Les Aventures de John Davys - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1839

Les Aventures de John Davys darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Les Aventures de John Davys - Alexandre Dumas

John Davys passe son enfance seul, entre son pere, glorieux officier de marine â la retraite et sa tendre mere. Apres quelques années au college, il embarque lui aussi. Sa carriere lui fait découvrir tous les aspects de la vie a bord: beauté et intéret de la navigation et des escales, rencontre avec des personnages marquants mais aussi rudesse des marins. En butte aux injustices de Burke, le second du bâtiment, il décide de se venger et le tue en duel. Sa carriere est brisée, il est exilé. Apres avoir subi un naufrage et survécu miraculeusement â un abordage, il se lie avec un chef de pirates, Constantin. Admis â pénétrer dans son repaire, il tombe passionnément amoureux de sa fille Fatinitza. Avant de l'épouser, il décide de recevoir la bénédiction de ses parents, qui le rappellent a Londres pour que son proces soit révisé. De retour en Angleterre, il est jugé puis acquitté, et reçoit le consentement de ses parents. Malheureusement, son retour est beaucoup plus long que prévu...

Opinie o ebooku Les Aventures de John Davys - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Aventures de John Davys - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

 

Il y a a peu pres quarante ans, a l’heure ou j’écris ces lignes, que mon pere, le capitaine Édouard Davys, commandant la frégate anglaise la Junon, eut la jambe emportée par un des derniers boulets partis du vaisseau le Vengeur, au moment ou il s’abîmait dans la mer plutôt que de se rendre.

Mon pere, en rentrant a Portsmouth, ou le bruit de la victoire remportée par l’amiral Howe l’avait précédé, y trouva son brevet de contre-amiral ; malheureusement, ce titre lui était accordé a titre d’honorable retraite, les lords de l’amirauté ayant, sans doute, pensé que la perte d’une jambe rendrait moins actifs les services que le contre-amiral Édouard Davys, a peine arrivé a l’âge de quarante-cinq ans, pouvait rendre encore a la Grande-Bretagne, s’il n’avait point été victime de ce glorieux accident.

Mon pere était un de ces dignes marins qui ne comprennent pas trop de quelle nécessité est la terre si ce n’est pour se ravitailler d’eau fraîche et y faire sécher du poisson. Né a bord d’une frégate, les premiers objets qui avaient frappé ses yeux étaient le ciel et la mer. Midshipman a quinze ans, lieutenant a vingt-cinq ans, capitaine a trente, il avait passé la plus belle et la meilleure partie de sa vie sur un vaisseau, et, tout au contraire des autres hommes, ce n’était que par hasard, et presque a son corps défendant, qu’il avait parfois mis le pied sur la terre ferme ; si bien que le digne amiral, qui aurait retrouvé son chemin, les yeux fermés, dans le détroit de Behring ou dans la baie de Baffin, n’aurait pu, sans prendre un guide, se rendre de Saint-James a Piccadilly. Ce ne fut donc point sa blessure en elle-meme qui l’affligea, ce furent les suites qu’elle entraînait apres elle : c’est que, parmi toutes les chances qui attendent un marin, mon pere avait souvent songé au naufrage, a l’incendie, au combat, mais jamais a la retraite, et la seule mort a laquelle il ne fut pas préparé était celle qui visite le vieillard dans son lit.

Aussi la convalescence du blessé fut-elle longue et tourmentée ; sa bonne constitution finit cependant par l’emporter sur la douleur physique et les préoccupations morales. Il faut dire, au reste, qu’aucun soin ne lui manqua pendant son douloureux retour a la vie : sir Édouard avait pres de lui un de ces etres dévoués qui semblent appartenir a une autre race que la nôtre, et dont on ne trouve les types que sous l’uniforme du soldat ou la veste du marin. Ce digne matelot, âgé de quelques années de plus que mon pere, avait constamment suivi sa fortune, depuis le jour ou il était entré comme midshipman a bord de la Reine Charlotte jusqu’a celui ou il l’avait relevé, avec une jambe de moins, sur le pont de la Junon ; et, quoique rien ne forçât Tom Smith a quitter son bâtiment, quoique lui aussi eut revé la mort d’un soldat et la tombe d’un marin, son dévouement pour son capitaine l’emporta sur son amour pour sa frégate : aussi, en voyant arriver la retraite de son commandant, il sollicita immédiatement la sienne, qui, en faveur du motif qu’il faisait valoir, lui fut accordée, accompagnée d’une petite pension.

Les deux vieux amis – car, dans la vie privée, la distinction des grades disparaissait – se trouverent donc tout a coup appelés a un genre de vie auquel ils étaient loin d’etre préparés, et dont la monotonie les effrayait d’avance ; cependant il fallait en prendre son parti. Sir Édouard se rappela qu’il devait avoir, a quelques centaines de milles de Londres, une terre, vieil héritage de famille, et, dans la ville de Derby, un intendant avec lequel il n’avait jamais eu de relations que pour lui faire passer de temps en temps quelque argent dont il ne savait que faire, et qui provenait de ses gratifications ou de ses paris de prise. Il écrivit donc a cet intendant de le venir joindre a Londres, et de se préparer a lui donner, sur l’état de sa fortune, tous les renseignements dont, pour la premiere fois, les circonstances dans lesquelles il se trouvait lui faisaient sentir le besoin.

En vertu de cette invitation, M. Sanders arriva a Londres avec un registre sur lequel étaient inscrites, dans l’ordre le plus scrupuleux, les recettes et les dépenses de Williams-house, et cela depuis trente deux ans, époque de la mort de sir Williams Davys, mon grand-pere, lequel avait fait bâtir ce château et lui avait donné son nom. En outre, et par ordre de dates, étaient portées en marge les différentes sommes envoyées successivement par le possesseur actuel, ainsi que l’emploi qui en avait été fait ; emploi qui, presque toujours, avait eu pour but d’arrondir la propriété territoriale, laquelle, grâce aux soins de M. Sanders, était dans l’état le plus florissant. Relevé fait de l’actif, il se trouva que sir Édouard, a son grand étonnement, jouissait de deux mille livres sterling de rente, qui, jointes a son traitement de retraite, pouvaient lui constituer soixante-cinq a soixante et dix mille francs de revenu annuel. Sir Édouard avait, par hasard, rencontré un intendant honnete homme.

Quelque philosophie que le contre-amiral eut reçue de la nature et surtout de l’éducation, cette découverte ne lui était pas indifférente. Certes, il eut donné cette fortune pour ravoir sa jambe et surtout son activité ; mais, puisque force lui était de se retirer du service, mieux valait, a tout prendre, s’en retirer dans les conditions ou il se trouvait, que réduit a sa simple retraite : il prit donc son parti en homme de résolution, et déclara a M. Sanders qu’il était décidé a aller habiter le château de ses peres. Il l’invita, en conséquence, a prendre les devants, afin que toutes choses fussent pretes pour son arrivée a Williams House, arrivée qui aurait lieu huit jours apres celle du digne intendant.

Ces huit jours furent employés, par sir Édouard et par Tom, a réunir tous les livres de marine qu’ils purent trouver, depuis les Aventures de Gulliver jusqu’aux Voyages du capitaine Cook. A cet assortiment de récréations nautiques, sir Édouard joignit un globe gigantesque, un compas, un quart de cercle, une boussole, une longue-vue de jour et une longue vue de nuit ; puis, toutes ces choses emballées dans une excellente voiture de poste, les deux marins se mirent en route pour le voyage le plus long qu’ils eussent jamais fait a travers terres.

Si quelque chose avait pu consoler le capitaine de l’absence de la mer, c’était certes la vue du gracieux pays qu’il traversait : l’Angleterre est un vaste jardin tout parsemé de massifs d’arbres, tout émaillé de vertes prairies, tout baigné de tortueuses rivieres ; d’un bout a l’autre du royaume se croisent en tous sens de grandes routes sablées, ainsi que les allées d’un parc, et bordées de peupliers onduleux, qui se courbent comme pour souhaiter aux voyageurs la bienvenue sur les terres qu’ils ombragent. Mais, si ravissant que fut ce spectacle, il ne pouvait combattre, dans l’esprit du capitaine, cet horizon toujours le meme, et cependant toujours nouveau, de vagues et de nuages qui se confondent, d’un ciel et d’une mer qui se touchent. L’émeraude de l’Océan lui paraissait bien autrement splendide que le tapis vert des prairies ; et, si gracieux que fussent les peupliers, ils étaient loin d’avoir, en se courbant, la mollesse d’un mât chargé de toutes ses voiles ; quant aux routes, si bien sablées qu’elles fussent, il n’y en avait pas qu’on put comparer au pont et a la dunette de la Junon. Ce fut avec un désavantage marqué que le vieux sol des Bretons déroula aux yeux du capitaine tous ses enchantements ; et c’est sans avoir fait une seule fois l’éloge des pays a travers lesquels il avait passé, pays qui sont cependant les plus beaux comtés de l’Angleterre, qu’il arriva au haut de la montagne du sommet de laquelle on découvrait, dans toute son étendue, l’héritage paternel dont il venait prendre possession.

Le château était bâti dans une situation charmante ; une petite riviere, prenant sa source au pied des montagnes qui s’élevent entre Manchester et Sheffield, coulait tortueusement au milieu de grasses prairies, et, formant un lac d’une lieue de tour, reprenait sa course pour aller se jeter dans la Trent, apres avoir baigné les maisons de Derby. Tout ce paysage était d’un vert vivace et réjouissant ; on eut dit une nature éclose de la veille et toute virginale encore, échappée a peine des mains de Dieu. Un air de tranquillité profonde et de bonheur parfait planait sur tout l’horizon, borné par cette chaîne de collines aux courbes gracieuses qui prend naissance dans le pays de Galles, traverse toute l’Angleterre, et va s’attacher aux flancs des monts Cheviots. Quant au château lui-meme, il datait de l’expédition du Prétendant ; il avait été élégamment meublé a cette époque, et les appartements, quoique déserts depuis vingt-cinq a trente ans, avaient été entretenus avec un tel soin par M. Sanders, que les dorures des meubles et les couleurs des tapisseries semblaient etre sorties la veille des mains de l’ouvrier.

C’était, comme on le voit, une retraite tres confortable pour un homme qui, lassé des choses de ce monde, l’eut choisie volontairement ; mais il n’en était pas ainsi de sir Édouard : aussi toute cette nature calme et gracieuse lui parut-elle quelque peu monotone, comparée a l’éternelle agitation de l’Océan, avec ses horizons immenses, ses îles grandes comme des continents et ses continents qui sont des mondes. Il parcourut en soupirant toutes ces vastes chambres, sur le parquet desquelles résonnait tristement sa jambe de bois s’arretant aux fenetres de chaque face, afin de faire connaissance avec les quatre points cardinaux de sa propriété, et, suivi de Tom, qui cachait son étonnement a la vue de tant de richesses inconnues a lui jusqu’alors sous un dédain superbe et affecté. Lorsque l’inspection, qui s’était faite dans le plus grand silence, fut terminée, sir Édouard se retourna vers son compagnon, et, appuyant ses deux mains sur sa canne :

– Eh bien, Tom, lui dit-il, que penses-tu de tout cela ?

– Ma foi, mon commandant, répondit Tom pris a l’improviste, je pense que l’entrepont est assez propre ; reste a savoir maintenant si la cale est aussi bien tenue.

– Oh ! M. Sanders ne me paraît pas homme a avoir négligé une partie aussi importante de la cargaison. Descends, Tom, descends, mon brave, et assure toi de cela. Je vais t’attendre ici, moi.

– Diable ! fit Tom, c’est que je ne sais pas ou sont les écoutilles.

– Si monsieur veut que je le conduise ? dit une voix qui parlait de la chambre voisine.

– Et qui es-tu, toi ? dit sir Édouard en se retournant.

– Je suis le valet de chambre de monsieur, répondit la voix.

– Alors, avance a l’ordre.

Un grand gaillard, vetu d’une livrée simple mais de bon gout, parut aussitôt sur la porte.

– Qui t’a engagé a mon service ? continua sir Édouard.

– M. Sanders.

– Ah ! ah ! Et que sais-tu faire ?

– Je sais raser, coiffer, fourbir les armes, enfin tout ce qui concerne le service d’un honorable officier comme l’est Votre Seigneurie.

– Et ou as-tu appris toutes ces belles choses ?

– Aupres du capitaine Nelson.

– Tu t’es embarqué ?

– Trois ans a bord du Boreas.

– Et ou diable Sanders a-t-il été te déterrer ?

– Lorsque le Boreas a été désarmé, le capitaine Nelson s’est retiré dans le comté de Norfolk, et, moi, je suis revenu a Nottingham, ou je me suis marié.

– Et ta femme ?

– Elle est au service de Votre Seigneurie.

– De quel département est-elle chargée ?

– Elle a la surveillance de la lingerie et de la basse cour.

– Et qui est a la tete de la cave ?

– Avec la permission de Votre Seigneurie, M. Sanders a jugé le poste trop important pour en disposer en votre absence.

– Mais c’est un homme impayable, que M. Sanders ! Entends-tu, Tom ? la direction de la cave est vacante.

– J’espere, répondit Tom avec un léger mouvement d’inquiétude, que ce n’est pas parce qu’elle est vide ?

– Monsieur peut s’en assurer, dit le valet de chambre.

– Et, avec la permission du commandant, s’écria Tom, c’est ce que je m’en vais faire.

Sir Édouard fit signe a Tom qu’il lui donnait congé pour cette importante mission, et le digne matelot suivit le valet de chambre.


Chapitre 2

 

 

C’est a tort que Tom avait conçu des craintes : la partie du château qui était en ce moment l’objet de son inquiete curiosité avait été approvisionnée par le meme esprit prévoyant qui avait présidé a l’arrangement de toute la maison. Des le premier caveau, Tom, qui était expert en pareille matiere, reconnut, dans la disposition des récipients, une intelligence supérieure : selon que les qualités ou âge du vin l’exigeaient, les bouteilles étaient debout ou couchées ; mais toutes étaient pleines, et des étiquettes, écrites sur des cartes et clouées au bout d’un petit bâton fiché en terre, indiquant l’année et le cru, servaient de bannieres a ces différents corps d’armée, rangés dans un ordre qui faisait le plus grand honneur aux connaissances stratégiques du digne M. Sanders. Tom fit entendre un murmure d’approbation, qui prouvait qu’il était digne d’apprécier ces savantes dispositions ; et, voyant qu’aupres de chaque tas une bouteille était placée comme échantillon, il fit main basse sur trois de ces sentinelles perdues, avec lesquelles il reparut devant son commandant.

Il le retrouva assis devant une fenetre de l’appartement qu’il avait choisi pour le sien, et qui donnait sur le lac dont nous avons déja parlé. L’aspect de cette pauvre petite étendue d’eau, qui brillait comme un miroir dans le vert encadrement de la prairie, avait rappelé au capitaine tous ses vieux souvenirs et tous ses regrets ; mais, au bruit que fit Tom en ouvrant la porte, il se retourna, et, comme s’il eut été humilié d’etre surpris ainsi pensif et les larmes aux yeux, il secoua vivement la tete en faisant entendre une espece de toux qui lui était habituelle, lorsqu’il prenait le dessus sur ses pensées et qu’il leur ordonnait, en quelque sorte, de suivre un autre cours. Tom vit, au premier coup d’oil, quelles sensations préoccupaient son commandant ; mais celui-ci, comme s’il eut été honteux d’etre surpris, par son vieux camarade, dans des dispositions aussi mélancoliques, affecta, a sa vue, une liberté d’esprit dont il était bien éloigné.

– Eh bien, Tom, lui dit-il en essayant de donner a sa voix un accent de gaieté dont celui auquel il s’adressait ne fut pas dupe, il paraît, mon vieux camarade, que la campagne n’a pas été mauvaise, et que nous avons fait des prisonniers ?

– Le fait est, mon commandant, répondit Tom, que les parages d’ou je viens sont parfaitement habités, et vous avez la de quoi boire longtemps a l’honneur futur de la vieille Angleterre, apres avoir si bien contribué a son honneur passé.

Sir Édouard tendit machinalement un verre, avala, sans y gouter, quelques gouttes d’un vin de Bordeaux digne d’etre servi au roi Georges, siffla un petit air ; puis, se levant tout a coup, fit le tour de la chambre, regardant sans les voir les tableaux qui la décoraient ; enfin, revenant a la fenetre :

– Le fait est, Tom, dit-il, que nous serons ici aussi bien, je crois, qu’il est permis d’etre a terre.

– Quant a moi, répondit Tom voulant, par le ton de détachement qu’il affectait, consoler son commandant, je crois qu’avant qu’il soit huit jours, j’aurai tout a fait oublié la Junon.

– Ah ! la Junon était une belle frégate, mon ami, reprit en soupirant sir Édouard, légere a la course, obéissante a la manouvre, brave au combat. Mais n’en parlons plus, plutôt ou plutôt parlons-en toujours, mon ami. Oui, oui, je l’avais vue construire depuis sa quille jusqu’a ses mats de perroquet ; c’était mon enfant, ma fille… Maintenant, c’est comme si elle était mariée a un autre. Dieu veuille que son mari la gouverne bien ; car, s’il lui arrivait malheur, je ne m’en consolerais jamais. Allons faire un tour, Tom.

Et le vieux commandant, ne cherchant plus cette fois a cacher son émotion, prit le bras de Tom et descendit le perron qui conduisait au jardin. C’était un de ces jolis parcs comme les Anglais en ont donné le modele au reste du monde, avec ses corbeilles de fleurs, ses massifs de feuillage, ses allées nombreuses. Plusieurs fabriques, disposées avec gout, s’élevaient de place en place. Sur la porte de l’une d’elles, sir Édouard aperçut M. Sanders ; il alla a lui ; de son côté, l’intendant, voyant approcher son maître, lui épargna la moitié du chemin.

– Pardieu ! monsieur Sanders, lui cria le capitaine sans meme lui donner le temps de le joindre, je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous faire tous mes remerciements ; vous etes un homme précieux, sur ma parole. (M. Sanders s’inclina.) Et, si j’avais su ou vous trouver, je n’aurais pas attendu si longtemps.

– Je remercie le hasard qui a conduit Votre Seigneurie de ce côté, répondit M. Sanders visiblement tres réjoui du compliment qu’il recevait. Voici la maison que j’habite, en attendant qu’il plaise a Votre Seigneurie de me faire connaître sa volonté.

– Est-ce que vous ne vous trouvez pas bien dans votre logement ?

– Au contraire, Votre Honneur ; voila quarante ans que j’y demeure ; mon pere y est mort, et j’y suis né ; mais il se pourrait que Votre Seigneurie lui eut assigné une autre destination.

– Voyons la maison, dit sir Édouard.

M Sanders, le chapeau a la main, précéda sir Édouard, et l’introduisit, avec Tom, dans le cottage qu’il habitait. Cette demeure se composait d’une petite cuisine, d’une salle a manger, d’une chambre a coucher et d’un cabinet de travail, dans lequel étaient rangés, avec un ordre parfait, les différents cartons renfermant les papiers relatifs a la propriété de Williams-house ; le tout avait un air de propreté et de bonheur a faire envie a un intérieur hollandais.

– Combien touchez-vous d’appointements ? demanda sir Édouard.

– Cent guinées, Votre Honneur. Cette somme avait été fixée par le pere de Votre Seigneurie a mon pere ; mon pere est mort, et, quoique je n’eusse alors que vingt-cinq ans, j’ai hérité de sa place et de son traitement ; si Votre Honneur trouve que cette somme est trop considérable, je suis pret a subir telle réduction qu’il lui conviendra.

– Au contraire, répondit sir Édouard, je la double, et vous donne au château le logement que vous choisirez vous-meme.

– Je commence par remercier, comme je le dois Votre Honneur, reprit M. Sanders en s’inclinant ; cependant je lui ferai observer qu’une augmentation aussi considérable de traitement est inutile. Je dépense a peine la moitié de ce que je gagne, et, n’étant pas marié, je n’ai pas d’enfant a qui laisser mes économies. Quant au changement de demeure…, continua en hésitant M. Sanders.

– Eh bien ? reprit le capitaine voyant qu’il n’achevait pas.

– Je me conformerai, pour cela comme pour tout le reste, aux volontés de Votre Seigneurie, et, si elle me donne l’ordre de quitter cette petite maison, je la quitterai ; mais…

– Mais quoi ? Voyons, achevez.

– Mais, avec la permission de Votre Honneur, je suis habitué a ce cottage, et lui est habitué a moi. Je sais ou toute chose se trouve, je n’ai qu’a étendre le bras pour mettre la main sur ce que je cherche. C’est ici que ma jeunesse s’est passée ; ces meubles sont a une certaine place ou je les ai toujours vus ; c’était a cette fenetre que s’asseyait ma mere, dans ce grand fauteuil ; ce fusil a été accroché au-dessus de cette cheminée par mon pere ; voila le lit ou le digne vieillard a rendu son âme a Dieu. Il est présent ici en esprit, j’en suis sur ; que Votre Honneur me pardonne, mais je regarderais presque comme un sacrilege de rien changer volontairement a tout ce qui m’entoure. Si Votre Honneur l’ordonne, c’est autre chose.

– Dieu m’en garde ! s’écria sir Édouard ; je connais trop, mon digne ami, la puissance des souvenirs, pour porter atteinte aux vôtres ; gardez-les avec religion, monsieur Sanders. Quant a vos appointements, nous les doublerons comme nous avons dit, et vous vous arrangerez avec le pasteur pour que cette augmentation profite a quelques pauvres familles de votre connaissance… A quelle heure dînez-vous, monsieur Sanders ?

– A midi, Votre Honneur.

– C’est mon heure aussi, monsieur, et vous saurez, une fois pour toutes, que vous avez votre couvert mis au château. Vous faites de temps en temps votre partie d’hombre[1], n’est-ce pas ?

– Oui, Votre Honneur ; quand M. Robinson a le temps, je vais chez lui, ou il vient chez moi, et alors c’est une distraction qu’apres une journée bien remplie, nous croyons qu’il nous est permis de prendre.

– Eh bien, monsieur Sanders, les jours ou il ne viendra pas, vous trouverez en moi un partenaire qui ne se laissera pas battre facilement, je vous en préviens, et, les jours ou il viendra, vous l’amenerez avec vous, si cela peut lui etre agréable ; et nous changerons l’hombre en whist.

– Votre Seigneurie me fait honneur.

– Et vous, vous me ferez plaisir, monsieur Sanders. Ainsi, c’est chose convenue.

M. Sanders s’inclina jusqu’a terre ; sir Édouard reprit le bras de Tom, et continua sa route.

A quelque distance de la maisonnette de son intendant, le capitaine trouva celle du garde-chasse, qui cumulait cette fonction avec celle de conservateur de la peche. Ce dernier avait une femme et des enfants, et c’était une famille heureuse. Le bonheur s’était, comme on le voit, réfugié dans ce coin de terre, et tout ce petit monde, qui craignait que l’arrivée du capitaine ne changeât quelque chose a sa vie, fut bientôt rassuré par sa présence. Le fait est que mon pere, qu’on citait dans la marine anglaise pour sa sévérité et son courage, était, des qu’il ne s’agissait plus du service de Sa Majesté Britannique, l’homme le plus doux et le meilleur que j’eusse jamais connu.

Il rentra au château un peu fatigué de sa course, car c’était la plus longue qu’il eut encore faite depuis son amputation, mais aussi content qu’il pouvait l’etre avec le regret éternel qu’il nourrissait au fond du cour. Sa mission était changée : maître et arbitre encore du bonheur de ses semblables, il passait seulement du commandement au patriarcat, et il résolut, avec la promptitude et la régularité qui lui étaient familieres, de soumettre des ce jour l’emploi de son temps aux regles adoptées a bord de sa frégate.

C’était un moyen de ne point amener de dérangement dans ses habitudes. Tom fut prévenu de cette décision ; Georges s’y conforma d’autant plus facilement qu’il n’avait point encore oublié la discipline du Boreas ; le cuisinier reçut ses ordres en conséquence, et, des le lendemain, toutes choses furent établies sur le pied ou elles étaient a bord de la Junon.

Au lever du soleil, la cloche, remplaçant le tambour, devait donner a tout le monde le signal du réveil ; une demi-heure était laissée, depuis le moment ou elle avait sonné jusqu’a celui ou chacun devait se mettre au travail, pour faire un premier déjeuner, usage tout a fait en honneur sur les bâtiments de l’État, et fort approuvé par le capitaine, qui n’avait jamais souffert que ses matelots affrontassent, l’estomac vide, le brouillard morbifique[2] du matin. Le déjeuner fini, au lieu de procéder au lavage du pont, on devait se mettre au frottage des appartements ; du frottage, on passait au fourbissage : cette occupation a bord des bâtiments, comprend le nettoyage de tout ce qui est cuivre. Or, les serrures, les boutons des portes, les anneaux des pelles et pincettes et les devants de feu nécessitaient, pour que le château de Williams-house fut confortablement tenu sous ce rapport, l’application d’une discipline aussi sévere que celle qui régnait a bord de la Junon. Aussi, a neuf heures, le capitaine devait-il passer l’inspection, suivi de tous les domestiques, et ceux-ci avaient été prévenus, avant de s’engager, qu’en cas de manquement au service, ils subiraient les peines militaires en usage sur les bâtiments de l’État. A midi, tout exercice devait etre interrompu par le dîner ; puis, de midi a quatre heures, tandis que le capitaine se promenerait dans le parc, comme il avait l’habitude de le faire sur sa dunette, on devait s’occuper des réparations a faire aux vitres, aux charpentes, aux meubles, au linge ; a cinq heures précises, la cloche sonnait pour le souper. Enfin, la moitié des serviteurs, traités comme l’équipage en rade, devait aller se coucher a huit heures, abandonnant le service de la maison a la moitié qui était de quart.

Cependant cette vie n’était, si l’on peut le dire, que la parodie de celle a laquelle sir Édouard était habitué : c’était toute la monotonie de l’existence maritime, moins les accidents qui en font le charme et la poésie. Le roulis de la mer manquait au capitaine comme manque a l’enfant qui s’endort le mouvement maternel qui l’a bercé si longtemps. Les émotions de la tempete, pendant lesquelles l’homme, comme les géants antiques, lutte avec Dieu, laissaient par leur absence son cour vide, et le souvenir de ces jeux terribles, ou l’individu défend la cause d’une nation, ou la gloire est la récompense du vainqueur, la honte la punition du vaincu, rendait a ses yeux toute autre occupation mesquine et frivole : le passé dévorait le présent.

Cependant le capitaine, avec cette force de caractere qu’il avait puisée dans une existence ou sans cesse il était forcé de donner l’exemple, cachait ses sensations a ceux qui l’entouraient. Tom seul, chez lequel les memes sentiments, quoique portés a un degré moins vif, éveillaient les memes regrets, suivait avec inquiétude les progres de cette mélancolie intérieure, dont toute l’expression était de temps en temps un regard jeté sur le membre mutilé, suivi d’un soupir douloureux, auquel succédait ordinairement autour de la chambre une évolution rapide, accompagnée d’un petit air que le capitaine avait l’habitude de siffloter pendant le combat ou la tempete. Cette douleur des âmes fortes, qui ne se répand pas au dehors, et qui s’alimente de son silence, est la plus dangereuse et la plus terrible : au lieu de filtrer goutte a goutte par la voie des larmes, elle s’amasse dans les profondeurs de la poitrine, et ce n’est que lorsque la poitrine se brise que l’on voit le ravage qu’elle a produit. Un soir, le capitaine dit a Tom qu’il se sentait malade, et, le lendemain, il s’évanouit lorsqu’il essaya de se lever.


Chapitre 3

 

 

L’alarme fut grande au château : l’intendant et le pasteur, qui, la veille encore, avaient fait leur partie de whist avec sir Édouard, ne comprenaient rien a cette indisposition subite, et la traitaient en conséquence ; mais Tom les prit a part et rectifia sur ce point leur jugement, en assignant a la maladie le caractere et l’importance qu’elle devait avoir. Il fut donc convenu que l’on ferait prévenir le médecin, et que, pour ne pas donner au capitaine la mesure des inquiétudes que l’on avait conçues, le docteur viendrait le lendemain, comme par hasard et sous le prétexte de demander a dîner au maître du château.

La journée se passa ainsi que d’habitude. Avec le secours de son énergique volonté, le capitaine avait surmonté sa faiblesse ; seulement, il mangea a peine, s’assit de vingt pas en vingt pas pendant sa promenade, s’assoupit au milieu de sa lecture, et deux ou trois fois compromit par des distractions incroyables les intérets du digne M. Robinson, son partenaire au whist.

Le lendemain, le docteur arriva comme il était convenu : sa visite tira pour un moment, par une distraction inattendue, le capitaine de son marasme ; mais bientôt il retomba dans une reverie plus profonde que jamais. Le docteur reconnut les caracteres du spleen, cette terrible maladie du cour et de l’esprit contre laquelle tout l’art de la médecine est impuissant. Il n’en ordonna pas moins un traitement ou plutôt un régime, qui consistait en boissons toniques et en viandes rôties ; le malade devait essayer, en outre, de prendre le plus de distractions possibles.

Les deux premieres parties de la prescription étaient faciles a suivre : on trouve partout des jus d’herbes, du vin de Bordeaux et des biftecks ; mais la distraction était chose rare a Williams-house. Tom avait, sur ce point, épuisé toutes les ressources de son imagination ; c’était toujours la lecture, la promenade et le whist, et le brave matelot avait beau retourner ces trois mots, comme la phrase du Bourgeois Gentilhomme, il changeait la place et l’heure, voila tout ; mais il n’inventait rien qui put tirer son commandant de la torpeur qui le gagnait de plus en plus. Il lui proposa bien, comme moyen désespéré, de le conduire a Londres ; mais sir Édouard déclara qu’il ne se sentait pas la force d’entreprendre un si long voyage, et que, puisqu’il ne pouvait pas mourir dans un hamac, il aimait encore mieux accomplir cette derniere et solennelle action dans un lit que dans une voiture.

Ce qui inquiétait Tom, surtout, c’est que le capitaine, au lieu de continuer a rechercher, comme il l’avait fait jusqu’alors, la société de ses amis, commençait a s’éloigner d’eux. Tom lui-meme semblait maintenant lui etre a charge. Le capitaine se promenait bien encore, mais seul ; et, le soir, au lieu de faire sa partie comme d’habitude, il se retirait dans sa chambre en défendant qu’on le suivît. Quant aux repas et, a la lecture, il ne mangeait plus que juste ce qu’il fallait pour vivre, et ne lisait plus du tout ; il était, d’ailleurs, devenu intraitable sous le rapport des jus d’herbes, et, depuis que sa répugnance pour ces sortes de boissons avait été poussée au point qu’il avait jeté au nez de Georges une tasse de ce liquide que le pauvre valet de chambre voulait, dans une bonne intention, le forcer d’avaler, personne ne s’était plus hasardé a reparler d’infusions ameres, et Tom les avait remplacées par du thé dans lequel il étendait, au lieu de creme, une cuillerée et demie de rhum.

Cependant toutes ces rebellions contre l’ordonnance du docteur laissaient prendre au mal une intensité chaque jour plus grande ; sir Édouard n’était plus que l’ombre de lui-meme : toujours solitaire et sombre, a peine si l’on pouvait tirer de lui une parole qui ne fut pas accompagnée d’un signe visible d’impatience. Il avait adopté, dans le parc, une allée écartée, au bout de laquelle était un berceau ou plutôt une véritable grotte de verdure formée par l’entrelacement des branches : c’était la qu’il se retirait et demeurait des heures entieres, sans que personne osât le déranger ; c’était inutilement que le fidele Tom et le digne Sanders passaient et repassaient, avec intention, a portée de son regard ; il semblait ne pas les voir, pour n’etre pas obligé de leur adresser la parole. Ce qu’il y avait de pis dans tout cela, c’est que chaque jour ce besoin de solitude était plus grand, et que le temps que le capitaine passait hors de la compagnie des commensaux du château était plus considérable ; de plus, on allait atteindre les mois nébuleux, qui sont, comme on le sait, aux malheureux attaqués du spleen, ce que la chute des feuilles est aux phthisiques, et tout faisait présager qu’a moins d’un miracle, sir Édouard ne supporterait pas cette époque fatale : ce miracle, Dieu le fit par l’intermédiaire d’un de ses anges.

Un jour que sir Édouard, dans sa retraite accoutumée, était en proie a une de ses reveries mortelles, il entendit, sur le chemin qui conduisait a la grotte, le froissement des feuilles seches sous un pas inconnu. Il leva la tete, et vit venir a lui une femme qu’a la blancheur de ses vetements et a la légereté de sa démarche, il pouvait, dans cette allée sombre, prendre pour une apparition ; ses yeux se fixerent avec étonnement sur la personne qui ne craignait pas de venir ainsi le troubler, et il attendit en silence.

C’était une femme qui paraissait âgée de vingt cinq ans, mais qui devait avoir un peu plus que cela, belle encore, non de cette premiere et éclatante jeunesse, si vive mais si passagere, en Angleterre surtout, mais de cette seconde beauté, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui se compose d’une fraîcheur mourante et d’un embonpoint naissant. Ses yeux bleus étaient ceux qu’un peintre eut donnés a la Charité ; de longs cheveux noirs qui ondulaient naturellement s’échappaient d’un petit chapeau qui semblait trop étroit pour les contenir ; son visage offrait les lignes calmes et pures particulieres aux femmes qui habitent la partie septentrionale de la Grande-Bretagne ; enfin son costume simple et sévere, mais plein de gout, tenait le milieu entre la mode du jour et le puritanisme du XVIIeme siecle.

Elle venait solliciter la bonté bien connue de sir Édouard en faveur d’une pauvre famille, dont le pere était mort la veille, apres une longue et douloureuse maladie, laissant une femme et quatre enfants dans la misere. Le propriétaire de la maison qu’habitaient cette malheureuse veuve et ces pauvres orphelins voyageait en Italie, de sorte que, pendant son absence, l’intendant, strict observateur des intérets de son maître, exigeait le payement de deux termes arriérés ; on menaçait mere et enfants de les mettre a la porte. Cette menace était d’autant plus terrible que la mauvaise saison s’avançait : toute cette famille avait donc tourné ses regards vers le généreux capitaine, et avait choisi pour intermédiaire celle qui venait solliciter le bienfait.

Ce récit fut fait avec une telle simplicité de gestes et d’une voix si douce, que sir Édouard sentit ses yeux se mouiller de larmes ; il porta la main a sa poche, en tira une bourse pleine d’or qu’il donna a la jolie ambassadrice sans dire un mot ; car, ainsi que le Virgile de Dante, il avait désappris de parler a force de silence. De son coté, la jeune femme, dans un premier moment d’émotion dont elle ne fut pas maîtresse, en voyant sa mission si promptement et si dignement remplie, saisit la main de sir Édouard, la baisa, et disparut sans lui adresser d’autres remerciements, pressée qu’elle était d’aller rendre la sécurité a cette famille, qui était loin de penser que Dieu lui enverrait de si promptes consolations.

Resté seul, le capitaine crut qu’il avait fait un reve. Il regarda autour de lui ; la blanche vision avait disparu, et, n’eut été sa main, encore émue de la douce pression qu’elle venait d’éprouver, et la bourse absente de son gousset, il se serait cru le jouet d’une apparition fiévreuse. En ce moment, M. Sanders traversa par hasard l’allée, et, contre son habitude, le capitaine l’appela. M. Sanders se retourna étonné. Sir Édouard lui fit de la main un signe qui confirma par la vue le témoignage auriculaire auquel il avait peine a croire, et M. Sanders s’approcha du capitaine, qui lui demanda, avec une vivacité dont sa voix avait perdu depuis longtemps l’habitude, quelle était la personne qui venait de s’éloigner.

– C’est Anna-Mary, répondit l’intendant, comme s’il n’était pas permis d’ignorer quelle était la femme qu’il désignait par ces deux noms.

– Mais qu’est-ce que Anna-Mary ? demanda le capitaine.

– Comment ! Votre Seigneurie ne la connaît pas ? répondit le digne M. Sanders.

– Eh ! pardieu ! non, répliqua le capitaine avec une impatience du meilleur augure ; je ne la connais pas, puisque je vous demande qui elle est.

– Qui elle est, Votre Honneur ? La Providence descendue sur la terre, l’ange des pauvres et des affligés. Elle venait solliciter Votre Seigneurie pour une bonne action, n’est-ce pas ?

– Oui, je crois qu’elle m’a parlé de malheureux qu’il fallait sauver de la misere.

– C’est cela, Votre Honneur ; elle n’en fait jamais d’autres. Toutes les fois qu’elle apparaît chez le riche, c’est au nom de la charité ; toutes les fois qu’elle entre chez le pauvre, c’est au nom de la bienfaisance.

– Et qui est cette femme ?

– Sauf le respect que je dois a Votre Seigneurie, elle est encore demoiselle ; une digne et bonne demoiselle, Votre Honneur.

– Eh bien, femme ou fille, je vous demande qui elle est.

– Personne ne le sait précisément, Votre Honneur, quoique tout le monde s’en doute. Il y a une trentaine d’années, oui, c’était en l764 ou 1766, son pere et sa mere vinrent s’établir dans le Derbyshire ; ils arrivaient de France, ou, disait-on, ils avaient suivi la fortune du Prétendant ; ce qui fait que leurs biens étaient confisqués, et qu’ils ne pouvaient s’approcher de soixante milles de Londres. La mere était enceinte, et, quatre mois apres son établissement dans le pays, elle donna naissance a la petite Anna-Mary. A l’âge de quinze ans, la jeune fille perdit ses parents a quelque intervalle l’un de l’autre, et se trouva seule avec une petite rente de quarante livres sterling. C’était trop peu pour épouser un seigneur, c’était trop pour etre la femme d’un paysan. D’ailleurs, le nom que probablement elle porte, et l’éducation qu’elle avait reçue, ne lui permettaient pas de se mésallier ; elle resta donc fille, et résolut de consacrer sa vie a la charité. Depuis lors, elle n’a point failli a la mission qu’elle s’était imposée. Quelques études médicales lui ont ouvert les portes des pauvres malades, et, la ou sa science ne peut plus rien, sa priere est, dit-on, toute-puissante ; car Anna-Mary, Votre Honneur, est regardée par tout le monde comme une sainte devant Dieu. Il n’est donc pas étonnant qu’elle se soit permis de déranger Votre Seigneurie, ce que personne de nous n’aurait osé faire ; mais Anna-Mary a ses privileges, et un de ses privileges est de pénétrer partout sans que les domestiques se permettent de l’arreter.

– Et ils font bien, dit sir Édouard en se levant, car c’est une brave et digne créature. Donnez-moi le bras, monsieur Sanders ; je crois qu’il est l’heure de dîner.

C’était la premiere fois, depuis plus d’un mois, que le capitaine s’apercevait que la cloche était en retard sur son appétit. Il rentra donc, et, comme, au moment ou il l’avait arreté, M. Sanders retournait chez lui pour se mettre a table, le capitaine le retint au château. Le digne intendant était trop heureux de ce retour a la sociabilité pour ne pas accepter a l’instant meme ; et, jugeant par les questions que sir Édouard lui avait adressées qu’il était, contre son habitude, en disposition de parler, il profita de l’occasion pour l’entretenir de plusieurs affaires d’intéret que la maladie l’avait forcé de laisser en suspens. Mais, soit que l’esprit de loquacité du capitaine fut passé, soit que l’intendant touchât des sujets qu’il croyait indignes de son intéret, le malade ne répondit mot ; et, comme si les paroles qu’il entendait n’étaient qu’un vain bruit, il retomba dans sa taciturnité habituelle, dont, pendant tout le reste de la matinée, aucune distraction ne put le tirer.


Chapitre 4

 

 

La nuit se passa comme de coutume, et sans que Tom s’aperçut d’aucun changement dans l’état du malade ; le jour se leva triste et nébuleux. Tom essaya de s’opposer a la promenade du capitaine, craignant l’effet pernicieux des brouillards de l’automne ; mais sir Édouard se fâcha, et, sans écouter les représentations du digne matelot, s’achemina vers la grotte. Il y était depuis un quart d’heure a peu pres, lorsqu’il vit apparaître au bout de l’allée Anna-Mary, accompagnée d’une femme et de trois enfants : c’étaient la veuve et les orphelins que le capitaine avait tirés de la misere, et qui venaient le remercier.

Sir Édouard, en apercevant Anna-Mary, se leva pour aller au-devant d’elle ; mais, soit émotion, soit faiblesse, a peine eut-il fait quelques pas, qu’il fut forcé de s’appuyer contre un arbre : Anna vit qu’il chancelait, et accourut pour le soutenir ; pendant ce temps, la bonne femme et les enfants se jetaient a ses pieds et se disputaient ses mains, qu’ils couvraient de baisers et de larmes. L’expression de cette reconnaissance si franche et si entiere toucha le capitaine au point que lui-meme se sentit pleurer. Un instant il voulut se contenir, car il regardait comme indigne d’un marin de s’attendrir ainsi ; mais il lui sembla que ses larmes, en coulant, le soulageaient de cette oppression qui, depuis si longtemps, lui pesait sur la poitrine, et, sans force contre son cour, resté si bon sous sa rude enveloppe, il se laissa aller a toute son émotion, prit dans ses bras les bambins qui se cramponnaient a ses genoux, et les embrassa les uns apres les autres, en promettant a leur mere de ne pas les abandonner.

Pendant ce temps, les yeux d’Anna-Mary brillaient d’une joie céleste. On eut dit que l’envoyée d’en haut avait accompli sa mission de bienfaisance, et, comme le conducteur du jeune Tobie, s’appretait a remonter au ciel : tout ce bonheur était son ouvrage, et l’on voyait que c’était a de tels spectacles, souvent renouvelés, qu’elle devait la douce et impassible sérénité de son visage. Dans ce moment, Tom vint, cherchant son maître, décidé a lui faire une querelle s’il ne voulait pas rentrer au château. En voyant plusieurs personnes autour du capitaine, il sentit redoubler sa résolution, car il était certain qu’elle serait appuyée ; aussi commença-t-il, moitié grondant, moitié priant, un long discours dans lequel il essaya de démontrer au malade la nécessité de le suivre ; mais sir Édouard l’écoutait avec une telle distraction, qu’il était visible que l’éloquence de Tom était perdue. Cependant, si les paroles qu’il avait dites avaient été sans puissance sur le capitaine, elles n’avaient point été sans effet sur Anna : elle avait compris la gravité de la situation de sir Édouard, qu’elle avait cru jusque-la seulement indisposé ; aussi, jugeant comme Tom que l’air humide qu’il respirait pouvait lui etre nuisible, elle s’approcha de lui, et, lui adressant la parole avec sa douce voix :

– Votre Honneur a-t-il entendu ? lui dit-elle.

– Quoi ? répondit sir Édouard en tressaillant.

– Ce que lui a dit ce brave homme, reprit Anna.

– Et qu’a-t-il dit ? demanda le capitaine.

Tom indiqua, par un mouvement, qu’il allait reprendre son discours ; mais Anna lui fit signe de se taire.

– Il a dit, continua-t-elle, qu’il était dangereux pour vous de rester ainsi a cet air froid et pluvieux, et qu’il fallait rentrer au château.

– Me donnerez-vous le bras pour m’y reconduire ? demanda le capitaine.

– Oui, sans doute, répondit Anna en souriant, si vous me faites l’honneur de me le demander…

En meme temps, elle tendit son bras ; le capitaine y appuya le sien, et, au grand étonnement de Tom, qui ne s’attendait pas a le trouver si docile, il reprit le chemin du château. Au bas du perron, Anna-Mary s’arreta, renouvela ses remerciements, et, saluant sir Édouard avec une grâce parfaite, elle se retira, accompagnée de la pauvre famille. Le capitaine demeura immobile ou elle l’avait laissé, la suivit des yeux tant qu’il put la voir ; puis, lorsqu’elle eut disparu derriere l’angle du mur, il poussa un soupir, et se laissa conduire jusqu’a sa chambre, docile comme un enfant. Le soir, le docteur et le curé vinrent faire leur partie de whist, et le capitaine avait commencé a jouer avec assez d’attention, lorsque, tandis que Sanders battait les cartes, le docteur dit tout a coup :

– A propos, commandant, vous avez vu aujourd’hui Anna-Mary ?

– Vous la connaissez ? demanda le capitaine.

– Certainement, répondit le docteur ; elle est mon confrere.

– Votre confrere ?

– Sans doute, et confrere fort a craindre meme : elle sauve plus de malades avec ses douces paroles et ses remedes de bonne femme, que je n’en sauve avec toute ma science. N’allez pas me quitter pour elle, commandant ; car elle serait capable de vous guérir.

– Et moi, dit le curé, elle me ramene plus d’âmes par son exemple que je n’en gagne par mes sermons ; et je suis sur, commandant, que, si endurci pécheur que vous soyez, si elle se le mettait en tete, elle vous conduirait tout droit en paradis.

A partir de ce moment, M. Sanders eut beau battre et distribuer les cartes, il ne fut plus question que d’Anna-Mary.

Ce soir-la, le capitaine non seulement écouta, mais encore parla comme il ne l’avait pas fait depuis longtemps ; il y avait un mieux sensible dans son état. Cette apathie profonde, de laquelle il semblait que rien désormais ne put le tirer, disparut tant qu’Anna-Mary fut le sujet de la conversation. Il est vrai qu’aussitôt que M. Robinson eut changé de theme, pour raconter les nouvelles de France qu’il avait lues dans le journal du matin, quoique ces nouvelles fussent de la plus haute importance politique, le capitaine se leva et se retira incontinent dans sa chambre, laissant M. Sanders et le docteur chercher sans lui un moyen d’arreter les progres de la révolution française, recherche a laquelle ils se livrerent une heure encore apres la retraite du capitaine sans que leurs savantes théories, on a pu le voir, aient d’une maniere efficace traversé le détroit.

La nuit fut bonne ; le capitaine se réveilla plus préoccupé que sombre : il semblait attendre quelqu’un et se retournait a chaque bruit qu’il entendait.

Enfin, comme on prenait le thé, Georges annonça miss Anna-Mary ; elle venait demander des nouvelles du capitaine, et lui rendre compte de l’emploi de ses fonds.

A la maniere dont sir Édouard reçut sa belle visiteuse, il fut clair pour Tom que c’était elle qu’il attendait, et sa docilité de la veille fut expliquée par le salut plein de vénération avec lequel il l’accueillit. Apres quelques questions faites sur sa santé, que sir Édouard assura s’améliorer sensiblement depuis deux jours, Anna-Mary entama l’affaire de la pauvre veuve. La bourse que lui avait donnée le capitaine contenait trente guinées : dix avaient été consacrées a payer les deux termes en retard ; cinq a acheter a la mere et aux enfants les objets de premiere nécessité dont ils manquaient depuis bien longtemps ; deux avaient payé pendant un an l’apprentissage du fils aîné chez un menuisier, qui, en échange de cette petite somme et de son temps, lui donnait le logement et la nourriture ; la petite fille était entrée, moyennant deux autres guinées, dans une école ou elle devait apprendre a lire et a écrire ; quant au dernier enfant, qui était un garçon, il était demeuré pres de sa mere, étant trop jeune encore pour qu’elle pensât a s’en séparer. Restait donc a la pauvre femme onze guinées avec lesquelles, a la vérité, elle pouvait vivre quelque temps, mais qui, une fois épuisées, si elle ne trouvait pas quelque place pour utiliser sa bonne volonté, la laisseraient dans la meme misere qu’auparavant. Cette place, le capitaine l’avait justement disponible : il fallait a la femme de Georges une aide dans son double service. Sir Édouard offrit de prendre chez lui mistress Denison, et il demeura convenu que, le lendemain, elle et le petit Jack seraient installés au château.

Soit reconnaissance pour sa protégée, soit instinct que sa présence était agréable, Anna-Mary resta pres de deux heures avec le capitaine, et ces deux heures passerent pour lui comme une minute. Au bout de ce temps, elle se leva et prit congé de lui, sans que sir Édouard osât la retenir, quoiqu’il eut donné tout au monde pour que la belle visiteuse ne le privât pas si tôt de sa compagnie. En sortant, elle trouva Tom qui l’attendait pour lui demander une recette ; Tom s’était informé dans le village, il avait été édifié sur les connaissances médicales d’Anna-Mary, et d’apres ce qu’il avait vu la veille et le jour meme, il ne doutait pas qu’elle ne réussît merveilleusement, pour peu qu’elle voulut bien entreprendre cette cure, que, trois jours auparavant, il regardait comme désespérée. Anna-Mary elle-meme ne se dissimulait pas la gravité de la situation de sir Édouard : les maladies chroniques, du genre de celle dont était attaqué le capitaine, pardonnent rarement, et, a moins d’une diversion violente et soutenue, s’acheminent avec obstination vers un résultat mortel. Le docteur et le curé ne lui avaient point caché l’influence qu’avait eue sa visite et l’attention inaccoutumée avec laquelle le malade avait écouté ce qu’on disait pendant tout le temps qu’il avait été question d’elle. Anna-Mary ne s’en était point étonnée ; elle avait, comme le racontait la veille le docteur, guéri plus d’une fois par sa présence ; et, dans ce genre de maladie surtout, dont la distraction est le seul remede, elle comprenait parfaitement l’influence que peut avoir l’apparition d’une femme : elle était donc revenue, était restée deux heures pres du capitaine, et avait pu juger par elle meme de l’effet que sa présence avait produit sur le malade ; cette présence, elle était disposée a l’accorder au pauvre capitaine, sans y mettre d’autre importance que celle qu’il plairait a Dieu d’y attacher pour sa guérison. Aussi, comme la recette qu’elle donna a Tom était exactement pareille a l’ordonnance du docteur, auquel Anna-Mary avait servi plus d’une fois de pieux complice, et que le digne matelot manifestait quelque crainte au sujet du jus d’herbes, Anna-Mary promit de revenir le lendemain pour présenter elle-meme le remede a sir Édouard.

Ce jour-la, ce fut le capitaine qui parla le premier, et a tout le monde, de la visite qu’il avait reçue. A peine eut-il appris que mistress Denison était installée au château, qu’il la fit monter, sous prétexte de lui donner ses instructions, mais, en effet, pour avoir occasion d’entendre parler d’Anna-Mary. Il ne pouvait pas mieux s’adresser : mistress Denison, outre sa disposition naturelle a utiliser le don que Dieu lui avait fait de la parole, était, cette fois, poussée par un sentiment profond de reconnaissance ; elle ne tarit donc point en éloges sur la sainte, car c’est ainsi que, dans ce village, on appelait, par anticipation, Anna-Mary. Ce bavardage conduisit sans qu’il s’en aperçut, le capitaine jusqu’a l’heure du dîner. En passant a la salle a manger, il y trouva le docteur.

L’effet que ce dernier avait attendu était visiblement produit : sir Édouard commençait a dérider sa sévere physionomie ; aussi, voyant qu’il entrait dans la bonne voie, le docteur donna au capitaine le conseil de faire mettre les chevaux a la voiture et de sortir, en sa compagnie, apres le dîner. Il avait quelques malades a visiter au petit village qu’habitait Anna, et, si le capitaine consentait a diriger sa promenade de ce côté, il serait enchanté qu’il voulut bien l’y conduire, le poney sur lequel il faisait habituellement ses courses étant gravement indisposé.

Aux premiers mots de cette offre, sir Édouard commençait a froncer le sourcil ; mais il n’eut pas plus tôt entendu que la promenade proposée devait avoir pour but le village ou demeurait Anna, qu’il fit donner au cocher l’ordre de se tenir pret, et qu’a partir de ce moment, ce fut lui qui pressa le docteur ; il en résulta que celui-ci, qui aimait a dîner tranquillement, se promit, a l’avenir, de ne plus donner de pareilles ordonnances qu’au dessert.

La distance qui séparait le château du village était de quatre milles : les chevaux la franchirent en vingt minutes ; et cependant le capitaine se plaignit, pendant tout ce temps, de la lenteur avec laquelle ils avançaient. Enfin, ils arriverent, et la voiture s’arreta devant la maison dans laquelle le docteur avait affaire ; par hasard, c’était juste en face de cette maison qu’était située celle d’Anna, et, en descendant de voiture, le docteur la fit remarquer au capitaine.

C’était une jolie maisonnette anglaise, a laquelle des contrevents verts et des tuiles rouges donnaient un air de propreté et de joie charmant a voir. Pendant tout le temps que le docteur consacra a sa visite, sir Édouard ne détourna point les yeux de la porte par laquelle il espérait toujours voir sortir Anna ; mais son attente fut trompée, et le docteur, apres sa visite faite, le retrouva en contemplation.

Le docteur monta sur le premier pliant du marchepied puis, s’arretant la, il proposa a sir Édouard comme une chose toute simple, de rendre a Anna-Mary la visite qu’elle avait faite au château. Le capitaine accepta avec un empressement qui dénotait un progres toujours croissant dans le retour des sensations, et tous deux s’acheminerent vers la petite porte. Le capitaine avoua, depuis, que, pendant ce court trajet, il avait senti son cour battre plus fort qu’au premier branle-bas qu’il avait entendu.

Le docteur frappa a la porte, et une vieille gouvernante, que les parents d’Anna avaient ramenée de France, et qui avait été son institutrice, vint ouvrir. Anna n’était point a la maison ; on l’avait envoyé chercher pour un enfant atteint de la petite vérole, et qui demeurait dans une chaumiere isolée, a un mille du village ; mais, comme le docteur était un ami de mademoiselle de Villevieille, il n’en proposa pas moins au capitaine d’entrer pour visiter l’intérieur du petit cottage, dont la gouvernante s’offrit complaisamment a faire les honneurs. Il était impossible de voir quelque chose de plus frais et de plus charmant que cet intérieur : le jardin semblait une corbeille, et les appartements, quoique d’une simplicité extreme, étaient cependant décorés avec un gout exquis ; un petit atelier de peinture, d’ou étaient sortis tous les paysages qui ornaient les murailles, un cabinet d’étude, dans lequel on voyait un piano tout ouvert, et une bibliotheque choisie de livres français et italiens, indiquaient que les rares moments que la charité laissait a la maîtresse de cette demeure étaient employés a des distractions artistiques ou a des lectures instructives. Cette petite maison était la propriété d’Anna, ses parents l’ayant achetée et la lui ayant laissée avec les quarante livres sterling de rente qui, ainsi que nous l’avons dit, formaient toute sa fortune. Le capitaine, pris d’une curiosité qui fit grand plaisir au docteur, la visita depuis l’office jusqu’au grenier, a l’exception cependant de la chambre a coucher, ce sanctum sanctorum des maisons anglaises.

Mademoiselle de Villevieille, sans rien comprendre a cette investigation, sentit cependant que ceux qui l’avaient faite, et surtout le capitaine, devaient avoir besoin de se reposer. Arrivée au salon, elle offrit donc aux visiteurs de s’asseoir, et sortit pour préparer le thé. Resté seul avec le docteur, sir Édouard retomba dans le silence qu’il avait interrompu pour faire a mademoiselle de Villevieille une foule de questions relatives a Anna ou a ses parents. Mais, cette fois, le docteur fut sans inquiétude, car ce silence était de la reverie et non du mutisme. Le capitaine était plongé au plus profond de ses réflexions, lorsque la porte par laquelle était sortie mademoiselle de Villevieille se rouvrit ; mais, au lieu de la gouvernante, ce fut Anna qui entra, portant d’une main une théiere, et de l’autre une assiette de sandwichs ; elle était revenue a l’instant, et, ayant appris qu’elle avait des hôtes sur lesquels elle était loin de compter, elle avait voulu leur faire elle meme les honneurs de la maison.

En l’apercevant, le capitaine se leva avec un mouvement visible de plaisir et de respect, et salua la bien arrivée. Celle-ci commença par déposer sur la table a thé ce qu’elle apportait, puis rendit au capitaine, en échange de son salut, une révérence française et un bonjour anglais. Anna-Mary était charmante en ce moment : la course qu’elle venait de faire lui avait donné ces vives couleurs de la santé qui succedent, par moments et dans certaines occasions, a cette premiere fraîcheur de la jeunesse qui disparaît si vite. Ajoutez a cela un certain embarras de trouver chez elle deux personnes étrangeres, joint a une volonté grande de leur rendre cette courte visite agréable, et l’on comprendra qu’en face d’elle le capitaine eut une loquacité que, depuis bien longtemps, le digne docteur ne lui avait pas vue. Il est vrai que cette loquacité ne fut peut-etre pas strictement renfermée dans les regles des convenances, et qu’un rigide observateur des formes eut peut-etre trouvé que les éloges tenaient dans la conversation de sir Édouard une trop grande place. Mais le capitaine ne savait dire que ce qu’il pensait, et il pensait beaucoup de bien d’Anna-Mary. Cependant sa préoccupation ne fut pas si grande qu’il ne s’aperçut que la théiere et l’argenterie portaient des armoiries surmontées d’un tortil[3] de baron. Sans qu’il se rendît compte de la cause, cela fit plaisir a son vieil orgueil aristocratique. Sir Édouard aurait été humilié de trouver une telle supériorité chez une fille du peuple ou de la bourgeoisie.

Ce fut le docteur qui se vit forcé de rappeler au capitaine que sa visite durait depuis deux heures. Sir Édouard eut quelque peine a reconnaître la vérité de cette assertion ; mais a peine lui fut-elle démontrée par un coup d’oil jeté sur sa montre, a laquelle il en appelait, qu’il comprit toute l’inconvenance d’une plus longue station. En conséquence, il prit congé d’Anna en lui faisant promettre de venir, le lendemain, avec mademoiselle de Villevieille, prendre, a son tour, le thé au château. Anna promit en son nom et au nom de sa gouvernante, et le capitaine remonta en voiture.

– Pardieu ! docteur, dit le capitaine en rentrant au château, vous avez parfois d’excellentes idées, et je ne sais pourquoi nous ne faisons pas tous les jours une pareille promenade, au lieu de laisser engorger les jambes de mes chevaux.


Chapitre 5

 

 

Le lendemain, le capitaine se leva une heure plus tôt que d’habitude, et parcourut le château, donnant lui-meme les instructions qu’il croyait nécessaires a la grande solennité qui s’appretait. L’ordre et la propreté avec lesquels était tenue la petite maison d’Anna-Mary avaient séduit sir Édouard, et il avait résolu que désormais Williams-house serait mis sur le meme pied ; en conséquence, outre le cirage des parquets et le frottage des meubles, il ordonna, par extraordinaire, le débarbouillage des tableaux. Il en résulta que les ancetres du capitaine, qui étaient couverts d’une véritable couche de poussiere, semblerent reprendre une nouvelle vie, et regarder d’un oil plus vif ce qui allait se passer dans ces vieux appartements ou, depuis vingt-cinq ans, si peu de choses se passaient. Quant au docteur, il suivait le capitaine, qui semblait avoir retrouvé, pour ces préparatifs, tout le feu de ses belles années, en se frottant les mains avec un air de parfaite satisfaction. M. Sanders arriva sur ces entrefaites, et, voyant tout le monde a l’ouvre avec tant d’empressement, demanda si c’était que le roi Georges allait visiter le Derbyshire ; et son étonnement ne fut pas médiocre, lorsqu’il apprit que tout ce remue-ménage se faisait a l’occasion d’une tasse de thé qu’Anna-Mary devait venir prendre au château. Quant a Tom, il était tombé, depuis trois jours, dans la stupéfaction la plus profonde, et, a mesure que ses craintes s’évanouissaient au sujet du spleen, elles se tournaient du côté de la folie ; le docteur seul paraissait marcher hardiment dans cette voie obscure pour tous et suivre un plan arreté dans son esprit. Quant au digne M. Robinson, il voyait l’état de sir Édouard amélioré, et c’était tout ce qu’il demandait, habitué qu’il était a s’en remettre a la Providence des moyens, et a rendre grâces a Dieu des résultats.

A l’heure dite, Anna-Mary et mademoiselle de Villevieille arriverent, sans se douter que leur visite avait occasionné tant de préparatifs. Ce fut, a son tour, le capitaine qui fit les honneurs de son château. A le voir si alerte et si affairé, quoique encore pâle et faible, il était impossible de croire que ce fut le meme homme qui, huit jours auparavant, se traînait dans ces memes appartements, lent et muet comme une ombre. Pendant qu’on prenait le thé, le temps, ordinairement si brumeux au mois d’octobre, dans les contrées septentrionales de l’Angleterre, s’éclaircit tout a coup, et un rayon de soleil glissa entre deux nuages comme un dernier sourire du ciel. Le docteur en profita pour proposer une promenade dans le parc ; les visiteuses accepterent. Le docteur offrit son bras a mademoiselle de Villevieille, et le capitaine le sien a miss Anna ; il fut d’abord un peu embarrassé de ce qu’il allait dire dans cette espece de tete-a-tete ; mais Anna-Mary était en meme temps si simple et si gracieuse, que cet embarras disparut au premier mot qu’elle prononça. Anna avait beaucoup lu, le capitaine avait beaucoup vu ; entre gens pareils, la conversation ne peut tomber : le capitaine raconta ses campagnes et ses voyages, comment deux fois il avait manqué de périr enfermé dans les glaces polaires, et comment il avait fait naufrage dans les mers de l’Inde ; puis vint l’histoire de ses onze combats, et du dernier, le plus terrible de tous, ou, une cuisse emportée, il s’était relevé sur le pont pour battre des mains en voyant s’abîmer un vaisseau dont l’équipage tout entier avait mieux aimé périr que de se rendre, et s’était enfoncé dans la mer, son pavillon cloué a son grand mât, et aux cris de : « Vive la France ! », « Vive la République ! », Anna avait commencé a écouter par complaisance ; puis, peu a peu, l’intéret était venu, tant il est vrai que, si inexpérimenté que soit le narrateur, il y a toujours une éloquence puissante dans le récit des grandes choses, fait par celui qui les a vues. Le capitaine avait cessé de parler, qu’Anna écoutait encore, et la promenade avait duré deux heures sans que le capitaine eut éprouvé la moindre fatigue ni Anna le moindre ennui. Ce fut mademoiselle de Villevieille, que la conversation du docteur préoccupait le moins, a ce qu’il paraît, qui vint rappeler a sa jeune maîtresse qu’il était temps de retourner au village.

L’absence d’Anna-Mary ne se fit pas sentir immédiatement apres son départ, son apparition avait rempli toute la journée de sir Édouard ; mais, lorsque, le lendemain, il pensa qu’il n’y avait aucune raison pour qu’elle vînt au château, et que lui n’avait aucun prétexte pour aller au village, il lui sembla que la matinée dans laquelle il entrait n’aurait pas de fin, et Tom le trouva aussi triste et aussi abattu qu’il l’avait vu, la veille, alerte et joyeux.

Le capitaine était arrivé jusqu’a l’âge de quarante cinq ans avec un cour vierge de tout amour. Entré au service de Sa Majesté Georges III, au moment ou il sortait a peine de l’enfance, la seule femme qu’il eut connue était sa mere. Son âme s’était ouverte d’abord aux grands spectacles de la nature ; les instincts tendres y avaient été étouffés par les habitudes séveres, et, tant qu’il avait été a bord de son bâtiment, il avait considéré une moitié de la création comme une chose de luxe que Dieu avait semée sur la terre, ainsi qu’il a fait des fleurs qui brillent et des oiseaux qui chantent. Il faut convenir aussi que celles de ces fleurs ou ceux de ces oiseaux qu’il avait rencontrés n’avaient rien de séduisant. C’étaient quelques maîtresses de cabaret, tenant les hôtels les plus achalandés des différents ports ou il avait relâché, des négresses de la côte de Guinée ou de Zanguebar, des Hottentotes du Cap ou des Patagones de la Terre de Feu. L’idée que sa race s’éteindrait avec lui n’était jamais venue au capitaine, ou, dans le cas contraire, ne lui avait pas causé, sans doute, une inquiétude bien grande. Grâce a cette indifférence passée, il était probable que la premiere femme un peu jeune, un peu jolie, un peu spirituelle qui croiserait le chemin du capitaine, le ferait changer de route ; a bien plus forte raison surtout si cette femme, comme Anna Mary, était remarquable sous tous les rapports. Or, comme on l’a vu, ce qui devait arriver arriva. Le capitaine, qui ne pensait pas a etre attaqué, ne s’était pas occupé de la défense, si bien qu’il avait été mis hors de combat et fait prisonnier a la premiere escarmouche.

Le capitaine passa la journée comme un enfant qui a égaré son plus beau jouet et qui refuse de se distraire avec les autres. Il bouda Tom, tourna le dos a M. Sanders, et ne parut reprendre quelque bonne humeur qu’en apercevant le docteur, qui, a l’heure accoutumée, venait faire sa partie. Mais ce n’était pas l’affaire du capitaine ; il laissa Tom, M. Sanders et le curé chercher un quatrieme partenaire, et emmena le docteur dans sa chambre, sous un prétexte aussi maladroit que s’il n’eut eu que dix-huit ans. La, il lui parla de tout, hors de ce qu’il avait véritablement a lui dire, lui demanda des nouvelles du malade qu’il avait au village, lui offrit de l’y conduire le lendemain : malheureusement, le malade était guéri. Sir Édouard chercha alors une querelle au digne Esculape qui guérissait tout le monde, excepté lui, qui, ce jour-la, s’était mortellement ennuyé. Il ajouta qu’il se sentait plus malade que jamais, et déclara qu’il était perdu s’il passait seulement encore trois jours comme celui qui venait de s’écouler. Le docteur ordonna au capitaine les jus d’herbes, les biftecks et la distraction. Le capitaine envoya promener le docteur, et se coucha plus maussade qu’il ne l’avait jamais été, mais sans avoir osé prononcer une seule fois le nom d’Anna-Mary. Le docteur se retira en se frottant les mains ; c’était un drôle d’homme que le docteur.

Le lendemain, ce fut bien autre chose ; sir Édouard n’était pas abordable. Une seule pensée vivait dans son esprit, un seul désir animait son cour : voir Anna-Mary… Mais comment la voir ? Le hasard les avait rapprochés la premiere fois ; la reconnaissance avait ramené Anna le lendemain ; le capitaine avait fait une visite de convenance ; miss Anna avait rendu sa visite au capitaine : tout s’arretait la ; et il aurait fallu une imagination plus féconde en expédients que ne l’était celle de sir Édouard, pour le tirer de la situation perplexe ou il se trouvait. Le capitaine n’avait plus d’espoir que dans les veuves et les orphelins ; mais il ne meurt pas un pauvre diable tous les jours, et ce pauvre diable fut-il mort ? peut-etre Anna-Mary n’eut-elle pas osé venir renouveler sa demande au capitaine. C’eut été un tort : sir Édouard était, a cette heure, en disposition de placer toutes les veuves et d’adopter tous les orphelins du monde.

Le temps était pluvieux, ce qui ne permettait pas au capitaine d’espérer qu’Anna-Mary viendrait au château ; en conséquence, il ordonna de mettre les chevaux a la voiture, résolu qu’il était de sortir lui meme. Tom demanda s’il devait accompagner le capitaine, mais le capitaine répondit brusquement qu’il n’avait pas besoin de lui, et, lorsque le cocher, voyant son maître installé dans le carrosse, vint lui demander respectueusement ou il fallait le conduire, celui-ci, a qui toute route était indifférente parce qu’il n’osait pas indiquer la seule qu’il désirait prendre, lui répondit :

– Ou tu voudras.

Le cocher réfléchit un instant ; puis, remontant sur son siege, il partit au galop. La pluie tombait par torrents, et il était évident qu’il était pressé lui meme d’arriver quelque part. En effet, au bout d’un quart d’heure, il s’arreta. Le capitaine, qui jusque-la, plongé dans ses réflexions, était resté couché au fond de sa voiture, mit le nez a la portiere : il était a la porte de l’ex-malade du docteur, et, par conséquent, en face de la maison d’Anna-Mary. Le cocher s’était rappelé que, la derniere fois qu’il était venu au meme endroit, son maître était resté deux heures en visite, et il espérait que, si le capitaine faisait cette fois ainsi que l’autre, la pluie passerait pendant ces deux heures, et qu’il aurait du beau temps pour le retour. Le capitaine tira le cordon attaché au bras du cocher ; celui-ci descendit et ouvrit la portiere.

– Que diable fais-tu ? dit le capitaine.

– Eh bien, je m’arrete, Votre Honneur.

– Et ou t’arretes-tu ?

– Ici.

– Et pourquoi ici ?

– Est-ce que ce n’est pas ici que Votre seigneurie voulait venir ?

Hélas ! le pauvre diable avait deviné juste sans s’en douter. En effet, c’était bien la que sir Édouard voulait venir ; aussi ne trouva-t-il rien a dire a cette réponse.

– Tu as raison, dit le capitaine ; aide-moi a descendre.

Le capitaine descendit et frappa a la porte de l’ex malade, dont il ne savait pas meme le nom. Ce fut le convalescent lui-meme qui vint lui ouvrir. Le capitaine prétexta l’intéret que lui avait inspiré le cas grave ou se trouvait le malade lorsqu’il avait lui meme, quatre jours auparavant, amené le docteur, et ajouta qu’il était venu en personne pour prendre de ses nouvelles. L’ex-malade, qui était un gros brasseur qu’une indigestion, prise au dîner des noces de sa fille, avait forcé de recourir a la science du docteur, fut tres sensible a la visite du capitaine, le fit entrer dans sa plus belle chambre, le supplia de lui faire l’honneur de s’asseoir, et apporta devant lui tous ses échantillons de biere.

Le capitaine plaça sa chaise de maniere a pouvoir, tout en causant, regarder dans la rue, et se versa un verre de porter pour avoir le droit de rester tant que le verre ne serait pas bu. Quant au brasseur, il entra, pour satisfaire a l’intéret que lui avait témoigné le capitaine, dans tous les détails de l’indisposition dont il venait d’etre victime, et qui n’était aucunement due a l’intempérance, mais a l’imprudence qu’il avait faite de boire deux doigts de vin, liqueur pernicieuse s’il en fut jamais. Le brasseur profita de cette occasion pour faire ses offres au Capitaine, et le capitaine fit prix pour deux tonneaux de biere. Puis, comme ce marché avait établi une certaine familiarité entre le brasseur et le capitaine, le brasseur se hasarda a lui demander ce qu’il regardait dans la rue.

– Je regarde, reprit le capitaine, cette petite maison a contrevents verts qui est en face de la vôtre.

– Ah ! fit le brasseur, la maison de la sainte.

Nous avons déja dit que c’était sous ce nom que l’on désignait généralement Anna-Mary.

– Elle est jolie, dit le capitaine.

– Oui, oui, c’est un beau brin de fille, répondit le brasseur, qui croyait que le capitaine parlait de sa voisine, mais surtout c’est une brave créature ; tenez, aujourd’hui, malgré le temps qu’il fait, elle est allée, a cinq milles d’ici, soigner une pauvre mere qui avait déja six enfants de trop et qui vient d’accoucher de deux autres. Elle allait partir a pied, parce que rien ne l’arrete quand il s’agit d’une bonne action ; mais je lui ai dit : « Prenez ma carriole, miss Anna, prenez ma carriole. ». Elle ne le voulait pas ; je lui ai dit : « Prenez-la ! » Et elle l’a prise.

– Tenez, j’y pense, dit sir Édouard, vous m’enverrez quatre tonneaux de biere au lieu de deux.

– Que Votre Seigneurie songe bien, pendant qu’elle y est, s’il ne lui en faut pas davantage, répondit le brasseur.

– Non, non, dit en souriant le capitaine. Mais je ne parlais pas de miss Anna ; je parlais de la maison : je disais que la maison est jolie.

– Oui, oui, pas mal ; mais c’est tout ce qu’elle possede avec une petite rente de rien, dont les mendiants lui enlevent encore la moitié ; ce qui fait qu’elle ne peut pas meme boire de biere, pauvre fille ! et qu’elle boit de l’eau.

– Vous savez que c’est l’habitude des Françaises, dit le capitaine, et miss Anna a été élevée par mademoiselle de Villevieille, qui est française.

– Écoutez, Votre Honneur, reprit le brasseur en secouant la tete, il n’est pas naturel de boire de l’eau quand on peut boire de la biere. Oui, je sais bien que c’est l’habitude des Françaises de boire de l’eau et de manger des sauterelles ; mais miss Anna est Anglaise, et de la vieille Angleterre meme, fille du baron Lampton, un brave homme, que mon pere a connu du temps du Prétendant, et qui s’est battu comme un diable a Preston-Pans, ce qui fit qu’il perdit toute sa fortune et fut longtemps exilé en France. Oh ! voyez-vous, Votre Honneur, non ! non ! ce n’est pas par gout, c’est par nécessité, qu’elle boit de l’eau ; et cependant, si elle avait voulu, elle aurait pu boire de la biere, et de la fameuse, tout le reste de sa vie.

– Et comment cela ?

– Parce que mon fils aîné avait fait la folie de s’amouracher d’elle et qu’il voulait absolument l’épouser.

– Et vous vous y etes opposé ?

– Tant que j’ai pu, mon Dieu ! Comment ! un garçon qui aura dix mille bonnes livres sterling en mariage, et qui pouvait trouver le double et le triple, épouser une fille qui n’a rien ! Mais il n’y a pas eu moyen de lui faire entendre raison, et il m’a fallu consentir.

– Et alors ? dit le capitaine d’une voix tremblante.

– Alors, c’est elle qui a refusé.

Le capitaine respira.

– Et cela, voyez-vous, par orgueil et parce qu’elle est de noblesse. Ah ! tous ces nobles ! Votre Honneur, je voudrais que le diable…

– Un instant, dit le capitaine en se levant, j’en suis, moi.

– Oh ! Votre Honneur, répondit le brasseur, je ne parle que de ceux qui ne boivent que de l’eau ou du vin ; je ne peux pas dire cela pour Votre Honneur qui m’a demandé quatre tonneaux de biere.

– Six, répondit le capitaine.

– Oui, six ! s’écria le brasseur ; c’est moi qui me trompais. C’est tout ce qu’il faut a Votre Seigneurie ? continua le brasseur en suivant sir Édouard le chapeau a la main.

– C’est tout. Adieu, mon brave homme.

– Adieu, Votre Honneur.

Le capitaine remonta en voiture.

– Au château ? dit le cocher.

– Non, chez le docteur, répondit le capitaine.

Il pleuvait a verse. Le cocher reprit en grommelant place sur son siege, et mena le capitaine ventre a terre. Au bout de dix minutes, il était arrivé. Le docteur n’était pas chez lui.

– Ou faut-il conduire Votre Honneur ? dit le cocher.

– Ou tu voudras, répondit le capitaine.

Cette fois, le cocher profita de la permission et rentra au château ; quant au capitaine, il remonta dans sa chambre sans parler a personne.

– Il est fou ! dit le cocher a Tom, qu’il rencontra sous le vestibule.

– Eh bien, veux-tu que je te dise, mon pauvre Patrice, répondit Tom, j’en ai peur !

En effet, une si grande agitation avait succédé a l’apathie du capitaine, et cela d’une maniere si subite et si inattendue, qu’il était permis aux deux braves serviteurs, qui en ignoraient la cause véritable, d’avoir conçu l’opinion un peu hasardée qu’ils venaient d’exprimer a demi-voix ; aussi fut-ce celle qu’ils transmirent, le soir meme, au docteur, lorsqu’il arriva a son heure accoutumée.

Le docteur les écouta avec la plus grande attention, les interrompant de temps en temps par des « tant mieux ! » plus ou moins accentués ; puis, lorsqu’ils eurent fini, il monta a la chambre de sir Édouard en se frottant les mains. Tom et Patrice le regarderent en secouant la tete.

– Ah ! dit le capitaine du plus loin qu’il aperçut le docteur, venez, mon pauvre ami ; je suis bien malade, allez !

– Vraiment ? répondit le docteur. Eh bien, mais c’est déja quelque chose que de vous en apercevoir.

– Je crois que, depuis huit jours, j’ai le spleen, continua le capitaine.

– Et moi, je crois que, depuis huit jours, vous ne l’avez plus, reprit le docteur.

– Je m’ennuie de tout.

– De presque tout.

– Je m’ennuie partout.

– Presque partout.

– Tom m’est insupportable.

– Je comprends cela.

– M. Robinson m’assomme.

– Dame, ce n’est pas son état d’etre amusant.

– M. Sanders me crispe.

– Je le crois bien, un intendant honnete homme !

– Eh ! tenez, vous-meme, docteur, il y a des moments…

– Oui ; mais il y en a d’autres…

– Que voulez-vous dire ?

– Je m’entends.

– Docteur, nous nous brouillerons !

– Je chargerai Anna-Mary de nous raccommoder.

Sir Édouard devint rouge comme un enfant pris en faute.

– Parlons franchement, capitaine, continua le docteur.

– Je ne demande pas mieux, répondit sir Édouard.

– Vous etes-vous ennuyé le jour ou vous etes allé prendre le thé chez Anna-Mary ?

– Pas une minute.

– Vous etes-vous ennuyé le jour ou Anna-Mary est venue prendre le thé chez vous ?

– Pas une seconde.

– Vous ennuieriez-vous, si vous aviez, chaque matin, la certitude de la voir ?

– Jamais.

– Et, alors, Tom vous serait-il insupportable ?

– Tom ! mais je l’aimerais de toute mon âme.

– M. Robinson vous assommerait-il encore ?

– Il me semble que je le chérirais.

– M. Sanders vous crisperait-il toujours ?

– Je le porterais dans mon cour.

– Et seriez-vous tenté de vous brouiller avec moi ?

– Avec vous, docteur, ce serait a la vie et a la mort.

– Vous ne vous sentiriez plus malade ?

– J’aurais vingt ans, docteur.

– Vous ne vous croiriez plus attaqué du spleen ?

– Je serais gai comme un marsouin.

– Eh bien, rien n’est plus facile que de voir Anna-Mary tous les jours.

– Que faut-il faire, docteur ? Dites, dites.

– Il faut l’épouser.

– L’épouser ? s’écria le capitaine.

– Eh ! pardieu ! oui, l’épouser : vous savez bien qu’elle n’entrera pas chez vous comme fille de compagnie.

– Mais, docteur, elle ne veut pas se marier.

– Chanson de jeune fille.

– Elle a refusé des partis tres riches.

– Des marchands de biere. La fille du baron Lampton faisant les honneurs d’un comptoir, c’eut été joli !

– Mais, docteur, je suis vieux.

– Vous avez quarante-cinq ans, et elle en a trente.

– Mais il me manque une jambe.

– Elle vous a toujours vu comme cela, elle doit y etre habituée.

– Mais, docteur, je suis d’un caractere insupportable.

– Vous etes le meilleur homme du monde.

– Vous croyez ? dit le capitaine avec un doute d’une naiveté parfaite.

– J’en suis sur, répondit le docteur.

– Il n’y a, dans tout cela, qu’une difficulté.

– Laquelle ?

– C’est que jamais je n’oserai lui dire que je l’aime.

– Eh ! ou est la nécessité que ce soit vous qui le lui disiez ?

– Qui s’en chargera a ma place ?

– Moi, pardieu !

– Docteur, vous me sauvez la vie.

– C’est mon état.

– Et quand irez-vous ?

– Demain, si vous voulez.

– Pourquoi pas aujourd’hui ?

– Mais, aujourd’hui, elle n’est pas chez elle.

– Vous attendrez qu’elle y rentre.

– Je vais faire seller mon poney.

– Prenez ma voiture, plutôt.

– Faites atteler, alors.

Le capitaine sonna a casser la sonnette. Patrice accourut tout effrayé.

– Mettez les chevaux, dit le capitaine.

Patrice sortit plus convaincu que jamais que le capitaine avait perdu la tete. Derriere Patrice, entra Tom ; le capitaine lui sauta au cou. Tom poussa un gros soupir ; il n’y avait pas de doute, le capitaine était completement fou. Un quart d’heure apres, le docteur partait, muni de ses pleins pouvoirs.

La visite eut le résultat le plus satisfaisant pour sir Édouard et pour moi : pour sir Édouard, en ce que, six semaines apres, il épousa Anna-Mary ; pour moi, en ce que, dix mois apres qu’il l’eut épousée, je vins heureusement au monde.