Les terreurs qui m’assaillaient toutes les fois que Mrs Joe se rapprochait de l’office, ou sortait de la chambre, n’étaient égalées que par les remords que j’éprouvais de ce que mes mains avaient fait. Je me demandais, accablé sous le poids du terrible secret, si l’Église serait assez puissante pour me protéger contre la vengeance de ce terrible jeune homme, au cas ou je me déciderais a tout divulguer. J’eus l’idée que je devais choisir le moment ou, a la publication des bans, le vicaire dit : « Vous etes priés de nous en donner connaissance, » pour me lever et demander un entretien particulier dans la sacristie. Si, au lieu d’etre le saint jour de Noël, c’eut été un simple dimanche, je ne réponds pas que je n’eusse procuré une grande surprise a notre petite congrégation, en ayant recours a cette mesure extreme.

M. Wopsle, le chantre, devait dîner avec nous, ainsi que M. Hubble ; le charron, et Mrs Hubble ; et aussi l’oncle Pumblechook (oncle de Joe, que Mrs Joe tâchait d’accaparer), fort grainetier de la ville voisine, qui conduisait lui-meme sa voiture. Le dîner était annoncé pour une heure et demie. En rentrant, Joe et moi nous trouvâmes le couvert mis, Mrs Joe habillée, le dîner dressé et la porte de la rue (ce qui n’arrivait jamais dans d’autres temps), toute grande ouverte pour recevoir les invités. Tout était splendide. Et pas un mot sur le larcin.

La compagnie arriva, et le temps, en s’écoulant, n’apportait aucune consolation a mes inquiétudes. M. Wopsle, avec un nez romain, un front chauve et luisant, possédait, en outre, une voix de basse dont il n’était pas fier a moitié. C’était un fait avéré parmi ses connaissances, que si l’on eut pu lui donner une autre tete, il eut été capable de devenir clergyman, et il confessait lui-meme que si l’Église eut été « ouverte a tous, » il n’aurait pas manqué d’y faire figure ; mais que l’Église n’étant pas « accessible a tout le monde, » il était simplement, comme je l’ai dit, notre chantre. Il entonnait les réponses d’une voix de tonnerre qui faisait trembler, et quand il annonçait le psaume, en ayant soin de réciter le verset tout entier, il regardait la congrégation réunie autour de lui d’une maniere qui voulait dire : « Vous avez entendu mon ami, la-bas derriere ; eh bien ! faites-moi maintenant l’amitié de me dire ce que vous pensez de ma maniere de répéter le verset ? »

C’est moi qui ouvris la porte a la compagnie, en voulant faire croire que c’était dans nos habitudes, je reçus d’abord M. Wopsle, puis Mrs Hubble, et enfin l’oncle Pumblechook. – N. B. Je ne devais pas l’appeler mon oncle, sous peine des punitions les plus séveres.

« Mistress Joe, dit l’oncle Pumblechook, homme court et gros et a la respiration difficile, ayant une bouche de poisson, des yeux ternes et étonnés, et des cheveux roux se tenant droits sur son front, qui lui donnaient toujours l’air effrayé, je vous apporte, avec les compliments d’usage, madame, une bouteille de Sherry, et je vous apporte aussi, madame, une bouteille de porto. »

Chaque année, a Noël, il se présentait comme une grande nouveauté, avec les memes paroles exactement, et portant ses deux bouteilles comme deux sonnettes muettes. De meme, chaque année a la Noël, Mrs Joe répliquait comme elle le faisait ce jour-la :

« Oh !… mon… on… cle… Pum… ble… chook !… c’est bien bon de votre part ! »

De meme aussi, chaque année a la Noël, l’oncle Pumblechook répliquait : comme il répliqua en effet ce meme jour :

« Ce n’est pas plus que vous ne méritez… Etes-vous tous bien portants ?… Comment va le petit, qui ne vaut pas le sixieme d’un sou ? »

C’est de moi qu’il voulait parler.

En ces occasions, nous dînions dans la cuisine, et l’on passait au salon, ou nous étions aussi empruntés que Joe dans ses habits du dimanche, pour manger les noix, les oranges, et les pommes. Ma sour était vraiment sémillante ce jour-la, et il faut convenir qu’elle était plus aimable pour Mrs Hubble que pour personne. Je me souviens de Mrs Hubble comme d’une petite personne habillée en bleu de ciel des pieds a la tete, aux contours aigus, qui se croyait toujours tres jeune, parce qu’elle avait épousé M. Hubble je ne sais a quelle époque reculée, étant bien plus jeune que lui. Quant a M. Hubble, c’était un vieillard vouté, haut d’épaules, qui exhalait un parfum de sciure de bois ; il avait les jambes tres écartées l’une de l’autre ; de sorte que, quand j’étais tout petit, je voyais toujours entre elles quelques milles de pays, lorsque je le rencontrais dans la rue.

Au milieu de cette bonne compagnie, je ne me serais jamais senti a l’aise, meme en admettant que je n’eusse pas pillé le garde-manger. Ce n’est donc pas parce que j’étais placé a l’angle de la table, que cet angle m’entrait dans la poitrine et que le coude de M. Pumblechook m’entrait dans l’oil, que je souffrais, ni parce qu’on ne me permettait pas de parler (et je n’en avais guere envie), ni parce qu’on me régalait avec les bouts de pattes de volaille et avec ces parties obscures du porc dont le cochon, de son vivant, n'avait eu aucune raison de tirer vanité. Non ; je ne me serais pas formalisé de tout cela, s’ils avaient voulu seulement me laisser tranquille ; mais ils ne le voulaient pas. Ils semblaient ne pas vouloir perdre une seule occasion d’amener la conversation sur moi, et ce jour-la, comme toujours, chacun semblait prendre a tâche de m’enfoncer une pointe et de me tourmenter. Je devais avoir l’air d’un de ces infortunés petits taureaux que l’on martyrise dans les arenes espagnoles, tant j’étais douloureusement touché par tous ces coups d’épingle moraux.

Cela commença au moment ou nous nous mîmes a table. M. Wopsle dit les Grâces d’un ton aussi théâtral et aussi déclamatoire, du moins cela me fait cet effet-la maintenant, que s’il eut récité la scene du fantôme d’Hamlet ou celle de Richard III, et il termina avec la meme emphase que si nous avions du vraiment lui en etre reconnaissants. La-dessus, ma sour fixa ses yeux sur moi, et me dit d’un ton de reproche :

« Tu entends cela ?… rends grâces… sois reconnaissant !

– Rends surtout grâces, dit M. Pumblechook, a ceux qui t’ont élevé, mon garçon. »

Mrs Hubble secoua la tete, en me contemplant avec le triste pressentiment que je ne ferais pas grand’chose de bon, et demanda :

« Pourquoi donc les jeunes gens sont-ils toujours ingrats ? »

Ce mystere moral sembla trop profond pour la compagnie, jusqu’a ce que M. Hubble en eut, enfin, donné l’explication en disant :

« Parce qu’ils sont naturellement vicieux. »

Et chacun de répondre :

« C’est vrai ! »

Et de me regarder de la maniere la plus significative et la plus désagréable.

La position et l’influence de Joe étaient encore amoindries, s’il est possible, quand il y avait du monde ; mais il m’aidait et me consolait toujours quand il le pouvait ; par exemple, a dîner, il me donnait de la sauce quand il en restait. Ce jour-la, la sauce était tres abondante et Joe en versa au moins une demi-pinte dans mon assiette.

Un peu plus tard M. Wopsle fit une critique assez sévere du sermon et insinua dans le cas hypothétique ou l’Église « aurait été ouverte a tout le monde » quel genre de sermon il aurait fait. Apres avoir rappelé quelques uns des principaux points de ce sermon, il remarqua qu’il considérait le sujet comme mal choisi ; ce qui était d’autant moins excusable qu’il ne manquait certainement pas d’autres sujets.

« C’est encore vrai, dit l’oncle Pumblechook. Vous avez mis le doigt dessus, monsieur ! Il ne manque pas de sujets en ce moment, le tout est de savoir leur mettre un grain de sel sur la queue comme aux moineaux. Un homme n’est pas embarrassé pour trouver un sujet, s’il a sa boîte a sel toute prete. »

M. Pumblechook ajouta, apres un moment de réflexion :

« Tenez, par exemple, le porc, voila un sujet ! Si vous voulez un sujet, prenez le porc !

– C’est vrai, monsieur, reprit M. Wopsle, il y a plus d’un enseignement moral a en tirer pour la jeunesse. »

Je savais bien qu’il ne manquerait pas de tourner ses yeux vers moi en disant ces mots.

« As-tu écouté cela, toi ?… Puisses-tu en profiter, me dit ma sour » d’un ton sévere, en matiere de parenthese.

Joe me donna encore un peu de sauce.

« Les pourceaux, continua M. Wopsle de sa voix la plus grave, en me désignant avec sa fourchette, comme s’il eut prononcé mon nom de bapteme, les pourceaux furent les compagnons de l’enfant prodigue. La gloutonnerie des pourceaux n’est-elle pas un exemple pour la jeunesse ? (Je pensais en moi-meme que cela était tres bien pour lui qui avait loué le porc d’etre aussi gras et aussi savoureux.) Ce qui est détestable chez un porc est bien plus détestable encore chez un garçon.

– Ou chez une fille, suggéra M. Hubble.

– Ou chez une fille, bien entendu, monsieur Hubble, répéta M. Wopsle, avec un peu d’impatience ; mais il n’y a pas de fille ici.

– Sans compter, dit M. Pumblechook, en s’adressant a moi, que tu as a rendre grâces de n’etre pas né cochon de lait…

– Mais il l’était, monsieur ! s’écria ma sour avec feu, il l’était autant qu’un enfant peut l’etre »

Joe me redonna encore de la sauce.

« Bien ! mais je veux parler d’un cochon a quatre pattes, dit M. Pumblechook. Si tu étais né comme cela, serais-tu ici maintenant ? Non, n’est-ce pas ?

– Si ce n’est sous cette forme, dit M. Wopsle en montrant le plat.

– Mais je ne parle pas de cette forme, monsieur, repartit M. Pumblechook, qui n’aimait pas qu’on l’interrompît. Je veux dire qu’il ne serait pas ici, jouissant de la vue de ses supérieurs et de ses aînés, profitant de leur conversation et se roulant au sein des voluptés. Aurait-il fait tout cela ?… Non, certes ! Et quelle eut été ta destinée, ajouta-t-il en me regardant de nouveau ; on t’aurait vendu moyennant une certaine somme, selon le cours du marché, et Dunstable, le boucher, serait venu te chercher sur la paille de ton étable ; il t’aurait enlevé sous son bras gauche, et, de son bras droit il t’aurait arraché a la vie a l’aide d’un grand couteau. Tu n’aurais pas été « élevé a la main »… Non, rien de la sorte ne te fut arrivé ! »

Joe m’offrit encore de la sauce, que j’avais honte d’accepter.

« Cela a du etre un bien grand tracas pour vous, madame, dit Mrs Hubble, en plaignant ma sour.

– Un enfer, madame, un véritable enfer, répéta ma sour. Ah ! si vous saviez !… »

Elle commença alors a passer en revue toutes les maladies que j’avais eues, tous les méfaits que j’avais commis, toutes les insomnies dont j’avais été cause, toutes les mauvaises actions dont je m’étais rendu coupable, tous les endroits élevés desquels j’étais tombé, tous les trous au fond desquels je m’étais enfoncé, et tous les coups que je m’étais donné. Elle termina en disant que toutes les fois qu’elle aurait désiré me voir dans la tombe, j’avais constamment refusé d’y aller.

Je pensais alors, en regardant M. Wopsle, que les Romains avaient du pousser a bout les autres peuples avec leurs nez, et que c’est peut-etre pour cette raison qu’ils sont restés le peuple remuant que nous connaissons. Quoi qu’il en soit, le nez de M. Wopsle m’impatientait si fort que pendant le récit de mes fautes, j’aurais aimé le tirer jusqu’a faire crier son propriétaire. Mais tout ce que j’endurais pendant ce temps n’est rien aupres des affreux tourments qui m’assaillirent lorsque fut rompu le silence qui avait succédé au récit de ma sour, silence pendant lequel chacun m’avait regardé, comme j’en avais la triste conviction, avec horreur et indignation.

« Et pourtant, dit M. Pumblechook qui ne voulait pas abandonner ce sujet de conversation, le porc… bouilli… est un excellent manger, n’est-ce pas ?

– Un peu d’eau-de-vie, mon oncle ? » dit ma sour.

Ô ciel ! le moment était venu ! l’oncle allait trouver qu’elle était faible ; il le dirait ; j’étais perdu ! Je me cramponnai au pied de la table, et j’attendis mon sort.

Ma sour alla chercher la bouteille de gres, revint avec elle, et versa de l’eau-de-vie a mon oncle, qui était la seule personne qui en prît. Ce malheureux homme jouait avec son verre ; il le soulevait, le plaçait entre lui et la lumiere, le remettait sur la table ; et tout cela ne faisait que prolonger mon supplice. Pendant ce temps, Mrs Joe, et Joe lui-meme faisaient table nette pour recevoir le pâté et le pudding.

Je ne pouvais les quitter des yeux. Je me cramponnais toujours avec une énergie fébrile au pied de la table, avec mes mains et mes pieds. Je vis enfin la misérable créature porter le verre a ses levres, rejeter sa tete en arriere et avaler la liqueur d’un seul trait. L’instant d’apres, la compagnie était plongée dans une inexprimable consternation. Jeter a ses pieds ce qu’il tenait a la main, se lever et tourner deux ou trois fois sur lui-meme, crier, tousser, danser dans un état spasmodique épouvantable, fut pour lui l’affaire d’une seconde ; puis il se précipita dehors et nous le vîmes, par la fenetre, en proie a de violents efforts pour cracher et expectorer, au milieu de contorsions hideuses, et paraissant avoir perdu l’esprit.

Je tenais mon pied de table avec acharnement, pendant que Mrs Joe et Joe s’élancerent vers lui. Je ne savais pas comment, mais sans aucun doute je l’avais tué. Dans ma terrible situation, ce fut un soulagement pour moi de le voir rentrer dans la cuisine. Il en fit le tour en examinant toutes les personnes de la compagnie, comme si elles eussent été cause de sa mésaventure ; puis il se laissa tomber sur sa chaise, en murmurant avec une grimace significative :

« De l’eau de goudron ! »

J’avais rempli la bouteille d’eau-de-vie avec la cruche a l’eau de goudron, pour qu’on ne s’aperçut pas de mon larcin. Je savais ce qui pouvait lui arriver de pire. Je secouais la table, comme un médium de nos jours, par la force de mon influence invisible.

« Du goudron !… s’écria ma sour, étonnée au plus haut point. Comment l’eau de goudron a-t-elle pu se trouver la ? »

Mais l’oncle Pumblechook, qui était tout puissant dans cette cuisine, ne voulut plus entendre un seul mot de cette affaire : il repoussa toute explication sur ce sujet en agitant la main, et il demanda un grog chaud au gin. Ma sour, qui avait commencé a réfléchir et a s’alarmer, fut alors forcée de déployer toute son activité en cherchant du gin, de l’eau chaude, du sucre et du citron. Pour le moment, du moins, j’étais sauvé ! Je continuai a serrer entre mes mains le pied de la table, mais cette fois, c’était avec une affectueuse reconnaissance.

Bientôt je repris assez de calme pour manger ma part de pudding. M. Pumblechook lui-meme en mangea sa part, tout le monde en mangea. Lorsque chacun fut servi, M. Pumblechook commença a rayonner sous la bienheureuse influence du grog. Je commençais, moi, a croire que la journée se passerait bien, quand ma sour dit a Joe de donner des assiettes propres… pour manger les choses froides.

Je ressaisis le pied de la table, que je serrai contre ma poitrine, comme s’il eut été le compagnon de ma jeunesse et l’ami de mon cour. Je prévoyais ce qui allait se passer, et cette fois je sentais que j’étais réellement perdu.

« Vous allez en gouter, dit ma sour en s’adressant a ses invités avec la meilleure grâce possible ; vous allez en gouter, pour faire honneur au délicieux présent de l’oncle Pumblechook ! »

Devaient-ils vraiment y gouter ! qu’ils ne l’esperent pas !

« Vous saurez, dit ma sour en se levant, que c’est un pâté, un savoureux pâté au jambon. »

La société se confondit en compliments. L’oncle Pumblechook, enchanté d’avoir bien mérité de ses semblables, s’écria :

« Eh bien ! mistress Joe, nous ferons de notre mieux ; donnez-nous une tranche dudit pâté. »

Ma sour sortit pour le chercher. J’entendais ses pas dans l’office. Je voyais M. Pumblechook aiguiser son couteau. Je voyais l’appétit renaître dans les narines du nez romain de M. Wopsle. J’entendais M. Hubble faire remarquer qu’un morceau de pâté au jambon était meilleur que tout ce qu’on pouvait s’imaginer, et n’avait jamais fait de mal a personne. Quant a Joe, je l’entendis me dire a l’oreille :

« Tu y gouteras, mon petit Pip. »

Je n’ai jamais été tout a fait certain si, dans ma terreur, je proférai un hurlement, un cri perçant, simplement en imagination, ou si les oreilles de la société en entendirent quelque chose. Je n’y tenais plus, il fallait me sauver ; je lâchai le pied de la table et courus pour chercher mon salut dans la fuite.

Mais je ne courus pas bien loin, car, a la porte de la maison, je me trouvai en face d’une escouade de soldats armés de mousquets. L’un d’eux me présenta une paire de menottes en disant :

« Ah ! te voila !… Enfin, nous le tenons ; en route !… »


Chapitre 5

 

 

L’apparition d’une rangée de soldats faisant résonner leurs crosses de fusils sur le pas de notre porte, causa une certaine confusion parmi les convives. Mrs Joe reparut les mains vides, l’air effaré, en faisant entendre ces paroles lamentables :

« Bonté divine !… qu’est devenu… le pâté ? »

Le sergent et moi nous étions dans la cuisine quand Mrs Joe rentra. A ce moment fatal, je recouvrai en partie l’usage de mes sens. C’était le sergent qui m’avait parlé ; il promena alors ses yeux sur les assistants, en leur tendant d’une maniere engageante les menottes de sa main droite, et en posant sa main gauche sur mon épaule.

« Pardonnez-moi, mesdames et messieurs, dit le sergent, mais comme j’en ai prévenu ce jeune et habile fripon, avant d’entrer, je suis en chasse au nom du Roi et j’ai besoin du forgeron.

– Et peut-on savoir ce que vous lui voulez ? reprit ma sour vivement.

– Madame, répondit le galant sergent, si je parlais pour moi, je dirais que c’est pour avoir l’honneur et le plaisir de faire connaissance avec sa charmante épouse ; mais, parlant pour le Roi, je réponds que je viens pour affaires. »

Ce petit discours fut accueilli par la société comme une chose plutôt agréable que désagréable, et M. Pumblechook murmura d’une voix convaincue :

« Bien dit, sergent.

– Vous voyez, forgeron, continua le sergent qui avait fini par découvrir Joe ; nous avons eu un petit accident a ces menottes ; je trouve que celle-ci ne ferme pas tres bien, et comme nous en avons besoin immédiatement, je vous prierai d’y jeter un coup d’oil sans retard. »

Joe, apres y avoir jeté le coup d’oil demandé, déclara qu’il fallait allumer le feu de la forge et qu’il y avait au moins pour deux heures d’ouvrage.

« Vraiment ! alors vous allez vous y mettre de suite, dit le sergent ; comme c’est pour le service de Sa Majesté, si un de mes hommes peut vous donner un coup de main, ne vous genez pas. »

La-dessus, il appela ses hommes dans la cuisine. Ils y arriverent un a un, poserent d’abord leurs armes dans un coin, puis ils se promenerent de long en large, comme font les soldats, les mains croisées négligemment sur leurs poitrines, s’appuyant tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, jouant avec leurs ceinturons ou leurs gibernes, et ouvrant la porte de temps a autre pour lancer dehors un jet de salive a plusieurs pieds de distance.

Je voyais toutes ces choses sans avoir conscience que je les voyais, car j’étais dans une terrible appréhension. Mais commençant a remarquer que les menottes n’étaient pas pour moi, et que les militaires avaient mieux a faire que de s’occuper du pâté absent, je repris encore un peu de mes sens évanouis.

« Voudriez-vous me dire quelle heure il est ? dit le sergent a M. Pumblechook, comme a un homme dont la position, par rapport a la société, égalait la sienne.

– Deux heures viennent de sonner, répondit celui-ci.

– Allons, il n’y a pas encore grand mal, fit le sergent apres réflexion ; quand meme je serais forcé de rester ici deux heures, ça ne fera rien. Combien croyez-vous qu’il y ait d’ici aux marais… un quart d’heure de marche peut-etre ?…

– Un quart d’heure, justement, répondit Mrs Joe.

– Tres bien ! nous serons sur eux a la brune, tels sont mes ordres ; cela sera fait : c’est on ne peut mieux.

– Des forçats, sergent ? demanda M. Wopsle, en maniere d’entamer la conversation.

– Oui, répondit le sergent, deux forçats ; nous savons bien qu’ils sont dans les marais, et qu’ils n’essayeront pas d’en sortir avant la nuit. Est-il ici quelqu’un qui ait vu semblable gibier ? »

Tout le monde, moi excepté, répondit : « Non, » avec confiance. Personne ne pensa a moi.

« Bien, dit le sergent. Nous les cernerons et nous les prendrons plus tôt qu’ils ne le pensent. Allons, forgeron, le Roi est pret, l’etes-vous ? »

Joe avait ôté son habit, son gilet, sa cravate, et était passé dans la forge, ou il avait revetu son tablier de cuir. Un des soldats alluma le feu, un autre se mit au soufflet, et la forge ne tarda pas a ronfler. Alors Joe commença a battre sur l’enclume, et nous le regardions faire.

Non seulement l’intéret de cette éminente poursuite absorbait l’attention générale, mais il excitait la générosité de ma sour. Elle alla tirer au tonneau un pot de biere pour les soldats, et invita le sergent a prendre un verre d’eau-de-vie. Mais M. Pumblechook dit avec intention :

« Donnez-lui du vin, ma niece, je réponds qu’il n’y a pas de goudron dedans. »

Le sergent le remercia en disant qu’il ne tenait pas essentiellement au goudron, et qu’il prendrait volontiers un verre de vin, si rien ne s’y opposait. Quand on le lui eut versé, il but a la santé de Sa Majesté, avec les compliments d’usage pour la solennité du jour, et vida son verre d’un seul trait.

« Pas mauvais, n’est-ce pas, sergent ? dit M. Pumblechook.

– Je vais vous dire quelque chose, répondit le sergent, je soupçonne que ce vin-la sort de votre cave. »

M. Pumblechook se mit a rire d’une certaine maniere, en disant :

« Ah !… ah !… et pourquoi cela ?

– Parce que, reprit le sergent en lui frappant sur l’épaule, vous etes un gaillard qui vous y connaissez.

– Croyez-vous ? dit M. Pumblechook en riant toujours. Voulez-vous un second verre ?

– Avec vous, répondit le sergent, nous trinquerons. Quelle jolie musique que le choc des verres ! A votre santé… Puissiez-vous vivre mille ans, et ne jamais en boire de plus mauvais ! »

Le sergent vida son second verre et paraissait tout pret a en vider un troisieme. Je remarquai que, dans son hospitalité généreuse, M. Pumblechook semblait oublier qu’il avait déja fait présent du vin a ma sour ; il prit la bouteille des mains de Mrs Joe, et en fit les honneurs avec beaucoup d’effusion et de gaieté. Moi-meme j’en bus un peu. Il alla jusqu’a demander une seconde bouteille, qu’il offrit avec la meme libéralité, quant on eut vidé la premiere.

En les voyant aller et venir dans la forge, gais et contents, je pensai a la terrible trempée qui attendait, pour son dîner, mon ami réfugié dans les marais. Avant le repas, ils étaient beaucoup plus tranquilles et ne s’amusaient pas le quart autant qu’ils le firent apres ; mais le festin les avait animés et leur avait donné cette excitation qu’il produit presque toujours. Et maintenant qu’ils avaient la perspective charmante de s’emparer des deux misérables ; que le soufflet semblait ronfler pour ceux-ci, le feu briller a leur intention et la fumée s’élancer en toute hâte, comme si elle se mettait a leur poursuite ; que je voyais Joe donner des coups de marteau et faire résonner la forge pour eux, et les ombres fantastiques sur la muraille, qui semblaient les atteindre et les menacer, pendant que la flamme s’élevait et s’abaissait ; que les étincelles rouges et brillantes jaillissaient, puis se mouraient, le pâle déclin du jour semblait presqu’a ma jeune imagination compatissante s’affaiblir a leur intention… les pauvres malheureux…

Enfin, la besogne de Joe était terminée. Les coups de marteau et la forge s’étaient arretés. En remettant son habit, Joe eut le courage de proposer a quelques uns de nous d’aller avec les soldats pour voir comment les choses se passeraient. M. Pumblechook et M. Hubble s’excuserent en donnant pour raison la pipe et la société des dames ; mais M. Wopsle dit qu’il irait si Joe y allait. Joe répondit qu’il ne demandait pas mieux, et qu’il m’emmenerait avec la permission de Mrs Joe. C’est a la curiosité de Mrs Joe que nous dumes la permission qu’elle nous accorda ; elle n’était pas fâchée de savoir comment tout cela finirait, et elle se contenta de dire :

« Si vous me ramenez ce garçon la tete brisée et mise en morceaux a coups de mousquets, ne comptez pas sur moi pour la raccommoder. »

Le sergent prit poliment congé des dames et quitta M. Pumblechook comme un vieux camarade. Je crois cependant que, dans ces circonstances difficiles, il exagérait un peu ses sentiments a l’égard de M. Pumblechook, lorsque ses yeux se mouillerent de larmes naissantes. Ses hommes reprirent leurs mousquets et se remirent en rang. M. Wopsle, Joe et moi reçumes l’ordre de rester a l’arriere-garde, et de ne plus dire un mot des que nous aurions atteint les marais. Une fois en plein air, je dis a Joe :

« J’espere, Joe, que nous ne les trouverons pas. »

Et Joe me répondit :

« Je donnerais un shilling pour qu’ils se soient sauvés, mon petit Pip. »

Aucun flâneur du village ne vint se joindre a nous ; car le temps était froid et menaçant, le chemin difficile et la nuit approchait. Il y avait de bons feux dans l’intérieur des maisons, et les habitants fetaient joyeusement le jour de Noël. Quelques tetes se mettaient aux fenetres pour nous regarder passer ; mais personne ne sortait. Nous passâmes devant le poteau indicateur, et, sur un signe du sergent, nous nous arretâmes devant le cimetiere, pendant que deux ou trois de ses hommes se dispersaient parmi les tombes ou examinaient le portail de l’église. Ils revinrent sans avoir rien trouvé. Alors nous reprîmes notre marche et nous nous enfonçâmes dans les marais. En passant par la porte de côté du cimetiere, un grésil glacial, poussé par le vent d’est, nous fouetta le visage, et Joe me prit sur son dos.

A présent que nous étions dans cette lugubre solitude, ou l’on ne se doutait guere que j’étais venu quelques heures auparavant, et ou j’avais vu les deux hommes se cacher, je me demandai pour la premiere fois, avec une frayeur terrible, si le forçat, en supposant qu’on l’arretât, n’allait pas croire que c’était moi qui amenais les soldats ? Il m’avait déja demandé si je n’étais pas un jeune drôle capable de le trahir, et il m’avait dit que je serais un fier limier si je le dépistais. Croirait-il que j’étais a la fois un jeune drôle et un limier de police, et que j’avais l’intention de le trahir ?

Il était inutile de me faire cette question alors ; car j’étais sur le dos de Joe, et celui-ci s’avançait au pas de course, comme un chasseur, en recommandant a M. Wopsle de ne pas tomber sur son nez romain et de rester avec nous. Les soldats marchaient devant nous, un a un, formant une assez longue ligne, en laissant entre chacun d’eux un intervalle assez grand. Nous suivions le chemin que j’avais voulu prendre le matin, et dans lequel je m’étais égaré a cause du brouillard, qui ne s’était pas encore dissipé completement, ou que le vent n’avait pas encore chassé. Aux faibles rayons du soleil couchant, le phare, le gibet, le monticule de la Batterie et le bord opposé de la riviere, tout paraissait plat et avoir pris la teinte grise et plombée de l’eau.

Perché sur les larges épaules du forgeron, je regardais au loin si je ne découvrirais pas quelques traces des forçats. Je ne vis rien ; je n’entendis rien. M. Wopsle m’avait plus d’une fois alarmé par son souffle et sa respiration difficiles ; mais, maintenant, je savais parfaitement que ces sons n’avaient aucun rapport avec l’objet de notre poursuite. Il y eut un moment ou je tressaillis de frayeur. J’avais cru entendre le bruit de la lime… Mais c’était tout simplement la clochette d’un mouton. Les brebis cessaient de manger pour nous regarder timidement, et les bestiaux, détournant leurs tetes du vent et du grésil, s’arretaient pour nous regarder en colere, comme s’ils nous eussent rendus responsables de tous leurs désagréments ; mais a part ces choses et le frémissement de chaque brin d’herbe qui se fermait a la fin du jour, on n’entendait aucun bruit dans la silencieuse solitude des marais.

Les soldats s’avançaient dans la direction de la vieille Batterie, et nous les suivions un peu en arriere, quand soudain tout le monde s’arreta, car, sur leurs ailes, le vent et la pluie venaient de nous apporter un grand cri. Ce cri se répéta ; il semblait venir de l’est, a une assez grande distance ; mais il était si prolongé et si fort qu’on aurait pu croire que c’étaient plusieurs cris partis en meme temps, s’il eut été possible a quelqu’un de juger quelque chose dans une si grande confusion de sons.

Le sergent en causait avec ceux des hommes qui étaient le plus rapproché de lui, quand Joe et moi les rejoignîmes. Apres s’etre concertés un moment, Joe (qui était bon juge) donna son avis. M. Wopsle (qui était un mauvais juge) donna aussi le sien. Enfin, le sergent, qui avait la décision, ordonna qu’on ne répondrait pas au cri, mais qu’on changerait de route, et qu’on se rendrait en toute hâte du côté d’ou il paraissait venir. En conséquence, nous prîmes a droite, et Joe détala avec une telle rapidité, que je fus obligé de me cramponner a lui pour ne pas perdre l’équilibre.

C’était une véritable chasse maintenant, ce que Joe appela aller comme le vent, dans les quatre seuls mots qu’il prononça dans tout ce temps. Montant et descendant les talus, franchissant les barrieres, pataugeant dans les fossés, nous nous élancions a travers tous les obstacles, sans savoir ou nous allions. A mesure que nous approchions, le bruit devenait de plus en plus distinct, et il nous semblait produit par plusieurs voix : quelquefois il s’arretait tout a coup ; alors les soldats aussi s’arretaient ; puis, quand il reprenait, les soldats continuaient leur course avec une nouvelle ardeur et nous les suivions. Bientôt, nous avions couru avec une telle rapidité, que nous entendîmes une voix crier :

« Assassin ! »

Et une autre voix :

« Forçats !… fuyards !… gardes !… soldats !… par ici !… Voici les forçats évadés !… »

Puis toutes les voix se melerent comme dans une lutte, et les soldats se mirent a courir comme des cerfs. Joe fit comme eux. Le sergent courait en tete. Le bruit cessa tout a coup. Deux de ses hommes suivaient de pres le sergent, leurs fusils armés et prets a tirer.

« Voila nos deux hommes ! s’écria le sergent luttant déja au fond d’un fossé. Rendez-vous, sauvages que vous etes, rendez-vous tous les deux ! »

L’eau éclaboussait… la boue volait… on jurait… on se donnait des coups effroyables… Quand d’autres hommes arriverent dans le fossé au secours du sergent, ils s’emparerent de mes deux forçats l’un apres l’autre, et les traînerent sur la route ; tous deux blasphémant, se débattant et saignant. Je les reconnus du premier coup d’oil.

« Vous savez, dit mon forçat, en essuyant sa figure couverte de sang avec sa manche en loques, que c’est moi qui l’ai arreté, et que c’est moi qui vous l’ai livré ; vous savez cela.

– Cela n’a pas grande importance ici, dit le sergent, et cela vous fera peu de bien, mon bonhomme, car vous etes dans la meme situation. Vite, des menottes !

– Je n’en attends pas de bien non plus, dit mon forçat avec un rire singulier. C’est moi qui l’ai pris ; il le sait, et cela me suffit. »

L’autre forçat était effrayant a voir : il avait la figure toute déchirée ; il ne put ni remuer, ni parler, ni respirer, jusqu’a ce qu’on lui eut mis les menottes ; et il s’appuya sur un soldat pour ne pas tomber.

« Vous le voyez, soldats, il a voulu m’assassiner ! furent ses premiers mots.

– Voulu l’assassiner ?… dit mon forçat avec dédain, allons donc ! est-ce que je sais ce que c’est que vouloir et ne pas faire ?… Je l’ai arreté et livré aux soldats, voila ce que j’ai fait ! Non seulement je l’ai empeché de quitter les marais, mais je l’ai amené jusqu’ici, en le tirant par les pieds. C’est un gentleman, s’il vous plaît, que ce coquin. C’est moi qui rends au bagne ce gentleman… l’assassiner !… Pourquoi ?… quand je savais faire pire en le ramenant au bagne ! »

L’autre râlait et s’efforçait de dire :

« Il a voulu me tuer… me tuer… vous en etes témoins.

– Écoutez ! dit mon forçat au sergent, je me suis échappé des pontons ; j’aurais bien pu aussi m’échapper de vos pattes : voyez mes jambes, vous n’y trouverez pas beaucoup de fer. Je serais libre, si je n’avais appris qu’il était ici ; mais le laisser profiter de mes moyens d’évasion, non pas !… non pas !… Si j’étais mort la-dedans, et il indiquait du geste le fossé ou nous l’avions trouvé, je ne l’aurais pas lâché, et vous pouvez etre certain que vous l’auriez trouvé dans mes griffes. »

L’autre fugitif, qui éprouvait évidemment une horreur extreme a la vue de son compagnon, répétait sans cesse :

« Il a voulu me tuer, et je serais un homme mort si vous n’étiez pas arrivés…

– Il ment ! dit mon forçat avec une énergie féroce ; il est né menteur, et il mourra menteur. Regardez-le… n’est-ce pas écrit sur son front ? Qu’il me regarde en face, je l’en défie. »

L’autre, s’efforçant de trouver un sourire dédaigneux, ne réussit cependant pas, malgré ses efforts, a donner a sa bouche une expression tres nette ; il regarda les soldats, puis les nuages et les marais, mais il ne regarda certainement pas son interlocuteur.

« Le voyez-vous, ce coquin ? continua mon forçat. Voyez comme il me regarde avec ses yeux faux et lâches. Voila comment il me regardait quand nous avons été jugés ensemble. Jamais il ne me regardait en face. »

L’autre, apres bien des efforts, parvint a fixer ses yeux sur son ennemi en disant :

« Vous n’etes pas beau a voir. »

Mon forçat était tellement exaspéré qu’il se serait précipité sur lui, si les soldats ne se fussent interposés.

« Ne vous ai-je pas dit, fit l’autre forçat, qu’il m’assassinerait s’il le pouvait ? »

On voyait qu’il tremblait de peur ; et il sortait de ses levres une petite écume blanche comme la neige.

« Assez parlé, dit le sergent, allumez des torches. »

Un des soldats, qui portait un panier au lieu de fusil, se baissa et se mit a genoux pour l’ouvrir. Alors mon forçat, promenant ses regards pour la premiere fois autour de lui, m’aperçut. J’avais quitté le dos de Joe en arrivant au fossé, et je n’avais pas bougé depuis. Je le regardais, il me regardait ; je me mis a remuer mes mains et a remuer ma tete ; j’avais attendu qu’il me vît pour l’assurer de mon innocence. Il ne me fut pas bien prouvé qu’il comprît mon intention, car il me lança un regard que je ne compris pas non plus ; ce regard ne dura qu’un instant ; mais je m’en souviens encore, comme si je l’eusse considéré une heure durant, et meme pendant toute une journée.

Le soldat qui tenait le panier se fut bientôt procuré de la lumiere, et il alluma trois ou quatre torches, qu’il distribua aux autres. Jusqu’alors il avait fait presque noir ; mais en ce moment l’obscurité était complete. Avant de quitter l’endroit ou nous étions, quatre soldats déchargerent leurs armes en l’air. Bientôt apres, nous vîmes d’autres torches briller dans l’obscurité derriere nous, puis d’autres dans les marais et d’autres encore sur le bord opposé de la riviere.

« Tout va bien ! dit le sergent. En route !

Nous marchions depuis peu, quand trois coups de canons retentirent tout pres de nous, avec tant de force que je croyais avoir quelque chose de brisé dans l’oreille.

« On vous attend a bord, dit le sergent a mon forçat ; on sait que nous vous amenons. Avancez, mon bonhomme, serrez les rangs. »

Les deux hommes étaient séparés et entourés par des gardes différents. Je tenais maintenant Joe par la main, et Joe tenait une des torches. M. Wopsle aurait voulu retourner au logis, mais Joe était déterminé a tout voir, et nous suivîmes le groupe des soldats et des prisonniers. Nous marchions en ce moment sur un chemin pas trop mauvais qui longeait la riviere, en faisant ça et la un petit détour ou se trouvait un petit fossé avec un moulin en miniature et une petite écluse pleine de vase. En me retournant, je voyais les autres torches qui nous suivaient, celles que nous tenions jetaient de grandes lueurs de feu sur les chemins, et je les voyais toutes flamber, fumer et s’éteindre. Autour de nous, tout était sombre et noir ; nos lumieres réchauffaient l’air qui nous enveloppait par leurs flammes épaisses. Les prisonniers n’en paraissaient pas fâchés, en s’avançant au milieu des mousquets. Comme ils boitaient, nous ne pouvions aller tres vite, et ils étaient si faibles que nous fumes obligés de nous arreter deux ou trois fois pour les laisser reposer.

Apres une heure de marche environ, nous arrivâmes a une hutte de bois et a un petit débarcadere. Il y avait un poste dans la hutte. On questionna le sergent. Alors nous entrâmes dans la hutte ou régnait une forte odeur de tabac et de chaux détrempée. Il y avait un bon feu, une lampe, un faisceau de mousquets, un tambour et un grand lit de camp en bois, capable de contenir une douzaine de soldats a la fois. Trois ou quatre soldats, étendus tout habillés sur ce lit, ne firent guere attention a nous ; mais ils se contenterent de lever un moment leurs tetes appesanties par le sommeil, puis les laisserent retomber. Le sergent fit ensuite une espece de rapport et écrivit quelque chose sur un livre. Alors, seulement, le forçat que j’appelle l’autre, fut emmené entre deux gardes pour passer a bord le premier.

Mon forçat ne me regarda jamais, excepté cette fois. Tout le temps que nous restâmes dans la hutte, il se tint devant le feu, en me regardant d’un air reveur ; ou bien, mettant ses pieds sur le garde-feu, il se retournait et considérait tristement ses gardiens, comme pour les plaindre de leur récente aventure. Tout a coup, il fixa ses yeux sur le sergent, et dit :

« J’ai quelque chose a dire sur mon évasion. Cela pourra empecher d’autres personnes d’etre soupçonnées a cause de moi.

– Dites ce que vous voulez, répondit le sergent qui le regardait les bras croisés ; mais ça ne servira a rien de le dire ici. L’occasion ne vous manquera pas d’en parler la-bas avant de… vous savez bien ce que je veux dire…

– Je sais, mais c’est une question toute différente et une tout autre affaire ; un homme ne peut pas mourir de faim, ou du moins, moi, je ne le pouvais pas. J’ai pris quelques vivres la-bas, dans le village, pres de l’église.

– Vous voulez dire que vous les avez volés, dit le sergent.

– Oui, et je vais vous dire ou. C’est chez le forgeron.

– Hola ! dit le sergent en regardant Joe.

– Hola ! mon petit Pip, dit Joe en me regardant.

– C’étaient des restes, voila ce que c’était, et une goutte de liqueur et un pâté.

– Dites-donc, forgeron, avez-vous remarqué qu’il vous manquât quelque chose, comme un pâté ? demanda le sergent.

– Ma femme s’en est aperçue au moment meme ou vous etes entré, n’est-ce pas, mon petit Pip ?

– Ainsi donc, dit mon forçat en tournant sur Joe des yeux timides sans les arreter sur moi, ainsi donc, c’est vous qui etes le forgeron ? Alors je suis fâché de vous dire que j’ai mangé votre pâté.

– Dieu sait si vous avez bien fait, en tant que cela me concerne, répondit Joe en pensant a Mrs Joe. Nous ne savons pas ce que vous avez fait, mais nous ne voudrions pas vous voir mourir de faim pour cela, pauvre infortuné !… N’est-ce pas, mon petit Pip ? »

Le bruit que j’avais déja entendu dans la gorge de mon forçat se fit entendre de nouveau, et il se détourna. Le bateau revint le prendre et la garde qui était prete ; nous le suivîmes jusqu’a l’embarcadere, formé de pierres grossieres, et nous le vîmes entrer dans la barque qui s’éloigna aussitôt, mise en mouvement par un équipage de forçats comme lui. Aucun d’eux ne paraissait ni surpris, ni intéressé, ni fâché, ni bien aise de le revoir ; personne ne parla, si ce n’est quelqu’un, qui dans le bateau cria comme a des chiens :

« Nagez, vous autres, et vivement ! »

Ce qui était le signal pour faire jouer les rames. A la lumiere des torches, nous pumes distinguer le noir ponton, a tres peu de distance de la vase du rivage, comme une affreuse arche de Noé. Ainsi ancré et retenu par de massives chaînes rouillées, le ponton semblait, a ma jeune imagination, etre enchaîné comme les prisonniers. Nous vîmes le bateau arriver au ponton, le tourner, puis disparaître. Alors on jeta le bout des torches dans l’eau. Elles s’éteignirent, et il me sembla que tout était fini pour mon pauvre forçat.


Chapitre 6

 

 

L’état de mon esprit, a l’égard du larcin dont j’avais été déchargé d’une maniere si imprévue, ne me poussait pas a un aveu complet, mais j’espérais qu’il sortirait de la quelque chose de bon pour moi.

Je ne me souviens pas d’avoir ressenti le moindre remords de conscience en ce qui concernait Mrs Joe, quand la crainte d’etre découvert m’eut abandonné. Mais j’aimais Joe, sans autre raison, peut-etre, dans les premiers temps, que parce que ce cher homme se laissait aimer de moi ; et, quant a lui, ma conscience ne se tranquillisa pas si facilement. Je sentais fort bien, (surtout quand je le vis occupé a chercher sa lime) que j’aurais du lui dire toute la vérité. Cependant, je n’en fis rien, par la raison absurde que, si je le faisais, il me croirait plus coupable que je ne l’étais réellement. La crainte de perdre la confiance de Joe, et des lors de m’asseoir dans le coin de la cheminée, le soir, sans oser lever les yeux sur mon compagnon, sur mon ami perdu pour toujours, tint ma langue clouée a mon palais. Je me figurais que si Joe savait tout, je ne le verrais plus le soir, au coin du feu, caressant ses beaux favoris, sans penser qu’il méditait sur ma faute. Je m’imaginais que si Joe savait tout, je ne le verrais plus me regarder, comme il le faisait bien souvent, et comme il l’avait encore fait hier et aujourd’hui, quand on avait apporté la viande et le pudding sur la table, sans se demander si je n’avais pas été visiter l’office. Je me persuadais que si Joe savait tout, il ne pourrait plus, dans nos futures réunions domestiques, remarquer que sa biere était plate ou épaisse, sans que je fusse convaincu qu’il s’imaginait qu’il y avait de l’eau de goudron, et que le rouge m’en monterait a la face. En un mot, j’étais trop lâche pour faire ce que je savais etre bien, comme j’avais été trop lâche pour éviter ce que je savais etre mal. Je n’avais encore rien appris du monde, je ne suivais donc l’exemple de personne. Tout a fait ignorant, je suivis le plan de conduite que je me traçais moi-meme.

Comme j’avais envie de dormir un peu apres avoir quitté le ponton, Joe me prit encore une fois sur ses épaules pour me ramener a la maison. Il dut etre bien fatigué, car M. Wopsle n’en pouvait plus et était dans un tel état de surexcitation que si l’Église eut été accessible a tout le monde, il eut probablement excommunié l’expédition tout entiere, en commençant par Joe et par moi. Avec son peu de jugement, il était resté assis sur la terre humide, pendant un temps tres déraisonnable, si bien qu’apres avoir ôté sa redingote, pour la suspendre au feu de la cuisine, l’état évident de son pantalon aurait réclamé les memes soins, si ce n’eut été commettre un crime de lese-convenances.

Pendant ce temps, on m’avait remis sur mes pieds et je chancelais sur le plancher de la cuisine comme un petit ivrogne ; j’étais étourdi, sans doute parce que j’avais dormi, et sans doute aussi a cause des lumieres et du bruit que faisaient tous ces personnages qui parlaient tous en meme temps. En revenant a moi, grâce a un grand coup de poing qui me fut administré par ma sour entre les deux épaules, et grâce aussi a l’exclamation stimulante : « Allons donc !… A-t-on jamais vu un pareil gamin ! » j’entendis Joe leur raconter les aveux du forçat, et tous les invités s’évertuer a chercher par quel moyen il avait pu pénétrer jusqu’au garde-manger. M. Pumblechook découvrit, apres une mystérieux examen des lieux, qu’il avait du gagner d’abord le toit de la forge, puis le toit de la maison, et que de la il s’était laissé glisser, a l’aide d’une corde, par la cheminée de la cuisine ; et comme M. Pumblechook était un homme influent et positif, et qu’il conduisait lui-meme sa voiture, au vu et au su de tout le monde, on admit que les choses avaient du se passer ainsi qu’il le disait. M. Wopsle eut beau crier : « Mais non ! Mais non ! » avec la faible voix d’un homme fatigué, comme il n’apportait aucune théorie a l’appui de sa négation et qu’il n’avait pas d’habit sur le dos, on n’y fit aucune attention, sans compter qu’il se dégageait une vapeur épaisse du fond de son pantalon, qu’il tenait tourné vers le feu de la cuisine pour en faire évaporer l’humidité. On comprendra que tout cela n’était pas fait pour inspirer une grande confiance.

C’est tout ce que j’entendis ce soir la, jusqu’au moment ou ma sour m’empoigna comme un coupable, en me reprochant d’avoir dormi sous les yeux de toute la société, et me mena coucher en me tirant par la main avec une violence telle, qu’en marchant je faisais autant de bruit que si j’eusse traîné cinquante paires de bottes sur les escaliers. Mon esprit, tendu et agité des le matin, ainsi que je l’ai déja dit, resta dans cet état longtemps encore, apres qu’on eut laissé tomber dans l’oubli ce terrible sujet, dont on ne parla plus que dans des occasions tout a fait exceptionnelles.