Les Esclaves de Paris - Tome II - Émile Gaboriau - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1868

Les Esclaves de Paris - Tome II darmowy ebook

Émile Gaboriau

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Opinie o ebooku Les Esclaves de Paris - Tome II - Émile Gaboriau

Fragment ebooka Les Esclaves de Paris - Tome II - Émile Gaboriau

A Propos
DEUXIEME PARTIE – LE SECRET DES CHAMPDOCE
II
III

A Propos Gaboriau:

Émile Gaboriau (November 9, 1832 - September 28, 1873), was a French writer, novelist, and journalist, and a pioneer of modern detective fiction. Gaboriau was born in the small town of Saujon, Charente-Maritime. He became a secretary to Paul Féval, and after publishing some novels and miscellaneous writings, found his real gift in L'Affaire Lerouge (1866). The book, which was Gaboriau's first detective novel, introduced an amateur detective. It also introduced a young police officer named Monsieur Lecoq, who was the hero in three of Gaboriau's later detective novels. Monsieur Lecoq was based on a real-life thief turned police officer, Eugene François Vidocq (1775-1857), whose memoirs, Les Vrais Mémoires de Vidocq, mixed fiction and fact. It may also have been influenced by the villainous Monsieur Lecoq, one of the main protagonists of Féval's Les Habits Noirs book series. The book was published in the Pays and at once made his reputation. Gaboriau gained a huge following, but when Arthur Conan Doyle created Sherlock Holmes, Monsieur Lecoq's international fame declined. The story was produced on the stage in 1872. A long series of novels dealing with the annals of the police court followed, and proved very popular. Gaboriau died in Paris of pulmonary apoplexy.

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DEUXIEME PARTIE – LE SECRET DES CHAMPDOCE

I

Quand de Poitiers on veut se rendre a Loudun, le plus court est encore d’aller retenir une place a la diligence qui fait le service entre le chef-lieu du département de la Vienne et Saumur, la plus coquette des cités qui se mirent aux flots bleus de la Loire.

Le bureau de cette diligence est a deux pas de l’hôtel de France, entre le restaurant du Coq-Hardi et le café de Castille.

Un employé fort poli y reçoit les voyageurs. On lui donne cinq francs d’arrhes, et en échange il garantit une bonne place de coupé pour le lendemain matin.

Surtout, recommande-t-il, arrivez a six heures, six heures tres précises.

Le lendemain donc, on se fait tirer du lit des l’aurore, on s’habille en deux temps, et on arrive au pas de course. Hâte inutile !

Tout dort encore dans le bureau, a l’exception d’un garçon, juste assez éveillé pour répondre une grossiereté aux questions qu’on lui adresse.

S’indigner ? A quoi bon ! En face, un débit s’ouvre ou on vend du café au lait, mieux vaut s’y réfugier.

Ce n’est guere que vingt-cinq minutes plus tard que le « buraliste » se montre, bâillant a se démettre les mâchoires.

Presque aussitôt, le conducteur apparaît, sacrant, donnant des ordres, jurant que jamais il n’a été si en retard.

Vite on tire de la cour la vieille diligence qui sonne la ferraille. Le postillon et un palefrenier surviennent, traînant par leur longe les trois chevaux endormis. On attelle et les facteurs hissent sur l’impériale les bagages et les colis.

– En voiture !… crie le buraliste, en voiture !…

Fausse alerte ! Pas un des voyageurs de la ville n’a montré le bout de son nez. On attend M. de Rocheposay, qui demeure rue Saint-Porchaire, maître Nadal, qui habite pres de Blossac et aussi M. Richaud, de Loudun, venu la veille pour ses affaires, et descendu a l’hôtel des Trois Piliers, et d’autres encore.

Un a un ils se présentent, se hâtant lentement, portant force boîtes dont ils embarrassent les compartiments.

Enfin le compte y est. Sept heures et demie sonnent, le conducteur lâche un dernier juron, le fouet du postillon claque ; hue ! on part ; on est parti.

C’est au galop de ses rosses fourbues que la voiture descend les rampes de la ville ; elle traverse comme un trait le pont du Clain, elle brule le pavé du faubourg, elle atteint la grande route et les chevaux emboîtent le trot somnolent qu’ils garderont jusqu’au relais.

 

Sur l’impériale, le conducteur bourre sa pipe.

Bon voyageurs, penchez-vous a la portiere pour regarder le paysage.

Regardez, voici le haut Poitou, tout entrecoupé de plaines fertiles, de vastes pâturages et de grandes forets. Les vallées succedent aux vallées et a perte de vue se déroulent les champs a la terre rougeâtre, plantés ça et la de châtaigniers dont les branches pendent jusque sur les sillons.

Regardez, voici les landes et les taillis de Bivron.

Si le gibier foisonne, c’est que leur propriétaire, le comte de Mussidan, n’y a pas tiré un coup de fusil depuis qu’il eut le malheur de tuer a la chasse un de ses domestiques. Il y a de cela vingt-trois ans.

Le château de Mussidan est plus loin, sur la droite. Il y aura deux ans, a la Noël, que la douairiere de Chevauché, une rude et brave femme, disent les paysans, y est morte, en laissant tout son bien a sa niece Mlle Sabine.

De l’autre côté de la route on aperçoit, a demi caché par ses hautes futaies, le haut castel de Sauvebourg. Un des artistes aimés de François Ier a sculpté ses balcons et entouré ses fenetres de guirlandes précieuses respectées par le temps.

Plus loin, enfin, au sommet d’un coteau aux pentes raides, comme une forteresse sur un roc, apparaît une masse imposante de constructions anciennes.

C’est le vieux manoir de Champdoce.

Rien de triste comme cette immense habitation, jadis une des plus magnifiques du Poitou.

Abandonnée, oubliée de ses maîtres depuis un quart de siecle, elle va perdant de jour en jour de sa valeur, tombant en ruine.

Déja l’aile gauche est a demi écoulée. Les tempetes ont emporté les toitures et girouettes. La pluie et le soleil ont émietté les contrevents, dont les ferrures pendent misérablement le long des murs lézardés.

La, vers 1840, vivait, avec son fils unique, l’héritier d’un des noms illustres de France, César-Guillaume de Dompair, duc de Champdoce.

Dans le pays il passait pour un original.

On le rencontrait par les chemins, vetu comme le plus pauvre des paysans, portant une méchante veste rapiécée, coiffé d’une casquette de cuir a oreillettes, les pieds dans d’énormes sabots, invariablement armé d’un gros bâton terminé en fourche.

L’hiver il jetait sur ses épaules une peau de bique toute pelée, dont n’eut pas voulu le dernier toucheur de boufs.

C’était alors un homme de soixante ans, d’une puissante carrure, d’une force herculéenne, bâti a chaux et a sable, un des survivants de la grande génération de 89, dont la robuste constitution suffisait a tous les travaux comme a tous les exces.

Son regard seul trahissait une volonté de fer, comme ses muscles.

Il avait, sous ces gros sourcils en broussailles, de petits yeux d’un gris clair qui devenaient absolument noirs lorsqu’il s’irritait et que le sang affluait a son cerveau.

Quand il servait a l’armée de Condé, un coup de sabre lui avait fendu la levre supérieure, et la cicatrice donnait a sa physionomie une expression terrible de dureté.

Il n’était pas méchant, cependant, mais d’un entetement qui touchait a la folie, d’un despotisme odieux et d’une violence extraordinaire.

Heureusement pour ceux qui l’entouraient, trois jurons indiquaient le degré de sa colere.

Mécontent, il disait : Jarnicoton ! Irrité, il criait : Jarnidieu ! Jusque-la, rien a craindre. Mais quand de sa puissante voix il hurlait : Jarnitonnerre ! il était bon de se mettre prestement hors de portée de son bâton fourchu.

On le redoutait extremement.

C’est avec un respect melé de crainte qu’on se découvrait sur son passage, le dimanche, lorsque suivi de son fils il traversait le bourg de Bivron pour se rendre a l’église ou il avait un banc, le premier devant le chour.

Tant de durait la messe, il lisait a demi-voix dans son gros paroissien ou accompagnait les chantres. A la quete, il donnait régulierement une piece de cinq francs.

Cette offrande hebdomadaire, le prix d’un abonnement a la Gazette de France, cinq écus par an qu’il octroyait au barbier qui venait le raser deux fois la semaine, constituaient toute sa dépense personnelle.

Ce n’est pas qu’on vécut mal chez lui. Volailles dodues, gibiers, légumes savoureux, fruits exquis abondaient. Mais rien, jamais, ne paraissait sur sa table qui n’eut été récolté ou tué sur ses domaines. La viande de boucherie en était séverement exclue parce qu’il faut la payer.

Fréquemment invité a des dîners ou a des fetes, par les châtelains du voisinage qui, bien qu’il put faire, le considéraient un peu comme leur chef, il refusait régulierement, disant qu’un gentilhomme ne saurait accepter sans rendre, et que rendre coute de l’argent.

Certes ce n’était pas la pauvreté qui contraignait le duc de Champdoce a cette sévere économie.

On lui connaissait, tant dans le Poitou que dans l’Angoumois et dans la Saintonge, pour plus de douze cents mille francs de terres au soleil, sans compter la foret de Champdoce qui, habilement aménagée, rapportait bon an mal an de huit a dix mille écus en sacs.

On prétendait encore, et on avait raison, que sa fortune en portefeuille dépassait sa fortune territoriale.

Naturellement, on le taxait d’avarice, en quoi on se trompait. Il n’était pas avare dans le sens qu’on attache a ce mot.

Cet enteté gentilhomme poursuivait simplement l’exécution d’un plan longuement médité et fortement arreté.

Son passé pouvait, jusqu’a un certain point, expliquer sa conduite.

Né en 1780, le duc de Champdoce avait émigré et servi dans l’armée de Condé. Ennemi implacable de la Révolution, il habita Londres tant que dura l’Empire, réduit, pour vivre, a donner des leçons d’escrime.

Revenu en France avec les Bourbons, il dut a un prodigieux hasard d’etre remis en possession d’une portion des immenses domaines de sa maison.

Mais qu’était cette portion pour lui ? Rien. Comparant la richesse présente a l’opulence princiere de ses aieux, il se trouvait misérable.

Pour comble de douleur, a côté de la vieille aristocratie, oisive et énervée, il voyait surgir du commerce et de l’industrie, une aristocratie nouvelle, jeune, ambitieuse, remuante, fiere de ses richesses, fatalement destinée a enlever a l’ancienne son influence et jusqu’a son prestige.

C’est alors que cet homme, que l’orgueil de son nom exaltait jusqu’au délire, conçut le projet auquel il devait consacrer sa vie.

Il crut découvrir un moyen de rendre a l’antique maison de Champdoce sa splendeur et sa puissance passées. Trois ou quatre générations devaient se sacrifier au profit de la postérité.

– Ainsi, se disait-il, je puis en vivant comme un paysan, en me refusant toute satisfaction, tripler en trente ans mes capitaux. Que mon fils m’imite, et dans cent ans, les ducs de Champdoce reprendront, grâce a une fortune royale, le rang auquel leur naissance leur donne droit.

Vers 1820, fidele a son plan d’enrichissement, il épousa, bien contre son inclination, une jeune fille aussi laide que noble, mais bien dotée, et il vint avec elle s’établir au château de Champdoce.

Cette union ne fut pas heureuse.

On alla jusqu’a accuser le duc de brutalités inouies envers une jeune femme incapable d’admettre ses idées, et qui ne pouvait comprendre que l’homme auquel elle avait apporté 500.000 francs, lui refusât une robe dont elle avait besoin.

Pourtant, apres un an de ménage, elle lui donna un fils baptisé sous les noms de Louis-Norbert.

Mais, six mois plus tard, elle mourait des suites d’une frayeur que lui avait causée son mari.

Loin de s’affliger de cette mort, le duc intérieurement s’en réjouit. Il avait un héritier bien constitué, robuste, la fortune de la mere était acquise a la maison de Champdoce ; que lui importait le reste !

Meme son veuvage fut le prétexte d’économies nouvelles. Il condamna tous les étages supérieurs du château et adopta définitivement le costume comme les mours des métayers, ses voisins.

Faisant valoir lui-meme, l’oil ouvert aux moindres détails d’une immense exploitation, il ne se ménagea plus.

Levé avant le jour, il suivait ses ouvriers aux champs et travaillait comme eux. Puis il courait les marchés et les foires pour vendre ses grains et ses bestiaux, âpre au gain comme le paysan qui, ayant épousé la terre, la voudrait tout entiere pour lui seul.

Son fils, il ne s’en occupait que pour se demander s’il serait assez robuste pour continuer l’ouvre.

Norbert était élevé comme les enfants des fermiers, ni mieux ni pis. On le laissait errer en liberté le long des haies, se rouler sur la litiere, barboter au bord des mares, pieds nus l’été, l’hiver chaussé de galoches garnies de paille.

Quand il eut neuf ans, son éducation rurale commença.

Tout d’abord il garda les vaches dans les pâtures ou sur la lisiere des bois, armé d’une grande gaule pour empecher les betes d’aller brouter les jeunes pousses. Il partait au jour, avec la pitance de la journée dans un panier pendu a l’épaule.

Puis, successivement, a mesure qu’il avança en âge, il apprit a tracer un sillon profond et droit, a faucher, a semer a la volée, a évaluer d’un coup d’oil le rapport d’une piece de terre, a soigner l’enfle et la clavelée, enfin a débattre un marché.

Longtemps le duc de Champdoce avait hésité avant de faire apprendre a lire a son fils.

Puisqu’il prétendait le condamner a la rude vie des gens de la campagne, a quoi bon ? D’un autre côté, l’homme qui ne sait pas au moins lire, écrire et compter, ne saurait mener a bien une lourde exploitation.

S’il s’était décidé pour l’affirmative, c’est que certainement il avait été influencé par les observations du curé lors de la premiere communion de Norbert.

Cependant, tout alla bien jusqu’au jour ou Norbert eut seize ans, ou plutôt jusqu’au jour ou son pere le conduisit pour la premiere fois a la ville, c’est-a-dire a Poitiers.

A seize ans, Louis-Norbert de Champdoce en paraissait dix-neuf, et était bien le plus bel adolescent qu’on puisse imaginer.

Il avait cette physionomie pensive des humbles travailleurs de la terre accoutumés a vivre seuls, repliés sur eux-memes, face a face avec la nature.

Le hâle donnait a son teint la richesse de tons des vieux bronzes. Il avait les cheveux noirs, légerement ondulés, et de grands yeux bleus mélancoliques, les yeux de sa mere ! Pauvre femme ! c’était sa seule beauté.

Les durs travaux auxquels il était astreint avaient donné a ses muscles une rare vigueur, sans pourtant altérer l’élégance de sa taille, et ses mains, sous leurs callosités, gardaient une rare perfection de formes.

C’était d’ailleurs un parfait sauvage.

Tenu par son pere dans la dépendance la plus étroite, il ne s’était jamais éloigné d’une lieue du château.

Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa petite église et sa grande auberge, était un séjour de délices, de tumulte et de bruit.

Il n’avait pas en sa vie parlé a trois étrangers, et les nombreux ouvriers qu’employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour oser prononcer devant son fils un mot capable de l’éclairer ou de le faire réfléchir.

Ainsi élevé, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la sienne. S’éveiller au chant du coq, travailler jusqu’a la nuit courbé sur le sillon, dormir a poings fermés apres un bon souper, devait lui paraître la seule fin de l’homme ici-bas.

Pour lui, le bonheur c’était d’obtenir de belles récoltes ; le malheur c’était d’avoir ses blés versés ou ses vignes gelées.

Cependant il avait ses distractions.

La grand-messe, chaque dimanche, était presque une fete pour lui. Il en rapportait des petits morceaux du pain bénit qui se distribue parcimonieusement haché menu dans une grande corbeille proprement entourée d’une serviette.

Il prenait plaisir a voir sur la place, a la sortie, les groupes endimanchés ; il s’arretait devant quelque jeu de tourniquet ou s’émerveillait du casque emplumé d’un charlatan débitant son boniment du haut de sa voiture.

Depuis plus d’un an déja les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de l’oil et rougissaient jusqu’aux oreilles quand il leur adressait la parole, mais il était bien trop naif pour s’en apercevoir.

Apres la messe, il accompagnait son pere qui allait inspecter les travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des pieges aux oiseaux.

Chez lui, pas la moindre notion de la vie réelle, du monde, de la société, nulle idée des rapports des hommes entre eux, de la valeur de l’argent, rien.

Un peu effrayé de la vivacité de son intelligence, son pere s’était ingénié a épaissir les ténebres autour de sa pensée.

Tel était exactement Norbert, quand un soir son pere lui commanda de s’appreter a le suivre le lendemain a Poitiers.

Le duc de Champdoce avait reçu la veille le prix d’une coupe et touché des fermages importants, et il s’agissait de placer cet argent, car il ne laissait guere ses capitaux oisifs.

S’il se faisait accompagner de son fils, c’est qu’il commençait a sentir l’impérieuse nécessité de l’initier au maniement de l’immense fortune qu’il lui laisserait, a la charge de la tripler.

Ils partirent de bon matin, dans une des ces petites charrettes suspendues qu’on rencontre sur toutes les routes du Poitou, véhicules incommodes dont le siege mobile se balance a l’extrémité de quatre fortes courroies.

Ils avaient sous leurs pieds pres de quarante mille francs en argent, charge si lourde que les ressorts pliaient et qu’a toutes les côtes il fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert était radieux.

Il y avait plus d’un an qu’il brulait de voir Poitiers, dont Champdoce, cependant, n’est éloigné que de cinq lieues.

Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la « tant belle ville, » comme dit la vieille chanson huguenote, qu’il éprouvait comme une vague terreur a mesure qu’il en approchait.

Poitiers n’est pas précisément la cité la plus gaie de France. Plus d’un étudiant de l’École de droit y bâille, soupirant lorsqu’il songe a Paris. Le pavé est détestable, les rues sont étroites et tortueuses, les maisons, hautes et noires, semblent dater de dix siecles. Cependant, Norbert fut ébloui.

Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d’accident, il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des Mille et une Nuits.

C’était jour de foire, et il était stupéfait du mouvement, étourdi du brouhaha de cette cohue. Peut-etre ne s’imaginait-il pas que la terre eut tant d’habitants.

Telle était sa préoccupation qu’il ne s’aperçut pas que le cheval s’arretait de lui-meme devant une maison ornée des panonceaux d’un notaire. Son pere dut le secouer comme s’il eut été endormi.

– Nous sommes arrivés ! lui criait-il.

Ils descendirent, mais la pensée de Norbert courait la ville.

 

C’est machinalement qu’il aida a décharger les sacs. Il ne remarqua pas l’empressement presque respectueux du notaire a leur entrée. Il n’entendit pas un mot de l’interminable conversation qu’eurent son pere et l’officier ministériel, cherchant ensemble l’emploi le plus avantageux des fonds.

Enfin, le duc sortit de l’étude, emmenant son fils.

Ils allerent remiser charrette et cheval a une grande auberge pres du champ de foire, et déjeunerent d’un morceau de lard et d’un verre de vin aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de charrue qui débattaient un marché et deux toucheurs de boufs qui achevaient de se griser.

Mais M. de Champdoce n’était pas venu seulement pour son placement. Il comptait profiter de la foire pour chercher un meunier de Châtellerault, son débiteur depuis pres d’un an.

Le frugal repas terminé, il ordonna donc a son fils de l’attendre, et s’éloigna.

Norbert restait planté sur ses jambes devant l’auberge, un peu ému d’etre abandonné au milieu de tant de gens inconnus, lorsqu’il se sentit frapper sur l’épaule.

Il tressaillit, et se retournant brusquement, il se trouva en face d’un garçon de son âge, qui lui dit en riant aux éclats :

– Eh bien ! on ne reconnaît donc plus les amis ?

Il fallut a Norbert un moment pour remettre cet ami. Enfin, il s’écria :

– Montlouis.

Ce Montlouis, fils d’un des métayers de M. de Champdoce, était un camarade de Norbert.

Souvent, autrefois, ils s’étaient entendus pour conduire leurs vaches aux memes pâtis, et ils avaient passé des journées a jouer ensemble, a faire tourner aux cours d’eau des moulins de joncs ou a dénicher des oiseaux.

Il n’y avait guere que cinq ans qu’ils s’étaient perdus de vue.

L’hésitation premiere de Norbert était venue du costume de Montlouis. Ce garçon portait un habit a boutons de métal et un chapeau a haut de forme. C’était l’uniforme du college ou il achevait sa seconde.

Pendant que le grand seigneur s’efforçait de faire de son fils un paysan, le paysan prétendait faire du sien un « monsieur. »

Norbert fut si choqué de la différence des vetements qu’il ne trouva pas un mot.

– Que fais-tu la ? interrogea Montlouis.

– J’attends mon pere.

– Moi de meme. Cependant nous avons bien le temps de prendre une tasse de café ensemble.

Et sans attendre l’assentiment de son ancien camarade, il l’entraîna jusqu’a un petit estaminet, a une cinquantaine de pas de l’auberge. La supériorité de Montlouis était manifeste, il en abusa.

– Si le billard n’était pas retenu, dit-il, je te proposerais une partie. Il est vrai que cela coute de l’argent, et ton pere ne doit pas t’en donner beaucoup.

De sa vie Norbert n’avait eu en sa possession seulement une piece de dix sous. Cette fois il se sentit sérieusement humilié et devint cramoisi.

– Mon pere a moi, poursuivit le collégien, ne me refuse rien. Par exemple, je travaille énormément. Je suis sur de deux prix a la distribution. Quand je serai reçu bachelier, le comte de Mussidan me prendra pour secrétaire, j’irai a Paris, je m’amuserai. Et toi, que feras-tu ?…

– Moi ! je ne sais pas.

– Oh ! on le sait. Tu piocheras la terre comme ton pere. Est-ce que cela t’amuse ? Dire que tu es le fils d’un grand seigneur, de l’homme le plus riche du Poitou, et que tu n’es pas si heureux que moi, le fils de son fermier ! Enfin…

Ils se séparerent, et quand le duc de Champdoce revint a l’auberge, il retrouva son fils a la place ou il l’avait laissé, et n’aperçut rien en lui d’extraordinaire.

– Allons, attelons, lui dit-il.

Le retour a Champdoce fut silencieux. La conversation de Montlouis était tombée dans l’esprit de Norbert comme une goutte d’un poison subtil dans un vase d’eau pure.

Vingt paroles inconsidérées d’un enfant allaient détruire l’ouvre de seize années de patience et d’obstination.

De ce jour, une révolution complete s’opéra dans le caractere de Norbert, révolution dont personne ne surprit le secret.

C’est au fond des campagnes que les diplomates devraient aller étudier la dissimulation.

Cet adolescent, qui ignorait tout, savait du moins commander a son humeur. Jamais sa physionomie souriante ne trahit l’orage terrible qui grondait au fond de son cour. C’est avec son entrain accoutumé qu’il remplissait sa tâche quotidienne, qu’il aimait autrefois et que maintenant il avait en horreur.

Pour saisir un indice de ses pensées, il eut fallu le suivre, l’épier.

Souvent alors, on l’eut vu, lorsqu’il se croyait seul, rester des heures entieres immobile, appuyé sur le manche de sa beche, les sourcils froncés, réfléchissant, lui, jadis insoucieux autant que l’oiseau chantant dans les buissons.

Éveillée par Montlouis, son intelligence était maintenant aux aguets, et il découvrait quantité de circonstances autrefois inaperçues et qui étaient, pour lui, autant de révélations.

Par exemple, observant les relations de son pere avec les paysans du voisinage, il mesura vite, en dépit de l’apparente familiarité, l’abîme qui les séparait.

Ses égaux, il le comprit, il devait les chercher parmi les châtelains qui l’été habitaient leurs terres et se rendaient le dimanche a l’église de Bivron.

Le vieux comte de Mussidan, si imposant avec ses cheveux blancs, le marquis de Sauvebourg, si fier et que les campagnards saluaient jusqu’a terre, mettaient un empressement marqué a tendre la main au duc de Champdoce et a son fils.

Autre signe : les plus belles et les plus dédaigneuses dames de la noblesse, qui avaient une démarche de reine, quand elles traversaient la place, balayant la poussiere avec leurs robes superbes, oui, les plus imposantes semblaient toutes heureuses quand le duc de Champdoce, qui sous ses habits grossiers gardait des façons de l’ancienne cour, leur baisait galamment la main.

Tout cela devait éclairer Norbert. Il se sentit l’égal de ces gens si hautains. Quelle différence, cependant, entre eux et lui !

Pendant que son pere et lui se rendaient a la messe a pied, chaussés d’énormes souliers ferrés, les autres arrivaient dans des voitures superbes, traînées par des chevaux de prix, entourés de laquais magnifiques prets a obéir au moindre de leurs gestes.

Pourquoi cette différence ; d’ou venait-elle ?

Il savait qu’elle ne venait pas de leur pauvreté a eux.

Il connaissait assez la valeur de la terre, pour savoir que son pere était plus riche que tous ces gens dont il enviait le sort.

Il fallait donc que tout ce qu’il entendait depuis qu’il ouvrait l’oreille et pénétrait les allusions fut vrai.

Entre eux, les ouvriers de Champdoce disaient que le duc était un vieil avare, et plutôt que de jouir de son or ou de le distribuer aux pauvres, qu’il l’enterrait dans les souterrains du château. On assurait que toutes les nuits il se levait pour aller voir et adorer ses trésors.

– Norbert est bien malheureux, ajoutaient-ils, d’avoir un pere comme celui-la. Lui qui devrait avoir toutes les aises et tous les plaisirs de la vie, il est traité plus durement que nos enfants a nous qui n’avons rien.

Et d’autres, d’un ton de menace, murmuraient :

– Ah ! si j’étais a sa place !…

Les ouvriers n’étaient pas seuls a le plaindre.

Il se rappelait parfaitement qu’une fois, pendant que son pere parlait avec le marquis de Sauvebourg, une vieille dame qui l’accompagnait, la marquise, sans doute, avait arreté sur lui des regards empreints de la plus tendre compassion.

Meme emportée sans doute par la violence de ses sentiments, elle avait ajouté :

– Pauvre enfant ! il a perdu sa mere bien jeune !

Qu’est-ce que cela signifiait sinon qu’on était pris de pitié en le voyant soumis au despotisme sans contrôle de cet homme qui était son pere ?

Pour comble, tous ces heureux du monde étaient entourés de jeunes gens de son âge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient jusqu’aux larmes lorsqu’il se comparait a eux. Parfois, lorsqu’il revenait du labour, marchant devant les boufs, l’aiguillon sur l’épaule, il se croisait avec quelqu’un d’entre eux monté sur un joli cheval.

Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient :

– Bonjour, Norbert !

Et ce salut amical lui paraissait insultant.

Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les haissait.

Quelle pouvait bien etre leur existence, a la ville, ou ils retournaient aux premiers froids, pendant que lui s’employait aux semailles ? comment s’écoulait leurs heures oisives ; que faisaient-ils ? Voila ce qu’il ne pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes.

Ce que jusqu’alors il avait entendu appeler le plaisir ne représentait a son imagination rien qu’il enviât. Les campagnards appelaient s’amuser, aller s’enfermer dans une salle d’auberge ; ils y buvaient des quantités énormes de vin, criaient, se disputaient et souvent, a la fin, se battaient.

Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d’autres distractions bien plus raffinées, une gaîté toute différente que celle de l’ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi ?

Derriere ce désert tracé autour de lui par la volonté paternelle, il sentait s’agiter un monde, pour lui merveilleux comme l’inconnu. Que s’y passait-il ? Cela ne se devine pas.

Mais qui interroger ? a qui se confier ?

C’est alors qu’il s’indigna de l’ignorance affreuse ou on l’avait tenu, pendant que Montlouis, le fils du fermier était au college.

Et lui, que la seule vue d’une page imprimée faisait bâiller, qui avait besoin d’épeler tous les mots de plus de trois syllabes, il se mit a la lecture avec acharnement.

Mais cette passion ne pouvait convenir au duc de Champdoce, qui un soir, a la veillée, lui déclara qu’il n’aimait pas les « lisards. »

L’ardeur de Norbert s’en accrut, aiguillonnée par les obstacles et par des transes perpétuelles. Il se cacha.

Il savait vaguement qu’une des salles hautes du château était pleine de livres. Il enfonça la porte et fut ébloui des richesses qu’il allait avoir a sa disposition. Il s’y trouvait bien trois mille volumes, dont cinq cents au moins de romans, qui avaient occupé la derniere année de la vie de sa mere.

Norbert se jeta sur ces livres comme un affamé sur du pain. Il lut de tout, indistinctement, sans discernement, sans raison.

A la longue, tout se confondait et se melait dans son cerveau, le roman et l’histoire, le passé et le présent.

Cependant de ce chaos deux idées nettes et distinctes se dégagerent.

Il s’estimait l’etre le plus misérable de la terre, et il détestait son pere.

Oui, il le haissait d’une haine froide et avec toute la violence des convoitises inexprimables qui le brulaient. Et s’il eut osé…

Mais il n’osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible terreur.

Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le duc de Champdoce pensa que le moment était venu de révéler enfin ses pensées et ses espérances a ce fils qui devait etre le continuateur de son ouvre de restauration.

C’était un dimanche, apres le souper dans la salle commune, dont il avait fait sortir tous les serviteurs.

Jamais Norbert n’avait vu a son pere cet air solennel. Il redressait sa haute taille courbée par le travail des champs. Tout l’orgueil de sa race qu’il dissimulait depuis des années éclatait dans ses yeux. Il lui apprit l’histoire de la maison de Champdoce dont l’origine se perd dans les légendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les héros qui l’ont illustrée. Il lui dit de quels honneurs elle a été comblée, combien elle compte d’alliances souveraines, quelle était sa richesse et sa puissance au temps ou les Dompair de Champdoce, véritables souverains, levaient des impôts, avaient des places fortes et une armée, et lassaient un cheval avant d’etre sortis de leurs domaines.

– Voila ce que nous avons été, disait-il d’une voix forte. Que nous reste-t-il de tant de splendeurs ? Un hôtel a Paris, rue de Varennes, ce château, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille livres de rentes au plus, pas cinq millions !…

Norbert savait son pere riche, mais non tant que cela.

Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur.

Puis, en moins d’une seconde, mille pensées traverserent son cerveau.

Cinq millions !… Et on le condamnait a l’écrasant labeur de l’homme qui a besoin pour manger des trente sous de sa journée. Deux cent mille livres de rentes !… et cette salle commune ou il était en ce moment avec son pere ressemblait a l’unique piece de la plus misérable chaumiere. Ses aieux avaient eu une armée de serviteurs, et tous les gars du pays le tutoyaient.

Comment accepter tant d’humiliations et une pareille pauvreté, étant si noble, si riche.

Emporté hors de sa timidité accoutumée par un premier mouvement de rage, il se leva a demi pour reprocher a son pere son avarice et sa cruauté.

Mais ses forces trahirent son audace ; si forte était son émotion qu’il retomba sur son escabeau, sans avoir pu prononcer une parole, et fondant en larmes.

Le duc de Champdoce n’avait rien vu.

A son exaltation, lorsqu’il disait les grandeurs de Champdoce, avait succédé un profond accablement.

Il marchait de long en long, dans la salle, d’un pas lourd, la tete inclinée sur sa poitrine.

– C’est peu, murmura-t-il, bien peu.

Bien peu !… Et Norbert savait que pas une des familles réputées riches dans la contrée, ne possédait la moitié de cette somme énorme.

Les Mussidan avaient-ils seulement soixante mille livres de rentes ? Les Sauvebourg, a coup sur, n’en possédaient pas cent.

Il y avait bien, aux environs, M. de Puymandour qu’on disait archimillionnaire, mais sa noblesse n’était rien moins qu’authentique, et de plus, il ne fallait pas, assurait-on, examiner de trop pres son argent, si on ne voulait pas y découvrir les taches de boue de l’origine.

C’est avec une physionomie furieuse que Norbert suivait de l’oil son pere, continuant sa promenade monotone et laissant échapper ça et la quelques inintelligibles exclamations.

Il fallait a Norbert toute sa raison, toute l’énergie d’une conscience honnete, pour écarter les épouvantables pensées qui assiégeaient son esprit.

A la fin, le duc de Champdoce s’arreta devant son fils.

– Ma fortune n’est rien, reprit-il d’un ton amer, non, rien, a une époque ou triomphe le bourgeois enrichi, insolent et vaniteux. Ces gens-la, parce qu’ils ont acheté nos châteaux et mis un nom de terre au bout de leur nom ridicule, se croient nobles et s’exercent a copier non nos qualités, mais nos vices. La vraie noblesse, faute d’avoir compris son époque, râle et finira par mourir de faim. On n’est plus que par ou pour l’argent. Pour lutter contre tous ces enrichis d’hier, princes de finances dont le blason est un écu volé, il faut a un Champdoce un million au moins, de revenu. Vous l’entendez, mon fils, un million !…

Norbert ouvrait de grands yeux surpris ; malgré l’attention la plus soutenue, son intelligence ne pouvait suivre les explications de son pere.

– Ni vous ni moi, mon fils, poursuivait le duc, ne verrons dans nos coffres le capital d’un tel revenu. Mais nos descendants, s’il plaît a Dieu, l’y trouveront. C’est par le courage et l’épée que nos aieux ont fondé la puissance de notre maison, a nous de nous montrer dignes d’eux et de la consolider par les privations et le travail.

Le vieux gentilhomme s’interrompit, singulierement ému de développer ainsi le sujet habituel de ses méditations.

– J’ai fait mon devoir, reprit-il d’un ton plus calme, a vous de faire le vôtre. Je n’avais pas quinze cents mille francs, quand résolument je me suis mis a l’ouvre, je viens de vous dire ce que j’ai maintenant. Vous m’imiterez. Vous épouserez quelque jeune fille riche qui vous donnera un fils que vous éleverez a la dure, comme je vous ai élevé. En vivant comme moi, vous devrez léguer a ce fils de douze a quinze millions. Qu’il nous imite et il laissera lui-meme a ses fils une fortune royale. Voici ce qui doit etre, ce qui sera, il le faut, je le veux.

Cette fois, Norbert comprenait, et s’il se taisait, c’est qu’il était tout étourdi de cette confidence étrange.

– C’est une pénible tâche que j’offre a votre dévouement, continua le duc, mais c’est celle de tous les chefs d’illustres familles. Qui veut fonder une grande maison doit vivre dans l’avenir et non dans le présent, s’oublier pour ne songer qu’a sa postérité.

Certes, il est des moments ou les instincts mauvais et frivoles se réveillent et se révoltent ; on les étouffe et on les dompte en se représentant sans cesse la grandeur du but ou on tend. Ainsi ai-je fait. C’est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j’existe. Je vis par la pensée la vie de splendeurs qu’ils nous devront.

En vérité, Norbert croyait rever.

– Vous m’avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures entieres pour un misérable louis, c’est que je disais que ce louis, mes descendants, quelque jour, le jetteraient noblement a un pauvre, du haut de leur carrosse. De tout ce que j’amasse, je fais ainsi emploi pour eux. L’an prochain, je vous conduirai a Paris, et vous visiterez l’hôtel que nous y avons. La, vous verrez des tapisseries comme on n’en trouve plus, des meubles uniques, des chefs-d’ouvre des plus grands maîtres. Cet hôtel, je le garde, je le soigne, je l’embellis, comme l’amoureux le logis qu’il destine a sa fiancée. C’est que je le destine a nos enfants, Norbert, aux Dompair de Champdoce de l’avenir.

C’est avec l’accent du triomphe qu’il s’exprimait ; tout ce qu’il dépeignait, il le voyait réellement.

– Si je vous ai parlé ainsi, reprit-il d’un ton qui ne souffrait pas de réplique, c’est que vous etes en âge d’entendre la vérité. Je viens de vous dicter la regle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon fils, et vous devez vous accoutumer a agir volontairement, comme vous avez agi jusqu’ici pour me complaire. J’ai dit. Demain matin, vous chargerez vingt-cinq pochées de blé que j’ai vendues a la minoterie de Bivron… Vous pouvez vous retirer.

Norbert se retira en chancelant.

Comme tous les despotes déshabitués de la contradiction, le terrible gentilhomme n’admettait pas que sa volonté put etre l’objet, non d’une résistance, mais seulement d’une hésitation.

Il n’entrevoyait nul obstacle, et cependant, a ce moment meme, Norbert se jurait avec d’horribles serments qu’il n’obéirait pas.

Sa colere, contenue par la crainte, tant qu’il avait été sous les yeux de son pere, éclatait enfin librement.

Il avait gagné la grande allée de noyers qui est derriere le château, et la, marchant a grands pas, il jetait au vent de la nuit d’injurieuses menaces et des imprécations de rage.

Il se voyait condamné et condamné sans appel.

Tant qu’il avait cru son pere un avare il avait espéré ; les passions ont leurs retours. Maintenant, malgré son inexpérience, il comprenait qu’on ne détruit pas des imaginations comme celle du duc de Champdoce.

– Mon pere est fou !… répéta-t-il, mon pere est fou !

Tout ce qu’il avait entendu lui paraissait monstrueux et absurde.

Certes, il était bien résolu, pour l’instant du moins, a se soustraire a tout prix a cette tyrannie insupportable ; mais comment, par quel moyen, que faire ?

Hélas ! on ne trouve que trop aisément les mauvais conseillers. Norbert devait en rencontrer un, des le lendemain, a Bivron, un certain Dauman, un ennemi du duc de Champdoce.


II

Ce Dauman n’était pas du pays, et meme on ne savait trop d’ou il venait, ni quels étaient ses antécédents.

Il prétendait avoir été huissier autrefois, a Barbezieux, ce qui était possible apres tout ; personne n’y était allé voir.

Ce qui est sur, c’est qu’il avait du vivre longtemps a Paris, car il en parlait en homme qui en connaît les détours et qui en a exploité les ressources.

C’était un petit homme de plus de cinquante ans, a visage, il faudrait dire a museau de fouine. Tout d’abord, on était frappé de son long nez pointu, de ses yeux mobiles et fuyants, de ses levres plates et minces. Son seul aspect eut du éveiller la défiance.

Il y avait une quinzaine d’années qu’il était arrivé a Bivron, chaussé, comme on dit dans le Poitou, d’une botte et d’un sabot, portant au bout d’un bâton, dans un mouchoir noué, tout son saint-frusquin.

Mais il avait une envie endiablée de gagner de l’argent ; il était pret a tout.

Il avait donc prospéré et possédait des champs et des vignes, et meme une maison a la Croix-du-Pâtre, qui est le point de jonction du chemin communal de Bivron et de la grande route. On lui supposait des économies assez rondes.

Sa profession était surtout de n’en pas avoir, de se meler de tout, de se faufiler partout.

Sans lui, point de vente ni d’expertise. Il se livrait surtout au courtage rural. Il achetait les récoltes sur pied aux besogneux et se donnait pour bon géometre arpenteur. Ceux qui avaient besoin d’argent ou de grains pour les semailles l’allaient trouver, et s’ils présentaient des garanties solides, ma foi ! il les obligeait volontiers, a raisons de cinquante pour cent.

Enfin, il était le conseil juré de tous les gens véreux et l’inspirateur de tous les mauvais gars, a cinq lieues a la ronde.

Il passait pour excessivement adroit, capable de tirer n’importe qui d’un mauvais pas. Était-il « ferré sur la loi », comme on le disait ? Le fait est qu’il ne pouvait parler une minute sans citer quelque article du Code.

Améliorer le sort des gens de la campagne était sa marotte, a ce qu’il assurait : c’est pourquoi, tout en exigeant d’eux des intérets affreusement usuraires, il les excitait contre les nobles, les bourgeois et les pretres.

Sa facilité d’élocution, sa science de juriste et la longue redingote noire qu’il portait habituellement lui avaient valu les surnoms de « l’homme de loi » et de « président ».

S’il en voulait cruellement a M. de Champdoce, c’est que le duc s’était ouvertement déclaré contre lui, lors de certaine aventure qui l’avait conduit jusqu’au seuil de la cour d’assises, et dont il ne s’était tiré qu’en subornant quatre ou cinq témoins.

Il avait juré qu’il se vengerait, et depuis cinq ans il guettait une occasion favorable.

Tel est, au moral et au physique, l’homme que le lendemain des confidences de son pere, Norbert rencontra a la minoterie de Bivron.

Se conformant aux ordres reçus, il venait d’y emmener vingt pochées de blé, et seul il les avait déchargées et montées au grenier.

Il remettait sa veste et faisait ses dispositions pour reprendre avec sa lourde charrette, attelée de deux chevaux vigoureux, la route du château, lorsque maître Dauman s’avança vers lui, saluant jusqu’a terre, le priant de lui accorder une petite place jusqu’a sa maison.

– J’espere, disait-il, que monsieur le marquis excusera mon indiscrétion ; j’ai des coquins de rhumatismes qui m’empechent de marcher, je me fais vieux, je n’ai plus l’âge heureux de monsieur le marquis.

Il savait ce Dauman, donner a chacun un titre congruant. Il avait lu quelque part que l’aîné d’un duc est marquis.

 

C’était la premiere fois que Norbert s’entendait nommer ainsi. Quelques jours plus tôt, son bon sens l’eut mis en garde contre cette flatterie et il eut haussé les épaules. Mais, maintenant, sa vanité affamée cherchait pâture.

– A vos désirs, président, répondit-il ; j’attends pour partir qu’on m’ait descendu un sac vide oublié a la derniere livraison.

Dauman s’inclina en grimaçant un sourire bas.

Mais tout en se confondant en remerciements, il guignait Norbert du coin de l’oil, trouvant a sa physionomie une expression qui ne lui était pas habituelle.

– Évidemment, se disait le « président, » il s’est passé au château de Champdoce quelque chose d’extraordinaire.

Était-ce enfin l’occasion tant et si ardemment attendue d’assouvir sa haine qui se présentait ? Il en eut le pressentiment.

Il y avait bien longtemps que pour la premiere fois il s’était dit que l’héritier de ce vieux noble serait entre ses mains un terrible instrument de rancune, et qu’il serait beau et digne de lui de frapper le pere par le fils.

Cependant, un ouvrier venait de rapporter le sac. Maître Dauman avait escaladé la charrette et s’y était installé sur un peu de paille. Norbert s’assit lestement sur un des limons, les jambes pendantes, et mit ses chevaux en marche.

Le « président » gardait le silence. Il cherchait pour entrer en conversation quelque phrase banale qui n’éveillât pas la prudence du jeune Champdoce.

– Il faut que vous vous soyez levé bien matin, monsieur le marquis, commença-t-il enfin, pour avoir fini a cette heure.

Le jeune homme ne répondit pas.

– Monsieur le duc votre pere, continua Dauman, a une fiere chance d’avoir un fils comme vous. Ah ! j’en sais qui voudraient etre aussi heureux que lui. J’en connais plus d’un dans Bivron, qui souvent ont dit a leurs enfants : « Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s’il boude le travail et s’il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu’a lui de se croiser les bras. »

Un cahot de la charrette coupa la parole a « l’homme de loi », mais il ne tarda pas a reprendre :

– C’est qu’il n’y a pas a dire, il n’en est point qui vous vaillent. Tout a l’heure, je vous regardais monter vos poches de blé, elles n’avaient pas l’air de peser sur votre dos plus qu’une plume. A part moi, je me disais : « Quelles épaules ! quelle poigne !… »

A une autre époque, Norbert eut été tres sensible a cet éloge d’une vigueur dont il aimait a faire montre. En ce moment elle lui déplut et l’irrita autant qu’une insulte.

Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa colere.

– Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien raison : « Bonne vie fait bonne santé et bourse pleine. » C’est ce que je réponds a ceux qui essayent de vous railler, parce que vous etes sage comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d’imiter un tas de godelureaux et de jolis cours de ma connaissance, amis du billard, de la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des maîtresses, qui font la vie, quoi ! qui s’amusent !

Tout ce verbiage, débité d’une voix fade, exaspérait Norbert.

– Eh !… je ferais comme eux, si je pouvais, s’écria-t-il.

– Plaît-il ?… interrogea le président, qui avait parfaitement entendu.

– Je dis qu’on vit comme on peut et non pas comme on veut, et que si j’étais libre, si j’étais mon maître, si j’avais de l’argent…

Il n’acheva pas, mais il en avait dit précisément assez pour éclairer Dauman.

Un éclair de joie brilla dans son oil terne.

– Je sais a présent, pensa-t-il, ou le bât blesse. Je puis le mener loin, ce joli garçon, et faire maudire et pleurer au duc de Champdoce l’idée qu’il a eue de se meler de ma vie privée. Mais voyons si je ne m’égare pas.

Et, entre haut et bas, d’un ton de commisération hypocrite, il murmura :

– Ah ! il y a des parents qui sont aussi par trop séveres.

Un geste brusque de Norbert lui apprit qu’il n’avait pas fait fausse route ; aussi est-ce avec plus d’assurance qu’il poursuivit :

– C’est comme cela dans ce bas monde. Quand le diable devient vieux, il se fait ermite. Le crâne se pele, le sang se refroidit dans les veines, et on ne se souvient plus du temps ou on avait des cheveux et du feu a revendre. On oublie qu’il faut que jeunesse se passe et qu’il est bon pour la santé des gars de s’amuser, de se dissiper, de jeter leur gourme. Votre pere, a vingt-cinq ans, n’était pas ce qu’il est aujourd’hui.

– Mon pere !…

– Lui-meme. On ne s’en douterait guere… Eh bien ! interrogez ses amis, ils vous en conteront de drôles.

La charrette atteignait la grande route.

– Nous voici arrivés, monsieur le marquis, dit Dauman ; comment vous remercier ? Ah ! si vous vouliez me permettre de vous offrir un verre de vrai cognac, quel honneur pour moi !…

Norbert hésita un moment. Une voix secrete lui disait qu’il faisait mal, qu’il devait refuser, il ne l’écouta pas. Il arreta ses chevaux et suivit le « président. »

La maison de maître Dauman annonçait l’aisance.

Il y était servi par une vieille femme, étrangere comme lui au pays, dont le rôle pres de lui n’était pas nettement défini, et qui jouissait d’une exécrable réputation, malgré ses apparences.

Son cabinet, car il disait : « mon cabinet, » ni plus ni moins qu’un avocat ou un notaire, avait quelque chose de l’ambiguité du maître.

Si d’un côté on voyait un bureau chargé de cartons verts, de l’autre on apercevait, rangés le long du mur, des sacs de blé, de seigle et de légumes secs.

Il s’y trouvait une bibliotheque bondée de livres de jurisprudence, aux solives du plafond pendaient a des ficelles des paquets de fleurs seches conservées pour la graine.

C’est, d’ailleurs, avec les démonstrations du respect le plus servile que le président accueillait le fils du duc de Champdoce.

C’est dans son propre fauteuil, garni de cuir, qu’il le fit asseoir, et apres avoir échangé son chapeau contre un bonnet grec, il descendit de sa personne a la cave pour chercher derriere les fagots « ce qu’il avait de mieux ».

– Goutez-moi ça, monsieur le marquis, disait-il apres avoir empli deux verres, c’est un propriétaire d’Archiac qui m’a donné cette eau-de-vie lorsque j’étais dans les affaires, pour me remercier d’un grand service que je venais de lui rendre. Car j’en ai rendu, allez, des services, sans me vanter, quand j’étais huissier, et aussi depuis.

Il gardait son verre a la main, y trempait ses levres, faisait claquer sa langue, et répétait :

– Est-ce bon, hein ? Quel bouquet ! On n’en trouve pas a acheter de pareille.

Tant d’obséquiosités, de prévenances ne devaient pas etre perdues.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée que déja le maître hypocrite avait confessé Norbert.

Jusqu’a un certain point, le malheureux garçon était excusable.

Il traversait de ces crises ou se confier a quelqu’un est un besoin, un ineffable soulagement. De plus, il ignorait de quelle déconsidération était frappé le Président.

Il dit donc tout, sans restriction.

Et pendant qu’il livrait ainsi ses plus secretes pensées, les pires, Dauman, en dedans, jubilait, mais il gardait la tristesse grave du médecin qui, appelé en consultation, reconnaît une maladie dangereuse.

– Tout cela est affreux, répétait-il, terrible. Jeune homme infortuné ! N’était le respect que je dois a M. le duc de Champdoce, – il porta la main a son bonnet grec, – je dirais qu’il ne jouit pas de la plénitude de ses facultés intellectuelles…

Un enfant tel que Norbert pouvait-il se défier de preuves si manifestes de la plus sincere commisération ?

– Et voila ou j’en suis, disait-il avec des larmes de rage dans les yeux. Ma destinée est écrite ; mes efforts n’y changeraient rien. Je dois me résigner a mon sort, a moins…

Il s’interrompit un instant, et d’une voix sourde, les dents serrées, il ajouta :

– A moins que je n’en finisse avec la vie ! Ne vaut-il pas mieux pourrir dans la terre que de végéter ainsi ? Ne vaut-il pas…

De nouveau il s’arreta, profondément étonné du bon sourire qui, épanouissant les levres minces du sieur Dauman, découvrit ses dents noires.

– Ah ! s’écria-t-il, vous pensez que ce sont la des propos d’enfant ?

– Dieu m’en préserve ! monsieur le marquis. Vous avez trop souffert pour ne pas songer aux partis les plus désespérés. Seulement on ne doit pas parler ainsi quand on a dix-huit ans, quand on a devant soi le plus magnifique avenir !

– L’avenir ! interrompit Norbert que ce seul mot mettait hors de lui, que me parlez-vous d’avenir, quand mon supplice peut durer dix ans, vingt ans…

– Monsieur le marquis exagere.

– En quoi ? Mon pere est jeune…

– D’accord, vous ne vivrez pas pres de lui, voila tout. Ne serez-vous pas majeur dans trois ans ? N’aurez-vous pas alors le droit de réclamer l’héritage de votre mere ?

A l’air stupéfait de Norbert, le Président vit bien que le jeune homme était plus « innocent » encore qu’il ne l’avait supposé, et qu’il venait de lui apprendre une chose dont il n’avait pas meme l’idée.

Il regretta d’avoir été si prompt, mais il s’était trop avancé pour ne pas continuer.

– Un homme, a sa majorité, monsieur le marquis, peut disposer de sa personne et de sa légitime. C’est la loi. Or, il vous reviendra de feu madame la duchesse – il salua – assez de bien pour mener une belle vie.

Norbert semblait n’entendre plus.

– Jamais je n’oserai rien réclamer a mon pere, murmura-t-il.

– Cela je le conçois. Monsieur le duc, quand il est en colere, ne se connaît plus. Mais on ne fait pas ces commissions-la soi-meme. On donne des pouvoirs a un notaire qui se charge des démarches et reçoit, s’il y a lieu, les coups du bâton fourchu. Les coups se comptent a part ; c’est prévu par le Code, livre III, article 222, un mois a deux ans. C’est donc au plus trois ans que vous avez a patienter.

– Jamais je n’attendrai jusque-la, répondit Norbert, et j’en finirai si je ne trouve un moyen de me soustraire a cette tyrannie.

– Heureusement, il y a des moyens…

– Vous croyez, Président ?

– J’en suis sur, monsieur le marquis, et je me permettrai de vous les indiquer. Que n’etes-vous majeur ! ce serait simple comme bonjour. Vous iriez trouver un avoué qui vous rédigerait une requete en interdiction ; cout… selon le succes.

– Oh !…

– Pardon, monsieur le marquis, mais cela se fait tous les jours. On a un papa qui ne peut se décider a laisser jouir ses enfants de ce qu’il a, alors, dame ! on tâche de l’y contraindre légalement. Rien de si commun dans les grandes familles.

Il avala une gorgée d’eau-de-vie, et ajouta :

– Mais dans l’espece, il faut songer a autre chose, nous ne sommes pas majeur.

Maître Dauman embrassait toujours avec une telle chaleur la cause de ses clients, que confondant leur personnalité et la sienne, il disait : Nous.

– Nous avons dix-huit ans, et nous voulons échapper a un pere dont la folie nous opprime. D’abord, nous pouvons nous engager comme soldat.

– C’est toujours une ressource.

– Pitoyable, monsieur le marquis, croyez-moi. En second lieu, nous pouvons adresser une plainte a monsieur le procureur du roi – il souleva son bonnet grec.

– Une plainte !

– Certainement. Pensez-vous que le législateur n’a pas prévu le cas ou un pere abuserait de son autorité ? Détrompez-vous.

Apres un moment de silence calculé, Dauman reprit :

– Nous pourrions dans une plainte que je rédigerais et que vous recopieriez, exposer au juge que nous ne sommes pas élevé selon notre condition, qu’on nous a privé des bienfaits de l’instruction, qu’on nous utilise comme domestique. Votre pere vous a-t-il frappé quelquefois ?

– Jamais.

 

– N’importe, nous le mettrons tout de meme. Ah ! nos conclusions seraient écrasantes pour les défendeurs. « Desquels faits, dirions-nous, patents et notoires, toute la contrée déposera, car, bien que notre pere y possede pour plus de deux millions de propriétés, nous y étions l’objet de la pitié de tous, a ce point que, dans la commune de Bivron, on ne nous désigne guere que sous la dénomination du « petit sauvage de Champdoce… »

Norbert, a ces mots, bondit comme un poulain sous un coup de cravache.

– Qui a osé m’appeler ainsi, s’écria-t-il d’une voix terrible, qui ?… nommez !…

Cette explosion qu’il avait provoquée a dessein ne surprit pas le Président.

– Vos ennemis, répondit-il, ou du moins les ennemis de votre pere, et il en a beaucoup. Ce n’est pas a vous seulement que pese son despotisme…

– Cependant, moi…

– Oh ! vous, monsieur le marquis, vous n’avez que des amis, et plus que vous ne croyez, meme surtout parmi les personnes du sexe. Tenez, pas plus tard que jeudi dernier, on parlait de vous devant Mlle Diane de Sauvebourg, et rien qu’en entendant votre nom elle est devenue plus rouge que la crete de mon coq. Vous la connaissez, Mlle Diane.

Le jeune homme sentant ses joues s’empourprer, baissa la tete et ne répondit pas.

– Sufficit ! fit le sieur Dauman, nous serons libre quelque jour, et nous ferons nos farces. Revenons donc a cette plainte…

Mais Norbert, dont les yeux venaient de s’arreter sur le coucou qui décorait le cabinet du Président, se dressa brusquement.

– Midi ! s’écria-t-il, on va se mettre a table chez nous ! Que dira mon pere !…

– Quoi ! vous le craignez tant que cela !…

Mais Norbert n’entendit pas cette raillerie, il avait rejoint son attelage, et déja s’éloignait au grand trot. Du seuil de sa maison, le Président le suivait du regard.

– Cours, disait-il, cours, mon garçon. Tu ne m’as pas dit au revoir, mais tu me reviendras. J’ai un troisieme moyen a t’offrir, le bon, et tu l’adopteras parce que je le veux. Cours, j’ai déposé dans ta cervelle une graine qui germera et portera fruit. Ah ! monsieur le duc de Champdoce, pour une peccadille amoureuse vous voulez envoyer les gens aux galeres !… Nous verrons ou j’enverrai votre héritier.


III

Le sieur Dauman ne mentait pas, lorsque pour attiser la colere de Norbert, il lui disait :

– On ne vous appelle jamais autrement que « le sauvage de Champdoce. »

Seulement, on n’attachait a ce surnom aucune intention injurieuse.

Offenser le fils d’un homme qui possédait en réalité deux cent mille livres de rentes, mais qu’on gratifiait du double, c’eut été manquer au respect qu’on doit a l’argent.

Or, en Poitou, – a cette époque, – l’argent était Dieu.

Il est vrai de dire que les sentiments de la noblesse poitevine, a l’égard du duc de Champdoce, avaient subi en vingt ans de singulieres modifications.

Tout d’abord, quand pour la premiere fois il était apparu en veste ronde et en sabots, on s’était prodigieusement égayé.

Lui, laissa railler, se souciant peu du qu’en dira-t-on, persuadé que l’opinion et les rieurs finissent toujours par se ranger du côté des plus gros sacs d’écus.

L’événement lui donna raison.

Tous ses bons amis, les gentilshommes ses voisins, se prirent a réfléchir, quand ils le virent, sans treve ni relâche, ajouter a ses bois une vigne, une prairie, s’accroître, s’arrondir, gagner incessamment du terrain, comme la mer quand elle porte son effort sur une côte.

Des lors, le point de vue changea.

Les ridicules du duc de Champdoce furent célébrés comme autant d’excentricités ; le fou devint un original, sa dureté fut acceptée pour une mâle énergie ; on appela prudence et remarquable entente de l’administration son âpreté au gain.

On se serra autour de lui ; on fut fier de lui. Les rayonnements de ses millions donnaient a la bure de sa veste des reflets plus splendides que ceux du satin ou du velours.

Apres cela comment s’apitoyer sur le sort de son fils ? La certitude d’hériter d’une fortune colossale ne devait-elle pas suffire a tous ses désirs ?

Plus que les hommes, les femmes s’occupaient de Norbert.

Les meres qui avaient une fille a placer revaient pour elle un mariage avec le « sauvage de Champdoce. » Quelle alliance !

 

Malheureusement, son pere avait pour le garder la sollicitude jalouse d’une duegne. Comment arriver jusqu’a lui ou l’attirer jusqu’a soi ?

Cette ouvre de séduction que pas une maman n’osait essayer, une toute jeune fille résolut de la tenter.

Cette audacieuse n’était autre que Mlle Diane de Sauvebourg.

Certes, elle avait bien des chances pour elle.

A dix-huit ans qu’elle allait avoir, Mlle Diane passait pour une des plus belles personnes du Poitou, et c’était justice.

Elle était assez grande et tres blonde. Son teint blanc et uni avait un éclat sans pareil, sa chevelure lumineuse était abondante jusqu’a l’importuner ; on ne résistait pas au charme de son sourire.

En elle, cependant, quelque chose eut inquiété un observateur.

Ses yeux, des qu’elle s’oubliait a ses secretes pensées, brillaient d’un feu sombre et trahissait l’ambition et l’énergie qui faisaient le fond de son caractere.

Elle avait été élevée dans une communauté de Niort, ou ses parents souhaitaient qu’elle prît le voile.

Ils venaient de la rappeler pres d’eux sur ses prieres réitérées d’abord, puis sur la demande de la supérieure, singulierement embarrassée et inquiete d’une pensionnaire qui sans cesse menaçait de s’enfuir en escaladant les murs de la communauté, et dont l’indépendance était du plus fâcheux exemple.

Son pere était fort riche, mais elle avait un frere plus âgé qu’elle de dix ans, et le vieux gentilhomme ne se genait pas pour déclarer qu’il laisserait tout son bien a l’héritier du nom.

Pour sa fille, sa paternelle munificence allait jusqu’a promettre, si elle se mariait jamais, le trousseau, quarante mille francs comptant, et pas un sou avec.

– Ainsi, ma pauvre enfant, disait-il au retour de Diane, a toi d’aller avec tes armes, c’est-a-dire tes beaux yeux, a la chasse au mari. Mais, si avisée que tu sois, tu risques fort de revenir bredouille.

Bercée avec cette idée qu’elle serait déshéritée au profit de son frere, Mlle de Sauvebourg en avait pris gaîment son parti.

– Laisse-moi du moins essayer, cher pere, répondit-elle. Si j’échoue, eh bien ! il sera toujours temps de m’emprisonner, et j’aurai, en tout cas, passé pres de toi, que j’aime tant, quelques bonnes années.

– A ton aise, ma fille, essaye, tu verras.

M. de Sauvebourg avait autrefois blâmé tres énergiquement la conduite de M. de Champdoce, lequel, a l’entendre, sacrifiait son fils.

Sacrifier sa fille lui paraissait tout naturel.

– Je réussirai, répétait l’entetée, j’en suis sure.

Mlle Diane était dans ces honnetes dispositions, quand pour la premiere fois elle entendit parler du « sauvage de Champdoce ».

Un ami de son pere venait d’énumérer devant elle les grandes espérances de ce malheureux jeune homme.

– Pourquoi ne serait-il pas mon mari ! se dit-elle.

Des le lendemain, avec la merveilleuse finesse des femmes en pareille occasion, elle alla aux renseignements. Ils furent brillants et tels qu’elle osait a peine les rever. Elle se mit a étudier le fort et le faible de la situation.

Le fort, c’était d’etre duchesse, de posséder deux cent mille livres de rente, d’habiter Paris, d’avoir une loge aux Italiens, d’éblouir le faubourg Saint-Germain.

Le faible, c’était la difficulté de rencontrer Norbert et, plus encore, l’avarice du duc.

– Mais bast ! pensait-elle, il n’est pas éternel. Que peut-il bien vivre encore ? Six ou sept ans. J’aurai donc vingt-cinq ans a sa mort.

Cependant, avant de rien décider en elle-meme, elle voulut voir Norbert. Elle se le fit montrer le dimanche suivant a l’église, et ressentit a premiere vue une impression vive et profonde. Elle était frappée de sa mâle beauté, de l’expression ardente de ses yeux, de son attitude pleine de noblesse sous ses pauvres vetements.

Sa pénétration féminine découvrait quelque chose des sentiments de Norbert. Elle devina qu’il était malheureux et irrité, qu’il souffrait.

Elle le plaignit et sentit qu’elle l’aimerait. Elle l’aimait déja…

Lorsque, la messe achevée, on sortit de l’église, elle s’était juré qu’elle serait la femme de Norbert. Cependant elle ne dit rien de ses desseins a ses parents.

Sans savoir au juste ce qu’elle ferait, il lui semblait qu’on generait sa liberté d’action. Réussir seule, sans appui, sans aide, sans conseils, n’était-ce pas plus beau !

D’ailleurs, elle ne doutait pas du succes.

Mlle Diane de Sauvebourg était fort romanesque, et plus d’une fois au couvent, on lui avait reproché son exaltation, mais elle était en meme temps tres positive.

Les femmes seules ont assez de puissance pour associer ces deux dispositions si opposées ; elles savent garder la tete froide quand le cour flambe.

Cette toute jeune fille pouvait, tout en s’éprenant de chimeres, rester prudente et calculer. Elle avait appris beaucoup de choses au couvent, et son maintien de vierge, son air candide, dissimulaient une notable expérience et surtout une parfaite entente des intérets sociaux.

Avant tout, il fallait rencontrer Norbert et le rencontrer par le plus grand des hasards. Comment ?

Tout a coup elle parut prise d’un acces extraordinaire de charité. Porter des secours aux malades, aux vieillards, aux petits enfants, devint sa grande et unique préoccupation.

Sans cesse on la rencontrait par la campagne, parfois suivie d’un domestique chargé d’un panier de provisions le plus souvent seule, portant du bouillon dans une grande bouteille revetue d’osier.

– On se trompe souvent sur sa vocation, disait M. de Sauvebourg. Diane, décidément, était née pour etre sour de charité.

Il ne remarquait pas, le digne gentilhomme, et personne ne remarquait non plus que lui, que les protégés de Mlle Diane se trouvaient tous demeurer du côté de Bivron, particulierement dans les environs du château de Champdoce.

On ne la soupçonnait guere non plus d’établir ainsi des précédents, et de conquérir le droit de se montrer ou et quand bon lui semblerait sans qu’on en jasât.

Mais c’est en vain qu’elle multipliait ses courses, changeait ses heures, prenait tantôt la traverse et tantôt la grande route, le « sauvage de Champdoce » était invisible.

Meme, on ne le voyait plus régulierement a la messe le dimanche. Souvent le duc venait seul.

C’est qu’un événement insignifiant pour tout autre, immense pour lui et absolument inattendu, venait de bouleverser la vie de Norbert.

Une huitaine de jours apres lui avoir confié ce qu’il nommait la « raison d’État » de la maison de Champdoce, son pere le retint apres le dîner, qui avait lieu vers midi dans la salle commune, et ou mangeaient a la meme table que les maîtres les quarante serviteurs du château. On était alors a la fin d’aout, et tous les gens étaient employés au battage de la récolte.

– Il est inutile, mon fils, commença le vieux gentilhomme, de vous déranger pour rejoindre les ouvriers.

– C’est que, mon pere…

– Laissez-moi parler, je vous prie. Ma confiance de l’autre soir a du vous avertir que notre position était sur le point de changer. A dater d’aujourd’hui, vous ne travaillerez plus comme vous l’avez fait jusqu’ici. Je vous destine une tâche moins pénible, peut-etre, mais plus difficile. Vous surveillerez. Vous donnerez des ordres sous ma direction.

On eut dit, a l’air de Norbert, qu’il ne pouvait croire que son pere parlât sérieusement.

– Vous n’etes plus un enfant, continua le duc, je veux de mon vivant vous habituer a l’exercice de l’indépendance, afin qu’a ma mort vous ne soyez pas enivré de votre liberté.

Il se leva, alla prendre dans un coin un fort beau nécessaire de chasse, et le plaçant devant son fils, il ajouta :

– Je suis content de vous, et en voici la preuve. Vous trouverez dans ce nécessaire un fusil et un port d’armes. Mon garde, Thomas, a ce matin amené pour vous un chien d’arret qui est attaché sous le hangar. Vous chasserez. Il faut a un jeune homme quelques distractions. De plus, comme un chasseur est exposé a des dépenses imprévues, voici, pour faire le garçon, de l’argent que je vous exhorte a ménager, vous souvenant qu’une prodigalité inconsidérée peut retarder, ne fut-ce que d’un jour, le moment ou nos descendants reprendront leur rang.

Le vieux gentilhomme eut pu parler longtemps. Son fils écoutait, bouche béante, n’allongeant seulement pas la main pour prendre les six pieces de cinq francs qu’il lui tendait, si ébahi qu’il ne songeait meme pas a ouvrir le nécessaire.

Cette apparence d’impassibilité déplut au duc qui s’attendait a des transports de joie.

– Jarniton ! fit-il, vous le prenez bien froidement, je pensais vous etre agréable.

Norbert comprit qu’il ne pouvait plus longtemps garder le silence, et faisant un effort, il balbutia :

– Je vous remercie de votre bonté, je vous suis bien reconnaissant.

Mais le duc, impatienté, lui tourna le dos et sortit en grondant :

– Jarnibleu ! Qu’est-ce que cela signifie ? Ce garçon aurait-il conçu quelque fâcheux dessein ? Notre curé aurait-il raison ?

C’est qu’en effet, ces idées d’émancipation et de munificence, si contraires a ses grands principes, n’étaient pas venues naturellement a M. de Champdoce. L’honneur en revenait au curé de Bivron, qui les lui avaient soufflées.

Mais ce relâchement de discipline qui, un an plus tôt, eut rempli de joie de cour de Norbert, ne lui causa aucun plaisir. Il venait trop tard.

Sa haine contre son pere qu’il appelait son tyran, était trop terrible pour etre ainsi désarmée.

D’ailleurs, quelle si grande grâce lui accordait-on ? On lui donnait un fusil, la belle affaire ! Trente francs, quelle dérision !

En serait-il moins mal vetu, moins gauche, moins ridicule, moins ignorant, moins seul ? Ne continuerait-on pas a l’appeler le « Sauvage ? »

Quelles perspectives lui offrait-on, et approchaient-elles seulement de l’idéal du bonheur tel qu’il se le représentait ?

Car il ne cessait d’essayer d’ajuster a ses convoitises tout ce qu’il avait retenu de ses lectures désordonnées.

Cependant, la chasse était ouverte. Norbert chassa, prenant moins de plaisir a bruler de la poudre qu’a etre suivi de son chien, un épagneul magnifique répondant au nom de Bruno. Il avait un compagnon, enfin, un ami qui lisait dans ses yeux et qui, selon qu’il était triste ou gai, marchait la tete basse ou sautait a ses côtés.

Mais il ne pouvait cesser de songer a Dauman.

Il avait interrogé plusieurs ouvriers, et tous lui avaient répondu que « le président » était un homme dangereux, capable de tout.

Norbert n’en était que plus déterminé a retourner lui demander conseil. Pourtant il hésitait, il n’osait. Une derniere lueur de raison éclairait le précipice ou il allait rouler.