Les Errants de nuit - Paul Féval (père) - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1857

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Paul Féval (père)

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Opis ebooka Les Errants de nuit - Paul Féval (père)

1832, dans les Ardennes, du côté de Sedan. La famille Legagneur, d'origine belge, passe pour etre tres riche, mais jouit de peu de considération car melée a quelques affaires peu nettes. Antoine Legagneur, officier de l'armée française, s'arrange pour faire accuser de rébellion le maréchal des logis Hector qui ne sait pas qui sont ses parents. Sauf miracle, ce dernier sera fusillé. Le but de la manoeuvre est de faire disparaître l'héritier d'une tres grosse fortune cachée qui alors reviendra a Honorine de Blamont, Antoine ayant réussi a obtenir que cette derniere l'épouse. Le fabuleux trésor de l'abbaye d'Orval détruite lors de la révolution française est caché avec la fortune précitée. Beaucoup de gens cherchent, fouillent, creusent pour les retrouver. Le dernier abbé de l'abbaye vient de mourir, mais il a eu le temps de donner des indications a Jean Guern, ami de la famille d'Hector. Hector s'en sortira-t-il?...

Opinie o ebooku Les Errants de nuit - Paul Féval (père)

Fragment ebooka Les Errants de nuit - Paul Féval (père)

A Propos
Partie 1 - LE CONDAMNÉ A MORT
Chapitre 1 - LES SAUDEURS
Chapitre 2 - LE COFFRE DE FER

A Propos Féval (pere):

Paul Henry Corentin Féval, né le 29 septembre 1816 a Rennes, mort le 7 mars 1887 a Paris 7e, 19, rue Oudinot, est un écrivain français, dont l'ouvre composée de romans populaires édités en feuilletons, eut un succes considérable de son vivant. Au xixe siecle, sa notoriété égalait celle d’Honoré de Balzac et d’Alexandre Dumas.

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Partie 1
LE CONDAMNÉ A MORT


Chapitre 1 LES SAUDEURS

Ce sont des paysages magnifiques et variés a l’infini : de grandes forets, des rivieres, des montagnes. Cela s’appelle les Ardennes ; c’est plein de souvenirs. Et nul ne saurait dire pourquoi la poésie s’est retirée de ces admirables campagnes.

Est-ce l’odeur des moulins a foulons, ou la fumée noire des cheminées de la fabrique ? Cette charmante riviere, la Meuse, coule tout doucement et sans jamais faire de folies parmi les belles prairies un peu fades. On voit bien déja qu’elle est prédestinée a baigner les fanges grasses de la pacifique Hollande.

Ce n’est pas la Loire, celle-la, riante aussi, mais si fiere ! Ce n’est pas le Rhône, ce dieu fougueux ! Ce n’est pas la Seine, l’élégante, la française, qui baigne tant de palais et tant de cathédrales !

C’est bien la France encore, mais une France a part. La poésie n’est pas la comme en d’autres campagnes de notre pays, moins pittoresques, assurément, ni comme en d’autres villes moins riches. Le caractere manque ici parce que la ville a envahi la campagne, et la campagne la ville par la porte de la fabrique. Autant le paysan était beau sous son brave costume et meme sous la blouse de travail, autant il est, gauche et lourd sous la farauderie de sa terrible redingote mal faite.

Et pourtant, c’était le comté de Champagne. La foret des Ardennes est parsemée des pages de notre histoire.

Et d’autres souvenirs plus lointains encore abondent : c’était le rendez-vous de la chevalerie. La-haut, vers Francheval, le fier coursier des quatre fils Aymon n’a-t-il pas laissé l’empreinte de son sabot ? Voici Château-Renaud ! voici la Roche-Aymon ! Les noms sont une mémoire obstinée.

Mais ce ne sont plus que des noms.

Sedan a oublié Turenne et vit dans la gloire de ses casimirs noirs.

J’aurais renoncé a vous dire cette histoire, s’il nous avait fallu rester au bord de la Meuse, et voir toujours a l’horizon Sedan, la ville minutieuse et soigneuse. La plume est comme le pinceau : il lui faut un peu d’imprévu, un peu de désordre, un grain de poussiere. On ne peut pas faire un tableau avec un monsieur bien, brossé et tiré a quatre épingles ; non plus avec un parterre a compartiments réguliers, bordés de buis taillés au cordeau. Sedan trop balayé nous generait.

Mais Sedan ne nous genera pas. La foret des Ardennes est la tout pres. Le terrible balai n’a pas encore conquis ces sentiers perdus, et ces arbres énormes sont a l’abri du badigeon. Notre récit s’en va traversant la foret séculaire ; il passe la frontiere du Luxembourg, il va chercher, dans l’ancien comté de Chiny, les derniers paysans et les larges aspects de ce pays illustre qui s’appelle encore la vallée d’Orval. Grandes ruines faites par la guerre et les révolutions ! Thébaide opulente et hospitaliere que, le canon stupide a broyée ?

Aurea Vallis : Orval ! le val d’or ! Pactole caché derriere son rempart de chenes monstrueux, reliques pieuses et mystérieuses ou les décombres, la terre et l’eau recouvrent, dit-on, d’incalculables trésors…

 

C’était le premier dimanche de careme en l’année 1832. La nuit des Sauderies était commencée. On saudait d’un bout a l’autre de la ville, malgré la neige fine qui tombait tourbillonnant au vent d’hiver. C’est la un tres-vieil usage, absolument particulier au pays de Sedan. Sauder (on prononce ainsi le verbe souder dans la patrie de Turenne) veut dire ici fiancer dans le sens actif du mot.

Les jeunes gens du pays se donnent a eux-memes ce titre la jeunesse. C’est un détail, mais qui rentre bien dans la physionomie de cette colonie endimanchée. La jeunesse ! ce seul mot vous a une bonne odeur de libéralisme naif. Une contrée assez heureuse pour posséder une « jeunesse » est mure pour feter la Raison et adorer l’Etre supreme, au lieu du bon Dieu. Quand ces gros garçons rouges vous disent avec une fierté modeste : Je m’ai mis dans la jeunesse, on voit bien que la guitare de Jean-Jacques fait encore danser les moellons, et qu’il se pourrait trouver un dernier aréopage pour couronner des rosieres de la religion naturelle.

La sauderie appartient en propre a la jeunesse, qui s’adjoint, pour la circonstance, les polissons de la ville et des villages voisins. C’est en quelque sorte le parafe apposé au bas des farces du carnaval. Des que la nuit est tombée, on entend dans les rues le son rauque et discord des cornets a bouquins. La ville est aux saudeurs qui la parcourent, divisés en petites escouades de dix a douze mystificateurs. Tous sont armés de la redoutable conque. Chaque troupe a son chef.

Mais voici que la troupe s’arrete a la porte d’une maison de bonne apparence. Les cornets sonnent, puis le chef de la bande crie d’une voix retentissante :

– Saudés ! saudés ! – Qui ? demandent ensemble ses compagnons. – M. un tel avec Mlle une telle. – Sont-ils bien saudés ? – Oui ! répond bruyamment le chour. Et les cornets a bouquins d’offenser les oreilles du voisinage.

Telle est la sauderie au pays de Sedan. Il n’y a rien de plus, rien de moins. Les paroles de ces burlesques accordailles sont sacramentelles. Ailleurs, l’usage est un theme sur lequel l’entrain ou la fantaisie peuvent broder des milliers de variations, mais ici nous n’inventons rien. Notre esprit est muré comme nos villes : toutes ces citadelles et ces grandes maisons d’alentour sont faites pour fabriquer du drap, non des calembredaines.

Cela n’empeche pas l’usage d’etre fort curieux et véritablement utile. Les érudits prétendent qu’il a été inventé au XVe siecle par une vieille fille qui se nommait Mlle Mesnard ou la Mesnarde. Cette bonne personne ne trouvait pas a se marier, bien qu’elle en eut une considérable envie. Voyant l’âge venir elle consulta un clerc de l’abbaye d’Orval, qui lui dit de prendre patience. En revenant a son logis, elle rencontra sur la route, entre Douzy et Bazeille, le bedeau de Saint-Laurent de Sedan, qui allait de ci de la pour avoir eu trop soif. C’était un mardi-gras. La Mesnarde lui conta son cas et le bedeau lui dit :

– Que donneriez-vous bien, commere, a M. Saint-Laurent de Sedan, s’il sonnait vos noces ? – Dix sous d’or de Brabant, répondit la Mesnarde sans hésiter.

Le bedeau fit le compte. Dix sous d’or de Brabant valaient juste trente écus de Flandres a dix-sept pour la livre, chaque livre donnant vingt sous tournois de douze deniers. En ce temps, la pinte de biere ne coutait qu’un denier. Le bedeau trouva qu’il y avait juste cent vingt-deux mille quatre cents pintes de biere dans le mariage de la Mesnarde.

– A dimanche, ma commere ! dit-il ; M. Saint-Laurent vous accordera !

Pendant toute la semaine il songea. Le matin du premier dimanche de careme, il n’avait, pas encore trouvé moyen d’intéresser Saint-Laurent au mariage de la vieille fille. La peur le prit. Quand il avait peur, il bavait double, pour tâcher de se rassurer. Apres vepres, il s’était rassuré comme cela tant et si bien que ses jambes ne pouvaient plus le porter. Il s’en allait battant les murailles et répétant :

– Je voudrais pourtant bien la sauder… la sauder… la sauder !

Les jeunes gens qui passaient, le voyant ivre, l’arretaient et lui demandaient :

– Bedeau, qui veux-tu sauder ? – Ce n’est pas moi, mes amis, c’est Saint-Laurent. – Qui, bedeau, qui, qui ? – Je vous dis M. Saint-Laurent, mes amis. – Avec qui, bedeau ? – Avec la Mesnarde ma commere.

Or, il y avait a Sedan un procureur crasseux, cinq fois marqué au B, comme on dit, car il était borgne, bossu, boiteux, begue et breche-dents. Ce procureur avait nom maître Saint-Laurent. Des jeunes gens de la ville, trouvant qu’il faisait bien la paire avec la Mesnarde, qui était un peu plus laide qu’un péché mortel, prirent leurs cornets a bouquins et se rendirent sous ses fenetres, afin de lui donner une sérénade.

Le bedeau était rentré a son logis et dormait de désespoir.

C’est en dormant que vient la fortune. Toute la nuit, le procureur borgne, bossu, boiteux, begue et breche-dents avait entendu qu’on criait sous ses fenetres :

– Saudés ! saudés ! maître Saint-Laurent et la Mesnarde ! Saudés ! saudés ! la Mesnarde et Maître Saint-Laurent ! Le vilain n’avait jamais songé a mal, mais le diable marieur vint le tenter.

Des le matin, il mit ses chausses neuves et se rendit chez la Mesnarde. La Mesnarde était partie déja pour demander au bedeau le mari qu’il lui devait. Le procureur, ayant trouvé porte close, prit sa course vers la cathédrale, boitant et cahotant. Sur sa route, tout le monde lui riait au nez, et il en était content, car il n’avait point coutume de rencontrer tant de visages gais dans la rue. Il poussa la porte entr’ouverte du bedeau que la Mesnarde venait de battre comme plâtre parce qu’il n’avait point tenu sa promesse.

– Or ça ! lui dit le vilain, ne pourrai-je point rejoindre cette Mesnarde ? – Allez sur le chemin de l’enfer… commença le bedeau.

Mais, se ravisant :

– Que lui voulez-vous, a ma commere ? – Je veux l’épouser ! répondit le procureur. – Ô grand Saint-Laurent ! fit dévotement le pauvre bedeau. – C’est mon nom, en effet, repartit le vilain. Donnez-moi, je vous prie, des renseignements sur la Mesnarde, votre commere.

Le bedeau était un homme prudent. Au lieu de dire que la Mesnarde était bavarde comme une pie, menteuse, rechignée, médisante, etc., il répliqua :

– Mon maître, la Mesnarde est douce, modeste et bonne. Elle vaut dix sous d’or de Brabant. – Je vous les donnerai, s’écria le vilain, si vous parlez pour moi, bedeau, mon ami bedeau ! – Ô grand Saint-Laurent ! fit encore l’ivrogne, qui vit s’allonger devant lui, en perspective éblouissante, deux cent quarante-quatre mille pintes de biere cervoise.

Le procureur épousa la Mesnarde vers la Pâque. Il en eut pour tous les péchés qu’il avait commis. Quand ils passaient tous deux, on disait :

– Voila Saint-Laurent et son gril.

Toutes les vieilles demoiselles de Sedan voulurent etre saudées.Sedan devint le purgatoire des procureurs, greffiers, maltôtiers et autres. Et l’usage est resté. Pour quelques francs, les grands benets de « la jeunesse » se font sauder avec les demoiselles des contre-maîtres. Le bedeau de Saint-Laurent a pour héritiers et successeurs tous les gamins de la ville.

Mais ce n’est pas tout a fait pour raconter l’histoire du bedeau que nous avons parlé des sauderies. Arrivons a notre drame.

Il était environ dix heures du soir. Les rues commençaient a se faire silencieuses ; c’est a peine si de temps en temps on pouvait ouir encore la fanfare des cornets a bouquins, précédant le dialogue sacramentel. La fanfare avait fini cette année beaucoup plus tôt que de coutume, parce qu’une grave préoccupation pesait sur la ville. Le lendemain, lundi, au point du jour, on devait fusiller un homme au champ de Mars.

Un soldat, le plus beau chasseur du régiment de Vauguyon, un enfant de vingt ans, un enfant de Sedan, que chacun avait connu ouvrier dans la maison Legagneur, et qui portait déja les galons de maréchal des logis, apres six mois de service. Il se nommait Hector, le bel Hector, comme ils disaient tous. Il n’avait pas d’autre nom.

Mais des bruits singuliers couraient depuis son arrestation, qui avait eu lieu en foret, du côté de Francheval. Le pays connaissait traditionnellement les étranges aventures de la famille de Soleuvre, dont l’aîné, le plus haut personnage de la contrée, apres l’aîné de Bazeille, portait toujours, de pere en fils, ce nom d’Hector. Il y avait meme des gens pour prétendre que le bel Hector ressemblait au dernier baron de Soleuvre, qui s’était fait négociant a la fin de l’Empire et qui avait disparu, laissant sa maison aux mains des Legagneur.

Les Legagneur étaient une famille puissante dans l’industrie et puissante aussi pres de l’administration, depuis les événements de 1830. C’était un Legagneur, major au régiment de Vauguyon, qui avait fait condamner Hector. Il y avait eu, de la part du jeune homme, voies de fait envers un supérieur. On pensait qu’une rivalité était sous jeu.

Les Legagneur, Belges d’origine et venus du pays de Namur, passaient pour etre fort riches, mais ils avaient plus de crédit commercial que de considération. Ils étaient sortis avec bonheur de certaines affaires qui n’étaient pas nettes. Des bruits singuliers et presque lugubres couraient sur leur passé. Personne ne les accusait hautement, mais il semblait acquis que leur ceinture dorée valait mieux que leur renommée. On allait jusqu’a s’étonner de voir un Legagneur porter l’épaulette dans l’armée française.

Je dois ajouter ici que le commerce de Sedan est proverbialement respectable. Les vieilles familles industrielles de la ville et des alentours font assaut d’honneur et de probité. Les Legagneur, malgré leur réputation d’opulence, restaient isolés parmi leurs pairs.

Ils étaient nombreux. Ils avaient, outre leur fabrique, une maison de banque a Sedan et des succursales dans les départements voisins. Le second frere, Jean Legagneur, était établi en Belgique, a Namur. On disait que ses deux fils faisaient la contrebande en grand.

Je saisis l’occasion de faire remarquer que, la Belgique, comme la France, venait de subir une révolution. Assurément, la postérité rangera parmi les curiosités historiques ce pays, si passionnément imitateur. Bruxelles avait eu ses trois journées, a l’instar de Paris, et de sourdes agitations, qui n’avaient rien de politique, régnaient le long de la frontiere.

Il y a toujours la-bas de bonnes gens qui sont enchantés quand l’eau se trouble. C’est l’heure de pecher. Toutes les industries interlopes se développent alors outre mesure, et le travail déserté cede une moitié de ses soldats aux aventures.

C’était ainsi a l’époque ou nous parlons ; jamais on n’avait vu tant de contrebandiers ni de braconniers. La jeunesse de certains villages partait en masse au milieu de la nuit pour mettre en coupe réglée les forets du Luxembourg. Le bois, disaient ces casuistes, était a tout le monde, comme l’air et l’eau : systeme ingénieux qui ne peut etre réfuté que par la gendarmerie. Enfin, chose rare dans ces districts laborieux et tranquilles, les grands chemins étaient infestés de malfaiteurs.

L’opinion publique se préoccupait en outre beaucoup d’une sorte d’association mystérieuse dont on ne connaissait bien ni le but ni l’organisation. Les uns lui attribuaient tous les méfaits commis a dix lieues a la ronde, les autres voyaient en elle seulement une confrérie instituée pour la recherche des trésors.

Il n’est pas possible de vous dire combien est enracinée, dans cette partie des Ardennes, la croyance aux trésors cachés. Cette foi n’existe pas seulement chez la classe populaire, on cite des exemples de négociants, de lettrés, de légistes, qui se sont ruinés a interroger le sol pour lui arracher son secret.

Je ne sais pourquoi le nom des Legagneur était melé parfois aux vagues et bizarres histoires qui se racontaient touchant les Errants de nuit. Ils n’étaient pas gens a courir les aventures, et cependant on prétendait que les deux neveux de Michel Legagneur, le grand Legagneur de Sedan, qu’on appelait aussi le baron Michel, avaient été rencontrés en conférence nocturne avec le piémontais Battaglia, dont la baguette, allait droit a l’or comme l’aimant va au fer.

On disait meme que l’ancien tondeur de drap, Nicolas Souquet, surnommé le cloqueur, qui passait pour faire pis que la contrebande, s’était vanté dans les cabarets d’avoir un compte-courant chez les Legagneur. Une cloquea Sedan est une greve a Paris. Nicolas Souquet avait démonté une douzaine de fabriques en sa vie. C’était un homme célebre, un cloqueur !

Ce fut devant la maison Legagneur que s’arreta la derniere bande de gens faisant la sauderie. La bande était composée de onze personnes, y compris le chef, grand gaillard a la tournure débraillée. Quelques enfants attardés la suivaient a distance.

La maison Legagneur, située non loin de l’arsenal, était presque un monument. Bien des gens l’appelaient encore l’hôtel Soleuvre, quoique le grand Legagneur, le baron Michel, y eut établi sa demeure. La façade, datant de la fin du XVIe siecle, présentait sur la rue un développement énorme. Au premier étage, le centre de cette façade était occupé par un grand balcon de fer forgé, aux chiffres réunis des deux maisons incessamment alliées : Soleuvre et Bazeille.

Il y avait cette nuit de la lumiere aux fenetres. On dansait chez le baron Michel. Les demeures voisines étaient noires, sauf une habitation de pauvre apparence, élevée d’un seul étage, dont les croisées du rez-de-chaussée laissaient passer une lueur pâle.

Quelques minutes avant l’arrivée des saudeurs, vous eussiez entendu, parmi le silence qui emplissait la rue, deux bruits d’espece bien différente. Du côté de la maison Legagneur, le son du violon ; du côté de la masure, une sourde et lente psalmodie.

A droite, chez le baron, derriere la mousseline des rideaux, on devinait des ombres qui allaient au mouvement balancé de la contredanse. A gauche, dans la masure, pour apercevoir quelque chose, il eut fallu s’approcher de bien pres et coller son oil au châssis, car une serge épaisse était au-devant des vitres.

Si quelqu’un eut fait cela, il aurait vu un de ces contrastes frappants auxquels chacun de nos pas se heurte dans la vie. Dans une salle basse, triste et nue, un vieillard suait son agonie. Il tenait a la main le crucifix, et sa face ravagée exprimait la résignation du chrétien.

Autour de lui, cinq personnes se rangeaient : un pretre, deux enfants de chour, un homme a longs cheveux blancs qui semblait singulierement robuste encore, malgré son grand âge, et une femme de soixante-ans, a figure masculine, droite sur ses hanches, et campée comme un soldat. C’étaient le mari et la femme, on sentait cela : un beau couple paysan, sain, vigoureux, solide. La bonne femme était propre, mais humble dans son costume ; l’homme portait avec une sorte de fierté grave sa veste de drap fin, amplement taillée a la mode de la campagne, et ses culottes courtes de velours qui dessinaient une jambe robuste.

Au village, on rentre dans la loi de nature, qui a fait le mâle plus brillant que la femelle. Dans nos villes, c’est le contraire.

Aux premiers sons du cornet a bouquins des saudeurs l’agonisant rendit une plainte. Le paysan dit a sa femme :

– Julienne, allez sur la porte et faites taire ces chats-huants !

– Oui, la Victoire, répliqua la bonne femme avec une respectueuse déférence.

Elle serra le chapelet qu’elle tenait a la main et se dirigea vers le seuil. Le mourant fit un signe.

– Restez, Julienne ! ordonna le paysan. Il paraît que ce n’est pas l’idée de frere Arsene.

La bonne femme s’arreta aussitôt. Le pretre avant d’entamer les prieres qui accompagnent le dernier sacrement, disait, sur la demande du mourant, le Dies ira que son doigt décharné avait désigné dans le livre.

Ç’avait été une longue agonie que celle de l’homme qui s’éteignait sur le grabat. Il y avait plus de douze heures qu’il ne parlait plus. En ce moment, la bande joyeuse arrivait sous les fenetres des Legagneur.

– Saudés ! saudés ! cria le chef de sa voix enrouée.

Le paysan a cheveux blancs se prit a écouter.

– Vous entendez mieux que moi, Julienne… murmura-t-il.

– C’est la voix de Nicolas Souquet, la Victoire, répondit la bonne femme, si vous voulez.

Une étincelle semblait se ranimer dans les yeux du mourant.

– Qui ? demanda cependant la bande. Qui, qui ?

Le pretre disait en latin, continuant le psaume :

« – La trompette fera entendre son terrible éclat, qui pénétrera au fond des sépulcres, pour réunir tous les morts devant le trône. »

– M. le major Antoine Legagneur, répondit le chef des saudeurs, et Mlle Honorine de Blamont !

Le pretre continua encore de réciter :

« – Quand-le juge sera sur son siege, tout ce qui est caché apparaîtra, et aucun crime ne restera sans vengeance. »

– Sont-ils bien saudés ? ajouta le chef, selon la formule.

Le mourant répondit d’une voix creuse, mais distincte :

– Non, Dieu ne permettra pas cela !

Puis, continuant lui-meme la prose du Dies ira, il récita, les levres sur les pieds du crucifix :

« – Roi de la majesté redoutable, sauveur qui ne reçois point de salaire, source de miséricorde, sauve-moi ! »

Le chour criait a tue-tete, au dehors :

– Oui ! oui ! ils sont bien saudés !

Et la fanfare cornait dans la ville silencieuse.


Chapitre 2 LE COFFRE DE FER

Il y avait dans cette pauvre chambre mortuaire deux chaises, une table de sapin et un coffre massif couvert d’admirables sculptures. Vous l’eussiez pris d’abord pour un meuble en bois de chene noirci, mais la rouille qui s’amoncelait dans les creux et le froid toucher annonçaient le fer.

On trouve dans quelques châteaux voisins de la frontiere de ces pieces en fer forgé d’une valeur inestimable. Le marteau de frere Amand Robin, de Chauvency-le-Château, qui avait forgé les féeriques ornements de l’église neuve, en l’abbaye d’Orval, était plus délicat que le burin des ciseleurs. Mais pourquoi ce coffre merveilleux dans cet indigent asile ?

Au-dessus du coffre pendait comme un trophée de haillons ou l’on avait peine a reconnaître les débris d’un costume monacal.

Dans la rue, les cornets des saudeurs se turent subitement. Les fenetres de la maison Legagneur, qui donnaient sur le balcon, venaient de s’ouvrir. Le riche baron Michel apparaissait, comme un roi qui vient saluer son peuple, suivi de serviteurs portant des flambeaux et d’une partie de la famille. Le major Antoine vint s’accouder a la balustrade.

– Merci, mes bons amis, merci ! dit-il.

Puis il lança plusieurs poignées de pieces de monnaie qui tinterent sur le pavé.

– C’est de l’argent, dit Julienne, qui pretait l’oreille.

– Du temps que cette maison-la était l’hôtel de Soleuvre, répondit le beau vieux paysan a cheveux blancs, j’ai vu les deux Hector, que Dieu les bénisse ! Hector de Bazeille, Hector de Soleuvre, jeter les pieces d’or comme une pluie sur tous ceux qui passaient.

La voix du mourant répéta comme un écho :

– Hector de Soleuvre !…

Le pretre ouvrait la boîte qui contient les saintes huiles. Les saudeurs criaient vivat ! au dehors. En un moment ou le silence régnait a la fois dans la rue et dans la chambre funebre, des pas se firent entendre tout contre la croisée. On se prit a parler a voix basse. Quelques mots seulement vinrent aux oreilles de ceux qui entouraient le lit. On disait :

– Dessécher l’étang… faire des fouilles… les Errants de nuit…

Le paysan et sa femme échangerent un rapide regard. Le pretre récitait déja la priere magnifique qui accompagne l’extreme-onction. Tout le monde s’agenouilla. Au dehors, les fenetres de la maison Legagneur se refermaient et la fanfare éclatait en s’éloignant.

Quelques minutes apres, il ne restait plus aupres du moribond que le paysan la Victoire. Sa femme Julienne avait pris son bâton pour servir d’escorte au pretre jusqu’a l’église voisine. Elle n’avait pas peur de deux hommes.

Le paysan s’appelait Jean Guern. Ce n’est pas un nom de buveur de biere. Jean Guern venait de Lamballe, au pays de Bretagne. Il avait soixante-quinze ans. Quatre hommes, voila sa mesure. Quand Julienne et lui revenaient le soir par les sentiers, a travers champs, frappant le sol de leur pas lent et sur, il n’eut pas fait bon a une demi-douzaine de mal-voulants de leur barrer le passage.

Jean Guern avait été dragon de Cluny, avant la révolution de 1789. C’était au régiment qu’il avait gagné son nom de la Victoire. Il n’y avait que Julienne, sa femme, pour avoir le droit de l’appeler ainsi. Les autres devaient dire : Monsieur Guern ; il n’admettait point de familiarité.

Il y avait quarante-cinq ans que Jean Guern demeurait dans le pays, au gros village de Bazeille, ou il exerçait la profession de sellier-carrossier. On venait a lui de bien loin. C’était, dans son genre, un artiste sans rival. Il disait parfois, quand ses quatre grands fils étaient au logis, assemblés autour de la vaste cheminée :

– Qui vit de peu est toujours assez riche. Mais si j’avais autant de cent francs de rente que j’ai envoyé de carrosses rouler sur le pavé de Paris, on ne ferait plus de drap au château de Bazeille car je l’acheterais !

Il avait conservé aux anciens seigneurs de Bazeille un attachement qui tenait du culte. Souvenez-vous qu’il était de Bretagne, ou le dévouement s’obstine.

Malgré son dire, il vivait de peu et il n’était pas riche. Les marchands, qui avaient remplacé partout, dans le pays, les gentilshommes vaincus, ne l’aimaient point, parce qu’il n’était pas homme a cacher ses regrets. Il avait été, en définitive, l’ami des Soleuvre, des Bazeille, des Blamont et autres, comme Benvenuto était l’ami de François Ier. Il ne voulait pas etre l’ami de leurs successeurs.

Et ses outils se rouillaient dans son atelier désert. Julienne avait eu parfois bien de la peine a donner du pain aux enfants. Mais elle n’avait garde de se plaindre, la rude et bonne femme : la Victoire ne pouvait pas avoir tort. Dans ce ménage, aux allures hautement patriarcales, le rôle de la femme était tout entier d’obéissance et d’abnégation. Hors du ménage, Julienne redevenait la femme forte, la femme un peu trop forte.

Jean Guern racontait volontiers comme il avait eu l’idée d’épouser Julienne, au temps jadis. Tous les gouts sont dans la nature. Bien des gens se seraient effrayés de ce qui fut pour lui un appât irrésistible.

Une fois que Julienne était a repasser du linge, dans la ferme de son pere, il vint trois dragons de Cluny demander a boire, Julienne avait seize ans. Elle donna a boire aux dragons de Cluny. L’un d’eux, grand gaillard habitué a traiter le village en pays conquis, voulut prendre la taille de Julienne. Elle lui dit : Ne vous y fiez mie l’homme ! Le dragon persista. Elle lui dit encore : Ne faut mie me fâcher ! Le dragon téméraire fit mine de l’embrasser.

– Nichetée ! T’as fronté la fille a m’pere ! s’écria-t-elle en redressant sa tete au-dessus de celle du dragon. C’est péché !

Il y avait deux tisons qui brulottaient dans l’âtre. Julienne empoigna le dragon, traversa la chambre en le tenant dans ses bras et le jeta dans le feu comme une brassée de copeaux. Puis elle mit son pied dessus, repoussant des deux mains, a dix pas, les deux camarades terrifiés. S’il y avait eu un bon brasier sous le chaudron, le troupier y passait.

La Victoire entendit parler de cela.

– Voila une femme ! se dit-il.

Il vint faire sa cour, et fut agréé. Sur ces entrefaites, Mgr de Cluny, archeveque de Lyon, l’appela pres de lui pour lui faire un sort. C’était un prélat magnifique ; il ne voulait pas d’autres carrosses que ceux de Jean Guern. La pauvre Julienne le reconduisit jusqu’au détour du chemin en pleurant :

– La Victoire, lui dit-elle, va lo etre moult riche, apres le temps ; ne nous ronaîtrez plus ! (vous allez etre bien riche : vous ne nous connaîtrez plus !)

Mais la Victoire était un chevalier. Il épousa Julienne et ne fit pas fortune.

Il y avait quantité de raisons pour qu’il ne fît pas fortune.

Le général L*** le fit venir une fois sur la grande route, ou sa chaise était brisée. La Victoire se mit a travailler, et le général lui disait :

– Je donnerais cent écus pour etre a Sedan avant la nuit !

Quand la Victoire eut achevé, le général lui demanda :

– Qu’est-ce pour votre peine, l’ami ? – Un louis d’or, répondit Jean Guern. – Comment, coquin ! s’écria le général L***.

Il n’acheva pas. D’un seul coup de son couteau de bourrelier, la Victoire avait tranché le ressort de la chaise. Le général vint sur lui la canne levée. Jean Guern brisa la canne sur son genou.

– Morbleu ! lui dit l’autre, je ne suis pas le plus fort, Raccommode-moi cela, et tu auras dix louis !

Jean Guern ne bougea pas.

– Les veux-tu d’avance ? – Je veux que vous restiez la, mon général lui répondit Jean Guern en soulevant son grand chapeau : vous m’avez appelé coquin, c’est péché. Voici l’heure de la soupe, a vous revoir. Qui vit de peu est toujours assez riche.

Il raconta cela a Julienne qui dit :

– Vous avez bien fait, la Victoire, si vous voulez, mais nous n’amasserons jamais de quoi !

Il y avait quarante ans de cela, et la prédiction de la bonne femme s’était réalisée. Jean Guern, a l’heure ou nous sommes, vivait de si peu, qu’il devait se trouver bien riche. Mais il avait gardé ses gouts de grande tenue, et vous n’eussiez trouvé dans le village de Bazeille ni un métayer, ni un tisseur pour avoir si haute mine que lui. Il s’assit sur l’une des chaises, au pied du lit du mourant, qui était maintenant immobile. Jean Guern réfléchissait.

– Bien des gens croient qu’il a perdu la raison depuis des années, pensait-il, mais il connaît plus d’un secret…

– Frere Arsene, ajouta-t-il doucement il est grand temps de me dire pourquoi vous m’avez fait venir cette nuit.

Il n’eut point de réponse.

– Ne pouvez-vous parler ? demanda le paysan.

Point de réponse encore.

Jean Guern croisa ses bras, et tout naivement il interrogea disant : Frere Arsene, etes-vous mort ?

Cette fois, les paupieres du moribond eurent un battement. Au mouvement de ses levres, Jean Guern crut deviner qu’il lui disait : Approchez-vous de moi.

Il se leva et obéit.

– Donnez-moi une goutte d’eau, lui dit le malade. Jean Guern avisa la cruche. Il versa deux ou trois gorgées dans la tasse de faience qui était par terre aupres du lit, et y ajouta un doigt d’eau-de-vie. L’eau-de-vie était a Jean Guern. Il en portait toujours sur lui dans une demi-pinte vetue de jonc tressé. Le mourant mouilla ses levres a ce breuvage. Puis il fut deux ou trois secondes dans le recueillement.

– Monsieur Jean, dit-il tout a coup d’une voix distincte, j’ai confiance en vous parce que vous etes un chrétien. Il y a la-bas, sous la terre et sous l’eau, dans les ruines d’Orval, de quoi reconstruire le monastere plus grand et plus beau qu’il n’était au moment de sa chute. Mais la prophétie annonce que les temps ne sont pas venus. A quoi bon dire : les trésors sont ici ou la, si les trésors doivent tomber aux mains des damnés ? Le coffre de fer appartient a l’abbaye. Il était dans l’oratoire de dom Lucas de Treves, notre dernier abbé. Il y retournera un temps qui sera. Dans le coffre, c’est la fortune de Soleuvre qui git.

Il s’arreta. Jean Guern l’écoutait attentivement.

Les prophéties du solitaire d’Orval sont célebres dans l’Ardennes, a ce point que personne n’en ignore la teneur. La révolution de juillet 1830, qui s’y trouve prédite en termes expres, leur avait donné récemment aux yeux des habitants de ces campagnes une valeur extraordinaire.

– La… la… reprit le mourant, dont la main montrait le coffre de fer.

Son bras retomba. Une idée pénible travaillait son cerveau.

– Le soldat prisonnier… continua-t-il ; j’ai envoyé l’argent… la lime… le diamant… et tout… Il y a longtemps… mais le désespoir est aussi une chaîne… On lui a dit : Elle t’a oublié… et il reste dans son cachot… et il attend la mort…

Il parlait si bas désormais, que Jean Guern avait peine a entendre.

– Mon frere, dit ce dernier, de quel soldat parlez-vous ?

L’agonisant ne répondit pas, mais il murmura :

– Elle dont le cour est encore plus beau que le visage !

– Je ne vous comprends pas, mon frere, fit Jean Guern, qui avait de la sueur aux tempes, par l’effort qu’il faisait pour deviner la pensée obscure du mourant.

Celui-ci eut un spasme qui faillit l’emporter. Jean Guern rapprocha la tasse de ses levres.

– Je suis bien vieux, reprit-il en meme temps, mais j’ai Dieu merci ! du bon sang dans les veines. Si quelque chose peut etre fait pour la mémoire de MM. de Soleuvre et de Bazeille, me voila !

– Oui, murmura vivement le malade ; sans la prédiction, aurais-je attendu si longtemps ? Il est bien tard ! Quelque chose peut encore etre fait. S’ils avaient eu leur argent autrefois… mais je ne m’en suis pas servi, monsieur Guern.

Il s’interrompit pour réciter :

« – Sauveur qui ne reçois point de salaire, source de miséricorde, sauvez-moi ! »

Ses yeux roulerent tout effarés.

– On a écrit ! reprit-il avec égarement ; on a écrit au roi et a ses ministres… A-t-on reçu la grâce ? il faut aller a la prison ! Il faut le délivrer… a tout prix…

Il essaya de parler encore, mais l’agonie le domptait.

Il entr’ouvrit, par un effort désespéré, sa chemise de grosse toile, et montra une clef qui pendait a son cou parmi des médailles bénies.

– La ! répéta-t-il, tandis que ses yeux ternes essayaient encore de se retourner vers le coffre ; la ! tout est la !

Sa main froide et mouillée rencontra la bonne grosse main de Jean Guern et s’y cramponna. Puis ses doigts lâcherent prise. Il ne respira plus.

– Requiescat in pace ! murmura Jean Guern.

Il ferma les yeux du mort, apres s’etre assuré que son cour ne battait plus, et lui jeta le drap sur le visage. Julienne rentrait.

– C’est donc fini ? demanda-t-elle.

– Il était le dernier, répondit Jean Guern ; il avait vingt ans quand le couvent fut saccagé. Il savait ou sont les trésors.

– Vous l’a-t-il dit, la Victoire ?

– Non ! il ne me l’a pas dit.

– Dieu ait son âme !

Ils se mirent tous deux a genoux et réciterent le De profundis. Apres cela, Jean Guern dit :

– Julienne, coupez le cordon qui retient cette clef.

Il venait de découvrir la poitrine du mort. Julienne se signa, toute tremblante, mais elle obéit. Jean Guern prit la clef et ouvrit le coffre de fer.

– Tenez la lumiere Julienne, ordonna-t-il.

– Oui, la Victoire, si vous le voulez, répondit la bonne femme, dont les dents claquaient.

Ce n’était pas la frayeur. Mais elle n’avait pas entendu frere Arsene nommer Jean Guern son exécuteur testamentaire. Elle ne soupçonnait pas son mari, Julienne, non. Mais son cour se serrait. Avant de soulever le couvercle du coffre-fort, Jean Guern dit :

– Voici les dernieres paroles de frere Arsene : « La fortune des Soleuvre est la dedans. ».

– Merci ! la Victoire, murmura la bonne femme, dont la main ne trembla plus. Puis elle ajouta : – C’est Mlle Honorine qui est l’héritiere maintenant.

Tous deux se pencherent avec curiosité, pendant que Jean Guern levait le couvercle. Il y avait dans le coffre un petit tas de papiers, une plume, un crayon, une écritoire. Jean Guern prit tous les papiers d’une seule poignée. Il les étala sur la table, apres avoir refermé le coffre.

– M’est avis, dit-il, qu’il y a la dedans de l’embarras pour nous.

– Ça se peut, la Victoire, repartit Julienne, mais la mere de Mlle Honorine était une Bazeille.

Jean Guern tendit sa main. La bonne femme lui donna une étreinte toute virile.

– Tiens ! s’écria-t-elle, pendant que son mari dépliait deux feuilles de papier, réunies a l’aide d’une épingle, on dirait des images !

Jean Guern examinait les deux papiers attentivement.

– La Victoire, demanda Julienne impatiente, car elle ne savait pas lire, qu’est-ce donc que cela ?

– Le premier papier, répondit le vieillard avec recueillement, est le plan de l’abbaye d’Orval. J’ai vu ces grands palais debout. C’était la merveille du monde ! Le second papier, porte deux écussons : celui de l’abbaye a droite, celui de Soleuvre a gauche avec sa devise latine : Solum opus. C’est tout.

– Et la, dans le coin, la Victoire, qu’y a-t-il d’écrit ?

Jean Guern se courba. L’écriture était tres-fine. Il lut avec effort :

– Ne vendez pas le Christ pour trente deniers.

– Que signifient ces paroles ? murmura la bonne femme.

Jean Guern songeait. Sa large main était posée sur les deux papiers ouverts. Les rides de son front se creusaient. « Ne vendez pas le Christ pour trente deniers ! » Évidemment, ces mots se rapportaient aux armoiries de la maison de Soleuvre, qui étaient des armes parlantes et qui portaient : d’azur a la main d’argent, issant d’un nuage de meme et supportant un crucifix d’or. C’est ma seule ouvre, disait la devise : Solum opus. Jean Guern resta muet pendant plusieurs minutes.

– Il y a quelque chose, Julienne, dit-il enfin, c’est une devinaille. Nous chercherons.

– Oui, la Victoire, nous chercherons. Mais pourquoi ce point rouge dans la poitrine du Christ ?

Jean Guern tressaillit. A la place ou, d’ordinaire, on voit la blessure faite par la lance, on avait dessiné un tout petit cour écarlate. Jean Guern songea encore et répéta :

– Il y a quelque chose ; cherchons !

Il prit au hasard un papier dans le tas. C’était un chiffon jauni sur lequel était collée une mince bande de parchemin qui portait en caracteres presque effacés : « Le cour est d’or, il vaut six cent mille écus. »

Guern lut tout haut. Julienne s’écria en joignant les mains :

– Y a-t-il tant d’argent sur la terre ?

La sueur perçait sous les cheveux blancs de Jean Guern.

– Me voila bien vieux, pensa-t-il tout haut, pour me jeter la dedans ! et la raison du pauvre frere Arsene Scholtus n’était pas solide…

Machinalement, il avait ouvert un autre papier. Celui-ci portait en tete : Pour Jean Guern. Il était de l’écriture du mort. Frere Arsene y disait : « Je m’adresse a Jean Guern, parce que je l’ai toujours vu brave, généreux, prudent et fort…

– Cela est vrai, la Victoire, interrompit julienne.

– Silence ! femme… « je m’adresse a Jean Guern, parce qu’il a été l’ami et le serviteur de Bazeille, le serviteur et l’ami de Soleuvre. L’enfant a dans ses veines le sang de Bazeille et de Soleuvre. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Je ne suis qu’un pauvre vieillard, et mes secrets me pesent. « Je certifie sur les trois portes ouvertes par Notre-Seigneur au salut de l’homme pécheur, sur la Foi, sur l’Espérance et sur la Charité, que le jeune homme portant le nom d’Hector, maréchal des logis au deuxieme régiment de Vauguyon, comme on l’appelle, est né du légitime mariage du baron de Soleuvre et de Constance de Bazeille… Les preuves de sa naissance sont avec les six cent mille écus qui forment son héritage. »

Julienne se leva toute droite, criant :

– Constance ! m’nafant ! (mon enfant.)

Les bras du vieillard tombaient. Julienne avait nourri de son lait les deux sours jumelles : les deux dernieres Bazeille, cette Constance, dont parlait le billet de frere Arsene, et Mathilde, mere d’Honorine de Blamont. De grosses larmes étaient sur la joue rude de la bonne femme. Constance était morte, Mathilde était morte, toutes deux bien jeunes et si belles ! toutes deux malheureuses et loin du pays !

– M’nafant ! M’nafant ! répétait-elle, revenant au patois dans l’exces de son émotion.

Puis, soudain plus bleme que le visage du mort :

– La Victoire, mon homme ! prononça-t-elle d’une voix étranglée ; comment l’appellent-ils donc, celui-la qui sera fusillé demain ?

La tete de Jean Guern s’inclina lourdement sur sa poitrine.

– Il y a des choses qui ne sont pas possibles ! murmura-t-il ; non ! non ! je ne veux pas croire cela !

Dans le profond silence qui suivit, le mari et la femme purent entendre la grand’porte de la maison Legagneur tourner avec bruit sur ses gonds. Les invités du baron Michel sortaient de bonne heure et sortaient gaiement. Quelques douces voix de jeunes femmes échangeaient les adieux, expliquant qu’il fallait se lever matin le lendemain pour aller au champ de Mars…

Au champ de Mars, ou ce beau jeune soldat devait tomber avec des taches rouges a sa chemise. On ne voit pas cela tous les jours !

Julienne serra son bâton d’une main convulsive et dit :

– Nous y serons aussi, nous deux, pas vrai, la Victoire, si vous voulez ?